VIII SUR M. J. CHÉNIER
première fois de sa tragédie de Charles IX, Elle venait d*étre reçue au Théâtre-Français. Ce n*était pas, néanmoins y la première que Chénier donnait à ce théâtre : trois ans auparavant , il y avait fait représenter, sans trop de succè$ à la vérité , Azémire; mais cet ouvrage , tout défectueux qu'il était , contenait assez de beautés pour que Palissot n'ait pas craint d'annoncer que dans l'auteur de cette pièce la France possédait un poète tragique de plus : Charles IX prouva qu'il ne s'était pas trompé.
Long-tems avant de paraître à la scène, cette pièce occupa l'attention. Bien que les idées philosophiques fussent alors généralement accréditées ; bien que la révolution fût commencée, les vieux préjugés, les vieilles habitudes, luttaient encore contre les innovations amenées par le nouvel ordre de choses. On s'élevait contre le despotisme , et l'on s'étonnait qu'on signalât les actes de tyrannie dont quelques-uns de nos rois s'étaient rendus coupables; on s'élevait contre les fanatiques, et l'on hésitait à permettre la représentation d'un ouvrage essentiellement dirigé contre le fanatisme, qualors, comme aujourd'hui , certaines gens affectaient de confondre avec la religion.
Entraîné, comme l'auteur de Charles /X, dès ma plus tendre jeunesse, dans la carrière dramatique par un penchant irrésistible, je ne pus rester indifférent au sort de son ouvrage; et j'en suivis toutes les vicissitudes avec un intérêt qui tenait autant à l'émulation qu'à la curiosité.
Malgré l'opposition d'un parti puissant encore quoique battu, Charles IX fut joué, non pourtant sans
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une autorisation spéciale du Maire et des membres de la Commune de Paris , qui n'avaient pas dédaigné de descendre en cette circonstance aux fonctions de censeurs royaux. L'a£Buence des spectateurs à la première représentation fut immense. Tous n y apportaient pas des dispositions également bienveillantes; aucune im« probation n'en troubla néanmoins le cours : elle ne fut interrompue que par des applaudissemens si nombreux qu'on pouvait les croire unanimes. La hardiesse de cer* taines scènes, et particulièrement de celle de la béné* diction des poignards, produisit une impression profonde, mais tout à fait différente du scandale.
La piété, selon madame de Genlis, s'en serait pourtant scandalisée; et cela parce que le Cardinal de Lorraine, non content de bénir le fer qui devait égorger les protestans , et de consacrer l'instrument du meurtre , aurait &it intervenir dans cette scène la sainte hostie, sur laquelle les meurtriers auraient juré la mort de trente mille Français: profanation qui a forcé Madame legou" vemeur des enfans d'Orléans à sortir du spectacle, et à en faire sortir ses augustes élèves.
Présent à cette représentation , je me croirais complice d'une calomnie, si je n'affirmais pas que je n'y ai rien vu de semblable, à ce que raconte madame de Genlis. Je ne l'accuse pas toutefois d'altérer ici la vérité sciemment, eUe qui, <;omme on sait, n'est pas moins charitable que pieuse, et porte l'amour du prochain presque aussi loin que l'amour de Dieu; mais je pense que, si favorisée qu'elle soit par la Nature, cette dame se ressent, sous quelques rapports, des outrages
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du tems, et quelle perd en mémoire ce quelle gagne en imagination. Rien de plus imaginaire en effet que rincident qu'elle mêle ici à un fait dont elle peut n'avoir pas conservé un exact souvenir, puisque, après tout, il appartient à une époque déjà reculée, et à laquelle le narrateur n'était plus de la première jeunesse.
Si madame de Genlis, qui sentira sans doute qu'il est de son devoir de se rétracter, désirait s'éclairer quant à ce fait , qu'elle consulte les journaux du tems , y compris ceux qui combattaient avec le plus de fureur le parti que défendait Ghénier; qu'elle consulte aussi les nombreuses éditions qui ont été données de Charles IX,
Ce n'est pas, au reste, la seule occasion dans laquelle cette dame se soit trompée relativement à Ghénier. Persuadé qu'elle me saura gré de lui signaler ses autres erreurs , je le ferai , mais dans l'ordre où se présenteront les faits auxquels ces erreurs se rattachent.
Après Charles IX ^ Ghénier donna successivement Calas, Henri VIII^ Fénélon^ et Caïus GracchuSy pièces de genres différens , mais désignées toutes par le nom de tragédie.
A ne considérer que la condition des personnages , Calas ne serait qu'un drame ; à ne considérer que lô fait qui s'y développe et la catastrophe qui le dénoue , c'est une véritable tragédie. Rempli de scènes pathé^ tiques et touchantes, il est émt avec une rare élégance ; mais peut'^tte selait«on fondé à s'étonner que Ghénier ait prêté un langage si recherché à des individus qui appartiennent à la classe du peuple. Gela peut avoir liui au succès de cette pièce, si recommandable d'ail-
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leurs. Il est peu d'ouvrages qui portent un caractère plus éminemment philosophique et plus éminemment philantropique.
La tragédie de Henri f^III n'phûnt pas non plus le succès de Charles IX; elle ne flattait pas autant la passion du jour. Je n en regarde pas moins cette pièce cotnme supérieure à Fautre de beaucoup ; et je ne doute pas de la profonde sensation qu^elle produira, quand il sera permis de la représenter de nouveau.
Si Teffervescence révolutionnaire contribua au succès de quelques-unes des pièces dé Ghénier, ce n'est pas à celui de Fénélony qui fut donné en 1793. Rien n'est phis en opposition avec les passions véhémentes et des^ potiques dont étiit agité le parti à qui restait la victoire que l'esprit d'indulgence et de charité dont est animée cette tragédie : elle amollissait les âmes les plus dures ; elle adoucissait les coeurs les plus féroces; mais l'impres* sion durait peu. Au sortir du théâtre, la majeure partie des spectateurs, rappelée dans les assemblées tumultueuses dont la capitale était remplie, allait s'y réconcilier avec les sentimens les plus opposés à ceux qu'elle avait applaudis avec enthousiasme.
C'est dans Fénéhn qu'on Voit clairement vers quel but Ghénier s'était flatté de pouvoir diriger la révolution, et à quel terme il pensait qu'elle devait s'arrêter.
Illusion! Au fanatiMné rdigieux en avait succédé uH autre, non moins intolérant, non moins satigainairë. Après une longue série de représentations, Fénélon^ accusé de tendre à énerver l'énergie républicaine, fut exilé de la scène pour n'y revenir que lorsque la na-<