‹ ŒuvresChapitre 6 sur 30 · ÉPODE · texte numérisé non relu

ÉPODE

Or, dans les profondeurs secrètes Pour le nourrisson immortel ,

^-P 56 Và^

Les Dactyles et les Curetés Vont , cherchant la moelle et le miel ; D'espoir et d'effroi toot ensemble, Autour d'eux, la nature tremble^ L'onde écnme , l'air est en feu ; Mais sur la terre épouvantée , Souriant au lait d'Amaltée , Grandit l'enfant qui sera dieu !

HERHIA.

3POSMK.

Un jour, obéissant à ces charmes austères Qu'exercent les hauts lieux sur les cœurs solitaires. Il voulut respirer la neige des sommets D'une chaste blancheur revêtus à jamais.

Sur ces trépieds, où Diea descend dans la lumière , Où les forêts, à Thomme unissant leur prière , Exhalent leurs senteurs et leurs bruits vers le ciel , Il i^'enivra longtemps du souffle universel Enfin, désaltéré des divines baleines, Un plus tiède borizon l'attire vers les plaines; Car, poète, il n'a vu qu*en ses rêves encor Au pays du soleil mûrir les pommes d*or.

Après les régions de la neige éternelle , Des rocs tumultueux d'où le glacier ruisselle La mousse et le licben sillonnent les flancs grjs ; Puis les rhododendrons rougissent tout fleuris Et, toujours s'abaissant, les cimes écagées De diverses forêts par zones sont chargées ;

Les mélèzes d'abord , les sapios , et des prés L'émail couTrant déjà des flancs plus tempérés , Et les hêtres touffus » les bouleaux , et les chênes Annonçant la douceur des collines prochaines ; Sous leur ombre il marcha jusqu'au premier gradin D'où l'œil saisit la plaine et son riant jardin , Et l'extrême horizon du lac aux bords fertiles « Dont le myrte et l'orange ont embaumé les tles«

Offrant à la fatigue un asile attiédi , Là s'ouvrait une grotte au soleil de midi ; D'un bois entremêlé de taillis, de clairière , • De longs vergers en fleurs blanchissaient la lisière. Les coteaux sinueux qui portent les raisins , Et les plants d'oliviers, de là semblaient voisins ,

Et pourtant des sapins la tête haute et sonlbre Versait tout près encor la froideur de son ombre.

Amoureux des jardins et des bois tour à tour, Dans la grotte paisible il se fit un séjour* La brise et le soleil , par une large entrée, Des parfums et des voix de toute la contrée Lui portaient le tribut Un charmant arbrisseau Déployé sur le bord de la voûte en berceau , Sous un treillis de fleurs et de feuilles pendantes 4 Arrêtait de midi les flammes trop ardentes.

L'arbre mystérieux, -- il ignora son nom , — Entre la vie et l'être admirable chaînon , S'ébranlait de lui-même et par sa propre force, Gomme sMl enfermait un dieu sous son écorce ;

Sans attendre aucun souffle il murmurait des sons. Ses fleurs dans leurs parfums répandaient des chansons ^ Des soupirs presque humains , une plainte si douce , Que sur le seuil de Tantre , et couché sur la mousse , Souvent, de ces beaux lieux le nouvel habitant Oubliait tout un jour de vivre en Técoutant.

Ainsi, sans les compter, il laissait fuir les heures ,- Dans ce désert, où Dieu lui donna ses meilleures;. Des sommets aux vallons, quand , ks d*avoii' erré ^ Chaque soir, dans la grotte il s'était retiré , Un fertile sommeil , inconnu dans les villes , Sans les appesantir fermait ses yeux tranquilles } Par la porte d'ivoire un songe , hôte charmant Près de lui descendu , l'enivrait mollement ^

Et dans toates ses nuits, d^ane image pareille » A sa vue, à son cœur, répétait la merveille*

II voyait dans la grotte « au coin le plus obscur, Une lueur mêlée et d'argent et d'azur.

Comme un reflet du lac lorsque la lune y brille. Jaillir des blancs contours d'un corps déjeune fille ; Puis à la voûte , aux murs, sur les cristaux sculptés , L'auréole agrandie allumait des clartés.

