‹ Valentine Pacquault, roman (volume 2)Chapitre 1 sur 1 · Valentine Pacquault, roman · texte numérisé non relu

Valentine Pacquault, roman

Il y a des cœurs qui naissent en même temps que leur prison, et (Vautres que la vie forge durement sur son enclume, longtemps après que le corps s'est épanoui.

A l'heure du rapport, le lendemain, le colonel fit rechercher Tassart par toute la caserne. Il se disposait à envoyer un planton aux renseignements quand le médecin-major vint l'informer que le lieutenant l'avait prié de passer le voir, et qu'il lui avait prescrit un repos de quarante-huit heures.

Aussitôt, le colonel décida que le lieutenant Tassart serait adjoint à l'officier chargé du service de la place pendant le séjour du régiment au Ruchard. Il ne voulait pas de traînard, pour l'honneur de la statistique.

Ce fut François qui, le soir même, l'apprit à Valentine.

Elle ne sourcilla pas.

Elle prépara ses malles, écrivit à Argenton et à la Constelle : elle fit des projets pour tout un mois.

Le matin où le régiment partit, François était déjà dans l'escalier lorsque Valentine le rappela.

Sautant du lit, s'enveloppant à la hâte d'un manteau, elle lui dit :

— Je t'accompagne !

Et elle sortit, à peine vêtue, frissonnante dans la fraîcheur de l'aube.

Ils marchaient enlacés, heureux, ne s'imaginant pas qu'ils devraient se séparer quelques instants plus tard.

Sous son vêtement léger, Valentine sentait la chaleur du bras de François gagner sa peau, et c'était comme si elle s'était appuyée nue sur lui. Ah ! elle l'aima bien, alors !

Dans les rues endormies, on n'entendait que les ordonnances qui couraient aux casernes, les grillons qui chantaient sous les seuils, et les hirondelles qui ramageaient déjà sur le bord des gouttières.

Ils croisèrent un officier.

— Capitaine Brotier ! chuchota Valentine.

Un peu plus loin, ils se garèrent d'une baladeuse qui dévalait à toute vitesse : c'était le marchand de café qui poussait son éventaire et prenait de l'avance pour être présent à la première pause.

Malgré le frémissement qui la parcourait, la ville prolongeait son sommeil : les portes restaient closes, et aucune lumière ne se montrait derrière les vitres frottées par le petit matin.

Sur la place du Marché, Valentine et François s'embrassèrent longuement ; et puis, quand ils purent dénouer leur étreinte, sans se retourner, chacun s'en fut de son côté en courant.

Les fenêtres du quartier Rochereaiu brillaient déjà depuis longtemps, mais il n'y avait encore que des bruits assourdis. Soudain, le réveil sonna et des voix glapirent de toutes parts :

— Au jus !

Les clameurs tombaient des chambrées, emplissaient les cours; une dégringolade de godillots et de ferblanterie gronda dans les escaliers.

Valentine, qui sentait derrière elle cette animation de fête, fut gonflée de joie.

Des persiennes s'ouvrirent. Maintenant, un merle flû-

tait dans le jardin de la cure. L'avenue était devenue claire et, au-dessus des coteaux de la route de Poitiers, les nuages étaient roses.

La belle aube !

Riant de son escapade, Valentine, en rentrant, se promettait d'autres matinées aussi joyeuses, à la Constelle — le plus magnifique endroit de la terre ! Des paysages familiers passaient dans sa mémoire : les coteaux du Pin, la cour de la ferme qui, juste avant le soleil, tirait au-dessus d'elle une couverture de brume, sa chambre de jeune fille dont la fenêtre ouverte était traversée par les parfums d'œillets et de nonains. Elle évoquait des effluves et des cris ; il n'y en avait pas de plus exaltants ailleurs : l'odeur du jardin mêlée à celle des étables, les appels des hommes confondus avec les cris des bêtes. Elle se figurait entenûre : «Bremment, bremment donc, Caillaude ! » et les « Ch'tits gars », et les « Ho ! Rougeot !... Ta, Franquin !... » qui scandaient le briolage des domestiques à la charrue ; et les trompettes des oies, et les chevrotements des biquots, et les glapissements de la gardeuse qui, sur la bordure du taillis, s'occupait à couper des reines des bois pour donner du goût au lait des vaches, et à arracher les racines des herbes à foulon pour la lessive. Elle revoyait la fille accroupie qui préparait la brenade des oisons, elle sentait l'odeur de la grande écuelle de bois où l'on pilait les jeunes orties avec le son fiais... Ah ! oui, elle était heureuse !

En enlevant le couvert de François, la vieille Justine ne se dominait plus : demain, elle coucherait dans la maison Carignan ! Pour elle, c'était une certitude plus dorée que le plus doré des rêves. Quand sa maîtresse lui conseilla d'aller se recoucher, elle s'exclama : elle avait autre chose de plus utile à faire !

Depuis une semaine tout était prêt, mais elle, c'était comme si un feu intérieur l'avait consumée : elle recommençait les paquets, huilait ses casseroles, emballait, ficelait. Elle serait partie pour un voyage de dix ans qu'elle n'en aurait pas fait davantage. D'ailleurs, elle ne voulait pas penser au retour !

Au courrier de dix heures, il y eut deux lettres pour Valentine. L'une était d'Argenton, et elle se doutait de ce qu'elle contenait; l'autre...

Elle examina l'écriture, déchiffra le timbre de Saint- Léger, retourna l'enveloppe, et puis, à bout de perplexité, elle l'ouvrit.

Henri! C'était signé Henri!

Elle prononçait « Tassart » devant le monde ; entre eux, ses lèvres n'avaient pas articulé ce prénom qui lui était aussi étranger que cet homme.

Elle lut qu'il lui donnait rendez-vous po\ir le soir, à quatre heures, chez lui.

Passez par le chemin qui prend derrière la chapelle de Grâce: la porte du jardin sera ouverte. Il faut que je vous voie, ne serait-ce qu'une fois...

Deux lignes pour lui rappeler leur dernière nuit, et pas un mot d'amour, pas un « je vous aime », rien de réconfortant ou d'apaisant. Il semblait n'avoir eu souci que du désir qui le travaillait encore, et n'avoir gardé que la mémoire ingrate du plaisir dont ses sens d'amant avaient été possédés.

Durant tout le déjeuner, Valentine pensa que, dans sa petite maison de la route de Poitiers, il l'attendait déjà : il l'attendrait en vain, lui qui avait la réputation de faire plier les femmes ! Demain, elle lui enverrait une carte d'Argenton, ironiquement, et s'il s'avisait de la relancer, elle partirait pour la Constelle où elle serait à l'abri dans le calme des champs.

Cette idée qu'un homme l'attendait lui causait un agacement comme le chatouillement d'une herbe; un giste et le chatouillement cesse. Elle ne voulait pas bouger.

Un homme l'attendait ! Un homme qui la connaissait tout entière, près de qui elle n'éprouvait aucune de ces pudeurs qui lui venaient subitement près de François : un homme équivoque, taré, mais qui savait si bien faire

chanter ses sens ! Nul ne pourrait l'empêcher d'aUer à lui si elle le voulait et, ce soir, quand elle reviendrait ici, elle ne tremblerait pas qu'on découvrît la trace de sa faute ; elle n'aurait pas de prétextes à chercher pour expliquer son absence, pas d'efforts à faire pour cacher son trouble, sa fatigue, son exaspération, ou sa satisfaction ! Elle pourrait rêvasser, sans qu'on lui demandât : « Qu'as-tu? », sans qu'un de MUliaud appuyât sur elle un regard perspicace. EUe était libre d'agir à sa guise, libre, libre, libre !

C'était cela qui la transportait surtout — cela, et l'assurance que son corps avait procuré à un homme une joie qui n'était pas éteinte !

Et elle ne se rendrait pas à l'appel de Tassart !

Elle acheva ses malles hâtivement. Elle voulait tout emporter ; il lui paraissait que les bibelots, les robes, les écharpes, les rubans, les chaussures, les chapeaux dont elle était lasse, prendraient une valeur nouvelle làbas, dans le décor familial d'Argenton ou dans le dénûment de la demeure de l'oncle Jamet. Elle fit emballer sa table à ouvrage et ses morceaux de musique. Elle ne brodait pas, et ne s'asseyait jamais à son piano à Saint- Léger? Elle ne broderait et ne jouerait pas plus à Argenton, mais sa manie de fourmi était si impérieuse !

La pendule tinta.

Valentine, qui se trouvait dans la chambre, cria :

— Quelle heiire est-il?

— Quatre heures, madame.

— Vous avez fini de ranger la cuisine?

Elle n'entendit même pas la réponse. Il était quatre heures : la victoire était à elle !

Un sourire monta de ses lèvres à ses yeux ; elle eut une longue aspiration, hocha la tête : elle ne se serait pas crue si forte !

Quatre heures sonnèrent au clocher.

Elle se redressa et, tout à coup, comme obéissant à une suggestion subite, elle courut mettre ses chaussures, s'habilla en un tour de main, donna l'ordre à Justine de finir sa malle, et descendit.

A huit heures, elle n'était pas rentrée. Le repas l'attendait depuis longtemps, et Justine, effondrée sur une chaise, brassait dans sa tête toutes sortes d'idées saugrenues : on ne partirait pas, il était arrivé un malheur, il faudrait rester dans cette baraque maudite, elle ne revenait plus la maison Carigiian!... Elle rabâchait tout haut qu'elle dénouerait son tablier, et qu'elle s'enfuierait sans demander son reste, lorsque Valentine apparut, enleva son chapeau, et se mit à table sans prononcer une parole.

Devant elle, la garniture de cheminée était sous des journaux ; autour d'elle, les sièges étaient sous les housses, les cache-pot étaient retournés, le tapis était roulé dans un coin, et l'appartement résonnait comme un lieu inhabité. On pouvait déjà fermer la porte.

Valentine dîna vite et, en repoussant sa chaise, elle dit : - — L'omnibus sera là demain matin à huit heures. Vous emporterez les bagages, sauf ma malle. Je ne partirai qu'après-demain.

Eue ajouta, parce que Julie demeurait éberluée :

— Demain soir, je dîne chez Mme Gilloux.

— Oh ! madame !

La pauvre fille n'avait trouvé que cela pour exprimer la détresse et le reproche de son cœur. Cela signifiait : « Vous que ces demoiselles attendaient ; vous qui aviez promis à M. François !... »

— Oh ! risqua-t-elle quand même, je puis bien ne partir qu'après-demain?

— Non !

— Et pour ranger la chambre?

— Laissez donc ! dit Valentine, agacée.

Oui, oui ! On comptait sur elle, on l'attendait, mais elle était libre, elle voulait agir en femme libre, sans donner d'explications ; et elle se retira dans sa chambre.

Il l'avait adjurée de lui donner tout un jour et toute une nuit. Demain matin, elle se rendrait où elle était allée ce soir : elle entrerait chez lui par la porte du jardin,

elle apporterait, dans son sac de voyage, ses objets de toilette, et un déshabillé. Ils déjeuneraient et dîneraient ensemble ; on décrocherait la sonnette, on fermerait les volets et l'on passerait vingt-quatre heures à jouer à ceux qu'une grande passion soulève. Ce serait... Ah ! ce serait abominable ! Mais à défaut des exigences de son cœur et du cœur de son amant, la puissance farouche qui était née dans l'intimité de sa chair commandait Valentine. Aujourd'hui elle s'était donnée si complètement ! Il n'y avait pas eu de surprise, pas eu de lutte ; elle était venue de son plein gré, prenant plaisir, pendant le chemin, à l'imminence du plaisir. Cela avait été si nouveau pour elle ! Et puis, durant que son amant la tenait, elle n'avait pas cessé d'être à elle-même, de triompher, par conséquent, tandis . qu'il s'imaginait être son seigneur !...

Eh bien I elle recommencerait demain ; elle aurait toute une journée et toute une nuit d'amour, sans angoisse, sans remords ! Ensuite, elle prendrait le train pour Argenton, gavée pour le reste de son existence, et ce serait fini. Quand elle reviendrait, il ne serait plus question du passé commun. Elle serait tout à fait femme ; elle aurait, enfin, des souvenirs secrets à caresser...

Si elle l'avait aimé, elle aurait tremblé parce qu'elle se serait demandé comment se terminerait l'aventure, ou parce qu'elle n'aurait pas voulu que l'aventure se terminât jamais : que serait-il advenu d'elle, et de François?

Précisément, ce n'était qu'une aventure et elle n'était dupe ni d'ellcrmême, ni de son amant. Dans des instants enfiévrés, ils avaient pu se dire qu'ils se donnaient l'un à l'autre pour toujours : l'irradiation tombée, ils n'avaient plus eu l'un pour l'autre que des regards qui avaient déjà perdu leur flamme. Ils s'étaient considérés, alors, comme des virtuoses qui se reconquièrent dès le dernier accord du morceau, et qui se disent qu'ils sont maîtres de leur griserie, qu'ils la rappelleront quand bon leur semblera, au gré de leur vœu.

Donc, elle resterait encore vingt-quatre heures, et ce serait fini !

Huit jours plus tard, elle était encore là.

Elle écrivait à Argenton et à la Coustelle : on la retenait ; il y avait des dîners, des thés, des réunions, des pique-nique ; elle ne pouvait pas s'éloigner comme cela ; il fallait ménager les chefs de François qui avait encore plus d'une année à faire... Elle écrivait à François : Je fars et elle ne partait pas. Dans son affolement, elle conseillait son mari :

Si tu obtiens une permission de la journée, tu n'auras pas le temps de venir jusqu'à Argenton. J'ai consulté l'indicateur. Il vaudrait mieux que je t'attende ici. Envoie-moi une dépêche.

Il lui télégraphiait : Pars pour Argenton.

Elle n'en faisait rien. Sa malle n'avait pas été défaite, et quand elle rentrait chez elle, dans cet appartement aux Persiennes closes et aux meubles emballés, c'était comme si le poids dont sa conscience était chargée pesait plus lourdement sur elle : il fallait qu'elle parte tout de suite, sans hésiter, ou bien la catastrophe surviendrait. Mais l'autre disait toujours : « Encore une nuit ! » Elle ne s'appartenait plus. Il ne lui restait de volonté que juste assez pour échafauder des reproclies et se bourrer de terreurs.

Elle reçut une lettre de François qu'on lui renvoyait d'Argenton, une autre qui était allée à la Coustelle.

Dans son esprit écartelé, elle ne retrouvait même plus les explications qu'elle avait préparées pour répondre au.x questions que son mari lui poserait.

Elle était sur une pente vertigineuse, et elle roulait, heurtée par un caillou, détournée un instant de sa course, et la reprenant, se déchirant aux épines, bondissant, tendant les mains, essayant de se raccrocher et n'y parvenant pas.

Les premiers jours, Tassart l'avait gardée chez lui. L'ordonnance leur apportait les repas de l'hôtel, et ils ne sortaient qu'à la grosse nuit pour se promener dans la campagne, lui en civil, elle cachée par un voile ; mais, à

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peine dehors, eux qui s'étaient promis de jouir du grand air, de se parler à la façon des amants que rien ne gêne, de marcher serrés l'un contre l'autre, ils ne proféraient plus une parole. Ils avançaient entre les buissons, insensibles au parfum des aubépines et des ronciers, à l'odeur qui montait des terres grasses, aux haleines tièdes des petits murs en pierres sèches qui, jusqu'à l'aube, conservent la chaleur du soleil qui les a cuits la veille ; les courtilières et les grillons chantaient. Ils n'entendaient rien.

Ils ne méditaient pas, ils ne tentaient pas, non plus, de se persuader qu'ils devaient être heureux et qu'il fallait être heureux ; leur cerveau était aussi vide que leur cœur, et si leurs membres n'avaient pas été douloureux, ils ne se seraient même pas souvenus de leurs étreintes. Il n'y avait en eux qu'un vague et tenace désappointement, et une mutuelle hostilité.

Ils ressemblaient à ces ménages ennemis qui vont pleurer sur la tombe de leur enfant et qu'un sentiment commun ne peut pas rapprocher.

Un soir, accablés à s'en adresser des injures, Tassart proposa de passer la nuit à Poitiers.

Ils choisirent le dernier train de la journée, Tassart avait fait porter sa valise à la gare. Les seules précautions qu'ils consentirent à prendre, ce fut de s'y rendre chacun de son côté.

Ils ne remarquèrent pas la mine de l'employé qui arpentait le quai.

Valentine attendait, les yeux levés, crânant pour qu'on ne pût chuchoter qu'elle se dissimulait. Elle croisa son amant : à contre-cœur, l'un et l'autre furieux de jouer cette comédie, ils se saluèrent ; Tassart s'arrêta, et Valentine lui dit durement :

— Pourquoi me parles-tu?

— Si tu te figures qu'on n'est pas au courant ! Elle n'y avait pas pensé.

En débarquant à Poitiers, elle poussa un soupir de satislaction : enfin ! Ah ! enfin, ils étaient libres ! Elle demanda :

— Où aUons-nous?

— Au concert !

Il leur fallait la foule et du bruit. Leur intimité ne s'accommodait plus de l'isolement qui se peuplait de trop de menaces : dans la garçonnière de Saint-Lcger, le timbre de la pendule, im promeneur qui heurtait le trottoir du bout ferré de sa canne, une voiture qui s'arrêtait, faisait sursauter Valentine. Tassart, pourtant harcelé d'inquiétude lui aussi, se moquait de son effroi, mais elle répliquait :

— Parbleu ! pour ce que tu risques !

Ici, à Poitiers, du moins, on rie les épierait pas.

A peine au concert, Valentine eut une suffocation. A travers le nuage bleu de la fumée, elle voyait une femme décolletée qui chantait et levait la jambe sur la scène : des mots lui parvenaient confusément. Assise à deux pas de l'orchestre, les couplets de la chanteuse la heurtaient comme autant de cailloux. Elle poussait le coude de Tassart, se tournait à demi vers lui, et faisait : « Oh!... Oh !... » avec un air de prude effarouchée.

Tassart n'écoutait pas, ayant l'habitude des beuglants, et n'y venant pas pour juger les infamies ou les sottises qu'on débite sur le tréteau. Il détaillait l'artiste.

— Comment s'appelle-t-elle? questionna Valentine.

— Je ne sais pas !

Pourtant, quand la femme reparut pour bisser son dernier couplet, ses regards tombèrent sur Tassart, et elle lui sourit, étonnée.

— Oh !... Tu la connais ! murmura Valentine. Qui est-ce? Comme le garçon passait près d'eux, elle réclama un

programme.

Il n'y avait pas de programme.

— Alors, comment s'appelle-t-elle?

— Christiane ! Je te le répète, prononça Tassart exaspéré.

— Christiane Templey, dit le garçon.

Et dévisageant Tassart :

— Tiens ! Bonjour, mon lieutenant !

— A la bonne heure ! grommela Valentine. Tu n'es pas un étranger, ici 1

Il en éprouva de la satisfaction.

VALENTINE PACQUAULT II

Pendant le souper, Valentine le querella, mais elle aussi n'était pas fâchée de se montrer en compagnie d'un homme qu'on saluait. Sa jalousie était si superficielle qu'elle lui trouvait une saveur dont l'âpreté n'était pas sans agrément. Elle était la maîtresse d'un homme qui savait les secrets de beaucoup de lits ; peu lui importait que ce fussent des secrets de lits tarifés, elle n'en cherchait pas si long. Elle était la favorite qui avait remplacé les autres : c'était un dédommagement à la satisfaction qu'elle procurait.

Le lendemain, entre deux trains, Tassart se rendit, seul, à Saint-Léger pour se montrer à la caserne ; ensuite, ils ne rentrèrent que dans la nuit, et comme l'équipée leur avait réussi, ils la recommencèrent. Ils allèrent à Niort, ils revinrent à Poitiers ; ici et là, ils menaient la même vie : le concert, le souper, la maison meublée, le restaurant, le café. Tassart, qui n'avait connu que l'amour avec des chanteuses, ne comprenait l'amour qu'à la façon d'une bordée de matelots ou d'une noce d'étudiants de province.

Ce fut l'initiation de Valentine. En quinze jours, elle parcourut tous les établissements de plaisir de la contrée ; elle retint le nom des patrons et des garçons, ceux des chanteuses, et leurs sobriquets, qui dévoilaient leurs tares ou leurs habitudes, le nom des chasseurs qui portaient les billets aux clients ou aux artistes, qui faisaient avancer les voitures et donnaient des adresses de femmes au consommateur embarrassé. Elle pénétra dans les hôtels meublés, elle dormit dans des couches aux édredons douteux, elle apprit des mots... Elle était arrivée sans étape à l'endroit réprouvé que d'ordinaire celles qui déchoient n'atteignent qu'insensiblement. Encore parfumée de jeunesse, n'a3'ant pas conscience du précieux, frais et lumineux trésor qu'elle galvaudait, elle feuilleta, sans plus d'agrément que de dégoût, les pires images que l'on a dessinées sur l'amour. Ah I ce n'était pas celles du beau tourbillon clair qui emporte très haut son élue et la maintient au-dessus des agitations mesquines de l'humanité 1 C'étaient celles d'une bourrasque mauvaise, qui glace sa victime, la chasse sur la route et la pousse

dans un refuge empuanti où, si elle se garantit du froid, elle foule un fumier plus sale que la boue du chemin.

Mais Valentine courait à la joie avec t^nt d'avidité, celle qu'elle souhaitait devant effacer la déception que lui avait laissée la dernière ! Tassart n'avait qu'à proposer :

— Nous allons à Niort?

Elle acceptait. Elle n'avait plus de fantaisies, plus une bribe de cette autorité qu'elle montrait devant François ; elle n'agissait pas autrement que les chanteuses qu'elle s'était accoutumée à voir chaque soir, obéissantes et insensibles. Son amant commandait.

Leur amour était rude : Os se prenaient comme des furieux.

Un jour qu'elle avait dit à Tassart :

— Tu me fais mal !... Pourquoi me fais-tu mal?

— Tiens ! avait-il répliqué durement. Tu es de force à souffrir.

Cela l'avait suffoquée d'abord, puis elle avait souri, se mordant les lèvres —r satisfaite.

Il lui était si agréable de s'imaginer en sei-vage, qu'elle avouait à son amant :

— J'ai peur de ne plus te craindre !

Elle le craignait, ou s'efforçait de s'en persuader, parce qu'elle espérait trouver là une excuse à sa conduite — n'espérant plus se convaincre qu'elle aimait cet homme. Elle tentait, aussi, de croire qu'elle l'admirait, mais elle ne le craignait pas plus qu'elle ne l'admirait : même, elle se disait qu'elle simulait l'obéissance.

EUe était soumise.

Un matin qu'eUe se trouvait seule chez Tassart, reverrue de Poitiers par le train qui arrivait à l'aube, elle entendit quelqu'un s'arrêter devant la porte d'entrée.

Elle ne respira plus !

Il lui sembla percevoir le froissement d'un papier qu'on introduisait dans orne ieate.

Elle attendit.

VALENTINE PACQUAULT I3

Les pas s'éloignèrent : elle courut au vestibule.

Au pied de la porte, il y avait une dépêche. Elle la ramassa,... et cela lui fit comme un coup de marteau reçu en plein sur le front.

L'adresse portait : Madame PacquauU, 10, route de Niort, Saint-Léger.

Et ce papier lui arrivait ici !

Elle se rejeta contre le mur, terrorisée !

On savait donc où elle était? Qui pouvait le savoir, qui avait apporté le télégramme? Qui?... Qui?...

Affolée, elle l'ouvrit : les mots s'emmêlaient, serpentaient, s'allongeaient, se contractaient devant ses yeux. Elle lut la signature : Amélie, et déchiffra que François arrivait à Argent on pour quarante-huit heures. On ne lui disait pas : venez, on l'informait de l'événement, voilà tout !...

François était en route, il serait à Argenton ce soir, et elle, elle était là !

Misérable, misérable, misérable !...

Elle se précipita dans la chambre, ramassa ses vêtements qui étaient dispersés sur les fauteuils, sur le sofa, sur les chaises, et s'habilla en se persuadant que c'en était fait d'elle, qu'elle était perdue, que nul ne pourrait la sauver. Et elle se serrait les tempes, et elle s'injuriait, et elle se tordait les doigts !

Si Tassart avait été présent et qu'il eût voulu la retenir, elle l'aurait tué. Lui seul n'était-il pas responsable de son malheur?

En se retournant vers la cheminée, ses regards tombèrent sur une photographie de lui.

Elle la saisit, la martela de son poing, la lança devant le foyer et, l'image résistant à ses coups de talon, elle la déchira en proférant des injures.

Perdant tout le sens de la situation, elle faillit sortir par la rue. Cependant, sur le point d'ouvrir la porte, elle s'arrêta, haussant les épaules, se prenant en pitié pour cette dernière et inutile précaution : elle traversa le couloir, le jardin, et se retrouva dans le chemin qu'elle était accoutumée de suivre.

Le sol, qui était rôti par le soleil, lui paraissait noir et taché de larges cercles qui se mouvaient avec elle et qui étaient partout où elle regardait ; l'air était de plomb. Les haies, les clôtures, les champs, et plus loin, les appentis, les maisons, et plus loin encore, les arbres des allées, et la route, montaient devant elle et autour d'elle, et la rapetissaient. Elle avançait dans une vallée qui devait aboutir au goufïre où tout ce qui s'y précipite s'y anéantit, et duquel on ne peut pourtant pas s'écarter.

En ouvrant sa porte, elle entendit que des papiers glissaient sur le parquet.

Elle pénétra dans le salon, tira les rideaux, revint en arrière, et ramassa trois lettres : deux de François, une de la tante Amélie...

Il y avait quatre jours qu'elle n'avait pas mis les pieds chez elle !

Folle ! Folle et misérable !...

François la croyait à Argenton, s'étonnait de ne recevoir ni des nouvelles des tantes, ni des nouvelles de l'oncle Jamet à qui, dans son désespoir, il avait écrit ; il parlait du lieutenant Gilloux, si bon, mais qui ne s'adressait plus à lui que pour le service, et du capitaine, qui se montrait fantasque et lui faisait de la morale à tout propos. Il ne disait pas qu'il était inquiet, pourtant sa lettre était baignée de ses appréhensions.

Elle décacheta l'enveloppe de Mlle Amélie, mais sans courage pour déplier le papier, elle se laissa tomber sur une chaise et s'efforça de réfléchir.

A quoi se résoudrait-elle? Sa vie n'était-elle pas à jamais finie?

Ses idées cavalcadaient comme des chevaux lâchés dans un pré ; elle en attrapait une, voulait en saisir uiiii autre, et la première lui échappait.

Cependant, il fallait agir ! Chaque minute qui s'évanouissait entraînait une chance de salut.

Réfléchir ! Comment réfléchir avec cette obsession qui lui pesait sur le front : on savait qu'elle couchait chezTassart !

Enfin, qui le savait?... Qui avait porté la dépêche?...

Elle était dans l'état de folie du banquier qui, soudain.

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aperçoit le fond de sa caisse, et que la terreur de la prison assaille. La veille, il était le roi du pays, et voilà qu'il n'est plus qu'un homme guetté par les créanciers . et les robins. Il n'y aurait pas de sacrifice qu'il ne consentirait pour reconquérir son prestige, quitte, ensuite, à l'abandonner insensiblement et à rentrer dans le rang des sujets ; mais le premier sacrifice ne le dénoncerait -il pas?... Traqué, il ne bouge plus.

Elle se plongeait dans la contrition sans songer à d'autres qu'à elle, et surtout, sans se représenter la douleur de François. Elle se disait que le fracas du drame se répandrait jusqu'à Argenton, jusqu'à la Constelle : tout sombrerait — elle sombrerait ! Son repentir ne suffirait pas à désarmer ceux qui aimaient le bruit du scandale ; or, elle n'aurait même pas la consolation de se raccrocher au souvenir d'un bonheur dont le prix était si exorbitant !... D'ailleurs, que lui importait !...

Dans un sursaut de sa volonté, elle se leva, marcha vers sa chambre, aperçut son bagage encore ouvert...

Il fallait partir !

Elle ferma sa malle, la traîna jusque sur le palier, visita l'appartement, et refit son lit.

Elle voulut savoir l'heure. Toutes les pendules étaient arrêtées, et sa montre était restée chez Tassart.

Perplexe, essayant de supputer le temps qui s'était écoulé depuis qu'elle était rentrée, elle attendit.

