DE L’IVROGNERIE
INTRODUCTION
Je vois devant moi les représentants de différentes sociétés pour l’encouragement de la tempérance. C’est une belle et grande cause ; je dois remercier Dieu, si la mission qui m’est confiée me permet de les soutenir dans l’œuvre qu’ils ont entreprise, ou de jeter une nouvelle lumière sur la route qu’ils suivent. L’occasion présente est bien faite pour animer un ministre chrétien. Quel noble témoignage cette assemblée ne rend-elle pas à l'esprit et à l’influence de la foi chrétienne! Pourquoi cette foule est-elle réunie? Est-ce pour un plaisir égoïste, est-ce pour une lin mondaine? Non; c’est pour arrêter un grand mal moral et social ; c’est pour contribuer au progrès de la vertu, de la dignité, du bien-être des hommes. Et d’où vient cette sympathie pour ceux qui sont
1 Prononcé à la demande du Conseil de la Société de tempérance de Massachusetts, dans l’Odéon, à Boston, le 28 février 18 o 7, jour fixé pour la réunion simultanée dans le monde entier des amis de la tempérance.
CEÜiAES SOCIALES DE CUANMNG.
tombés, pour les coupables, pour les misérables ? L’avons-nous tirée des écoles de la philosophie ancienne, ou des temples de la Grèce et de Rome? Non. C’est l’héritage que nous a laissé Jésus-Christ. Nous l’avons reçu de ses lèvres, de sa vie, de sa croix. Cette réunion, si nous remontions à son origine, nous reporterait à Bethléem et au Calvaire. L’impulsion que le Christ a donnée à l’âme humaine, après avoir duré pendant des siècles, paraît aujourd’hui plus visible encore dans les efforts nouveaux et multipliés que fait la philanthropie pour racheter le monde, en chassant le mal, quelle que soit la forme qu’il emprunte. Dans l’enceinte de ces murs, l’autorité du Christ a été quelquefois mise en question, son caractère injurié. Au blasphémateur de ce saint nom, quelle réponse que la foule ici rassemblée ! Une religion qui rapproche et unit ainsi les hommes pour secourir, pour encourager, pour sauver leurs semblables égarés ou perdus, porte au front le sceau, large, brillant, manifeste de la Divinité. Soyons reconnaissants de ce que nous sommes nés à sa lumière, et encore plus reconnaissants, si nous avons été baptisés dans son amour divin et désintéressé.
Au point où en sont maintenant les efforts faits pour encourager la tempérance, je ne puis sans doute servir votre cause en apportant des idées nouvelles. Les amis de la tempérance ont exploré tout le terrain que je vais parcourir. Néanmoins quiconque est habitué à penser par lui-même est naturellement amené à des vues ou à des considérations particulières, même dans le sujet le plus familier. En concentrant son esprit, on réussit quelquefois à faire ressortir ces idées
d’une façon nouvelle, à leur conquérir le rang qu’elles méritent, à leur assurer une attention qui peut-être ne leur avait pas été accordée et qui cependant leur est due.
J’ai quelquefois pensé, peut-être sans fondement, que le plus grand mai de l’intempérance, son mal essentiel, n’était pas aussi parfaitement, aussi fréquemment indiqué que ses maux secondaires. On n'a pas une conviction suflisante de la profondeur de ses causes, et des remèdes qu’elle demande. Frappé de ces idées, j’appelle votre attention sur les points suivants :
— le grand mal, le mal essentiel de l’intempérance,
— l’étendue de ses tentations, — ses causes, — les moyens de la prévenir ou de la guérir.
L’intempérance est l’extinction volontaire de la raison.
Je commence par demander quel est le grand mal, le mal essentiel de l’intempérance? La réponse est que l’intempérance est l extinction volontaire de la raison . Le mal est intérieur ou spirituel. L’ivrogne se dépouille, pendant un certain temps, de sa nature raisonnable et morale , il perd la conscience de ce qu’il est et l’empire sur lui-même, il produit en lui la démence, et par la répétition de cette folie il dégrade de plus en plus ses facultés intellectuelles et morales. Il pèche d’une manière immédiate et directe contre la raison, ce principe divin, qui distingue la vérité du mensonge, le bien du mal, et qui sépare l’homme de la brute. C’est là l’essence du vice, ce qui en fait l’horreur et le danger, ce qui devrait principalement frapper et animer quiconque travaille à le détruire. Les autres maux de l’intempérance ne sont rien en comparaison de celui-là ; presque tous
en viennent; et il est juste, il est à désirer que tous les autres maux s’y joignent et l’accompagnent. Oui, quand l’homme lève un bras criminel contre ce qui fait sa vie, quand il éteint sa raison et sa conscience, il est «à désirer que lui et tous les autres soient avertis d’une manière solennelle, effrayante, de l’énormité du crime ; que des calamités extérieures et terribles soient la preuve de la ruine intérieure à laquelle il travaille ; que la condamnation et le malheur écrits sur son visage, sur son corps, sur toute sa personne, déclarent quelle terrible chose c’est pour l’homme, la créature raisonnable de Dieu, de renoncer à sa raison et de s’abrutir.
Il est ordinaire chez ceux qui parlent contre l’intempérance, de dépeindre le visage aviné de l’ivrogne, tantôt rouge, tantôt d’une pâleur mortelle. On montre ses membres tremblants et paralysés. On fait voir sa prospérité décroissante, sa misère, son désespoir. On décrit sa demeure où régnent la tristesse et la désolation, son foyer glacé, sa table pauvre, sa femme au cœur brisé, l’aspect misérable de ses enfants, et nous gémissons devant ce triste tableau. Mais il est juste que cela soit ainsi. Il est juste que celui qui, ayant été averti, éteint en lui le flambeau de l’intelligence et de la conscience, que celui qui abandonne son rang parmi les créatures que Dieu lit raisonnables, pour descendre au rang des brutes, soit au milieu de ses concitoyens un monument de la colère divine, et qu’il enseigne partout où on le verra, qu’il enseigne dans tout son aspect, dans chacun de ses mouvements quel épouvantable crime c’est que de détruire la raison ! Si nous étions constitués de
façon qu’on pût éteindre sa raison, sans que le visage perdît de sa fraîcheur, l’extérieur de sa grâce, le corps de sa vigueur, sans que notre prospérité en fût affaiblie, sans qu’on aperçût aucun changement dans notre demeure, bien loin d’y gagner, nous perdrions les preuves visibles du soin paternel de Dieu. Son amour et sa bonté, aussi bien que sa justice, se manifestent dans la terrible marque dont il a frappé l’ivrogne, dans toute l’amertume des joies de l’ivresse. Ces maux extérieurs, si terribles qu’ils paraissent, ne sont qu’un faible emblème de la ruine intérieure. Nous devrions y voir le respect de Dieu pour sa propre image qu’il a placée dans notre âme, ses avertissements paternels pour prévenir le crime de celui qui anéantit en lui-même la vie morale et intellectuelle.
Nous sommes trop disposés à fixer nos pensées sur les conséquences ou la punition du crime, et â négliger le crime lui-même : ce n’est pas là tirer du châtiment le plus grand profit. Le châtiment est le signe extérieur d’un mal intérieur ; il est fait pour révéler quelque chose de plus terrible que lui-même. La grandeur du châtiment est un moyen de personnifier, de rendre visible la grandeur du crime auquel il est attaché. La misère de l'ivrogne, son aspect repoussant, sa face lugubre, les souffrances physiques qui l’abattent : tout cela n'est pas justement apprécié, si tout cela ne nous représente la désolation plus terrible que ce vice apporle dans l’âme.
La misère est le moindre des maux causés par l’intempérance.
Entre les maux que cause l’intempérance, on attache une grande importance à la pauvreté qui en est
la suite. Mais, tout grand qu’il est, ce mal n’est rien en comparaison du mal essentiel de l’intempérance, que je désire si vivement vous montrer dans tout son jour. Qu’importe qu’on soit pauvre, si l’on porte dans sa pauvreté l’esprit, l’énergie, la raison et les vertus d’un homme? Qu’importe d’être obligé de vivre de pain et d eau pendant quelques années? Combien et des plus riches sont réduits par la maladie à une condition pire que celle-là? Une pauvreté honnête, vertueuse, noble, est comparativement un mal léger. La philosophie de l’antiquité en faisait la condition de la vertu : elle a été le sort de plus d'un chrétien. La pauvreté de l’ivrogne doit tout ce qu’elle a d’affreux à la cause qui la produit. Celui qui devient mendiant, parce qu’il s’est fait brute, est vraiment misérable. Celui qui n’a pas de consolation, qui n'a que des souvenirs pleins d’angoisse, et des remords déchirants, quand il regarde son foyer glacé, sa table sans pain, scs enfants couverts de haillons, celui-là porle véritablement un poids de douleur qui écrase. Qu’il souffre, c'est chose légère ; qu’il se soit attiré cette souffrance par l'extinction volontaire de sa raison, c’est la pensée terrible, la malédiction insupportable.
On nous dit qu’il faut préserver tel ou tel homme de l’ivrognerie, pour l’empêcher « de s’adresser à la ville, » et de devenir une charge pour la cité. Ce motif n’est pas à dédaigner ; mais je ne puis attacher un seul moment ma pensée aux quelques centaines ou aux quelques milliers de dollars que coûtent les intempérants. Lorsque je vais au Dépôt de mendicité, et que je vois la dégradation, l’hébêtement, l’abjection, l’imbécillité , écrits sur le visage de l’ivrogne,
j’aperçois une ruine en comparaison de laquelle des frais d’entretien ne sont qu'un grain de sable. Je ne
vrogne. Je voudrais qu elle le fut davantage. Je voudrais que les charges fussent si lourdes, que nous fussions obligés de nous réveiller, et de nous demander comment on peut sauver l'ivrogne de la ruine. Dieu a voulu, et il l’a voulu avec sagesse, que le péché étendit son mal au delà de lui-même, qu’aucun être humain ne souffrît seul, que riionunc qui tombe en entraînât d’autres sinon dans son crime, au moins dans une part de son malheur. Si l’un des membres du corps social souffre, il faut que les autres souffrent aussi ; c’est justice : c’est là une de ces dépendances qui nous intéressent au salut moral d’autrui et nous forcent à travailler pour relever ceux qui sont tombés.
En dehors de scs effets désastreux, l'intempérance est haïssable
par ellc-méme.
