ACTE V, SCENE V. i4i
Qui, moi! le détester! ne le crains point, Turenne: En prononçant ton nom je ne sens plus ma haine; Je meurs , et c'est pour toi. Viens , reviens en ces lieux ; Entends mes derniers cris. Je fus chère à tes yeux: Que ta main presse encoT' la main de ton amante; Si tu ne me hais pas, adieu, je meurs contente.
( Elle expire.)
FIN d'aZÉMIRE.
LETTRE
Paris, ce i5 novembre 1787.
XERMBTTEz-Moi, Messieuts , de vou$ adresser quelques reflétions sur Textrait que vous aveï. donné de la tragédie ^Azémire dans votre feuille du % de ce mots. Mes occupations m'ont empêché de vous les faire parvenir plus tôt.
Je commencerai par vous remercier des éloges que vous voulez bien donner au rôle de d' Amboise ; mais, si vous avez quelque indulgence pour ce rôle , vous jugez bien sévèrement le reste de l'ouvrage. Vous assurez d'abord qu'il n'y a dans la marche ^jtizémire ni action, ni nœud, ni incidens, ni intérêt , ni par conséquent aucun art. Il était peutêtre inutile de parler de l'action : en effet, il ne saurait y avoir de l'action dans une pièce où il n'y a ni nœud, ni incidens. Cependant, Messieurs, l'arrivée de d' Amboise , la promesse que Turenne lui fait de le suivre au camp des chrétiens , Turenne vaincu par les pleurs d' A zémire, cédant une seconde fois à d' Amboise , qui le fait rougir de sa fai-
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blesse; le départ de Turenne, la raort d'Azémire: quel nom donnez-vous à tout cela, si vous lui refusez celui d'incidens ? Quant au nœud , il commence à la scène ou d'Amboise arrive. Il dure jusqu'au moment où Turenne part avec d'Amboise , à la troisième scène du cinquième acte.
Il est très-vrai , Messieurs, que, dans Azémirey les incidens sont plus fréquens et plus marqués que dans Bérénice; mais vous ne diriez point que Bérénice n'ofire ni nœud, ni incidens. Les gens de lettres ^ y trouvent beaucoup d'art, précisément parce que Racine a su remplir cipq actes avec très-peu d'incidens. S'il y en a peu dans Azéndre^ ce que vous avez probablement voulu dire , il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il n'y ait point d'art dans la marche de cette pièce ; et votre conséquence n'est pas juste.
Quant à l'intérêt, il ne me conviendrait pas de vouloir vous démontrer fj^Azémire est intéressante. Elle n'a eu que quatre représentations. Le peu d'empressement que le public lui a témoigné semble vous donner gain de cause, au moins pour le moment; mais, vous le savez mieux que moi, Messieurs, des circonstances sans nombre peuvent influer sur la destinée d'une pièce de théâtre. Beaucoup ont réussi, qui périront; quelques-unes vivront , auxquelles on n'avait pas rendu justice en leur nouveauté. Ces exemples, dit quelque part
DU JOURNAL DE PARIS. i45
M. de Voltaire, doivent rendre les journalistes très -circonspects quand ils rendent compte des pièces nouvelles; car ils ne peuvent savoir si le public, à la longue, jugera comme eux.
Vous dites que le personnage d'Azémire est iodécent d'un bout à l'autre , et que par là même il n'est pas digne de la tragédie. Si vous entendes que l'excès de sa passion lui fait oublier sa gloire , je crois que vous avez raison; mais on ne peut admettre ce que vous en voulez conclure ; et c'est l'oubli de sa gloire même qui la rend un personnage tragique. Il faut sans doute des bornes à cet oubli; mais Azémire est bien loin de passer ces bornes. Voyez Ariane abandonnant pour Thésée sa patrie et sa famille ; Didon se livrant à un étranger , trahissant pour lui la mémoire de son époux, sa renommée, la pudeur, comme elle le dit elle-même; Armide amoureuse d'un prisonnier chrétien, ne demandant qu'à le suivre au camp des chrétiens , lui servir d'esclave , sprezzata ancilla;'RoxaLue, Hermione, Médée, commettant des crimes; Phèdre, bien plus tragique encore, s'oubliant elle-même jusqu'à faire une déclaration d'amour au fils de son époux. Qu'il me soit permis de le dire : ce qui rend la situation de Bérénice beaucoup moins tragique que toutes les autres du même genre, c'est que Bérénice n'est
OEuvres aucieBoes. I. 1 0
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point du tout criminelle; c'est qu'elle demande des sacrifices , et qu'elle n'eu fait poinL
S'il y a de Findécence dans les expressions dont se sert Azémire , c'est véritablement un grand défaut ; mais vous n'en citez qu'ùa exemple, et vous allez juger s'il est bien choisi. Selon vous, Mes^ sieurs , une reine ne doit pas dire crûment qu'elle ne veut, point cucher ses amours per/îdes, crinU-' nelles : je suis entièrement de votre avis^ mais la manière dont vous présentez ceci pourrait induire en erreur ceux qui ne liront point la pièce. On prétend que votre cœur, dit Soliman à la Reine :
Nourrit tranquillement de perfides amours; Que vous avez trahi yotre^loi, votre gloire : A ces feux criminels je n'ai point osé croire.
Azémire répond au discours de Soliman^ et l'oa trouve sa justification dans sa réponse.
Mais, quanta ces amours perfides ^ criminelles r etc. , c'est-à-dire q^e vous nommez perfides*» crif^ minelles, c'est une ellipse très-usitée. Pouvez-vou5. l'ignorer, . Messieurs ?
