I. Voyez les Notes marginales de Spinoza, note
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affaires qui surviendraient (non pas comme Moïse, seul dans sa tente ou dans le tabernacle, mais par l'intermédiaire du souverain pontife, qui recevait seul la réponse de Dieu), ensuite d'exécuter et de faire respecter par le peuple les ordres de Dieu transmis par le pontife, de' trouver et d'employer les moyens de les exécuter, de choisir dans l'armée autant de chefs qu'il voudrait et ceux qu'il voudrait, d'envoyer des députés en son propre nom, et enfin de disposer avec une liberté absolue de tout ce qui concerne la guerre. Personne ne devait le remplacer par droit de légitime succession, et son successeur lie pouvait être élu que par Dieu, sur la demande expresse du peuple tout entier. Parfois môme, tout ce qui concerne la paix ôt la guerre fut remis aux mains des chefs 'de tribu, comme je 4e montrerai bientôt. Eiifin, Moïse 'ordonna que tous les Hébreux portassent lesffrmes Heptiis vingt jusqu'à soixante ans, et que l'armée, recrutée ltont mtière dans les rangs du peuple, jurât fidélité, non vu général, non au souverain pontife, mais à la religion 'cm à Dieu. Voilà pourquoi l'armée ou les bataillons furent appelés l'armée de Dieu ou les 'bataillons de Dieu; voilà pourquoi Dieu fut appelé chez les hébreux le Dieu des armées; voilà pourquoi, dans la grandébataille qui devait décider du triomphe ou de la défaite du peuple tout entier, l'arche d'alliance était portée au milieu de l'armée, afin que les soldats, voyant leur roi pour ainsi dire présent dans leurs rang?, fissent des efforts extraordinaires. 'Ces dispositions de Moïse montrent clairement qu'il voulut laisser au peuple après lui des administrateurs, non des tyrans. Aussi ne donna-Ml à personne le droit de consulter Dieu, seul et dans le lieu qui lui plairait, non jtfus, par conséquent, que le droit qu'il avait lui-môme d'établir et d'abolir les lois, de décider de la paix et de la guerre, d'élire les administrateurs du temple et des villes, toutes choses qui n'appartiennent qu'à celui qui possède le pouvoir absolu. Le souverain pontife avait le droit d'interpréter les lois et de transmettre les réponses fle
Dieu, non comme Moïse, chaque fois qu'il le voulait, mais seulement sur la demande du général, ou de l'assemblée suprême, ou de quelque autre corps constitué. De leur côté, le général. en chef de l'armée et les assemblées pouvaient consulter Dieu quand ils le voulaient, mais ils ne pouvaient recevoir les réponses de Dieu que par l'intermédiaire du souverain pontife. De sorte que la jarole de Dieu, dans la bouche du souverain pontife, n'était pas un décret comme dans la bouche de Moïse, mais une simple réponse.. Transmise à Josué et aux assemblées, elle prenait force de loi; .c'était un ordre, un décret. D'après ces dispositions,. le souverain pontife, qui recevait directement les réponses de Dieu, n'avait pas (Cannée sous.ses ordres et n'exerçait aucun pouvoir légitime dans le gouvernement de l'État; et réciproquement ceux qui possédaient des terres n'avaient pas le droit d'établir des lois. Les souverains pontifes Aharon et son fila Éléazar furent l!un et l'autre élus par Moïse ; mais après la mort de Moïse, personne n'hérita du droit d'élire le souverain pontife, et le Gis succéda légitimement à son. père. De même le général de l'armée fut élu par Moïse et non par l'autorité du souverain pontife ; c'est en recevant ses droits de Moïse qu'il prit la fonction de gèlerai. Voilà pourquoi, après la mort de Josué, le pontife n'élut personne à sa place ; voilà pourquoi les chefs des Mans ne consultèrent pas