‹ Vaccine et varioleChapitre 3 sur 6 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Variole — Son Origine — Ses Ravages — Variolisation

Pour les auteurs qui prétendent 11e s’appuyer que suides documents précis et authentiques, l’origine de la variole 11e remonterait pas au delà du sixième siècle de notre ère, et la première description exacte de la maladie se trouverait dans les écrits des médecins arabes, Avicenne et Rliasis L

Mais un certain nombre d’historiens de la médecine,

1 11 serait beaucoup Irop long de citer tous les auteurs qui ont traité des rapports de la vaccine et de la variole. Celle bibliographie existe d’ailleur dans les ouvrages spéciaux. Nous nous contenterons de citer entre autres ouvrages où nous avons largement puisé pour les éléments de cet historique: 1° Jenner, Œuvres complètes , Londres, 1800; 2° J. Parola, De la Vaccination. Turin, 1877; 3o Bouley, Le Progrès en médecine , par l'expérimentation. Paris, 1882; 4» Warlomont, Traité de la vaccine. Paris, 1883, et 5» tous les mémoires de M. Chauveau.

tenant compte des récits des voyageurs, des traditions populaires et de plusieurs textes des Livres sacrés de l’Orient lui assignent un début qui se perd dans les temps les plus reculés.

Ainsi il paraît aujourd’hui démontré que la variole faisait de tels ravages dans les Indes et en Perse qu’une divinité spéciale avait été créée, à une époque extrêmement ancienne, pour protéger les habitants contre l’horrible fléau. Le Dr Tholozan a trouvé mention de ce fait dan des ouvrages de médecine indiens appelés Vagdun.

Dans son histoire de l'inoculation, Gandoyer nous assure que cette pratique est connue en Asie et en Afrique depuis un temps immémorial. Suivant les Anythorahbhades il y aurait 3,366 ans qu’on inocule la variole dans les régions orientales.

Cette pratique est encore aujourd’hui réservée à une caste particulière de Brahmcs qui, après avoir ordonné un certain jeûne préparatoire, vont de maison en maison et font l'opération sur le seuil de la porte. Ils inoculent les hommes sur la partie externe de l’avant-bras ou sur le coude, et les femmes sur les bras. Après avoir frictionné les membres pendant huit à dix minutes avec une pièce d’étoffe grossière, ils font quelques incisions très superficielles et appliquent sur les plaies un peu de coton imbibé de pus variolique et arrosé avec 2 ou 3 gouttes d’eau du Gange. Pendant tout ce temps, l’opérateur ne cesse de répéter certains passages traditionnels d’un livre sacré auquel les Brahmes donnent 3,367 ans d’ antiquité .

Le Dr Verdé-Delisle affirme que chez beaucoup de peuplades nègres l’inoculation de la petite vérole est pratiquée de toute antiquité.

On lit dans le voyage de Bruce, aux sources du Nil, que l’inoculation est opérée dans la Nubie depuis un temps immémorial par des négresses qui communiquent la variole au moyen d’une toile de coton, imprégnée de pus variolique et attachée au bras de l’individu à opérer.

Enfin, Bousquet prétend que la variole a paru pour la première fois en Chine, sous la dynastie de Tcheoco, 1 122 ans avant J. -G.

Selon G-runner, Reitzius, Sprenger et Mead, il serait presque certain que les Arabes ont eu connaissance de la petite vérole vers l’an 572 de notre ère, contemporainement à la naissance de Mahomet. Ahron, médecin à Alexandrie, en fit une description au commencement du septième siècle. Depuis lors, les documents précis abondent : sans parler des ouvrages des médecins arabes, Grégoire, de Tours, et Marius, évêque d’Avranches, racontent l’épidémie de variole qui éclata dans les Gaules en 562 et en 570, antérieurement à l'invasion des Sarrasins.

A la suite de ces derniers, le fléau pénétra en Espagne et en Sicile pour de là se répandre dans les différents pays de l’Europe ; il passa en Angleterre au dixième siècle et suivit rapidement les Européens dans le Nouveau-Monde.

Dès le douzième siècle, la variole, partout implantée, cause partout d’effroyables ravages. Dans le siècle dernier, elle fut la plus meurtrière des maladies aiguës ; aussi la part qui lui revenait dans la mortalité générale ne s’élevait pas à moins du dixième : « Sur 10 morts, un lui revenait de droit; sur 100 aveugles, 50 devaient à ses coups leur désespérante infirmité. » Bouley. — Jurin, dont les calculs sont des plus modérés, établit qu’il mou-

rait autrefois de la variole la quatorzième partie du genre humain.

Nous venons de voir que de longs siècles avant la découverte de la vaccine, on avait essayé, pour atténuer la gravité des atteintes de la petite vérole, de pratiquer l’inoculation du pus variolique. C'était un fait d’observation, que l’inoculation permet en général à l’organisme de bénéficier de l’immunité propre de cette maladie, sans lui faire courir les chances des accidents dont elle peut être suivie, quand elle est contractée dans les conditions ordinaires de la contagion.

