‹ Œuvres sociales de Channing;Chapitre 13 sur 15 · SI · texte numérisé non relu

SI

29 La pauvreté se réfugie dans les plaisirs dégradants

52 Iles améliorai ions à introduire dans la condition des pauvres.

35 La culture morale et religieuse est indispensable aux pauvres.

54 Los principes moraux et religieux répondent à tous nos hesonïsT

35 L'âme, pour s’élever, n’a besoin que dos moyens accessibles à tous.

36 La vérité morale et religieuse est Je trésor de l'intelligence

37 I .es germes des grandes idées morales sont dans toutes les Aines.

58 L'éducation la pins haute est à la portée du pauvre 23V

59 Supériorité, de l'éducation morale et religieuse sur la culture intellectuelle. 295

4s L’éducation morale et religieuse est l'amie de toutes les vérités 299

45 Elle nous donne une supériorité sur nous-mêmes.

46 Chacun doit contribuer a l'éducation morale du pauvre. . . .

50 Pour le salut du riche aussi bien que du pauvre, il ne doit y avoir qu'une

seule caste, c

30 Tous lions devons contribuer à cette œuvre

52 Particulièrement les ministres de la religion chrétienne 54 Ministère des pauvres

56 La pauvreté doit être étudiée sous tous les aspects

58 Puissance du christianisme pour le soulagement des pauvres.

59 La richesse doit représenter la bienfaisance divine.

81 Devoirs moraux des municipalités. — Eloge du docteur Tuckerman. —

Objet de ce discours 517

8 ? L’union est la loi do la rréalion 518

63 Quelle est la cité la plus heureuse? 319

64 Séparation trop profonde des diverses classes de la société dans les grandes

villes .580

66 Ce qui constitue une société heureuse

67 Le qu’il y a de plus grand dans la cité, c’est l’homme lui-même.

68 Devoirs dos bons citoyens dans la ci|é7

69 II importe plus de prévenir le «rime que de le punir

70 La société est coupable du mal qu’t lie aurait pu empêcher

71 La pitié envers les criminels ne doit pas s’étendre jusqu’à leur impunité.

72 Devoirs des citoyens envers leurs semblables . 528

73 Les devoirs, le propre intérêt des citoyens exige qu’ils les remplissent. ... 329

74 Les devoirs sont dans 1 éducation chrétienne.

75 Le progrès rapproche l’homme de Dieu

77 De a vraie prospérité des grandes villes

80 Devoirs des minières chrétiens envers les pauvres

82 Joseph Iuckerman ; sa jeunesse

85 II se dévoue au set vice des pauvres

88 II a l'ait de la chanté une œuvre vivante

89 Cette œuvre est devenue uneassociation de bienfaisance entre diverses Eglises. 345

92 Profond amour de Tuci erman pour les maineurt-ux

94 I n tout homme il cher hait quelque cho^e à aimer

94 Influence salutaire de sa parole

95 Sa passion pour les entants des pauvres

97 il niellait toute l’ardeur de son âme au service des malheureux. . . .

98 Sa haine de l’ivrocnerie, principale source de la misère

99 L'intluenoe de scs travaux se répand au dehors

102 Son profond chagrin de la mort de sa femme

105 Démarqués sur son caractère

105 Sa piété éclairée

106 Sa confiance en Dieu

107 Son caractère heureux

108 Ses derniers jours

110 Beauté de sa vie et de son œuvre

PARIS. — 1MP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE d’ERFURTH, 1.

AVANT-PROPOS

Le paupérisme est le grand problème de la démocratie ; mais il faut s'entendre sur ce mot : Paupérisfne n’est pas synonyme d’indigence. Dans tous les temps, dans tous les pays, il y a eu des vieillards, des malades, des infirmes, des veuves chargées d’enfants, des orphelins incapables de travailler et retombant à la charge de la charité privée ou publique. Secourir ces misères inévitables, c’est le premier devoir de toute société qui reconnaît les préceptes de l’Évangile ou qui écoute la voix de l’humanité. Le paupérisme est autre chose ; c’est la condition de ces nombreux ouvriers qui n’ont d’autre ressource que leurs bras et qui vivent au jour le jour. Quand le travail abonde, leur situation n’est pas mauvaise, quelquefois même ils ont une certaine aisance ; mais, si les affaires s’arrêtent, ils sont ruinés. Le chômage les met sur le pavé, sans argent et sans pain. Dans la vie de l’ouvrier, et surtout de l’ouvrier des fabriques, il y a donc quelque chose d’aléatoire ; il n’est jamais sûr du lendemain. Pour lui , la chance de s’élever est petite, la chance d’être misérable n’est que trop grande;