Dieu sur le choix d'un nouveau général; mais chacun exerça sur les soldats de sa tribu et tous ensemble exercèrent sur toute l'armée les droits qui avaient appartenu à Josué. Et il ne me semble pas qu'ils aient eu besoin d'un chef suprême, si ce n'est dans les circonstances où l'armée entière réunie marchait contre un ennemi commun. C'est ce qui arriva, surtout du temps de Josué, lorsque les Hébreux n'avaient pas encore de résidence bien fixe, et que toutes choses appartenaient à tous. Mais après que les terres prises par le dfroit de la guerre eurent été partagées entre les tribus, et que toutes choses n'appartinrent plus à tous, par cela
même la nécessité d'un chef commun cessa de se faim sentir, les hommes des différentes tribus étant, grâces cette distribution, les uns par rapport aux autres, mondes concitoyens que des alliés. Relativement à Dieu e^t la religion, ils devaient être considérés comme des co citoyens ; relativement aux droits d'une tribu surl'aufcr comme de simples alliés. Les tribus étaient toutes soi blables en cela (à l'exception du temple qui leur èta commun) aux États confédérés des Hollandais. Qu'est-c< en effet que la division en différentes parties d'un bien commun, si ce n'est la possession exclusive par chacun de la portion qui lui échoit, et de la part des autres l'abandon volontaire de leurs droits sur cette même portion ? Voilà pourquoi Moïse élut des chefs de tribu. H voulut qu'après la division de l'État, chaque chef veillât sur les intérêts des siens, consultât Dieu, par l'intermédiaire du souverain pontife, sur les affaires de sa tribu, commandât l'armée, fondât et fortifiât les villes, établît des juges dans chaque cité, repoussât ses ennemis particuliers, administrât tout ce qui concerne la paix et la guerre, enfin, qu'il n'y eût point d'autre juge que Dieu pour chaque chef ', Dieu, dis-je, et les prophètes expressément envoyés par lui. Un chef abandonnait-il la loi de Dieu, les autres tribus devaient, non pas le juger comme un sujet, mais en tirer vengeance comme d'un ennemi qui aurait manqué à la foi des traités. Nous en avons de* exemples dans l'Écriture. Après la mort de Josué, les fili d'Israël, et non pas un nouveau général des armées, consultèrent Dieu. Il fut répondu que la tribu de Juda devai la première faire invasion chez les ennemis qui lui étaien particuliers. Elle fit donc alliance avec la tribu de Siméoi pour envahir avec leurs forces réunies leurs ennemi communs ; les autres tribus restèrent en dehors de cettt alliance (voyez les Juges, chap. i, n, m). Chacune et sépa rément (comme nous l'avons raconté dans le précéden
i. Voyez les Notes marginales de Spinoza, note 34.
THÉOLOGICO-POLITIQUE. 281
chapitre) fit la guerre contre ses ennemis particuliers, et, selon son bon plaisir, reçut les soumissions de tels ou tels peuples, bien que les décrets de Dieu défendissent d'en épargner aucun, à quelque condition que ce fût, et ordonnassent de tout exterminer. Cette infraction est blâmée, à la vérité, mais on ne voit pas que personne ait appelé en jugement les tribus coupables. Ce n'était pas là en effet un motif suffisant pour les Hébreux de lever les armes contre eux-mêmes et de s'immiscer les uns dans les affaires des autres. Quant à la tribu de Benjamin, qui avait outragé le reste de la nation et brisé le lien de la paix, au point que personne ne pût trouver chez elle une hospitalité sûre, les autres tribus la traitèrent en ennemie, envahirent son territoire, et, victorieuses enfin après trois combats, enveloppèrent tout, coupables . et innocents, dans un massacre sur lequel elles répandirent ensuite des larmes tardives.