Pour ce qui regarde le style de cette tragédie^ je vous rendrai grâce d'avoir cité quelques morceaux que vous voulez bien trouver beaux, efe je. ne défendrai ni les vers que vous appelez faibles,, ni les expressions qui vous semblent hasardées : ces sortes de discussions sont toujours inutiles. Il est possible que vous ayez raison; mais, les vers
que TOUS condamnez fussent-ik excellens , il serait impossible de vous démontrer qu'ils le sonL
Vous semblez me blâmer d'avoir choisi pour héroïne une reine qui n'a jamais existé; mais Zaïre ) Alzire, Aménaïde, n'ont jamais existé. Vous parlez à ce sujet de la beauté et des vertus de Rérénice, qui, dites-vous, sont très-célèbres : il est assez peu important que Rérénice , il y a dix-huit siècles, ait été vertueuse ou non; mais enfin votre objection est encore sans fondement : de trois reines qui ont porté le nom de Bérénice , aucune n'a joui d'une réputation de vertu. Celle dont il s'agit surtout est connue par des mœurs très-peu austères; et, sans entrer dans un plus long détail, elle passait pour avoir un commerce incestueux avec son frère Agrippa.
J'ai l'honneur d'être, etc.
lo.
OU
LA SAINT-BARTHÉLEMI
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
RSPAésKHT^, POUR I.A PRXMliaB FOIS, SUR Ut TIliATIlS-niAHÇAIS,
LE 4 HOYBMBRB I789.
Oui VA NT ropinion d'un grand génie de l'antiquité, ta tragédie est plus philosophique et plus instructive que l'histoire même ^ S'il faut entendre par tragédie un roman d'environ quinze cents vers , chargé d'épisodes , écrit d'une manière lâche et boursoufïlée , dont l'unique but est d'intéresser pendant deux heures par une intrigue adroitement combinée et semée de quelques situations piquantes, on ne saurait être sur ce point de l'avis d'Aristote ; et ce poëme , bien loin d'avoir l'importance qu'il lui donne, n'est guère au-dessus d'un opéra comique. Mais, si, pour composer une excellente tragédie, le choix nécessaire d'un seul fait intéressant et vraisemblable n'est presque rien; s'il faut des caractères dessinés fortemenjt , puisés
X. Voyez \di Poétique d'Aristote, traduite par Chénier, t. II des OEupres posthumes , chapitre IX, page 5o5.
(Note tle l'Éditeur.
dans la belle nature , et se faisant ressortir les uns et les autres par un contraste perpétuel ; si ce grand mérite n'est rien encore ; si l'on doit écrire l'ouvrage en vers; si les vers doivent être toujours travaillés, sans que le travail se fasse sentir; toujours pleins de poésie, sans que le poète s'étale, pour ainsi dire; forts sans dureté, majestueux sans enflure, simples sans familiarité, harmonieux sans que l'harmonie coûte rien au sens ; s'il faut , par la magie de l'éloquence, remuer les coeurs, et faire verser des larmes de pitié ou d'admiration , et tout cela pour inculquer aux hommes des vérités importantes, pour leur inspirer la haine de la tyrannie et de la superstition, l'horreur du crime , l'amour de la vertu et de la liberté , le respect pour les lois et pour la morale : cette religion universelle; si tel est, dis-je, le but de la tragédie, si telles sont les qualités nécessaires pour approcher, dans ce genre, de la perfection qu'il est impossible d'atteindre, on est forcé de se ranger à l'avis d'Aristote, et d'avouer qu'un pareil poème est la «production la plus philosophique et la plus imposante du génie des hommes. Aucun ouvrage n'exige un esprit aussi flexible, une aussi grande variété de talens et de connaissances.
Voilà ce qu'était la tragédie dans Athènes. Ajoutez qu'on n'y représentait que des pièces natio-
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nales. Le théâtre grec retentissait des louanges de la Grèce et de ses héros, quelquefois même des vivans. Les guerriers qui à Salamine avaient vaincu le grand roi entendaient célébrer leur vaillance dans la tragédie des Perses. Souvent, en faisant parler les fameux personnages des tems passés , le poète insérait dans sa pièce des détails relatifs aux tems présens. V Œdipe à Colone, entre autres, est plein d'allusions à la guerre du Péloponèse. Peut-on s'étonner, après cela, de l'enthousiasme qu'inspiraient à la nation la plus sensible de la terre ces chefs-d'œuvre d'éloquence, représentés sur des théâtres magnifiques, avec un appareil digne des poètes et de l'auditoire ? Les spectacles , dans la Grèce, étaient des fêtes publiques , et laissaient des traces profondes , parce qu'ils n'étaient pas trop souvent répétés.
Le poète sublime qui a créé la scène française avait tous les talens nécessaires pour l'élever à la hauteur du théâtre grec; mais des obstacles sans nombre l'en ont empêché. D'abord, il était impossible de traiter dignement des sujets nationaux sous le règne absolu du cardinal de Richelieu. Les malheurs de la France , occasionés presque toujours par la faiblesse des rois , par le despotisme des ministres , et l'esprit fanatique du clergé , auraient nécessairement rempli de véritables pièces nationales. Le gouvernement n'était point assez
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raisonnable pour le permettre; et les Français n'étaient pas encore capables de les sentir.
Quant aux défauts de C>>rneille , on a dit souvent qu'il les devait à son siècle ; et rien n'est plus vrai ; mais on pouvait ajouta:* qu'il les a rendus très - dangereux , en leur donnant une force qui appartenait à son génie, et qui les a consacrés comme des beautés dans l'esprit de la multitude. Les romans de la Calprenède et de mademoiselle Scudéri étaient devenus en France une espèce de poétique du théâtre : de là ces intrigues sans fin , ces noms supposés, ces épisodes continuels, ces passions sans naïveté ; et , pour tout dire en un mot, cette nature factice que tant de mauvais critiques ont ridiculement préférée à l'exquise simplicité de la scène grecque. Le Cid fit pleurer. Houte la France ; Cirma fixa notre langue ; on admû*a dans Horace des beautés inconnues avant Corneille ; mais ce génie , vieillissant , produisit une foule de pièces aussi monstrueuses pour les mœurs que pour la diction. Il semblait vouloir replonger le théâtre dans la barbarie dont ses chefe-d'œuvre l'avaient tiré.