AVANT-PROPOS

faut-il s’étonner si, devant un avenir aussi douteux, le commun des ouvriers cherche à s’étourdir? faut-il s’étonner si les esprits les plus ardents demandent une réforme sociale qui leur garantisse la sécurité ?

Le paupérisme n’est pas le fruit de la révolution, ni de la philosophie, comme on le répète à de bonnes gens qui ont l’innocence de le croire ; il n’est pas vrai que sous l’ancien régime la condition de l’ouvrier fût meilleure, ou du moins plus assurée qu’à présent. Tout au contraire, rien n’était plus misérable et plus incertain que la vie de ces malheureux dont personne ne se souciait. Mais ils vivaient isolés, dispersés, et pouvaient souffrir ou mourir sans que l’administration ou la société y prît garde. Aujourd’hui, les ouvriers forment un corps considérable. C’est une armée en vue et avec laquelle il faut compter. Une crise dans l’industrie, c’est la misère qui s’abat d’un seul coup sur des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ; et ces hommes sont des citoyens, des membres du souverain. Dès qu’ils souffrent, la presse répand au loin leurs plaintes, l’opinion s’éveille, le gouvernement s’inquiète. Loin de prouver que notre temps vaut moins que le passé, tout ce bruit, toute cette agitation attestent au contraire que la société moderne a pour ses enfants déshérités une sollicitude qui manquait à nos devanciers. Je n’accuse point nos pères; l’ignorance dans laquelle on les tenait est leur justification. Mais au dernier siècle, qui donc s’occupait de la condition des ouvriers? Chez nous, le travail et le chômage jouant dans l’État un plus grand rôle que les querelles des partis ; la question sociale prime la question politique.

Mais si le paupérisme est une question de si grande importance , s’il n’est pas de gouvernement ni de parti qui n’en désire la solution, il faut avouer que cette solution, on ne l’a pas trouvée. La maladie est connue, mais non pas le remède ; c’est ce qui explique le succès passager de tous les empiriques qui viennent offrir leur panacée. Quand on

souffre depuis longtemps, on croit volontiers aux charlatans qui promettent de vous guérir ; mais quand on est ignorant, on y croit bien davantage. Or, le peuple souffre, et il est aussi ignorant en affaires qu’en politique. On lui répète que le gouvernement , que la société , que la propriété, que le capital sont la cause de tous ses mau\; il trouve juste qu’on lui propose de changer le gouvernement, la société, la propriété, le capital. On lui dit qu’il est victime d’une mauvaise organisation sociale ; il regarde comme ses amis ceux qui lui promettent de réformer ce système et de le remplacer par un meilleur ; il considère comme ses ennemis ceux qui demandent le maintien de ce qui existe. Ce sont des gens qui exploitent sa misère et s’enrichissent à ses dépens. Pour détromper le peuple, pour lui faire toucher du doigt les sophismes ou les erreurs de ceux qui l’abusent, il faudrait vivre avec lui, l’instruire, lui montrer que la cause de sa souffrance n’est pas ce qu’on lui dit ; il faudrait surtout chercher avec lui le remède d’un mal qu’on ne peut contester. Mais qui vit avec le peuple ? qui lui parle? qui se fait le conseil et l’ami de l’ouvrier ? On écrit de bons livres d’économie politique ; on réfute de façon invincible des systèmes dangereux ou ridicules, mais si le peuple ne lit pas, à quoi bon tous ces volumes, petits ou gros? Ce sont des lettres qui n’arrivent pas à leur adresse. Cependant la plaie s’irrite et s’envenime ; le peuple s’abandonne à ceux qui flattent sa passion ; car ceux-là du moins ont l’air de s’intéresser à lui.