Ces exemples confirment pleinement ce que nous avons dit du droit de chaque tribu. Mais peut-être quelqu'un demandera qui choisissait le successeur du chef de tribu. Sur ce point il est impossible de rien recueillir de certain dans la Bible. Voici toutefois ce que je conjecture. Chaque tribu était divisée en familles, et les chefs de famille étaient choisis parmi les vieillards de chaque famille ; le plus ancien parmi ces derniers succédait au chef de la tribu. N'est-ce pas, en effet, parmi les anciens que Moïse se choisit soixante-dix conseillers qui formaient avec lui l'assemblée suprême ? Ceux qui, après la mort de Josué, eurent l'administration de l'État ne sont-ils pas appelés du nom de vieillards dans l'Écriture? Les Hébreux n'appellent-ils pas sans cesse les juges les anciens? Et tout le monde ne sait-il pas cela? Mais, pour le but que nous nous proposons, il importe peud'éclaircir ce point ; il suffit que nous ayons montré qu'après la mort de Moïse, personne ne remplit les fonctions de chef suprême absolu. Puisque, en effet, ce n'était ni la volonté d'un seul homme, ni celle d'une seule assemblée, ni celle
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du peuple, qui décidait de toutes les affaires, mai les unes étaient administrées par une seule tribi autres par. toutes les tribus avec un droit égal, résulte -t-il pas avec la dernière évidence que le go nement, après la mort de Moïse, ne fut ni monarcli ni aristocratique* ni populaire, mais qu'il fut, ce nous l'avons dit, théocratique; et cela par les re suivantes : 1? le siège de l'Etat était un temple; et par là- seulement, comme nous l'avons montré, qi hommes de toutes les tribus étaient concitoyens ; 2' les membres de l'État devaient jurer fidélité à Dieu juge suprême, auquel seul ils avaient promis en t ohoses une obéissance absolue ; 3° enfin le oommai suprême des armées, quand il en était besoin, ne pc être élu que par Dieu seul ; c'est ce que dit expi ment Moïse* au nom de Dieu, dans le Deutéronome, pitre xix, verset 15; c'est ce que confirme l'électic Gédéon, de Sumson et de Sbamuël, de sorte qu'< saurait douter que les autres chefs, fidèles à Dieu, n' été élus de la même manière, bien que cela ne soi constaté parleur histoire.
Reste à voir maintenant jusqu'à quel point une constitution était propre à maintenir les esprits da modération, et à retenir les gouvernants elles gouv< également loin, oeux-ci de la rébellion, ceux-là < tyrannie.
Ceux qui administrent l'État ou qui ont le pouvo main, quelque action qu'ils fassent, s'efforcent torç de la revêtir des couleurs de la justice et de persw au peuple qu'ils ont agi dans des vues honorables qui est chose facile, quand l'interprétation du dm en leur pouvoir. Il n'est pas douteux, en effet, qu'u privilège ne leur donne la plus grande liberté poi de s'abandonner à tous leurs caprices et à toutes passions ; au contraire, cette liberté serait fortement tenue, si le droit d'interpréter la loi était dans les n d'un autre, et si la vraie interprétation de la loi et
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xnanifeste pour tout le monde qu'il n'y eût pas d'hésila* taon possible. D'où il suit clairement que les chefs des Hébreux eurent une grande occasion de moins de commettre des crimes, par celajseul que le droit d'interpréter lalQifutconfiéauxLévites(voyezleZ>eM^Vonowîe,chap.xxi, vers. 5), qui ne posédaient dans l'&at ni terre ni pouvoir administratif, et dont toute la fortune et toute la gloire consistait dans la vraie interprétation de la loi. Ajoutes à cela que le peuple entier était obligé, chaque septième ttmôe, de se rassembler dans un lieu déterminé, où le joatife expliquait et enseignait la. loi, et, en outre, que chacun en particulier devait lire et relire sans cesse avec la fllus grande attention le livre de la loi tout entier (voyex le Deutéronome, chap. xxxi, vers. 9. etc.; et chap. vi, vers. 7). Aussi les chefs des Hébreux, dans leur propre intérêt, devaient-ils veiller à