On doit plaindre et haïr l’intempérance pour ellemême, bien plus que pour ses effets extérieurs : ces effets doivent ce qu’ils ont d’amer à leur source criminelle. Nous parlons des malheurs que l’ivrogne apporte dans sa famille ; mais retranchez sa brutalité, combien ces malheurs ne seront-ils pas adoucis? Nous parlons de sa femme et de ses enfants couverts de haillons ; que les haillons restent : mais supposez qu’ils viennent d’une cause innocente; supposez que l’ivrogne est un homme vertueux, un bon père, et que c’est la maladie, et non le vice, qui a fait tomber ainsi sa famille. Supposez que sa femme et ses enfants lui sont attachés d’un grand amour, amour mé-
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rite par une vie de travail et une affection infatigable; faites qu'ils sachent que l’épuisement de son corps vient des peines qu'il a endurées pour leur donner le bien-être ; supposez enfin qu’il leur dise : « Nous sommes pauvres en biens de ce monde, mais riches en affection et en confiance religieuse. Je vous quitte; mais je vous laisse avec le Père de l’orphelin, le Dieu de la veuve. » Supposez cela, combien ces haillons seront changés! Qu’elle sera changée cette demeure froide et nue! La chaleur du cœur peut faire résister au froid de l’hiver, et il y a de l’espoir, il y a de l’honneur dans celte vertueuse indigence. Qu’est-ce qui brise le cœur de la femme de l’ivrogne? Ce n’est pas que son mari soit pauvre, c’est qu’il soit ivrogne. Au lieu de celte lace avinée, tantôt défigurée par la colère, tantôt dépouillée de tout rayon d’intelligence , si l’épouse pouvait voir ce visage affectueux qui longtemps fut le miroir d’une âme honnête et d’un cœur fidèle, de quel fardeau ne se trouverait-elle pas soulagée? Mais non, c’est un époux dont le contact est impur, dont les infirmités accusent le crime, un époux qui a détruit toutes les espérances de sa femme, qui a été infidèle au serment qu’il lui jura, un époux qui fait de sa demeure un enfer ; ce n’est plus celui que le travail, la maladie et la Providence ont livré aux soins de sa femme et de ses enfants.
Nous songeons trop aux effets du vice, et pas assez au vice lui-même. C’est le vice cependant qui empoisonne ce que nous appelons ses effets, le vice qui est l'amertume dans la coupe de la douleur humaine.
Tentations qui poussent à l’intempérance.
Je vais maintenant vous soumettre quelques observations sur les tentations qui poussent à l’intempérance ; et pour cela, je n’irai pas consulter les statistiques ; je n’essayerai pas de compter les victimes. Je veux exciter une vigilance universelle, en montrant que les tentations qui nous entraînent à cet excès sont répandues parmi toutes les classes de la société. Nous parlons souvent comme si les ouvriers, les ignorants, les hommes sans éducation, couraient seuls des dangers, et comme si nous-mêmes n’avions d’autre intérêt dans cette question que l’intérêt d’autrui. Il n’en est pas ainsi, et dans toutes les classes il y a péril. En vérité, lorsque nous nous rappelons les tristes histoires de gens de toute condition qu’on vit jadis parmi les plus fermes et qui ont ensuite cédé à la tentation, nous sentons que personne ne doit bannir la crainte, et que nous aussi peut-être nous marchons au bord de l’abirne. Les jeunes gens sont exposés à l’intempérance, car la jeunesse manque de prévoyance, elle aime l'excitation, elle met le bonheur dans la joie et le bruit, elle a du penchant pour le plaisir des festins, et trop souvent elle y trouve, ou s’y fait le chemin de l’enfer ; mais les hommes âgés ne sont pas non plus à l’abri, car la vieillesse énerve l’esprit aussi bien que le corps, et nous enlève sans bruit l’empire de nous-mêmes. Les oisifs ne courent pas un moindre danger que l’ouvrier accablé par un travail excessif ; car de fatigants désirs naissent dans une télé inoccupée, et l’on cherche avec avidité l’excitation des boissons enivrantes^ comme un moyen d’échapper à l’insupportable ennui de ne rien faire. Les gens gros-
siers et sans éducation tombent facilement dans l’intempérance, parce que la brutalité ne les dégoûte pas. 11 est plus trisle de songer que des hommes de génie et de bon sens ne sont guère moins exposés. L’extrême activité de la pensée épuise plus encore que le travail des mains. Elle use, si je puis m’exprimer ainsi, les esprits les plus subtils, et laisse, ou un affaiblissement du corps qui demande des toniques, ou une agitation continuelle qui cherche un soulagement dans des calmants trompeurs. En outre il est naturel aux intelligences les plus vives d’avoir soif d’une excitation violente, et quand on ne la trouve pas dans des occupations et des plaisirs innocents, on la cherche trop souvent parmi des jouissances coupables.
L’intempérance chez les hommes les mieux doués.
Ces observations s’appliquent surtout aux hommes doués d’un génie poétique, d une imagination ardente, et que rend plus vive encore une excessive sensibilité. Ces gens qui vivent dans le monde de leur création, qui s’enflamment pour des beautés et des joies idéales, et qui s’égarent trop souvent dans des rêveries où limagination sert le désir, où les sens triomphent de l’intelligence, sont surtout en danger de perdra l’équilibre de l’esprit, le calme de la pensée, la clarté du jugement et la force morale de la volonté, pour devenir les enfants du caprice, dédaigner les plaisirs simples et ordinaires, et courir à leur ruine par une soif fiévreuse de jouissances artificielles et enivrantes. Chez des personnes ainsi faites, ces dispositions mauvaises sont souvent aggravées par l’irritabilité du système nerveux. I)e là vient que les productions de la
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littérature sont si tristes ; de là vient que les plus brillantes lumières du monde intellectuel ont trop souvent des éclipses désatreuses, et que la voix inspirée du génie, si pénétrante et si noble, s’éteint quelquefois dans le cri brutal ou imbécile de l’ivrognerie.
•L’intempérance dans les classes élevées.
Je viens de parler des hommes intelligents du plus haut degré ; mais on peut dire de tous les hommes bien élevés en général, qu’ils ne doivent pas se croire à l’abri du danger. On assure que, dans une même condition, on pourrait trouver un nombre aussi grand de gens intempérants parmi ceux qui ont été au collège, que parmi ceux qui n’ont pas reçu la même éducation. 11 ne faut cependant pas en conclure que la culture de rinlelligence n’apporte aucun secours moral : la vérité est que les bons effets en sont paralysés par des causes diverses. Les hommes bien élevés succombent à la tentation aussi souvent que les autres, non pas parce que l’éducation est inutile, mais parce que nos collèges donnent une éducation incomplète ; tout y concourt au développement de l'intelligence ; mais on ne fait que peu de chose pour la culture morale, et rien pour le corps. Une autre cause du mal, c’est encore que les jeunes gens ayant reçu une éducation libérale, entrent dans des carrières qui, d’abord, donnent peu ou point d’occupation ; qui, pendant longtemps, les exposent aux tentations de l’oisiveté, les plus dangereuses de toutes dans un âge d’inexpérience et de passion. Voilà pourquoi l’intempérance fait des recrues parmi cette classe qui forme le principal espoir de la société.
L’intempérance chez les femmes.
Je voudrais qu’il me fût permis d’en rester là ; mais l’intempérance a encore une autre proie plus déplorable, c’est la femme. Je ne connais pas sur la terre de spectacle plus triste que de voir le visage de la femme, visage qui autrefois ne connut d’autre rougeur que celle d’une sensibilité exquise ou d’une sainte modestie, de le voir cramoisi, défiguré par fintempérance. La femme meme n’est pas à l’abri de ce vice! La délicatesse de son organisation physique l’expose à des défaillances qui lui font désirer le secours trompeur que donne une liqueur excitante. L’homme, avec ses nerfs de fer, sait peu ce que souffre la nature sensitive de la femme ; quelles pensées de désespoir viennent en foule la troubler dans sa solitude, combien elle est épuisée par des soucis constants, et combien l'empire de soi-même est diminué par les dérangements de son frêle système. Il faut dire la vérité. Dans toutes nos familles, quelle que soit leur condition, il y a des individus exposés; la crainte et la vigilance sont du devoir de tous.
Ne croyez pas que j’exagère quand je vous montre combien vous êtes exposés à l’intempérance. En voyant un ivrogne dont la santé est détruite et l’intelligence corrompue, que personne ne dise : « Je ne puis jamais tomber si bas. » Lui aussi, dans ses jeunes années, craignait aussi peu que vous de tomber. Les promesses de sa jeunesse étaient aussi brillantes que les vôtres ; et même, après avoir commencé à décliner, il n’avait pas plus de méfiance que le plus ferme de ceux qui l’entouraient ; il aurait repoussé avec autant d’indignation l’avis d’être en garde contre l’intempérance.
Le danger de ce vice, c’est qu’il s’empare de nous par degrés, d’une manière imperceptible : ceux qui en meurent en ont rarement reconnu les premières atteintes. La jeunesse ne voit pas ou ne soupçonne pas l’ivrognerie dans le breuvage pétillant qui excite et double sa gaieté. Le malade ne la voit pas dans le cordial que son médecin lui prescrit, et qui donne du ton à ses organes affaiblis. L’homme de pensée, l’homme de génie, ne découvre pas le poison de la paralysie dans le breuvage qui semble une source d’inspiration pour l’intelligence et l’imagination. Celui qui aime le monde et ses plaisirs est loin de supposer que ce vin qui anime la conversation, il le boira un jour seul, et qu’il tombera trop bas pour goûter ces jouissances sociales dans lesquelles il trouve aujourd’hui tant de charmes. L’intempérance arrive pas à pas et sans bruit, et quand elle attache les premiers liens, sa main est trop légère pour qu’on la sente. Cette vérité, que nous enseigne une triste expérience, il nous faut tous la conserver précieusement. Dans toutes les classes elle doit avoir de l’influence sur les habitudes et les arrangements de la vie domestique et sociale.
Telle est l’étendue des tentations qui nous poussent à ce vice. Il est vrai de dire cependant, que bien qu’on puisse en suivre les ravages dans toutes les conditions, c’est dans la classe ouvrière, parmi les pauvres, qu’on le rencontre le plus souvent : là les crimes et les maux de l’intempérance s’élèvent à un tel degré que nous reculons épouvantés ; c’est là surtout qu’il faut la combattre. Dans les réflexions suivantes, je me bornerai donc à indiquer les causes et les remèdes du mal dans cette classe de la société.
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Causes de 1 intempérance.
Entre les causes d’intempérance, il en est un grand nombre qui tiennent à l’état présent de la société, à cet état que chacun s’efforce de consolider, et qui donne des privilèges à la plupart d’entre nous. J’insisterai sur ces causes, parce qu’elles nous montrent l’obligation où nous sommes de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour déraciner ce vice. Il est de toute justice que ceux qui profitent de notre organisation sociale viennent au secours de ceux auxquels elle fait du mal. Sans aucun doute, la cause première de l’intempérance est dans les intempérants euxmêmes, dans leur faiblesse morale, dans leur manque de volonté, dans leur abandon volontaire à la tentation. Cependant, la société en augmentant la tentation, et en diminuant la force de résistance, devient responsable des vices qui se propagent, et elle est tenue d’employer tout ce quelle a d’énergie pour les faire disparaître. Ceci m’amène à considérer quelquesunes des causes d’intempérance qui tiennent à notre état social.
