‹ Valbert ou Les récits d'un jeune hommeChapitre 9 sur 27 · BONNAIRE · texte numérisé non relu

BONNAIRE

[Les vrais enfants, acte II, se. III.)

Voici quelle fut la troisième aventure que me raconta Valbert :

— En 1879, me dit-il, j'étais élève de rhé- ^torique au collège de Chàtellerault : élève interne, ai-je besoin de vous le dire? J'avais seize ans, et ma figure commençait d'être ce que vous la voyez. J'avais grandi démesurément ; ma moustache poussait et manifestait déjà, comme le nez du père Aubry, un fort penchant vers la tombe; mais tout de même, sans devenir beau, je cessai un peu d'avoir

l'air gêné et provisoire que j'avais si longtemps gardé à Paris. Peut-être même y avait-il dans mon aspect d'alors quelque chose de piquant : car j'imagine qu'on y pouvait lire le reflet d'un étrange phénomène psychologique qui se produisait en moi.

Comment ce phénomène s'est produit, et pourquoi il a choisi pour se produire ce moment et cet endroit, je ne saurais vous l'expliquer. Toujours est-il que de la créature médiocre et insignifiante que j'avais été se dégageait, par degrés, un personnage tout autre. Non seulement les choses qui naguère m'avaient échappé me devenaient accessibles, à l'arithmétique près où je suis resté tout le temps étranger: mais encore j'acquérais une faculté de pénétration, une finesse de raisonnement, une habileté d'expression qui me remplissaient de stupeur, et qui d'ailleurs n'ont point tardé à s'en aller de moi comme elles m'étaient venues. Je puis le dire sans

trop de vanité : j'ai été, pendant ces deux ans passés à Châtellerault, le garçon le plus intelligent que possédât cette paisible petite ville. Je me sentais toujours incapable de prendre plaisir au travail : c'est un défaut dont je n'ai pu en aucun temps me débarrasser; je continuais à ne pas faire de devoirs, à ne pas apprendre de leçons, à rêver d'autre chose. Mais ma rêverie s'était clarifiée ; elle avait pris désormais un corps et une direction. Je lisais énormément : je me passionnais pour les œuvres d'art, sans encore y rien entendre de bien positif; je sondais les abîmes de la métaphysique. Dans les compositions j'étais souvent le premier, et cela seul aurait suffi à me valoir un bien-être matériel tout différent de mes misères de Paris. Les professeurs s'intéressaient à moi, les maîtres d'études me traitaient avec mille égards, les élèves ne songeaient plus à me battre. Et ma qualité de Parisien achevait

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de me conquérir le respect de ces inintelligences locales.

Tous les quinze jours il y avait sortie. Les élèves avaient le droit, ces jours-là, d'aller passer Taprès-midi chez des personnes de la ville recommandées par leurs familles et connues du principal. Moi selil, la première année, je ne sortis jamais, faute d'avoir à Châ-' tellerault ce qu'on appelait un correspon-' dant. En 1879, au contraire, j'eus la joie de découvrir une famille qui consentit à me recevoir les jours de sortie.

C'était un médecin, M. Derville, et sa femme ; ils étaient un peu amis d'une amie de ma mère. Ils demeuraient au rez-de-chaussée d'une vieille maison, sur cette grande esphinade qui est l'orgueil de Chàtellerault et qu'on nomme le Plan. Mon correspondant était un excellent liomme d'une trentaine d'années, fort en peine de gagner sa vie. Sa femme, une Toulousaine plus jeune que lui de

cinq ans, venait de perdre un enfant et se trouvait enceinte de nouveau quand je la vis pour la première fois.

A dire vrai, ces sorties du dimanche n'étaien t pas pour moi une distraction bien vive. Je les attendais avec impatience et comptais beaucoup sur elles; mais, lorsqu'elles arrivaient, je ne savais comment en user. Je sortais à une heure ; et jusqu'à six heures je flânais dans des cafés, où je lisais la Revue des Deux Mondes^ les journaux de Paris, les journaux de l'endroit. Ou bien je m'en allais errer aux bords de la Vienne, tout occupé à la lecture de quelque livre que j'avais pris en cachette dans la bibliothèque du médecin. A six heures, e rentrais chez les Derville; nous dînions, et puis l'on me ramenait au collège.