Quoique la variolisation soit, nous le répétons, d’origine très ancienne, les données les plus positives sur son histoire, ne remontent pas au delà du dixième siècle. Elles nous sont fournies par les relations fort exactes des missionnaires qui ont recueilli avec grand soin toutes les traditions chinoises concernant ce sujet.

Le P. Cibot raconte que cette tentative hardie aurait été pratiquée pour la première fois sur le fils d’un prince de la famille impériale, sous le règne de Thim-Tson, qui monta sur le trône en 998. Le succès de l’opération eut un grand retentissement, et bientôt la pratique de l’inoculation se répandit dans tout l'empire. Frappés par un des symptômes les plus constants de la variole, la démangeaison que les enfants éprouvent au nez, les médecins chinois crurent que la contagion s’introduisait par cette voie, et, suivant les traces de la nature, ils choisirent la même région pour l’inoculation artificielle de la maladie.

Ils prenaient un enfant de 1 à 7 ans inclusivement, dont la petite vérole avait évolué heureusement, sans

aucun signe de malignité et recueillaient les croûtes dans un vase de porcelaine bien fermé avec de la cire. Quand ils voulaient procurer la maladie à un enfant, si les écailles mises de côté étaient petites, ils en employaient deux, séparées par un grain de musc, les enveloppaient dans du coton taillé en forme de cône et l’introduisaient dans une des narines du patient.

De la Chine, la pratique passa en Tartarie, puis en Géorgie, et enfin en Circassie où elle fut si généralement employée, qu’on appela la méthode modus circassius.

Venue du Caucase en Grèce vers 1537, la variolisation fut introduite à Constantinople par deux femmes grecques, en 167 2. Cette ville était alors ravagée par une épidémie terrible. Ces deux femmes essayèrent d’abord leur méthode sur les chétiens, et bientôt les Turcs, entraînés par l’exemple, abandonnèrent leur fatalisme habituel et s’y soumirent en foule.

Elles passaient plusieurs aiguilles garnies de fil à travers les pustules de variole parvenues à maturité, puis, en huit endroits : au front, aux deux joues, au menton, à la paume des mains et à la plante des pieds, elles grattaient la peau jusqu’au sang, et frottaient sur les plaies ouvertes les fils imbibés de matière purulente.

L’Italien Timoni, médecin à Constantinople, fut le premier qui informa de l'inoculation le public savant de l’Europe occidentale. On a de lui un mémoire adressé, en 1713, à la Société royale de Londres.

Ce mémoire obtint un assez vif succès de curiosité, mais la méthode n’y aurait pas gagné un adhérent si les ambassades française et anglaise ne l’avaient encouragée et favorisée. Le marquis de Chateauneuf, secrétaire d’am-

bassade de France près la Sublime-Porte, et l’ambassadrice anglaise Wortley-Montaigu tirent inoculer leurs enfants en 1717 par une des deux femmes grecques.

Devenue fervente zélatrice de la variolisation, lady Montaigu, de retour en Angleterre, soumit à l’inoculation, au mois d’avril 1721 , la dernière de ses enfants, une petite tille âgée de moins de trois mois. Le docteur Keith, qui avait assisté à l’expérience, la pratiqua heureusement sur son propre fils quelques jours plus tard.

Devant ces deux succès, la Faculté commença une enquête, et, pour asseoir leur opinion, les professeurs demandèrent au roi Georges Ier la grâce de six condamnés à mort, sous la condition qu’ils se laisseraient inoculer la variole. Les malheureux y consentirent de la meilleure volonté, et, le 9 août 1721, ces six criminels, trois hommes et trois femmes, subirent l’opération; le 6 septembre ils sortaient de prison en parfait état de santé.

Cette éclatante réussite popularisa la variolisation : les princesses Amélie et Caroline la réclamèrent des premiers, le 19 avril 1722, et, après elles, un grand nombre d’autres personnes, si bien qu’elle entra rapidement de plein pied dans les pratiques anglaises, et s’y maintint avec des fortunes diverses jusqu’à Jenner.

Un Anglais, le docteur Boylston, importa l’inoculation aux Etats-Unis : du mois de juin 1721 au mois de janvier 1722, il inocula 224 individus tant à Boston que dans les bourgades voisines.

La Condamine et Gandoyer rapportent dans leurs mémoires qu’on parla en France pour la première fois de la variolisation en 1717. Sulton y fit connaître, l’année suivante, les ouvrages de Timoni. Bien accueillie par les

principaux médecins de Paris, hautement approuvée par le Régent, la méthode allait être expérimentée sur une vaste échelle quand la mort du Régent vint la livrer, sans appui, aux vindictes de la Sorbonne qui devait de par ses traditions opposer un veto absolu à l’adoption de toutes les pratiques médicales nouvelles.

Et de fait, il ne fut plus question d’inoculation en France jusqu’en 1732, année où M. de la Condamine rendit compte à l’Académie des Sciences des observations qu'il avait faites dans un voyage en Orient, et parla de la méthode circassienne. Il se dévoua à populariser l’inoculation, fortement appuyé par Voltaire qui, revenant de Londres, raconta les beaux résultats obtenus au delà du détroit.