Sa montre était restée chez Tassart, sur la cheminée...

Du moins, la dépêche aussi !

Il serait donc renseigné !

L'horloge du bourrelier tinta deux coups... Celle de la ville répéta la sonnerie.

Deux heures !... Était-ce possible?

Elle se leva, se regarda dans la glace, quitta son chapeau, se recoiffa : elle partirait par le train de quatre heures, pour arriver à Argenton dans la nuit. Là-bas, les événements ne l'entraîneraient plus si facilement ; elle leur tiendrait tête ! Il n'y aurait pas, rôdant autour d'elle, ceux qui « savaient » ; elle pourrait regarder les gens en iace sans se demander : a Que pense-t-il de moi? » Elle

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parlerait, elle expliquerait ; ensuite, elle préparerait le terrain pour la rentrée, ou bien, elle ne rentrerait plus à Saint-Léger, jamais, jamais !

Elle s'échappait vers le repos.

Aussitôt, avec une lueur d'espoir, un peu de son ancien aplomb la reconquit. Elle médita un instant ; puis, subitement, elle ferma les portes, descendit et se trouva sur le trottoir, surprise et aveuglée par le soleil.

Contractée, s'obligeant à dresser la tête et à marcher carrément, elle se dirigea vers le faubourg Charrault. Elle se répétait qu'elle devait agir ainsi, qu'U était bien de ne pas s'humilier pour que les plus lâches ne vous prodiguent pas leurs coups : en somme, sa perte était-elle si certaine? N'avaient-ils pas pris des précautions?...

EUe ne les confrontait pas avec ses imprudences.

Elle sonna chez Mme Gilloux.

Quand on l'introduisit dans ce salon où elle avait eu tant de bonheur à pénétrer, cela lui fit l'effet d'être replacée dans un sanctuaire.

Rien n'était donc compromis.

Ce fut à ce moment qu'elle mesura vraiment la profondeur du précipice où elle avait failli tomber. Elle croyait si bien n'être encore que sur le bord !

Elle s'assit posément dans un fauteuil, s 'essayant à préparer son attitude et ses prétextes...

Et que répliquerait-elle si, par hasard, on faisait allusion à Tassart?...

Ah ! grand Dieu, qu'allait-elle chercher?... On ne savait rien puisqu'elle était ici I

Au premier étage, des portes battirent. Elle suivit des pas qui couraient...

Dans son cerveau, petit à petit, le vide se faisait.

Enfin, quelqu'im marcha dans le vestibule I

Elle se leva...

Valentine entendit qu'on lui annonçait :

— Madame a dû s'absenter. Elle est sortie sans prévenir. On ignore quand elle rentrera...

Il lui sembla que ses jambes devenaient de laine. Ses yeux papillotèrent; elle balbutia en priant qu'on aver-

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tisse Mme Gilloux de sa visite, regrettant d'être obligée de repartir pour Argenton le soir même — elle n'était revenue qu'en passant, pour régler des affaires... Elle aurait été si contente de voir Mme GLlloux !

Sur le seuil, elle se retourna, penchant la tête ;

— Vous n'oublierez pas?

Elle se contraignait à sourire et à prendre un ton amène sans rien abandonner de son autorité : c'était, pourtant, comme si elle avait humblement supplié cette domestique de ne pas lui refuser son aide !

En pleine rue, des larmes qu'elle n'avait pas senti monter roulèrent de ses cils, et elle en fut si surprise qu'elle baissa la tête, s'arrêtant court pour regarder à terre, comme si elle avait perdu quelque chose.

Que ferait-elle, maintenant? Faudrait-il donc encore courir à de nouveaux affronts?

Le porche de l'église était grand ouvert. Là, n'accueillait-on pas jusqu'aux pires détresses?.,.

Seulement, dans le groupe des femmes qui papotaient au pied du clocher, elle reconnut Mme Grasset. Elle se sauva.

Où allait-elle? A qui se livrerait-elle?

Des fom-nisseurs la saluèrent, deux ou trois commerçants apparurent devant leurs boutiques.

Elle allait droit devant elle, tenant exactement le mi. Ueu de la chaussée, s'imaginant que la ville entière ricanait à ses trousses, pareille à un lapidé qui, se raidissant sous l'opprobre, est pourchassé sur la voie de l'exil.

Elle sonna chez les Dupin. Il fallait qu'elle vît quel» qu'un I

Là, du moins, on la reçut, mais à peine eut-elle ouvert la bouche que ses mensonges churent de ses lèvres comme des oiseaux désailés.

Mme Dupin lui demanda des nouvelles d'Argenton.

ie en donna avec une exaltation qui jurait avec I maintien apeuré.

m. lui dit :

K- Qu'il y a donc longtemps que je ne vous ai vrie | T. H. a

l8 VALENTINE PACQUAULT

Ah I elle avait été tellement occupée !,..

Tandis qu'elle parlait, il y avait, sur le clair visage reposé de la vieille dame, ce reproche grave et douloureux que seules les figures portant des rides augustes expriment avec une si grande pitié.

Savait-elle donc, elle?...

Par deux fois, Valentine s'était penchée, les mains jointes, prête à tout confesser ; mais, se reprenant aussitôt, dans un léger, léger soupir, elle avait ressaisi le fû de ses mensonges : l'entreprise devenait au-dessus de ses forces !

Dans cet asile où elle ne s'était abattue que pour reprendre haleine, elle s'essoufflait à vouloir la ressaisir.

Elle ne prolongea pas sa visite, et se sauva, affirmant que l'heure la pressait. Si elle était restée une minute de plus, c'en aurait été fait de toute comédie : elle aurait crié « au secours I » en tombant à genoux ; et elle aurait adjuré qu'on lui ouvrit des bras.

Dehors, elle se demanda, labourée d 'appréhensions :

— Sait-eUe?...

Elle revoyait Mme Dupin, bonne, douce, l'écoutant paisiblement et la laissant enchevêtrer ses explications...

Ah ! oui, pourquoi ne s'était-elle pas traînée à ses pieds?

Enfin, savait-elle, allons?...

Si elle savait, de quel mépris n'avait-elle pas dû l'accabler !

Lorsqu'elles s'étaient dit adieu, Valentine avait promis de revenir dès son retour, et Mme Dupin avait répliqué :

— C'est cela ; en attendant, croyez-moi, chère petite : restez longtemps près de vos tantes. Elles méritent si bien qu'on les aime !

Le ton de ce : « Croyez-moi ! ». . Oui, oui, elle savait

Néanmoins, la minute d'après, Valentine se démonj trait que c'était impossible !

Elle se dirigea vers l'hôtel, rencontra le conductei d'omnibus à qui elle commanda de prendre sa ms et elle disparut.

Elle ne voulait plus revenir chez elle; le bourrelic l'accosterait, elle devrait répéter devant lui des men*

songes qui étaient devenus si loqueteux, si invraisemblables, qu'ils lui feraient perdre contenance.

Elle se rendit à la poste, déposa un télégramme pour Argenton ; ensuite, ne sachant plus que faire dans cette ville où tout, gens et maisons, avait l'air de la toiser, elle poussa la porte d'un fournisseur, à qui elle régla le compte qu'elle lui devait. Mais on lui demanda si elle partait « définitivement » !

— Pourquoi? questionna-t-elle en dévisageant l'épicier. Parce qu'on ne vous a rien pris depuis quinze jours?... J'étais dans ma famille, et j'y retourne !

Elle prononça cela sur un ton si menaçant que le marchand, gêné, s'excusa.

Mme Pacquault mettait sa monnaie dans son sac, rageusement, lorsqu'une pièce d'argent tomba ; quelqu'un accourant pour la lui ramasser, elle dit :

— Pour le garçon !

Elle aurait voulu acheter l'opinion.

Et eUe quitta la boutique-

« Pour le garçon ! » Elle avait entendu des chanteuses lancer des « pour le garçon ! » en jetant un pourboire sur la table et, déjà, eUe s'exprimait comme elles !

Coupant par le court, elle traversa la place du Marché, d'une allure de somnambule. Les martinets volaient très haut et, derrière les volets à demi fermés, les métiers des giletiers déchiraient ce qui restait de silence.

De la rue des Grandes-Bcucheries surgit un homme, coiffé d'un large feutre.

Valentine s'avançait vers lui, n'ayant pas conscience de le regarder, quand soudain, elle le vit sourire, porter lentement la main à son chapeau...

Elle s'inclina, et puis, se retourna en se demandant qui avait pu la saluer; mais un souvenir, qui jaillit comme une éclaboussure de fange, lui fit poursuivre sa route plus éperdument...

Elle l'avait reconnu I C'était le comique d'un concert de Niort !

Voilà ceux qui se découvraient devant elle I

En se présentant au guichet de la gare, une voix glapit de derrière le grillage :

— Première Poitiers?

Défaillante, Mme Pacquault articula :

— Argenton !

Elle fouillait dans son sac, ne parvenait pas à retrouver son argent ; ensuite, il lui fallut s'occuper de son bagage. Le sol lui brûlait les pieds. Elle devinait que les employés, l'homme de l'octroi, la marchande de journaux, les conducteurs des omnibus, les vo3'ageurs, tous suivaient ses mouvements.

Le train était à peine arrêté qu'elle montait dans un compartiment et se laissait tomber sur le coussin, exténuée. Elle ne sentait plus ses membres, et sa stupeur ei^jL si complète qu'elle ne remarqua même pas qu'elle était en route.

Quand elle reprit conscience, on était déj.\ loin de Saint- Léger ; aussitôt, elle pensa que depuis quinze jours elle avait fait le même trajet trois fois.

Elle se voyait comme entourée d'une brume opaque dont la senteur était écœurante. Jamais elle ne parviendrait à sortir de ce brouillard, jamais elle ne se débarrasserait de ce parfum dont ses vêtements étaient imprégnés I Sa jeunesse était tout entière derrière elle, sa vie était en lambeaux ! Elle avait eu un amant et elle n'avait pas aimé; elle avait goûté aux plaisii-s des amants et ils ne lui avaient laissé dans la mémoire que la trace de gestes interdits et sales !

C'était la punition qui lui faisait abominer sa faute.

Elle songeait à ce qu'elle avait lu sur l'amour avant de le connaître, à ces déclarations enflammées, à ces abandons, à cette communion éclatante et mystérieuse de deux êtres, à cette glorification du coeur et du corps où il n'est question ni do secrets, ni d'excuses, ni de remords, ni de précautions, ni de sagesse... Elle heiussa les épaules, dupée par l'affiche du sp>ectacle où elle avait été conduite, et qui était une dérision. Elle ne se rappelait même plus que son corps avait tressailli ;

son âme était demeurée trop sereine ! Et corps et âme étaient souillés pour toujours 1 Elle ne pourrait plus ni recevoir, ni donner quoi que ce soit de propre... . Elle avait joué, elle avait perdu, et, pour la première fois, elle avait le loisir de songer aux satisfactions qui lui seraient désormais refusées.

A Poitiers, lin cocher lui offrit son fiacre; il l'avait conduite aux guinguettes de Biard, à l'hôtel, au concert.

Elle se réfugia dans la salle d'attente, acheta des journaux, qu'elle ne lut pas, et guetta l'heure.

Cette ville aussi lui était fermée ! Ici, là-bas, partout, il y aurait des hommes qui, d'un salut ou d'un regard, lui rappelleraient ce qu'elle voudrait oublier.

« La vie? avait prononcé un jour le capitaine de Milliaud. On marche, on tombe, on se relève, on tombe encore, et l'on va ainsi, traînant des souvenirs et poussant des rêves — la plus belle fortune que nous ofîre l'humanité 1 »

Quels souvenirs caresserait-elle donc, et quels rêves lui serait-il permis d'ériger pout se consoler?

Au départ de Poitiers, uïi peu d'apaisement lui vint. Le paysage s'était modifié. Il n'y avait plus, dans la campagne, de ces murailles épousant à ce point les toits qu'on ne distingue presque plus les tuiles des pierres; les champs de Saint-Léger, si orgueilleux, crevant de pléthore, avaient disparu. Un peu de la demi-pauvreté berrichonne, si accueillante, commençait à parer ceuxci — des jachères, des coins de lande. Surtout, il n'y avait plus de ces noyers qui plaquaient sur le sol une ombre si grasse et si lourde, il n'y avait plus de ces hangars et de ces granges qu'on devinait bourrés de richesses. Précisément, ce qui lui avait plu lorsqu'elle était arrivée à Saint-Léger lui était devenu odieux.

Pour aimer le spectacle de la sécurité, il ne faut pas avoir d'inquiétude sur soi-même : les tourmentés ne s'accommodent pas de la tranquillité des autres.

Mais à mesure que son agitation disparaissait, une

angoisse plus directe la prenait. Il faudrait expliquer à François ce qui l'avait retenue à Saint- Léger, et elle se représentait l'attitude de son mari, le cou tendu, les yeux largement ouverts et brouillés, la bouche anxieuse. Elle l'avait déjà vu ainsi tant de fois, chaque fois qu'elle lui avait annoncé une nouvelle, chaque fois qu'elle l'avait abordé avec un « tu ne sais pas? »... chaque fois qu'elle avait boudé ! Et il y aurait d'autres regards, plus clairvoyants que les siens, ceux de la tante Amélie, de la tante Solange...

Elle ne se sentirait pas le courage de parler des Dupin, ni des Gilloux, ni de la femme du colonel ; de qui pourrait-elle parler, alors?

La nuit était venue quand elle songea qu'elle n'avait pas déjeuné, et qu'elle ne pourrait pas dîner avant son arrivée.

De grands éclairs lui traversaient le cerveau, ses oreilles bourdonnaient. A un moment, une haute lueur d'incendie la fit se retourner vers la campagne. Elle se mit à la portière ; mais plus loin, à l'avant, à l'arrière, devant elle, il y avait d'autres incendies.

C'étaient les feux de la Saint-Jean.

Qu'ils étaient gais ceux qu'elle voyait de la Constelle, autrefois, quand elle était petite. Quel calme !

Elle se rassit vite. Des larmes lui troublaient la vue ; sa gorge se gonflait.

Elle s'endormit en pleurant.

Ce fut la voix de son mari qui la réveilla. Il était là, devant elle, criant presque :

— Descends vite ! Le train repart !

Et quand, ahurie, elle se retrouva sur le quai, elle vit qu'il souriait, extasié.

Il croyait qu'elle avait manqué le train ! Il avait reconnu sa malle qu'on sortait du fourgon, et elle, elle n'était pas là !

C'était lui qui parlait !

Dans l'omnibus, elle lui dit en l'examinant :

— Je t'aime mieux comme ça qu'en uniforme.

Il se tourna tout à fait de son côté en se rapprochant d'elle.

Valentine lui saisit la tête.

Leurs lèvres se retrouvèrent.

Ils entendaient grincer les ressorts et crisser les cailloux ; le fouet du conducteur claquait ; des lumières éclataient et s'éteignaient. Un chien suivit un instant en aboyant. Leurs dents se heurtaient à chaque cahot de la guimbarde.

C'était, au milieu de ce cataclysme, un sauvage et indéfini baiser qu'ils se donnaient, et Valentine, subjuguée par sa force, pénétrée de sa douceiu:, se sentait redevenir petite, et neuve...

Lorsqu'ils se séparèrent, une si grande allégresse la baignait qu'elle se figurait lavée de toutes souillures.

EUe murmura :

— François ! Mon François 1 Et elle était sincère.

La tante Amélie était sur le pas de la porte ; derpière elle, il y avait la tante Solange, et les domestiques.

La maison était sur pied. L'enfant prodigue était revenue.

Chacun voulait placer son mot.

Un souper était préparé.

— Mange, François, grommelait Mlle Amélie. Tu n'as pas dîné.

On dut baisser la voix pour ne pas troubler le sommeil des élèves.

Il n'y eut pas un reproche, pas un gémissement, pas un soupir, rien qui pût rappeler l'attente des jours passés.

Valentine ne donna qu'une explication :

— On ne voulait plus me lâcher, là-bas 1 Mlle Amélie haussa les épaules :

— Mangez donc !

Cela signifiait : « Ne pensez plus à ces enfantillages ! Vous êtes ici : tout est bien 1 »

i4 VALENTINE PACQUAULT

François était radieux. Valentine le contemplait et répétait, heureuse :

— Tu as maigri ! Tu es noir !

Dans leur chambre, elle s'exclama, du ton qu'il ne connaissait que trop :

— Tu ne sais pas?...

Il eut un sursaut d'anxiété,

— Mais non ! fit-elle en f'appuyant sur lui. Écoutemoi tranquillement... J'avais peur que l'oncle Jamet ne me relance ici I J'ai reçu des lettres de lui ; il aurait voulu que je ne m'arrête pas à Argenton. Alors...

François ne l'entendait plus.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, Valentine crut rêver.

Des rideaux blancs montaient vers le plafond en plis ordonnés ; le soleil striait les jalousies de la fenêtre ; dans les panneaux luisants d'une grande armoire, deux mondes se mêlaient : celui du bois, dont les veines dessinaient des figures de monstrea, et celm, limpide et insaisissable, de la chambre.

Où était-elle?...

Un bruit sourd vint par les murs : les élèves se levaient...

Elle ne rêvait pas ! Elle était dans le royaume de la paix.

D'autres réveils se présentèrent à sa mémoire, ceux de la veille et des jours précédents — des réveils pleins de terreur, mauvais, haineux, où il n'y avait pas de place pour la méditation. Du lit si bas de Tasssirt, elle découvrait les panophes, la glace où étaient glissées les invitations aux soirées, des tambourins, des sticks, des gravures, des chinoiseries, et toute la pacotille poussiéreuse qui était accrochée aux murs.

Ses angoisses l'étreignirent, l'espace de quelques secondes, et elles disparurent quand elle regarda de nouveau la grande armoire, qu'aucun heurt n'avait jamais éraflée, et qui était là, solide comme une forteresse, à la place pour laquelle on l'avait faite.

Une franche et brave odeur de lingerie baignait la chambre...

La cloche sonna.

François s'éveilla. Alors, Valentine lui sourit j aussitôt, dans un élan de reconnaissance, elle colla son corps au sien, et elle demeura, la figure enfouie entre la nuque de son mari et l'oreiller, anéantie, joyeuse à en crier, certaine d'avoir reconquis celui qu'elle avait cru perdu, et qui lui apportait un si grand bien — la paix pour son cœur et pour son esprit.

Ils eurent une journée et deux nuits enchantées.

Le lundi matin, lorsque François tut sur le point de repartir, n'osant demander à sa femme de ne pas retourner à Saint-Léger avant lui, il risqua :

— Tu iras à la Constelle?

Comme si elle s'était préparée à dissiper son inquiétude, elle répliqua aussitôt :

— Naturellement 1

Et elle traça son programme pour huit jours.

François s'en fut donc, émerveillé, le cœur illuminé, la poitrine élargie par son nouveau bonheur. Il connaissait ses forces : il pouvait se tenir, cette fois, pour un homme.

En revenant de la gare, Valentine entendit Mlle Amélie qui disait à sa sœur Solange :

— Tu me fais rire, ma parole !... Lui? Maigre... maigre ! Et après?... Jamais il ne s'est mieux porté.

EUes étaient contentes, toutes les deux; Mlle Célina aussi, par imitation seulement, parce que sa raison l'abandonnait chaque jour un peu plus, comme l'eau d'un étang qui s'écoule imperceptiblement par les fuites de la levée. Elle continuait de parler, mais elle n'avait, toujours, que des pensées de classiques qui, desséchées par avance, étaient demeurées collées au fond de son cerveau. Elle souriait, haussait les épaules, se mettant en apparence à l'unisson des sentiments qu'on manifestait devant elle; et elle concluait en citant im écrivain célèbre. Sa sœur Amélie en grinçait des

dents I

Valentine passa là une semaine incomparablement douce.

Elle qui s'était imaginé que son enfance ne lui avait rien laissé de séduisant prit, à revivre ses petits plaisirs de pensionnaire, la satisfaction inattendue que réservent les vieux jouets oubliés qu'on exhume d'un tiroir. Elle voulut assister à^ des cours, s'étonna de pénétrer ce qui, autrefois, lui avait été fermé ; elle accompagna les élèves à la promenade, parada devant les grandes, les entretint de l'existence que certaines se préparaient, amusa les petites et voulut dîner au réfectoire. C'est que, aussi, le pensionnat était devenu, pour elle, une cour d'admiration-

Un matin, elle était encore au lit, lorsqu'on lui monta une lettre de Tassart.

Elle examina l'enveloppe, eut une courte aspiration, devina que son sang la parcourait plus vite, ferma un instant les yeux, et subitement, soufflant sur cette flamme qui voulait grandir, elle se leva, s'habilla en hâte et descendit.

Il lui fallait de l'air, du soleil, des cris, des courses, de la gaieté : elle était si gaie ! Les élèves jouaient dehors : elle s'y rendit.

Elle était ainsi faite que ses sentiments ne pouvaient s'épanouir dans le recueillement ; à peine nés, ils avaient besoin d'une atmosphère de foire. Elle ne concevait la joie qu'avec un grand concours de bruits, ou, alors, son ivresse n'était pas longue à tomber.

Au milieu des grandes qui l'environnaient, elle s'exclama :

— Bon ! j'ai oublié une lettre !

Elle la tira de son corsage, eut un coup d'oeil vers les fenêtres, s'essayant à redevenir une pensionnaire qui trompe la surveill^ce d'une sous-maîtresse, et elle lut la lettre de son amant.

Elle n'avait pas conscience de piétiner ce qu'elle devait de beau et de pur à François : qu'était-ce que cette lettre ! Elle s'était si bien retrempée dans la paix de la maison 1

// est deux heures, écrivait Tassart ; il fait un temps

doux comme ta peau et, entre les nuages, il y a un &iêl bleu qui peut, après tout, être de la couleur de tes yeux. On a envie de pleunr et d'être heureux, de mourir doucetnetit ou de vivre avec dpreté, de crier et de se taire, d'être ce qu'on n'est pas et de s'assurer qu'on n'êSt pas un autre que soi; on a envie de rêver et d'agir; on voudrait être tendre et brutal, être un enfant qui ne sait rien ou un vieillard qui connait tout; on voudrait violer ou prier...

C'était une musique comme les caresses de cet homme sensuel, dur, perverti, trouble et médiocre.

Elle se représentait leurs étreintes dont ils sortaient Un peu plus ennemis et un peu plus liés, pareils à des criminels que chaque forfait commun rapproche, et qui se surveillent, se détestent, se redoutent, et ne se résolvent pas à mettre un tetme à leur complicité.

Elle plia la lettre : Tassart disait qu'il la baisait sur les seins, et il lui répétait ce qu'elle gémissait de sa voix dolente de petite fille quand il la mordait à certAines places de son corps. « Mal I... Mal 1 »

Quel secret I Quelle joie !

Cette lettre, c'était l'amour d'Un aJnant ! Était-il donc si dérisoire?... Un homme lui écrivait ce qu'elle n'avait pas lu d'un autre, ce qu'elle n'avait lu nulle part... De loin, leur ignominie n'était plus sombré.

I.h-bas, le ciel était d'un bleu qui pouvait, après tout, être de la couleur de ses yeux... Cela la berçait et l'agaçait ; elle avait envie de s'esclaffer au souvenir de cet amant qui la voulait encore, ou de s'incliner vers lui, (îe se rebeller ou de se soumettre, de se garder ou de s'offrir. Elle ne savait pas I... Elle était bien heureuse !

Ses sens éveillés étaient de plus eh plus des maîtres ardents. Ici, loin de François et loin dé Tassart, à l'abri des hommes, parfois, le matin, dans l'après-midi, le soif — si elle était seule et qu'elle se reportât à un instant de ses heures d'amour — un frisson la saisissait derrière la nuque, la parcourait, et puis remontait jusqu'à la gorge où il devenait plus irritartt» Son visage devenait diabolique ; ses paupières avaient un tremble-

ment imperceptible qui troublait sa vue ; ses lèvres se relevaient aux coins comme celles d'un félin qui suit une proie ; ses mains se crispaient longuement, et les articulations de ses doigts craquaient. Il lui aurait suffi de s'étirer pour chasser cet égarement '■ elle ne s'étirait pa«, et même, elle s'immobilisait, soucieuse de le prolonger. Les images odieuses, qu'elle avait un instant exécrées, s'estompaient et devenaient séduisantes ; les turpitudes qui l'avaient écœurée disparaissaient ; elle se prenait à combiner des romans avec les hommes qui l'avaient approchée, elle essayait d'évoquer ce que pourrait être

(étreinte de celui-ci ou de celui-là. Elle ne se disait pas : Qu'il saurait m'aimer ! » Elle se disait : « Qu'il saurait le prendre ! »

C'est ainsi que la retraite dans cette maison tutélaire, \ plus aimable et le plus familial des couvents, favorisait 1 dépravation.

A la Constelle, où elle resta deux jours, gea rêves l'accompagnèrent.

EUe revint à Argenton et les rêves l'y suivirent. Elle aurait voulu se confier à quelqu'un ; mais elle n'avait pas d'amie, et puis les mots lui auraient fait défaut : elle ne savait bien parler que de futilités, par phrases hachée», par boutades, et très haut. Le soulïie lui aurait promptement manqué pour raconter à voix basse le secret délicieux de son crime.

Plusieurs fois, elle avait écrit à François et chacune de ses lettres avait été plus enflammée. Elle n'avait pas répondu à Tassart, elle n'y avait même pas pensé, Tassart ! Qu'était-ce que Tassart?... Il ne s'agissait que d'un amant. Elle reçut un nouveau billet de lui. A peine l'eut-elle parcouru qu'elle le jeta au feu, indifférente. Son imagination lui avait déjà forgé un maître en amour autrement fort que celui-ci.

Autour d'elle, entretenant le bouillonnement de son

I esprit, c'était comme une conjuration de louanges : kg petites élèves béaient devant celle qui port^yt des

sionnat, ni en ville ; les grandes, qui reconnaissaient en Valentine la femme qu'elles voudraient être plus tard, quand elles auraient dépouillé l'uniforme, osaient la prendre par le bras pour se promener avec elle ; les surveillantes, les domestiques, les amies des demoiselles Carignan, et les demoiselles Carignan elles-mêmes, usaient de mots qui chatouillaient l'orgueil de Valentine. Mlle Amélie avait désarmé : elle s'était si bien accoutumée aux défauts de sa nièce qu'elle croyait, positivement, que celle-ci s'en était débarrassée. Il n'y avait guère qu'une sous-maîtresse dont le regard aigu ne s'était pas adouci : elle avait été pensionnaire avec Valentine — alors, la déesse de la maison n'était toujours, pour elle, que le cancre de leur classe.

La dernière lettre que François écrivit annonça une nouvelle qui, à part Valentine, bouleversa la maison. La rougeole était au régiment ; un soldat était mort et, si la situation sanitaire ne s'améliorait pas, on regagnerait Saint-Léger par chemin de fer.

François suppliait sa femme de rester à Argenton :

// est probable qu'on accordera des congés; j'irai te retrouver...

Elle ne voulut pas entendre raison. A ses tantes, qui plaidaient pour qu'elle attendît ici, elle montra des sentiments dont on ne la croyait pas capable. Qui donc soignerait François s'il était malade?... Le devoir l'appelait 1

La tante Amélie prononça un « c'est bien 1 » qui valait les plus belles récompenses, et Valentine en conçut une fierté dont elle ne soupçonna pas un instant qu'elle était indigne tafit les apparences, chez elle, tenaient lieu de la conviction. Néanmoins, en faisant ses malles, un peu de ce beau zèle tomba : il fallait quitter cet asile bienfaisant où tout se pacifiait dans une intraduisible sérénité, où la vie était découpée en tranches régulières qui ne surprenaient jamais...

Et tout doucement, une à une, ses appréhensions anciennes se réveillèrent.

D'avoir oublié ses soucis, elle se croyait devenue forte. Elle avait si peu confiance en elle que, la veille de son

VALENTINE PACQUAULT 3I

départ, elle voulut visiter tous les amis de ses tantes, comme si elle avait recherché des alliés, ou comme si elle avait pressenti qu'à Saint-Léger elle ne pourrait plus se faire ouvrir les maisons qui l'avaient reçue.

Elle rentra au pensionnat démoralisée. Il aurait été si bon de poursuivre dans cet asile une existence sans inquiétude ! Elle aurait attendu François, elle ne serait jamais revenue à Saint-Léger...