Ces sorties avaient même pour moi un côté très déplaisant: c'était leur lendemain, et la conversation entre élèves où il me fallait prendre part. Mes camarades étaient, en gêné-

rai, plus jeunes que moi, mais ils étaient solides, sanguins, et depuis longtemps ils avaient appris tous les secrets de Tamour. Leur plus grande joie était, le dimanche, de fréquenter certains lieux de plaisir ; et, le lendemain, de se raconter les prouesses qu'ils y avaient accomplies. Et tout en leur tenant têtej avec mon autorité d'homme qui avait conm mieux que ça à Paris ^ je me désolais intérieurement de ne pas connaître cet amour doni j'affectais d'être blasé. J'avais, pour m'en écarter, un vague dégoût, ou plutôt comme un( certitude instinctive que le plaisir obtenu n( m'indemniserait pas de la fatigue dépensée. Mais, surtout, j'étais empêché par une honte affreuse : il y avait dans les arts de l'amour tout un côté pratique dontj 'ignorais les détails ; et je tremblais à l'idée qu'on pourrait décou- i vrir mon inexpérience sous mes vantardises. Un lundi de novembre, mes camarades témoignaient un contentement d'eux-mêmes

tout à fait agaçant. Ils avaient passé l'aprèsmidi de la veille en compagnie de quelques jeunes ouvrières, et ils ne tarissaient pas sur l'agrément qu'ils en avaient rapporté. C'est alors que le désir me vint de me montrer décidément leur égal. Je dis à l'un, puis à l'autre, que j'étais amoureux de ma correspondante. Je dis cela au hasard d'une inspiration et sans y trop songer. Mais ma déclaration me valut trois jours de parfait bonheur. Je comprenais qu'en effet j'avais là une occasion de m'élever à mes propres yeux. Seulement un peu de prudence, et je m'assurerais une conquête d'un prix infini! Je passai mes heures à me voir en pensée seul avec M"'^ Derville dans le jardin de sa maison, et lui baisant la main, tandis que je l'éblouissais de l'éclat de mon esprit. Mais le malheur était que, dans ces imaginations, une autre femme prenait la place de la véritable M"' Derville. Je voyais devant moi une figure aperçue jadis à

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Paris, ou bien encore toute fictive. Quand je voulais fixer ma pensée sur M"^ Derville, mon rêve s'arrêtait, et je me sentais vaincu.

Et comme la prochaine sortie était encore loin, je cessai d'y songer. Tout au plus me disais-je par moments que ce jour-là allait inaugurer dans ma vie une époque nouvelle, décisive.

Arriva la sortie. Je trouvai M""* Derville dans sa cuisine, vêtue d'un méchant peignoir bleu et les cheveux en désordre. A peine si je l'avais vue jusque-là. Je la considérai soigneusement. Elle était blonde avec des yeux noirs, petite ; et sa taille commençait à être déformée par cette grossesse qu'elle ne cherchait pas à cacher. Je la jugeai si laide que je ne fis pas un effort pour me rapprocher de son cœur. Elle me demanda des nouvelles du collège : c'était, avec le temps de la veille et du lendemain, sa santé, et certaines questions de cuisine, notre seul sujet de conversation.

Le lendemain, je dis à mes camarades que j'avais passé la sortie en tête-à-tête avec ma bien-aimée; mais je dis cela sans y attacher d'importance, et mon âme eut une dizaine de jours tout à fait paisibles. A mesure qu'approchait la sortie suivante, pourtant, l'image de M""® Derville s'effaçait de mon esprit, et avec elle l'idée de sa laideur. Et je recommençais à me voir en pensée, me promenant dans le vaste jardin avec une femme qui était elle sans toutefois être elle.

Cette série d'alternatives dura jusqu'aux vacances de la nouvelle année. Mes parents se trouvaient alors si embarrassés qu'ils ne purent m'envoyer l'argent d'un voyage à Paris. Pendant cinq jours, je sortais du collège tous les matins vers neuf heures, et jusqu'à neuf heures du soir je restais confié aux soins de mon correspondant.

