‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 126 sur 448 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

De plus, comme celui-là souffrirait beaucoup qui serait couché tout ru sur des épines, de même l'âme qui s'abandonne à ses passions est extrêmement tourmentée; car ses passions la piquent comme dos épines. C'est ce que le prophète-roi dit en ces termes : Ils m'ont environné comme des abeilles, et ils se sont enflammés contre moi comme du feu dans des épines (Psal. CXVII, 12). Car le feu des chagrins et des tourments s'alîume dans les passions, et exciteduns l'âme des douleurs insupportables.

Ou bien, comme un laboureur qui désire ardemment une abondante oioisson, pique ses bœufs et les presse de labourer la terre, de même la concupiscence pique l'âme pour l'obliger à donner aux passions ce qu'elles demandent. Ceci paraît clairement dans l'extrême ardeur qu'eut autrefois Dalila de savoir où les forces de Samson résidaient. Elle le fatigua jusqu'à mourir par ses poursuites continuelles, tellement qu'il perdit cœur et succomba misérablement. L'âme tombe dans le même malheur, à force d'être pressée par les passions [Judic. XVI, 16).

Il est facile de conclure de là que plus la passion se porte violemment à son objet, plus elle tourmente l'âme, et que plus l'âme accorde à la passion, plus elle sent de peines ; de sorte que ses tourments croissent à proportion que les dérèglements de la passion se multiplient. Ainsi on voit dans l'âme, dès celte vie, la vérité de ces paroles de l'Apocalypse : Proportionnez son tourment et sa douleur à la grandeur de son orgueil et de ses délices [Apoc. XVIII). Et, comme celui-là est ordinairement maltraité, qui tombe entre les mains de ses ennemis, de même l'âme qui se laisse vaincre par les passions est fort affligée. Nous en avons une figure bien naturelle dans le malheur de Samson. Il avait au commencement des forces extraordinaires, et il exerçait avec une pleine autorité l'office de Juge sur les Israélites ; mais aussitôt que ses ennemis l'eurent réduit en leur pouvoir, ils le privèrent de ses forces; ils lui crevèrent les yeux; ils l'attachèrent à une meule de moulin pour moudre du blé; ils le tourmentèrent enfin de toutes les manières qu'ils voulurent. Le sort d'une âme que les passions ont vaincue n'est pas moins déplorable. Elles la dépouillent de ses forces; elles l'aveuglent, elles l'attachent à la concupiscence comme à un moulin ; elles l'affligent enfin selon la diversité et la violence de leurs emportements. Dieu a cependant de la compassion de ces misérables esclaves de leurs passions; et pour les retirer de cette captivité, il les invite à venir à lui comme à la source des véritables biens et des solides plaisirs de l'âme, et il leur dit ces paroles d'isaïe : Vous qui avez soif, venez puiser de l'eau; et vous qui n'avez point d'argent, hdtez-vous, aclutez,et mangez; venez, achetez du vin et du lait, quoique vous n'ayez ni argent, ni de quoi donner en échange. Pourquoi employez-vous voire argent et le fruit de votre travail à acheter des choses qui ne servent ni à vous donner du pain, ni à vous rassasier ? Ecoutez-moi donc, et prenez la bonne nourriture que je vous présente : c'est elle qui engraissera votre âme et qui la comblera de délices (Isa. LV, 1, 2). Repassons sur ces paroles pour les appliquer à notre sujet. Vous qui avez soif, c'est-à-dire, vous qui désirez ardemment de contenter vos passions. Vous qui n'avez point d'argent, ou qui n'avez pas la volonté assez ferme ni assez déterminée pour quitter les créatures et pour vous unir à Dieu seul. Achetés du vin et du lait, c'est-à-dire, achetez la paix et la douceur de l'Esprit divin. Sans argent et sans échange, ou bien, sans avoir autant de peine que vous en avez à satisfaire vos passions. Pourquoi donc employez-vous votre argent, ou votre volonté, et votre travail, ou le soin que vous prenez de rassa sier vos passions, à acheter ce qui ne sert pas à vous faire du pain, c'est-à-dire, à ne pas vous remplir de l'Esprit de Dieu? Si vous suiviez mes avis, votre âme s'engraisserait de la viande spirituelle que je lui donnerais, et elle serait alors comblée de plaisirs. Or, se nrocu-

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rer celte graisse n'est autre chose que se priver de tous les plaisirs dont les objets créés peuvent nous repatlre. Ils ne sont propres qu'à nous affliger ; au contraire, c'est l'Esprit de Dieu qui nous réjouit.

C'est pourquoi Notre-Seigneur nous exhorte à aller à lui lorsque nous sommes accablés de nos peines et du soin d'entretenir nos passions en leurs voluptés; et il nous promet de nous soulager et de remettre noire âme dans la pais, dont nos dérèglements que nous sentons, selon l'expression du prophète-roi, comme un poids immense, nous ont privés [Mutlh. XI, 28; Psal. XXXVII, 5).

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