Il y a quarante ans, à une époque ou la question du paupérisme était à peine née en France, Channing s’en inquiétait aux États-Unis. Et cependant, en Amérique, le paupérisme est bien moins à craindre, car le travail est abondant, les bras sont rares, la main-d’œuvre est chère, et enfin, quand le chômage arrive, il y a de la terre à cultiver pour tout le monde. Mais ce qui touchait Channing, ce qui le rendait soucieux, c’était la séparation, de jour en jour plus

AVANT-PROPOS

fl

grande, qui s’établissait entre les riches et les pauvres. 11 est bon sans doute que la Constitution proclame l’égalité ; mais cette égalité devant la loi, qui n'est autre chose qu’une égale liberté pour tous les citoyens, ne peut empêcher que par le cours naturel des choses, les uns ne s’enrichissent, tandis que les autres restent dans la pauvreté. L’intelligence, le travail, l'économie, les circonstances, mille raisons diverses font que la richesse, ou, sous un autre nom, le capital , tend sans cesse à s’accroître dans toute société que ne trouble ni la révolution, ni la guerre. En soi la richesse est chose e\cellcnte, car elle représente tous les moyens matériels dont l’homme dispose pour satisfaire ses besoins ; mais elle a cet inconvénient inévitable qu’elle grossit les différences qui déjà séparent les individus. Quand elle n’est pas trop inégalement répartie, elle fait de la société une hiérarchie régulière (je ne parle qu’au point de vue économique) ; on passe de la pauvreté à la richesse par de nombreux degrés intermédiaires qui sont occupés par de petites ou de médiocres fortunes. Telle est par exemple la situation actuelle de la France en ce qui touche la détention du sol, et cette situation est bonne; de la plus petite à la plus grande propriété, il y a une échelle infinie de domaines de toutes grandeurs. En fait, la propriété est accessible à tous. Aussi faut-il une foi plus que robuste pour s’imaginer qu’en France on remanierait aisément la propriété du sol et ses conditions. Mais, dans l’industrie, les capitaux s’accumulent de façon plus inégale ; l’extrême pauvreté s’y heurte à l’extrême richesse, et si l’on n’y prend garde, la société, dans les centres industriels, se coupe en deux: d’un côté les pauvres, de l’autre les riches. 11 y a là deux peuples en présence, et deux peuples qui, ne se connaissant pas, sont tout près d’être ennemis.

Voilà ce qui effrayait Channing ; il sentait que le progrès de l’industrie, dont nous sommes si fiers, n’était pas cependant sans danger pour l'ouvrier. Il voyait que la spécula-

tion, l’agiotage, le monopole, les crises commerciales efc financières, ont une action directe sur l’intérêt de l’argent, le prix des choses, le taux des salaires, et que toutes ces causes réunies exercent une influence souvent désastreuse sur ceux qui n’ont pour tout capital que leur force et leur esprit. Comment arrêter l’accroissement incessant du paupérisme? C’était là une de ses grandes préoccupations.

Il faut évidemment assurer à l’ouvrier une certaine indépendance ; il faut qu’il ne soit pas, comme un esclave, à la merci de celui qui lui jette un morceau de pain. Mais comment assurer cette indépendance? Par des moyens extérieurs, par la tutelle de l’Etat, par le droit au travail, c’est-à-dire par des ateliers nationaux ? Channing n’y songeait pas. Tous ces systèmes protecteurs ne font qu’aggraver le mal qu’ils prétendent guérir. L’ouvrier n’est plus dans la main du fabricant, mais il est dans la main de l’État, c’est à dire du plus incapable, du plus exigeant, du plus dur de tous les maîtres. Non, il n’y a pour l’ouvrier d’autre indépendance que celle qu’il peut conquérir luimême, par un libre effort. Tout ce qui l’éclaire, tout ce qui l’instruit, tout ce qui le moralise, tout ce qui lui donne le goût du travail et de l’économie, contribue à son affranchissement. C’est l’individu seul qui peut payer la rançon de sa liberté ! Le problème social n’est pas un problème administratif ; c’est un problème moral.