Comme le temps était pluvieux et froid, j'employai ces journées à lire dans un coin, à

taper sur le piano, ou bien, quand le médecin sortait, à causer avec sa femme, qui m'interrogeait sur Paris et l'Exposition. C'est dans ces longues heures d'indifférente causerie que j'aperçus certaines particularités assez surprenantes. Je découvris, par exemple, que les yeux de M"'^ Derville, au lieu d'être simplement noirs, étaient encore très profonds, pleins d'un feu sensuel qui attisait les miens. Je découvris aussi qu'elle avait une peau si fraîche et si blanche que c'était une fête de la regarder. Et parfois, lorsqu'elle consentait à sourire de mes anecdotes, c'était comme si les deux petites rangées de ses petites dents eussent mordu mon cœur. A part cela, une excellente femme, très douce, indulgente à toutes mes folies, ni coquette ni prude. Je négligeai, les derniers jours, d'aller lire les journaux au café, et dès qu'elle était seule au coin du feu, je courais la rejoindre.

Le dimanche d'après nous eûmes sortie de

nouveau, et deux heures passées avec M™^ Derville suffirent à me remettre sous le charme. Cette fois, tous ses mouvements me donnaient un léger frisson nerveux; je ne détachais pas mes yeux de sa figure; je jugeais son mari heureuxdelaposséder, et je me sentais rempli d'affection pour lui.

Et quand je rentrai au collège, le soir, je découvris que j'étais amoureux. Je le découvris mieux encore le lendemain, lorsque mes camarades m'interrogèrent sur l'emploi de ma sortie : car, au lieu de me vanter à mon ordinaire, je rougis, et ne pus rien dire. Oui, cette fois c'était bien la vraie M"^ Derville qui s'asseyait à côté de moi dans le grand jardin, qui marchait le long de la haie, doucement appuyée à mon bras ! Je ne cessais point de penser à elle. Par instants, j'imaginais que son mari était mort, et que nous le pleurions ensemble. D'autres fois, je me voyais si bien accueilli, et j'apercevais tant de flamme dans ses yeux.

que sans aucun apprentissage tous les secrets de Tarnour m'étaient révélés, et que les plus étonnantes délices nous baignaient Tun et l'autre.

Ces rêveries étaient coupées de cruels retours au sentiment de la réalité ; mais elles ne tardaient pas à me rejoindre, au coin d'un discours latin ou d'un roman que je lisais. Comme tous ceux qui ont la certitude d'être aimés, j'étais bon, sensible, ouvert à toutes les pitiés. Je soupçonnais mon professeur d'être amoureux: je le plaignis d'être trompé. Et j'em- i ployai toute la soirée qui précéda la sortie à H préparer pour le lendemain mille artifices de séduction. Je résolus d'interroger M'"®Derville sur son enfance; je profiterais de son attendrissement pour lui raconter la mienne ; nous nous aimerions en souvenir d'un passé commun.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ces subtiles combinaisons se trouvèrent, le lendemain,

impraticables, et n'eurent d'autre effet que de me rendre gauche, emprunté, tout pénétré du néant de mes espérances. J'eus cependant ce jour-là une aventure que je ne puis me rappeler sans un petit frémissement mêlé de honte et de plaisir. Ah ! ce fut vraiment une des journées les plus effectives de ma vie !

Empêché lui-même par des visites, mon correspondant me demanda de conduire sa femme à Cenon, petit village sur la Vienne, où l'on allait en bateau, et où il y avait un jardin à tonnelles avec toute sorte d'amusements forains. En un moment M^"^ Derville fut prête à sortir; elle me permit de porter son ombrelle et un gros fichu dont elle voulait se couvrir les épaules à la tombée du soir.

C'était un jour de février. Le temps était froid, mais clair, et un petit soleil tremblotant versait doucement sur les âmes son mélancolique sourire. Ma reconnaissance pour ce bon M. Derville, qui n'avait évidemment eu

d'autre intention que de m'être agréable, ma joie de tout Tunivers d'amour et de confidences qui s'ouvrait devant moi, ma certitude d'événements décisifs qui ne manqueraient pas de m'arriver, autant d'idées qui se battaient fiévreusement en moi, tandis que je conduisais ma bien-aimée à travers les petites rues de la vieille ville vers le port où nous allions prendre le bateau. Je m'ingéniais à découvrir (le quelle façon je pourrais montrer à ]ypi.e J3epvi]ig 1(3 trésor de compassion que j'avais dans le cœur : oublieux de son état, qui la forçait à marcher lentement, je courais, tout au désir de lui rendre quelque service extraordinaire, jusqu'à ce qu'enfin elle me pria d'aller moins vite, et même de la laisser s'asseoir, pour i-eprendre haleine un moment.