ce que toutes choses fassent administrées selon les lois prescrites et. connues de tout le monde ; seul moyen pour eux d'être comblés d'honneurs par le peuple, qui respectait alors en eux les ministres du royaume de Dieu et les représentants de Dieu lui-même.. De toute autre manière, ils ne pouvaient, échapper à la plus terrible de toutes les haines, les haines de religion. En outre, ce qui ne contribua pas peu à mettre un frein aux passions des chefs, c'est que l'armée se,composait de tous les citoyens (sans exception d'un seuj, depuis la .vingtième jusqu'à la. soixantième année), et que lus chefs ne oou vaient enrôler à prix d'argent aucun, soldat étranger;, cela, dis-je, n'était pas de médiocre importance,. N'est-ce pas* en effet, uue chose évidente que oe n!eatqu!avec une armée à leur, solde queles chefs Beuront opprimer, le peuple, et qu'ils ne redoutent rien, tant que la. liberté de soldats concitoyens qui ont payé da leur courage, de leurs fatigues, de leur sang prodigué sur. les champs de bataille la liberté et la gloire de l'État? YqU& pourquoi Alexandre, sur le point d'engager un. second combat contre Darius, après avoir entendu l'avis de Parméwon, ne s'emporta pas contre lui, mais bien contre
Polysperchon, qui partageait cependant le môme avis. C'est que, comme dit Quinte-Curce, livre rv, chapitre 13, il n'osa pas faire de nouveaux reproches à Parménion, qu'il avait, peu de temps auparavant, réprimandé avec trop de violence. Et cette liberté des Macédoniens, qu'il redoutait tant, comme nous l'avons déjà dit, il ne put la plier sous le joug qu'après que les captifs entrés dans l'armée surpassèrent en nombre les Macédoniens. Alors il lâcha la bride à son humeur emportée, si longtemps contenue par la liberté des soldats ses concitoyens. Or si dans un État purement humain la liberté de soldats concitoyens retient ainsi des chefs qui ont coutume d'accaparer pour eux seuls l'honneur de la victoire, combien cette même liberté dut-elle être un frein plus puissant pour les chefs des Hébreux, dont les soldats combattaient, non pour la gloire du chef, mais pour la gloire de Dieu, et n'engageaient l'action que sur la réponse formelle de Dieu !
Ajoutez encore que les chefs des Hébreux étaient tous unis entre eux par le lien de la religion. Quelqu'un d'entre eux y était-il infidèle, et violait-il le droit divin d'un autre chef, par là même il pouvait être considéré comme ennemi, et les dernières extrémités contre lui étaient légitimes.
Ajoutez en troisième lieu la crainte de quelque nouveau prophète. Un homme d'une vie irréprochable prouvait-il par quelques signes qu'il était véritablement prophète, à lui appartenait le droit souverain de commander, tel que l'avait possédé Moïse, à qui Dieu se révélait directement, et non pas comme aux autres chefs, par l'intermédiaire du pontife. Or il n'est point douteux qu'un tel homme ne mît facilement dans son parti un peuple opprimé, et, à l'aide de quelques signes, ne disposât de sa confiance à son gré. Mais si l'État était bien administré, le chef pouvait à l'avance disposer les choses de telle sorte que le prophète dût d'abord se soumettre à son jugement, et qu'il lui appartînt d'examiner si sa vie
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était irréprochable, si les signes qu'il donnait de sa mission étaient certains et incontestables, enfin, si ce qu'il venait annoncer au nom de Dieu était en harmonie avec la doctrine reçue, avec les lois générales de la patrie; et dans le cas où les signes n'étaient pas assez manifestes, et où la doctrine était nouvelle, le chef avait le droit de condamner le prophète à mort. Mais quand le prophète était dans les intérêts du prince, il suffisait de l'autorité et du témoignage du chef de l'État pour le faire accepter an peuple.
Ajoutez, en quatrième lieu, que le chef ne l'emportait sur le reste du peuple ni par la noblesse , ni par le droit du sang , mais que c'était à son âge et à sa vertu qu'il devait d'administrer l'État.
