‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 204 sur 448 · CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME

On parle des pensées que l'entendement reçoit des sentiments intérieurs, qui sont imprimés surnalurellement dans l'âme. On apporte leur cause, et on donne à l'âme le moyen de se gouverner en ces communications, de peur de détruire la voie de l'union divine.

Il me reste à traiter maintenant de la quatrième et dernière espèce des pensées qui passent dans l'entendement, et qui naissent des sentiments spirituels produits surnaturellement dans l'âme.

Il y a des sentiments de deux sortes ; les uns sont dans la volonté , les autres, quoiqu'ils aient leur siège dans la volonté, néanmoins, parce qu'ils sont très-véhéments, très-sublimes, très-profonds, très-secrets , ils ne semblent pas la toucher, mais ils se font dans l'âme. Les uns et les autres se forment de diverses manières. Les premiers sont trèsélcvés, lorsqu'ils viennent de Dieu; mais les derniers sont très-éminents et très-utiles ; l'âme cependant, ni celui qui a soin de son intérieur, ne peuvent comprendre leur origine et leur cause, ni connaître les bonnes œuvres, en considération desquelles Dieu fait à l'homme spirituel des grâces si précieuses. Ces sentiments ne dépendent pas de toutes sortes d'actions saiutes que l'âme peut faire, ni de ses méditations, quoique ces choses soient des dispositions pour les obtenir. Dieu les donne à qui il veut, et pour les raisons qu'il lui plaît. II se peut faire qu'une personne sera longtemps exercée en plusieurs bonnes œuvres, et qu'elle n'aura pas impétré de Dieu ces mouvements intérieurs ; une autre, au contraire, aura fait peu de bien, et sera comblée de ces dons. De là vient qu'il n'est pas nécessaire que l'âme s'applique actuellement aux choses spirituelles, quoique ce moyen soit le meilleur pour recevoir de Noire-Seigneur ces touches intérieures, où l'âme puise ces sentiments ; néanmoins elle ne songe souvent à rien moins qu'à les obtenir. Or, quelques-uns de ces moutements se font sentir distinctement et se dissipent en peu de temps; quelques autres sont moins distingués, mais ils durent davantage.

Ces sentiments, pris dans la signification que nous leur donnons ici, ne regardent pas l'entendement, mais la volonté; c'est pourquoi je n'en parlerai pas exprès, jusqu'à ce que je traite de la nuit obscure ou de la mortification, et des moyens de purifier la volonté de ses affections : ce que je ferai dans le troisième livre de cet ouvrage. Mais, parce qu'ils produisent dans l'entendement des connaissances distinctes et perceptibles, il est à propos, pour ce seul dessein, de dire ici quelque chose des mêmes connaissances.

Il faut donc savoir qu'il rejaillit de ces sentiments , soit qu'ils naissent des prompts mouvements que Dieu excite dans l'âme , soit qu'ils viennent de ses touches successives et durables, il rejaillit, dis ic, dans l'entendement, une certaine connaissance qui n'est autre chose qu'un goût qu'on a de Dieu. Ce goût est si sublime et si agréable à l'esprit, qu'il n'y a point de nom propre pour l'exprimer tel qu'il est et qu'on le sent.

Or ces connaissances nous viennent tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, et elles sont quelquefois moins, quelquefois plus élevées, selon la diversité des mouvements divins qui produisent les sentiments d'où ces différents goûts procèdent.

LA MONTÉE Dt MONT CAUMEL.

11 n'est pas besoin d'employer beaucoup de paroles pour éclaircir l'entendement, et pour lui apprendre avec quelle précaution il doit user de ces connaissances et de ces goûts, afin qu'il puisse aller par la foi à l'union de Dieu. Car, comme ees sentiments se produisent dans l'âme passivement sans qu'elle concoure à les recevoir, de même les connaissances qui naissent de ces sentiments sont reçues passivement dans l'esprit, sans qu'il opère de sa part pour les avoir.

C'est pourquoi , de peur d'empêcher le fruit qu'on recueille de ces sentiments, l'esprit ne doit faire aucun effort, mais il doit demeurer dans un état passif, et incliner la volonté à donner avec liberté et avec plaisir son consentement à ces communications surnaturelles ; parce qu'il détruirait , par son activité, ces connaissances , qui sont extrêmement délicates et faciles à perdre. Car ce sont des goûts surnaturels, savoureux, et agréables , que la capacité naturelle de l'entendement ne peut comprendre ni acquérir par aucune opération, puisqu'il ne peut faire autre chose que de les recevoir, lorsque Dieu l'en favorise. De plus, il ne doit point s'efforcer de les avoir, soit parce que, s'il s'excitait soi-même à agir, il pourrait produire d'autres connaissances que celles-ci , et ainsi il se tromperait soi-même, soit parce qu'il donnerait au démon l'occasion et le moyen de lui suggérer des connaissances fausses et erronées , en interposant les sentiments dont nous venons de parler, et en faisant opérer les sens. De sorte que l'âme doit persister alors dans l'abandonnement d'elle-même aux attraits divins, dans une profonde humilité et dans une disposition passive, afin d'être toujours prête à recevoir ce que Dieu voudra lui donner, à cause de son abaissement volontaire et de son désintéressement. Ainsi elle ne mettra point d'obstacle aux avantages qu'elle y trouvera pour arriver à l'union divine ; puisque toutes ces touches intérieures et surnaturelles tendent à l'union, qui se fait.passivement en l'âme.

La doctrine que nous avons expliquée en ce livre touchant l'abstraction totale de l'esprit, et la contemplation passive, où l'âme s'abandonne à Dieu, afin qu'il la conduise par l'oubli des choses créées et par le dépouillement des images matérielles, en l'occupant de la simple vne de la vérité suprême, et en y attachant son esprit ; cette doctrine, dis-je, se doit entendre non-seulement des acles de la parfaite contemplation, dont les discours et les considérations troublent le repos surnaturel de l'âme, lorsqu'elle s'y arrête, mais encore des moments où Noire-Seigneur donne à l'âme une simple, générale et amoureuse attention à Dieu, et où l'âme, aidée du discours de la grâce divine, s'est mise elle-même dans cette attention. Car il faut toujours avoir soin , en ce temps-là, de tenir l'esprit dans l'inaction, ne permettant point qu'aucunes images ni aucunes connaissances particulières y entrent , si ce n'est peut-être légèrement, en passant comme un éclair, et sans amour pour elles : ce qui lui est nécessaire pour s'enflammer davantage de l'amour divin, cl pour mieux goûter sa douceur. Hors de ce tempslà, l'âme dans tous ses exercices spirituels, dans tous ses actes et d.ins toutes ses œuvres, doit se servir de la mémoire et des méditations pour augmenter sa dévotion et l'utilité qu'elle en reçoit; mais surtout elle considérera la vie, la passion et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que ses actions et toute sa vie soient conformes à ce divin modèle. Nous achèverons ici le traité des pensées surnaturelles de l'entendement, en ce qui concerne sa conduite à l'union divine par la foi. Car il me semble que j'en ai parlé assez amplement pour donner à l'âme des règles de prudence et de précaution, dans tous les accidenls qui peuvent lui arriver en cette matière. Et quoique. Dieu puisse faire quelquefois dans l'âme des opérations différentes de celles que nous avons expliquées, et que je me persuade qu'elles pourront se rappor-

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