Dans le monde brillant des salons le procès fut vite gagné ; on était alors tout aux idées nouvelles. L’inoculation devint, en quelque sorte, la mode du jour, et l’on fit même des rubans qui en portaient le nom.

Le duc d’Orléans fit inoculer ses deux enfants. Le succès de l’opération devint un encouragement à imiter un exemple parti de si haut, et ce fut une manière de faire sa cour au prince que se conformer à la conduite qu’il avait adoptée. La Faculté se rendit en maugréant, et, le 15 janvier 1768, rendit la décision par laquelle elle jugeait que la pratique de l’inoculation était admissible.

Les succès obtenus, surtout en Angleterre, et les épidémies de petite vérole qui éclataient de part et d’autre firent bientôt adopter l’inoculation dans le restant de l’Europe : en Hollande (1748), en Suisse (1749).

En Italie, où elle avait été introduite dès les premiers temps, mais sans grands succès, elle devint bientôt obli-

gatoirc clans quelques États : Toscane (1754), République de Venise (1755).

En Allemagne, les médecins les plus célèbres se déclarèrent tout d’abord partisans de l'inoculation. AVerthoff, dans le Hanovre, Rœderer, à Goettingue, Sulzer, à Gotlia, et Midleton, à Hambourg, en furent les plus ardents propagateurs. A Berlin, le professeur Mekel inocula ses propres enfants.

Girtamner nous dit qu’elle ne devint populaire à Vienne que vers 1792, à cause des violentes et graves oppositions que firent contre elle de Haen, AV an Swieten et Boherave,

L’introduction de la. variolisation en Russie est due à la courageuse initiative de Catherine II. Elle mandait à Voltaire le 19 décembre 1768: « Je fis écrire en Angleterre pour avoir un inoculateur, et l’on m’envoya en effet le célèbre Dimsdale qui, le 12 octobre, m’inocula la variole. Je n’ai pas gardé le lit un seul instant, et chaque jour j’ai eu une réception. »

Dans le Brésil et le Paraguay, les missionnaires arrachèrent par l’inoculation un nombre immense de victimes à la variole que les Européens leur avaient apportée.

Les frères Sutton, simples fermiers du comté d'Essex et inventeurs de la méthode des inoculations par piqûres sous-épidermiques, envoyèrent leurs disciples dans les Indes. — Même les Arabes et les Maures se soumirent à la nouvelle pratique et quelques caravanes l’implantèrent jusque bien avant dans l’intérieur de l’Afrique.

Quelle que soit l’explication qu’on en puisse donner il est hors de doute que la pratique de l’inoculation appliquée à la variole humaine réalisa un immense progrès.

Plus bénigne que la variole habituelle, localisée souvent aux points de l’inoculation et ne se traduisant, quand elle se généralisait, que par une éruption plus modérée, la variole transmise artificiellement ne laissait après elle que dos stigmates peu marqués au lieu des traces si souvent difformes qu’imprimait sur le visage la variole naturelle — néanmoins, l’inoculation était loin de se montrer toujours inoffensive. Voici d’ailleurs quelques statistiques :

Viviani prétend que les listes mortuaires des inoculés prouvent qu’il en mourrait 1 sur 300 et pour la variole naturelle 4 2 sur 300. En 1738, dans la Caroline méridionale, la mortalité tomba de 20 0/0 à 1 0/0 après qu’on eut pratiqué l’inoculation.

Même succès en Pensylvanie; l’épidémie sévissait avec rage — on inocula 3,209 individus — il n’y eut que 40 morts soit 1/80. A Essex, Daniel Sutton ne perdit que 7 inoculés sur 17,000 par la méthode des piqûres sousépidermiques.

Mais, à côté de ces brillantes statistiques il en est d’autres très assombries — en Italie et en Angleterre, l’inoculation développe plusieurs épidémies très graves. C’était d’ailleurs le grand inconvénient de la variolisation d’étendre outre mesure les foyers d’infection, et si la mortalité pour les individus inoculés par rapport à ceux atteints directement par le virus variolique était très diminuée, la mortalité générale variait peu. On en jugera parles quelques chiffres qui vont suivre et qui démontrent sans réplique l’immense bienfait pour l’humanité de la découverte de Jenner.

Nous choisirons deux exemples seulement, ils sont des plus démonstratifs par la quantité des faits dont ils don-

lient le résumé et par le soin qui a présidé à l’établissement do ces statistiques.

La moyenne des victimes de la variole pendant une période de dix années (1776-1786) dans l’Autriche supérieure était à raison de 46 0/0 sur les pertes générales ; de 1843 à 1850, le taux de la mortalité pour la même maladie est descendu à 31/2 0/0.

Le Dr Vacher nous fournit de précieux renseignements dans un tableau à périodes décennales relatif à la Suède et contenant les pertes causées par la variole de 1762 à 1871, comme suit :

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