Ajoutez enfin que , chef et armée , personne ne préférait la guerre à la paix. L'armée, en effet, comme nous l'avons déjà dit , ne recevait dans ses rangs que des citoyens, et c'étaient les mêmes hommes, dans la guerre comme dans la paix , qui avaient les affaires en main. Le même homme était soldat au camp , citoyen sur la place publique; officier au camp, juge dans là cité; commandant général au camp, chef suprême dans la ville. Aussi personne ne désirait-il la guerre pour la guerre, mais en vue de la paix, et dans le but de défendre la liberté. Même le chef, pour éviter d'aller consulter le souverain pontife, et de se tenir debout devant lui, par respect pour sa dignité , repoussait autant que possible toute situation nouvelle. Telles sont les raisons qui contenaient l'autorité des chefs dans de justes limites. Maintenant quelles sont celles qui retenaient le peuple ? elles ressortent avec évidence de la constitution fondamentale de l'Etat. Il suffit de l'examiner, même légèrement , pour se convaincre qu'elle dut nourrir dans l'esprit du peuple un singulier amour de la patrie, et lui rendre presque impossible la pensée d'une trahison ou d'une défection, mais que tous les Hébreux au contraire durent être disposés à tout souffrir plutôt que de se soumettre à la do-
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mination étrangère. Eux qui avaient remis leurs droits dans les mains de Dieu , qui croyaient que leur royaume était le royaume de Dieu, qu'ils étaient seuls les fils de Dieu , que toutes les autres nations étaient ses ennemies, et qui à ce titre. les accablaient de la haine la plus violente (c'était, selou.eux,. un. acte de piété, voyez le psaume cxxxix, vers. 21, 22), comment n'auraient-ils pas en pardessus tout! horreur de jurer fidélité et de promettre, obéissance à l'étranger? Pouvaient-ils concevoir un plus honteux forfait, un crime plus exécrable, que de trahir la patrie, royaume dn Dieu qu'Us adoraient? G 'était.même une chose honteuse pour un citoyen de fixer sa. demeura, ailleurs que dais sa patrie, parce qu'iln'était permis (te. satisfaire au culte de Dieu que sur le sol de la patrie, la patrie seule étant une terre sainte> et tout autre pays une terre immonde et. profane.. Yoilà pourquoi David, foueé de s'exiler, se répand en. plaintes devant Saùl : Si ceux qui excitent ta colère contre moi sont des hommes, ils sont maudits, puisqu'ils me retranchent de la société et de l'héritage de Dieu,, et qu'ils me disent : Va et sacvifie aux dieux étrangers (voyez Shamuely xxvi, vers. 19). Et c'est pour ce motif qu'aucun, citoyen, ce qui mérite d'être bien remarqué, ne pouvait être condamné à l'exil. Le coupable en effet mérite le supplice, et non la honte et l'opprobre. L'amour des Hébreux pour la patrie n?était donc pas simplement de l'amour, c'était de la religion. Et cet amour, cette religion, en même temps que leur haine pour les autres nations, étaient, tellement encouragés et nourris par le culte de chaque jour qu'ils leur étaient deyenus naturels. En effet, nonseulement leur culte de chaque jour était essentiellement différent de tout autre (ce qui les distinguait et les séparait profondément d'avec les autres peuples), mais ces différences allaient jusqu'à l'opposition. Or de cette réprobation dont ils accablaient chaque jour les autres nations dut naître une haine éternelle , fermement enracinée dans tous les esprits, comme peut l'être une haine qui a son origine dans la dévotion et la piété, et qui, étant con-
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sidérée comme un acte pieux, n'a pas d'égale pour la violence et l'opiniâtreté. Ajoutez à cela une cause générale qui enflamme de plus en plus la haine, à savoir, la réciprocité; car les autres nations durent avoir en retour pour les Juifs la haine la plus violente. Qu'on réunisse maintenant toutes ces circonstances, la liberté dans l'État, l'amour de la patrie porté jusqu'à la religion , à l'égard des autres peuples un droit absolu et une haine nonseulement permise mais pieuse, l'habitude de voir des ennemis partout, la singularité des mœurs et des coutumes, combien tout cela ne dut-il pas contribuer à affermir l'âme des Hébreux et les préparer à tout supporter pour la patrie avec une constance et un courage peu communs! c'est ce qu'enseigne clairement la raison ^t ce qu'atteste l'expérience. Jamais, en effet, tant que la ville capitale fut debout, les Hébreux ne purent supporter la domination étrangère , et c'est pourquoi on appelait Jérusalem la cité rebelle (voyez 'Hezras, chap. iv, vers. 12, 15). Le second empire (qui fut à peine une ombre du premier, après que les pontifes eurent usurpé le pouvoir souverain) ne put être que difficilement détruit par les Romains; c'est ce crue Tacite, livre n des ffiétoires, atteste par ces paroles : Vespasien avait terminé la guerre judaïque en abandonnant le siège de Jérusalem, entreprise pénible H