‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 2 sur 201 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sur ces paroles de l'épouse dans le Cantique des cantiques : Que le

Seigneur me baise d'un baiser de sa bouche.

Du respect que l'on doit avoir pour ce qui ne nnus paratt pas intelligible dansl'Écriltire sainte. Ce qui a porté la Sainte à prendre la liberté d'expliquer ces paroles du ('.antique des cantiques. De quelle sorte se doivent entendre ces mots de baiser et de bouche.

du respect que l'on doit avoir pour ce qui est obscur dans l'écriture sainte.

En lisant attentivement ces paroles , j'ai remarqué qu'il semble que l'âme , après avoir parlé en tierce personne, lorsqu'elle dit : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche, adresse la parole à une autre en ajoutant: Le lait qui coule de vos mamelles est plus délicieux que le vin. J'avoue n'en comprendre pas la raison, et j'en suis bien aise, parce que nous devons avoir beaucoup plus de respect pour les paroles qui surpassent notre intelligence, que pour celles que nos faibles esprits sont incapables de concevoir. C'est pourquoi, mes filles, lorsqu'on lisant ou entendant des prédications, ou méditant les mystères de notre sainte foi, il y aura des choses qui vous paraîtront obscures, je vous recommande extrêmement de ne vous point gêner pour en chercher l'explication. Cela n'appartient pas à des femmes, ni même à la plupart des hommes.

Que s'il plaît à Notre-Seigneur de vous en donner l'intelligence, il le fera sans que vous ayez besoin de prendre pour ce sujet aucune peine ; ce que je ne dis que pour les femmes et pour les hommes qui ne sont pas obligés à soutenir la vérité par leur doctrine. Quant à ceux que Dieu y engage, ils doivent sans doute y travailler de tout leur pouvoir, et ce travail ne leur saurait être que fort utile. Mais pour ce qui est de nous, nous n'avons, sans nous mettre en peine du reste, qu'à recevoir avec simplicité ce qu'il plaît à Dieu de nous donner, et nous réjouir de ce que sa sagesse n'ayant point de bornes, une seule de ses paroles contient tant de mystères, qu'il n'est pas étrange que nous soyons incapa- S. tu. u. 1

blés de les comprendre. Car, sans parler du latin, du grec et de i'hcbrou. à quoi il n'y a pas sujet de s'étonner que nous n'entendions rien, combien se reneontre-t-il d'endroits dans les psaumes qui ne nous paraissent pas moins obscurs dans l'espagnol que dans le latin? Gardezvous donc bien, mes ûlles, je le répète encore, de vous en tourmenter inutilement. Ce qui ne va point au delà de notre capacité, suffit pour des personnes de notre sexe. Dieu ne nous en demandera pas davantage, et il ne laissera pas de nous favoriser de ses grâces.

Ainsi lorsqu'il lui plaira de nous découvrir ces sens, nous n'y trouverons point de difficulté. Et s'il ne veut pas lever le voile qui nous les couvre, humilions-nous et réjouissons-nous, comme je l'ai dit, de ce que le maître que nous servons est si grand et si admirable, que ces paroles, quoique écrites en notre langue, ne nous sont pas intelligibles.

Notre faiblesse est telle qu'il vous semblera peut-ê!re, mes sœurs, que les paroles de ce cantique auraient pu être plus claires ; et je ne m'en étonne pas, ayant même entendu dire à quelques personnes qu'elles appréhendaient de les lire. « Que notre misère, mon Dieu, est déplora- « ble ! car n'est-ce pas ressembler à ces bètes venimeuses qui conver- « tissent en poison tout ce qu'elles mangent, que de juger selon notre « peu d'amour pour vous, de ces faveurs dont vous nous obligez, pour « nous apprendre, par l'avantage que nous tirons de vous aimer, qu'il « n'y a rien que nous ne devions faire pour nous rendre dignes de jouir « du bonheur de votre compagnie, et répondre, par l'ardeur de notre « amour, à celui que vous nous portez ? Hélas ! Seigneur, que nous pro- « filons peu de tant de bien que vous nous faites ? Il n'y a point de « moyens que vous n'employiez pour témoigner votre amour, et nous « le reconnaissons si mal, que nos pensées continuent toujours de se « tourner vers la terre, au lieu de les portera admirer les grands mys-' o tères qu'enferme ce langage du Saint— Esprit. »

Car qui devrait être plus capable de nous enflammer de l'amour de Dieu, que de penser que ce n'est pas sans sujet qu'il nous parle de la , sorte? Mais l'aveuglement des hommes est si grand, que j'ai vu avec ctonnement qu'un religieux ayant fait un sermon admirable sur le sujet des faveurs que Dieu fait à l'âme comme à son épouse, et qui n'était 'fondé que sur les paroles de ce cantique, il excita la risée de son auditoire , à cause qu'il y parlait d'amour, comme s'il eût pu n'en point parler.

Mais je connais, au contraire, des personnes qui ont tiré tant d'avantage de ces saints discours, qu'ils les ont délivrées de leurs craintes, et portées à rendre des actions infinies de grâces à Dieu d'avoir bien voulu, par un remède si salutaire aux âmes qui l'aiment avec ardeur, leur faire connaître qu'il s'humilie pour elles jusqu'à les considérer comme ses épouses, sans quoi elles ne pourraient cesser de craindre. Et j'en sais une entre autres qui, ayant passé plusieurs années dans ces appréhensions, ne se put rassurer que par certaines paroles de ce cantique,

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