Sur le bateau, je ne cessai pas de la regarder d'un regard plein de fervente tendresse : la force d'amour que n'avaient pu dire mes paroles, je la mettrais dans l'expression de

mes yeux ! Je répondais à peine, comme par des soupirs, aux réflexions de ma compagne sur la beauté du délicat paysage qui nous entourait. Aujourd'hui, ces bords de la Vienne m'apparaissenten effet comme le plus élégant, le plus discret et le plus intime des lieux d'enchantement: je ne puis me les rappeler sans avoir Timpression d'une douce et tranquille féerie, avec leurs petits arbres, les gentilles vagues de la rivière, les amples prairies d'alentour. Mais alors, je n'avais d'yeux que pour les misérables comédies de mon âme.

Et je fus heureux de débarquer à Cenon, d'installer M™^ Derville dans une tonnelle du jardin, de lui offrir, sur les cinq francs empruntés la veille à un camarade, des crêpes dont elle me dit qu'elle avait envie. Elle se sentait tout égayée, elle riait, elle me traitait avec une familiarité charmante. Nous projetions des prénoms pour l'enfîint qu'elle attendait ;

elle souhaitait un garçon, à cause de l'embarras que Ton a,plustard, pour marier les filles. Et moi je lui jurais que ce garçon serait mon élève, mon ami ; tous les ans, je viendrais le voir, de Paris, avec des cadeaux pour ses parents et pour lui.

Je partais de là pour lui raconter mes espoirs d'avenir, que je sentais tout à coup en moi se préciser, s'enfler, monter d'un élan certain aux destinées les plus hautes. J'allais entrer' à l'École normale, et puis je quitterais dédaigneusement l'Université pour écrire dans les journaux, pour faire représenter des opéras, des drames immortels. Les crêpes furent servies ; M""^ Derville, qui les avait tant désirées, refusa d'en manger ; et je sus contenir la petite colère que j'en éprouvais. Je commençai à lui parler de Paris. N'est-ce pas qu'elle y viendrait, avec son mari, aux vacances de Pâques ? Je parlais et je voyais, avec une sorte d'extase, ses beaux yeux noirs

se fixer sur moi, toujours plus ardents. A un moment où je disais que mes camarades de Paris m'avaient rendu très malheureux, je m'aperçus qu'elle allait pleurer. Je me sentis aimé.

Elle, cependant, soudain m'interrompit, me saisit le bras. Elle m'avoua qu'elle se trouvait mal. Le bateau sifflait, prêt à repartir. Je l'y fis monter, et tout le long du chemin je la tins appuyée contre moi, sanglotante des douleurs qui la déchiraient. Je ne songeais plus à mes illusions si brusquement déçues. J'éprouvais un immense besoin de la servir, de la consoler, de mêler mon souvenir à celui de ses souffrances. Sans cesse, je lui demandais comment elle se sentait ; à mon tour je pleurais, mais avec aussitôt quelques plaisanteries pour montrer que j'étais un homme.

Je la ramenai chez elle, un peu remise de son accès. Moi-même j'étais tout tremblant.

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Je comprenais qu'être garde-malade, c'était le seul rôle où je pusse prétendre auprès d'elle, et que cette fois je l'avais bien rem-

pli.

Le soir, M""" Derville fut pour moi d'une amitié douce et active. Elle me recommanda de soigner un rhume que j'avais trop laissé durer. Elle me fit ordonner par son mari une tisane, qu'elle tint à me préparer ellemême. Elle ne gardait plus de son voyage à Cenon qu'un souvenir lointain, comme imprégné de tendresse. Lorsque je la quittai, vers neuf heures, elle me dit qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir m'accompagner jusqu'à la [)orle du collège.

