‹ Œuvres, trChapitre 157 sur 159 · A MONSIEUR ALBERT BURGH · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ALBERT BURGH

B. DE SPINOZA

Monsieur, Je ne pouvais croire ce qu'on me disait de vous; mais

i. Li^LXXIV* des Opp, potth.

t. Cet Albert Burgh, d*abord disciple de Spinoza, se coiiTertit durant ira voyage

après la lettre qoe vous m'éeriTes, il faut \Aen que je me rende, et je vois anjoard'hui non-seulement que vous êtes entré dans l'Église romaine, mais qu'elle a en voal nn très-xélé défenseur, et que Tons avez appris à son école à maudire vos adversaires et à vons déchaîner coo-* tre eux en mille violences. J'avais d'abord résolu de ne rien répondre à tout cela^ convaincu que le temps, mieux que la raison, vous ramènerait àvou8«mème et à vos amis; sans parler d'autres motifs que je me souviens que vous approuviez jadis, quand nous nous entretenions de l'af* faire de Stenon * (ce qui ne vous empêche pas de suivre maintenant ses traces)* Mais quelques amis, qui ont pa^ tagé les espérances que je fondais sur votre excellent naturel, m'ayant instamment prié de ne pas manquer en cette rencontre aux devoirs de l'amitié, et de songer k ce que vous avez été plus qu'à ce que vous êtes, ces raisons et d'autres semblables m'ont déterminé à vons écrire ce peu de mots, que je vous prie de lire d'an esprit calme.

Je ne perdrai pas mon temps à vous peindre, comme font d^ordinaire les adversaires de i'Égiise romaine, les vices des prêtres et des pontifes, afin de vous donner pouif eux des sentiments d'aversion : ces tableaux, inspirés le plus souvent par des passions mauvaises, sont plus faits pour irriter que pour instruire. J'accorderai même qu'il se rencontre dans l'Église romaine un plus grand nombre d'hommes de grande érudition et de mœurs irréprochables que dans aucune autre Église chrétienne : et cela est très-simple; car, les membres de cette Église ^tant plus nombreux, il doit s'y trouver un plus grand nombre d'hommes de tel ou tel genre de vie, quel qu'il soit. En tout cas, une chose que vous ne pouvez nier, à moins

quMl fit en Italie, et quitta la religion réformée pour devenir cathotique. Oaos le premier feu de son zèle, Texcellent jeune homme écrivit à Spinoza une longue lettre destinée à le convertir à ton tour. Nous ne donnons que la réponse de Spinoza.

f . On Mit que TiUustre anatomiste danois abjura la religion luthérienne ga \ 067 pour embnMev le catholicisme.

qu'avec la raison vous n'ayez aussi perdu la mémoire, c'est que dans toutes les Églises il y a un certain nombre de gens de bien qui honorent Dieu par la justice et parla diarité. Nous connaissons de ees sortes de gens parmi les luthériens; nous en connaissons parmi les réformés*, les mennonites, les enthousiastes; et pour n'en citer qu'un petit nombre, vous n'êtes pas sans savoir que vos propres aïeux, au temps du^duc d'Albe, souflfrirent pour leur religion des tourments de toute espèce avec une constance et une liberté d'âme admirables. Il faut donc bien que vous accordiez qu'une vie sainte n'est pas le privilège de l'Église romaine ; elle peut se rencontrer dans toutes les Églises. Et comme c'est par la sainteté de la vie que nous connaissons, pour parler avec l'apôtre Jean (Épltre I, chap. iv, vers. 13), que nous demeurons en Dieu et que Dieu demeure en nous, il s'ensuit que ce qui distingue l'Église romaine de toutes les autres est , entièrement superflu, et par conséquent est l'ouvrage de la seule superstition. Oui, je le répète avec Jean, c'est la justice et la charité qui sont le signe le plus certain^ le signe unique de la vraie foi catholique : la justice et la charité, voilà les véritables fruits du Saint-Esprit. Partout où elles se rencontrent, là est le Christ; et le Christ ne peut pas être là où elles ne sont plus, car l'Esprit du Christ peut seul nous donner l'amour de la justice et de la charité. Croyez, Monsieur, que si vous aviez pesé ces pensées au dedans de vous*môme, vous ne vous seriez point perdu et vous n'auriez point causé la peine la plus vive à vos parents, qui gémissent aujourd'hui sur votre sort.