Une des causes qui aujourd’hui rendent l’intempérance commune, c’est la lourde charge de soins et de peines qui pèse sur les masses. Pour gagner leur subsistance et celle de leur famille, une multitude de gens sont obligés de supporter un degré de travail qui épuise leurs forces et nuit à leur santé ; ils cherchent un secours dans les excitants. Loin que la civilisation ait allégé le travail de l’homme, elle l’a rendu plus lourd ; je vois là le signe d’un vice profond dans ce que nous appelons le progrès de la société. Le Créateur n’a pas pu vouloir que toute la vie s’usât en un
labeur pénible pour subvenir aux besoins de notre vie animale. C’est une civilisation imparfaite que celle où la masse des individus ne peut dérober quelques moments aux travaux manuels, pour les consacrer à la culture morale, intellectuelle et sociale. C’est un triste spectacle que de voir des multitudes d’hommes dégradés à la condition de bêtes de somme. Un travail excessif rend Pâme incapable de résister à la tentation. L’homme usé par la peine, et privé, par sa condition, de plaisirs relevés, est poussé à chercher dans les excès sensuels un soulagement trompeur. C’est sans doute une question difficile que de savoir comment la société pourra être modifiée de façon à ce qu’une de ses classes ne soit plus écrasée. Ce qui est trop clair, c’est que dans nos institutions et nos habitudes actuelles on n’aperçoit aucun remède au mal. Au contraire, riches et pauvres semblent de plus en plus accablés d’un travail continuel, tourmentés par une inquiétude qui les épuise, par des luttes pleines d’anxiété, par une concurrence fiévreuse. Il en est qui attendent de la législation un soulagement au fardeau que supporte la classe ouvrière; mais des lois égales pour tous et la liberté civile ne peuvent faire disparaître le contraste choquant de conditions que présentent aujourd’hui toutes les sociétés civilisées. Un progrès intérieur, spirituel est, je crois, le seul remède assuré contre les maux sociaux. Ce dont nous avons besoin, c’est d une propagation nouvelle de la fraternité chrétienne, pour exciter les puissants et les heureux à secourir libéralement et à encourager les malheureux ou les faibles ; ce qu’il nous faut, c’est une nouvelle diffusion de force mo-
raie et intellectuelle, afin que le peuple se suffise à lui-même, s’habitue à régler sa conduite, et preune cet esprit d’indépendance qui dédaigne de mendier ou de recevoir un secours inutile,
L’excès de travail.
Une autre cause, qui se rattache d une manière intime à la précédente, c’est l’ignorance et la dégradation intellectuelles d’un grand nombre d’ouvriers. Ceux qui travaillent péniblement du matin au soir, sans pouvoir donner un instant à la réflexion, à la culture de leur esprit, ont nécessairement des facultés, des vues, des jouissances très-bornées. Le moment présent et le corps occupent toutes leurs pensées. Les plaisirs de l’intelligence, de l’imagination, du goût, de la lecture, d’une société cultivée, leur sont presque entièrement refusés. Quel plaisir leur reste-t-il, excepté celui des sens? Sans réflexion et sans prévoyance, combien doivent être obscures leurs notions de la religion et du devoir ! Comme ils sont peu préparés à lutter contre la tentation! Dans ce pays, sans doute, cette cause d'intempérance agit moins qu’ailleurs. Il y a chez nous moins d’ignorance brutale; mais d'un autre côté, la facilité de s’abandonner aux excès est beaucoup plus grande, de sorte que pour les gens sans éducation la tentation du vire est peut-être plus forte ici qu’en des États moins éclairés. Notre prospérité extérieure, si elle n’est pas accompagnée d’un progrès moral et intellectuel, pousse à 1 intempérance; c'est cette impulsion qu’il nous faut combattre.
La sensualité générale.
Passons à un autre cause d’intempérance chez les
pauvres et les ouvriers, c’est la sensualité générale, la dissipation de la société. Il y a, il est vrai, beaucoup de vertu, beaucoup d’intelligence chez les riches, mais généralement on n’en voit rien ; car il y a bien plus encore de dissipation, de goût du plaisir, et c’est là ce qui efface tout le reste. La majorité vit surtout pour les sens. Là où il y a peu d’intempérance, dans l’acception ordinaire du mot, il y a néanmoins beaucoup d’excès. Des milliers d’individus, qui ne sont jamais ivres, placent leur principal bonheur dans les plaisirs de la table. Combien d’intelligences paralysées et de visages hébétés, combien d’esprits étouffés par ces dangereuses jouissances ! Quelle est la grande leçon que les riches donnent aux pauvres? Ce n’est pas la sobriété qu’ils enseignent par leur exemple ; ce n’est pas la suprématie de l’intelligence, ce n’est pas la grande vérité chrétienne : que le bonheur de l’homme consiste dans le triomphe de l’esprit sur le corps, dans la force intérieure, dans la vie de l’àme. Le pauvre apprend du riche que le plus grand bien d’ici-bas c’est la satisfaction du corps. La voix qui sort de la bouche des heureux contredit les leçons du Christ et de la saine philosophie. C’est la sensualité de ceux qui donnent le ton au sentiment public, c’est leur dissipation qui est coupable, à un haut degré, de l’intempérance du pauvre. Comment peut-il résister à la tentation? C’est seulement par la force morale, par l’énergie de la volonté, par le principe d’abnégation qui se trouve dans son âme. Où lui enseigne t-on ces vertus? Reçoit il une morale plus élevée de ceux que leur condition met au-dessus de lui? La grande question qu’il entend agiter parmi ceux dont l’éducation a été plus soignée
que la sienne c'est : Que mangerons-nous, que boirons-nous, comment nous habillerons-nous? Des efforts incessants pour acquérir des biens extérieurs, pour plaire au monde, pour satisfaire les sens, causent presque toute l’activité qu’on déploie autour de lui. Supposez que le pauvre recevra du riche des leçons deluxe et de mollesse, et cependant résistera aux plus pressantes tentations, c’est lui supposer une force morale qui, nous le sentons malheureusement, nous manque tout à fait. Dans leurs difficiles épreuves, combien peu de vérités vivifiantes, combien peu de grandes idées ou de bons exemples les masses reçoiventelles de ceux que la fortune a placés au-dessus d’eux !
Manque du respect personnel chez l’ouvrier.
Une autre cause d’intempérance, c’est que, dans l’état présent de la société, l’ouvrier n’a pas le respect de soi-même. Tant que la fortune sera l’objet d’un culte, la mesure de l’importance individuelle, le signe de la distinction, il y aura une disposition à se mépriser, à s’abandonner soi-même chez ceux qui, par leur condition, n’ont aucune chance de parvenir. Ceux-là naturellement sentent que le grand bien de la vie leur a été refusé : ils se voient délaissés ; leur condition leur interdit le commerce avec les hommes instruits; ils croient n’avoir qu’une faible mise dans le bonheur général ; il ne leur semble pas qu’ils y aient rien à perdre. Rien ne leur rappelle la grandeur de leur nature; rien ne leur apprend que dans leur obscure situation ils peuvent s’assurer le plus grand bien du monde. Imbus, grâce au ton général de la société, de la funeste idée que la fortune est tout en-
semble l’honneur et le bonheur, ils ne trouvent dans leur mince partage rien qui leur inspire le respect d’eux-mcmes. Dans celte erreur, ils ne sont pas plus dégradés que les riches ; ils ne font que répéler le cri de la société; mais, pour eux, cette erreur amène une ruine profonde, immédiate. En les abaissant à leurs propres yeux, elle les dépouille d’une puissante protection contre des vices honteux ; elle les dispose aux manières brutales, aux plaisirs grossiers, aux penchants qui avilissent. De toutes les classes de la société ce sont peut-être les classes pauvres qu’on devrait traiter avec le plus de déférence pour empêcher le principal danger qui les menace; je veux dire la perte du respect personnel. Mais à tous leurs autres maux on ajoute l’abandon: et nous nous étonnons si les pauvres succombent?
De l’inquiétude fiévreuse de notre temps.
Je pourrais indiquer dans notre constitution sociale d’autres causes qui favorisent l’intempérance; mais je passe et me contente de vous montrer le signe caractéristique de notre époque, ce qui aujourd’hui fortifie toutes les dispositions au vice. Notre époque se distingue par ce qu’on nomme le besoin d’excitation, de simulants énergiques. Etre stimulé, être excité, c’est le goût universel. Au calme, à la sobriété, au travail assidu de nos pères a succédé une inquiétude fiévreuse. Les livres qu’on lit ne sont pas les livres modèles, les grands, les immortels ouvrages du génie, qui exigent le calme de la pensée et inspirent des sentiments profonds; ce sont des œuvres éphémères qu’on parcourt avec une rapidité de che-
min de fer, et qui procurent un plaisir semblable à l’ivresse. Les affaires sont une course; on y est pousse par l'excitation de grands risques et l’espoir d’énormes profits. La religion elle-même a sa part de l’agitation générale : en certains endroits, pour faire avancer la religion, on a recours à des pratiques qui bouleversent le système nerveux et réduisait presque à un état d’aliénation mentale les personnes d’un tempérament impressionnable l . On va à l’église pour être excité plutôt que pour se corriger. Celte soif de stimulants ne peut se contenir dans certains rangs ; elle gagne et pervertit toute la société ; elle envahit ces classes qui, malheureusement, ne peuvent se procurer qu’un seul stimulant énergique: des liqueurs enivrantes. Chez elles l’esprit de l’époque se manifeste par l’ivrognerie.
Des moyens d’arrêter l’intempérance.
J’ai placé sous vos yeux quelques-unes des causes d’intempérance que nous devons à notre état social ; je l’ai fait afin que vous sentiez que la société, dans tous ses rangs, surtout dans les plus élevés, est tenue en toute justice de combattre le mal. Ce n’est pas seulement la justice, mais la charité qui demande avec nous qu’on n’épargne aucun effort pour le prévenir et pour y remédier. Penser que parmi nous il y a des multitudes d’individus placés sur le bord de l’abîme, sans cesse exposés à la tentation de dégrader et de détruire leur nature raisonnable, de s’abrutir
1 C ? est une allusion aux revivais des méthodistes, qui sont des missions en plein air et avec un appareil théâtral fait pour agir fortement sur l'imagination. ( Édil .)
par des excès, de sceller leur ruine en ce monde et dans l’autre, voilà ce qui devrait peser sur nous comme un fardeau, voilà ce qui devrait nous inquiéter plus sérieusement que l’invasion de la peste! Oui, à cette seule idée, quiconque a échappé à la dégradation devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour relever ceux qui sont tombés et surtout pour sauver ceux qui tombent.
Il faut développer l'énergie morale.