Un arbuste semblable à la plante inconnue , £t d'où sort comme un fruit la vierge demi-nue , A sa chaste ceinture attache un vêtement De rameaux et de fleurs noués confusément; De ses seins non voilés la neige ferme et pure S'élève et resplendit dans la sombre verdure ;

Sor sa hanche ondaleuse un de ses bras descend ;

Une urne d*où les eaux coulent eu gémissant

A l'autre sert d*appui; tout est repos en elle ;

Un immobile éclair enflamme sa prunelle ;

Le silence divin sur ses lèvres sourit;

A peine si la vie autrement s'y trahit ,

Tant son souffle est subtil, et dans son cœur paisible

Glisse sans soulever un mouvement visible.

Son âme cependant déborde, et par ses yeux

Sa parole jaillit en ruisseaux radieux ,

Et sur rheqreux songeur s'épanchant tout entière ,

D'un rayon prolongé va toucher sa paupière.

Lui , sent par tout son être , ébloui , palpitant ,

Ce regard de déesse et d^amante pourtant.

Qui , dans sa fixité lumineuse et limpide ,

D'un baiser continu lui verse le fluide.

Ainsi, jusqa'aa matin , dans Textase bercé,

Sous un astre amoureux ii dormait caressé.

Illuminant son cœur d'une clarté suprême ,

La vierge aux yeux perçants le contemplait de même ,

L'urne et les rameaux verts chantaient divinement ;

Et c'était chaque nuit égal enivrement !

Or, dans la grotte, aprèsquelques jours, son vieux maître.

Un homme au large front , des bois auguste prêtre,

j Descendant des hauts lieux , rentra ; car, tous les ans ,

Sa main savante et douce aux mortels languissants , j

Dans le désert , aax pieds des neiges vii^inales , Cueillait, sous l'oeil de Dieu , les fleurs médicinales.

Confiant pour cet bote , et pieux comme un fils , Le jeune homme eut bientôt dit son nom , son pays. Son invincible amour des monts , des forêts sombres , Les désirs infinis qui pleuvent de leurs ombres, Ses courses, son sommeil dans la grotte abrité. Et le rêve charmant qui Tavait visité.

Et le sage Taima ; dans les âmes brûlantes Il savait lire , ainsi que dans le sein des plantes ; Il comprit cet eofant au désert envoyé Pour y lire de Dieu le livre déployé.

Un soir, assis tous deox , sons les roches voûtées , Ayant pour frais tafus les mousses Teloutées, Tandis que sur le lac la brume s'épaissit , Il prépara son cœur et lui fit ce récit :

C'est do soleil de mai qu'Hermia nous est née ; Sa mère , aa bout des prés par les fleurs entraînée , Sous les rameaux en sève et les nids palpitants, Avait tout le matin respiré le printemps.

^#f 68 Và^

Au bord du lac assise , appuyée an vieux saule

Dont les feuilles d'argent pleurent sur son épaule ,

 ses pieds les iris, les joncs peuplés d'oiseaux ,

Les cygnes amoureux jouant dans les roseaux ;

Ses yeux plongent au loin sur Teau bleue et vermeille

Gonmie une large rose où va boire une abeille ,

Et sa bouche entr'ouverte aspire le baiser

D*un rayon de soleil qui vient de s*y poser.

Là , seule et devant Dieu , sans assistance humaine ,

Ainsi que Tépi mûr laisse tomber sa graine.

Comme Técorce ouvrant un passage au bourgeon

Le calice à la fleur , le nuage au rayon ,

Comme si dans les airs dont Tesprit la pénètre

Son sein eût recueilli le germe de votre être ,

Sans craindre de mourir, sans plainte et sans douleur ,

Elle vous mit au monde , Hermia , sur les fleurs !

On se rappelle eticor ce jour dans nos contrées , Tant le soleil fut beau , tant les forêts sacrées, Et l'onde étincelante , et les plaines en feu , Semblèrent s'éveiller plus près de l'œil de Dieu ! Tout le ciel était pur des vapeurs de la terre , Comme un front virginal que nul souci n'altère ; Les rêves infinis pouvaient prendre l'essor Sans qu'un nuage heurtât, là-haut, leurs ailes d'or. De cette matinée on cite des prodiges :

Mille boutons éclos tout-à-coup sur leurs tiges , Les serpents disparus dans leurs antres obscurs , Et Dieu paralysant tous les êtres impurs , Et d'invisibles voix sous l'ombrage entendues , Et des gouttes de miel aux feuilles suspendues.