Pour se redonner un peu de courage, elle se persuada, d'abord, qu'entre elle et Tassart tout était fini. Restait la trace de leur sillage à effacer, EUe devrait expliquer à François pourquoi on ne reverrait plus les Gilloux, ni les autres, ni les Dupin, peut-être. Il faudrait aussi bâillonner des bouches... Le pourrait-elle?

Enfin, la saluerait-on, seulement? Faudrait-il donc baisser la tête?...

Mais non, non ! S'il n'y avait que d«s doutes à dissiper, elle les dissiperait !

Pourtant, dans le train qui la ramenait vers la contrée de la tourmente, elle retrouva l'abattement, et puis le désarroi qui l'avaient terrassée — et ses terreurs, et son dégoût : elle faisait, à rebours, le voyage qui l'avait libérée. Le pays changeait encore une fois? C'était pour reprendre l'aspect de celui qui la hantait ! Elle dénombrait les progrès de la menace : les pignons pointus devenaient de plus en plus bas. Lorsqu'ils eurent à peu près disparu, Poitiers surgit : des figures connues se montrèrent — le contrôleur qui avait timbré ses tickets la reconnut, et d'autres... Enfin, gorgée d'angoisses, préparée à toutes les déceptions, la tête pleine de bourdonnements, elle descendit à Saint-Léger.

Le régiment y était déjà depuis deux heures, et la \dlle, qu'elle avait quittée sonnant le creux, avait repris son animation. Des brosseurs, encore en tenue de campagne, couraient par les rues, des corvées passaient. Sous le grand soleil, les uniformes poussiéreux et fatigués avaient jperdu de leur couleur. Un groupe d'officiers marchait devant l'omnibus.

Tout à coup, un peu avant que la voiture ne les croisât, Valentine reconnut le lieutenant Christin et le lieutenant Bélouard I

Elle baissa vivennent la tête, parut fouiller dans son sac...

Jamais elle ne se serait crue si lâche !

Quand elle mit pied à terre devant chez elle, ce fut comme si eUe avait abordé un cercle de feu. Réponditelle au sajut du bourrelier? Que dit-elle au cocher?...

Elle était déjà au premier étage. On monta ses malles, elle ouvrit une fenêtre, poussa les volets, se retoiima et, devant ce spectacle de meubles emballés et d'objets empaquetés, sa lassitude et son désarroi achevèrent de chavirer son cœur et de le désarmer.

Ce matin, elle avait quitté une maison où la moindre chose avait un visage, où il régnait cet aspect d'éternité inébranlable qui baigne les reliques; elle avait quitté une oasis parfaite pour tomber dans ce désordre de remise à ladreries !...

Si un coup de sonnette n'était venu la tirer de son marasme, elle se serait jetée dans un fauteuil, et elle aurait pleuré, pleuré !

Elle courut à la porte : c'était la femme de ménage qu'elle avait convoquée. Elle la retint pour une semaine et, immédiatement, dans la hâte de se dépenser, elle se mit à défaire ses bagages pendant qu'on balayait l'appartement. Ensuite, elle enleva les housses, arracha les papiers, déroula les tapis, replaça les meubles, épousseta, astiqua : il fallait que tout fût en ordre quand François se présenterait.

Il arriva quand, juchée sur une table, elle raccrochait un tableau. Et il était heureux !

Il la saisit, la fit descendre et, comme elle voulait Se dégager, il s'écria :

— La corvée est finie. Repos !

C'était un autre homme ; c'était un homme.

On envoya la femme de ménage aux provisions, et tous les deux, ivres d'être seuls en face l'un de l'autre, chcas eux, ils s'embrassèrent à s'en faire saigner les lèvret.

— Tu sens la sueur, dit-elle en riant.

— Je vais prendre un bain !

Il courut au cabinet de toilette et, tandis que l'eau 1 coulait, il rapporta les événements : la rougeole sévissait, on parlait de faire camper le régiment au champ de manœuvre, d'accorder des permissions de trente jours...

— Trente jours I Tu vois ça?...

Il était radieux.

— Et Justine? demanda-t-il.

— Elle marie un neveu; tes tantes nous la renverront le lendemain des prix.

— Si nous n'avons pas de permission avant !... Elle ne l'avait jamais vu dans cet état !

Pendant le dîner, elle l'examina, s'efiorçant encore une fois de se représenter ce que ferait un grand bouleversement sur ce visage bronzé, mais toujours si fragile et si jeune. Ce ne serait plus, certainement, la grimace d'un enfant épouvanté : les traits s'étaient virilisés, la bouche s'était enfermée dans un dessin plus net, les

Kiies, hâlées, étaient devenues fermes. Ces mains, qui étaient bonnes autrefois qu'à se joindre dans un geste prière, se crisperaient... Tant mieux! S'il fallait bir des injures et des coups, elle les subirait. Tout berait préférable à im désespoir de martyr. Que peut-on faire devant un être que la douleur bâillonne et qui, sans autre arme que sa faiblesse pour le défendre, s'abat à vos pieds — quand soi-même on voudrait se jeter à ses genoux?...

A quoi pensait-elle? Il était jo^'eux, il était fort, et j^l ne se doutait de rien !

I^m II parla du capitaine de Milliaud, dont l'attitude avait ^^Ré parfois étrange, mais îl en parla légèrement, et il ^^Bnclut :

^^H — C'est son héritage qui lui tourne l'esprit. V^M Quant aux lieutenants, il les avait si peu fréquentés ! ^^He service était dur au camp ; on ne se voyait que pen- '^TOint les marches et les tirs ; ensuite, les of&ciers disparaissaient.

III conta des anecdotes de chambrée.

Non, non ! Il ne savait rien ! A l'écouter, elle se redressait.

Ils entendirent la femme de ménage fermer la porte du palier : alors, comme s'ils n'avaient guetté que ce signal, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre

Au milieu de la nuit, François se réveilla.

La lampe brûlait encore.

Prolongeant l'étonnement bienfaisant de se sentir dans une vraie chambre après ses sommeils de tâcheron dans les baraquements empestés du camp, il regardait les meubles, et le tapis, et les cadres.

Tout était à sa place ordinaire — et rien ne lui semblait familier.

Il observa Valentine qui dormait. Couchée sur le côté, la joue appuyée sur les doigts, la chevelure séparée en deux ondes qui découvraient un triangle du front, ses longs cils baissés sur les cernes, elle avait la même pose de vierge heureuse qu'il lui connaissait.

Cependant elle lui parut être une autre femme !

Plus jolie?...

Une autre femme !

Leur amour, aussi, n'était plus le même : une sorte de délire furieux et malsain y était entré. Leurs étreintes étaient plus fortes, plus soudées et, néanmoins, il se convainquait qu'ils se possédaient moins complètement.

Les sourcils rapprochés, les yeux durcis, l'esprit torturé, il était jaloux, sans motif défini, mais jaloux à se jeter sur elle pour l'étrangler.

Il ne se rendait pas compte que, depuis un mois, ses propres sentiments avaient été pollués par les conversations qu'il a\ait entendues, que les images de l'amour tendre, tremblant et un peu séraphique dont il portait l'essence en lui, avaient été remplacées par d'autres, vio- I lentes, réelles, bestiales : celles-ci avaient chassé les autres ■ à la façon de ces projections de lumière qui, par le jeu des prismes, brouillent d'abord, puis métamorphosent le

VALENÏINE PACQUAULT 35

tableau sur l'écran. S'il n'avait pas deviné qu'une trans^ fonnation s'opérait en lui-même, c'est que son esprit s'était modifié en même temps que son être physique. Autrefois, ses accès de jalousie étaient de formidables chagrins qui courbaient et faisaient chanceler son corps d'enfant débile ; il éprouvait, maintenant, une jalousie de mâle qui le mordait, et le soulevait, et l'aveuglait. Voilà qu'en voyant dormir sa femme, certaines paroles qu'elle avait prononcées pendant sa volupté flamboyèrent dans sa mémoire. Il se demanda, stupéfait : — Où a-t-elle appris cela?

Et sans pouvoir se défendre contre cet envahissement d'impuretés, il se la représenta, dévêtue, pâmée, les membres mêlés à ceux d'un homme... De quel homme? D'un homme ! Sa jalousie n'était éclairée par aucun indice.

Plus il se répétait qu'il devenait fou, plus cette hantise de la présence d'un amant se confirmait : déshabitué de sa chambre, de son lit, de Valentine, il avait acquis, pendant ces semaines de séparation un nouveau regard, pénétrant, celui-là, et qui jugeait avec sévérité. Il fit un brusque mouvement.

Valentine ouvrit les yeux, lui soiuit, étendit le bras, l'attira contre elle, et se rendormit, gardant aux lèvres un pli d'extase.

Pourtant, le lendemain, loin d'elle, en repassant les minutes de sa nuit, il se redemandait : — Où a-t-elle appris cela?

Or, ce jour-là, on lut au rapport un ordre qui bouleversa la caserne : les exercices étaient supprimés; le colonel invitait les commandants de compagnie à faire exécuter des travaux de propreté dans toutes les chani-

^^jrées, dans les couloirs, dans les escaliers, partout.

^B Le matin même, une trentaine de soldats avaient été

^^Ëuigés sur l'hôpital.

^H Pendant deux jours, du rez-de-chaussée au dernier.

étage des bâtiments, on n'«iteadjt pius que les bruits de brosses et de raclettes. Les laveries étaient encom- Iwées, les cours ressemblaient à des chajitiers de déménagement où l'on exposait les châlits, les paillasses, les couvertures, les paquetages. Les punis de saUe de police nettoyaient les locaux disciplinaires. Il y avait des équipes pour les cuisines, poui" les magasins, pour les combKs. A l'infirmerie, on employait à ces corvées les hommes gardés « en observation ».

Un autre ordre parut : il fallait tout désinfecter. Les capitaines étaient autorisés à prélever sur le boni ce qui était nécessaire à l'achat du dilore, du grésyl et du phénol. En outre, on devait donner aux hommes du vin, de l'alcool, du tabac.

Malheureusement, le boni avait été mangé au camp.

Les sergents-majors ne savaient plus où donner de la tête. On rognait sur la viande pour acheter des antiseptiques.

L'épidémie devait être enrayée coûte que coûte, ou bien le colonel pouvait porter le deuil de tes étoiles.

Des officiers achetèrent des drogues de leurs propres deniers. Le capitaine de Milliaud, lui, fit apporter huit barriques de vin pour ses hommes.

— Et quand il n'y en aura plus, qu'on me le dise ! lança-t-il. Voilà ce qui vaudra mieux que le» saletés de chez le pharmacien.

Dans sa compagnie, Sacreton ne décolérait pas. Du 1 éveil à l'extinction des feux, il était sur pied. Quand il avait fait passer les parquets à l'eau phéniquée, et qu'ils étaient secs, il les faisait astiquer au cul de bouteille.

— Une glace, sacreton !... Une glace, ou quatre jours de tôle au chef de travée 1

Le lendemain, un soldat était dirigé sur l'hôpital.

Tout était à refaire !

Sacreton ne perdait pas courage.

— Fourbi de fouibi I... Au phénol, tout au phénol, fourbi de sacreton de pétrin ! Et, s'il y a encore un client pour la visite, vous vous passerez tous au phénol, sacreton, ou au coaltar 1... Vous en boirez, sacreton, et si ça

ne vous lait pas d'effet, vous vous ea foutrez des feivements I

La troisième n'en pouvait plus : revue de paquetage, nettoyage; revue d'armes, nettoyage; revue de casernement, nettoyage. Nettoyage et désinfection; désinfection et nettoyage I

Chaftier gueulait :

•^ Tu verras ça, au réveil l... « Chartier, à la visite ! »

Mais, au réveil suivant, c'était encore lui qui dirigeait la manœuvre. Il lançait :

— Quatre-vingt-dix, an jns ! Et j'aurai pas besoin de leur dégueulerie de maladie pour aller chauffer mon four I... Tous les lits en bas 1 Désinfection !

Péséreau grognait qti'il était de la classe, mais il n'y en avait pas moins pour les anciens que pour les bleus.

François ne s'échappait plus qu'une heure après la soupe du soir. Il arrivait chez lui, rompu, empestant la pharmacie ; il prenait un bain, s'inondait d'eau de Cologne ; ensuite, il s'appliquait à se retrouver « chez lui ». !Pendant le dîner, il essayait de décider Valentine à quitter Saint-Léger ; elle s'y refusait toujours, alléguant qu'elle ne vouliait pas se séparer de lui.

En effet ; néanmoins, c'était pour un autre motif.

Elle avait l'intuition que, si elle s'éloignait, c'en serait

de son ménage. Il n'y aurait plus personne pour

■der François du bruit du scandale ; l'édifice de mensonges qu'elle avait érigé craquerait. Ce serait l'effondrement.

Depuis cinq jours qu'elle était revenue, ses terreurs augmentaient chaque matin, et la retenaient à la maison, traquée. De sa fenêtre, elle avait aperçu de Milliaud sur les allées : il n'avait même pas tourné la tête. Les lieutenants n'avaient pas reparu. Elle se disait que, si elle les rencontrait, ils ne la salueraient peut-être pas. Et, pour-

Itant, elle se démontrait qu'il fallait sortir, voir les Dupin, |iroir Mme Gilloux, voir toutes les personnes qu'elle conpaissait, expliquer ce qui était le plus inexplicable, parler, parler même devant des bouches sardoniques, même sans

hostile, parler, tandis qu'un irrésistible effroi l'étranglefllt.

Ensuite, il y avait leure nuits ; alors, pour quelques heures, ses terreurs s'effaçaient. Elle avait si bien François à elle, qu'elle croyait l'aimer — qu'elle l'aimait, d'ailleurs, selon ses moyens — et qu'il lui était facile de se prouver qu'on ne pourrait jamais détruire la paix dont il avait la clef. Lui, il l'aimait totalement, avec son cœur, avec son esprit, avec sa chair — qui était insatiable comme toute chose à sa création.

Il était devenu complètement im amant, au point d'avoir honte de ses timidités anciennes, de ses maladresses d'enfant timoré, de son ignorance de garçon sage, de tout ce qui avait fait sa fraîcheur. Il voulait effacer ce passé : il avait si peur qu'en se souvenant du temps si proche où il était ingénu, Valentine ne prît en pitié le mari tremblant qu'il avait été ! Il voyait bien que, seuls, les vrais amants étaient des maîtres ; il voulait être im amant et un maître, lui qui n'avait jamab escompté qu'il pourrait se diriger dans la vie sans l'aide de personne. Il s'y était efforcé déjà, sans succès? Parbleu I à ce moment, ses muscles, ses sens et ses sentiments n'étaient pas accordés.

Maintenant?... Ah I maintenant 1

La veille du 14 juillet, la revue fut décommandée.

Aussitôt, la municipalité se rendit près du colonel j^ui répliqua que ses hommes devaient se reposer. Il

/^ait trop de malades ; il accusait les casernes, qu'il |ualifiait d'antiques bicoques bonnes à brûler; il accusait l'eau, la viande, les brouillards du pays, les égouts, la population des bas quartiers... Tout semblait se liguer pour arrêter son avancement !

Deux jours plus tard, la fête s'étant passé sans revue ni musique, le maire et ses adjoints se présentaient de nouveau à lui. Ils demandaient des mesures pour garder la ville de l'épidémie ; leurs administrés s'alarmaient.

— Je consignerai le régiment ! déclara le colonel.

Un adjoint fit remarquer que, dans ce cas, les cafetiers de la ville réclameraient...

Le colonel haussa les épaules. Sa résolution était prise : la garnison serait consignée en attendant « la décision à intervenir ».

Ce matin-là, François, qui battait de la literie dans la cour, s'entendit héler par de Milliaud qui lui dit :

— On vous a lu le rapport?... Vous savez que vous devrez coucher au quartier...

François pâlit.

— Dame !... dit de Milliaud,

Mais, surprenant le tremblement des lèvres de Pacquault, il prononça :

— Allons! ADons ! mon ami! Pas cette figure-là!... Accompagnez-moi jusqu'à la porte. Il y a longtemps que nous n'avons bavardé.

Il lui demanda des nouvelles de sa femme. 39 Jir'

— A propos d'elle, hasarda-t-il, qu'est-ce qu'elle va faire ici? Vous ne la verrez plus... La décision est formelle : pas un soldat en ville ! Qu'elle aille donc passer quelques semaines à Argenton...

François avoua qu'il l'y avait engagée en vain, et comme de MUliaud insistait, il lui dit, sur un ton de prière :

— Mon capitaine, si vous la voyiez, vous?

— Non!

Ce refus, lui avait écliappé si brutalement qu'il ajouta vite sur un autre ton :

— Que diable» vous n'êtes plus un enfant I Écoutezmoi, Pacquault, et soyez raisonnable ! Vous préviendrez votre femme, ce soir... Je vais vous signer une permission de sortir. Vous dînerez chez vous. Je prends ça sur moi ; seulement, vous me promettez de revenir coucher à la caserne?... Pas de blague?... Votre propriétaire serait le premier à vous dénoncer au colonel. Vous ne savez pas ce que sont les gens qui ont la veaette. L'épidémie serait née en ville?... Penh! ils se ficheraient bien de nous!.,. C'est nous qui la leur apportons? Alors, ça. n'est plus la rougeole, c'est la peste ou le choléra... Donc, vous dînerez avec votre femme et vous la déciderez à repartir, n'est-ce pas?... Qu'elle ne traîne pas ! A tout prendre, cela vaudra mieux...

Il le regarda :

— ... pour elle et pour vous !

Lorsque Valentine sut que de Milliaud avait prononcé son nom, elle éprouva un tel bien-être qu'elle se jeta au cou de François. Elle voulait savoir ce qu'il avait dit, comment il s'étdt comporté, son attitude, son expression...

Elle respirait, enfin 1

François lui expliquait qu'elle ne pouvait pas rester plus longtemps ici ; elle acquiesçait, mais elle ne l'écou*tait plus.

Oui, elle partirait j oui, oui 1 Le temps de refaire les malles...

Tout à coop, elle s'inquiéta de lui.

— Eh bien, avoua- t-il... je suis comme les autres, voilà tout ! On désinfectera la caserne jusqu'à la gauche, ou bien on nous enverra camper.

EUe s'indigna, le plaignit, l'embrassa : elle ne pensait déjà plus qu'à elle, et la bouffée de joie qui l'environnait était si puissante qu'elle ne remarqua ni les joues crispées de François, ni ses yeux ardents, ni le pli de colère qu'il avait entre les sourcils,

C'était plus fort qu'elle ; il lui suffisait d'être heureuse pour ne plus penser qu'à son propre bonheur.

EUe faisait des projets : c'était la meilleure part de son plaisir. La minute qu'elle vivait ne valait décidément jamais celles qui se préparaient. Elle coupait, arrachait, gâchait, sans voir ce qui l'environnait, ayant toujours besoin de regarder plus loiii.

Ils dînèrent à la hâte.

François s'appliquait silencieusement à raisonner que tout était pour le mieux ainsi : il avait voulu qu'elle s'éloignât? Elle s'éloignait. Mais il était nerveux et si près de s'irriter !

11 lui demanda sèchement, au moment de la quitter :

— Quand partiras- tu?

— Demain ; après-demain, si tu. veux.

— Bon !... Après-demain !

Il promit qu'il s'arrangerait pour revenir le lendemain, dans la soirée, entre six et sept heures :

— Je sortirai avec un carton sous le bras. Je ne dînerai pas !

Sa voix était nette et rancunière.

— Et de Milliaud, je ne le re verrai pas? demanda Valentine.

Il eut un a non », aussi brusque,, aussi méchant que le refus de Milliaud lui-même.

La porte de la rue se referma.

Valentine demeura un instant perplexe.

« Non I » Et pourquoi ce a non » lancé comme un pavé? François n'avait pas parlé trois fois des officiers depuis sou retouc... S'il avait eu des soupçons, aurait-il

pu les garder pour lui? Elle le connaissait trop bien : il n'était pas assez fort pour juguler ses doutes.

Elle cherchait à se rassurer plus qu'à débrouiller la vérité ; néanmoins, si faible qu'elle fût, la menace n'en persista pas moins à l'obséder, telle la dernière lumière qui, à la fenêtre d'une maison, indique au coupable qu'un être veille encore au village. Après l'apaisement qu'elle avait ressenti, cela l'agaçait d'éprouver encore le malaise d'être surveillée, et d'avoir à se garder.

Elle écrivit rageusement à Tassart : Renvoyex-moi ma montre... Elle n'alla pas plus loin, et brûla le papier. Il ne fallait pas qu'il y eût de preuves pour la confondre.

Elle fit une lettre pour les tantes Carignan : cela la rasséréna. Pourtant, l'idée que Tassart avait cette montre la tracassait. Comment la lui rendrait-il? Et s'il prenait ce prétexte pour revenir ici?

Elle se leva pour s'assurer que le verrou du palier était poussé, écouta, s'imaginant qu'on montait, et se promit que, si l'on venait frapper, elle n'ouvrirait pas. Elle en avait assez de ces alternatives !

Au petit jour, en se réveillant, elle avait arrêté sa conduite.

A dix heures, elle |prtit, traversa l'avenue et prit par la rue du Palais.

Où qu'elle regardât, il y avait toujours de ces cercles bleus qui s'étendaient et se rapetissaient, et la tête lui tournait comme si, après une longue maladie, elle s'était risquée à faire ses premiers pas dehors.

Elle montait la rue, et elle tournait sur sa gauche, quand elle aperçut, venant de son côté, le lieutenant Christin et son ami Bélouard.

Elle baissa les yeux, les releva, les baissa, incapable de choisir une attitude.

Les ofi&ciers passèrent et la saluèrent.

Aussi, quel enfantillage ! Que craignait-elle donc?

Elle poursuivit son chemin plus tranquillement.

Les magasins avaient les stores étendus ; on ne voyait plus les étalages, et les boutiques ne se reconnaissaient

qu'à l'odeur qui s'échappait des portes ouvertes. Des essaims de mouches bourdonnaient dans les encoignures ; des chiens dormaient, couchés sur la chaussée pavée. La rue, enfoncée dans ses maisons, gardait une fraîcheur et un recueillement de crypte; à certaines fenêtres pendaient des oeillets ; à d'autres, il y avait des résilles de capucines et de volubilis ; et là-haut, au-dessus des toits, dans le bleu rude et limpide du ciel, les cheminées étaient aveuglantes de soleil.

A cette heure, qui donc se douterait qu'elle se rendait où elle avait décidé d'aller?

Elle fit une apparition chez son épicier, annonça qu'elle partait, et commanda pourtant des provisions.

— Enfin, soupirait le marchand, nous n'avons tout de même pas de chance ! Le régiment est à peine revenu que le voilà consigné ! Sans compter que du train où ça va!...

Il savait déjà que, le matin même, on avait encore dirigé dix nouveaux malades sur l'hôpital.

Valentine répondait posément. Ce n'était plus la même femme qui, un mois avant, en laissant tomber une pièce avait prononcé : « Pour le garçon ! »

Elle quittait la boutique, lorsqu'elle se heurta presque à de Milliaud.

Son sang ne fit qu'un tour ! S'arrêta-t-elle la première?

Le capitaine était là, képi à la main, s'informant d'elle, donnant des nouvelles de son mari qu'il venait d'apercevoir à la caserne.

Elle fut obligée de lui répéter deux fois de se couvrir.

— Alors, dit-il, vous faites vos malles?

— Je fais mes malles !

Cela parut lui être agréable.

— Je vous envie, tenez !

— Si vous croyez, répliqua-t-elle, que c'est drôle pour moi,... et pour François !

Tout en marchant, elle le lui recommanda comme un enfant fragile, avec des phrases ^es tantes Carignan :

— C'est un grand gamin ; il ne pense jamais à lui. S'il était seul il oublierait les heures des repas. Avec ça.

44 VALENTINE PAGQUAULT

il TM se soigne pas e1 il n'est pas fort... Mais |>ardon ! Je n'en ai que pour une seconde l

Ils étaient devant la boucherie. Sans en francfer le seuil, elle pria son fournisseur de lui envoyer sa. note.

BUe voulait démontrer à de Miiliand qu'elle ne lui mentait pas.

Aussitôt, elle le qtdtta, allégée de ses doutes, enfila de petites mes montantes, se trouva sur les anciens remparts, traversa la route, et 6t te tour de la ville par les chemins des champs.

A onze heures, dans la chaleur accabiaute de cette journée d'été, elle diécouvrit le portillon du jardin de Tassart.

Depuis un instant elle ne distinguait plus rien. Elle avançait à grands pas, soulevée de colère à l'idée qu'une fois encore, et pour un homme qu'elle détestait, elle courait le risque de se faire surprendre dans cet endroit maudit.

Enfin, elle poussa la claire- voie de l'enclos. Sans se donner la peine de la refermer, sans se cacher, carrément, comme s'apprêtant à venger une injure, elle courut droit au couloir — et elle se trouva en face de son amant qui, ahuri de la voir là, ne songea qu'à Un malheur.

Péureille à un enfant à qui l'on a vole un jouet, elle clama :

— Rendez-moi ma montre !

— Taisez- vous donc, bon Dieu ! fit Tassart en la t>ou5sant dans le salon.

Elle reprit :

— Rendez-moi- ma montre !

— Ah çà ! dit-il, abasourdi, c'est pour ta montre que tu es venue?

Ce fut en voyant son amant si stupéfait que VaJentine mesura l'étendue de sa propre audace.

Elle articula :

— C'est pour ma montre!... J« voudrai» boire. Donnez-moi un verre d'eau-

Elle écarta Tassawt :

— Donnez-moi im verre d'eau. J« meurs de soif !

VALENTINE PACOUAULT 45

Et elle se laissa tomber sur une chaise. Elle avait cru qu'elle pourrait parler durement : déjà elle n'avait ni voix, ni muscles — et sa colère fondait.

Il revint avec un verre d'eau, ferma la porte à cief, et lui recommanda de parier bas :

— Mon ordonnance est à côté !

Quand elle eut achevé de boire, elle reprit, mais sans ardeur :

— Rends-moi ma montre !

— Allons ! Ça n'est pas pour chercher ta montre... Néanmoins, il se dirigea vers le placard, que les traces

de doigts décelaient sur le papier du mur.

— Puisque c'est votre montre que vous vouliez, la voici ! Vous n'aviez pas besoin de risquer cette folie en plein jour. Vous m'auriez écrit, et je me serais arrangé pour vous la faire reporter, votre montre !

— Vous m'en voulez beaucoup? dit-elle, désorientée.

— A quel propos?

Il avait répliqué sur le ton glacial et coupant dont il ne se départait guère qu'aux heures où sa passion l'emportait...

Cependant, voyant Valentine à sa merci, il la serra dans ses bras, chercha sa bouche, et comme elle la lui dérobait, il murmura, les lèvres collées à son oreille :

— Pourquoi ne m'as-tu pas répondu, dis, sale bête? Tu ne m'aimes pas?,.. Tu ne m'aimes pas?...

Elle faisait « non, non », tandis que la caresse courait sur sa peau et le long de son cou

— Tu ne m'aimes pas?... Parle-moi I

Elle essaya de s'échapper, mais ses forces l'avaient déjà abandonnée. Elle tremblait en persistant à faire « non, non ».

— Et si je t'aimais, moi ?

Il avait l'air de faire ainsi miroiter devant elle la plus belle récompense qu'il eût jamais donnée.

Il pesait sur elle de tout son poids. Quoi qu'elle fît, elle dut se laisser tomber sur le canapé.

A ce moment, l'ordonnance traversa le couloir et frappa avant de demander des ordres.

Sans se dégager, Tassart cria au soldat ;

— Tu peux t'en aller !...

Ils suivirent le pas traînant de l'homme qui allait de la cuisine à la salle d'armes. Enfin, la porte de la route s'ouvrit, se referma — et aussitôt Valentine voulut s'enfuir, mais Tassart la tenait sous lui.

Quand ils se séparèrent, il lui dit :

— Cette nuit I... Tu veux, cette nuit? Elle était à bout de résistance. Elle fit :

— Oui!

Il la menaça :

— Si tu ne viens pas, j'irai chez toi I

— Je viendrai.

Et elle s'échappa.