Racine ne bannit pas entièrement l'afféterie qui s'était emparée du théâtre , mais il sut mettre dans ses vers le naturel le plus élégant; il rejeta cette froide.métaphysique prodiguée avant lui jusqu'au sein des conjurations , du parricide et de l'inceste.
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On ne vit plus paraître ces sublimes princesses qui ne s'abaissaient jamais à pleurer. Cependant, par les suites d'un goût détestable, les larmes de Monime, d'Andromaque et d'Iphigénie, ne faisaient pas soupçonner au public qu'il avait admiré des fautes énormes. Nombre de gens regrettaient encore le ton roàle et guindé de Y iriate et de Pulchérie.
On diercherait en vain dans Racine des détails politiques comparables aux beaux morceaux de Gmia ; mais il y a plus de morale dans ses bons ouvrages que dans ceux de Corneille. Après avoir abandonné la scène à trente*huit ans, il conçut dans son loisir, trop long pour la gloire de notre littérature , il conçut, dis-je, qu'il pouvait surpasser Corneille et lui-même , et peut-être égaler Sophocle : il fit AthaUe , l'ouvrage le plus parfait qui ait illustré la scène française. Ce chef-d'œuvre n'est pas dirigé contre le fanatisme : on ne l'eût pas soufifert à la cour; mais il est dirigé contre les flattehrs , contre les prêtres courtisans , contre la politique cruelle des ambitieux. Les leçons que donne le pontife au jeune roi qu'il vient de couronner sont d'un pathétique admirable , et d'une raison sublime. On concevra que Racine ne pouvait se permettre davantage, si l'on veut examiner avec attention le siècle brillant qui lui doit une partie de sa gloire. Ou verra quelle était la
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servitude des pensées sous le règne de Louis XIV; et Ton sentira combien il eût été dangereux de vouloir secouer ces chaînes de l'esprit. Le tems nous a permis d'oser beaucoup plus ; et nos descendans oseront plus que nous. S'il eût vécu dans notre siècle , cet homme à qui la nature avait accordé tant de facilité pour le travail et tant de patience, une raison si droite et une sensibilité si exquise , il aurait mis sans doute plus de hardiesse dans les moeurs et dans les détails de ses immortels ouvrages. Non content d'égaler l'harmonie enchanteresse des vers de Sophocle et d'Euripide , la grâce et la majesté de leur diction , la variété de leur éloquence, il les aurait encore imités dans l'art de donner un grand but au poème tragique. Comme eux, il aurait mis sous les yeux de sa patrie ses lois , son gouvernement , ses grands hommes 9 les époques célèbres de son histoire ; comme eux , il aurait instruit ses contemporains en retraçant le» malheurs et les fautes de leurs ancêtres ; et la France aurait des modèles de tragédies nationales.
Campistron, La Grange - Chancel et quelques autres perdirent le théâtre. On vit reparaître sur la scène tragique les princesses déguisées , les princes qui ne se connaissent pas eux-mêmes , les intrigues compliquées , et tous les beaux sentimens de Cassandre et de Clélie. Cependant les chefs-d'œu-
vre de Racine n'eurent jamais autant de succès dans leur nouveauté que les faibles ouvrages de Gampistron ; et Tiridate faisait les délices de Paris à peu près dans le tems où l'incomparable AthaUe passait pour un mauvais ouvrage. C'était la mode de s'ennuyer en la lisant. Cette mode ne cessa qu'au commencement de ce siècle ,quand la France avait perdu Racine.
Entre la dernière tragédie de cet homme éloquent et la première de M. de Voltaire , il s'écoula un espace de près de trente années. Pendant tout ce tems, la scène fut livrée à des poètes sans génie, à des écrivains dont les meilleurs étaient médiocres. Oh croyait la carrière fermée, lorsque OEdipe parut. Il est imprudent d'annoncer à la mort des hommes illustres qu'ils n'auront plus d'égaux. Je conçois qu'un tel arrêt satisfait l'amour-propre de celui qui le prononce; mais c'est prédire un fait impossible ; et, par conséquent, c'est une absurdité.
La révolution dans les idées , maintenant si avancée d'un bout de l'Europe à l'autre , commençait à éclore sur la fin du règne de Louis XIV ^ La révocation de l'édit de Nantes , funeste aux intérêts politiques de la France , fut utile aux progrès de l'esprit général. Les protestans, chassés de
I. Foyez TÉpître à Voltaire, tome III des Œuvres anciennes^ page 85. {^Note de l'Éditeur,)
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France, accusèrent, dans une foule de livres, la religion qui les persécutait Les matières religieuses furent soumises à la discussion; et la discussion chez quelques-uns produisit le scepticisme» La raison humaine fit plus de pas en vingt ans qu'elle n'en avait fait depuis un siècle ^vant cette époque. Parmi les ouvrages nés dans ces tems orageux , il faut distinguer ceux de notre grand dialecticien Bayle, et surtout son dictionnaire , le seul ouvrage de cette espèce où il y ait dn génie, et l'un des plus beaux monumens qu'ait élevés la philosophie. Au gouvernement monacal des dernières années de Louis XIY succéda , sons la régence, une espèce de liberté de penser. Fontenelle, un moment persécuté par les Jésuites, jouissait alors d'une haute réputation : il la devait à ses Éloges^ et à cette histoire des Oracles qui d'abord avait failli le perdre. C'est dans cette aurore du bon sens que parurent les premiers essais de M. de Voltaire. Il ne créa point Tesprit philosophique en France: il l'y trouva ; mais il sut l'appliquer à tous les genres' d'ouvrages littéraires; il le mit à la portée de toutes les classes de la société ; il en fit , pour ainsi dire , la monnaie courante , et parvint à exercer sur tout son siècle l'empire le plus cher et le plus universel , celui du génie et de la raison.