Je passai la quinzaine qui suivit à contempler une photographie dérobée dans son album, une photographie où elle était de cinq ans plus jeune, en robe blanche, avec des fleurs dans les cheveux. Je méditai le plan d'une nouvelle, dont Théroïne s'appellerait

Marthe, du prénom qu'elle portait. Au surplus, j'étais fort tranquille ; et c'était même comme si, malgré la photographie, son souvenir se fût de nouveau embrumé, pour laisser la place à des figures imaginaires. Parfois seulement je me rappelais ses petits cris d'angoisse, sur le bateau. Je rougissais en songeant combien elle avait dû me trouver ridicule. Sans doute elle riait de moi, avec son mari !

La veille delà sortie suivante, je reçus une lettre de mon correspondant, me disant que sa femme était très malade, sans d'ailleurs qu'il y eût de danger, et qu'il me priait de rester au collège, ce dimanche-là. Le lundi matin, un externe m'apprit que M'"^ Derville avait fait une fausse couche ; on avait dû appeler un second médecin pour la délivrer.

Je supportai cette nouvelle assez aisément, et je m'occupai de toute sorte de sujets étran-

gers à mon amour, jusqu'au jour de certain congé que nous eûmes, et où je sortis pour la moitié d'une semaine. Peut-être était-ce les vacances du Mardi Gras, ou encore la fête de notre principal. f

Je trouvai M™^ Derville, ce jour-là, étendue sur un canapé, maigre, pale, les épaules couvertes de son lourd fichu. A peine si elle me tendit la main, en m'apercevant : elle écarta mes questions, qui parurent lui déplaire, m'affirma qu'elle était guérie et se portait comme d'habitude. Des visites survinrent, qui m'empêchèrent toute l'après-midi de causer seul avec elle. Je la jugeai une sotte provinciale, impossible à aimer, décidément. Et je passai la soirée dans un café, à lire les journaux.

Le lendemain elle fut plus tendre. Elle me sourit ; je dus entendre ses doléances [sur les tracas et la fatigue que sa maladie avait valus à son mari. Elle restait étendue sur le

canapé ; et moi, assis auprès d'elle, je lui lisais un roman nouveau de M. Daudet. Ce jour-là encore, pourtant, je la quittai avec rimpression de l'avoir ennuyée et de m'être ennuyé.

Mais le soir, après que je fus rentré au collège, elle eut une crise d'évanouissement ; et je la trouvai si misérable, le lendemain matin, si pâle, si fiévreuse, que la passion afflua dans mon âme, d'un jet soudain et terrible, comme si durant des semaines un obstacle l'eût contenue, et qu'enfin elle l'eût franchi. Je vis ma bien-aimée belle éperdument, je compris qu'elle allait mourir, je compris qu'il me fallait mourir avec elle. Et je me jetai à genoux devant elle, et je saisis sa main toute glacée : « Est-ce que vous êtes très malade ? lui demandai-je. Pourquoi ne pas vous confier à moi ? Ne savez-vous pas comme mon cœur vous est tendrement dévoué ? » Et je pleurai, je pleurai sincère-

ment, avec tout au plus un orgueil de ces larmes qui me venaient si chaudes. Elle ne me dit rien. A un moment je lui baisai la main : je vis qu'elle pleurait aussi. |

Je continuai à lui lire le roman de M. Dau- ] det : mais sans cesse je m'arrêtais pour la regarder, et elle ne s'arrêtait pas de me regarder avec un triste sourire.

Son mari revint. Le dîner fut silencieux et morne. Je sentais bien que moi seul aurais désormais le pouvoir d'arracher à la mort cette àme charmante, qui m'adorait.

Les jours suivants se passèrent pour moi en des méditations si singulières, Monsieur, que je n'ose pas vous les révéler. Car tantôt je me désespérais, songeant à la fin prochaine de mon bonheur, auv souffrances aussi qui tourmentaient l'agonie de mon amante ; et tantôt je me prenais à être impatient de sa mort. Vivante, je l'eusse oubliée, et Dieu sait même si elle se fût résignée à me livrer son

cœur ! Morte, elle me laissait un souvenir radieux : elle vivait à jamais triomphante et belle dans ma mémoire ! J'assistais en pensée à ses derniers moments. Je la voyais s'enquérir de moi peut-être, ou bien au fond de son cœur me plaindre, pour cet immense chagrin qu'elle me causait. Ainsi je m'exaltais dans un orgueil fastueux ; et il s'y mêlait une angoisse, un désir de la revoir, de mourir à ses pieds.