Rentrant chez elle, la peau brûlante, les mains tremblantes, elle se disait que ce serait leur dernière entrevue. Il fallait en finir ! Ah ! s'il n'avait pas menacé de la relancer I... Et pourtant,... pourtant des souvenirs remontaient, et elle se disait avec une crispation de bonheur :

— Il m'aime ! Comme il m'a prise !... Comme il sait me prendre !

Quelle victoire !

A deux heures, elle finissait de déjeuner, quand on lui remit une lettre de François. Il la lui faisait porter par le cantinier du bataillon.

Il l'informait qu'il ne pourrait probablement pas sortir après la soupe :

Si je ne suis pas à la maison vers huit heures, écrivaitil, c'est que je me serai arrangé pour découcher. Je connais le sergent de garde. Ne mets pas le verrou.

Grand Dieu ! Quelle catastrophe elle avait frisée I

Maintenant, il fallait avertir Tassart !

Elle griffonna, au crayon : Pas ce soir, ne signa pas, et courut à la poste. Elle en revenait quand elle se dit que son mot ne toucherait pas à temps son amant. Elle remonta chez elle, écrivit une autre fois : Pas ce soir, et redescendit.

• On la vit chez le boulanger, chez un marchand de rouennerie, chez son tapissier à qui elle demanda un devis pour des rideaux. Elle touchait des étoffes, discutait les prix, s'interrompant pour réfléchir.

Qui chargerait-elle d'aller chez Tassart?

Le magasin s'ouvrait sur l'une des rues qui descendaient vers la caserne.

Elle s'attardait près de la devanture, examinant des velours, des draps, des modèles de broderies.

A chaque instant, des officiers passaient, et elle se disait qu'elle était perdue, que l'heure où il faudrait rentrer approchait.

Tout à coup, elle planta là le tapissier, en promettant de réfléchir.

Tassart venait d'apparaître.

Elle le vit tourner dans une venelle.

Courant presque, elle prit par une autre rue, se per-' suadant qu'elle le rencontrerait au carrefour de la rue de l'Audience.

Elle ne le rencontra pas.

EUe continua de marcher, écoutant battre son cœur, sentant sur sa paume l'enveloppe qu'elle avait introduite dans l'ouverture de son gant.

Elle n'avait plus d'espoir ! Il fallait rentrer, et attendre François.

Quelqu'un la salua. Elle se retourna, et elle aperçut Tassart qui la suivait.

Elle ralentit, puis fit volte-face, tête baissée...

Tassart était devant elle.

Il se décou\Tit, eut une hésitation.»

Ensemble, ils s'étaient arrêtés.

Elle haleta :

— Pas ce soir!

— Pourquoi?

— Parce qu'il n'y a pas moyen I

Il voulut connaître ses raisons ; cependant, apercevant des hommes de corvée qui venaient vers eux, il prononça

ftivement :

— Demain?

Il lui serra la main respect ueviseineot, en répétant avec fermeté :

— Deniain? C'est promis?

— Demain, je pars pour Argenton.

— Eh bien, fit-il, c'est parfait ! Tu manqueras le train de quatre heures ; tu prendras ceiluide neuf heures du soir ; moi, j'irai à la Mothe à bicyclette, et je monterai dans ton compartiment. Nous passerons ia nuit à Poitiers. Tu partiras pour Argenton après.

— Oui!

— Entendu?

— Oui, oui I

Il dit encore, en lui souriant :

— Tu étais venue chercher ta montre, et tu as oublié ton ombrelle.

Elle fit : « Ah ! » doucement, sourit à son tour, et ajouta :

— C'est que j'étais troublée.

Il ne douta plus qu'elle avait fait sa visite par ajuour

pour lui.

François n'arriva qu'à hmt heures, en coup de vent, à bout de souffle. Par deux fois on l'avait «npêché de sortir. Il n'avait pas dîné, mais il n'avait pas faim.

Il passa dans le cabinet de toilette, se baigna la figure, parla de l'épidémie, de la consigne q«i ies bouclait à la caserne, et brusquement il demanda :

— Quand pars-tu?

— Mais, fit-elle, embarrassée, demain soir. Il secoua les épaules.

— Demain soir?... Rien n'est icm^r i

Il avait articulé cela avec une telle brutalité! Ses prunelles avaient une flamme inaccoutumée, ses lèvres étaient agitées d'une vibration étrange et, par instants, ses mâchoires se contractaient si fort que ses dents grinçaient. Il finit par lâcher :

— \'eux-tu être gentille?... Tu ne partiras que dans trois jours. Après-demain, c'er.t la première compagnie qui prend la garde. Je connais les deiLX sergents. Si la

consigne n'est pas levée, je découcherai. Tandis que ce soir il n'y a rien à faire ; demain non plus et,.,.

Des sanglots lui montaient à la gorge. Au comble de l'exaltation, ne retenant plus ses larmes, il acheva, en se jetant sur Valentine :

— ... et je ne veux pas te perdre, moi! Tu entends? Je ne veux pas te perdre î...

Il pleurait comme un enfant, jurant qu'il déserterait plutôt que de la laisser s'éloigner.

Il s'écartait d'elle pour la contempler, il l'embrassait sur le front, sur les joues, dans les cheveux, sur les lèvres.,.

Épouvantée, eUe s'abandonnait, balbutiant :

— Qu'as-tu, François? Qu'as-tu?

Et elle lui rendait ses baisers, lui promettant qu'elle partirait quand il voudrait, qu'elle resterait s'il le désirait :

— Non 1 II faut que tu t'en ailles, il le faut ! Dans trois jours... dis? Seulement dans trois jours... Viens! viens! • Et il l'entraîna dans la chambre, sans se soucier de fermer la porte du salon qui était grande ouverte.

Ensuite, elle l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier, l'embrassa encore, et elle lui demanda, dissimulant ses terreurs :

— Tu ne pourras pas revenir demain?

— Non, fit-il. Il n'y aura que des rengagés aux deux postes. Si tu ne reçois rien de moi, c'est que je découcherai après-demain soir — ou qu'on m'aura rendu ma permission de coucher en ville.

Il se serra contre elle, se lamentant comme s'il ne devait lus jamais la revoir. Enfin, s'arrachant à son étreinte, se sauva.

Le crépuscule s'assombri.ssait. Autour des réverbères aux courtes flammes blêmes il y avait les rondes silencieuses des chauves-souris et des papillons de nuit. Les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes ; on entendait des enfants réciter leur leçon du lendemain. Devant T. n. 4

les maisons, des familles, assises sur des chaises ou sur la marche des seuils, les vêtements débraillés, essayaient de prendre le frais. La ville s'enfonçait dans im sommeil semblable à une agonie.

François courait, les jambes alourdies, la gorge desséchée, les oreilles bourdonnantes, pensant à ce qui se produirait s'il rencontrait un officier ou si on l'arrêtait au poste.

A quelques pas du quartier, il entendit crier :

— Clairon, à l'appel !

Il franchit le portail au moment où un homme de garde s'apprêtait à en fermer les vantaux.

— Ben, t'as pas d'culot, toi ! grommela le soldat. Le sergent chuchota :

— Attention, bon Dieu 1 L'adjudant de semaine est devant la salle des rapports.

François attendit un peu et, prenant son élan, il traversa la cour vide, et s'enfourna dans l'escalier...

Le premier coup de l'appel sonna quand il était entre le deuxième et le troisième étage. Il avait encore bien des marches à gravir et il n'en pouvait plus ! Il se cramponnait à la rampe et se hissait, le cou rentré dans les épaules, les yeux agrandis et fous.

Il atteignait le dernier étage au moment du second coup de clairon.

— Manque personne, mon adjudant !

C'était Sacreton qui était de service I François, qui s'était arrêté dans le couloir, se crut perdu. Mais la voix d'un caporal avait repris :

— ...Besson, à l'hôpital; Flandrin, cuisinier; Penault, couché ; Brachard, infirmier ; Séraille, nouveau malade.

Sacreton était dans la deuxième section. Il vociféra :

— Nouveau malade, celui-là?... Ben, sacreton de tonneau de bond'la, attention à être reconnu, mon garçon ; sans ça, j'vous fous mon billet que j'vous reconnaîtrai, moi ! C'billet-là, il n'sera pas un billet pour un pucier à ressorts et pour de la tisane de guimauve I... Qu'est-ce que vous avez?...

Sacreton reprit après que le soldat eut répondu :

— De la fièvre? Bien, sacreton ; bien ! Vous entendez, caporal? Il a de la fièvre ! Alors, s'il est reconnu, vous savez c'que ça signifie?

Cela signifiait : « Relavage, redésinfection, te, et re, et re... jusqu'à la gauche ! »

— • J'vous ferai plutôt passer vos fusils au grésyl, sacreton de bon Dieu ! Le canon, le magasin, tout, tout, sacreton!... Demain matin, six heures, revue d'armes!... Nous verrons, sacret... Continuez l'appel !

Bien sûr, c'était la première fois qu'on lui résistait. « On », ce n'était pas la rougeole ; il ne connaissait pas la rougeole : elle n'était pas matriculée ! « On n, c'était le nouveau malade, tous les nouveaux malades, pour qui le peloton de chasse était encore trop doux.

François s'était glissé dans sa chambrée !

— Moins cinq, hein? lui dit Chartier. Enlevez votre baïonnette, nom de Dieu et mettez votre bourgeron !...

'À\ ben I votre bourgeron?

— Je... je ne sais pas où il est, caporal !

— Gagneur, passe-lui ton bourgeron 1 Il était temps : l'adjudant surgissait.

— Manque personne, mon adjudant.

— Faites l'appel !

— Lestang ! couché. Petiteau ! hôpital.

— Les infirmiers n'ont pas enlevé ses fournitures? Jien, bien ! Je leur passerai quelque chose !

— Naudet ! couché...

Lorsque l'adjudant arriva devant Pacquault, il s'ar-

îta :

Vous en avez une mine, vous?... Et puis, qu'est-ce lue c'est que ça? dit-U en pinçant le col de sa veste qui )rtait du bourgeron...

C'est ma veste, mon adjudant,

— Quelle veste?

Voyant que son bleu ne s'en tirerait pas seul, le capo-

intervint :

— C'est moi qui lui ai fait réparer sa 3.

— Il n'avait pas besoin de mettre sa n" 2, sacreton 1

— n était malade, mon adjudant.

— Malade?.., Vous aussi, vous avez de la fièvre, peut-être?

— Je ne sais pas, mon adjudant, hasarda François.

— Avisez-vous de l'avoir, sacreton ; avisez-vous !... Continuez l'appel !

Le caporal Chartier ne croyait pas si bien dire : Pacquault était malade. La porte était à peine fermée qu'il se laissa tomber sur son lit, les jan)be£ fauchées, les bras ballants.

— C'est égal, remarqua Chartier, sans moi, mon colon, vous défihez la parade !

— Ça n'sait pas I prononça lentement Déséreau, écrasant tous les bleus sous un égal mépris

Mais François ne l'entendait pas. Dans sa prostration, il avait vaguement conscience d'avoir couru un danger, et d'en être tiré ; seulement, ses muscles avaient été mis à une trop dure épreuve. Et puis un immense dégoût le baignait : il pensait à Valentine qu'il avait prise comme une fille tout à l'heure, et qui était seule à cet instant.

Il demeura ainsi, jusqu'à ce que Gagneur réclamât son bourgeron.

— Ça vaut un litre, pavrai?

Ça valait bien un Utre, en effet, cependant Chartier commanda :

— Tout le monde dans les toileâ I

Alors, François commença de se déshabiller, et voilà que, au fur et à mesure qu'il se dépouillait de ses vêtements, une grande angoisse le gagnait.

S'il était malade, pourtant ?

Il se mit au lit, mais l'obsession ne le quitta pas. Elle devint même si forte qu'il se leva, s'approcha de la lampe, entr'ouvrit sa chemise, et se mit à examiner son corps.

— C'est- il qu'tu pavoises, toi aussi? dama Déséreau.

— Tout de même !...

— Quoi, tout d'même? Les bleus en sont p't'être dispensés !

— Je ne l'ai pas I

Chartier le rejoignit vivement, lui découvrit la poitrine, et gueula en se tapant sur les cuisses :

— Nom de Dieu, ça y est !... Au drapeau ! Voilà du foin pour demain !

Et il jura, bouscula les bancs, secoua la cruche, tandis que Déséreau articulait paisiblement :

— T'as l'temps d'en attraper douze avant qu'on t'appelle au bureau, pour la classe ! Enfin, ça s'ra autant d'tiré. Seulement, mon ami, pour aller voir ta bourgecàse, c'est macache et cibiche de zinc!

François se recoucha : la fraîcheur des draps lui donna un frisson.

Et le frisson persista, s'étendit, devint plus puissant; le malheureux claqua des dents.

Il n'avait pas froid, et il ne savait pas pourquoi il tremblait. De grosses boules lumineuses roulaient devant ses yeux, l'entraînaient dans leur giration et disparaissaient tout à coup, le laissanf pantelant et désorienté, tandis que d'autres boules se formaient et se prenaient à rouler. Les incidents de sa vie passée remontaient, portés par im grand flux, se retirant et revenant avec lui : les souvenirs troubles de l'enfance, ceux de l'adolescence qui étaient perdus dans la trame des jours et qui se précisaient comme les teintes délavées d'une tapisserie se retrouvent quand on écarte les fils. C'était pénible et très doux.

Le plafond de la chambrée se balançait avec la lampe. Les fusils suivaient le mouvement, et les murs, et les paquetages, et les lits...

L'extinction dee feux s'éplorait dans la cour lorsque le pêne de la porte grinça. On crut, d'abord, que Sacreton venait jeter son coup d'œil avec ses quatre jours, et l'homme de chambre se précipita sur la lampe pour la souffler, mais une voix demanda :

— Où c'est qu'il est le pieu de c'ti-là qu'a été emmené aujourd'hui?

— Quoi qu'tu lui veux? gueula Chartier.

— J'veux savoir où qu'il est.

— Le deuxième du bat-flanc. T'es d'I'infirmerie?...

Dans c'cas, j'peux t'informer qu'il y aura quelqu'un d'cliez toi qui dansera au son de la clarinette à Sacreton. L'homme s'avançait, tâtant les lits.

— C'est c'ti-là? fit-il.

On lui eut à peine répondu que, quittant vivement son pantalon, il se fourra entre les draps et qu'il s'y tortilla comme une anguille.

Soudain Chartier se dressa sur son lit en commandant :

— Au polochon !

La moitié de l'escouade fut debout.

Les traversins pleuvaient. Déséreau avait saisi le châlit du renard et l'avait « fait camper ».

Au moment où l'homme atteignait la porte, Chartier, qui le guettait, l'empoigna par le cou :

— Halte au falot ! Tu t'appelles?

— Ribaudeau, caporal.

— De quelle compagnie?

— Première ! •

— Ton compte est bon ! Deux jours, avec le motif... Espèce de cochon !

Chartier s'écarta, en criant :

— La cruche !

Celui qui tenait la cruche envoya la douche. La porte s'ouvrit et se referma sur un coup de tonnerre.

— Ben, fi d'ioup, glapit Déséreau en contemplant le lit où s'était roulé le tire-au-fîanc, y a pas de verrats pour mieux choisir son fumier !

Pendant un moment, on entendit le caporal maugréer ; puis le silence se fit doucement.

François crissait des dents, se répétant qu'il n'était pas malade, que c'était, que c'était...

Il ne savait pas ce que c'était ; mais en proie à une agitation extraordinaire, il mêlait les incidents de la soirée, ceux de sa jeunesse, les figures des tantes Carignan, la silhouette de son père, de sa mère, la face glabre de Fenestraud, les noms des gens du pays... Et ce qui était réel dansait et s'éteignait comme autant de feux follets ; et ce qui n'était que chimère avait l'apparence de la réalité. Les boules lumineuses roulaient.

Deux heures après le réveil, François était seul dans la chambrée. Les lits avaient été descendus dans la cour ; il n'en restait plus qu'un, le sien, dans lequel il était étendu. Sur la table, entre le balai et les deux bancs de l'escouade, on avait posé la cruche, premier dieu lare de la carrée, qu'on ne rinçait jamais parce que les instructions, qui étaient formelles et commandaient de tenir le récipient toujours plein d'eau, étaient muettes sur son nettoyage. Les paquetages avaient disparu des planches. Tout était dehors et la pièce était vide comme une cloche sans battant.

Il avait entendu rappeler aux consignés, rappeler aux sergents de semaine ; il guettait la sonnerie de la visite. Les bruits de l'extérieur lui parvenaient, tantôt formidables, tantôt atténués et confus.

Il avait l'impression d'être un objet oublié dans un déménagement hâtif.

Quand il fut debout, le désordre de ses idées s'accentua. Était-il vraiment malade? Et s'il était reconnu malade, que ferait-on de lui? Il était impossible qu'on le dirigeât sur l'hôpital ; depuis huit jours, on disait que l'hôpital était plein... Enfin, pour y entrer, ne fallait-il pas être très, très mal — à la mort? Lui, il n'était pas malade ; il n'éprouvait qu'une lassitude infinie qui modifiait ses sensations, qui changeait le goût de l'air, et qui avait donné une curieuse saveur à l'eau qu'il avait bue tout à l'heure et dont il avait été rassasié dès la première gorgée ; les ombres étaient moins sombres, ce qui n'empêchait pas es objets de continuer à s'agiter...

Le clairon sonna la visite.

Cette fois, François se dit qu'il était perdu !

Il se mit en route, persuadé qu'il ne pourrait jamais atteindre cette infirmerie qui était au bout du monde.

Dans le grand escalier aux marches rongées par les clous des godillots, il rencontra d'autres soldats qui descendaient : tous lui semblaient plus malades que lui-

même. L'im d'eux, la face boufi&e, les yeux cernés d'un gros bourrelet, s'inquiétait de savoir si « ça se voyait beaucoup », ayant peur de n'être pas reconnu.

Parqués dans le couloir où donnait la salle d'examen, ils attendirent, s'entretenant de leur maladie comme les vieux hospitalisés pour qui les tares de leur corps sont les seules richesses.

Brusquement, éclata un commandement :

— Fixe !

Et l'aide-major s'avança.

— Vous aussi? fit-il en s'arrêtant devant Pacquault Le défilé commença : les trois premiers qui passèrent

eurent leur billet d'hôpital ; le suivant sortit, tête basse, aussitôt rappelé par le caporal infirmier, tandis que le médecin ordonnait :

— Ipéca, pour aujourd'hui. SU repique, quatre jours de bastringue.

Ce fut au tour de François :

— Rougeoie?

— Oh ! non. monsieur le major.

— De la fièvre?...

Il lui prit le poignet, mais vivement il lui ordonna de se dévêtir.

Était-ce l'odeur écœurante de pharmacie, ou l'émotion, ou la vue de linges maculés qui provenaient d'un abcès ouvert, François fut pris d'un vomissement.

A dix heures, il entrait à l'hôpital.

Il était dans un tel état qu'il ne cherchait plus à se trompf^r ?ur son cas; pourtant, quand le médecin-chef lui demanda s'il avait eu la rougeole autrefois, il répliqua, cachant à peine son espoir :

— Oui, monsieur le major; à onze ans. Est-ce que Je pourrai sortir ce soir?

On éclata de rire.

— C'est le milit;dre marié, expliqua la religieuse au médecin. Il voudrait bien être autorisé à se soigner chez lui.

— Non!...

On le conduisit chez les blessés ; la sœur lui désigna un lit, le rassura, et repartit en l'informant que, faute de tenue d'hôpital, on lui laissait ses vêtements railitaircb : le magasin était vide de manteaux de bure, de sandales et de pantalons de treillis.

Il entra subitement dans le calme en se glissant dans son lit. Aussitôt, le temps s'écoula avec régularité, scande par les battements de l'horloge sur la cloison.

De temps à autre, une toux ou un long bâillement faisait résonner la salle ; ensuite, tout retombait dans le silence de cette grande salle blanche, où l'on dormait en plein jour, dans la lumière nue des quatre fenêtres.

François entendit qu'on le questionnait. C'était son voisin qui, assis sur son lit, faisait paisiblement des cliaînes de montre avec des crins de cheval. Il y avait quatorze mois qu'il était occupé à ce dur labeur, et il s'y abandonnait encore avec la même passion, tressant, bouclant, festonnant, nouant ses crins, sans lâcher le beau

rêve de congé numéro i qui avait pris naissance le jour où, en service commandé, il s'était cassé la jambe. Depuis cette date, il avait assisté au défilé de toutes les maladies du régimwit ; on l'avait soigné, opéré, martyrisé sans que cessât de ronronner en lui le songe tenace sur lequel il avait pris passage. Il serait né dans cette retraite, où l'on souffrait et mourait sans trop de bruit, qu'il n'y aurait pas été plus complètement dans son élément. Ses anniversaires de douleur, il les revivait avec la sérénité d'une béguine qui annonce : « Il y a trois mois aujourd'hui, je terminais ma berthe à la rose. » Il ne se souciait pas du mal qui le travaillait sourdement, aussi persistant que l'était son rêve : un chirurgien lui avait enlevé un tendon, un autre chirurgien lui avait gratté des os, ouvert des tiuneurs, puis coupé le pied, puis coupé la jambe audessous du genou. On en était là avec lui, et lui en était à sa quatre centième chaîne de montre. Depuis longtemps, il n'avait plus d'émotion à l'heure de la visite : il savait qu'en le désignant on ne prononcerait jamais la phrase qui faisait pâlir tant de copains :

— Aujourd'hui, régime commun; après-demain, reprendra son service.

Il tenta encore une fois de lier conversation avec Pacquault ; ensuite, chacun d'eux se remit à sa besogne, l'un à tisser des chaînes, l'autre à démêler les idées qui s'étaient enchevêtrées dans son esprit depuis la veille.

A trois heures, François désira qu'on prévint sa femme. Il lui écrivit, remit la lettre à Blot, l'infirmier des vieillards de l'hospice, qu'on avait fait monter ; après quoi, la sœur Saint- Vincent traversant la salle, il voulut savoir s'il aurait l'autorisation de recevoir une visite.

— Parbleu ! dit la religieuse en riant. C'est votre femme que vous attendez? Vous tâcherez de la rassurer, hein?

Le spectacle des souffrances physiques ne la rebutait pas, mais elle ne pouvait supporter le reflet de la tristesse sur les visages. Si on lui disait qu'on avait de la peine, elle répliquait : « Tout le monde en a. Riez vite 1

Allons, riez ! » Elle vous faisait rire, votre chagrin s'évaporait un peu, et elle se retirait, haussant les épaules, satisfaite comme un athlète qui a soulevé un gros poids, sans remarquer l'inutilité de son effort. Tout en elle était rebuste, son corps et ses sentiments, sa parole et sa tendresse. On ne pouvait pas l'imaginer offrant à Dieu ses peines et celles de l'humanité autrement qu'à la manière d'un portefaix qui, d'un mouvement des reins, fait basculer sa charge et la dépose un peu rudement aux pieds de son patron.

Une forte carrure, une grande bouche, des lèvres épaisses, des traits masculins, de bons yeux — pas très distinguée : on raffolait d'elle et, quand on ne l'avait plus devant soi, il n'y avait que le souvenir de sa douceur qui demeurât.

A six heures, Mme Pacquault n'avait pas encore paru.

François dormait lourdement, terrassé par la fièvre.

La cloche avait sonné l'infirmier civil quatre ou cinq fois, lorsque la sœur Saint- Vincent survint de nouveau, s'approcha de Pacquault et, voyant qu'il reposait, chuchota au tisseur de chaînes :

— Je parie qu'il a donné la pièce à Blot?... Oui?... Elle eut un geste de désolation, sui\à d'un brave rire

silencieux :

— Dans ce cas on peut le sonner, ce soûlot de Blot ! Il ne reviendra pas de la journée.

Et elle s'éloigna dans le tintiliement de ses clefs, de son rosaire, de ses croix et de ses médailles.

A la chute du jour, François se réveilla et il se souvint qu'il attendait Valentine. Était-elle venue? Dans la giration d'idées dont son cerveau était plein, il ne distinguait pas la vérité de ce que son cauchemar avait K^nstruit.

^■Son voisin le brodeur de chaînes qui, sa journée finie, flfflunassait son matériel et faisait des projets nouveaux, lui rapporta ce que la religieuse avait dit. François l'écoutait, encore perdu dans un désert sans

6o VALENTINE PACQUAULT

points d'eau, sans une ombre, sans même un roiragç à l'horizon...

Avait- elle reçu la lettre?

Elle n'était pas venue ; elle ne viendrait pas... Et il voulait la voir.

— Maintenant, dit avec tranquillité le voisin en examinant son œuvre, tu peux toujours écrire une autre lettre. Le mieux, c'est de la faire porter à la poste par le planton. Ta femme la recevra demain.

François ne l'écoutait plus. Demain, pour lui, c'était dans dix ans — jamais !

Il se remit à parcourir son passé qui s'effeuillait et dont les parcelles s'évanouissaient.

Valentine ! Valentine ! Il était tendu vers elle : il voulait l'avoir à lui, ici, partout, toujours ! Et il la désirait si intensément qu'il n'envisageait même pas la tentative de la revoir ce soir même comme un coup d'audace.

L'horloge frappa neuf coupe dans le mur...

Une heure qui sonne, c'est un ordre pour ceux qu'un projet obsède.

Il se jeta hors de son ht, s'habilla, prit son képi et, sans répondre au voisin qui le questionnait, il se dirigea vers la ]X)rte en serpentant à travers ce grand dortoir dont il ne parvenait pas à suivre l'étroit tapis chenille.

Il descendit l'escalier, traversa la cour d'honneur, n'ayant point le souci de ruser, obéissant à la force mystérieuse qui l'attirait dehors ; il passa devant la loge de la sœur tourière et se trouva dans la rue.

Ce fut à cet instant qu'il sentit battre son cœur et que, parmi le déferlement ininterrompu des vagues soulevées par la hèvre, il prit conscience de sa téméiité.

Il ne s'agissait plus que d'avancer ; or, son entreprise lui semblait irréalisable 1

Pourtant, il se mit en route.

Il était inondé de sueur, et il avait la sensation que la sécheresse craquelait sa peau. Il était vivant, sa vie lui paraissait même si multipliée qu'elle menaçait de faire

VALENTINË PACQUAULT 6l

éclater son corps, et néanmoins il s'imaginait agir en marge du monde.

Il trébuchait, ses sandales ne trouvaient pas le sol à la place où il croyait le rencontrer.

Au sommet du plan de l'abbaye, il eut un vertige. Cette côte, qu'il avait montée, était, derrière lui, comme un précipice à pic.

Alors, il se mit à courir.

En ouvrant «a porte, il appela :

Et il attendit, éperdu, n'osant avancer. Un bruit se fit dans le couloir du rez-de-chaussée ; une voix inquiète s'éleva :

— C'est vous, monsieur Pacquault?

Il répondit, pénétra chez lui, frotta une allumette... Un haut-le-corps le secoua : il venait de s'apercevoir dans la glace !

Était-ce son image? Était-il chez lui?

Il reconnut des objets ; cependant il n'avait jamais senti ces parfums !

Son allumette s'éteignit. Il en frotta une autre, tenta d'enlever le verre de la lampe, mais ses mains étaient agitées d'un tel tremblement qu'elles le manquèrent : la lampe oscilla... Avant qu'il eût pu la rattraper, elle s'abattit sur le marbre du foyer et se brisa.

François appela encore une fois Valentine, parvint à allumer une bougie, parcourut l'appartement : il était vide !

Où pouvait-elle être?

Il revint dans la salle à manger, pénétra dans la cui- , passa dans la salle de bains, s'arrêta dans la chambre. , garrotté, les regards fixes, l'oreille tendue, comme un voleur terrifié par le silence, il écouta.

Sur la coiffeuse, il y avait pêle-mêle, des gants à Valentine, des voilettes, des épingles, une boîte à poudre, du papier à lettres, un crayon.

Il ramassa un morceau de carte de visite. Il ne put y lire que les trois lettres d'un nom imprimé : art. On avait écrit au crayon : je serai sur le quai...

Où était-elle?

Il attendit encore un peu et, incapable de tolérer plus longtemps le silence menaçant de ces pièces, il descendit.

Qu'allait-il faire? Il ne pouvait pas rentrer à l'hôpital ; il voulait voir quelqu'un, demander...

Que demanderait-il ?