C'est surtout à ses tragédies que M. de Voltaire
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<Ioit son influence suc TËurope entière. Un livre, quelque bon qu'il soit, ne saurait agir sur l'esprit pubUc d'une mamère aussi prompte , aussi vigoureuse qu'une belle pièce de théâtre. Des scènes d'un grand sens , des pensées lumineuses , des vé* rites de sentiment exprimées en vers harmonieux, se gravent aisément dans la tète de la plupart des spectateurs. Les détails sont; perdus pour la multitude; le fil des raisonnemens intermédiaires lui échappe ; elle ne saisit que les résultats. Toutèsr nos idées viennent de nos sens; mais l'homme isolé n'est ému que médiocrement; les hommesi rassemblés reçoivent des impressions fortes et d»-. râbles. Personne chez les modernes n'a si bien conçu que M. de Voltaire cette électricité du* théâtre. On a critiqué ses plans, et peut-être avec miison : il y a quelquefois plus de richesse que d'ordre dans l'économie dé ses tragédies; il n'a pas> toujours observé la vraisemblance; on peut préparer les événemens mieux q\ie luL Mais, pour.de légères fautes de composition, que de beantéside». toute' espèce ! quelle grandeur .dans, les ccKHcep^' tions ! c'est là: sa. partie dominante; que de situar. ttons tragiques I que de passions! que de mouve^ ment! La tragédie de ManUus est beaucoup mieux: conduite . que: Mahomet , Jflziney.oa Sénùramis^ mais le cinquième acte ^Alzire vaut dix tragédies^ comme ManUus. Il &ut une espèce d'imaginatiook
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pour éveiller sans cesse la curiosité par de uou* veaux incidens : il faut donc beaucoup d'adresse pour éviter toutes les invraisemblances; mais il faut du génie pour mettre la raison en sentiment ; il faut du génie pour échauffer le cœur, pour éclairer l'esprit, et pour enchanter l'oreille.
Les nombreux succès de M. de Voltaire irritaient l'Envie. Elle avait besoin d'un rival à lui opposer : elle se saisit de Crébillon. L'auteur de quelques pièces romanesques et mal écrites fut, pendant quarante ans , préféré par des journalistes à l'auteur de Mérope et àkAlzire, au plus beau génie du dix'huitième siècle. Le dernier soupir du grand homme fut fatal à la réputation de Crébillon. Le nom de ce poète incorrect et sans naturel cessa d'être prononcé avec ceux de Corneille et de Racine; et l'enthousiasme qu'il avait inspiré tomba de lui*- même, par la raison que ses admirateurs ne pouvaient le lire.
M. de Voltaire a plus approfondi dans ses tragédies la morale proprement dite que la politique. Il a combattu la superstition durant soixante ans. Sa plume a sans cesse retracé les usurpations dii sacerdoce , rarement les prétentions arbitraires des rois et des grands. Il a fait qnelques tragédies où le public français entendait au moins prononcer des noms français; mais, parmi ces tragédies, d'ailleurs fondées sur des faits inventés, Zaïre est
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la seule qui soit admirée des connaisseurs; et les Français n'y sont qu'accessoires. Les obstacles qui ont empêché Corneille et Racine de représenter leur nation sur la scène tragique existaient encore pour M. de Voltaire : grâce à lui-même , grâce à quelques philosophes qui ne se sont pas occupés du théâtre, ces obstacles n'existent plus pour nous. Les hommes supérieurs font marcher l'esprit humain : sans eux il resterait immobile. Les pas que ces maîtres Êuneux ont fait faire à notre siècle doiveiit exciter notre émulation. Continuons la route, s'il est possible, en partant du point où ils se sont arrêtés.
<c ' Échauffé dès mon enfance par les écrits .des grands hommes , pénétré des vérités sublimes qu'ils ont exprimées avec tant d'énergie, passionné pour l'indépendance, et révolté contre toute espèce de tyrannie, mais, par une suite de ce caractère , me sentant très-incapable de parvenir à la faveur sous un gouvernement arbitraire, je m'étais livré de bonne heure à la philosophie et aux belles-lettres. J'avais compris que, dans un état où l'intrigue dis*
I. Tous les alinéas marqués par des guillemets, à partir de celui-ci, se retrouvent dans le morceau intitulé: De la Liberté du Théâtre en France, tome IV, pages 356 et suiv. des OEuvres anciennes* On concevra facilement la cause de ce double emploi, lorsqu'on aura parcouru cet écrit. {Note de VÉdit.)
OEavres anciennes. L ^ ^
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pose de toutes les places, un bon liyre, c'est-à* dire , un livre utile , devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut point descendre à des démarches humiliantes. Entraîné vers la tragédie , non-seulement par un penchant irrésistible, mais par un choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage ne peut avoir autant d'influence sur l'esprit public, j'avais conçu le projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire moderne 9 et particulièrement de l'histoire nationale; d'attacher à des passions, à des événemens tragiques, un grand intérêt politique, un grand but moral. Tavais cru qu'on pouvait rendre nôtre théâtre plus sévère encore que celui d'Athènes; j'avais cru qu'on pouvait chasser de la tragédie ce fatras d'idées mythologiques et de fables monstrueuses, toujours répétées dans les anciens poètes.