La question qui se présente maintenant est celle-ci : comment arrêterons-nous, comment ferons-nous disparaître ce grand mal? Telle est notre dernière demande, et j’y réponds : il y a deux manières de relever l’homme ; il faut agir sur lui intérieurement ou extérieurement. Nous devons ou lui donner la force de résister aux tentations, ou écarter de lui les tentations. Nous devons augmenter la force de résistance, ou diminuer la pression. Les deux modes d’action sont utiles ; mais le premier est de beaucoup le plus important. Nul homme n’est en sûreté contre le danger, sinon celui qui est armé de force morale, dont l aine est énergique, les principes arrêtés, la volonté vertueuse. Le grand moyen de réprimer l’intempérance dans les classes de la société qui y sont le plus exposées, c’est de leur communiquer, ou d’éveiller en elles la force morale, la modération, une action plus noble et plus énergique de la conscience et du principe religieux. Autrement dit, pour sauver de l’intempérance le travailleur et le pauvre, il faut mettre en œuvre chez eux tout ce qui mène au progrès intellectuel, moral et religieux. 11 nous faut les élever
comme des êtres moraux et raisonnables, et développer leurs plus nobles instincts. Il est chimérique de croire que, si le peuple ne change pas sous d'autres rapports, on pourra le guérir de l’intempérance. Elle n’est pas un vice isolé ; c’est une partie ou un signe de la dégradation générale. On ne peut la faire véritablement disparaître qu’en élevant la condition générale et le caractère du peuple. Pour guérir un membre ou un organe malade, il faut soulager et fortifier tout le corps ; il en est de même de l’esprit. Quand même nous le voudrions, nous ne pourrions pas faire disparaître chez le pauvre les vices qui nous sont nuisibles , en le laissant d’un autre côté tout aussi corrompu qu’auparavant. Il n’y a qu’une amélioration générale qui puisse sauver le pauvre des vices qui le rendent un fléau pour lui-même et pour ses semblables.
Mais comment communiquer l’énergie morale aux classes les moins heureuses de la société? Je réponds tout d’abord que le meilleur moyen c’est d’augmenter cette vertu chez les riches. Toutes les classes d’une société ont des liens communs, des sympathies mutuelles. Que l’égoïsme et la sensualité régnent chez les hommes heureux et instruits, les pauvres et les ignorants réfléchiront ces mêmes vices sous une forme plus grossière. Celui-là est le meilleur ami de la tempérance, dans une haute comme dans une basse condition, dont le caractère et la vie expriment clairement, fortement, l’énergie morale, l’abstinence, le triomphe remporté sur les sens et sur la cupidité, l’élévation de sentiments et de principes. Le plus grand bienfaiteur de la société n’est pas celui qui la
sert par des actes isolés, mais celui dont le caractère montre une vie et un esprit plus nobles que ceux de la masse. De pareils hommes sont le sel de la terre. La puissance de la vertu individuelle surpasse toutes les autres forces. La multiplication de ces hommes qui ont la vraie grandeur et la vraie dignité de l’âme serait le plus certain de tous les présages pour annoncer la suppression de l’intempérance dans toute la société.
La bienveillance doit exister entre toutes les classes.
Un autre moyen, c’est d’entretenir, plus qu’on ne le fait aujourd’hui, des rapports fraternels entre les classes les plus et les moins instruites de la société. Nos barrières et nos distinctions sociales devraient être condamnées comme d’énormes violations de la loi chrétienne, car elles restreignent la sympathie, et substituent l’esprit de caste et l’orgueil du rang à l'esprit d'humanité, au respect de notre commune nature. Les classes qui possèdent les lumières, la force et la vertu, sont tenues de communiquer ces biens à ceux qui en manquent. Le faible, l’ignorant, ceux qui sont près de tomber et ceux qui sont tombés ne doivent pas être exclus de la société de leurs frères; on ne doit pas permettre que ces malheureux agissent continuellement et exclusivement les uns sur les autres, et qu’ils propagent ainsi sans fin leurs crimes et leurs douleurs. Les gens de bien devraient former une sainte ligue contre le mal, l’attaquer par des efforts isolés et unis ; ils devraient en approcher, l’étudier, prier et pleurer, et mettre toute leur âme dans les efforts qu’ils feraient pour l’écarter. Mes amis, vous que Dieu a faits heureux, qu’il a éclairés, dans
ŒUVRES SOCIALES DE CIIAÜJilSG.
le cœur desquels il a éveillé le respect de soi-même, que faites-vous pour ceux qui sont tombés, pour ceux qui sont près de tomber, pour vos frères déshérités? Quand un véritable chrétien songe à la masse de crimes qui, dans cette cité, n’excitent ni compassion ni pitié, ne doit-il pas être choqué de la dureté de nos cœurs? N’avons-nous pas tous le même sang, la même nature, la même origine céleste? Les distinctions extérieures, qui demain seront à jamais ensevelies dans la tombe, doivent-elles nous séparer les uns des autres et détruire la sympathie et l’aide qu’un frère doit à son frère? Dans une société chrétienne, on ne devrait pas laisser tomber un être humain sans qu’il eût reçu des conseils, des remontrances, des marques de sympathie, des secours, de ceux qui sont plus éclairés et plus vertueux que lui. Ne dites pas que cela n’est pas possible. Je sais que cela n’est pas possible sans de grands changements dans nos habitudes, nos idées, nos sentiments ; mais il faut que ces changements s’accomplissent. Un nouveau lien doit réunir les membres épars de l’humanité. Un nouveau sentiment de responsabilité doit animer les hommes éclairés, les hommes heureux, les hommes vertueux. Le christianisme l’exige ; le progrès de la société l’exige ; j’en aperçois d’heureux présages, et c’est un des traits les plus brillants de notre époque.
L'enseignement est un art supérieur.
Encore une fois, pour élever et fortifier les classes de la société les plus exposées, il est indispensable de leur donner une meilleure éducation. Nous nous glorifions des moyens d’éducation fournis aux pauvres
dans ce pays ; et cependant il est vrai de dire que, pour les riches, aussi bien que pour les pauvres, ces moyens sont insuffisants. Pour ce qui est de l’éducation morale, on s’en occupe à peine dans nos écoles publiques; et pourtant élever, c’est quelque chose de plus que d’enseigner les éléments des connaissances qui nous servent à gagner notre vie. C’est exercer, c’est développer les facultés et les sentiments les plus nobles. L’éducation n’est pas l’enseignement impérieux, forcé, mécanique auquel on soumet des intelligences qui restent passives, c’est l’influence vivifiante que des âmes bien douées exercent sur l’esprit de la jeunesse. Cette éducation, nous ne l’avons guère, et nous ne pouvons trop la désirer. À quoi sert, permettez-moi de le demander, la richesse de ce pays, si on ne l’emploie pas à élever une génération qui vaille mieux que nous? A quoi bon la liberté, sinon pour développer les plus hautes facultés dans toutes les classes et dans chaque individu ? Quelle est la grande lin de la société, si ce n’est le progrès de l’humanité? Pourquoi soutenir avec tant de sollicitude les institutions républicaines si elles ne forment pas une race meilleure, si elles n’ennoblissent pas toutes les conditions?
Une erreur affligeante et commune chez nous veut que les ouvriers soient empêchés, par leur condition, d’atteindre au progrès intellectuel. Ils sont faits, pense-t-on, pour travailler, et non pour parvenir à la grande fin de tout être humain, c’est-à-dire au développement des facultés et des sentiments que Dieu leur a donnés. ÏSon, il n’en est pas ainsi! L’enfant le plus pauvre peut et doit avoir en abondance les
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moyens de se perfectionner; et si chez nous il y avait un vrai respect de la nature humaine et du christianisme, rien ne lui manquerait. Une lettre que j’ai reçue dernièrement d’un voyageur intelligent qui visite l’Allemagne, m’apprend qu’en certaines provinces on trouve chez les classes les moins heureuses un degré de culture intellectuelle que généralement on ne suppose pas compatible avec leur condition. Le sentiment du beau dans la nature et dans l’art est là-bas une source de bonheur pour des gens que nous ne croyons guère capables de ces nobles et innocentes jouissances ; les écoles du dimanche donnent un enseignement plus varié qu’ici, et l’on trouve des livres et des connaissances scientifiques dans des chaumières bien inférieures aux maisons de nos laboureurs. « En un mot, ajoute mon ami, j’ai la preuve que l'éducation, telle qu’on la donne là-bas, répand la lumière et le bien-être dans une classe qui existe à peine chez nous, ou qu’on juge trop misérable pour recevoir un certain degré d’instruction, et pour en profiter. » Des faits de ce genre doivent inspirer un nouvel espoir aux philanthropes qui travaillent à répandre la vie morale et intellectuelle parmi tous les rangs de la société.
Influence de la religion chrétienne dans l’enseignement.
Combien ne peut-on pas faire de choses, dans notre cité, pour propager le savoir, rintelligcnce, le sentiment du beau, les plaisirs de l’imagination et des beaux-arts, et par-dessus tout Pinlîuence de la religion! Si les heureux, si les hommes instruits comprenaient qu’après avoir pourvu leurs familles, ils ne
peuvent faire un meilleur emploi de leurs biens et de leur influence qu'en favorisant le progrès et l’élévation de la société, que Boston serait vite régénérée? Combien dûmes généreuses une sage libéralité pourrait-elle enrôler dans l’œuvre de l’éducation de leurs semblables! Peut-on mieux employer la fortune qu’à soulager des travaux et des soucis de la vie un certain nombre d’hommes d'un esprit vigoureux et désintéressé, en leur procurant le temps et l’occasion de s’instruire, et en les mettant à meme de consacrer toutes leurs forces, tout leur être à l’amélioration de leurs frères. La marque la plus sure d’une vraie civilisation, c’est l’amoindrissement des arts qui favorisent les jouissances des sens et l’accroissement des occupations intellectuelles. Il faut que les hommes les plus capables de l'État soient de moins en moins absorbés par les travaux matériels, afin de pouvoir se consacrer au développement de l’intelligence, de l’imagination, de la conscience, des bons sentiments, de l’énergie morale de leurs concitoyens en général et de la jeunesse en particulier. Si ce quenous prodiguons maintenant pour notre luxe et pour notre vanité était sagement, consciencieusement employé à fournir à tous nos concitoyens les moyens d’une noble culture intellectuelle, cette ville serait la merveille et la joie de la terre. Ce que nous perdons suffirait pour donner à tous non-seulement une bonne éducation, mais le goût des arts. La musique pourrait être aussi largement enseignée qu’en Allemagne, et devenir l’allégement du travail, le plaisir de la société, le charme de la solitude, la consolation des plus pauvres demeures. Bien plus, ce que nous perdons maintenant pourrait, au bout de quel-
ques années, donner à cette ville les principaux attraits de Paris : un autre Louvre et un jardin des plantes, où les gens instruits de toute condition auraient l’occasion de cultiver l’amour de l’art et de la nature. Heureusement la cause d'une éducation plus élevée commence à trouver ici des amis. Grâces en soient rendues à ce noble enfant de Boston, dont les cendres reposent sur une rive étrangère, mais qui a laissé à la ville qui l’a vu naître un témoignage d’amour filial, dans son legs magnifique pour la propagation d’une instruction libérale. Honneur au nom de Lowell, le bienfaiteur intelligent de sa ville natale! Une société, qui dirigerait ses efforts vers une meilleure éducation de la jeunesse, vers un généreux développement de la nature humaine, accomplirait des prodiges qu’on n’a pas encore imaginés; et c’est à atteindre ce but que nous devrions travailler*. Combien sont méprisables notre ostentation et notre luxe, en comparaison du perfectionnement de nos familles, de nos voisins et de nos semblables !