Dans le couloir, il heurta à la porte du bourrelier, qui lui ouvrit en s'excusant de l'avoir interpellé tout à l'heure :

— Mme Pacquault n'est pas là-haut?... Tiens, ça m'étonne ! fit-il.

Gêné par les regards de ce malheureux qui était planté devant lui, muet, vacillant et accablé, il se tourna vers sa femme :

— A quelle heure l'as- tu vue sortir, toi?

— J'I'ai pas vue sortir.

— Tout ce que je sais, reprit le bourrelier, c'est que, vers six heures...

Il s'interrompit net:

— Vers six heures?... répéta François.

— J 'crois bien que c'est vers six heures... Un soldat lui a monté une lettre.

— Pas un soldat, corrigea François. C'était un infirmier de l'hospice.

— Non ! C'était un soldat ! afiirma la femme du bourrelier sans se montrer. C'était l'ordonnance du lieutenant Tassart

Elle avait lancé cela -d'une telle voix que son mari n'osa rien ajouter.

François ânonna :

— Oui... oui... Je sais 1 Et il sortit.

— Poule mouillée ! mâchonna la femme du bourrelier en secouant les épaules :

— Poule mouillée ? . . . Non ! protesta doucement son mari. Ça n'est pas une poule mouillée. C'est un pauvre type.

' Comme sa femme lui répliquait encore des choses mé-

chantes à l'adresse de leur locataire, il vociféra en cognant de son poing sur la table.

— Toi, tu vas me foutre la paix !

Voilà ! Lui, il avait de la sympathie pour ce garçon, qui était doux et tendre, et dont, à certains jours, il avait soupçonné la peine. Seulement, les criailleries et les disputes n'étaient pas son fait ; alors, pour ne plus écouter sa femme qui grognait qu'elle en avait assez de loger des gens dont la ville avait fait sa fable, il bourra une pipe et quitta le magasin en disant que, sur la terre, les hommes seuls étaient faits pour s'entendre. C'était l'unique affirmation de sa philosophie.

François montait l'avenue, persuadé qu'il rencontrerait Valentine chez les Dupin.

Sa raison avait de grands évanouissements.

L'ordonnance de Tassart avait apporté une lettre !.,.

Quel coup de matraque sur la nuque !

Le brosseur du capitaine de Milliaud aurait pu remettre une lettre à Valentine, ou le brosseur des Gilloux — mais celui de Tassart 1... Voyons, voyons ! Pourquoi Tassart aurait-il écrit à Valentine?... Pour lui apprendre qu'on l'avait envoyé, lui, François, à l'hôpital, parbleu ! Dans ce cas, pourquoi Valentine n'était-elle pas accourue?... Où était-elle?

Il marchait, s'arrêtait, hésitant à se rendre directement chez le lieutenant ; et il reprenait sa marche.

Il était pareil à ceux qui tremblent de recevoir une preuve et qui, d'abord, la cherchent où elle n'est pas avant de se risquer où ils doivent sûrement la trouver.

Cela lui ferait tant de bien de surprendre Valentine chez les Dupin ! Il lui expliquerait qu'U lui avait écrit, qu'il était sorti de l'hôpital pour la voir, que... Et puis,, enfin, il avait besoin d'une protection !

Des civils le croisèrent.

François s'aperçut alors qu'il zigzaguait et qu'il parlait tout seul.

n fit halte devant chez les Dnpin ; pourtant, au moment de saisir la sonnette, il s'accota au mur et essaya de réfléchir.

Qu'allait-il faire, mon Dieu !

Il se recula : une lumière brillait au premier étage.

Il s'avança, colla l'oreille à l'un des volets du salon : aucun bruit de voix ne venait de là 1

Il se recula encore une fois : la liunière s'éteignit au premier étage...

La maison était endormie !

n se retira.

En passant devant chez le docteur Frogier, il s'arrêta de nouveau : on faisait de la musique.

I.es volets étaient ouverts : il vit Mme Frogier devant le piano ; le docteur sommeillait, assis dans un fauteuil...

Valentine devait être chez les Gilloux, allons !

Il s'y rendit.

Cette maison aussi reposait, comme celle des Dupin, comme toutes celles de la rue. Et, flottant par toute la ville, émiettant son espoir, il alla guetter à la porte des Puygarrault, à la porte du capitaine Fabre, en chien égaré qui flaire des seuils.

Enfin, ramené par l'habitude sur les allées, il n'eut pas plus tôt remarqué qu'une fenêtre était éclairée chez lui qu'un grand flot de bonheur l'inonda.

Valentine était revenue, elle était là-haut, elle l'attendait!... Il se mit à courir, gravit son escalier en appelant :

— Valentine!... Valentine!

La porte de l'antichambre et la porte du salon étaient ouvertes...

Il s'arrêta comme au bord d'une fosse !

La bougie brûlait sur le guéridon et l'on n'avait pas ramassé les morceaux de la lampe qui parsemaient le parquet depuis la cheminée jusque sous la table.

Personne n'était entré ici après lui !

Il prononça : « Valentine ! » mais c'était bien plus une objurgation ou une supplication à une absente, qu'un appel.

Sans même pénétrer dans la chambre, il repartit, fou de rage, cette fois.

Au pied de l'escEdier, le bourrelier lui barra le chemin, l'adjurant de remonter Se coucher; mais François passa, disant :

— Il faut que je rentre à l'hôpital. Vous voyez bien que je suis malade. Vous le direz à ma femme...

Et il s'enfuit.

Pourtant, au lieu de Se diriger vers l'hôpital, il descendit l'avenue, traversa la place, poussé par une fureur qui lui mettait en tête des idées de meurtre. '

Et il arriva devant la porte de Tassart qu'il tambourina des poings et frappa à coups de pied. De l'intérieur une voix oria :

— Qui est là?

L'ordonnance apparut, en manches de chemise, essayant de boutonner son pantalon qui tombait.

— Je veux voir le lieutenant ! clama François.

— Ben, mon vieux, j'peux pas t'ie montrer I

— Je veux le voir I Je veux le voir I...

Et comme le soldat faisait mine de refermer la porte, Pacquault le bouscula en vociférant I

— Mon lieutenant !... Mon lieutenant 1

— Puisque je te dis qu'il n'est pas làl... Tiens, allons 1

Il le fît entrer dans le salon :

— Qu'est-ce que tu lui veux?

— Je veux le voir ! Où est-il?

— J.'te répète qu'il n'est pas là ! Il a pris le train de -Poitiers ce soir à neuf heures...

S'apercevant qu'il en avait trop dit, il ajouta :

— Mais pas de blagues, tu sais ! Il n'a pas de permission. Garde ça pour toi.

IEt comme Pacquault ne bougeait pas, saisi, incrédule, Utre acheva :

U- J'ai assez de foin avec luil... Il devait prendre sa lyclette ; au moment de partir, elle était crevée... Il rap- Iquera demain matin. Écoute un peu I François ne Técotttait plus. II avait des rides qui lui T. H. 5

faisaient un masque épouvantable, et de grands souffles lui soulevaient la poitrine.

Sur le point de se laisser pousser dehors, ij éc^ta le brosseur, et ouvrit violemment la porte de la chambre...

— T'es tout d'même enragé, nom de Dieu ! gronda l'ordonnance en haussant la petite lampe. Tiens ! Tiens I Est-il là?...

Parbleu, non ! Cependant les regards de François s'étaient rivés à une ombrelle placée dans l'angle de la cheminée : le reste n'existait plus ! C'était son ombrelle, à elle!... Son ombrelle !

A partir de cet instant, il accepta tout sans enquêter. Était-ce l'ordonnance qui, ce soir, avait porté une lettre à Valentine? En avait-il porté d'autres? Savait-il?,..

A quoi bon !

Elle était venue ici l

Où était-eUe?

Cela n'avait plus d'intérêt I

Il s'éloigna, repu de douleur, obéissant à la voix qui lui répétait : o A quoi bon? A quoi bon? .>

La jalousie ne recommença de le mordre que longtemps après, lorsqu'il atteignit les premières maisons de la ville, mais elle le laboura et le défonça avec une telle ardeur qu'il se promit de tuer Valentine, de tuer Tassart, et de se tuer ensuite. Il mâchonnait des mots de vengeance et organisait d'effroyables mart^Tes.

Ce n'était plus un garçon bafoué, c'était un homme transfiguré par la haine.

Tout le monde hormis lui, tout le monde devait savoir : ce soldat qui lui avait ouvert savait; le bourrelier savait; les officiers savaient; tous savaient ; et tous lui avaient caché la vérité !

R Garde ça pour toi !... » avait dit l'ordonnance. Ah ! « garde ça pour toi 1 »

Il traversa la place du Marché et prit par la rue de 1 Croix qui monte au cimetière. Devant chez le capitain de Milliaud, il s'arrêta brusquement, comme à un com mandement, avança de deux pas, s'appuya contre le mur et, saisijsant la sonnette, il s'y accrocha.

— Mon capitaine !... Mon capitaine !...

De MiUiaud, qui le reçut dans ses bras, avait de la peine à le reconnaître.

— Expliquez- vous, bon Dieu ! Expliquez-vous ! Il le menaçait, disant :

— Vous n'y couperez pas ! Huit jours de prison ! Vous êtes sorti de l'hôpital sans permission. Huit jours de boîte du major, huit du colonel, et la suite à la brigade !

Mais, lui ayant touché les mains, il s'apaisa :

— Mon pauvre petit !... Vous avez une fièvre de cheval ! Entrez chez moi ; nous arrangerons ça. Voyons, Pacquault !... Pacquault !

Il l'entraîna vers son pavillon, ferma la porte sur eux, renvoya son ordonnance qui, du dehors, demandait si l'on avait besoin de lui et, faisant face à Pacquault, il lui posa des questions.

François finit par élever les deux mains et, doucement, la voix tremblante et exténuée, il annonça :

— Mon... Mon capitaine... Valentine est partie, avec... Sans pouvoir achever, il s'écroula, se balafrant les

joues à coups d'ongles, et heurtant le parquet de son front : à son tour, il savait tout... tout !...

' — Taisez- vous, nom de Dieu ! Taisez-vous ! vociférait de Milliaud. Ça n'est pas vrai ! .

Il le traîna jusqu'à son lit, le hissa dessus :

— Vous êtes toqué, nom d'un chien!... Ça n'est pas vrai, Pacquault !

Mais, à travers des sanglots, François continuait de raconter son calvaire.

Quand, enfin, de Milliaud eut appris quelle bourrasque avait poussé cette épave jusqu'à lui, il fut comme figé de stupeur. Il n'y avait plus à dire : « Pacquault, vous êtes idiot !... Votre femme est chez des amis !... Elle est chez les Gilloux... » Elle était allée chez Tassart, elle était partie avec lui, et le misérable enfant n'en pouvait plus ri

— Mon ami,... commença pourtant le capitaine, écoutez-moi ! Vous me promettez de m'écouter?,.. Oui? Eh bien ! tout ça, c'est de la blague. Vous êtes sous l'empire de la fièvre, voilà tout...

n lui avait mis un bras sous le buste, tendrement, en vieux camarade qui raisonne un cadet :

— Pacquault, vous vous rappelez ce qui s'est passé le soir du bal chez le colonel, hein?... Eh bien I vous n'êtes pas plus raisonnable aujourd'hui!... C'est la fièvre qui vous fait divaguer... Si, Pacquault ! C'est la fièvre ! Vous êtes un pauvre garçon !... Vous verrez ça, demain, au grand jour. Il n'y aura plus rien, rien !... Pacquault, c'est la fièvre !

De grandes secousses agitaient François. Les phrases du capitaine le pénétraient et faisaient en lui autant de brûlures atroces qui visitaient son cerveau où elles apparaissaient comme de grandes flammes : le capitaine était avec les autres, contre lui ; tous le trompaient I

— Quel trafalgar, bon Dieu ! Ah ! vous pourrez vous en vanter demain ! poursuivait de Milliaud. Ça nt fait rien ! Si vous me faites le serment d'être raisonnable, je me charge de votre affaire. Vous entendez?... Pacquault !... Vous allez me suivre ; nous rentrerons à l'hôpi. tal. On n'y verra que du feu. Voilai... Vous êtes un gosse, mon ami ! Vous êtes idiot. Vous entendez? Nous rentrerons, vous vous coucherez tranquillement et, demain, je vous amènerai votre femme...

Sans cesser de parler, il l'avait abandonné pour se mettre en tenue.

Lorsqu'il fut prêt, il s'assit à côté de François, le sermonna encore, le redressa, déverrouilla sa porte, et tous les deux serrés l'un contre l'autre, ils sortirent du jardin.

— Il s'agit de tenir le coup, nom d'un chien I Jusqu'au bout, n'est-ce pas? faisait de Milliaud en descendant lî rue de la Croix. C'est égal, mon pauvre garçon, vous er avez une fièvre !... Enfin !... On vous collera des cachets ça vaudra mieux que les trente jours d'osto que voi méritez.

VALENTINE PACQUAOLT 69

François avançait, déjà insensible à la vie extérieure, n'ayant pas plus conscience d'être un acteur du .drame qui se jouait, que des vagues que lui lançait la fièvre dont les assauts étaient de plus en plus rapprochés.

En passant au pied du clocher, l'horloge sonna un coup, et cela surprit tellement de Milliaud qu'il s'écarta d'un bond comme si quelqu'un avait soudain crié de là-haut :

— Attention !...

Devant la porte de l'hôpital, ils butèrent contre un homme qui ronflait, la tête sur la marche, les jambes dans le caniveau.

Le capitaine carillonna pendant cinq minutes avant qu'on ne leur ouvrît, et lorsque la sœur tourière survint, il lui dit :

— Regardez donc ce client qui est par terre.

La sœur approcha sa lanterne, et s'écria en joignant les mains :

— Mais, c'est Blot!... Ah! Seigneur, Seigneur?... On l'avait chargé d'une commission, et voilà !

Elle essayait de le soulever. De Milliaud, qui en avait profité pour introduire François, proposa de l'aider à déposer l'infirmier dans la conciergerie.

— Mad... Madame Pac... Pacquault... route de Niort..., bredouillait Blot.

— Qu'est-ce qu'il chante? demanda la sœui Le capitaine le secoua :

— Qu'est-ce que tu dis?

— Route de... Niort... Mad... Madame Pacquault...

— Eh bien, Mme Pacquault, oui !... L'as-tu faite, la commission?,,. L'as-tu faite, saccrrr...

— Mon capitaine, fit vivement la sœur pour étouffer le blasphème, voulez-vous le surveiller?... Le temps de chercher quelqu'un qui le couchera.

La sœur était à peine sortie que le capitaine rejoignait

Inçois :

[- Maintenant, mon ami, décida-t-il, ça ira tout seul ! I le prit sous le bras, grommelant :

!■ Saoul comme un cochon!... Et on ne foutra pas e arsouille dehors avec un bon coup de pied au cul !...

Ils gravirent l'escalier.

— ...Vous vous coucherez, on vous donnera une bonne dose de quinine, et demain, quand je vous raconterai ce que vous avez fait ce soir, vous en serez comme un flan. Pour un accès de fièvre, c'est un accès de fièvre ! Allons 1 Vous aurez un congé de convalescence... Ça sera autant de tiré.

Ils pénétrèrent dans le dortoir, mais il fallut réveiller un malade : Pacquault ne retrouvait plus son lit. Quand de Milliaud l'eut bordé, il lui chuchota :

— Je vous envoie la sœur !

On n'attendit pas longtemps le cliquetis qui annonçait sœur Saint- Vincent. Elle accourait :

— Asseyez- vous ; prenez ces deux cachets, et avalezça I dit-elle un peu durement.

Pendant qu'il buvait, elle lui fit des remontrances, mais, déjà, sur un autre ton :

— C'est du joli !... Sapristi de gamin !... Nous serions dans de beaux draps, si on apprenait votre escapade !... Est-il possible ! Vous n'avez pas l'air de vous douter qu'on enverrait danser la sœur tourière?...

Elle ajouta, bonne fille :

— Et, sacripant, vous ne me demandez même pas pardon, ma parole !

Il la regarda de ses yeux suppliants, et articula docilement :

— Ma sœur... Pardon, ma sœur!

Ce furent ses derniers mots. Il y avait mis toute la tendresse, toute l'humilité dont il était capable : durant sa courte existence il n'avait été qu'un tendre enfant, uniquement capable de s'humilier.

Il s'étendit ; sœur Saint- Vincent lui passa la main sur les joues, marmonna :

— Quelle fièvre, mon pauvre petit !...

Elle lui recommanda d'être raisonnable, de dormir paisiblement, donna deux bourrades à son oreiller, et se retira.

François ne vit plus que les ombres mouvantes lancéi par la veilleuse sur le plafond.

VALENTINE PACQUAULT 7I

A travers le bourdonnement continu de ses oreilles, il percevait ce que lui avait dit la religieuse ; et sur ses joues persistait la caresse fraîche, douce et lente, toujours vivante, des doigts qui s'y étaient posés.

Il ne se désolait plus. Ses tourments, toujours présents, s'étaient un peu éloignés, moins tumultueux et moins abominables. Entre eux et lui, s'étendait une contrée stérile, tantôt aveuglante de soleil, tantôt baignée d'ombre, qui s'élargissait à l'infini, ou bien se rapetissait. Cela lui produisait l'effet d'un balancement.

« Mon pauvre petit!... »

La tante Solange disait aussi : « Mon pauvre petit ! » en lui passant les mains sur les joues, autrefois, lorsqu'il était malade...

Et voilà que, de son désert, s'éleva une voix qu'il ne reconnut pas. Elle commença par marmonner anxieusement des syllabes ; puis cela devint fort, plus fort encore et dégénéra en un long appel qu'interrompit un juron.

C'était un malade qui rêvait et qu'un autre malade venait de réveiller.

François s'était assis, ne sachant plus où était la vérité.

Soudain, comme se cabrant sous une flagellation, il bondit hors de son lit.

Par deux fois, il appuya les mains sur son front : il avait l'air de chercher celle des idées furibondes qu'il fallait suivre. Il se tourna vers la fenêtre, l'ouvrit d'un violent coup de poignet...

Il n'y eut pas un cri.

Un choc sourd, qui parut ébrarJer le grand bâtiment, fit sursauter les malades.

A toute gorge, le voisin de Pacquault hurla : « Au secours » en rejetant ses couvertures et, clopinant, s'aidant d'une chaise, il clama encore : « Au secours !... Au secours ! » dans le dortoir, dans l'escalier, dans le couloir des contagieux. Un infirmier et deux hommes le rejoi-

I'rent, et finirent par le maîtriser.

^e ne fut que devant le lit vide de Pacquault que l'on nprit I...

On regarda par la fenêtre.

Sur le sol, à dix mètres en contre-bas, une forme blanche était étendue comme un drap tombé.

Sœur Saint- Vincent se signa en se rejetant en arrière, traversa la salle, distancée par les malades qu'elle essayait vainement de retenir...

Le capitaine de Milliaud était sur h point de &e coucher lorsqu'il entendit tinter la sonnette du jardin. Du seuil de la chambre, il demanda :

— Qu'est-ce "qu'il y a?

Pourtant, dès qu'on répondit : « Mon capitaine.,, » il vociféra :

— Taisez-vous!... Attendez!

Il avait le pressentiment d'un malheur.

Il prit sa lampe mais, arrivé à la porte du jardin, U s'aperçut qu'il n'avait pas la clef,

— Charasson, infirmier à l'hospice, articula une voix. Mon capitaine, c'est sœur Saint- Vincent qui m'envoie. Il y a im soldat qui s'est suicidé.,.

De Milliaud s'accota contre le mur :

— Nom de Dieu de nom de...

Cette nouvelle qui lui parvenait sans que peiçonne se montrât, c'était sa conscience elle-même qui la lui annonçait.

La lampe, qu'il tenait inclinée, jfilait et funjait.

Cependant, l'inlirniier, n'entendant plus bouger, reprit:

— Vous êtes là, mon capitaine?

Et, comme on ne lui répondait pas, il tira une autre fois STir la sonnette.

— Tais-toi donc, bon Dieu ! commanda le capitaine en cognant siu* la porte.

Voilà !... Pacquault s'était siucidé !.,.

— Eh bien I ût-il en contenant les tremblements de sa voix, le colonel est averti?

— Non, mon capitaine. La soeur vous fait prévenir ^d'abord.

— Bon !... Va fchez le colonel... Ou, plutôt,... retourne à l'hôpital !

L'homme n'avait pas fait trois pas dans la rue que de Milliaud lui criait :

— Non ! Attends-moi !

Il regagna son pavillon, ne sachant plus à quoi il se résoudrait.

La vérité ne lui apparaissait pas encore complètement. Il se répétait ;

— Pacquault s'est suicidé !... Le malheureux I Le malheureux !

C'était comme si ime rumeur lointaine lui avait annoncé une catastrophe dont il ne connaissait ni la situation, ni l'étendue, ni la signification. Il ressassait :

— Le malheureux ! Le malheureux !

Soudain, le brouillard s'évanouit, découvrant ime cavalcade affreuse : Pacquault tombant à genoux dans sa maison désertée, Pacquault courant par la ville, Pacquault se traînant à ses pieds, ici même, et Tassart entraînant Valentine...

Il se mit à jurer doucement, et plus fort ; puis il cmj)oigna une chaise et, à tour de bras, tapa sur son lit [en clamant :

— Femelle!... Sale femelle! Garce!.,.

Il ne s'arrêta qu'en voyant à ses mains les morceaux du siège démoli. Alors, il se laissa choir sur son canapé et se prit à pleurer.

n y avait plus de vingt ans qu'il n'avait versé de larmes.

Il accusait les hommes, les femmes, la nature et Dieu, en qui il cr03'ait pourtant, ne voyant plus autour de lui que des existences flétries, salies, ignominieuses : Pacquault qui finissait la sienne dès le seuil, sa femme qui s'éclaboussait de fange et de sang, Tassart qui marquait d'un crime sa carrière de bête malfaisante, lui-même qui n'avait vécu si inutilement des années stupides que pour assister à sa propre déchéance : il l'avait vue si belle, autrefois, cette vie !

Mais il en revenait à Pacquault : il l'appelait, lui parlait comme à un fils chéri et perdu...

La sonnette tinta de nouveau.

C'était l'infirmier qui craignait qu'on ne l'eût oublié.

tf

A l'hôpital, tout le personnel était sur pied. Le 'médecinajor, arrivé au galop, se faisait conter le suicide.

— C'est la fièvre, affirmait la sœur.

— La fièvre? J'ai fait ma contre- visite à cinq heures l La sœur voulant encore placer un mot, il articula :

— Vous n'avez pas la prétention de m'apprendre mon métier?

Cet homme connaissait son métier, en effet, et il l'exerçait à sa façon. Une épidémie se déclarait -elle que les vaporisateurs ronflaient devant lui dès qu'il apparaissait ; il ne voyait plus les malades qu'à travers une buée antiseptique, et même, s'il s'agissait d'une maladie grave, il se bornait à les questionner de loin, du seuil de la salle :

— Numéro un, combien de température?... Trenteneuf?... Parfait ! Quinine, n'est-ce pas, ma sœur?... Et ce numéro deux, comment va-t-il? Toujours de la fièvre?...» Oui. Bon ! Quinine...

Pendant ce temps, les vaporisateurs remplissaient leur office : les deux infirmiers qui les tenaient avaient l'air de thuriféraires.

Du moins, le médecin-major se rattrapait avec les blessés, les opérables et les opérés. Ah ! il ne craignait pas de se pencher sur leur lit ! Il défaisait les pansements, palpait les membres, farfouillait les plaies, sans s'inquiéter des gémissements des patients. Il avait la passion des pratiques chirurgicales, et il se vantait de les réussir avec les instruments les plus rudimentaires et dans les conditions les plus défavorables. On se rappelait; de quelle façon il avait enlevé un appendice, un certain, soir d'hiver :

— Deux bougies ! Je n'en veux pas plus. Sa science l'éclairait assez fort.

Le lendemain, le malade mourait : Phtisie galopante.

7^ VALENTINK PACQUAUl-T

C'était une phtisie qui avait galopé très vite.

Donc, le major décréta que le goidat PacquauU, « qui n'était d'ailleurs qu'en observation », n'avait pas enduré une fièvre capable d'expliquer son acte. S'il n'avait pas encore vu le suicidé, c'est qu'il voulait s'entourer « de tous les renseignement» préliminaires ». Ensuite, en conduisant le capitaine vers la salle d'attente des morts, il disserta de la mentalité des jeunes gens qui attentent à leurs jours, affirmant que, dès le bas âge, on pouvait distinguer à l'examen phrénologique ceux qui devraient se suicider plus tard. Il parlait comme M. Homais.

DeMilliaud le suivait sans l'écouter.

Ils trouvèrent la sœur supérieure en prière. On découvrit le corps, et tout de suite le médecin déclara :

— Il est tombé sur les genoux, l'épine dorsale s'est rompue, la mort a été foudroyante.

Le crâne défoncé parlait autrement, mais que peuvent valoir les arguments d'ime si pauvre chose opposés aux af&rmations d'un homme de la science?

— Humérus cassé, clavicule cassée, fémur cassé, os molaire cassé, frontal éclaté...; tout ça du côté droit... Ça n'est plus qu'un jeu de dominos !

Le capitaine entendit encore d'autres âneries avant d'oser, enfin, lever les yeux vers le cadavre.

Il fallut qu'il l'examinât du côté gauche pour bien se persuader que là, sur cette dalle de mai'bre, était étendu le malheureux Pacquault qui, n'ayant que l'enveloppe d'un grand enfant, avait été assailli par les imm< uses douleurs réservées aux hommes.

Le major commandait de l'eau, sa trousse de dissection et des bandes ; il voulait faire l'autopsie bien vite pour présenter son rapport dès la première heure, quelque chose de soigné. Il voulait aussi faire la toilette du mort lui-même, non pas qu'il éprouvât une solUcitude particuUère pour lui, mais c'était une occasion de tripoter des chairs.

— Pauvre bougre !... Et c'était jeune, c'était marié I... Ce fut toute son oraison funèbre : aussitôt, il enfila sa

blouse, ceignit un tablier, et, s'apercevant que de Milliaud se retirait précipitamment, il lui dit :

valï;ntinë pacquauit fj

Il faudrait prévenir le coloftel.

Je m'en charge.

Oui. Et qu'est-ce que vous lui raconterez au colonel?... Qu'un de vos hommes s'est suicidé à l'hôpital?... Ça va en faire, un foin!... Celui qui écopera prendra quelque chose pour son rhume !

— Enfin, rétorqua le capitaine exaspéré, si Pacquault s'est jeté par la fenêtre dans un accès de fièvre, ça n'est la faute de personne !

— Oui, seulement, moi je n'y crois pas à la fièvre...

Il réfléchit quelques secondes, et concéda qu'après tout, il voulait bien tout ce qu'on voulait.

— Rien dans son état ne m'obligeait à l'enfermer dans un cabanon. Ma responsabilité est à l'abri, ce qui n'empêchera pas les gens de dégoiser !...

Comme en achevant de boutonner les manches de sa blouse, il r^ardait le cadavre, il s'écria soudain :

— Bougre ! il avait la rougeole, cet homme I... Ah ! bien, bon Dieu !... Ah ! bien !... On ne pouvait pas m'avertir?... Les vaporisateurs ! Désinfectez-moi I

Il réclama de l'acide phénique, du formol ; et il fallait se dépêcher, et il jurait, et il exphquait qu'il avait quatre filles, et que, et que...

— Sacré nom d'un chien, il n'y avait donc personne pour voir que cet homme avait la rougeole?... Il est pourtant pavoisé!... Je l'ai touché, moi! Je l'ai touché!... Je suis père de famille!...

Un personnage venait d'être introduit dans la pièce. C'était le commissaire de police.

— Qui est-ce qui vous a prévenu, vous?... Est-ce que ça vous concerne? C'est un miUtaire... Après tout, je m'en moque ! D 'ailleurs vous arrivez à point. J'allais faire l'autopsie I Je ne la fais pas, c'est inutile. Cet homme avait la rougeole. Elle s'est déclarée après ma contre-visite ; la fièvre s'est accentuée, il s'est foutu par la fenêtie. Fémur fracassé, frontal éclaté, humérus cassé... La mort a été instantanée... Voj'ons ! Les vaporisateurs ! Vite, nom d'un chien I Et que l'on envoie un infirmier me chercher une tenue chei moil Une

tenue complète, pantalon, vareuse, képi, souliers, chaussettes, linge,... tout ! Je me déshabillerai dans la salle de désinfection.