« J'ai du moins saisi la seule gloire à laquelle il m'était permis d'aspirer: celle d'ouvrir la route , et de composer le premier une tr&gédie vraiment nationale. Je dis le premier, car tout le monde doit sentir que des romans en dialogues sur des faits très-peu importans, ou traités avec l'esprit de la servitude , n^ sauraient s'appeler des tragédies nationales^ et les personnes un peu leHrées n'ignorent pas qu'on a fait, il y a plus d'un siède.
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des teatatives en ce genre. On a écrit, dans ces derniers tems , quelques tragédies sur des sujets français ; n(iais ces pièces sonl: une école de préju* gés y de servitude et de mauvais style. Du Belldy , calculatepr d'effets da théâtre , a substitua ank grands intérêts publics des niaiseries che!ralere&* ques, des , rodomontades militaires; il d aaerifié sana ce$se à. la vanité de quelques maisons ptm«saates et à-Tautorité arbitraire: il a diônc fait des tragédies anti-naiionales ; et, si les hompnes d'un gout.jd^icai; siouffr^nt en écoutant de pareils ou- VP^îlg^SyCe pi'^est pas, dans le fond, parce. qu'ils ne sont point assesK conformes à l'histoire , c'est p^rcies qju'iU ne so^t point du tout coilformes au isenç commun. ;
«J'ai choisi pour mon coup d'essai le sujet, j'os^ le dire, 1^ .p)Ms tragique de l'histoire moderne : la SainttBarth^emi. Nul aiiitre ne pouvait o£&ir peutétr^ une 9«is£yi forte .peintuirë de la tyrannie pinte jau fa^ajûsme^ Que le public me. permette de l'entretenir ^n ijCïQment djQS prétendus- incpnvénlens que quiB^ues ^ens ont trouvés à la re^é$anta* tion de cet jC^yrage ; mes lecteurs voudront btea remarquer qu'en répondant aux objections faites àf ce sujet j'aprai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les tragédies politiques et nationale s.. £Ues demandent à être traitées avec cette liberté austère et impaf tiale> avec cette haine
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des abus, scvec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S'il se trouve , et; certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jeteroïxt un coup-d'ceil sur cet écrit; s'il se trouve des personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrage ne serait pas moins utile qu'il serait in* téressant pour la nation ; s'il se trouve , et certainement il s'en trouvera , des personnes étonnées dé la puérilité des objections cpie je m'apprête k réfuter, je les prie d'observer que ces objections m ont surpris plus qu'un autre ; et je les prie encore de vouloir bien se joindre à moi , d'unir sur ce . point leur voix à la mienne , et d'employer, poui* soutenir la raison, un peu du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.
R N'est-il pas d'une extrême indécence de re|n*ésenter surle théâtre un roi de France tout à la fois homicide et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets? voilà la première objection. Que veut -elle dire? A qui craint -on de manquer de respect? Sont -ce des courtisans de Charles IX qui parlent? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un Louis IX, un Louis Xn, un Henri IV; mais, quand im roi de vingt -deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du monde fasse mention, celui d'un roi qui conspire contre son peuple , Vin-
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décence est , sans contredit , à penser un seul mo^ ment qu'une nation , victime de sa rage , lui doit encore des égards, et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger après deux siècles écoulés , en livrant, sur le théâtre, la mémoire de ce monstre à l'exécration publique.
i< N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre? N'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la religion, surtout si l'on fait parler ceux qui ont mérité la haine publique? telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie de Tartufe. Ainsi les charlatans qui trompent les peuples font toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu; mais leur fausse dialectique ne sédiiit plus personne. Non, sans doute, un ouvrage où le fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses véritables couleurs ; non , sans doute , un ouvrage où la tolérance est préchée sans cesse ne saurait nuire à la religion, à moins que la religion ne fût essentiellement fanatique et prodigue du sang des hommes. Si cela était , ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité; mais cela n'est pas. Les jours sont venus où la religion s'épure et s'identifie, pour ainsi dire, avec la morale. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres; et l'on sait qu'un ministre
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de Dieu peut être coupable. Le prêtre con vaincu d'un crime est puni comme un autre homme; et les privilèges de Féglise doivent ^tre anéantis au théâtre comme ailleurs, parla raison, maintenant connue , qu'un privilège est une chose absurde.
« On m'a fait une troisième objection, qui me serait bien plus sensible, si elle n'était parfaitement ridicule , et peut-être indigne de la réponse sérieuse que j'y vais faire. « Vous voulez composer a des tragédies nationales; et, pour coup d'essai, <f vous choisissez dans l'histoire de Finance un fait <( qui est l'opprobre de la nation ; vous voulez rea tracer à vos concitoyens une époque flétrissante « pour eux , et qui devrait à jamais être effacée « du souvenir des hommes. » Courtisans patriotes! Vous croyei donc cjue le massacre de la Saint- Barthélemi est l'opprobre de la nation ? J'admets pour un moment cette proposition, que je vais bientôt vous nier : Vous ne pensez pas du moins qu'un crime exécuté en 1572 puisse flétrir la nation française en 1789. Quand les Danois, assemblés par Représentans , en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée, certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les peu* pies qui avaient alors quelque idée du droit politique; mais, si les Danois aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes , et qu'il ne convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul ,
vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs ancêtres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que la gloire; l'un et l'autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois en 1660 ne saurait lier leur postérité.
