‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 177 sur 201 · AVIS XIV · texte numérisé non relu

AVIS XIV

Aimez davantage, et marchez avec beaucoup de précaution , car le chemin est étroit.

REMARQUES

L'histoire nous apprend que saillie Thérèse envoya du ciel les six avis qui suivent, » el leur excellence annonce suffisamment leur origine.

Celui-ci est mis à la lêle des autres à jusle litre, puisqu'il a pour objet le premier commandement du Décalogue : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ; mais il va plus loin encore. Il ne dit pas seulement : Aimez; il dit : Aimez davantage. Tous les hommes doivent aimer Dieu ; mais il est donné à peu de l'aimer toujours de plus en plus. Dieu fait celle grâce à ceux qu'il aime lui-même davantage.

Quand Dieu donna à l'homme ce premier commandement, il y joignit des circonstances infiniment remarquables. Il ne se contenta pas de dire : Tu aimeras ton Dieu, comme il en usa à l'égard des autres commandements :Tu ne mentiras point; Tu ne

G62 AVIS l,1: SAINTE THERESE.

commettras point d'adultère; Tu honoreras ton père et ta mère; mais il ajouta ces mois : D< tout ton cœur, de tout ton entendement, de toulestes forces, pour nous faire entendre que nous devons l'aimer par-dessus toutes choses.

Toutes Les aulres vertus ont leur temps et leur lieu, et il peut y avoir des cas où il n'est pas possible de les pratiquer ; niais il n'y a point de temps ni de lieu déterminés pour aimer Dieu. Comme il remplit tout par son immensité, il esl toujours très-aisé, très-doux, très-utile et très-nécessaire de l'aimer, en tous temps et eu tous lieux; et l'occupation d'aimer Dieu a cela de particulier, qu'au lieu de causer de l'ennui, elle procure à lame un plaisir toujours nouveau. C'est pourquoi sainte Thérèse nous exhorte à aimer davantage, à aimer toujours de plus en plus, à ne nous jamais lasser d'aimer un Pieu si bon qui nous a aimés jusqu'à mourir pour

nous.

Et je m'étonne qu'il y ait des gens dans le monde qui disent que ce commandement d'aimer Dieu ne renferme que la défense de l'offenser, et qu'il est implicitement renfermé dans les autres commandements, en sorte qu'en les observant, on observe aussi le premier. Car, suivant cette doctrine, nous n'aurions que neuf commandements de Dieu; le premier serait inutile.

Il yen a d'autres (et ceux-ci m'affligent encore davantage) qui prétendent que ce premier commandement n'oblige que dans des cas fort rares, et que l'on peut, sans pécher, passer un temps considérable de la vie sans aimer Dieu. C'est affaiblir et réduire à rien, dans l'exécution, le commandement sur lequel nous voyons que Dieu a insisté davantage.

Au reste, la Sainte ne recommande pas seulement d'aimer Dieu ; elle veut encore que l'on marche avec précaution, c'est-à-dire, que l'on joigne les bonnes œuvres à la charité : et en effet, ce sont deux choses inséparables. Les bonnes œuvres sont le huit de la charité; ctet par les œuvres que la charité se manifeste; où l'on ne voit point de bonnes œuvres, il y a lieu de craindre qu'il n'y ait point de charité ; et réciproquement les bonnes œuvres , quand elles iraient "jusqu'aux miracles, sont des œuvres mortes, sans la charité.

La Sainie molive son avis en ajoutant que le chemin est étroit. Ce sonl-là des paroles de vie, puisqu'elles ont élé proférées par celui qui est la vie , la voie et la vérité éternelles. 11 a dit lui-même : Arcta est viaquœducit ad »iiam(Matlb.7 v.lG). Le chemin qui conduit à la vie est étroit. Quelle illusion de penser que le chemin du ciel esl large et aisé, et qu'on peut y arriver en se livrant aux plaisirs, en aimant le monde, en s'abandounant à ses passions! Non, ce n'est pas là le chemin du ciel ; il est étroit, on n'y rencontre que pénitence, que larmes, que contrition, que mortifications des sens. Voilà le chemin où nous devons marcher avec courage, non pas seulement durant quelque temps de notre vie, mais jusqu'à la mort ; et ce qui pourrait d'abord paraître impraticable à notre faiblesse, l'amour le rendra facile.

Page 1