La sœur Saint-Vincent, qui dirigeait le capitaine de MiUiaud à travers les corridors, s'inquiétait :

— Mon capitaine, si l'on enquête...

— On enquêtera, allez !

— Faudra-t-il avouer que le malheureux est sorti?...

— Au colonel, oui ! Pas à d'autres.

— C'est que..., soupirait la religieuse, notre tourière va se trouver compromise t

— Laissez donc !... Enfin, nous verrons ! Et il se retira.

Il vaguait par la ville, hésitant, poursuivant sa marche, et il se dirigeait vers la maison de Tassart quand un scrupule l'arrêta : il faudrait donc parler au brosseur de Tassart, lui recommander de se taire?... Allons, allons, il ne se résoudrait pas à ça 1

Il fit volte-face et monta l'avenue.

L'aube pointait, ne parvenant pas encore à tracer des ombres. Les arbres, les maisons, le sol, les trottoirs étaient gris et inachevés. A une fenêtre, brillait une lumière couleur de ver luisant.

De Milliaud s'arrêta, pétrifié.

Il était devant la maison des Pacquault! Et cette lumière...

Il y avait quelqu'un !

Mais non ! Cette lumière c'était celle que le désespéré avait laissée derrière lui, et qui brûlait encore, image de son âme si fragile, si fidèle, si claire, placée à l'endroit où il avait réellement cessé de vivre. Il l'avait revue, lui aussi, alors qu'il n'était déjà plus qu'un corps secoué par les ressacs de sa tragique agonie ; il l'avait revue, et elle l'avait trompé par un dernier espoir : « Mon capitaine... je suis remonté... Il n'y avait personne ! »

De Milliaud jura encore :

— Garce, bon Dieu de garce I Qu'elle arrive donc, et qu'elle la voie I... Femelle, femelle !

VALENTINE PACQUAULT ^g

La fraîcheur du matin n'était pas encore tombée, et l'air sentait la poussière de la veille, quand de Milliaud ouvrit son pavillon.

Il demeura interdit. Sa lampe éclairait le désordre de la pièce où il y avait, jonchant le parquet, des papiers, des éclats de bois, des débris du paillage de la chaise, ainsi que tout ce qu'il avait lancé pour assouvir sa fureur.

Une grande pitié le gagna.

Il songeait à Pacquault, toujours comme à un fils qu'il aurait bien aimé, qu'il venait de perdre, et il refaisait le court chemin qu'ils avaient parcouru ensemble depuis qu'ils se connaissaient : il se rappelait son regard, tantôt épeuré, tantôt confiant, ses accès de timidité et ses courtes poussées de colère, son courage de petit soldat faible qui veut n'en pas moins faire que les autres, et tout ce qui l'avait attaché, lui, le vieux garçon, à ce gamin qui venait de naître à vingt ans, et qui mourait aussitôt.

A genoux par terre, il s'était mis inconsciemment à balayer sa chambre.

Lorsqu'il eut terminé sa besogne, il considéra ce qu'il tenait à la main : c'était le plumet de feu le cousin Jean Simon de la Fougeray, -capitaine au i^r chasseurs à cheval de l'Empire, dont le shako était tombé de la panoplie.

Il secoua le plumet, le repiqua dans la coiffe, hésita un instant devant son lit et, tout à coup, il sortit pour réveiller son ordonnance. Mais, sur la terrasse, il s'arrêta.

Le jour était déjà dans la vaUée.

De Milliaud regardait les pinceaux des peupliers plantés à même la brume de la rivière, et les maisons qui, au loin, s'étaient groupées dans la plaine et sur le coteau, et k-s chemins qui se nettoyaient... A sa gauche, apparurent les épais bâtiments de l'hosfKce, vastes, bêtes, lourds, édifiés vraiment pour ceux qui, ayant peiné sans profit, n'ont droit, dirait-on, qu'à une fin sans douceur et sans mensonge, sans charme, pareille à l'existence sans espoir que, misérables, ils ont menée jusqu'au bout.

La gaieté de ce matin clair s'émiettait fstir ces murs de crépi blanc et sur ces toitures d'ardoise.

De Milliaud rentra, la bouche mauvaise comme après une nuit de sale noce, fit sa toilette et ressortit.

La ville dormait encore.

Il suivait la rue qu il avait descendue avec Pâcquault. Ils étaient passés là, à cet endroit, et Pâcquault avait soupiré en prononçant le nom de sa femme ; un peu plus loin, le mallieureux avait trébuché au moment où de Milliaud lui répétait :

— Vous verrez! Demain, il n'y aura plus rien...

Et il n'y avait plus rien, en effet : il n'y avait plus qu'un cadavre sur une dalle de marbre 1

Oui, il fallait que les autres expient !

Il passa devant la haute porte fermée de la caserne, traversa la basse ville ; quelques minutes plus tard, il arrivait sur le pont.

Il s'y posta, et il attendit, accoudé au parapet, essayant de mettre de l'ordre dans son esprit.

Quatre heures sonnaient quand, très loin, dans la direction de Poitiers, un mince et long sifflement le fit se redresser.

Ils allaient arriver I

Il leur dirait : « Vous êtes deux assassins I Suivezmoi ; je vais vous montrer votre oeuvre... »

Mais il se les représenta, débarquant sans se douter de ce qui les attendait, et tombant dans le drame...

Voyons, que leur dirait-il?...

Il entendit le ronflement du train dans une tranchée, puis un second sifflement qui se rapprochait. Devant lui, sur l'autre pont, un grincement déchira l'air.

Il leva la tête : le disque de la voie avait tourné.

On percevait, maintenant, le halètement de la machine...

Que leur dirait-il?... Il n'avait plus que des violences stériles contre lui-même, ou contre la vie qu'il accusait toujours, mais ses colères ne pouvaient pas plus se prolonger que résister à la vue d'un être qui demandait gtâce. Ensuite, le raisonnement survenait, amenant la raison. Si par hasard quelqu'un méritait Ha haine, au

VALENTINE PACQUAULT 8l

moment de la laisser éclater, il se sentait tiré en arrière, comme par un ami sage... Il disait que c'était le poids des fautes qu'il avait commises, des tristesses dont il était responsable ou qu'il avait endurées, le poids trop lourd d'une vie mal emmanchée, enfin — de sa vie ratée — qui l'arrêtait.

Il s'accouda au parapet, le menton dans les mains, essayant de se convaincre qu'il n'avait pas le droit d'être un justicier, même pour venger un innocent. Pourtant, en repensant au mort, il ne se contint plus.

Soudain, la machine déboucha sur le pont.

Il se redressa et, dans l'aurore sanglante, il vit défiler les wagons qui avançaient lentement.

A la portière d'un compartiment, il distingua deux silhouettes debout.

C'étaient eux ; il les avait reconnus !

Quelques minutes après, à travers les arbres de l'avenue, il les découvrit encore ; Valentine était en avant.

Tassart se retourna plusieurs fois et, s 'étant assuré que personne ne les suivait, il la rejoignit.

Ils avançaient avec tant de confiance que de Milliaud faillit se sauver.

Il était comme un chasseur qui, pour avoir trop longtemps guetté sa proie, a usé son énergie et ne retrouv« plus ses forces au moment suprême.

Mais ils se rapprochèrent l'un de l'autre, ralentirent, et Tassart passa son bras sous celui de Valentine.

Alors, de Milliaud quitta résolument son poste et, les mains au dos, la démarche raide, il fonça droit sur eux.

Ils eurent une courte hésitation, surpris, et se séparèrent.

Le capitaine s'était déjà campé au milieu de la route, grondant :

^fc- Vous êtes deux misérables!... Deux misérables 1 H^Emt à vous, Tassart, vous,... tenez, vous êtes un garnement ! Oh I pas de mots, pas de gestes... Vous êtes un garnement 1... Demi- tour !

Valentine défaillait.

— Eh bien !... voilà ! ajouta-t-il pour elle. Il y a eu un accident... Je vous accompagne ! Mais, attendez donc !

Et, s'approchant de Tassait, il articula durement en le dévisageant :

— Je garde les mains au dos pour ne pas vous gifler !... Oui, vous êtes un garnement!.,. Vous, vous n'avez pas besoin de ménagements, n'est-ce pas?... Bon! Apprenez donc que Pacquault s'est suicidé cette nuit ! Maintenant, filez ! Nous vous enverrons de nos nouvelles bientôt I

Il rejoignit Valentine :

— Je vous... Voilà 1... Il y a eu im accident.

Cloué, stupide, Tassart les regardait s'éloigner du côté de l'hôpital.

Valentine se laissait conduire, sans un mot.

Elle devinait si peu ce que le capitaine s'efforçait de lui dévoiler, qu'elle se demandait encore, éperdue, com. ment elle aborderait François, quand de MiUiaud la mit en présence de la soeur Saint-Vincent :

— Je vous la confie. Moi, il faut que je voie le colonel. A tout à l'heure !

La religieuse, qui la croyait préparée, la conduisit directement à la salle d'attente, l'amena devant les dalles, et dit à mi-voix, en lui prenant les mains :

— Il n'a pas souffert... Prions pour lui !

Valentine regarda, vit ce corps étendu, dont le visage était incliné sur la droite. Elle ouvrit démesurément les yeux, rentra la tête dans les épaules, oscilla, et s'abattit sur la poitrine de ce juge grave et glacé qui, de son néant, semblait l'accuser de tant de turpitudes et se détourner d'elle pour l'éternité.

A ses côtés, une voix disait :

— Prions, madame !... Prions !

Quand la sœur put la détacher du cadavre, elle la fit agenouiller, lui croisa les mains, et récita le PaUr.

A sept heures, le capitaine de Milliaud, qui sortait de chez le colonel, arriva dans la cour de la caserne. Il appela ses lieutenants.

On savait déjà la mort de Pacquault.

Il donna l'ordre d'assembler sa compagnie, et commanda:

— Formez le cercle !... Les sous-oihciers au centre. Et il commença :

— Mes amis, mes enfants, un grand malheur!... Dans un accès de fièvre, notre camarade Pacquault s'est jeté par une fenêtre de l'hôpital. Il s'est tué. Quand une pareille catastrophe se produit dans une famille, il faut se sentir les coudes...

Il leur parla pendant dix minutes ; puis il prit les gradés à part, leur demanda de lever toutes les punitions, sans exception, et prescrivit de faire remonter les hommes dans les chambres.

— Nettoyage et désinfection, lança Sacreton.

— Repos jusqu'à la soupe, rectifia le capitaine. Vous en avez une santé, mou pauvre garçon ! Nettoyage?... Depuis le temps que vous faites nettoyer !,..

Il s'éloignait avec ses deux lieutenants lorsqu'il vit que le poste prenait les armes.

— Voilà le colonel! soupira-t-il. S'il avait voulu m'écouter, il n'y aurait pas eu de scandale. On aurait réglé l'affaire entre nous... Mais îrcolonel est un homme de devoir, tandis que moi, je n'y entends rien, paraît-il. Aussi, que va-t-il se passer !

Jusqu'à l'heure du rapport, ce furent des allées et venues d'officiers. Quand le rapport sonna, on vit entrer Tassart, blême, strict ; il portait son képi réglementaire, son pantalon d'ordonnance, et il répondit au salut du sergent de garde exactement comme il est dit dans les instructions.

«colonel ne l'interpella que pour lui demander : Lieutenant Tassart, vous avez quitté la garnison sans permission?

Au « oui » que prononça Tassart, le colonel ne répliqua rien. Il expédia les affaires du régiment, consulta l'état quotidien des malades, salua ses officiers, et retint le médecin-major.

Il avait son masque des veilles d'inspections générales. Ces jours-là, tout allait mal ; le régiment était un corps de territoriaux, les tirs étaient mauvais, les compagnies n'étaient pas entraînées, la soupe était exécrable et, pour avoir découvert un bouton mal cousu à la tunique d'un soldat de garde, tous les hommes, d'après lui, étaient vêtus d'oripeaux.

Quand de Milliaud se retrouva dans la cour, il héla Tassart et, fennement, mais sans raideur, il le pria de le rejoindre au bureau de la troisième compagnie.

— Mon capitaine, fit Tassart, vous ne pouvez pas m 'informer ici de ce que vous voulez me faire savoir là-haut?

De Milliaud le regarda fixement, secoua la tête et s'éloigna sans un mot.

Il avait réuni les habitués des Pacquault, leur avait raconté la visite qu'il avait reçue dans la nuit, ce que leur malheureux ami lui avait confié, tout, tout I

Lorsque Tassart se présenta, il vit, dans un auigle de la pièce, Bélouard, Christin, Perrot, Gilloux et le capitaine Roger ; en se retournant pour fermer la porte, il découvrit le capitaine Brotier, et il eut un haut-lecorps, dans lequel il se figea comme s'il s'apprêtait à tenir tête à ce tribunal.

— N'ayez pas cette attitude, Tassart ! commença de Milliaud. Nous ne sommes pas des ennemis. Nous sommes toujours vos camarades. Je suis le plus ancien, c'est à moi de parler!... Ce matin, quand je vous ai rencontré, je n'avais que des injures à la bouche. Je vous ai traité de « misérable » ; je vous traite encore de « misérable » ; cela, évidemment, a une autre signification... J'ai réfléchi. Je parle en mon nom et au nom de ceux qui sont assemblés ici ; il faut bien que nous vous exprimions le chagrin qui nous accable. Vous avez trahi notre famille. Je ne la limite pas aux officiers ; les hommes aussi en

font partie. Vous avez commis une mauvaise action , d'autres que nous vous la feront expier; dès aujourd'hui, n'oubliez jamais que vous êtes responsable de la mort d'un soldat, et devenez meilleur, Tassart !... Il ajouta plus doucement :

— Et devenez plus vieux... Quand je songe à ce que vbus avez fait du foyer où nous nous retrouvions !...

Il mâchonna un juron, mais se redressant :

— Allons ! Vous savez ce que vous avez détruit? Cherchez votre devoir, Tassart, et soumettez-vous. Il n'y a pas que des triomphateurs dans la vie 1 Le colonel demandera votre changement... Devancez-le! Choisissez un poste où le passé qu'on veut fuir s'éloigne plus vite de vous. Ne vous laissez pas chasser. Partez !... Vous vous souviendrez : ce sera pour devenir meilleur.

Il s'interrompit, regarda un instant Tassart qui, talons joints, impassible, les joues décolorées, paraissait ne plus l'écouter ; et puis, promenant les yeux sur les assistants, il prononça :

— C'est tout, n'est-ce pas?

Tassart se couvrit, salua, exécuta un demi-tour, et sortit si sèchement que de Milliaud fit deux pas pour le rejoindre, mai? le capitaine Brotier étendit le bras :

— Mon ami I

Alors, de Milliaud revint à la table, grommelant :

— Le misérable ! Le misérable I

Le lieutenant GiUoux proposa de parler à leur camarade.

— Laissez-le donc tranquille, conseilla le capitaine Brotier. Il n'a pas compris de Milliaud, il ne vous comprendra pas mieux. Il y a des êtres irréductibles. Le seul mot qu'ils devraient prononcer leur brûlerait la gorge.

Ils se serrèrent les mains, et ils quittèrent le bureau.

Dans le couloir, par la porte de la grande chambrée, on entendait le sergent de semaine qui lisait le rapport à la compagnie :

— ...Continuation des travaux de propreté. A ce propos, il est rappelé que les fenêtres doivent être tenues ouvertes du matin au soir. Le colonel porte à la connaissance du régiment que le soldat PacquauU François...

Le groupe des officiers s'immobilisa.

— ...de la troisième compagnie du premier batmllon, s'est tué à l'hôpital. Les honneurs militaires seront refusés à sa dépouille. Le suicide est...

De Milliaud saisit le bras du capitaine Brotier et ils s'éloignèrent en hâte, poursuivis par les mots : « lâcheté... flétrissure... »

Au premier étage, ils arrêtèrent im fourrier qui portait le cahier de sa compagnie, et ils parcoururent la décision : Quinze jours d'arrêt au lieutenant Tassart pour avoir quitté la garnison sans permission...; la mort de Pacquault, les appréciations sur le suicide...

— Voilà qui nous concerne, dit le capitaine Brotier. Le colonel informe les gradés, sous-officiers et caporaux,

et aussi MM. les officiers que, sous aucun prétexte, ils ne doivent fréquenter un inférieur en dehors du service. Il punira rigoureusement toute, infraction à cette règle trop souvent transgressée.

De Milliaud soupira, et ils se retirèrent, tristes, endoloris.

— Ah çà I réfléchit tout haut le capitaine Brotier, qu'est-ce qu'il lui prend de refuser le service mortuaii à ce pauvre garçon?

De Milliaud s'arrêta :

— Mon ami, quand une medson brûle, il y a des gens qui, en criant « au feu », jettent dans le brasier des objets qu'ils devraient jeter par la fenêtre... C'est égal, raisonna-t-il, je vais lui reparler, au colonel ! Pacquault ne sera pas enterré comme un chien. C'est la fièvre...

— Non I opina gravement le capitaine Brotier ; q^ n'est pas la fièvre. N'empêche qu'il ne doit pas êti enterré comme un chien. Avez-vous besoin de moir"

Il avait proposé cela posément, selon sa manière nette et réfléchie. Nul ne pouvait se vanter d'entraîner cet homme ; il ne relevait que de lui-même, et son offre fit plus de bien à de Milliaud que toutes les protestations d'amitié.

— Eh bieni dit-il, je verrai le colonel avec vous.

— Nous ferions mieux, avant tout, de voir le major

— Lui?... Ah ! mon ami! Il a déjà pris le vent 1 On a décidé que Pacquault n'avait pas une fièvre assez violente poui en perdre la raison? Parfait !... Le toubib s'en fout, d'ailleurs!-.. Allons chez le colonel; pourtant, je me doute qu'après la scène de ce matin...

Tard dans la soirée, Mlle Amélie Carignan et sa sœur Solange arrivèrent à Saint-Léger,

Le capitaine de Milliaud les attendait à la gare. Il se présenta, voulut les préparer à connaître la vérité : elles la savaient ! Des voyageurs, qui étaient montés dans leur compartiment à la fin du parcours, avaient parlé, et c'était par ces étrangers que, tassées l'une contre l'autre, les yeux clos, les lèvres pincées pour ne pas crier, elles avaient appris la mort de leur François, la trahison de Valentine, tout, tout ! On avait prononcé le nom de Tassart... Elles connaissaient le drame ; il n'y restait pas un coin d'ombre où placer un espoir. Leur calvaire avait duré un quart d'heure. Ensuite, elles avaiejit cru qu'elles n'atteindraient jamais le terme de leur voyage I

François était mort ! On leur avait télégraphié : Très mal. Sur le 'moment elles s'étaient dit : « Il est mort ». Et puis elles avaient repris confiance: la nature n'étaitelle pas là? Et les médecins? Et Dieu, Dieu lui-même? Un enfant ne meurt pas ainsi, sans sa permission !

Et il était mort! Il s'était tué!...

Elles n'étaient plus que de pauvres choses abandonnées ; la terre se creusait pour elles en se creusant pour lui.

Le capitïdne, qui les avait fait monter dans l'omnibus, essayait de leur faire entendre des consolations.

Mlle Solange ne paraissait pas l'écouter. Elle était si loin de là et, surtout, elle n'était plus la même femme. La douleur avait posé sur sa figure un masque féroce de rancune et de vengeance. Elle qui n'avait jamais souhaité

VALENTINE PACQUAULT 8g

de mal à son prochain, qui n'avait jamais fait que du bien, tant qu'elle avait pu, jusqu'à le faire sans s'en apercevoir, elle échafaudait un rêve de tortures vengeresses ; et elle se persuadait que, désormais, elle ne pourrait plus penser à son petit François sans caresser cette ^abominable obsession de se venger, de le venger, longuement, avec la cruauté intelligente et calculée d'une douce maman qui, gorgée de chagrin, parvient à se dresser pour frapper les coupables.

Sa tête oscillait sans répit ; elle avait l'air de répéter d'inlassables « non, non, non... » qui répondaient à la question : « Tu ne pardonneras pas? »

Devant la porte de l'hôpital, avant de mettre pied à terre, Mlle Amélie posa sa main dans celle du capitaine et, d'une petite voix brisée par des souffles courts, elle dit, comme si ses pensées n'avaient tendu qu'à séparer les bons des méchants :

— Vous, monsieur, je sais ce que vous étiez pour lui !... Je vous remercie.

Mais Solange, insensible à la gratitude, lui jeta :

— Viens!

— Oui!

Elle fit un mouvement ; de Milliaud lui dit :

— Je vais vous aider I

Elle était si menue, si petite, qu'il ne s'était pas aperçu qu'elle était déjà debout.

Il les fit descendre, sonna, mit un bras de chacune d'elles sous son bras, et ils traversèrent la cour d'honneur, silencieusement, lui, réglant sa marche sur le pas des deux vieilles dames qui, à l'âge où, d'ordinaire, les incidents de la vie n'ont plus qu'une portée atténuée, accomplissaient l'étape la plus atroce de leur longue existence honnête qui s'achevait dans cet abîme d'hijustice.

Derrière eux, la cloche tinta deux coups pour appeler l'infirmier des mihtaires.

L'air était tiède et les massifs, arroses à la tombée de la nuit, exhalaient leur parfum de pétunias, de musc, d'herbe fraîche et de terre humide. Par-dessus le mur, un des becs de gaz de la rue jetait sa lueur lunaire

sur un coin des bâtiments. Il régnait là une paix de béguinage, et de Milliaud pleurait en songeant que c'était dans cette retraite qu'un tel drame s'était déioulé, bref comme ces bourrasques de printemps qui s'annoncent à peine qu'elles éclatent déjà, et sont aussitôt terminées, laissant derrière elles des ruines et des bouleversements.

Ils prirent par un escalier et se trouvèrent dans un autre jardin, accueillis, de ce côté, par une odeur de légumes et de jasmin.

L'infirmier, qui les avait rejoints et les précédait, ouvrit une porte basse, surmontée d'une lanterne, et qui avait l'aspect d'une entrée de mauvais lieu ou de poste de police.

Du premier coup d'oeil, les deux demoiselles Carignan découvrirent le corps, flanqué de quatre cierges et, dans un bruit de jupes, toutes les deux s'avancèrent, la tête tendue, les bras en avant, avec des mouvements identiques.

Elles passèrent près des deux religieuses en prière sans les voir. Elles ne voyaient que cette chère tête entourée de bandelettes, et qui était si sévère qu'elles se disaient : « Ce n'est pas lui I »

L'une d'elles appela :

— François 1... François !

On leur avait pris leur trésor, la terre les quittait I Elles ne pouvaient plus que répéter ce nom de a François » parce que tout, pour elles, avait tenu en lui, et elles l'articulaient si lentement, qu'elles paraissaient l'épeler pour ne plus l'oublier :

— Fran -çois !

Mais voilà que venant de le proférer, un gémissement leur répondit. Elles se retournèrent, et elles virent, agenouillée sur le sol, assise sur les talons, le buste courbé, les mains crispées sur la figure, elles virent une femme, celle même qu'elles devaient s'attendre à trouver ici, et à laquelle l'une et l'autre ne pensaient plus.

Alors, Mlle Solange se releva, s'avança vers Valentine,

VALENTINE PACQUAULT 9I

lai toucha l'épaule et, insensible à son visage de crucifiée, elle lui ordonna de sortir.

La malheureuse ne semblait pas la comprendre.

Mlle Solange répéta plus impétueusement :

— Allez-vous-en !

Mais sa sœur, qui s'était relevée elle aussi, s'interposa.

— Non, Solange ! Qu'elle reste !... C'est bien le moins qu'elle le regarde ! dit-elle pour la calmer.

Valentine s'était laissée aller sur le sol, écrasée. Les religieuses la relevèrent, voulurent l'entraîner : elle leur résista, répétant :

— Oui, je veux le regarder ! Je veux le regarder ! C'est bien le moins 1

Or voilà que l'on entendit Mlle Amélie crier furieusement :

— Il n'y a donc pas de lit, ici?

Elle passa la main sur le marbre de la table et, le frappant de sa paume, elle scanda un ordre :

— Je veux qu'on apporte un matelas, et des draps, et un oreiller I

On avait, aussi, oubUé de mettre un Christ sur la poitrine du petit.

Solange ne se mêlait plus de rien ; seulement, de temps à autre, ses regards se détachaient de la figure de François, devenaient noirs, et se portaient sur Valentine, qu'ils foudroyaient.

Sa tête branlait de plus en plus fort.

Amélie qui, dressée de toute sa petite taille, immobile près du corps, attendait la literie qu'elle avait réclamée, dit:

— Ne remue donc pas la tête comme ça, Solange 1 Il fallait qu'elle passât son exaspération sur quelqu'un.

— M'entends-tu? demanda-t-elle, moins irritée et un peu inquiète.

A ce moment la porte s'ouvrit ; on apportait la literie. Le capitaine voulut aider l'infirmier à soulever le corps.

Un cri éclata, suivi d'un autre cri...

Les deux sœurs s'étaient jetées dans les bras l'une de l'autre, se cachant la figure.

Elles avaient vu!.,. Elles avaient vu la dépouille de leur petit s'incliner sur le côté, puis se plier comme un jouet cassé!

Quand on eut dressé la couche, et disposé François dessus, Mlle Amélie réclama une autre fois un Christ.

La supérieure eut une courte hésitation, mais de Milliaud s'approcha vivement d'elle :

— Ma sœur !...

Tandis qu'elle disparaissait, il revint à Mlle Amélie et se proposa pour passer la nuit :

— Vous voulez bien de moi?,..

Aussitôt il se mit à parler de l'enterrement. Il valait mieux, en effet, régler cette question tout de suite.

— Seriez-vous disposée à m 'accompagner chez le colonel demain matin?... J'aurai besoin de vous. Écoutezmoi, mademoiselle ! C'est un service que vous me rendrez, à moi, et à mes camarades,... à ses camarades, à lui.

Il la mit au courant.

— Vous comprenez, faisait-il, le colonel ne connaît que la consigne, n'est-ce pas?

— Eh bien ! réphqua Mlle Amélie, qu'il l'applique. Nous ne protesterons pas, allez !

— Vous ne m'avez pas compris, mademoiselle.

— Si, sil Celui qui est ici doit quitter sa garnison sans qu'on lui rende les honneurs? Cela m'est égal.

— Mademoiselle, il ne s'agit pas que de celai... Et, comme elle s'entêtait, il poursuivit :

— Enfin, lu prêtre ne se présentera que si le colonel revient sur sa décision.

— Ah ! Bien !.. Bien !... Bien !... chantonna Mlle Amelie. Je comprends ! Je comprends 1

— Qu'est-ce qu'il y a?

Sans répondre à sa sœur, elle saisit le crucifix que la rcliqicuse présentait, et elle le contempla.

U)i flot d'idées de révolte assaillait son esprit.

Alors, c'était le pardon prêché par ce martyr qu'on refusait à un martyr? C'était à ce Dieu débordant d'amour

qu'on interdisait l'accès des plus grandes tragédie» humaines ; c'était à lui, dont le cœur pitoyable avait fondu devant les douleurs de son prochain, dont les yeux avaient versé des larmes sur les déshérités et sur les tourmentés, c'était à lui, l'avocat passionné de l'indulgence, que l'on ordennait de rejeter de son sein l'âme d'un enfant qui avait capitulé devant la douleur, tandis que, par le monde, les heureux, qui ont vécu longuement et joyeusement, trouvent toujours le chemin de sa clémence?... Ah ! le contact d'xm suicidé souillerait cet emblème? Ah I le paradis du Dieu de bonté se fermerait devant un enfant torturé?...

Jamais des pensées si 'vastes n'avaient fréquenté cette cervelle de petite bonne femme dont la tête était si raisonnable, et qui, ayant une fois accepté les principes sur lesquels sont fondés la paix et le calme des cons» ciences, s'était enfermée dans le monde véridique, étroit et clos de ses devoirs ménagers.

Elle secouait le crucifix et, découvrant que cette menace d'un prêtre n'était qu'une dérision, ou que les distances qui séparaient Dieu de sa créature s'étaient subitement effacées, elle marmonna :

— Allons, allons !...

Et elle posa rudement la croix sur le corps de son petit.