Un matin , le principal m'apprit que M'"^ Derville était très malade et avait avec insistance demandé à me voir. Ma joie fut profonde : j'étais aimé, j'étais aimé !

C'est dans son lit que j'ai revu M""^ Derville, à ces dernières heures de notre amour d'hiver. Elle était encore plus maigre et plus pale : elle sommeillait, lorsque j'entrai dans sa chambre ; un moment après elle ouvrit les yeux, elle me sourit, me fît signe de m'asseoir près d'elle. Elle s'informa des détails de

ma vie de collège. Est-ce que nous jouions aux barres, dans la cour? Elle y jouait avec ses amies, à la pension : toujours c'était elle qui courait le plus vite. Ainsi elle me parlait, me traitant comme un enfant, avec ce triste sourire qu'elle insinuait dans mon cœur. Mais moi je la regardais, et si humblement, si pieusement, qu'elle se mit à pleurer. Elle me dit qu'elle allait mourir. N'est-ce pas qu'elle allait mourir, et que c'était tout à fait la fm ?

Je voulus la consoler, mais un besoin plus fort m'emporta. Je m'agenouillai tout contre son lit, j'arrosai de mes larmes sa pauvre main blanche et frêle. Je me rappelai une prière que m'avait apprise ma vieille nourrice, une prière en polonais qu'il était bon de dire dans les grands dangers. Et longtemps nous restâmes sans nous parler, souriant et pleurant.

M""^ Derville me remit une médaille qu'elle portait à son cou. Je dus lui jurer que

je ne la quitterais jamais, ne la donnerais à personne. Elle me fît jurer, aussi, d'aimer toujours son mari, d'être pour lui comme un frère plus jeune. Elle me donna ses deux mains à baiser, et puis elle prit les miennes, elle les baisa à son tour. Voilà ce que lui dicta sa misérable faiblesse, comme si elle eût voulu se rattacher à plus d'êtres dans la vie, ou y laisser plus de regrets !

De nouvelles larmes furent suivies d'un nouveau sommeil. Réveillée, elle reprit l'espoir : moi aussi j'étais plein d'espérance, elle m'aimait trop pour mourir. Je me voyais, en pensée, me promenant avec elle dans le grand jardin, lui racontant ma vie, lui lisant les livres que j'écrirais pour lui plaire. Nous nous donnâmes rendez-vous pour le dimanche de l'autre semaine. Je détachai mes lèvres de ses petites mains, je les y collai de nouveau. Elle put comprendre, en me quittant, que j'allais encore pleurer.

Elle mourut le surlendemain, comme pour couper court à la série de mes évolutions sentimentales. Je passai le jour qui suivit sa mort dans un désespoir muet, avec la vision constante de Fabîme où s'était engouffrée ma vie. Je pris une joie farouche à paraître insouciant et gai devant mes camarades. La nuit je pleurais dans mon lit, je récitais des prières, je me relevais pour aller boire à la fontaine du lavabo, je saisissais la médaille que Marthe m'avait donnée, et je la couvrais de baisers.

Et lorsque j'eus assisté à la messe d'enterrement, où mon âme fut remplie d'une piété mystique, je résolus de m'étourdir désormais par tous les moyens pour ne pas succomber à un chagrin si profond. Et grande fut ma colère contre moi-même, le lendemain, en découvrant que mon mal s'était adouci, que ma rêverie, contrainte à ce sujet funèbre, en dépit de moi s'échap-

pait vers des ambitions, des projets d'avenir.

Pourtant c'était trop vrai, et je n'y pouvais rien! J'oubliais, j'oubliais, avec une rapidité terrible ! Seule survivait en moi la partie égoïste et vaniteuse de ma folle passion : sorti de ma vantardise, mon amour y retournait tout entier. Un professeur m'ayant abordé dans la cour du collège, je lui avouai que j'avais été plongé, par la mort d'une femme adorée, dans une désolation éternelle. J'écrivis à mes parents que tout espoir de mariage m'était désormais impossible : je devais ma vie au souvenir d'une créature angélique, qui était morte en m'aimant.

Mon correspondant quitta Châtellerault vers le mois d'avril. Moi-même je revins décidément à Paris à la fin de cette année. Je fus admis, sans grand éclat, à la première partie du baccalauréat; et j'obtins de préparer la seconde au lycée Fontane, où je ne me

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