Permcttez-moi d’exprimer un sérieux désir, c’est que nos législateurs, jaloux des progrès des autres états, et zélés pour l’ancien honneur de la république, adoptent enfin des mesures énergiques pour avancer chez nous l’éducation. Nous avons besoin d’une insti-
* M. l.owell a laissé de nombreux imitateurs. Les Etats-Unis sont couverts d’universités, de collèges et d’écoles fondés par des particuliers. Le collège Girard, fondé à Philadelphie par un Français; l’universilé d'Ithaca, établie récemment dans l’Etat de New-York par un ouvrier enrichi, M. Cornell, qui l'a dotée de cinq millions de francs; l'Institut Cooper, à New-York, sont des preuves de cette générosité civique qui chez nous est inconnue. M. Peabody a donné plus de dix millions de francs pour les écoles des blancs et des noirs. Ce sont là les miracles de la liberté. (Édit.)
tution pour former de meilleurs maîtres ; et tant que nous ne l’aurons pas, nous ne ferons point de progrès. Ce qui nous manque surtout, ce sont de bons instituteurs. Nous nous vantons de nos écoles, mais nos écoles font comparativement peu de bien, faute de maîtres instruits. Sans un bon enseignement, une école n’est qu’un nom. Un établissement pour former des instituteurs de la jeunesse serait une source d’eauxvives qui féconderait le présent et l’avenir. Jusqu’ici nos législateurs ont refusé aux pauvres et aux ouvriers ce suprême moyen d’élévation : nous espérons qu'ils ne resteront pas toujours aveugles quand il s’agit du premier intérêt de l’État 1 .
L’arl d'enseigner devrait être l’une des plus hautes fonctions de l’Etat.
Nous avons besoin de meilleurs maîtres, et il nous en faut un plus grand nombre, pour toutes les classes de la société, pour les riches, pour les pauvres, pour les enfants et les adultes. 11 faut que la société use de ses ressources pour se procurer de meilleurs maîtres; e’est lit son intérêt le plus sérieux. La régénération sera prochaine quand l’art d’enseigner sera considéré comme une des plus hautes fonctions de l’État. Lorsqu’un peuple comprendra que ses plus grands bienfaiteurs et ses membres les plus considérables sont les hommes qui se consacrent à l’instruction de toutes les classes, à la tâche de ressusciter l’intelligence ensevelie, ce peuple se sera ouvert le sentier de la vraie gloire. Cette vérité fait son chemin ; Socrate est maintenant regardé comme le plus grand homme dans
1 II y a longtemps que ce vœu de Channing est rempli ; il y a d’exccllcntcs écoles normales aux États-Unis. (Édit.)
un siècle de grands hommes. Le nom de roi a pâli devant celui d’apôtre. Enseigner, soit par la parole, soit par l’action, c’est la fonction la plus élevée sur la terre. On suppose généralement qu’on n’a besoin de maîtres que dans les premières années de la vie ; mais est-ce que l’éducation d’un être humain cesse jamais? Est-ce qu’elle ne peut pas être toujours perfectionnée par un bon enseignement? Quelques-uns de nous, il est vrai, peuvent se passer d’un maître, il leur suffit d’un livre silencieux ; mais pour la grande majorité, la voix d’un maître vivant est chose indispensable. Découvrir et satisfaire ce besoin d’enseignement donnerait un nouvel aspect à la société. Rien n’est plus nécessaire que de voir des hommes supérieurs et bienveillants se consacrer à l’instruction des classes les moins éclairées pour leur apprendre la grande fin de la vie, la dignité de leur nature, leurs droits et leurs devoirs, l’histoire, les lois et les institutions de leur pays, la philosophie de leurs occupations, les harmonies et les richesses de la nature extérieure, et surtout l’art d’élever leurs enfants dans la santé du corps et dans la vigueur et la pureté de l’esprit.
L’instruction répandue dans toutes les classes est la commune richesse.
Oui, nous avons besoin d’une nouvelle profession, dont l’objet soit d’éveiller l’intelligence dans ces sphères où elle dort maintenant. Nous honorons et nous ne pouvons trop honorer le philanthrope qui fonde des institutions permanentes pour le soulagement des douleurs humaines; mais, je crois que ce serait encore un plus grand bien que de chercher des gens habiles et
désintéressés, et de les charger d’agir immédiatement sur la société. Le philanthrope généreux qui fournirait à un seul de ces hommes le moyen de se consacrer à l’éducation des plus pauvres ferait un bien incalculable. Un seul homme de talent, mettant tout son cœur dans sa tâche, qui vivrait au milieu des ignorants pour y répandre des connaissances utiles et des vérités vivifiantes, par la conversation et les livres, par des rapports francs et pleins d’amitié, qui encouragerait des réunions afin de propager l’instruction, qui rassemblerait les ouvriers les plus capables et les exciterait par sa présence et sa direction , qui rendrait familiers aux parents les principes d’éducation physique, morale et intellectuelle, qui apprendrait aux familles quelles sont les conditions de la santé et les règles de l’hygiène, qui se servirait en un mot de toutes les méthodes qu’un esprit actif et généreux découvre pour exciter l’intelligence et la vie morale ; un seul homme de talent, ainsi dévoué, répandrait un nouvel esprit dans un cercle considérable ; et quel résultat ne pourraiton pas espérer si de tels maîtres étaient multipliés et distribués de manière à ce que la société tout entière fut pénétrée de leur influence? Nous devons beaucoup aux écrits des hommes qui se sont distingués par leur génie, leur piété, leur science, leur vertu ; mais la plupart de ces écrits ne sortent point d’une sphère étroite ; il nous faut une classe de maîtres instruits dont la profession soit de faire descendre les idées des esprits supérieurs jusque dans les dernières couches de la société. La richesse commune devrait couler comme de l’eau pour préparer, pour employer de semblables instituteurs, pour engager 1
de nobles et puissants esprits à donner l’impulsion à leurs frères. En instituant le saint ministère, Jésus- Christ posa les fondements de l’action intellectuelle et morale sur laquelle j’insiste en ce moment : c’est sur ces fondements que nous devrions construire de plus en plus, jusqu’à ce qu'une influence vivifiante ait pénétre dans tous les rangs. Qu’il est pénible de penser que tant de force intellectuelle et morale, tant d’énergie divine, reste ainsi morte en nous ! Ne ferons-nous rien pour la ressusciter? En attendant nous pouvons élaguer les branches de l’intempérance, mais la racine vivra ; trop heureux si son ombrage empoisonné n’assombrit pas de nouveau notre pays.
Qu’on ne dise pas que les ouvriers ne peuvent trouver de temps pour l'instruction dont je parle : quand on veut, on trouve plus ou moins de loisir dans toutes les conditions. Qu’on ne dise pas non plus que, dans un monde comme le nôtre, on chercherait en vain des gens capables qui fussent disposés à se charger d’une pareille tâche : le christianisme, qui a fait tant de miracles de bienfaisance, qui a envoyé tant d'apôtres et de martyrs, tant d’Howard et de Clarkson 1 , peut susciter encore des ouvriers pour cette moisson. Il faut seulement une nouvelle effusion de l’esprit chrétien, de l’esprit d’amour, une nouvelle intelligence de la fraternité humaine, pour provoquer des efforts qui semblent impossibles dans un siècle qui ne voit que lui-même et ses plaisirs.
Je n’indiquerai plus qu’un moyen de propager la
1 M. Howard a été le réformateur des prisons et des hospices ; Clarksnn est le premier qui ait demandé l'affranchissement des nègres et l’abolition de t’e:çlavage. [Édit.)
force morale et d’améliorer cette partie de la société où l’intempérance choisit surtout ses victimes. Nous ne devons pas seulement encourager l’éducation en général, il faut répandre parmi les pauvres une instruction chrétienne, il faut leur envoyer des maîtres chrétiens, qui se dévouent entièrement à leur bienêtre spirituel. Et je ne puis m’empêcher en ce moment d’exprimer ma joie en voyant les efforts qui sont faits pour établir ici et dans d’autres cités un ministère pour visiter les pauvres. Quoique cette institution ne trouve pas l’appui qui lui est dii, elle a encore assez d’énergie pour montrer ce qu’elle peut accomplir. Je la considère comme un des plus heureux signes de notre temps. Elle prouve que l’esprit de Celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu n’est pas mort au milieu de nous. Le christianisme est le pouvoir irrésistible devant lequel l’intempérance doit tomber. Le christianisme, prêché avec foi, attaque ce vice et l’arrête, parce qu’il en appelle, comme seul il peut le faire, aux espérances et aux craintes de l’homme ; il parle à la conscience au nom du juge tout-puissant ; il parle au cœur au nom du père miséricordieux ; il offre la force à la faiblesse humaine, et le pardon au crime; il révèle à l’individu sa nature immortelle et l’éternité qui l’attend ; il répand sur cette vie un éclat emprunté de la vie à venir ; il réveille les affections généreuses, il rattache l’homme à Dieu et à ses semblables par de nouveaux liens. Mais , pour remplir cette part de sa mission, pour arriver jusqu’à ceux qui sont le plus exposés à l’ intempérance , le christianisme ne doit pas seulement parler dans l’église, où on rencontre
trop rarement ces malheureux ; il faut qu’en la personne de ses ministres il pénètre dans leurs demeures, -il faut qu’il communie avec eux dans le langage de l’amitié, il faut qu’il prenne leurs enfants sous sa protection, sous sa direction. Le ministère des pauvres exercé par des hommes dignes de leur mission sera l une des plus fortes barrières qu’on ait jamais élevées contre l’ intempérance.
Les moyens de détruire ce vice, sur lesquels j’ai jusqu’ici insisté, ont pour objet de fortifier et d’élcver le caractère des classes les plus exposées. Je vais maintenant indiquer quelques moyens propres à atteindre la même fin, en diminuant ou en écartant les tentations.
Moyens de détruire ou d’atténuer l’intempérance.