Est-ce à dire que la société n’a rien à faire? Ce n’était pas l’opinion de Channing. Il croyait au contraire qu’on ne ferait point de réforme durable si l’on 11 e commençait par établir des relations nouvelles entre les classes laborieuses et les classes privilégiées de la fortune. 11 voulait qu’avant tout on abattît d’un commun e'fort le mur qui sépare les riches et les pauvres; qu’on ne laissât pas les premiers s’engourdir et se corrompre dans leur opulence, tandis que les seconds s’étourdissent et se perdent dans leur misère, leur ignorance et leur dégradation. Il voulait que les heureux du

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monde se mêlassent à leurs frères moins fortunés, Lien convaincu que tous y gagneraient, et les riches peut-être plus encore que les pauvres.

Cette fusion de toutes les classes, cette fraternité de tous les hommes, Channing la demandait en se réclamant de l’Évangile. Le plus beau nom pour lui était celui de Philanthrope chrétien. Nous sommes aujourd’hui si loin de ces idées que, à première vue, elles étonneront plus d’un lecteur. Par des raisons qu’il serait trop long d’expliquer, on s'éloigne du christianisme, dans notre pays de France, on le considère comme inconciliable avec la liberté. C’est là, je ne crains pas de le dire, la plus fausse de toutes les idées. La liberté moderne est sortie de l’Évangile, la souveraineté de l’individu n’exisle que chez les peuples chrétiens. Toutes les autres religions du monde, paganisme, brahmanisme, boudhisme, mahométisme, n’ont enfanté que la souveraineté de l’État et le despotisme d'un maître. Nous sommes trop disposés à rendre l’Évangile responsable des prétentions qu’a affectées, en un autre temps, une Église étroitement unie à l’État, qu’elle dominait. Aux États-Unis, on ne peut avoir des préjugés semblables. L’Église et l’État sont séparés, et l’Église à laquelle appartient Channing, l’Église unitaire, a rompu avec tous les symboles et réduit la religion à l’amour de Dieu et des hommes. Or, il suffit de lire l’Évangile pour y voir à chaque page un amour des pauvres et des petits, une tendresse pour ceux qui souffrent, qu’on ne trouve dans aucune philosophie et dans aucun système. On oublie trop que Jésus-Christ a été un charpentier, qu’il a vécu du travail de ses mains, qu’il a maudit l’égoïsme du riche et béni la misère et la souffrance. Où denc trouver un enseignement plus pur? La morale de l’Évangile est à la fois la morale de l’humanité et la morale de la liberté.

C’est là que Channing avait puisé ses nobles inquiétudes pour l'avenir de la civilisation. C’était à l’Évangile qu’il demandait de résoudre le problème qui nous tourmente; et

cette solution, il était convaincu que l’Évangile seul pouvait la donner.

« 11 me semble, écrivait-il vers 1831, que les signes des temps nous indiquent Yci[)proche d'un grand changement dans la société. L’idée, le principe essentiel de cette réforme, sera que l’objet principal de la société, c’est l’élévation de tous ses membres, considérés comme êtres intelligents et moraux; il faudra que chacun contribue à l’œuvre dans la mesure de son pouvoir. Le système actuel, système antisocial, doit céder le pas à l’idée chrétienne, et je délire que nous ayons une large part dans la meilleure de toutes les révolutions.

« Je crois aussi que le temps est venu où l’on estimera les Églises par le bien qu elles feront. Les symboles seront de moins en moins la marque du chrétien. Celui-là sera reconnu pour approcher le plus près de la vérité, qui aura travaillé pour ses frères avec le plus de courage et de succès l . »

Il écrivait en 1833 :

« La distinction que la richesse établit dans la société est peut-être la preuve la plus forte qu’on puisse alléguer du peu d’influence qu’exerce l’Évangile. En regardant les nations chrétiennes, qui donc soupçonnerait que leur divin Maître a béni le pauvre et a déclaré que l’opulence est un des plus grands obstacles de la vertu et du salut? qui soupçonnerait que le Christ lui-même a vécu dans la pauvreté, et qu’il a ch’oi-i parmi les pauvres les principaux et les plus illustres ministres de son royaume? Peut-on nier que l’amour de la richesse est le plus grand ennemi de l’esprit chrétien, esprit d’humanité et de fraternité? Je ne désire pas seulement qu’on établisse un ministère des pauvres, je désire que ce soit l’esprit chrétien qui anime ce ministère, afin que nous apprenions à considérer les pauvres et à les aider, non point comme des inférieurs, mais comme des frères. 11