Mais je reviens à votre lettre, où vous commencez par déplorer que je me laisse prendre aux séductions du prince des esprits rebelles. Sur quoi je vous prie de vous tranquilliser et de revenir à vous-même. Du temps que vous aviez l'esprit libre, vous adoriez, si je ne me trompe^ un Dieu infini par qui tout se fait et se conserve. Quel est donc cet ennemi de Dieu que rêve aujourd'hui votre

imagination, prince fantastique qui agit contre lavolcmté de Dien pour séduire et tromper la plupart des hommes (car les hommes de bien sont rares), artisan du mal é qui Dieu livre les hommes pour les tourmenter éternelletnent ? Mais comment voulez-vous que la justice £niM permette quQ le diable trompe impunément les hommes, et que les hommes soient punis pour avoir été les tristes victimes de ses séductions?^

Toutes ces énormités seraient tolérablés encore, si vous adoriez un Dieu infini et éternel. Mais non : votre Dieu, c'est celui que Ghastillon, à Tienen, donna impunément à manger à ses chevaux. Et c'est vous qui déplorez mon aveuglement I c'est vous qui ne voyez que chimères dans ma philosophie, dont vous ne savez pas le premier mot I Vous avez donc entièrement perdu le sens, bon jeune homme ? Et il faut que votre esprit ait été fasciné, puisque vous croyez maintenant que le DieusiEijprème et éternel devient la pâture de votre corps et séjourne dans vos entrailles.

Vous semblez pourtant vouloir user encore de votre raison, et vous me demandez comment fe saii que mapki' losophie est la meilleure entre celles qu'on a autrefois prO' fessées dans le monde, qu'on y professe encore, et quëm y professera un jour. C'est une question que je puis vous faire â mon tour et avec beaucoup plus de raison ; car je ne me flatte point d'avoir trouvé la meilleure philosophie, je sais seulement que je comprends la vraie. Vous m€ demanderez comment je sais cela. Je réponds que je le sais de la même façon que vous savez vous-même que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux drcHts. Et tout le monde reconnaîtra le droit que j'ai de répondre de la sorte, excepté les cerveaux malades qui rêvent de certains esprits immondes dont la fonction consiste à nous donner des idées fausses qui ressemblent tout à fait aux vraies. Ce sont là des visions, et le vrai est à soi-même sa propre marque et la marque du faux.

Hais vous, qui croyez avoir trouvé la meilleure des

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religions ou plutôt les meilleurs des hommes, et qui leur avez livré votre fû crédule, je vous demanderai à mon tour comment vous savez que ces hommes sont en effet les meilleurs entre tous ceux qui ont enseigné y qui enseignent et qm enseigneront f autres religions? Avez-vous examiné toutes ces religions, tant anciennes que nouvelles^ celles de nos contrées, celles de l'Inde^ enfin celles de l'univers ? Et alors même que vous les auriez examinées scrupuleusement^ qu est-ce qui vous assure que vous avez choisi la meilleure? Car, enfin, vous ne pouvez donner aucune raison de votre foi. Vous direz sans doute que vous vous reposez dans le témoignage intérieur de l'Esprit de Dieu, tandis que ceux qui ne pensent pas comme vous sont séduits et trompés par le prince des esprits rebelles. Mais tous ceux: qui ne sont pas de l'Église romaine diront de leur Église ce que vous dites de la vôtre, et ils auront tout autant de droit que vous.

Vous parlez du consentement unanime de tant de milliers d'hommes, de la succession non interrompue de l*ÉgUse. Mais tout cela, c'est le propre langage des pharisiens. Ils produisent, avec une confiance égale à celle des croyants de TÉglise romaine, des myriades de témoins qui n'ont pas une fermeté moins opiniâtre que les vôtres, et qui rapportent, comme s'ils les avaient vues, des choses qu'ils ont entendu dire. Ajoutez que les pharisiens font remonter leur origine jusqu'à Adam. Us vantent, eux aussi, avec une arrogance que l'Église romaine ne surpasse pas, la solidité immuable de leur Église qui s'est propagée jusqu'à ce jour, malgré lliostilité commune des chrétiens et des gentils. Plus que tous les autres, ils se défendent par leur antiquité : c'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs traditions. Eux seuls conserventla parole de Dieu, écrite et non écrite. Voilà ce qu'ils proclament d'une seule voix. Et en effet, personne ne peut nier que toutes les hérésies ne soient sorties de leur sein, et que les pharisiens ne soient restés fidèles à eux-mêmes pendant plusieurs milliers d'années, sans aucune contrainte et par