Le premier moyen que j’indiquerai, pour mettre le peuple à l’abri des tentations de l’intempérance, c’est de lui procurer des plaisirs innocents. Je crains qu’on n’ait pas assez insisté sur ce sujet. J’en sens toute l’importance et je nie propose de le traiter complètement, bien que quelques-uns des points que je toucherai puissent sembler peu d’accord avec la gravité de notre réunion. Après tout, nous ne devons pas respecter une gravité qui nous empêcherait d exposer franchement ce qui peut être utile à nos semblables et contribuer à leur amélioration.
Des plaisirs qui délassent au lieu de plaisirs qui épuisent.
J’ai dit qu’on devait protéger le peuple contre la tentation des plaisirs coupables en lui fournissant des plaisirs innocents. Par plaisirs innocents j’entends
ceux qui excitent modérément ; ceux qui produisent une douce gaieté et non une joie bruyante ; ceux qui délassent au lieu d’épuiser; ceux qui reviennent fréquemment plutôt que ceux qui durent longtemps; ceux qui nous renvoient à nos devoirs journaliers le corps et l’esprit fortifiés ; ceux auxquels nous pouvons nous livrer en la présence et dans la société d’amis respectables ; ceux qui s’accordent avec une douce piété, et qui meme la favorisent ; ceux enfin que sanctifie le respect de soi-méme et qui ne font pas oublier que la vie a un but plus élevé que l’amusement. Dans toute société il faut des plaisirs, des récréations, et des moyens d’excitation agréable. Si on n’en trouve pas d’innocents, on en cherchera de coupables. L’homme a été créé pour jouir, aussi bien que pour travailler ; l’état de la société doit répondre à ce principe de la nature humaine. La France, surtout avant la Révolution, est représentée comme un pays de tempérance extraordinaire; fait qui s’explique, du moins en partie, par la gaieté naturelle de ce peuple, et par l’habitude des plaisirs simples et innocents, surtout chez les paysans. Souvent on boit avec excès pour secouer l’abattement de l’esprit, ou pour satisfaire une soif insatiable d’excitation ; ces motifs-là ne se rencontrent pas dans une société enjouée. Une société trop sérieuse, où l’on trouve peu de récréations innocentes, doit nécessairement abonder en ivrognes, si l’occasion ne manque pas. Le sauvage boit avec excès, parce que ses heures de sobriété sont tristes et monotones, parce qu’en perdant la conscience de sa condition et de son. existence, il ne perd rien de ce qu’il désire conserver. Les ou-
vriers sont les plus exposés à l’intempérance, parce qu’aujourd’hui ils n’ont guère d’autres jouissances. Celui qui, après son travail, trouve des distractions innocentes, est moins tenté qu’un autre de chercher l’oubli de soi-mème : il goûte trop les plaisirs de l’homme pour chercher ceux de la brute. Encourager les jouissances simples et innocentes est donc un bon moyen de faire triompher la tempérance.
La musique.
Ces observations montrent combien il est à propos d’encourager les efforts qu’on fait chez nous pour répandre le goût de la musique dans tous les rangs. On se propose de faire de la musique une branche essentielle de renseignement de nos écoles ; tous les amis du peuple doivent souhaiter que cette expérience réussisse. Je n’ai pas à parler en ce moment de l’excellente influence de la musique, surtout de la force qu’elle peut et doit donner au sentiment religieux, et à toutes les émotions pures et généreuses. Considérée simplement comme un plaisir délicat, elle exerce une action favorable sur les mœurs publiques. Que le goût de cet art aimable se répande parmi nous, chaque famille aura une nouvelle ressource. Le foyer aura un nouvel attrait : les rapports de société seront plus gais, et l’on aura fourni à la population un plaisir public innocent.- Les amusements publics, qui rassemblent un grand nombre d’individus pour les animer d’une meme émotion, ou pour leur faire partager la môme joie innocente, ont une action civilisatrice ; et peut-être que, parmi ces liens de société, il n’en est pas un qui produise un bien aussi
pur que la musique. Quelle richesse de jouissance notre créateur n’at-il pas placée à notre portée en nous entourant d’une atmosphère qui peut se changer en douces harmonies! Et cependant ce bienfait est à peu près perdu pour nous, faute de cultiver l’organe qui est destiné à en jouir.
La danse.
La danse est un amusement que les gens vertueux n’ont pas voulu encourager, et non sans raison. Dans leur esprit les idées de danse et de bal se tiennent, et le bal est un des plus mauvais plaisirs de la société. Le temps perdu en préparatifs, l’extravagance de la toilette, les veilles, l'épuisement, le risque de la santé, la langueur du lendemain, ces maux et d’autres encore que le bal entraîne après lui sont de fortes raisons pour le proscrire. Mais ce n’est pas à dire qu’il faille interdire la danse : au contraire, une des raisons. pour bannir le bal, c’est qu’ainsi la danse, au lieu de rester un plaisir rare, et qui demande des arrangements compliqués, peut devenir un amusement de tous les jours et se mêler à nos relations ordinaires. Cet exercice est des plus sains ; le corps aussi bien que l’esprit se ressent de son agréable excitation : il n’y a pas d’amusement qui semble plus naturel. L’animation de la jeunesse déborde naturellement en mouvements harmonieux. L’idée véritable de la danse doit la faire aimer. Sa fin est d’exprimer la grâce par le mouvement ; et qui ne sait que le sentiment de la grâce est l’un des plus nobles privilèges de notre nature ? 11 serait à désirer que la danse devînt chez nous une chose trop ordinaire pour qu’on en fit l’objet de
préparatifs particuliers, comme on fait pour le bal ; il faudrait que les membres d’une meme famille, quand un temps défavorable les retient au logis, eussent recours à la danse, comme à un exercice, comme à un amusement; que les branches d’une même famille égayassent ainsi leurs réunions ; qu’elle occupât une heure dans toutes les assemblées où il y a des jeunes gens. 11 serait à désirer que ce talent se répandît chez les ouvriers, non-seulement comme plaisir innocent, mais comme moyen d’améliorer les manières. Pourquoi la grâce ne serait-elle pas répandue dans toute la société? La nation française est une preuve qu’un certain degré de grâce et de politesse dans les manières peut se rencontrer dans toutes les conditions. Le philanthrope et le chrétien doivent désirer de renverser les barrières qui séparent les hommes dans la société; et l’un des moyens d’y parvenir, c’est de faire disparaître la gaucherie dans le maintien, gaucherie dont on a conscience et que donne l’atelier. Un talent qui procure des mouvements aisés et gracieux ne rapproche pas sans doute les hommes autant que la culture intellectuelle ou morale, cependant il contribue à réunir ceux qui le possèdent.
Le théâtre.
J’aborde maintenant un autre sujet, sur lequel les opinions sont encore plus divisées, je veux parler du théâtre. Tel qu’il est aujourd’hui, le théâtre ne mérite aucun encouragement : c’est un foyer d’immoralité; il nourrit l’intempérance et le vice. En parlant ainsi, je ne veux pas dire que cet amusement
soit radicalement, essentiellement mauvais. Je conçois un théâtre qui serait le plus noble de tous les plaisirs, et qui tiendrait la première place parmi les moyens d’épurer le goût et d’élever le caractère d’un peuple. Les douleurs profondes, les grandes et terribles passions, les sublimes émotions de la véritable tragédie sont faites pour exciter en nous un vif intérêt pour nos semblables, la conscience de ce que l’homme peut faire, oser et souffrir, et un sentiment profond des terribles mystères de la vie. L’âme du spectateur est émue dans ses profondeurs ; la léthargie, dans laquelle tant d’hommes sont plongés, fait place, du moins pour quelques instants, à une certaine vivacité de pensée, à un certain degré de sensibilité. Le drame répond à une lin élevée quand il nous place en présence des événements les plus frappants, les plus solennels, et que, mettant à nu le cœur humain, il nous en montre les œuvres les plus puissantes, les plus touchantes et les plus glorieuses. Mais combien peu le théâtre répond-il à son objet? Fait-il autre chose que de se déshonorer par la façon dont il déligure la nature humaine, et plus encore par son impiété, sa grossièreté, son indécence, ces basses plaisanteries qu’une femme digne de ce nom ne peut entendre sans rougir, et qu’un homme ne peut goûter sans se dégrader? Est-il possible qu’un peuple chrétien, un peuple délicat, fréquente des théâtres où on lui offre des danses qui ne conviennent qu’à des lieux infâmes, et où se rend en foule la classe la plus débauchée de la société, qui vient à front découvert, pour tenter et perdre scs victimes? Tolérer le théâtre dans son état actuel, c’est une honte pour la
société. S’il tombait, un drame meilleur pourrait le remplacer.
De la déclamation.
En attendant, n’y a-t-il pas un amusement ayant de la ressemblance avec le drame et qu’on pourrait introduire utilement chez nous? Nous voulons parler de séances de déclamation. Une œuvre de génie déclamée par un homme de goût, susceptible d’enthousiasme et doué du talent de l’expression, est un plaisir très-pur et très-noble. Si cet art était cultivé et encouragé, un grand nombre de ceux qui aujourd’hui sont insensibles aux plus belles compositions en sentiraient l’effet et l’excellence. Il n’e6t pas de moyen plus sûr pour répandre la délicatesse de goût dans une population. Le drame, sans doute, s’adresse plus fortement aux passions que la déclamation, mais cette dernière fait mieux ressortir l’intention de l’auteur. Shakspeare, bien lu, serait mieux compris qu’à la scène. Puis, avec la lecture, nous échappons à l’ennui d’écouter de mauvais acteurs, qui, après tout, occupent le théâtre la plus grande partie du temps. Une lecture suffisamment variée, et qui comprend des morceaux spirituels et purs, pathétiques et sublimes, convient aussi bien à l’éducation de notre temps que le drame lui convient peu. Si ce genre d’amusement était introduit chez nous et qu’il réussît, il aurait pour résultat de développer le goût de la déclamation, et ce serait un nouveau plaisir dans nos réunions et dans notre intérieur.
Les livres, comme amusement, valent tout le luxe de la terre
J’ai parlé de la culture intellectuelle comme d’nne défense contre l’intempérance, parce qu’elle donne de la force et de l’élévation à l’esprit. Comme source d’amusement, elle fait aussi beaucoup de bien, et pour cette raison elle mérite d’ètre répandue dans toute la société. On peut dire qu’un esprit cultivé a près de lui une source infinie de plaisirs innocents. Tout l’intéresse, car tout est pour lui sujet de réllexion ou de recherches. Les livres, considérés simplement comme amusement, valent tout le luxe de la terre. Le goût des lettres procure une occupation agréable pour les heures d’oisiveté et d’ennui ; et combien de personnes, en de pareils moments , sont-elles poussées vers des plaisirs grossiers et brutaux faute de distractions innocentes? Combien ne trouverait-on pas de jeunes gens qui, n’étant pas habitués à trouver un compagnon dans un livre, et étrangers à l’activité intellectuelle, sont, pendant les longues et tristes soirées d’hiver, entraînés vers les repaires de l’intempérance et dans des compagnies dépravées. C’est un des heureux signes de notre époque, que les cours de littérature et de sciences commencent à prendre place parmi les récréations publiques , et attirent même plus que les théâtres. C’est un des premiers fruits de notre éducation intellectuelle. Quelle moisson ne devons-nous pas attendre, si elle est plus largement répandue?