ardue, à cause du caractère de la nation et de VopiniâtrêtèBe 98 superstitions, bien qu'il ne restât pas aux assiégés assez te force pour supporter les suites d'un siège. Mais outre ces circonstances dont l'appréciation dépend un peu du crafricede l'opinion , il y avait encore dans-cet état quelque chose de particulier et de très-puissant qui dut rétenir 'les citoyens dans le devoir et éloigner de leur esprit "toute 'pensée de défection, tout désir d'abandonner la patrie, fBTeux parler de l'intérêt, qui dirige et anime toutes les actions humaines. Et cela, dis-je, était particulier à cet lÉtët/C'es't que nulle part et dans aucun Etat les citoyens ne jouissaient de leurs biens avec des droits égaux à ceux des Bébreux qui possédaient une part de terres et de
champs égale à celle du chef, et demeuraient éternellement maîtres de la part qui leur était échue. Quelqu'un pressé par le besoin vendait-il sou fonds ou sa terre,, le jubilé arrivé il rentrait complètement en possession; el toutes choses étaient tellement disposées que personne ne pût aliéner le bien-fonds qui était sa propriété. Ensuite la pauvreté ne pouvait être nulle part aussi facile à supporter que dans un pays où la charité envers le prochain, c'est-à-dire de citoyen à citoyen , devait être pratiquée /'omme un acte souverainement pieux et comme Tunique moyen de se rendre Dieu propice. Il n'y avait donc de bonheur pour les Hébreux qu'au sein de leur patrie ; hors de là ils ne pouvaient trouver que dommage et opprobre. Quoi de plus merveilleusement propre, non-seulement â retenir les citoyens sur le sol de la patrie, mais aussi â les préserver des guerres civiles, en bannissant tout sujel de querelles et de discordes , que de reconnaître pow souverain, non pas un égal , mais Dieu seul, et de considérer comme un acte de souveraine piété cette charité, cet amour de citoyen à citoyen, qui s'alimentait sans cesse de la haine que les Juifs portaient aux autres nations, et que celles-ci leur renvoyaient ? Ce qui n'était pas non plus d'une médiocre importance , c'est cette discipline qui les pliait de bonne heure à une obéissance absolue, obligés qu'ils étaient de se soumettre en toutes choses aux prescriptions invariables de la loi. Ainsi il n'était permis à personne de labourer à son gré , mais seulement à de certaines époques et dans de certaines années déterminées, avec une seule et même espèce de bêtes de trait. De même, il n'était permis de semer, de moissonner, que d'une certaine manière et à une certaine époque. Leur vie enfin était comme un perpétuel sacrifice à l'obéissance. (Sur ce sujet, voyez notre chap. v : De l'usage des cérémonies.) Ainsi habitués à des pratiques invariablement les mêmes, cette servitude dut leur paraître la vraie liberté. Personne ne désirait ce qui était défendu, mais bien ce qui était ordonné par la loi. Mais ce qui ne
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contribua pas non plus médiocrement à entretenir ces bonnes dispositions chez les Hébreux , c'est que la loi leur faisait un devoir à certaines époques de Tannée de se livrer au repos et à la joie, et cela pour obéir non» pas aux vceux de leur cœur, mais à Dieu de tout leur cœur. Trois fois Tan ils étaient les convives de Dieu (voyez le Deutéronome, chap. xvi). Le septième jour de la semaine, ils devaient s'abstenir de tout travail et se livrer au repos. En outre, certaines autres époques étaient désignées pendant lesquelles les plaisirs honnêtes et les festins leur étaient non-seulement permis , mais ordonnés. Et je ne pense pas qu'on puisse rien imaginer de plus efficace pour gouverner les esprits des hommes. Rien ne les charme davantage que cette joie qui a son origine dans la dévotion, laquelle est un mélange d'admiration et d'amour '. D'ailleurs ils étaient prémunis contre le dégoût qu'amène la longue habitude des mêmes choses par la rareté et la variété des cérémonies usitées dans les jours de fête. Ajoutez à cela ce souverain respect pour le temple qui fut tel pour les Hébreux qu'ils se montrèrent toujours religieux observateurs des cérémonies particulières qu'ils devaient accomplir selon la loi avant d'y entrer. C'est au point qu'aujourd'hui même les Hébreux ne sauraient lire sans un profond sentiment d'horreur le récit du crime de Manassé , qui osa élever une idole au milieu du temple. A l'égard des lois religieusement conservées au fond du sanctuaire , même profond respect delà part du peuple. Aussi n'avait-on à craindre de sa part ni rumeurs, ni jugements anticipés. Qui oserait porter un jugement sur les choses divines? A tous les ordres prescrits, ou par les réponses de Dieu parlant dans le temple , ou par les lois établies de Dieu lui-même, les Hébreux devaient obéir sur-le-champ et sans examen. Je crois avoir montré brièvement, il est vrai, mais assez clairement les avantages de la constitution des
i. Voyez Y Ethique, part. 3, Défin. des pasîior.s, déf. 10.