Elle prit les doigts glacés du mort, qui étaient des choses plus mortes que ses joues décolorées, plus mortes que ses yeux clos, que son front agrandi et desséché, que sa poitrine immobile, que son ventre immensément creusé, les doigts qui à peine nés à la vie savent être allègres et qui, durant toute la vie, se reposent à peine dans le sommeil ; elle prit les doigt glacés de son François et les contraignit à se croiser dans le geste universel de la prière. Ensuite, rejoignant le capitaine, elle lui annonça qu'elle l'accompagnerait où il voudrait la conduire.

— Maintenant, dit-elle, racontez-moi ses dernière» heures. Je veux tout connaître, tout ! Si vous vous souvenez des paroles qu'il a prononcées, répétez-les-moi.

Ils s'assirent dans un coin de la pièce, et de Milliaud s'exécuta.

Quand il hésitait, elle le rappelait d'un « Allons ! » et si, baissant la voix, il tentait d'excuser ou d'expliquer certains actes de Valentine, elle disait : « Oui, oui », à la fois avec fermeté et avec commisération.

Elle se fit répéter des phrases de François, pour se les bien graver dans la mémoire. Enfin, sans un sanglot, mais ayant perdu soudain tout courage, elle proféra :

— Nous sommes trois, monsieur, qui ne vivions que pour lui. Il a dû vous parler de nous... La plus heureuse est celle qui n'est pas ici. Elle n'endurera jamais notre peine, elle ne la connaîtra jamais. Lorsque nous sommes parties, elle n'a pas compris. Elle ne vit plus qu'avec des souvenirs, nous laissant k comparer ce que nous' étions avec ce que nous sonmies.

En s'exprimant, elle regardait Valentine et elle pensait, stupéfaite, que c'était cette fille qu'elles avaient élevée, qu'elles avaient choisie dans la couvée, qui les précipitait au gouffre où elles s'engloutissaient.

Au rapport du jour suivant, parut une note qui biffait la décision de la veille. La troisième compagnie du premier bataillon assisterait aux obsèques du soldat Pacquault, en tenue de ville, à l'exception de son escouade qui, en armes, gants blancs, sac au dos, capote roulée, accompagnerait le corps à la gare.

Il était établi que le soldat Pacquault ne s'était suicidé que sous l'empire de la fièvre.

Aussitôt, le vicaire qui faisait fonction d'aumônier de l'hôpital se présenta, mais dans la ville entière, le scandale avait déjà heurté à tous les huis. Les ordonnances avaient parlé. On savait que le lieutenant Tassart était puni, que le soldat Pacquault, avant de se lancer dans le vide, avait couru par les rues à la recherche de sa femme ; on avait questionné les employés du chemin de

fer. L'histoire avait été grossie des calomnies qui veillent sur les désastres.

Les officiers qu'on était accoutumé de voir entrer dans la maison du bourrelier étaient compromis.

Le colonel ne savait plus qui frapper, et il fallait frapper encore.

Il envoya deux rapports à la brigade, chargea Tassart, offrit à son général d'aUer conférer de la situation. On n'exigeait aucune explication? Il lui semblait néanmoins que les deux étoiles qui, détachées du ciel du ministère, devaient tomber sur sa manche, s'étaient arrêtées en chemin. Il fallait les remettre en mouvement.

M. Jamet arriva lorsqu'on plaçait le corps dans ie cercueil.

Il commença par refuser de voir sa nièce ; pourtant, sur les instances du capitaine de Milliaud, il consentit à l'accompagner chez elle, quitte à laisser exploser son indignation dès qu'il serait dans l'appartement — et il ne s'en priva pas. Il n'avait pas assez de chagrin pour l'endiguer, le brave tonton. Ce qui le soulevait, c'était la colère de l'homme qui voit une fortune lui échapper avec les honneurs : c'était suffisant pour excuser ses violences.

Mais Valentine n'était pas en état de l'entendre. Elle sortait à peine d'une hallucination qui avait duré deux longs jours et une nuit, pour tomber sur une réalité qui, dès le seuil, la clouait sur place : dans le désordre du salon, elle aperçut, devant le foyer, une lampe brisée ; plus loin, sur le guéridon, un bougeoir casqué de cire ; dans la chambre, elle ramassa un mouchoir qui appartenait à François... Elle remarqua, sur la couverture du lit, l'empreinte de quelqu'un qui avait dû s'y asseoir. Le tapis avait été repoussé...

En même temps, il lui revenait des paroles que de Mil. liaud avait prononcées la veille, en la conduisant à l'hôpital : François était entré chez eux, il l'avait attendue, et il était reparti !

Elle se le représentait, allant du salon à la chambre, l'appelant, s'asseyant sur le lit, et puis traversant la ville, montant chez le capitaine ; et puis,... et puis...

— ...Seulement, ma petite, promettait durement l'oncle Jamet, tu ne compteras pas sur moi pour te tirer de là I Ma situation est perdue, tu nous as ?alis...

Elle était cause de la ruine du pauvre oncle, de sa brouille avec la maison Carignan, des malheurs qui s'abattaient sur la Coustelle, de tout, enfin !... Il profé. rait des mots désespérés. Lui qui avait joui de la considération du pays, qui avait été un maître, et qui ne serait plus qu'un valet I...

Valentine, toute droite, la bouche ouverte comme pour un cri qui ne pouvait s'échapper, était au milieu de la chambre : elle voyait François ramené à l'hôpital, elle le voyait montant un escalier, enjambant l'appui d'une fenêtre...

Ses jambes plièrent. Elle s'abattit au moment où l'oncle Jamet glapissait, en lui montrant le poing :

— Petite gueuse !

Il l'imagina qu'il était allé trop loin en voulant la réduire ; et sans plus réfléchir, il se mit à appeler du secours et à cogner contre le plancher, saisi par la terreur des responsabilités.

Le bourrelier apparut ; on coucha Valentine et l'on courut prévenir les demoiselles Carignan et le médecin.

Lorsque le convoi de François quitta l'hôpital, lu femme de celui qui s'en allait entre deux haies de soldats n'était pas là.

Les deux vieilles demoiselles Carignan suivaient lo corbillard, collées à lui.

L'oncle Jamet venait à quelques pas derrière elles, en compagnie du capitaine, ce qui flattait le seigneur de la Coustelle.

Quand il n'y eut plus de prêtres et plus de soldats, qu'on eut fermé le wagon et qu'on l'çut cacheté, Mlle Amélie Carignan se passa la main sur les yeux comme pour relever un voile et, apercevant une dame, elle dit en l'abordant :

— Vous m'excuserez ! Je ne vous avais pas reconnue tout à l'heure !

C'était Mme Dupin. Elles s'embrassèrent.

— Un grand malheur, ma pauvre demoiselle !.., soupira Mme Dupin.

— Le plus grand malheur 1 rectifia Attiélie. Et elle ajouta :

— Le dernier pour nous !

Elle appela sa sœur :

— Tu ne reconnais pas Mme Dupin?

— Oh ! si,... si ! murmura Solange.'

Mais sa pauvre tête faisait « non, non ». Elle n'était pas à ce qu'on disait. Son esprit et son cœur étaient rivés à ce fourgon que les employés avaient barricadé. Elle avait vu le commissaire de police le st^eller à là cire noiire de la même façon qu'elle avait vU opérer siir les meubles dans l'étude de Fcnestraud, le lendemain dli jour où le banquier avait pris la clef des champs... Ah ! mon Dieu 1

^^tait-ce donc que la catastrophe Fenesttaud cDln-

^^He à celle-ci ?

^^Hmélic voulut l'emmener, mais elle refusa de la

l^^re.

' — Voyons! il faut, pourtant, régler les affaires!..;

ÉJamet nous attend... M'entends-tu, Solange? h Je reste 1 Laisse-moi.

Et elle s'assit sur le coin du banc qui faisait face au wagon funéraire.

Derrière la clôture, il y avait des gens des hauts quartiers qui ne se lassaient pas du spectacle que leur donnait cette dame douloureuse, pareille, posée à cet endroit, à un migrateur exténué qui, ayant quitté sa bande, a gagné le sol et y demeure, insensible à tout, ne redoutant même plus les hommes.

— Reste si tu y tiens, dit Amélie, mais entre dans la salle d'attente, ou dans le bureau du chef de gare...

N'obtenant d'elle que son doux et obstiné « laissezmoi ! » elle s'en fut chez Valentine en compagnie de M. Jamet.

Chemin faisant, le tonton lui répétait, en parlant de sa nièce, qu'il la tuerait ; et il n'avait pas la bouche assez grande pour faire l'éloge de François. Il se le rappelait si bon, si aimable, si intelligent ; on ne pouvait pas souhaiter un mari meilleur, allons ! Et voilà que tout était fini 1 Tout !... à cause d'une gourgandine !

— Non, monsieur Jamet, non !

— Si, mademoiselle Amélie ! C'est une gourgandine !

— Taisez-vous ! C'est une malheureuse enfant !

— Une malheureuse enfant?... Ah ! bien...

Il ne voulait plus la revoir, lui I Ses principes l'en empêchaient ; parmi eux, il en était un qui lui commandait de ne pas abandonner les vieilles dames de qui il avait involontairement causé le malheur.

Il commençait ses travaux d'approche : les anciens ne devaient pas se lâcher quand un deuil commun les frappait ; il se déclarait entièrement dévoué aux demoiselles Carignan, jusqu'à la mort ! Désormais, rien ne pourrait le séparer, lui, Jamet, de la maison d'Argento; n en faisait le serment.

Il le répétait encore en montant l'escalier de Valentin

Mlle Améhe ne lui répondait plus.

Elle pensait qu'à deux mois de là, elle avait gravi ces marches, et que, dans cet appartement, elle avait passé avec François les jours les plus doux de leur existence.

ne

— Tout est fini ! ressassait M. Jamet.

Bien sûr, tout était fini ! Mlle Amélie pensait à l'avenir sombre qui se préparait pour elles jusqu'à leur délivrance par la mort ; Jamet, lui, ne parlait de sa nièce que pour la haïr — elle lui avait gâché sa vie.

Dans la chambre de Valentine, il y avait la garde à qui le médecin faisait ses recommandations. Lorsqu'il fut sorti, Mlle Améhe s'approcha du lit et, sans remarquer que la malheureuse, les mains jointes, l'adjurait de lui pardonner, elle dit :

— Je ne vous fais pas de reproches ; cela ne fegarde que vous. Je voudrais seulement que vous me permettiez d'emporter un souvenir de François, un de ceux qu'il aura touchés pour la dernière fois. Voulez- vous?

Parmi des hoquets, Valentine cria :

— Oui !... emportez... Emportez ce que vous voudrez ! Je n'ai plus de droits... Je n'ai plus rien à moi. Emportez !

Dans un coin, M. Jamet mâchonnait :

— Gourgandine !... Gourgandine !

— Vous, finit par dire Mlle Amélie exaspérée, taisezvous!

Et sans toucher à rien, elle chercha des yeux ce qu'elle pourrait choisir. Elle s'arrêta devant des livres, réfléchit que François ne devait plus souvent les ouvrir, et passa dans l'autre pièce. Il y avait une photographie de lui? Elle en possédait trois pareilles.

— Emportez-la tout de même, lui souffla Jamet. ! Elle la refusa.

— Dans ce cas, moi, j'ia prends. J'veux l'avoir, ce )auvre garçon !

Mlle Amélie haussa lentement les regards vers lui.

— Remettez donc ça ici, je vous en prie !

Ce fut dit sur un tel ton que Jamet ne répliqua rien, iquiet, redoutant d'avoir été maladroit dans sa crise .'affection.

La femme de ménage proposa des chemises et des vêtejiients de François, j Mlle Amélie se décida pour la trousse de toilette ; elle

100 VALENTINE Î>ACQUAULT

y ajouta trois mouchoirs, un cahier de notes, et comme on voulait y joindre la tiiéorie militaire, elle la repoussa.

Elle se rendit près de Valentine, lui montra, pièce à pièce, ce qu'elle avait choisi et, tandis qu'on empaquetait le tout, dans un grand effort, elle parvint à exhaler :

— Je ne peux pas croire qu'il vous ait maudite ; je ne ferai pas autrement que lui. C'est vous la plus ma1h'=-Hreuse, puisqu'il vous reste plus longtemps à vivre que nous. Je vous plains, Valentine, si vous comprenez ce que vous avez perdu.

Mlle Amélie ferma les yeux pour ne plus voir qu'on lui tendait les bras. C'était assez, déjà, d'entendre ces halète ments d'agonie qui scandaient les supplications.

— Je vous plains, poursuivit-elle, mais nous ne pouvons plus rien les unes pour les autres. Il faut que chacune de nous retrouve sa conscience.

— C'est moi !... C'est moi qui l'ai" tué î criait Valentine.

— Écoutez-moi!...

Le vieux visage ridé de Mlle .-^.mélie se ratatina.

Elle se retourna, s'aperçut que M. Jamet n'était plus dan-: la pièce, alors elle acheva, presque à voix basse, en se penchant un peu sur l'oreiller :

— Si jamais vous avez besoin de notre aide, écrive«moi. Voilà tout ce que je me sens capable de vous oiïrir. Je ne vous promets rien ; je ne sais pas ce que nous pourrons et, d'ailleurs, je ne suis pas seule... Souvenez-vous seulement...

— Pardon !... Pardon !...

Cependant, s'éloignant à reculons, secouant la main devant elle, Mlle Carignan se retirait en faisant :

— Chut! Taisez- vous !... Est-ce que je pourrais pardonner, moi?... Chut!... Souvenez-vous..., nV-. pas?... Et... adieu I...

Elle prononça d'autres mots, mais si indistincteme et à une telle distance que Valentine ne les entendit pa Le flot de sanglots qui montait du fond d'elle à sa devenait plus véhément. Elle clama:

— Je veux mourir 1... Je veux mourir!

VALENTINE PACQUAULT lOI

Mlle Amélie poussa la femme de ménage dans la chambre et engagea Jamet à demeurer près de sa nièce.

— Jusqu'à l'heure du train, fit-U.

Néanmoins, lorsque Valentine fut un peu calmée, il s'offrit à rester deux ou trois jours : elle refusa.

A quoi lui aurait-il servi? A travers les larmes qui noyaient ses yeux, elle venait de le voir pour la première fois tel qu'il était. Elle n'avait pas besoin de cet homme qui faisait des efforts pour ne pas se diriger vers la fenêtre et s'y distraire à regarder les passants, la route, les arbres des allées — l'extérieur, enfin ! C'était une créature faite pour le plein air. On ne l'imaginait pas assis à un chevet, écoutant une contrition.

D'ailleurs il n'insista pas..

A un moment, il consulta sa montre, s'aperçut qu'il avciit encore une demi-heure devant lui et, profitant de ce que Valentine semblait reposer, il pénétra dans la cuisine. Il demanda s'il n'y avait pas de quoi casser la croûte, mangea de bon appétit, un peu vite, en ponctuant ses bouchées d'exclamations et, quand il eut achevé sa bouteille de vin, dont, en bon expert, il reconnut l'origine, il voulut visiter les pièces qu'il ne connaissait pas. Dans la salle de bains, il ne put retenir un juron d'admiration^

— Pauvre garçon, tout de même 1 ajouta-t-il aussitôt. Il était organisé pour couler une existence de pacha 1 Moi, j'n'en ai jamais eu autant, vous savez?

Il était l'heure de partir, et pour rien au monde il n'aurait voulu manquer son train.

— Vous pensez ! Ces pauvres vieilles > demoiselles, (îxpliquait-il à la servante, c'est moi qui dois veiller sur .îlles !

n rentra dans la chambre et, comme de s'être restauré l'avait rendu meilleur, il dit à Valentine :

— Ma fille, il faut se faire une raison. Ce qui est arrivé,, vois-tu, c'est épouvantable. Maintenant, qu'est-ce qu'onva devenir? Moi, j'y perds mon latin... Voyons !

Mais il n'y avait rien à voir ; il n'y avait qu'à filer au igalop vers la gare.

— Tu ne sais pas? ânonna-t-il. J'emporte sa canne, à lui... Tu veux bien?

Elle eut un acquiescement indifférent. Jamet se pencha sur sa nièce : probablement que l'émotion le troublait, il ne trouva pas la place du front où il voulait poser ses lèvres. Il l'embrassa sur les cheveux, s'y reprit autrement, ne sentit plus que la dentelle de l'oreiller. Il se releva en promettant d'écrire et en réclamant des nouvelles; et il disparut.

Dans le salon, il prit la canne qu'il avait déposée sur le canapé, à côté de différents objets qu'il avait ficelés soigneusement, tout à fait dans son rôle d'héritier qui prélève des souvenirs pendant que la bounasque souffle toujours. Au moment de sortir, il fit signe à la femme de ménage de le suivre et, une fois sur le palier, il lui chuchota tragiquement :

— Il y avait bien un revolver, pas vrai?... Je ne l'ai pas trouvé !

— Dans le tiroir du bureau.

— Foutre!...

Il rentra sans faire de bruit, se saisit du revolver^ fouilla dans le tiroir, joignit à l'arme deux boîtes de cartouches, et s'en alla, branlant la tête comme s'il avait sauvé la maison d'une catastrophe. Lui seul connaissait sa nièce ; donc, pas de revolver à sa portée !

Il recommanda de bien veiller sur elle, et partit, enfin, avec son chargement : des livres, la canne à épée, le revolver, ainsi que les vieux pistolets d'arçon qui étaient accrochés au-dessus de la cheminée et qu'il avait enveloppés dans im journal.

Il fit halte dans un café, avala coup sur coup deux chartreuses, parce que tout ça l'avait bouleversé et qu'il n'était pas au bout de ses peines. Ensuite, il sauta dans l'omnibus qui passait et se fit conduire à la gare, où il arriva juste pour voir accrocher le fourgon. Mlle Solange, soutenue par sa sœur et par le capitaine de Milliaud, surveillait la manœuvre. Tous les trois avaient des figures si tragiques que Jamet ne retint plus les sanglots et les soupirs de détresse qu'il avait prépairés. Les bras encom-

VALENTINE PACQUAULT IO3

brés de paquets, il ne pouvait s'essuyer les yeux et le bout du nez que sur ses poignets ; son chapeau était posé de travers sur sa tête, et sa cravate était dénouée.

Ensuite, le capitaine fit monter lès deux vieilles dames dans im compartiment. Quand il les eut installées, il redescendit, empêcha qu'on fermât la portière, et continua de s'entretenir avec elles.

Derrière lui se tenait respectueusement Jamet qui, n'ayant pas lâché ses « souvenirs », avait l'air d'un professeur d'escrime en tournée d'assaut. Il écoutait l'officier, dont chacune des courtes phrases exaltait un peu plus son orgueil d'avoir été l'oncle d'un soldat de qui l'on pouvÊkit si bien parler.

— Si vous saviez comme nous l'aimions, disait de Milliaud. Il était bon, charmant ! Il n'avait pas d'ennemis... J'irai vous parler de lui, un jour !... Cher petit !

Le chef de gare donna le signal du départ ; Mlle Amélie se pencha vers de Milliaud.

Il se haussa sur la marche, et il embrassa la petite vieille, puis Mlle Solange.

Il entendit bien larmoyer dans son dos : « Mon capitaine !... Merci, mon capitaine ! » Jamet, lui aussi, aurait voulu être embrassé.

Le train se mettait en mouvement.

— Montez-vous, ne montez-vous pas? cria un employé.

— Je monte, hurla Jamet.

— Quelle classe?

— Oui!

On ouvrit un compartiment et on le poussa dedans. Il était en secondes.

— Ma foi, pensa-t-il, je rejoindrai ces demoiselles à la prochaine station !

Et il se mit à bourrer sa pipe qu'il n'avait pas sortie de l'étui depuis la veille, « rapport aux circonstances ». Cei:>endant, lorsque le train s'arrêta de nouveau, Jamet n'avait pas fini sa pipe. Il s'accorda encore un petit quart d'heure ; et, avec des dix minutes et des cinq minutes, il achevait sa troisième pipe sans avoii' pu passer dans le

104 va;.entine çacquault

compartiment voisin quapd le train entra en gare de Poitiers.

Il fut très bien : il courut aider ces demoiselles à changer de l^gne, surveilla le décrochage et l'accrochage du fourgon mortuaire, conduisit à la buvette les manœuvTes qui avaient travaillé, prit deux nouvelles chartreuses et, le cœur plus solide, content d'être sur le vrai chemin du pays, il s'installa, enfin, dans le compartiment des deux vieilles dames.

— Mon pauvre monsieur Jamet ! gémit Mlle Améhe. Vous n'avez seulement pas mangé !

— Laissez donc ! fit-Û, désintéressé.

Il regardait dehors, tristement, voyant défiler, dans cette soirée limpide, le Clain, des bois, des champs ; et quoi qu'il fît pour ne songer qu'au mort traîné à leur suite, il réfléchissait que, là, c'était une fameuse place pour les bécassipes, l'hiver, au moment où les prés sont arrosés, et qu'ici ça devait être un bon bois pour le lapin...

A up.njomenti, il se leva si brusquement que Mlle Amélie se jeta sur lui pour le contenir.

C'était un perdreau qui venait de se lever le long de la voip.

— Ma parole ! soupira-t-il pour expliquer son mouvement, je ne sais plus ce que je fais I

Mlle Amélie, qui n'avait pas yu le perdreau, l'obUgea doucement à s'asseoir près d'elle.

Le jour tomba enfin, et tous les trois, épuisés, se laissèrent gagner par le sommeil.

Les demoiselles Carignan dormaient, gardant dans leur repos physique une attitude douloureuse et terrassée. Jamet, plus fort qu'elles, avait le masque de l'homme bien portant qui, vivant en paix avec sa conscience et son prochain, oublie tout du passé et espère tout de

l'avenir.

Lorsque, le lendemain, on vêtit de noir Mlle Célina, elle cru t. qu'on l'habillait pour recevoirrinspccteur d'académie ; l'instant diaprés, elle s'imaginait que c'était pour une fête.

- Quelle réjouissance ! faisait-elle en souriant. A mon âge, ils veulent me faire danser. Elles sont toutes toquées, toutes toquées !...

Comme elle faisait mal à tout le monde avec sa gaieté, Mlle Amélie la prit à part et lui dit :

— Écoute-moi bien, Célina !... Il faut que tu saches la vérité. François, nous ne le reverrons plus jamais !

— Ah ! nous ne le reverrons plus jamais? Vraiment?... Tiens, tiens ! Dans ce cas, j'irai le voir, moi !

— Il est mort !

Célina la regarda, si ahurie que sa sœur crut que, cette fois, elle avait compris ; elle l'embrassa en pleurant, mais Célina se prit à discourir sur George Sand et sur Chateaubriand.

On dut se résoudre à ne pas l'emmener à l'enterrement.

Toute la ville y était. On ne connaissait qu'une partie de la vérité ; toutefois les journaux du département qui avaient relaté le suicide, l'avaient assez commenté pour que les imaginations fissent du bon travail.

Et, voici ce qui se produisit au moment où Mme Tassart, suivie de son mari, arriva devant le catafalque : Mlle Solange s'avança et, malgré AméUe, malgré les sousmaîtresses qui essayaient de la retenir, elle dit, sans éteindre les éclats de sa voix, le bras tendu vers le cercueil :

— Vous pouvez être fière de votre fils !

Mme Tassart, qui ne savait encore rien, crut que la douleur l'avait rendue folle, elle aussi.

Seulement, le lendemain, on n'ignora plus rien. Jamet avait parlé à des axnis ; et les amis, entre eux, avaient parlé de l'affaire.

On disait à propos de Tassart :

— Qu'il ne revienne jamais ici ; nous l'écharperions l

A la pension, la distribution des prix se fit sans apparat ;• il n'y eut pas de musique, pas de chants, pas de comédies ; on ne décora pas l'estrade. Les élèves, emmenées par leurs parents, avaient si bien l'air de partir pour toujouis que les sous-maîtresses, atterrées, n'osaient même pas. leur dire :

T06 VALENTINE PACQUAULT

— A la rentrée !

Et pourtant les mamsins et les papas avaient promis à ces demoiselles de compter sur eux : ils leur seraient fidèles. L'institution n'était-elle pas la famille commune, de génération en génération?

Ces assurances avaient rendu un bruit inaccoutumé.

Le soir, lorsque la cloche tinta pour le dîner des sousmaîtresses et des grandes qui, durant quelques jours encore, préparaient l'oral de leurs examens, elle parut sonner le glas de l'institution.

On supprima les sonneries, on ne parla plus, on se déplaça silencieusement : chacun se surveilla. C'était, à la mesure de la superficie du pensionnat, l'évanouissement qui baigne la maison quand le mort a été conduit au cimetière et que les parents se retrouvent dans la demeure en deuil : les domestiques se demandent s'ils resteront, comme les amis se sont demandé s'il n'y aurait rien de changé pour eux. Les meubles et les objets sont à leur place ordinaire, mais il y a, tendu sur la glace, un voile de crêpe oublié et qui modifie tout. C'est la fin d'une période, et cela n'est pas encore le début de la suivante.

On avait commandé au professeur de dessin le portrait de François, et il avait fait un grand fusain de lui d'après sa dernière photographie. Le cadre avait été placé dans le salon : la pièce était devenue inhabitable. Dès l'entrée, on voyait cette jeune et grave figure qui vous suivait de ses bons yeux fidèles. Sauf dans les dortoirs, il y avait son image partout. On ne pouvait parler que de lui, ne penser qu'à lui, autant qu'autrefois mais d'une telle façon qu'il était impossible à l'existence de reprendre son cours ordinaire.

Depuis quelques jours, Mlle Amélie semblait chercher une occasion favorable pour entretenir sa sœur Solange d'un sujet qui la hantait. Un soir, la surprenant en train de ranger l'armoire de ce qui avait été, depuis quinze ans, la chambre de François, elle s'approcha d'elle et lui toucha le bras :

VALENTINE PACQUAULT IO7

— Assieds-toi ! J'ai à te parler.

Et tout de suite :

— Que décidons-nous pour Valentine?

— Tu vois, répliqua Solange, je mets de côté ce qui lui appartient.

— Et si elle nous demandait de venir ici?...

Dans un sursaut d'étonnement, Solange se retourna vers sa sœur :

— Aurais-tu donc l'intention de la recevoir?

— Écoute-moi, Solange 1

— Je ne t'écouterai pas, ma sœur ! Si jamais ce que je crains entrait dans ton esprit... Eh bien ! il faudrait que tu saches que jamais, tant que je serai vivante, cette fille ne mettra les pieds chez nous I

Sur quel ton elle avait lancé cela !

— D'ailleurs, ajouta-t-elle, tandis que sa tête reprenait son branle, tu n'auras probablement pas longtemps à attendre pour être libre d'agir à ta guise.

Elle se leva, et continua sa besogne.

— Il ne s'agit pas de cela, poursuivit AméUe. Je voulais te demander ce que tu ferais dans le cas où elle désirerait régler sa situation elle-même.

— La situation est toute réglée.

— Non, malheureuse, la situation n'est pas « toute réglée »! Il y a la rente...

Mlle Solange en lâcha la pile de mouchoirs qu'elle tenait.

— La rente?... Ah ! la rente 1 Qu'elle la réclame !...

— Hé, ne parle pas sur ce ton ! Elle ne la réclamera pas ! Seulement, il faudra que nous y songions. Ça ne sera tout de même pas son oncle qui la lui servira I

— Ça ne sera pas moi non plus I

Solange qui était si bonne, elle qui ne savait pas refuser, qui donnait avant qu'on l'en priât, dont les bras s'ouvraient dès que se présentait une misère !... Voilà ce qu'elle était devenue I Elle aurait voulu vivre, non plus pour ne faire que du bien mais pour se repaître de certaines souffrances.

Un sentiment qu'elle n'avait pas encore connu était né en elle : elle haïssait.

Io8 VALENTINE PACQUAULT

Mlle Amélie comprit que le moment n'était pas venu de donner connaissance à sa sœur du papier qu'elle avait placé dans la poche de bon tablier, et elle se retira.