L’éducation physique ne doit pas être négligée.
J’ai insisté sur l’importance qu’il y avait à mul-
liplier les plaisirs innocents dans la société. Devenons un peuple plus gai, nous deviendrons un peuple plus tempérant. Pour augmenter notre goût des plaisirs innocents, et pour détruire plusieurs des souffrances qui poussent à des habitudes vicieuses, il serait bon qu’on accordât une attention plus grande à Péducation physique. 11 y a trop ordinairement chez nous une disposition, moitié maladie, moitié santé, qui, en produisant la mélancolie, l’inquiétude, en affaiblissant l’énergie de la volonté, pousse à Dusage des stimulants nuisibles. Souvent l’intempérance a sa cause dans la faiblesse du corps. La vigueur physique n’est pas seulement bonne en ellemême, elle favorise encore la tempérance en ouvrant l ame aux impressions de la gaieté, et en écartant ce sentiment indéfinissable d’abattement, d’inquiétude, de découragement, que l’expérience seule nous fait comprendre. J’ai demandé Péducation de l’esprit; mais rien n’est gagné si l’on sacrifie le corps. Ne cherchons pas la culture intellectuelle aux dépens de la santé. Ayons soin que nos enfants, dans leurs premières années, ne soient pas instruits dans des salles étroites, ou il n’y a point de ventilation établie, et où ils respirent pendant de longues heures un air vicié. Notre nature entière demande nos soins. Il faut que nous devenions un peuple plus gai, plus animé; et pour cela nous devons nous proposer dans nos systèmes d’éducation de fortifier tout ensemble le corps et l’esprit.
Les idées que je viens d’exprimer ne rencontreront pas une égale faveur chez tous les amis de la tempérance. Pour quelques-uns, pour beaucoup peut-être,
religion et amusement semblent deux choses incompatibles. Qui parle en faveur de l’un peut être soupçonné d’être infidèle à l’autre. Mais combattre notre nature, ce n’est pas servir la cause de la piété ni la saine morale. Dieu, qui nous a faits ce que nous sommes, qui nous a donné un corps et un esprit également incapables d’effort continu, qui a mis en nous le goût de la récréation après le travail, qui nous a créés pour le sourire plus que pour les larmes, qui a fait du rire la plus contagieuse de toutes les émotions, lui dont le Fils sanctifia par sa présence et sa sympathie une fête nuptiale, lui qui envoie l’enfant, sortant de sa main créatrice, développer sa nature dans des jeux pleins d’action, et qui a disposé jeunes et vieux à trouver une vive jouissance dans les saillies de l’esprit et de la gaieté ; Dieu qui nous a ainsi formés, ne peut nous avoir destinés à une vie triste et monotone ; il ne peut pas s’offenser de plaisirs qui soulagent nos fatigues et reposent notre esprit pour le travail à venir. Il est non-seulement possible de concilier le plaisir avec le devoir, mais on peut encore en faire le moyen d’efforts plus énergiques, d’attachemenls plus fidèles, d’une piété plus agréable. La vraie religion a tout à la fois un caractère d’autorité et de douceur : elle nous appelle à souffrir, à mourir plutôt que de nous écarter d’un cheveu de ce que Dieu nous a commandé comme juste et bon ; mais elle nous enseigne aussi que, dans les circonstances ordinaires, il est juste et bon de joindre la récréation au travail, de recevoir les dons de Dieu avec joie et d’alléger le cœur, dans l’intervalle des occupations, par les plaisirs que procure la société. Une religion qui donne-
rait de sombres idées de Dieu et qui inspirerait une crainte superstitieuse des amusements innocents, au lieu de favoriser la sobriété diminuerait la force morale de ses sectateurs en les rendant tristes et abattus ; elle les pousserait à chercher dans l’intempérance un refuge contre le découragement et le désespoir.
Ileste à parler de deux autres moyens propres à détruire la tentation, ces moyens sont de llétrir l’usage et d’empêcher la vente des spiritueux.
Nécessité d'empêcher la vente des boissons spirituouses.
Premièrement, nous devons empêcher l’usage des spiritueux. Il est évident, trop évident, pour qu’on ait besoin d’insister, qu’écarter ce qui enivre c’est écarter l’ivresse. Que les liqueurs fortes soient bannies de nos maisons, de nos tables, de nos réceptions; que ceux qui ont de l'influence et de l’autorité dans la société s’abstiennent d’en user et qu’ils engagent ceux qui sont dans leur dépendance à s’abstenir, aussitôt les occasions d’excès diminuent, la tentation disparaît. On objecte, je le sais, que si nous voulons renoncer aux choses dont on abuse, il faudra renoncer à tout, car il n’est rien dont l’homme n’abuse. J’avoue qu’il n’est pas toujours facile de fixer les limites en ce point. S’il nous fallait renoncer à l’une des principales douceurs de la vie, parce qu’on en abuse et qu’on en fait un instrument de crime et de malheur, il serait bon d’examiner et de délibérer avant d’agir. Mais il n’en est pas ainsi : les liqueurs spirituouses ne sont pas une des principales douceurs de la vie ; elles ne sont nullement une douceur ; elles ne donnent point de forces ; elles ne contribuent en rien à la
santé ; on peut y renoncer sans le moindre inconvénient. Elles n’aident ni à porter le fardeau, ni à remplir les devoirs de la vie; et, en parlant ainsi, je reste audessous delà vérité. Ce n’est pas assez de dire qu’elles ne font jamais de bien ; elles font généralement du mal. Alors même qu’on en fait un usage modéré, elles agissent ordinairement de façon défavorable sur le corps et sur l’esprit. Suivant l’opinion de médecins distingués, elles ne se digèrent pas comme la nourriture, elles circulent dans le corps sans être assimilées, et comme un poison. Comme tous les poisons, elles peuvent parfois servir de médicaments ; mais comme breuvage de gens bien portants, elles ne font jamais de bien et sont généralement pernicieuses. Elles n’ont pas plus été destinées par la Providence pour nous servir de boisson, que l’opium ne l’a été pour nous servir de nourriture.
Considérez ensuite que les liqueurs fortes, nonseulement ne font pas de bien, quand on en use modérément, mais qu’elles excitent une soif ardente, fiévreuse, à laquelle une foule de gens n’ont pas la force de résister; que dans certaines classes de la société, un grand nombre d’individus devenus leurs victimes sont privés de leur raison, ruinés de corps et d’àme, perdus dans cette vie et dans l’autre ; qu'avec elles la désolation entre dans les familles, les pères sont précipités prématurément dans la tombe, et les enfants élevés pour le crime et la honte. Considérez tout cela, et alors, comme si vous étiez en présence de Dieu, jugez si vous n’êtes pas tenus d’user de toute votre influence pour bannir de la nation l’usage des spiritueux, comme une des habitudes les plus per-
nicieuses. Si, à la suite de ce breuvage, vous deviez voir une maladie dégoûtante et mortelle éclater périodiquement dans tous les rangs, et décimer la part la moins heureuse de la société, n’élèveriez-vous pas la voix contre ce poison? Est-ce que le résultat actuel, répété, de l’usage des liqueurs spiritueuses, n’est pas un mal plus terrible que la peste? Cet usage, vous êtes tenus de l'empêcher ; et comment? En vous abstenant vous-mêmes entièrement des liqueurs fortes, en les bannissant de votre table, en donnant tout votre poids et toute votre autorité à cette exclusion. Cette condamnation solennelle, prononcée par des hommes de bien, par des gens respectables, ne peut que répandre dans toute la population une opinion salutaire. C’est surtout notre devoir dans ce moment où les hommes religieux et les philanthropes unissent leurs efforts contre le mal, dans un moment où il a été fait sur la société une impression qui dépasse les espérances les plus hardies. Aujourd’hui, celui qui fait usage de boissons fortes, ou en offre à ses hôtes, celui-là se place de fait parmi les ennemis de la tempérance et de l’humanité. Il ne donne pas seulement à ses enfants et à ses domestiques un exemple dont un jour il se repentira amèrement; il résiste aux gens de bien dans leur lutte pour la vertu et le bonheur du genre humain. 11 déserte la bannière de la réforme sociale et se jette dans les rangs ennemis.
Il résulte de ces observations que nous devons empêcher la vente des liqueurs spiritueuses. On ne doit pas vendre comme boisson ce qu’on ne doit pas boire. Personne n’a moralement le droit de fournir ce qu’interdit le bien de la société. Nous savons tous que l’in-
tempérance est augmentée de façon effrayante par le nombre des boutiques auxquelles on permet la vente en détail des spiritueux : tcut homme de bien désire qu’elles soient fermées. La loi, je le sais, ne peut agir que jusqu’à un certain point, ou seulement dans quelques parties du pays qui sont plus favorisées. Ici la loi est la volonté du peuple ; le législateur ne peut rien faire s’il n’est soutenu par la voix publique. Former une opinion éclairée et puissante qui demande la suppression de ces pépinières brevetées de l’intempérance , c’est donc un devoir que tout homme de bien est tenu de remplir, et un service auquel chacun peut contribuer. Et non-seulement on devrait empêcher la vente des spiritueux dans ces repaires impurs, mais on devrait en considérer la vente par des gens respectables comme un mal public. Le détaillant, pour s’excuser, se met derrière le marchand en gros ; n’a-t-il pas le droit de le faire? Pouvons-nous espérer qu’il s’abstiendra de répandre, sur une petite échelle, ce que d’autres répandent largement, sans encourir de reproche? Pouvons-nous croire que sa conscience sera troublée, quand il marche sur les traces des gens considérés? Je ne m’établis pas juge du caractère de ceux qui vendent des spiritueux : ils ont vieilli dans la croyance que leur commerce était innocent ; cette conviction ils peuvent la conserver sincèrement. Mais l’erreur, quoique sincère, n’en est pas moins l’erreur. Le bien et le mal ne dépendent pas du jugement ou de la volonté des hommes. La vérité et le devoir peuvent rester cachés pendant des siècles; mais ils restent inébranlables comme le trône de Dieu, et lorsque la Providence les révèle à un ou
à plusieurs, il faut qu’on les proclame, quelle que soit la résistance opposée. La vérité, la vérité, voilà l’espoir du monde! Il faut qu’elle soit annoncée avec douceur, mais avec énergie.
Espérance de succès.