Hébreux. Reste à rechercher maintenant pourquoi les Hébreux ont été si souvent infidèles à la loi, si souvent réduits en servitude, et quelles causes enfin ont amené leur ruine complète. Quelqu'un dira peut-être qu'il faxit attribuer cette décadence à l'esprit séditieux de la nation ? Mais cette explication est puérile ; pourquoi en effet la nation juive a-t-elle été plus séditieuse que les autres? est-ce la nature qui Ta faite ainsi? Mais la nature ne crée pas des nations, elle crée des individus qui ne se distinguent en différentes nations que par la diversité de la langue, des lois et des mœurs. C'est de ces deux choses seules, les lois et les mœurs , que dérivent pour chaque nation un caractère particulier, une manière d'être particulière, tels ou tels préjugés particuliers. Si donc on. devait accorder que les Hébreux ont eu plus que tous les autres hommes l'esprit de sédition, c'est à un vice des lois et des mœurs qu'ils reçurent de leurs législateurs qu'il faudrait l'imputer. Et certes, il est incontestable que si Dieu eût voulu que leur empire eût plus de persistance, il eût donné au peuple d'autres droits, d'autres lois , et institué un autre mode d'administration. Qu'avons-nous donc autre chose à dire, si ce n'est qu'ils eurent contre eux la colère de leur Dieu : non-seulement , comme le dit Jérémie ( chap; xxxu , vers. 31 ) depuis la fondation de la ville, mais dès l'institution des lois? C'est ce qu'Ézéchiel ( chap. xx, vers. 25 ) témoigne par ces paroles : Je leur ai donné de mauvaises institutions, et des lois qui ne laissent à la nation aucune chance de durée; je les ai souillés de leurs propres présents, lorsqu'ils offraient pour leurs péchés ce qui sort le premier du sein de la mère (c'est-à-dire les premiersnés) , parce que je voulais consommer leur ruine et leur apprendre que je suisJéhovah. Pour comprendre ces paroles <?t la cause de la ruine de l'État, il faut qu'on sache qu'il avait d'abord été résolu que Ton confierait le ministère sacré à tous les premiers-nés et non aux seuls Lévites (voyez les Nombres} chap. m, vers. 17). Mais le peuple
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tout entier, à l'exception des Lévites, ayant adoré le veau d'or, lés premiers-nés furent répudiés par Dieu et déclarés souillés ; bs Lévites furent choisis à leur place. Or, plus je considère cette modification dans la constitution, plus je songe aux paroles de Tacite, que dans ce temps-là Dieu songea moins àla prospérité.du peuple qu'à la vengeance (Hist.',i, 3), etjc nepuis assez m'étonner que la colère céleste ait été assez grande pour que Dieu se soit servi des lois, qui n'ont d'ordinaire d'autre but que la gloire, le salut et la sécurité du peuple tout entier, comme d'un instrument de vengeance et de châtiment général , à tel point qu'elles aient paru moins des lois accommodées au bien-être du peuple que des peines et des supplices infligés à la nation. Tous les dons en effet que les citoyens étaient obligés de faire aux Lévites et aux prêtres, la nécessité de racheter les premiers-nés, de payer un certain impôt par tête, le privilège exclusif pour les Lévites d'approcher des choses sacrées, tout cela accusait sans cesse le peuple et lui rappelait son impureté primitive et la réprobation dont il était l'objet. Les Lévites d'ailleurs l'accablaient sans cesse de mille reproches. Car il n'est pas douteux qu'au milieu de cette multitude de Lévites il ne se rencontrât un grand nombre de misérables théologiens, véritablement intolérables. Et de là chez le peuple l'habitude d'observer d'un œil ennemi les actions des Lévites , qui après tout étaient des hommes, et, comme il arrive, de les accuser tous du crime d'un seul. Par suite, de perpétuelles rumeurs. Ajoutez l'obligation de nourrir des hommes oisifs , odieux, et qui ne se rattachaient point au peuple par les Bens du sang, charge qui paraissait particulièrement pesante quand les vivres étaient chers. Les Lévites étant donc plongés dans l'oisiveté, les miracles éclatants ayant cessé, enfin les pontifes n'étant plus des hommes d'un choix sévère, faut-il s'étonner que l'esprit religieux d'un peuple irrité à la fois et avare ait commencé à se refroidir et à s'éloigner peu à peu d'un culte qui , bien