« Il en est ainsi des Français. En supposant que le massacre de la Saint -Barthélemi soit le crime de la nation , les Français de ce tems-là sont flétris , mais non ceux d'aujourd'hui , qui n'étaient pas nés encore. En vous accordant (ce qui n'est point mon avis) qu'un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation, vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe, et qu'il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup afBaûbli parmi nous; mais^ quand il subsisterait dans toute sa force ; quand il serait encore l'esprit général; quand les parti* sans effrénés du dogme auraient conservé cette influence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper ? serait-ce lui manquer de respect que de l'édairer ? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens : celui
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qui, dans des écrits timides, caresserait leurs préjugés, ou celui qui risquerait de leur déplaire en disant des vérités énergiques ? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami? N'est-ce pas servir son ami que de le désabuser d'une erreur funeste ; et ne vaut-il pas mieux servir son ami que de le flatter ? « Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du seizième siècle je n'ai fait que ce que fait un historien; vous voyez bien que j'ai tout au plus accusé la nation française du seizième siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois obéissance et respect; vous voyez encore que , si j'avais attaqué les erreurs de la nation française actuelle , bien loin de lui manquer de respect, j'aurais fait le devoir d'un bon ci-, toyen : par conséquent il est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais, pour surabondance de droit, je vous nie maintenant ce que j'ai pu vous accorder tout à l'heure. Le massacre de la Saint-Barthélemi n'est poipt le crime de la nation : c'est le crime d'un de vos rois ; et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie, malgré les maximes d'esclave qu'on vous débite à vos théâtres, dans vos prétendues pièces nationales. C'est le crime de Charles IX , de sa mère, du duc de Guise, du cardinal de Lorraine; c'est le crime de la cour ; c'est le crime du gouver*
nement, comme la révocation de l'Édit de Nantes , les massacres des Cévennes; et, pour ne pas faire une énumération trop longue, comme tous les malheurs qui ont affligé, durant quatorze siècles, cette grande et superbe nation , écrasée de règne en règne, et de ministre en ministre; mais qui est fatiguée de la servitude, et qui sent enfin sa dignité. »
On me reproche surtout avec amertume d'avoir fait bénir par le cardinal de Lorraine les armes des catholiques qui vont égorger les protestans : je sais que ce cardinal était à Rome à Tinstant du massacre de la Saint - Barthélemi ; mais il serait absurde d'exiger du poète qui compose une tragédie nationale la scrupuleuse exactitude d'un historien. Dans une tragédie , il suffit de ne faire agir ses personnages que d'une manière conforme à leur caractère connu. Je serais blâmable, par exemple , si j'avais peint le chancelier de l'Hospital comme un homme intolérant et sanguinaire, ou le cardinal de Lorraine comme un prélat vertueux. On n'ignore pas que ce prêtre ambitieux et superbe , qui avait obtenu des gardes pour l'accompagner, qui avait accumulé sur sa tête tant d'évéchés et tant d'abbayes, maître de l'esprit de Médicis, et par elle de l'esprit de ses enfans, fiit le principal auteur des désastres qui ont souillé les règnes de François II et de Charles IX. On n'ignore
pas qu'il voulut établir en France le tribunal de l'Inquisition. On n'ignore pas qu'il conduisit l'abominable projet de la Saint-Barthélemi ; et ce fait fut démontré par les lettres que le cardinal de Pellevé lui adressait à Rome : lettres que les huguenots interceptèrent. Qui n'a pas entendu parler de l'édit des gibets, en iSSg? Qui n'a pas entendu parler de cette bulle de 1 543 , où le pape Clément VII lui accordait, pour lui et pour douze personnes à son choix, l'absolution des plus grands .crimes, tels que l'homicide , l'inceste , le sacrilège^ deux fois pour lui , et une fois pour chacune des personnes choisies? Et, s'il faut en croire quelques esprits timides, je n'aurais pas dû représenter le cardinal de Lorraine bénissant les exécuteurs des meurtres qu'il avait conseillés ! Ah ! tous les amis de la vertu, tous les ennemis du crime , doivent me rendre grâce , j'ose le dire , d'avoir mis son fanatisme en action de la manière la plus énergique, et d'avoir livré ce prêtre ini^me à l'exécration de la postérité.
« II n'est pas vrai que les événemeus désastreux doivent être effacés du souvenir des hommes : cette pensée fausse n'est digne que d'un rhéteur pusillanime. Ils doivent y vivre à~ jamais, au contraire, pour leur inspirer sans cesse une nouvelle horrem*, pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le germe est tou-
jours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les fonatiques assurent qu'il n'y a plus de fanatisme; les tyrans, qu'il n'y a plus de tyrannie; et la foule des gens à préjugés ne cesse de crier que les préjugés n'existent plus. Quand tous ces mensonges seraient autant de vérités, les tragédies d'un peuple libre, d'un peuple éclairé, devraient toujours avoir un but moral et politique; et les principes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il faudrait toujours, à ne considérer même que la perfection de l'art , représenter sur la scène ces grands événemens tragiques, ces grandes époques de l'histoire, qui intéressent tous les citoyens; et non plus ces intrigues amoureuses qui n'intéressent que des femmes; non plus ces passions si fades, éternel aliment de cent tragédies qui se répètent sans cesse, et qui se ressemblent toutes par la mollesse et par l'absence des idées. Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite; connaissez bien le siècle où le sort vous a placés ; et songez , en observant le peuple nouveau qui vous environne, qu'il est tems d'écrire pour des hommes, et que les eiifana ne sont plus!