Dans la vigne et les prés, sar les bruns travailleurs Il tomba de chaque arbre une ne^;e de fleurs ; De gais oiseaux volant au bord des toits champêtres Posèrent des rameaux sur toutes les.fenêtres. L*air entrait comme un baume au cœur des a£Bigés , Les outib du labeur paraissaient plus légers. Chacun se sentait pur de ses haines passées , Une heure enfin coula sans mauvaises pensées.

Sur le sein maternel , enfant joyeux et fort ,

A la vie Hermia souriait dès Tabord ;

Les oiseaux lui parlaient , les plantes inclinées

La touchaient doucement comme des sceurs aînées ,

Et prompt comme ses yeux à s'ouvrir au soleil ,

Son cœur semblait comprendre et bénir ce réveiL

Or, les jours de présents sont prodigues pour elle ; Chacun vient apporter une grâce nouvelle, Et tourne avec amour autour de son berceau , Offrant pour la parer ce qu'il a de plus beau : L'un verse à ses cheveux tout For des moissons blondes Et donne à son regard Tazar profond des ondes ; L'autre pour la pensée et les rêves naissants Desône de son front les contours grandissants , Des vertus en son cœur sème avec soin les germes ; L'autre sur le gazon soutient ses pieds plus fermes ; Elle courut bientôt comme un jeune chevreuil. La nature, inquiète et la suivant de l'œil.

Lui cachant les douleurs d'où plus tard naît le doute, Rien qu'en leçons d'amour abondait sur sa route,

^gf 72 ^^

Et l'enfant, par chaque être au bonheur invité , Respirait de partout la vie et la beauté.

Mais , comme les saiHOs qui tivent sur les eime» Nourris de la rosée et des neiges sublimes, £t ces herbes sans nom , et ces fleurs du haut lien ^ Et CCS jardins jamais arrosés que par Dieu , Son cœur, ayant racine au sein de la nature , Refusait drs mortels la savante culture « Et le langage humain à sa bouche inconnu Jusqu'à son âme encor n'étak pas parvenu.' Elle comprenait bien tout ce que peuvent dire L'accent qui vient du cceur, les soupir», le sourire; Ses lèvres des oiseaux recevant les leçons , Répétaient des accords appris de leurs chansons;

Sa voix se répandait en tles murmures vagues Comme les bruits touffus des feuilles et des vagues; Il semblait que ces sons , de nous tous incompris , Autour d'elle évoquaient d'invisibles esprits. Les hommes exceptés, sans avoir eu de maître, Elle savait parler dans sa langue à chaque être< £t sa mère pleurait de n'avoir pas encor D'un seul mot prononcé recueilli le trésor :

Car des lèvres d'un fils la syllabe première Coule coDune le miel dans le cœur d'une mère. Or, celle d'Hermia bien des jours attendit La douceur de son nom par son enfant redit; Déjà grande et pensive , aux .travaux de famille Les parents avaient su plier la jeune fille, Avant qu'à son murmure un mot se fût mêlé ; Elle chanta longtemps avant d'avoir parlé.

Trompant de toas les siens la tendre vigilance , Gomme un jeune chevreau loin du troupeau s'élance. Vers les taillis lointains, dès qu'elle put courir. Du chaume paternel elle cherchait à fuir.

Nul n'aurait deviné sur ce tendre visage L'amitié du désert si ûère et si sauvage; £n vain d'autres amours dans son âme ont lutté. Le charme des forêts l'a toujours emporté.

Lorsqu'après tout un jour passé dans les bois , seule , Le retour lui montrait et la mère et l'aïeule Encor pâles d'effroi pour l'enfant hasardeux , Au lieu de la gronder pleurant toutes les deux ,

Elle pleurait aussi , puis toute la soirée Rendait de ses baisers la famille enivrée , Mais , comme une eau mobile échappe de la main , Au bois dès son lever fuyait le lendemain.

Là, sans s*inquiéter des soins qui nous poursuivent, Robuste , elle vivait comme les oiseaux vivent ; Ainsi qu'eux vagabonde, et trouvant sous ses pas Mille fruits abondants tout prêts pour ses repas , La fraise , et la framboise, et la faîne , et Tairelle , La mûre, etTaveline, encor plus doux pour elle Que les fruits les plus beaux mûris dans nos vergers ; Et parfois la noix fraîche et le pain des bergers, Et le miel s*écoulant des chênes par les fentes , Et des troupeaux hardis qui broutent sur les pentes Le lait tiède et chargé de ce parfum vital Que donne la montagne à chaque végétal.