la seule force de la superstition. Je ne parle pas de leurs miracles : mille personnes^ et je les suppose bavardes, se fatigueraient à les raconter. Mais ce dont ils s'enor^eillissent de préférence, ce sont leurs martyrs. Ils en comptent plus que toute autre nation, et chaque jour augmente le nombre de ceux de leurs frères qui savent souffrir pour leur foi avec une fo^e d'àme singulière. Ici je ^ois moi-même témoin de leur sincérité : j'ai vu entre beaucoup d'autres un certain Juda, qu'ils nonmienUe Fidèle, qui, élevant la voix du sein des tlammes où on le croyait déjà consumé, entonna Thymne Tibiy Deus, animam meam offero^ et n'interrompit ce chant que pour rendre le dernier soupir.

Vous exaltez la discipline de l'ÉgUse romaine; j'avoue qu'elle est d'une profonde politique, et profitable à un grand nombre, et je dirais même que je n'en connais pas de mieux établie pour tromper le peuple et enchaîner Tesprit des hommes, s'il n'y avait l'Église mahométane, qui surpasse de beaucoup la romaine à cet égard.

Vous voyez. Monsieur, qu'au bout du compte, le seul de vos arguments qui soit pour les chrétiens, c'est le troisième, qui repose sur ce que des hommes sans lettres et de condition basse sont parvenus à convertir presque tout Tunivei's à la foi du Christ Mais remarquez que cette raison ne vaut pas seulement pour l'Église romaine; elle vaut pour toutes les ÉgUses qui reconnaissent Jésus-Christ

Je suppose maintenant que toutes vos raisons soient en faveur de la seule ËgUse romaine. Croyez-vous avoir pour cela démontré mathématiquement l'autorilé de cette Église? Certes, il s'en faut infiniment. Pourquoi voulez-vous donc que je croie que mes démonstrations m'ont été inspirées par le prince des esprits méchants, et non par Dieu? J'ajoute que votre lettre me fait voir clairement que si vous vous êtes donné corps et àme à l'Église romaine, ce n'est pas tant l'amour de Dieu qui vous y a porté que la crainte de l'enfer, ce principe unique de toute superstition. Hé quoi I poussex-vous l'hu-t

milité jusqu'à ne plus croire à vous-môme, pour ne croire qu'à d'autres hommes qui sont damnés, eux aussi, par un grand nombre de leurs semblables ? Est-il possible que vous me taxiez d'arrogance et de superbe, parce que j'use de la raison, parce que je me confie à cette vraie parole de Dieu qui se fait entendre dans notre âme et que rien ne peut corrompre ni altérer? Au nom du ciel, chassez loin de vous cette déplorable superstition, reconnaissez la raison que Dieu vous a donnée, et attachez-vous à elle, si vous ne voulez descendre au rang des brutes. Cessez d'appeler mystères d'absurdes erreurs, et de confondre, à la honte de votre raison, ce qui surpasse l'esprit de l'homme ou ne lui est pas connu encore avec des croyances dont l'absurdité se démontre, avec ces horribles secrets de l'Église romaine que vous jugez d'autant plus élevés au-dessus de l'intelligence qu'ils choquent plus ouvertement la droite raison.

Du reste, le principe fondamental du Traité théologico-politique ^ savoir, que l'Écriture ne doit être expliquée que par elle-même, ce principe, que vous proclamez faux si témérairement et sans en donner aucune raison, je ne l'ai pas posé comme une hypothèse; je l'ai établi sur une démonstration concluante et régulière; vous la trouverez au chapitre vu, où j'ai aussi réfuté les objections de m^s adversaires, et à la fin du chapitre xv. Je m'assure, monsieur, que si vous vous rendez attentif à ces passages, et si vous prenez la peine de méditer l'histoire de l'Église (que je vois que vous ignorez complètement), quand vous reconnaîtrez combien de faussetés les historiens ecclésiastiques nous débitent, et par quelle suite d'événements et d'artifices le pontife de Rome a mis la main, six cents ans après Jésus-Christ, sur le gouvernement de l'Église, je m'assure, dis-je, que vous viendrez à résipiscence. C'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur. Adieu.

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