PAR BOSSUET
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TROIS ACTIONS DE LA CHARITE , L ESPÉRANCE , LES DESIRS ARDENS , LES SOUFFRANCES, PAR LESQUELLES SAINTE-THÉRÈSE, EN FI AMM ÉE DE I-'iMOUR DE DIEU, S'EFFORCE DE SXMR A LUI EN ROMPANT TOUS SES LIENS.
i Xostra aittem conversalio in cœlis est. « Notre société est dans les deux, Philipp. 111, 20. »
Dieu a lant d'amour pour les hommes, et sa nature est si libérale, qu'on peut dire qu'il semble qu'il se lasse quelque violence quand il retient pour un temps ses bienfaits, et qu'il les empoche de couler sur nous avec une entière profusion. C'est ce que vous pouvez aisément comprendre par le lexle que j'ai rapporté de l'incomparable docteur des gentils. Car encore qu'il ait plu au Pero céleste de ne recevoir se^ fidèles en son éternel sanctuaire qu'après qu'ils auront' fini celte vie, néanmoins il semble qu'il se repente de les avoir remis à un si long terme, puisque le grand Paul nous enseigne qu'il leur ouvre son paradis par avance : et comme s'il ne pouvait arrêter le cours de sa munificence infinie, il laisse quelquefois tomber sur leurs âmes tajil de lumières el lant de douceurs, el il les élève de telle sorte par la grâce de son Saint- Esprit, qu'étant encore dans ce corps mortel, ils peuvent dire avec l'Apôtre, que « leur demeure est au ciel, et leur société avec les anges : i Nostra autan comersalio in cœlis est.
C'est ce que j'espère vous faire paraître en la vie de sainte Thérèse; et c'est, madame, à ce grand spectacle que l'Eglise invite' votre majesté. Elle verra une créature qui a vécu sur la terre comme si elle eût été dans le ciel; et qui, étant compose matière, ne s'est guère moins appliquée à Dieu que ces pures intelligences qui brillent toujours devant lui par la lumière d'une charité éternelle, et chaulent perpétuellement ses louanges. Mais avant que de traiter de si grands secrets, allons tous enscmb'c puiser des lumières dans la source de la vérité ; prions la sainle Vierge de nous
DE SAINTE-THÊKËSE. G6 1
y conduire ; ci pour apprendre à louer un ange terrestre, joignons nous avec un nnge du ciel. Ave.
Vous avez écoulé, mes frères, i e que nous a dit le divin Apôtre, qn encore que nous vivions, sur la terre, dans la compagnie des homn es mon il ne lai
pas d'êl'-e véritable que < notre demeure est au ci '1 . > et notre société avec les anges : Nostra autem conversalio in 1 1 fis es/. C'est une vérité importante, pleine île consolation pour ions les fidèles; et connue je nie propose aujourd'hui de vous en montrer la pratique dans la vie admirable de sainte Thérèse , je lâcherai , avant toutes choses, de rechercher jusqu'au principe cette excellente doctrine. Et pour cela, je vous prie d'entendre qu'encore que l'Eglise qui règne au ciel cl celle qui gémit sur la terre semblent être cniièremenl séparées, il y a néanmoins un lien sacré par lequel elles sont unies. Ce lien, messieurs, e'esi la charité, qui se trouve dans ce lieu d'exil aussi bien que dans la céleste pairie, qui réjouit les saints qui triomphent, et anime ceux qui combattent; qui, se répandant du ciel en la terre, et des anges sur les mor tels, fait que la terre devient un ciel, et que les hommes deviennent des anges.
