La parole donnée à autrui, quand quelqu'un s'en
gage, de bouche seulement, à faire telle on telle chose qu'il était dans son droit de ne pas faire, ou à ne pas faire telle ou telle chose qu'il était dans son droit de faire, cette parole ne reste valable qu'autant que celui qui Ta donnée ne change pas de volonté. Car, s'il a le pouvoir de reprendre sa promesse, il n'a en réalité rien cédé de son droit, il n'a donné que des paroles. Si donc l'individu, qui est son propre juge par droit de nature, a jugé, à tort ou à raison (car l'homme est sujet à Terreur), qu'il résulte de l'engagement contracté plus de dommage que d'utilité, il estimera qu'il y a lieu de la violer, et en vertu du droit naturel (par l'article 9 du présent chapitre) il le violera.
13. Si deux individus s'unissent ensemble et associent leurs forces, ils augmentent ainsi leur puissance et par conséquent leur droit; et plus il y aura d'individus ayant aussi formé alliance, plus tous ensemble auront de droit.
14. Tant que les hommes sont en proie à la colère, à l'envie et aux passions haineuses , ils sont tiraillés en divers sens et contraires les uns aux autres, d'autant plus redoutables qu'ils ont plus de puissance, d'habileté et de ruse que le reste des animaux ; or les hommes dans la plupart de leurs actes étant sujets par leur nature aux passons (comme nous l'avons dit à l'article 3 du chapitre précédent), il s'ensuit que les hommes sont naturellement ennemis. Car mon plus grand ennemi, c'est celui que j'ai le plus à craindre etdoutj'ai le plus à me garder.
15. Nous avons vu (à l'article 9 du présent chapitre) que chaque individu dans l'état de nature s'appartient à lui-même tant qu'il peut se mettre à l'abri de l'oppression d'autrui ; or, comme un seul homme est incapable dé se garder contre tous, il s'ensuit que le droit naturel de l'homme, tant qu'il est déterminé par lajmissance de chaque individu et ne dérive que de lui, est nul ; c'est un droit d'opinion plutôt qu'un droit réel, puisque rien n'assure qu'on en jouira avec sécurité. Et il est certain
que chacun a d'autant moins de puissance* psroonséquent d'autant moins de droit, qu'il a un plus grandi sujet de crainte. Ajoutez à cela que les hommes sans un secours mutuel pourraient à peine sustenter leur vie et cultiver leur âme. D'où nous concluons que le droit naturel, qui est le propre du genre humain, ne peut guère se concevoir que là où les hommes ont des droits communs, possèdent ensemble des terres qu'il» peuvent habiter et cultiver, sont enfin capables de se défendre, de se fortifier, de repousser toute violence, et de vivre comme ils l'entendent d'un consentement commun. Or (par l'article 13 du présent chapitre), plus il y a d'hommes qui forment ainsi un seul corps, plus tous ensemble ont de droit, et si c'est pour ce motif, savoir, que les hommes dans l'état de nature peuvent à peine s'appartenir à eux-mêmes» si' c'est pour cela que les scolastiques ont dit que l'homme est un animal sociable, je n'ai pas à y contredire.
16. Partout où les hommes ont des droits communs et sont pouT ainsi dire conduits par une seule âme, il est certain (par l'article 13 du présent chapitre)* que chacun d'eux a d'autant moins de droits que les autres ensemble Sont plus puissants que lui, en d'autres termes, il n'a d'autre droit que celui qui lui est accordé par le droit commun. Du reste, tout ce qui lui est commandé par la volonté générale, il est tenu d'y obéir, et (par l'article 4 du présent chapitre) on a le droit de l'y forcer.
17. Ce droit, qui est défini par la puissance de la multitude , on a coutume de l'appeler Y Etat. Et celuilà est en pleine possession de ce droit qui, du consentement commun , prend soin de la chose publique , c'està-dire établit les lois, les interprète et les abolit, fortifie les villes, d&ftde de la guerre et de la paix, etc. Que si tout cela se fait par une assemblée sortie de la masse du peuple, l'État s'appelle démocratie; si c'est par quelques hommes choisis, l'Etat s'appelle aristocratie; par un seul enfin, monarchie.