1 Memoir of Channing , p. 340.

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faut que ce ministère leur donne la véritable élévation; quil écarte de leur cœur l’idée que leur sort est une dégradation; qu’il leur enseigne la grandeur et le prix de leur âme devant Dieu; qu’il leur apprenne à user de la souffrance même comme d'un moyen pour s’élever à la vertu, à l’énergie morale, au bonheur. 11 n’y a d’autre dégradation que celle où les hommes tombent par leurs vices ; et, à ce point de vue, la fortune ne vaut pas mieux que la pauvreté ; il y a autant de gens qui deviennent riches qu’il y a de gens qui deviennent pauvres, par le crime. La supériorité de l’àme immortelle sur toutes les distinctions extérieures, est le fondement même de la vie chrétienne ; la piété, la philanthropie, ne peuvent avancer que par une conviction profonde et éclairée de cette vérité. Heureuse la communion chrétienne qui sera caractérisée par celte conviction !

« On nous reproche souvent, à nous autres unitaires, que notre façon de comprendre le christianisme convient aux gens qui ont reçu de l’éducation, aux riches, aux hommes du monde, mais non pas aux pauvres. Celte accusation, si elle était fondée, serait la plus forte de toutes. Nous savons qu’elle est fausse. Mais pourquoi nous l’a-t-on intentée? C’est, je le crains, que nous y avons donné prise en n’ayant pas assez reconnu et manifesté l’esprit céleste du christianisme. Il nous a manqué cet amour universel, ce respect sincère pour la nature humaine, cette sympathie particulière pour ceux qui sont pauvres et exposés, ce travail patient et sérieux pour élever les âmes, qui est la marque même du christianisme. Faute de ces vertus, nous n’avons pas su intéresser la masse de l’humanité. D’autres Églises ont trouvé dans la terreur, dans le mystère, le moyen de s’emparer de la foule. Ces moyens nous les avons rejetés. Mais la véritable méthode pour al teindre l’homme, quelle que soit sa condition, comment en avons-nous usé? nous sommesnous intéressés aux pauvres comme à des frères ? avons-nous reconnu cordialement qu’ils sont comme nous, fils immor-

il LES DROITS ET LES DEVOIRS DES PAUVRES. 207

tels de notre Père qui est aux cieux? leur avons-nous fait sentir que celte parenté nous était plus chèro et nous paraissait plus noble que tous les liens qui nous unissent aux grands et aux heureux du monde? leur avons-nous exprimé notre foi dans la perfectibilité de toute âme humaine? leur avons-nous parlé le langage du cœur? Non, les préjugés de la société dans laquelle nous vivons, joints à notre ambition et à notre égoïsme, nous ont séparés de nos frères. Est-il donc étrange que nos idées ne répondent pas à leurs besoins et ne puissent les intéresser 1 ? »

Le ministère des pauvres dont parle Channing avait été fondé par son ami le docteur Tuckerman. Il avait pour objet de visiter les pauvres à domicile, de les instruire, de les consoler et de les aider. On lira plus loin les pages que Channing a consacrées à l’excellent pasteur; rarement l’amitié chrétienne a parlé un langage plus touchant et plus vrai. Mais Channing n'était pas de ces hommes qui se contentent d’applaudir au bien sans s’y mêler. Dès le premier jour il voulut s’associer à Tuckerman, comme plustard il voulut s’associer à Horace Mann. Partout où il était question d’éclairer et d'élever le peuple, il était au premier rang. Ce poitrinaire, qui n’avait que le souffle, trouvait des forces pour encourager, soutenir, aider tous ceux qui se dévouaient à la cause de l’humanité.