La chèvre aux bonds joyeux et les lentes génisses. Et les blanches brebis s'offraient pour ses nourrices ; Les chiens fauves léchaient ses mains, et les taureaux Flairaient ses cheveux blonds de leurs sombres naseaux. Les libres habitants des nids et des tanières Autour d'elle marchaient en troupes familières; Son seul regard calmait les faibles effrayés , Et les instincts cruels s'endormaient à ses pies. Elle semblait ainsi , mêlée à la nature , Commander par l'amour à toute créature.

Tels, unis à Dieu même et du mal ignorants , La terre auii^ anciens jours vit nos premiers parents.

Caché dans le feuillage et muet de surprise , plus d'un pâtre aperçut la jeune fille , assise

Au milieu de sa cour étrange et du concert

Que forme à ses genoux le peuple du désert

Sur la pente où des bois un pré suit les lisières

Les arbres sont épars dans les grandes fougères;

Un chêne aux pieds noueux de mousse tapissés

Offre à Tenfant son dais et son trône dressés

Sur les rebords touffus d*une nappe d*eau sombra

Que la forêt protège et nourrit de son ombre.

Là, dans les hauts gazons fleuris et fourmillants ,

Se croisent par milliers les insectes brillants.

Près des lis argentés rougit la digitale ,

Le large nénuphar sur les cressons s'étale.

Pendus en noire grappe aux bras d'un frêne clair.

Des essaims bourdonnants s*éparpillent dans Tair;

Sur chaque arbre, pinsons, mésanges et linottes,

Bouvreuils , à plein gosier font gazouiller leurs notes.

Les chamois défiants , hôtes des grands rochers , Pour Hermia venus à ses pieds sont couchés ; L'aigle , planant là-haut , a jeté sur sa robe Une fleur des sommets que lui seul y dérobe ; Sur rherbe , à ses côtés, le daim et le chevreuil Dorment las de bondir ; le joyeux écureuil Autour de son cou glisse , et court sur ses épaules ; Les oiseaux envolés des buissons et des saules Vont jusque dans sa main becqueter par instants De sorbe et d'alizier quelques grains éclatants. La vie ainsi près d'elle abonde , et la nature Lui sourit par les yeux de chaque créature ; Car rinvisible mère , en son sein triomphant , Berçait avec orgueil son plus divin enfant.

Cet exil dans les bols , ces ébats sur les cimes ,

Dans les prés suspendus au bord des verts abîmes ,

Avec les jeunes faons les luttes et les jeux ,

Des mutuels instincts cet accord merveilleux ,

Le babil des oiseaux et ses propres réponses,

Les nids faits, sous ses yeux, dans les blés ou les ronces ,

Les sources et les fleurs devinant ses désirs ,

C'étaient là d*Hermia l'enfance et ses plaisirs.

Pour les bois , de ses sœurs elle fuyait les rondes , Et ces groupes joyeux de jeunes têtes blondes Qui se roulent dans l'herbe, au pied des grands noyers, Et de leurs cris , le soir, égayent les foyers ; Préférant pour amis , dans son humeur sauvage , Les hôtes du désert aux enfants du village ;

De l'arracher une heure à sa chère forêt Les baisers de sa mère eurent seuls le secret.

Pour être ainsi rebelle aux amitiés humaines , £t régner dans les bois comme en ses vrais domaine^ , Dans le sein d'une femme avant d*être enfermé, De quels esprits divins le sien fut-il formé ? S'était-ii exhalé du soui&e des fontaines ?

Avait-il voyagé dans les eaux souterraines , Dans les grottes en prisme amassé les cristaux, Condensé les vapeurs des liquides métaux ?

Sous récorce , avait-il circulé dans la sève Que la lune à son gré fait descendre ou soulève , £t connu le bonheur des bourgeons entr'ouverts , Et réveil du printemps , et dans les noirs hivers

Ces rêves dont la terre , en ses Teioes plus lentes , Dans un tiède sommeil berce Tâme des plantes? Fleur offrant son calice à la soif de Tété , Sons un rayon avide avait-il palpité ?