« O Racine ! poète sublime et naïf dans Aiha-^ lie y austère dans Britannicus , partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux ; loin de moi l'esprit des barbares qtii mé-
connaissent tes admirables beautés! Certes, malgré tes défauts, qui sont ceux de ton siècle, et que tes grands talens peut- être ont rendus plus contagieux , je vois et je révère en toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de l'Europe. Mais fallait-il abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour ? Fallait-il ambitionner des succès aux petits appartemens de Versailles , ou dans le couvent de Saint-Gyr? Fallait-il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allégoriques, à retracer en vers excellens, mais peu tragiques, et encore moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV et de la fille de Charles premier, ou les amours du vieuiuLouis XIV et de la veuve Scarron? Homme fait pour éclairer la France, qu'importaient à la France Esther et Bérénice? Ah ! si, au lieu d'écrire cette longue élégie royale, tu avais traité le grand sujet que j'ai tenté; si tu avais employé ton tems et ton éloquence à donner à tes concitoyens d'énergiques leçons de to-. lérance et de liberté, tu aurais servi ta nation, qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV n'aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX; peut-être l'industrie des Français n'aiu*ait pas enrichi l'étranger de notre ruine ; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques. »
Afin de créer parmi nous la tragédie nationale , j'ai choisi le sujet le plus tragique de Thistoire moderne. Tai banni de ma pièce ces confidens froids et parasites qui n^entrent jamais dans Faction , çt qui ne semblent admis sur la scène que pour écouter tout ce qu'on veut dire , et pour approuver tout ce qu'on veut faire. Lies sept personnages les plus illustres de la France à la fin du seizième siècle servent à nouer et à dénouer mon intrigue importante. Voici comme j'ai conçu leurs caractères.
Catherine de Médicis n'a d'autre passion que de tromper et de commander. Toujours calme, toujours inébranlable dans ses desseins, les moyens lui sont indifférens, pourvu qu'elle réussisse. Artificieuse par caractère et par système , elle sait justifier sa conduite d'après les principes du machiavélisme: principes affreux, qu'elle développe dé manière à séduire aisément un esprit faible; principes d'ailleurs >presque universellement adoptés dans ces tems où la véritable politique était encore inconnue. Catherine de Médicis gouverne son fils; mais à son tour elle est gouvernée par les Guises.
On doit remarquer dans le duc de Guise et dans le cardinal de Lorraine, son oncle, un même esprit d'orgueil et d'audace , mais diversement modifié selon la différence de leur âge et de leur état.
Le duc de Guise a toute l'énergie d'un jeune ambitieux : on sent qu'il a de la peine à tromper; et, tandis qu'il pade au nom de la France et du bien public, souvent il laisse entrevoir son désir de vengeance et ses vues particulières. Il insulte lui-même Coligni. Le Cardinal , au contraire, dé* signé par Coligni d'une manière outrageante , fait semblant de lui pardonner. Le Cardinal, plus mûr et plus politique que son neveu , en alléguant les intérêts du ciql, s'oublie toujours lui-même en apparence. Il est aisé de comprendre que son ^èle pour la religion n'est qu'un zèle hypocrite : il abuse de l'Écriture- Sainte et des usages les plus res« pietés de la religion catholique; s^ conduite est un sacrilège perpétuel.
Charles IX , assiégé , flatté, corrompu sans cei&se et par sa mère et par les Guises, flotte dans une if^résolutipn perpétuelle: il est très-faible, et par conséquent très-facile à émouvoir. On voit cepen«dant que tous ses penchans sont vicieux. Il est jaloux de son frère le duc d'Anjou; le sang ne répouvante pas , le parjure encore moins. Ce n'est pas un roi faiblement vertueux : Q'est un méMchant sans énergie.
L'Amiral a ce cîffaetère sombre et méfiant que îôvvm la longue experien.ce du malheur. Sa haine coQ^tre le& Guises est égale à leur haine contre lui; mais mn cœur magnanime né. peut soupçour
ner son roi. Dans les projets qu'il communique à Charles IX, projets qu'il avait en effet conçus^ on doit voir un génie actif, étendu, véritablement patriotique , mais que des circonstances malheureuses ont rendu funeste à la France.
Le Chancelier de lHospital est éminemment vertueux ; il dit hardiment la vérité. Ami des bons , ennemi des méchans , mais lent à les soupçonner, il voudrait concilier tous les partis. Il tient en quelque sorte la place du chœur des Grecs. Sa vertu, son génie, sa vieillesse , donnent un grand poids à son autorité. Dans ses discours, quelquefois pleins de véhémence, et toujours pleins de sagesse, il rappelle à ceux qui l'écoutent l'histoire des tems passés. 11 a les mœurs d'un vieillard bomme d'^état et homme de lettres.
La candeur, la confiance et la bonté sont les qua^ lités qui distinguent le j eune roi de Navarre, devenu depuis Henri IV. L'âge de ce prince et la nature du sujet ne me permettaient pas de lui donner dans cette tragédie un rôle hrèBHiupcHrtant; mais il est respecté même par ses ennemis. Il est an** nonce comme devant être quelque jour im grand homme; et le Chancelier de l'Hospital, en quit^ tant une cour peitide , présage le bonheur des Français, s'il parvient à régner sur eux. Enfin le roi de Navarre devance le m de là nation entière ,, dans son imprécation contre Charles iX.
IjCS personnages de cette pièce se nomment mutuellement Sire , Madame y ou Monsieur. Le mot Seigneur y qui serait absurde dans les tragédies nationales ^ ne peut être à sa place que dans les pièces où l'on peint les moeurs espagnoles et italiennes; il est déraisonnable lorsqu'on fait parler les anciens Romains ou les Grecs. Le mot qui répond en grec au mot Seigneur n'est jamais employé dans Sophocle et dans les autres tragiques d'Athènes. I^a grande connaissance que Racine avait de la littérature ancienne ne permet de lui faire qu'un reproche : c'est d'avoir cédé trop facilement, en ce point comme en quelques autres^ à l'usage établi sur la scène française. Les hommes tels que lui sont faits pour mener leur siècle y et non pour le suivre : leurs moindres omissions tirent à conséquence. La multitude , qui ne raisonne pas 9 se prévaut de leur exemple , quelquefois involontaire ; et leur autorité triomphe longtems de la raison la plus évidente.
