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De la Réforme de l'Entendement, tome III, page

premier nombre par le quatrième est égal au produit du troisième par le second ; mais ils ne voient point la proportionnalité adéquate des nombres donnés, ou, s'ils la voient, ils ne la voient point par la vertu de la proposition d'Euclide, mais bien par intuition et sans faire aucune opération.

Le plus haut degré de la connaissance consiste donc dans l'intuition immédiate d'une vérité évidente d'ellemême, dans ce coup d'œil instantané par lequel l'esprit, sans effort, sans obstacle, sans intermédiaire, saisit son objet, l'embrasse tout entier, et s'y repose en quelque sorte dans une lumière sans mélange et dans une parfaite sérénité.

Spinoza donne divers exemples de ce mode supérieur de la connaissance, et quelques-uns peuvent paraître mal choisis: « Nous savons, dit-il, d'une perception immédiate, que 21 et 3 font 5; qu'étant donnés les nombres 1 : 2 : : 3 : , le quatrième nombre proportionnel est 6 ; enfin, que deux lignes parallèles à une ;troisième sont parallèles entre elles. »

Il semble que cette dernière vérité peut se prouver par le raisonnement et a même besoin de l'être. Ce n'est donc pas une vérité immédiate. Et de là on pourrait conclure que Spinoza ne s'est point formé une idée parfaitement claire du procédé de l'intuition immédiate, et qu'à l'exemple de beaucoup d'autres profonds logiciens, il a confondu le raisonnement et la raison.

Mais il n'en est rien. Spinoza reconnaît deux degrés^ dans l'intuition immédiate, et cette distinction est aussi claire que juste et profonde. A son premier degré, la raison perçoit les objets, non pas encore en eux-mêmes, mais dans leur cause immédiate. Par exemple , en me

formant une idée claire et distincte d*un certain mode de rétendue, je le conçois dans sa cause immédiate, savoir, l'étendue infinie et divine. Il y a bien là une sorte de déduction, mais rapide comme Féclair, et si soudaine et si lumineuse qu'elle ressemble à une intuition. L'effet, sa cause, leur rapport, l'esprit saisit tout cela comme d'un seul trait.

Au second degré, qui est le comble et la perfection de la pensée, l'esprit atteint directement ce qui est, non plus dans sa cause, mais en soi. C'est ainsi que nous concevons la Substance, la Perfection, Dieu. Il n'y a ici aucun mouvement dans la pensée, aucun obstacle, aucun intermédiaire entre elle et son objet. L'immédiation est absolue. Le sujet et l'objet de la connaissance se touchent et s'identifient dans un acte indivisible.

Voilà le type, l'idéal de l'intuition immédiate. Le premier degré n'est qu'un échelon pour s'élever à celui-là, qui seul achève et accomplit la connaissance.

Après avoir décrit les différentes espèces de perceptions, Spinoza examine tour à tour leur valeur scientifique. L'expérience, sous sa double forme, ne peut fournir une connaissance philosophique ; car elle donne des images confuses, et le philosophe cherche des idées ; elle n'atteint que les accidents des choses, et la science néglige l'accidentpour s'attacher à l'essence. L'expérience est donc absolument proscrite , sans restriction et sans réserve, du domaine de la métaphysique *.

La connaissance du second genre est moins sévèrement traitée, parce qu'elle conduit à l'intuition immédiate. Toutefois, ce genre de perception n'est pas celui

1. De la Réforme de l'Entendement f tome III, pages 306^ 307. Voyez aussi Lettre à Simon de Vries, tome III, pag. 378.

32 IKTRODUCTION.

que le philosopha doîliiiieUre en usage. Le raisonnement donne, il est vrai, la certitude, maïs la certitude ne suffit pas au philosophe, il lui feut aussi la lumi^.

Ce mépris du' raisonnement pan^ au premier abord fort é<vange, et l'on ne peut concevoir que Spinoza» cet hfd)ile et puissant raisonneur, ait voulu interdire aux philosophes un instrument qu'il manie sans cesse et qui est^ entre ses mains d'une inépuisable fécondité.

Mais il îmt bim entendre sa pensée.

Spinoza distingue deux manières de raisonner: ou bien Ton enchahie le» unes aux autres une suite dépensées à l'aide de certains principes qu'on accepte sans les examiner et sans les comprendre, et c'est ce raisonnement aveugle que Spinoza exclut de la philosophie ; ou bien l'on part d'un principe clairement et immédiatement aperçu en lui-^méme, et de l'idée adéquate de ce principe on va à l'idée adéquate de ses effets, de ses conséquences, et voilà le raisonnement philosophique, où tout est intelligible et clair, où les images des sens et les croyances aveugles n'ont aucune place. Élevé à cette hauteur, le raisonnement se confond presque avec l'intuition immédiate ; il est le plus puissant tevieir de Pesprit humain; il n'y a au-dessus que Titttuition inteltectueHe dans son degré supérieur et unique de pureté et d'énergie, qm met foce à hce la pensée et son plus sublime objet, les unissant et, pour ainsi dire, lesuniâant l'un avec l'autre. La loi de la pensée philosophique, o'est donc de fonder la science sur des idées claires et distinctes, et de ne faire usage d'aucun autre procédé que de l'intuition imr médiate et du raisomiement appuyé sur elle. Or^ le premier objet de l'intuition immédiate, c'est l'Être parfait. Spinoza conclut donc finalement que : « la méthode par^

niTHODUGTIOir. tt

faite est celle qui enseigne à diriger l'esprit sous la loi de ridée de l'Être absolument parfait •,

Le reproche qui s'élève tout d* abord contre une telle méthode, c'est de fonder la philosophie sur des conceptions abstraites, de confondre de pures notions avec les essences réelles, en Un mot de réaliser des abstractions. Assurément, Spinoza mérite souvent ce reproche; mais il devient d'autant plus intéressant de constater qu'il était en garde contre le péril des abstractions réalisées ; et s'il y est souvait tombé, ce n'est point certain nement par ignorance.

Spinoza professe positivement cette doctrine, que les universaux n'ont qu'une réalité abstraite, et que tout ce qui est réel est individuel *. Il se moque de ceux qui attribuent une réalité indépendante et effective à ces êtres de raison , l'homme, le cheval, et il ajoute, ce qui est plus grave, la volonté*. La source la plus ordinaire de nos erreurs, dit-il, c'est que nous confondons les universaux avec les êtres singuliers et individuels, et de purs abstraits, des êtres de raison avec les choses réelles * Ne semble-t-il pas que Spinoza, ce grand réalisateur d'abstractions , prononce ici lui-même la condamnation de son système?

Mais essayons de nous rendre compte de ce point singulier de sa doctrine, un des plus graves et des plus délicats qui se puissent toucher.

Spinoza explique fort nettement l'origine et la formation de nos idées les plus générales, de ces termes qu'on

l,De la Réforme de VErUendement, tome Ht, page 312.

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