En poussière enlevée à Tor des étamines , Les zéphyrs l'avaient-^ils semé sur les collines, Avec ces frais baisers que les lis amoureux , Sous leur voile d'argent, se prodiguent entre eux?

Av^nt ces blonds cheveux , ces bras roses et frêles, Aviez-vous , Hermia , des plumes et des ailes? Aviez-Yous fait des nids , et siiBé des chansons , Et joué , sous la feuille , avec les gais pinsons 7 Vous habitiez , sans doute , en ces forêts plus chaudes , Où le soleil revêt les oiseaux d*éraeraudes ,

Où les arbres géants sont constamment fleuris

De papillons nacrés et de verts colibris ,

Et sur leurs troncs vêtus d'un réseau de lianes ,

Ont , la nuit , des colliers d'insectes diaphanes ?

Peut-être qu'en mourant , sur un lac argenté ,

Vous étiez un beau cygne , et vous avez chanté ?

Ou plutôt, tour à tour source, oiseau , chêne et rose,

Vous avez recueilli l'esprit de toute chose,

Et des êtres divers traversés jusqu'à nous ,

Gardé ce qu'en chacun Dieu sema de plus doux ;

Gomme auseuild'un tombeau, triste au momentde naître,

Devant 'l'humanité vous hésitiez peut-^tre?

Dis-nous, âme du lis et du cygne chanteur, L'homme sombre et pensif sans doute t'a fait peur,

Et pour rester encor calme , ignorante et pure » Tu voudrais prolonger ta première nature Au sein de l'univers , heureux d'être toujours Exempt de la pensée et débordant d'amour !

Tu pleures des oiseaux les plumes vagabondes Et la robe d'azur dont s'habillent les ondes ; Des bourgeons au soleil l'épanouissement , Et de l'être en ton cœur ce vague sentiment Dont s'abreuve , ignorant toute crainte insensée, La paisible nature aux bras de Dieu bercée !

Pour toi la terr^ parle , et tu comprends chacun De ses signes profonds , bruit , couleur ou parfum ; Tu sais lire , au milieu des spectacles champêtres , Ce langage sacré dont les mots sont les êtres ,

Ce merveilleui symbole à notre âge voilé; Et c'est Tamour tout seul qui te Ta révélé I

Aussi, pour voUs chérir oiseaux et fleurs s'unissent, A votre voix les eaux et les vents obéissent; Car, avec la pensée , hôte encore inconnu , Dans votre corps nouveau Dieu lui-même est venu ; Et pourtant , Hermia, dans l'âme d'une femme Des cygnes et des lis vous avez gardé l'âme I

Les oiseaux ses amis et les forêts ses sœurs Ont tous de sa puissance éprouvé les douceurs. Près des grands feux assis , les pasteurs dans leurs veilles, En secouant le front parlent de ses merveilles.

^gf 85 ®-g^

Sur la bruyère , lia soir, dans les genévriers ,

Pensive, elle écoutait les airs des chevrlers;

Enivrés de bourgeons et de sève nouvelle ,

Les folâtres chevreaux bondissaient autour d'elle ,

Se cherchaient, se fuyaient , l'un par l'autre assaillis ,

De grâce et de fierté luttaient dans les taillis ;

Quand d^un bouquet de chêne heurté dans cette lutte

Tombe un nid qu'une branche entraîne dans sa chute »

Et la mère accourant l'abritait de son corps ,

Avec des cris plaintifs couvait ses petits morts.

Volait et revenait d'eux à la jeune fille.

Hermia s'inclina vers la triste famille ,

Elle resta longtemps comme pour lui parler,

Les pleurs entre ses cils commençaient à couler,

Et la nuit vint mêler sur ce tombeau de mousses

Des perles de rosée à ces larmes si douces.

Gomme un céleste grain par la brise semé ,

Dès Taube , sur le sot ces pleurs avaient germé;

Sur d'abondants rameaux des fleurs étaient venues ,

Des fleurs à nos climats jusqu'alors inconnues,

Et quan4 pour les cœillir parut l'enfant béni,

Chaque tige chantait joyeuse de son nid ;

Un doux frisson courait entre les branches frêles;

Mille oiseaux eiBeurant Hermia de leurs ailes ,

Dans l'air tout plein d'odeurs et de bruits merveilleux ,

Comme en un frais baiser agitaient ses cheveux.