Il enrôla toutes les Églises protestantes de Boston, sans distinction de symbole, en les appelant à soutenir le ministère des pauvres. Le discours qu’il prononça à cette occasion, sous le titre de the Ministry al large, est celui que nous avons intitulé des Droits et des devoirs des pauvres. Nous nous sommes permis ce changement, parce que le titre anglais n’aurait rien dit aux lecteurs françiis et que, d’ailleurs, dans ce discours, Channing s’occupe plutôt des pauvres que du ministère qui leur est consacré. On lira, je

1 Memoir of Channing, p. 341.

AVANT-PROPOS

crois, ce morceau avec intérêt et profit. Il n’est qu’un passage sur lequel je crois devoir faire une réserve. Dans son désir de prouver aux pauvres qu’ils ne sont pas plus malheureux que les riches, Channing va trop loin quand il dit qu'il y a plus de gens qui meurent d’indigestion que de faim, et que la toilette de la femme riche est plus meurtrière que les haillons qui ne défendent pas du froid la femme pauvre. Quand les faits seraient vrais, ce dont je doute, ils auraient le tort de ne rien prouver. Le pauvre répondraitaisément que si le riche se tue, c’est sa faute, tandis que si l’indigent meurt, c’est la faute de la misère, sinon même la faute de la société. 11 n’y a aucune comparaison à établir entre des faits qui n’ont pas la même cause, quoiqu’ils puissent amener le même résultat. Mais à côté de cette tache légère, que de belles choses on trouvera dans ce discours, quel sentiment de la dignité humaine ! quel mépris de l’apparence et de l’éclat qui séduit la faiblesse ou la vanité ! quelle estime du travailleur! quel amourdes hommes ! Plus on lit Channing, plus on se sent pénétré par cette àme de feu. Il est impossible de vivre avec lui sans devenir meilleur.

Les gens qui ont dans leur poche un mécanisme pour faire le bonheur du genre humain, les grands génies qui s’imaginent qu’avec trois lignes d’écriture sur papier blanc ils régénéreront la société, auront sans doute une estime médiocre pour cet honnête pasteur qui, pour réformer le monde, ne connaît d’autre moyen que d’instruire , de moraliser, d’aider et d’aimer chaque individu. Mais, depuis que la civilisation existe, je ne connais pas encore de système social ou d’utnpie qui ait réussi, ni de législateur qui, du jour au lendemain, ait changé un peuple. Tout ce qu’on nous dit de Minos, de Lycurgue, etc., sont autant de fables; l’exemple de la révolution française est là pour le prouver. Tout au contraire, la méthode que recommande Channing a toujours eu plein succès quand il s’est trouvé des hommes pour l’employer. Le christianisme s’est propagé d’individu à individu.

en commençant par les pauvres et les esclaves; c’est du fond de la société païenne qu’il s’est élevé et qu’il a fini par tout couvrir. Il en est de même des idées de liberté et d’égalité. Défendues par quelques apôtres méconnus ou persécutés, elles ont fait lentement leur chemin; mais aujourd hui elles dominent les gouvernements et les rois. Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’idée de fraternité? pourquoi le peuple ne finirait-il pas par comprendre que l’éducation est son salut et que lui seul peut s’affranchir en s’élevant? Channing a été le propagateur de cette doctrine, elle triomphera si chacun de nous s’y associe dans la mesure de ses forces. Nous ne trancherons pas le nœud gordien; cela est bon pour les Alexandre, qui croient résoudre les questions quand ils détruisent ou qu’ils tuent ; pour nous, plus modestes, nous essayerons de défaire ce nœud terrible qui menace d’étouffer la démocratie. Laissons des ignorants ou des ambitieux semer la haine et l’envie et promettre à la foule ce qu’ils ne peuvent pas lui donner; mais ne nous lassons pas d'aimer le peuple et de nous mêler à lui. Saisissons toute occasion de lui dire la vérité ; quand nous pouvons lui parler, parlons; quand nous ne pouvons pas lui parler, écrivons ; semons le bon grain dans les champs, sur les chemins, dans les places publiques : il finira par lever. Au grand jour toutes les ombres disparaissent. A la lueur de la vérité, tous les sophismes s’envolent. A mesure qu’il s’instruira, le peuple reconnaîtra scs vrais amis, ceux qui ne l’ont pas flatté, ceux qui ne l’ont pas trompé, et au premier rang de ces amis, j’espère que l’ouvrier français, imitant l’ouvrier américain, comme l’ouvrier anglais, placera le bon et vertueux Channing.

Glatigoy-Yersailles, octobre 18G0.

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