J’ai indiqué quelques-uns des moyens de résister à l’intempérance. Je serais heureux de vous présenter d’autres réflexions si le temps le permettait ; mais il faut m’arrêter. J’ajouterai seulement que tout ami de l’humanité a bien des motifs d’encouragement pour combattre l’intempérance. Le succès si manifeste des sociétés instituées à cet effet doit donner du courage et de l’espoir. Mais quand même ces associations et ces efforts échoueraient, je ne désespérerais pas. De l’excès même du mal, nous pouvons tirer de l’énergie et de la confiance pour lui résister. Il n’est pas possible que Dieu ait créé un être moral pour devenir une brute, ou qu’il l’ait placé dans des circonstances qui le poussent d’une manière irrésistible à renoncer complètement au bien propre de sa nature. 11 y a, il faut qu’il y ait, des moyens de prévenir ou de guérir cette maladie morale, cette maladie mortelle. Le malheur, c’est qu’un trop grand nombre d’entre nous, qui s’appellent les amis de la tempérance, n’ont pas assez de vertu et assez d’amour pour user fortement des armes de l’esprit afin de secourir ceux qui sont tentés et ceux qui sont tombés. Nous sommes nous-mêmes trop sensuels pour préserver les autres de la sensualité. La différence qui existe entre nous et les intempérants est trop faible pour que nous puissions suffire à leur délivrance. Mais qu’il y ait des moyens de combattre
Tivrognerie ; que ce soit le dessein et la tendance du christianisme de susciter des hommes dignes et capables de réussir, et qu’il y en ait toujours quelques-uns de préparés à nous diriger dans cette œuvre sainte, c’est ce dont je ne puis douter. Je vois, il est vrai, une terrible énergie dans les appétits et les passions de l’homme, mais je ne me décourage pas. La vérité est plus puissante que l’erreur ; la vertu plus forte que le vice, Dieu plus fort que le méchant. En luttant sérieusement contre l’intempérance, nous avons le secours, l’amitié de celui qui est le Tout-Puissant. Nous avons des alliés dans tout ce qui est pur, raisonnable, divin, dans l’âme humaine, dans l’intelligence progressive du siècle, dans tout ce qui élève le sentiment public, dans la religion, dans la législation, dans la philosophie, dans les inquiétudes du père, dans les prières du chrétien, dans les enseignements de la maison de Dieu, dans l’influence de l’esprit de Dieu. Avec de tels alliés, de tels amis, de tels secours, les gens de bien ne peuvent désespérer; qu’ils soient fermes dans leur foi, ils moissonneront un jour, s’ils ne faiblissent pas.
La liberté entretient le respect de soi-même.
J’ai parlé des causes d’intempérance qui existent dans notre état social. Ce serait cependant manquer à la société à laquelle j’appartiens que délaisser croire que notre condition présente n’offre que désexcitants au vice. Il y a des obstacles aussi bien que des facilités ; c’est ce qui doit nous encourager dans les efforts que nous sommes tenus de faire pour l’extinction do l’intempérance. Le progrès des lumières est un puis-
sant secours. A mesure que nous éveillons ctquc nous fortifions les facultés de l’homme, nous l’aidons à s’élever au-dessus d’une vie brutale ; nous l’arrachons à l'influence du moment présent, nous agrandissons sa prévoyance, nous lui procurons des moyens de réussir dans la vie, nous lui ouvrons des sources de plaisirs innocents, et nous le préparons à tenir le même rang que nous dans la bonne société. 11 est vrai que l’intelligence ou le savoir n’est pas la vertu. Les lumières peuvent ne pas vaincre l'égoïsme ; mais elles rendent l’amour-propre plus sage, plus réfléchi ; elles nous font mieux entendre notre intérêt, elles nous enseignent sinon la générosité, du moins la prudence, et de cette manière elles sont une protection ellicace contre des excès ruineux.
Nous avons, dans notre liberté, une autre défende contre les excès. La liberté entretient le respect de soi-même, et en taisant disparaître tout ce qui peut gêner l’emploi de nos forces, en nous procurant le moyen d’améliorer notre sort, elle favorise un travail actif et fructueux; c’est ainsi qu’elle sauve un peuple de l abaltement, du découragement, de l’abandon, causes principales de l’abrutissement. On dit, il est vrai, que la liberté entraîne toute espèce de licence, et par conséquent l’intempérance. Mais je crois que c’est un fait bien établi que ce vice a diminué depuis la guerre de l’indépendance. Les habitudes et les mœurs de la génération précédente étaient plus dangereuses que les nôtres ; dans les relations sociales il y avait plus d’excès. Les hommes d’un âge mûr fréquentaient les tavernes; les jeunes gens ne pouvaient guère se réunir sans s’exposer à noyer leur
raison dans le vin. C’est une idée fausse que de penser que nous soyons entièrement redevables de notre réforme aux sociétés de tempérance. Elles ont fait beaucoup de bien et méritent de grands éloges; mais l'influence que nous ressentons est plus ancienne : elles en sont l’effet et non pas la cause. Un changement important se faisait dans nos habitudes avant que ces sociétés fussent établies : c’est là, ce me semble, un point de vue important et une des principales raisons qui doivent encourager nos efforts réunis ou individuels pour l’extinction du vice. Si je pensais que notre condition sociale n’offrît que des aliments à l’intempérance, que les influences opposées en fussent exclues, et que tout notre espoir ne reposât que sur les sociétés de tempérance, je serais près de désespérer. De pareilles sociétés produisent peu d’effet, sinon quand elles concourent avec des causes générales. Ces causes existent; le grand avantage des sociétés de tempérance, c’est de leur imprimer une action plus vive et plus étendue.
Je n’ai pas insisté sur un des moyens dont on attend un grand effet, l’influence de l’opinion publique. Amener l’opinion à combattre l'intempérance est considéré par un grand nombre de personnes comme le principal moyen de dompter le mal. Je crois que l’on fonde trop d’espoir sur cette action. Il est évident que les classes les plus exposées à l’intempérance se trouvent très en dehors de la puissance de l’opinion. Mais, sans nous arrêter à cela, je pense que nous demandons généralement à cette puissance plus qu’elle ne peut accomplir. Nous lui supposons plus de poids qu’elle n’en a : l’opinion publique, quand on la sub-
2r>i ŒUVRES SOCIALES DE CHANNING. C2
stitue à l’effort individuel, peut même agir contre la cause qu’elle était destinée à soutenir. Qui est tempérant, parce que 1’opinion publique le demande, n’a pas la vertu de la tempérance ; ses habitudes de modération ne reposent pas sur un fondement solide. Cette remarque s’applique surtout à notre époque. Autrefois l’opinion était plus constante qu’aujourd’hui ; il y avait peu ou point de causes qui vinssent déranger les idées générales. La société était presque immobile ; des siècles s’écoulaient, et on n’apercevait que de légers changements dans les habitudes et dans les manières de penser. Mais notre siècle est un siècle révolutionnaire. La société ayant brisé ses vieilles amarres, est ballottée sur un océan toujours agité, toujours soulevé par la tempête. L’opinion ne présente plus cette direction solide qui autrefois remplaçait le jugement particulier et le ressort individuel. Il n’y a pas de vérité que le sophisme n’attaque aujourd’hui, point de mensonge qui ne puisse devenir le mot d’ordre d’un parti. Le grand œuvre auquel la religion et la bienfaisance sont maintenant appelées ne consiste pas à emporter d'assaut les masses, à charger les hommes des chaînes fragiles et temporaires de l’opinion, mais à enraciner chez l’individu une conviction profonde, réfléchie, à éveiller sa raison à la vérité éternelle et sa conscience au devoir immuable. Nous sommes trop disposés à rechercher pour la vertu le pouvoir de la mode ; il faut lui assurer le pouvoir de la conviction. Le changement est l’essence de la mode; rien n’est certain que la vérité ; nul autre fondement ne saurait soutenir une réforme permanente. La tempérance, qui repose sur l’opinion
et l’exemple d’autrui, n’est pas la vertu propre de l’individu, mais le reflet de ce qui existe autour de lui; elle est à la surface, elle n’a pas pénétré dans son âme.
Que l’opinion puisse exercer une influence grande et utile, c’est incontestable ; mais il faut que ce soit une opinion éclairée, qui en appelle à la raison et à la conscience de l’individu et non à la passion, à l’intérêt, à la crainte : une opinion qui ne proscrive pas quiconque pense autrement. Il faut que l’opinion publique favorise la tempérance, mais il faut qu’elle agisse avec raison et générosité, sans passion, sans tyrannie ; on ne pousse pas de force les hommes à la modération. Que les tempérants deviennent un parti, qu’ils respirent la violence de l’esprit de parti, ils susciteront des adversaires aussi violents qu’euxmêmes. Les amis de la vérité ne doivent pas appeler la passion à leur secours, car ceux que domine l’erreur ou le vice ont un plus grand fonds de passion et savent mieux se servir de cette arme. Ce n’est ni par le nombre, ni par les cris que les gens de bien triompheront des méchants. Leur bonté, leur foi dans la vérité, leur amour universel, doivent se manifester par des appels clairs, énergiques, bienveillants, faits à la raison et au cœur. Il faut qu’ils parlent en amis de l’humanité ; ce ton sera beaucoup mieux entendu que les clameurs d'un parti.
Il me semble, et c’est une remarque importante, que l’opinion publique ne peut pas faire pour la vertu ce qu’elle fait pour le vice. C’est l’essence de la vertu que de regarder par delà l’opinion. Le vice est compatible avec la servitude de l’opinion ; c’est de là très-souvent qu’il tire sa force. L’opinion est donc
un moyen dont il faut se servir avec précaution, parce que l’esprit qui lui cède d’une manière passive, sentira bientôt que c’est une influence qui débilite plutôt qu’elle ne fortifie. L’indépendance morale, qui peut résister au sentiment public, est la seule sauvegarde des hommes. Toutes les fois que le sentiment public sera assez éclairé pour favoriser cette force supérieure, ce sera un noble ressort. Combattre cette indépendance, c’est détruire la seule base d’une réforme essentielle et durable.
C’est quelquefois chose hasardeuse que de tenter de déraciner un vice général en le déshonorant et le marquant d’infamie. Si le vice ne se rencontre que chez les pauvres et les obscurs, il est vrai que l’on peut facilement le stigmatiser ; mais lorsqu’il a pénétré plus haut et qu'il a été pris sous le patronage de la mode, il peut non-seulement parer les coups que lui portent ses adversaires et repousser le déshonneur qu’ils lui préparent, mais tourner leur arma contre eux-mêmes. La mode a une habileté extraordinaire à se servir du ridicule. Ce qui lui manque en raison, elle peut le remplacer par le rire et par la moquerie. Quelquefois elle se couvre de l’indifférence comme d’une cotte de mailles. Elle possède surtout l’art d’attacher à une bonne cause une idée de vulgarité ; et quelle est la vertu qui a assez de courage pour braver cette forme de l’opinion publique, qui lait pâlir les plus hardis?
riü DE LA TEMPÉRANCE.