Elle semblait porter le printemps avec elle ; Du sol qu'elle a touché la vie à flots ruisselle ;

Une source , nn arbuste , ou le gazon plus vert , Marquent de son repos la place en ce désert.

Cherchez dans le granit , sur ces cimes lointaines , Ces touffes de bouleaux d'où coulent des fontaines , Les pâtres vous diront qu'en ces lieux Hermia Tout un beau jour d'automne à rêver s'oublia. Elle a marché là-bas , où les herbes plus grandes Ont chassé la bruyère et les genêts des landes ; Plus d'un troupeau nombreux paît aujourd'hui parmi Les stériles rochers où la fée a dormi.

Espoir de la vendange, à nos pieds, ces collines Jadis se hérissaient de cailloux et d'épines ; Mais on a vu l'enfant , sorti du bois voisin , Sur elles en passant égrener un raisin.

Les bergers sérieux savent toutes ces choses ; Son jardin tout l'hiver était peuplé de roses ,

£t les rameaux grimpant qui couvrent sa maison Avaient feuilles et fleurs durant chaque saison. Après ces jours brûlants où^ d*amour épuisées, Les fleurs touchent du front les herbes embrasées. Lorsque Tantan mortel à tout bourgeon nouveau A des prés jaunissants tari la sève et l'eau, Que pour fuir le soleil , dans la soif qui Taltère^ L'âme des végétaux rentre au fond de la terre, Hermia descendait , triste, et les yeux en pleurs , Elle allait visiter toutes ses chères fleurs; Leur parlait en marchant , et des plus rapprochée^ Relevait de ses mains les tiges desséchées, Appelait par leur nom les autres, et dans l'air Répandait de son chant le flot sonore et clair, Et comme une rosée au fond de leurs calices Ces plantes recueiUaient sa voix avec délices.

Elle faisait ainsi le tour de son jardin , Des prés et des vergers paternels, et soudain , Gomme par une pluie ou par l'aube lavées , Toutes les fleurs dressaient leur tête ravivées !

Puisant partout la vie et donnant à son tour , Dans chaque être Hermia s*épanche avec amour. Ce doux échange a fait la terre plus féconde. Tel un bel arbrisseau , buvant la brise et l'onde, Nous rend en fruits, en ombre, en murmure, en parfum. Tous les sucs nourriciers pri^ au trésor commun.

Des pâtres du désert l'existence hardie ,

L'air généreux des monts par qui l'âme est grandie ,

De la vierge rêveuse écartant la langueur Ont doué son beau corps d*une saine vigueur, A la voir des torrents fendre Tonde avec grâce , Du cerf à pas égaux suivre en jouant la trace , Et courber l'herbe à peine , et glisser sur le sol, On dirait qu'un esprit l'emporte dans son vol , Comme un flocon de plume errant sur une grève , Ou le duvet de fleurs que notre soufQe enlevé ; Car, frêle d'apparence et svelte comme un lis, L'enfant aux regards fiers de pudeur embellis, A dans ses traits , malgré sa force et sa souplesse , Le charme insinuant qui pare la faiblesse.

Dieu la fit pour les bols et^ur la liberté ; Nos arts et nos plaisirs , elle a tout rejeté ;

Jamais ses pas légers , qui semblent une danse , Sar un rhythme prescrit n*ont réglé leur cadence , Et la corde sonore , inconnue à ses doigts , Jamais d'un seul accord n'accompagna sa voix. Les divines chansons à sa ièyre échappées, Ruisselaient comme l'eau des neiges escarpées , Son cœur pour les verser les engendrait de lui , Sa voix n'eut pas d'échos pour les chansons d'autrui , Gomme , après elle aussi , jamais ni voix , ni lyre , Des airs qu'elle trouvait n'ont rien pu nous redire.

Elle grandit ainsi , se mêlant aux oiseaux , S'assimilant l'esprit des plantes et des eaux , Inattentive à l'homme , ayant une famille Partout où la nature et végète et fourmille ,

Vie étrange empruntée à tous les éléments , Prise aux forêts, aux flots , aux nids les plus aimants ; Mais comme un clair rayon dans l'épaisse feuillée, La pensée en son sein déjà s*est éveillée.

Page 1