étaient remises sons la sauvegarde da pontife, qui les conservait dans le sanctuaire et les interprétait au peuple. Us étaient donc soumis comme leurs sujets à l'empire des lois; ils ne pouvaient les abroger, ni en instituer de nouvelles et leur conférer la mèxne autorité qu'aux anciennes. Et puis, le droit des Lévites défendait aux rois comme aux sujets, profanes qu'ils étaient, d'administrer les choses sacrées ; de plus, ils se .trouvaient avec toute leur puissance à la merci du caprice du premier homme qui se faisait reconnaître pour prophète, comme il est arrivé en plusieurs rencontras. On sait avec quelle liberté Shamuel donnait ses ordres à Saùl , et avec quelle facilité, pour tme seule faute, il transporta le pouvoir dans les mains de David. Les icts voyaient donc un autre pouvoir eontre-balaneer sans cesse leur autorité, «t n'avaient qu'une autorité précante. Pour surmonter ces obstacles , ils imaginèrent d'élevei d'autres temples aux dieux; car de cette façon ils n'étaiea pas obligés de consulter les Lévites, et de chercher de* hommes qui voulussent bien prophétiser en leur faveur av nom de Dieu , afin de les opposer aux vrais prophète*. Ma», malgré tous leurs efforts, ils n'obtinrent jamais l'objet de leurs vœux. En effet les prophètes, prêts à tout, attendaient le moment favorable, un nouveau règne, 'par exemple, toujours précaire, tant que subsiste le souvenir du précédent: alors ils suscitaient faeilemeit quelque roi revêtu de l'autorité divine, renommé par ses vertus, et qui venait revendiquer le droit divin, et s'emparer légitimement ou du pouvoir tout entier, ou d'une partie du pouvoir. Mais les prophètes n'obtenaient encore par ce moyen aucun résultat satisfaisant ; car s'ils chassaient de l'état un tyran, les causes de la tyrannie n'en subsistaient pas moins. Ils ne faisaient qu'acheter un nouveau tyran au prix de beaucoup de sang. Ainsi il n'y avait point de fin aux désordres et aux guerres civiles, les mêmes raisons subsistant toujours de violer le droit divin ; elles ne disparurent qu'avec l'État lui-même.
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Nous voyons par les considérations. précédentes comment la religion s'introduisit dans la constitution des Hébreux, et de quelle manière leur gouvernement eût po être éternel, si la juste colère de leur divin législateur n'y eût apporté aucune modification. Mais parce que les choses ne purent se passer ainsi , il dut périr. Nous n'avons parlé ici que du premier empirq; c'est que te second fut à peine une ombre du premier. Les Hébreux étaient alors soumis à la domination persane, et quand ils eurerft recouvré la liberté , les pontifes s'emparèrent (ta pouvoir exécutif et disposèrent d'une puissance absolue. De là chez les prêtres d'ambitieux efforts pour envahir à la fois le trône et le pontificat : voilà pourquoi nous n'avons pas dû insister sur le second empire. Quant au premier, avec les chances de durée que nous croyons qu'il avait selon sa primitive constitution, peut-il flre imité, doit-il être imité autant que cela est possible î c'est ce qui ressortira des considérations qui vont suivre, "bns voulons seulement, pour accomplir toute cette recherché, faire une remarque que nous avons déjà indiquée, savoir, qu'il est démontré par ce chapitre que le droit divin ou religieux est fondé sut un pacte, à défaut toque! il n'existe d'autre droit que le droit naturel, et î&e c'est pour ce motif que les Hébreux n'étaient tenus par la religion à aucun amour pour les autres nations, qui if avaient point pris part à ce pacte , en sorte que la charité n'était chez eux un devoir qu'entre concitoyens.