Il me reste à faire une réflexion générale et relative aux mœurs publiques. Qu'on s'avise de faire des tragédies en prose ; qu'on nous exhorte à laisser là Sophocle et Racine pour imiter les dégoûtantes absurdités du théâtre anglais , et les niai* séries burlesques du théâtre allemand : ces sottises sans conséquence sont plus divertissantes que dangereuses; tout cela passe, et va bientôt du ri-
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dicille à l'oubli. L'enuemi constant, le fléau le plus redoutable, je ne dis pas seulement de notre théâtre , mais des arts et des mœurs chez les nations modernes , c'est cet esprit de galanterie, fruit de llgnorance de nos ancêtres, esprit contraire au vrai but de la société, esprit humiliant pour le sexe qui est convenu d'être trompé, et plus encore pour celui qui trompe. Je n'en chercherai point l'origine; je n'en suivrai point les progrès : cette question intéressante, et que je pourrai traiter ailleurs, me mènerait ici beaucoup trop loin. Qu'il me suffise d'établir, de manière à n'être point désavoué par les gens capables de réflexion ; qu'il me suffise de faire sentir que cet esprit déraison^ nable a ralenti sihgulièrement la marche des nations modernes dans les arts et dans la morale : il a, pour ainsi dire, mutilé nos passions. Mais les vertus et les talens viennent des passions; mais les seules passions font concevoir et exécuter de grandes choses.
Si toute l'Europe est dominée dé cette chimère puérile, la Nation française en est plus atteinte que toute autre , non par un caractère particulier, mais par une foule de circonstances qu'il serait trop long d'expliquer ici. Entrez dans Fatelier de nos peintres, de nos sculpteurs; courez à nos théâtres; ouvrez nos poètes, nos orateurs, nos historiens même; parcourez nos livres de morale, et
OËnyres anciennes. I. ^ ^
jusqu'à nos livres de physique : vous trouverez partout des traces de cet incurable préjugé. Et qu'on ne dise pas que c'est une suite nécessaire de k civilisation : la galanterie diminue , au contraire^ à mesure que les peuples sont plus civilisés. Je prends à témoin Texpérience. Je ne parlerai point ici des Romains et des Grecs, qui n'ont jamais connu ces mœurs ridicules; je veux m'en tenir aux modernes : comparez le dix - huitième siècle au tems de la Chevalerie.
« < Femmes, sexe timide et sensible, £siit pour être la consolation d'un sexe qui £siit votre appui, ne craignez point cette austère et tragique peinture des forfaits politiques. Le théâtre est d'une influence incalculable sur les mœurs générales : il faut en faire une école de vertu et de liberté. Les hommes n'y recevront plus de ces molles impressions qui les dénaturent ; ils deviendront meilleurs et plus dignes de votre amour ; ils redeviendront des hommes. Les mœurs des villes ne se modèleront plus sur les mœurs dépravées de la cour. On ne verra plus , en France , hommes et femmes , sans pudeur et même sans passions , troquer de sexe ,
I . Encore un double emploi. Ce passage et le suivant sont tirés de VÉ pitre dedicaioire de la tragédie de Charles IX à la IN'ation française, page i88. { Note de T Éditeur.)
pour ainsi dire, et se déshonorer rautuellément par cet échange monstrueux.
« Pères de famille , laissez fréquenter à vos enfans ces spectacle^ sévères. Avec le respect des lois et de la morale, ils y puiseront le goût de notre histoire, étrangement négligée dans les collèges. Et vous, Enf ans, nation future, espérance de la patrie, et d'un siècle qui n'est pas encore , vous ne serez point les hommes des anciens préjugés et d^ l'ancien esclavage: vous serez les hommes de la liberté nouvelle. C'est à vous surtout que mes écrits conviennent. Je sais qu'un philosophe , un poète , un écrivain , ne doit attendre de justice complète que lorsqu'il n'en peut plus jouir et qu'il est enseveli dans la poussière du tombeau ; mais ceux qui commencent la vie sont peu jaloux de ceux qui approchent du terme ; et , si j'existe encore dans trente années , au milieu des clameurs calomnieuses qui m'auront assailli dès ma jeunesse , vos suffrages consoleront sans doute la vieillesse du poète na-' tional. »
Il est nécessaire qu'un auteiu* tragique se roidisse contre le torrent des modes fugitives. La tragédie doit peindre les passions humaines dans leur plus grande énergie. La différence des époques et des contrées exige quelques légères différences dans les formes ; mais le fond doit être le même. L'esprit change : le cœur humain ne saurait chan-
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ger. Cependant, s'il faut peindre la Nature, (m h trouver autour de nous ? Elle est si fardée , si vèilée , si chargée de vétemens étrangers , qu'elle n'est plus reconnaissable. Jetons au loin ces prétendus ornemens qui la couvrent et la déguisent : nous retrouverons la pureté des formes antiques. Les Grecs l'ont représentée nue dans leurs poèmes comme dans leurs statues. Les moeurs , les institutions, lés lois, les usages, tout les conduisait à b vérité ; tout nous pousse en sens contraire. Ils ne connaissaient, ni les préjugés gothiques, ni l'hydre des conventions qui nous assiège. Suivons le conseil d'Horace : lisons-les jour et nuit ^ Il ne s'agit plus de les traduire : remplissons-nous de leur esprit^ et créons comme eux.
Des hommes qui n'ont rien à dire s'écrient sans cesse qu'on a tout dit. Ces mots n'ont point de sens; et jamais on ne peut tout dire. L'art suivra le destin de son modèle : il s'épuisera quand la Nature deviendra stérile . Mais la Nature, qui n'entre pas dans les passions des petits critiques , produira toujours des objets variés entre eux , malgré leur ressemblance apparente , et toujours des hommes