Car, ô sainte Jérusalem , heureuse Eglise des premiers nés , dont les noms sont écrits au ciel, quoique l'Eglise voire chère sœur, qui vit et qui combat sur la terre , n'ose pas se comparer à vous, elle ne laisse pas d'assurer qu'un saint amour vous unit ensemble. 11 est vrai qu'elle cherche, et que vous possédez; qu'elle travaille, et (pie vous vous reposez; qu'elle espère et que vous jouissez. Mais parmi tant de- différences, par lesquelles vous êtes si fort éloignées, il y a du moins ceci de commun, que ce qu'aiment les esprits bienheureux, c'est ce qu'aiment aussi les hommes mortels. Jésus est leur vie, Jésus est la notre ; et, parmi leurs chants d'allégresse et nos tristes gémissements, on entend résonner partout ces paroles du sacre Psalmiste : Mihi autem ridluerere Deo bonum est : « Mon bien est de m'unir à Dieu. > C'est ce que disent les saints dans le ciel, c'est ce que les fidèles répondent en terre : si bien que, s'unissant saintement avec ces esprits immortels par cet admirable cantique que l'amour de Dieu leur inspire, ils se mêlent, dès celte vie, à la troupe des bienheureux, et ils peuvent dire avec l'Apôtre : « Noire conversation est dans les cicux : » Nostra conversalio in caiis est. Telle est la force de la charité, qu'elle fait que le saint Apôtre ne craint pas de nous établir dans le paradis, même durant ce pèlerinage, et ose bien placer des mortels dans le séjour d'immortalité. Car il faut ici remarquer une merveilleuse doctrine, qui fera le sujetde tout ce discours: c'est, mes frères, que ecl Esprit- Saint, qui est l'auteur de la charité, qui la fait descendre du ciel en la terre, a voulu, aussi lui donner des ailes pour retourner au lieu de son origine.
En effet, il est véritable, le mouvement de la charité, c'est de tendre toujours aux choses célestes : ni le poids de ce corps mortel , ni les liens de la chair et du sang ne sont pas capables de la retenir ; elle a trop de moyens de s'en détacher et de s'élever au-dessus. Elle a premièrement l'espérance; elle a secondement des désirs ardents; elle a troisièmement l'amour des soulfrances. « Mais qui pourra entendre ces choses? » Quis sapiens et inlelligel hœc? (Osc;e M, 10.) Qui pourra comprendre ces trois mouvements par lesquels une âme enflammée et touchée de l'amour de Dieu se détache de ce corps de mort? Elle se voit au milieu des biens périssables, mais elle passe bientôt au-dessus par la force de son espérance : « espérance si ferme et si vigoureuse, « qu'elle s'avance, dit S. Paul, au-dedans du voile : » Spem incedentem usque ad inleriora velaminis (Uebr.G, 19). C'est-à-dire, qu'elle perce les cieux pour pénétrer jusqu'au sanctuaire, où < Jésus, «otre avant-coureur, est entré pour nous : > Prœcursor pro nobis inlroivil Jésus (Ibid. 2n).
Voyez, mes frères, le \ol ck> cette âme que l'amour de Dieu a blessée : elle est déjà au ciel par son espérance; mais hélas! elle n'y est pas encore en effet; les liens de ce corps l'arrêtent. C'est alors que la charité lui inspire des désirs pressants, par lesquels elle s'efforce de rompre ses chaînes, en disant avec saint Paul : Cupio clissolii, et esse cum Christo (Phil. 1, 25). « Ah! que ne suis-jé bientôt délivrée, afin d'être avec Jésus-Christ ! > Ce n'est pas assez des désirs, cl la charité qui les pousse, étant irritée contre celle chair qui la lient si long-temps captive, semble la vouloir détruire ellemême par un généreux amour des souffrances. C'est par ces trois divins mouvements que Thérèse s'élève au-dessus du inonde. Ils sont grands, ils sont relevés; et peutêtre auriez-vous peine de les retenir, ou d'en bien comprendre la connexion, si je ne le répétais encore une fois en les appliquant à noire Sainte. Enflammée de l'amour de Dieu , elle le cherche par son espérance ; c'est le premier pas qu'elle fait : que si l'espérance est trop lenle, elle y court, elle s'y élance par îles désirs ardents et impétueux ; tel est son second mouvement : cl enfin son dernier effort, c'est que les désirs ne suffisant pas pour briser les liens de sa chair mortelle, elle lui livre une sainte guerre; elle lâche, ce semble, de s'en décharger par de longées mortifications et par