Solange expédia uu colis de lingerie à Valentine ; quelques jours plus tard, elle lui en adressa un second. Ensuite, elle s'avisa de se souvenir qu'elles avaient donné à leiur nièce un petit secrétaire dont elle avait envie. Elle se rappela aussi les cadeaux de mariage qui étaient restés ici. On aurait pu les garder, mais ne valait-il pas mieux que Vcdentine n'eût aucun motif de réclamer quoi que ce soit? Et puis, tout ce qui était à elle portait sa trace : il fallait supprimer jusqu'à l'ombre de son souvenir.

vin

^^g A Saint-Léger, Valentine reçut inopinément le premier colis et ne sut trop que penser. Elle examina l'adresse, se demanda quelle était celle des trois soeurs qui l'avait écrite : les caractères étaient hésitants ; des lettres se heurtaient, il y avait de larges espaces dans le corps des mots.

C'était l'écriture de Mlle Solange ! A l'instant même, le morceau de carton lui apparut fulgurant :

Envoi de Mesdemoiselles Carignan, Argenton

à Madame Valentine PacquaxiU,

Saint-Léger

Ces trois lignes contenaient son histoire : sa jeunesse, les figures qui l'avaient hantée, le pensionnat, les demoiselles Carignan, François... : François enfant, François jeune homme. Madame Valentine PacquauU : son mariage — et, sec, brutal, le drame inscrit dans ce simple mot : Saint-Léger!

Elle reçut un autre colis. Puis un meuble lui fut monté ; puis une caisse. Une nouvelle caisse suivit encore... Tout cela tombait sans un avertissement, sans une explication, comme des projectiles dont on l'aurait mitraillée de loin.

Elle s'y reprenait à plusieurs fois avant d'ouvrir les

envois, et elle avait beau se préparer à l'épreuve, la

vue de chaque objet qu'elle extrayait de l'emballage Iri

causait une brûlure dont elle ne pouvait esquiver la

douleur : elle se le représentait, là-bas, à Argenton, à la

IIO VALENTINE PACQUAULT

place où elle l'avait connu. C'était une pelote à épingles, une paire d'écrans à main, un nécessaire de broderie, un coffret de laque. Elle fermait les yeux?... Les lieux, évoqués un instant par les ambassadeurs d'Argenton, se montraient plus nettement ; des coins qu'elle n'avait jamais remarqués s'éclairaient, les voix des êtres lui parvenaient, les choses se mettaient à parler — et quels propos elles tenaient 1

Il n'y avait plus à se méprendre : on lui jetait ce qui était à elle, ou ce qu'on lui attribuait. On ne voulait plus entendre parler d'elle là-bas !

Tant mieux !... On l'oublierait !

Tant mieux?... Elle ne savait plus! Dans la même minute, elle se raccrochait à cet espoir et elle était épouvantée à l'idée qu'il se réalisât. Il y aurait des choses qui rappelleraient son passage? On la maudirait !... Il n'y aurait plus trace d'elle dans la grande maison Carignan? On l'oublierait ! Dans ce cas, ce serait fini de rêver d'une existence moins exécrable ; or, sans qu'elle s'y appliquât, contre toute logique, elle caressait l'espoir de revenir au pensionnat et d'y occuper une place parmi les sous-maîtresses, celle que l'on consentirait à lui confier. N'étaitce pas la seule retraite possible où goûter, avec ce qu'il fallait d'amertumes puisées au passé rompu, le long repos incliné qui la conduirait au seuil des rides et du déclin de la vie? Elle y renouvellerait sa douleur au fur et à mesure que les jours l'effriteraient ; ce serait une retraite, en effet, non point comme celles qui vous éloignent de vos remords — une retraite où le présent ne vous réconforte que pour vous mieux faire sentir les souffrances que vous méritez.

Oui, oui ! Elle le souhaitait ardci.iment cet enfouissement plein de douleurs dans le pensionnat I... Elle adorait autrement la Constelle ; seulement, elle y avait été trop constanMnent heureuse. Dans sa déchéance, elle accusait le doux pays, et l'oncle Jamet, et tous ceux qui lui avaient fait, à elle, un nimbe d'admiration ; elle les accusait d'avoir fait germer ses mauvais instincts.

Pendant deux mois, elle vécut dans une absolue pros-

VALENTINE PACQUAULT III

tration, uniquement attachée à ne pas se laisser pénétrer par la vie extérieure qui était plus laide encore que ses souvenirs ; mais, parfois, à la faveur d'une fissure qu'elle n'avait pas aveuglée à temps, la réalité se glissait en elle et y déchaînait un désastre.

Si elle se réveillait la nuit, c'était pour tendre l'oreille à la façon d'un peureux qui guette les craquements du parquet et qui, les yeux agrandis par la frayeur, rive son regard au loquet de la porte. Elle écoutait les bruits de la ville comme si, parmi ces miaulements de chats ou ces aboiements de chiens, parmi les refrains des noctambules ou les lamentations effroyables des charrettes qui, freins serrés, descendaient l'avenue, elle devait démêler une menace plus précisément à son adresse. Quelquefois, lorsque son insomnie se prolongeait jusqu'au petit jour, un sifflet de chemin de fer la convulsait. C'était le train qui revenait de Poitiers. Alors, en même temps qu'elle se rappelait les voyages nocturnes avec Tassart, elle discernait dans cet appel le signal désespéré que lui lançait le pays, le sien, si beau, si beau ! Les images se combattaient : elle se voyait dans la fange jusqu'aux chevilles, puis jusqu'aux genoux ; et le marécage se creusait. Un frisson la parcourait... Elle se représentait à Argenton, dans la chambre aux meubles clairs, ou à la Constelle dans la grande cuisine illuminée par les flambées de sarments. Elle osait encore faire des projets!... Quand ses paupières, qui s'étaient abaissées, se relevaient, et quand, à la lueur de la veilleuse, elle voyait le plafond et les murs, elle refermait les yeux... Trop tard! La vérité fulgurale l'avait pénétrée. Une salle aux parois nues et glacées se dessinait ; une table de marbre sur laquelle un corps était étendu apparaissait. Elle voyait François, elle le revoyait la veille de la tragédie, et plus avant... Elle ne se disait pas : « Quenel'ai-je aimé ! » Savait-elle si elle l'avait ou ne l'avait pas aimé, aveugle qui ne se faisait pas une idée juste de la lumière?

Elle n'avait pas aimé, elle n'avait pas su aimer, elle ne savait toujours pas aimer : sa douleur en était plus irri* ' tante.

Elle n'éprouvait que de terrifiants regrets ; elle se persuadait que c'étaient des remords.

Lorsque ses muscles se furent reposés, son dcsoiioi lui parut plus complet encore. Autour d'elle et en elle, il n'y avait que du vide. Et, miracle, au milieu de ce désert, malgré son inclination à ne pas secouer l'apathie mortelle qui la tenait, insensiblement elle se reprit à avoir conscience de vivre, étonnée que dans son corps il se trouvât des forces pour le redresser alors qu'elle croyait si bien que les sources d'énergie en étaient à jamais taries.

La seule personne qui l'approchait était sa femme de ménage. Ce fut elle qui lui apprit le changement de Tassart.

Cela ne lui fit aucun effet.

Elle connut encore le scandale dont la ville avait été secouée à la mort de François.

Cela, par exemple, la fit comme rentrer sous terre. Elle courba les épaules et se contracta, préparée à recevoir le coup mortel.

Quand elle fut au courant de tout, la plus large de ses blessures fut celle qu'avait reçue son amour-propre.

Cette fois, c'était bien fini 1 Après le deuil, la honte ! Elle ne pourrait plus sortir sans qu'on la montrât du doigt...

Elle songea vite à s'enfuir.

L'oncle Jamet lui écrivit :

Tu as fait mon malheur! J'étais te roi du pays et je ne suis plus rien. Je n'ose même plus aller dans les foires, et j'ai dû vendre mes chiens...

C'était son pi'"e malheur, à ce o roi du pays » : il avait vendu ses chiens !

Il lui adressa encore une autre lettre, pour annoncer la venue de deux glaces et d'une armoire. Il l'informait qu'il était obligé de réiiliser une partie du mobilier de la propriété et qu'il en détachait ce qui lui revenait de droit.

Jamet aussi voulait prévenir toute sollicitation — lui, parce que, probablement, cela l'aurait embarrassé.

Les glaces restèrent dans leur caisse, le meuble ne fut

VALENTINE PACQUAULT II3

pas monté. Valentine s'en désintéressait. D'ailleurs, à quoi bon organiser et décorer sa vie, toujours, toujours? Cette maison ne lui appartenait pas ; elle n'y était qu'une passagère ; on pourrait la mettre à la porte du jour au lendemain...

Cette pensée la terrifia !

En quel lieu porterait-elle son désoeuvrement?

Un jour, son horizon s'éclaira un peu : elle reçut de l'argent que lui envoyait l'avoué des demoiselles Carignan, mais quand elle prit connaissance des dispositions de ses tantes, elle eut envie de tout retourner. On lui disait que les deux tiers de la rente consentie à son mari lui seraient régulièrement versés à la condition qu'elle renonçât à toute autre prétention. L'homme d'affaires ajoutait :

Me conformant au désir formel de mes clientes, je vous serais obligé, madame, de vous adresser directement à moi pour tout ce qui concernera cet arrangement, et en général four tout ce que vous souhaiteriez soumettre à Mlles Carignan.

Avec les fonds, il lui communiquait la copie de ses pouvoirs, ainsi que celle du testament que François Pacquault avait rédigé et qu'il avait remis à Mlle Amélie Carignan lors de son dernier séjour à Argenton...

Lui, lui qui paraissait si faible, et qui, si jeune, en homme, avait pensé à la mort, à ceux qui resteraient derrière lui, à la femme qu'il adorait, à sa femme à qui il donnait cette preuve de constance !.,.

Des meubles, des glaces, du linge, des bibelots... Maintenant, de l'argent, avec l'ultime pensée du mort et la preuve que le passé entier était verrouillé pour toujours !... Elle qui ne désirait rien plus désespérément que la rentrée définitive dans ce passé, la reprise des années bienheureuses de l'enfance dans la paix d'une maison aux assises solides, dans la vraie paix, là seulement où l'on perçoit le ronronnement réguUer de l'existence — celui dont la monotonie l'exaspérait si fort autrefois I

Il ne lui venait pas à la pensée que les deux maisons où elle aurait tant voulu poureuivre la trame de ses

jours ne tenaient plus sur leurs fondations. La sienne seule, croyait-elle, était ébranlée.

Son habitude de tout ramener à elle l'empêchait de s'imaginer que le drame qui l'avait abattue avait retenti ailleurs. Autrefois, elle ne savait qu'envier le bonheur des autres ; aujourd'hui, elle ne se résolvait pas à croire qu'on fût aussi malheureux qu'elle : nul ne pouvait être aussi malheureux.

Elle ne savait pas ce qui la torturait le plus, de la mort même de François ou du scandale qui agitait le pays, de la flétrissure dont elle était victime ou punie, ou bien de l'avenir avec ses menaces. Regrettait-elle François, débrouillait-elle, parmi ses sentiments, ce qu'avait été, à son insu, ce mari si doux, qui aurait pu être un si parfait compagnon ? Évaluait-elle ce qu'elle avait perdu?... Elle ne savait pas et ne cherchait pas à savoir. Le cataclysme était survenu : tout avait croulé. Autour d'elle il n'y avait plus que des décombres et, en elle, le grand tumulte qui avait remplacé le silence dont avait été suivi l'effondrement. Des figures le traversaient par instant, mais celle de François n'apparaissait pas. C'était comme si, dans la tragédie qui se prolongeait, François avait eu le rôle du fantôme que l'on tremble de voir surgir, et que l'on chasse dès qu'on le pressent.

Depuis quinze jours que Valentine se levait, elle n'était pas encore sortie et sa femme de ménage, pour avoir quelque liberté, ne se retenait plus de l'engager à prendre l'air.

Prendre l'air ! Où irait-elle? Et quelle attitude auraitelle devant ces gens qui connaissaient son ignominie? Qui lui parlerait, qui la saluerait?

C'étaient les conséquences extérieures de son malhevu: qui la préoccupaient surtout.

Elle n'avait personne pour l'engager à descendre en elle-même, et les deux ou trois fois qu'elle avait essayé d'examiner sa conscience, elle l'avait trouvées! compliquée qu'elle n'avait pas insisté. II aurait fallu qu'on l'aidât à se diriger dans ce dédale inextricable où elle n'avait

VALENTINE PACQUAULT II5

jamais pénétré, et d'où partaient des voix qui clamaient certains mots dont elle ne comprenait pas le sens,.

Ce n'était pas sa domestique qui pouvait la guider : quand Estelle l'entretenait de François, elle lui en parlait comme d'un dernier amant, avec l'inaltérable philosophie qu'elle avait gagnée aux spectacles des lâchages et des drames qui étaient en marge des existences bourgeoises. Depuis si longtemps qu'elle était la femme de ménage des chanteuses, elle avait vu tant de désespoirs que l'on finissait par guérir et de catastrophes dont on réparait les dégâts ! Quatre ans auparavant, elle avait servi chez cette artiste qui était la maîtresse d'un sergent-major, et elle racontait comment le sous-ofiQcier s'était enfui en emportant la caisse de la compagnie.

— J'ai cru que Mlle Symiane en mourrait de honte, disait-elle. Figurez-vous ! Tout cet argent que lui donnait son amant, c'était de l'argent volé ! Elle voulait se tuer. C'était une bonne fille qui ne gardait rien pour elle. Eh bien I c'est moi qui lui ai fait connaître un voyageur de commerce qui descendait à l'hôtel où j'allais faire des ménages. Vous ne savez pas ce qui est arrivé? Ils se sont mariés, voilà ! Elle m'écrit tous les ans, au i^^ janvier. Ils habitent Marseille. Jamais elle n'a été si heureuse. Voyez-vous, après un grand malheur c'est rare s'il n'y a pas un chambardement dans la destinée.

Elle rapportait aussi des histoires de tireuses de cartes ; toutes étaient consolantes : les amants s'épousaient, la fortune leur tombait, le paradis leur était ouvert... C'étaient de vrais contes de fées — accessibles, ceux-ci.

Elle ne se doutait pas que, sous un masque indifférent, on buvait avec avidité ses propos. Valentine était assise dans un fauteuil, tête baissée, s'appUquant à sa broderie : elle se contraignait de toutes ses forces pour ne pas dire « après? » lorsque Estelle s interrompait. ^^J^uis, en se retrouvant seule, ses doigts insensiblement ^■irenaient inertes ; elle lâchait son aiguille, et rêvait, Grevait...

Tout n'était donc pas perdu?

Alors, elle ne songeait plus que, la minute précédente.

Il6 VALENTINE PACQUAULT

un souvenir inopinément remonté lui avait fait cambreî le dos et rejeter la tête en arrière, comme à la subite apparition d'une araignée. Elle chassait le souvenir...

Allons, allons ! Il n'était plus question d'examiner sa conscience !

Estelle avait exercé stir elle la magie qui endormait le mal de ses clientes des bas quartiers dont le petit chien avait été égaré ou l'ami avait été perdu ; et Valent ine se libérait peu à peu de ses entraves bourgeoises. Elle ne devinait pas que l'éponge promenée par cette femme délayait les salissures qu'eUe effaçait : tel point ou tel autre point de son passé n'était plus maculé, mais la suite des jours révolus et de ses espoirs était recouverte d'une couche uniforme, grise et suspecte.

Valentine s'abandonnait à une sorte de lourde somnolence, ni agréable, ni pénible, toute proche de l'évanouissement.

Et elle ne se résolvciit pas à quitter sa retraite.

Pourtant, un soir, à la faveur d'une poussée d'énergie qu'Estelle avait provoquée, elle se promit de sortir le dimanche suivant, et elle s'y prépara comme à un grand voyage. Ce jour-là, elle se rendit à la messe de six heures qui se disait dans la petite chapelle des religieuses.

C'était l'office le plus court de ceux qu'on disait dans la ville ; le desservant l'expédiait en vingt minutes devant un petit autel de bois peint, garni de fleurs, éclairé paf une demi-douzaine de cierges qui avaient à peine le temps d'allonger leur flamme. I^es six religieuses y recevaient la communion, ainsi qu'un monsieur maigre, aimable, souple, qui exécutait les génuflexions avec l'aisance d'un courtisan rompu aux courbettes de cour ; il dirigeait les enfants de chœur, conseillait le cure, faisait des dons aux sœurs, réglementait les aumônes à distribuer aux pauvres, tout cela avec une fermeté polie et avec un sourire d'une inaltérable bonne grâce. Il palpitait là tout le long du jour, à la manière d'un papillon qui ne s'éloigne un instant du parterre que pouf y revenir aussitôt, sans muser. La chapelle était son ôof. Il

VALENTINE PACQUAULT II7

pénétrait dès que les matines sonnaient, surveillait l'allumage des cierges, renouvelait l'huile des veilleuses, mettait le vin et l'eau dans les burettes, époussetait luimême l'autel, avec les gestes d'un vieux valet qui, poui avoir toujours servi le même maître, s'est familiarisé avec son autorité. Son culte pour lui était toujours déférent ; cependant le maître a beau être assis très haut, quand on a été sous son regard depuis si longtemps, on finit bien par se débarrasser de la terreur que vous inspirait sa Toute-Puissance.

Rien n'était imposant dans cette chapelle ; tout était charmant et à la portée de la main.

Dans les églises, le tabernacle de Dieu semble si lointain que l'âme doit entreprendre un grand vol pour l'atteindre. Ici, on l'avait à quelques pas ; lorsqu'il s'ouvrait, on en voyait le fond, qui était d'une soie dont on pouvait distinguer jusqu'aux moirures. L'odeur de l'encens se mêlait au parfum des fleurs ; il n'y avait pas de ces voûtes qui répercutent la voix du prêtre et la rendent menaçante. Ce lieu de prières semblait un salon disposé pour adorer Dieu en petit comité. La poussière y était inconnue, tout y reluisait. On se levait, s'agenouillait, s'asseyait, non pas pour obéir à un ordre impérieux, mais comme pour ne pas se laisser glisser tout à fait dans le sommeil.

Jamais Valentine n'avait éprouvé ce bien-être mystique.

Quelle maison reposante ! EUe se promit d'y revenir. Elle prierait, elle communierait, elle ferait des dons ; elle deviendrait meilleure.

L'office s'acheva. Les vacances étaient finies I

Elle se leva, mais s'apercevant qu'autour d'elle on priait encore, elle s'agenouilla de nouveau, se mit les mains sur la figure et rêva tant qu'elle put, jusqu'à ce qu'elle entendit chuchoter.

Elle ouvrit les paupières, et vit un monsieur qui mesurait les marches de l'autel. Il disait :

— Un tapis jaune d'or ; c'est plus chaud à l'œil.

Le prêtre opinait, tandis que la supérieure plaidait pour obtenir un tapis bleu.

Il8 VALENTINE PACQUAULT

— Hé ! ma chère sœur, pourquoi un tapis bleu?

— Parce que c'est la couleur de la Très Sainte Vierge.

— Sapredienne, vous me faites rire, avec la couleur de la Très Sainte Vierge ! Montez donc dans la tribune. Je vais mettre, ici, un échantillon du bleu que vous voudriez et vous m'en direz des nouvelles ! C'est un bouton d'or qu'il faut. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, achetez le tapis bleu si vous le désirez, pour contenter la Très Sainte Vierge ; moi, je ne vous l'offre pas !

On organisait la demeure de Dieu comme la demeure d'un homme.

Valentine se redressa, mais M. Selleriji lui dit doucement, en s'approchant :

— Restez donc, madame. Vous ne nous dérangez pas. Elle s'agenouilla encore une fois.

Lorsqu'elle sortit, enfin, M. Sellerin, ssms paraître l'avoir guettée, se trouva près de la porte pour lui offrir i'eau bénite.

— Nous avons le sahit à six heures, fit-il en souriant. Elle répondit :

— J'y viendrai.

— La Très Sainte Vierge I... Elles sont entêtées comme de vieilles mules... La Très Sainte Vierge, et du bleu qui éteint tout !... Vous, madame, quel tapis mettriez-vous?

— Bouton d'or, répondit-elle sans hésiter.

Elle était si heuieuse qu'elle se croyait sauvée. Elle éprouvait une allégresse de néophyte qui s'imagine avoir trouvé la route du ciel dans le calme chemin ouvert à ses pas.

Toute la journée elle pensa que le soir de ce miraculeux jour aucune honte ne l'empêcherait de traverser la ville pour se rendre de nouveau à la chapelle.

A six heures, elle y arrivait et lorsqu'elle en sortit, épurée, armée d'un courage qu'elle ne s'était jamais connu, elle sonna chez Mme Dupin.

— Ma pauvre petite !

Elle n'aurait pas été accueillie autrement si elle était

VALENTINE PACQUAULT IIQ

revenue d'un long voyage, les vêtements trempés de pluie, l'âme chargée de peines.

On la fit asseoir, on lui demanda de ses nouvelles ; tout à coup, un silence s'établit.

Elles n'avaient plus rien à se dire.

Valentine aurait voulu parler d'elle. Il aurait été si simple d'avouer : « Je suis très malheureuse ! » Les mots ne pouvaient pas monter à ses lèvres. Ses yeux demeuraient secs ; une colère la prenait contre cette femme qui la scrutait avec trop de bonté, et contre cette maison dont elle ne voyait que l'austérité.

Alors, Valentine se leva.

— Voyons, fit Mme Dupin, vous n'allez pas partir ainsi !

Elle lui prit les poignets et la contraignit à se rasseoir :

— J'ai pensé à vous, souvent !... Je ne croyais pas vous revoir. Qu'avez- vous décidé?

Valentine haussa les épaules.

— Voulez- vous écouter la vieille bonne femme que je suis?... Je sais ce qu'est la vie, allez ! Dieu merci, pas par expérience, mais j'en ai tant vu !... Vous n'avez pas l'intention de rester à Saint-Léger? Non?... Que feriez- vous ici? On y est si méchant ! Et puis, dans votre cas, il ne faut plus demeurer seule. Vous avez votre oncle?

— Oh! lui, s'écria Valentine..'. Du moment que je serais à sa charge !

Elle avait lancé cela i omme une fille, si rageusement, que Mme Dupin n'osa pas insister.

— Quant à mes... Quant aux demoiselles Carignan, ajouta Valentine, elles, je les comprends ! Je ne suis plus digne de pénétrer dans leur maison. Si je m'étais fait des illusions, je n'en aurais plus depuis longtemps.

Elle raconta ce que l'homme d'affaires de ses tantes lui avait appris mais, au lieu de s'abandonner, un besoin de paraître forte la fit se redresser. Elle était tombée? Elle se relèverait ! On la croyait déchue?... On verrait bien ! Elle tiendrait tête aux événements, aux gens, à l'opinion.

Elle avait le ton d'un condamné innocent, ou d'un vaincu qui a loyalement livré son combat.

Les mots l'entraînaient : elle parlait d'dle 1

Mme Dupin, les yeux clos, s'efforçait de ne plus l'entendre. Elle n'avait pas la force de lui dire : « Arrêtezvous ! Je vois clair ! Vous mentez, et vous vous mentez 1 Faites un retour sur vous-même, réfléchissez, questionnez-vous. »

Valentine discourait. Elle partirait, à son heure, sans avoir l'air de fuir — elle se targuait d'avoir cet orçueil. Où s'installerait-elle? Que lui importait ! Il y en avait d'autres dans son cas, et qui se tiraient d'affaire.

Même dans cet asile où tout était si probe, elle pensait à l'aventure de Mlle Symiane !

Lorsqu'elle se retrouva dans la rue, qu'elle perçut le bruit discret de la porte qui se refermait derrière elle... Ah ! cela lui glaça le cœur ! Le jugement était rendw. Cette maison-là ne se rouvrirait plus pour elle, et il en serait de même de toutes les maisons de Saint-Léger. C'était fini !

En regagnant son appartement, voile baissé, elle se répétait : « Je suis ime foUe, je suis une maladroite, je suis une misérable ! Il est inutile de batailler plus longtemps. Tout se ligue contre moi : je suis perdue 1... »

Ne valait-il pas mieux se laisser porter par le courant?

Aussitôt, elle prit en dégoût ce qui l'avait exaltée : la chapelle où elle avait rêvé d'une existence de béguine, l'odeur de l'encens et des fleurs, le calme du lieu de prière...

La bonne figure du prêtre, le geste secourable de l'homme qui lui avait présenté l'eau bénite, les religieuses qui se déplaçaient dans le doux et menu carillon de leur rosaire et de leurs croix de cuivre, tous ces êtres si paisibles, qui s'étaient creusé une vallée d'où le ciel leur apparaissait plus profond, qui avaient bâti un décor i:-nmuable pour leurs aspirations, et qui, ainsi, étaient à l'abri des saisons mauvaises et des bourrasques, tous, tous étaient des ennemis dressés devant elle 1

Non, elle n'était pas faite pour ce monde qui ne l'accueillait que pour la mettre en face de son malheur et la martyriser ! Une femme dont les artères battent sous la poussée d'un sang jeune et chaud doit obéir à sa nature, tout comme les autres qui vivent selon la leur.

Assez de stations à la chapelle, assez d'offices et de prières ! Elle ne s'abîmerait pas dans une contrition qui ne l'endormirait que pour mieux l'écarteler. EUe vivrait, voilà !

Pourtant, le lendemain, elle ne quitta pas son appartement. Son irritation était tombée ; un grand vide s'était recreusé en elle.

Que ferait-elle, où irait-elle?

Elle se dit que la fatalité serait là pour s'occuper de son cas.

Depuis quelques jours, elle voyait passer des roulottes de saltimbanques qui descendaient l'avenue, brimbalantes, misérables, rafistolées avec des morceaux de planches et des carrés de tôle, traînées par des haridelles dont les pattes bosselées, arquées, tordues, agitées de tremblements, se raidissaient sous la charge. Des loqueteux suivaient, traînant des bêtes et portant des enfants.

Elle réfléchit que la foire approchait, et elle pensa aux foires de l'Indre, à l'oncle Jamet qui s'y préparait une semaine à l'avance, aux bestiaux qu'on visitait plus souvent dans les étables, aux conciliabules qu'on tenait avec les domestiques, le soir, après le souper... Des veilles de bataille ! L'oncle Jamet ne pensait plus à ses chiens et à la chasse, mais ses nouveaux soucis n'étaient pas faits pour l'attrister.

Bien avant que d'habiter Saint-Léger, elle avait entendu parler à la Coustelle de ce lieu magni hque 1

Il y avait, ainsi, quelques noms qui flamboyaient dans la mémoire des paysans et dont elle avait goûté le prestige; c'étaient ceux des grandes réunions du pays : le Pont, les ZhéroUes, Rosnay, Saint-Gaultier, la Madeleine d'Argenton et celle de Poitiers, Niort et Saint-Léger avec leurs foires de mai et d'octobre, des endroits fastueux. Le Berry n'y conduisait pas toujours des bêtes, mais ses propriétaires, ses fermiers, ses métayers et ses marchands s'y rendaient pour en acheter. Certains descendaient jusqu'à Limoges, ou jusqu'à Périgueux. L'oncle Jamet était venu plusieurs fois à Saint-Léger pour en ramener des mulets et des saintongeois. Il l'avait si souvent vantée la cité aux allées d'arbres et à la grande place 1

VAtENTINE PACQUAULT I23

Et Valcntine songeait que c'était là qu'elle était venue s'abattre, dans cette ville que l'oncle Jamet dépeignait parcourue par de long convois de bœufs et des moutons, animée par la foule des blouses, des caillons et des coiffes, bruycinte de cris, de bramements, de pétarades et d'orchestres de baraques. Qu'elle était belle, alors, cette cité que Valentine construisait !.,. Et voilà qu'elle était sur le bord même de cette large avenue si souvent déserte, balayée par les vents, poussiéreuse et aveuglante. C'était d'ici qu'elle pensait à l'autre pays, au sien, à la Constelle, aux foires d'Argenton, à ces maquignons vêtus de leur longue blouse noire sous laquelle ils transportent une fortune dans un sac à fermeture de cuivre, à ces départs de la ferme, en pleine nuit!... Ah !... ces départs dont elle ne s'imaginait pas connaître les moindres détails et qu'elle pouvait, néanmoins, reconstituer jusque dans leurs moindres parcelles !...

On ouvrait les étables, et ce n'était pas assez des chiens pour chasser les moutons dehors et les diriger sur la route ; les valets devaient s'y mettre. Alors, pendant un long moment, des jurons et des jappements éclataient, dominant les bêlements, et le piétinement assourdi des sabots pointus sur la litière, et les rafales inattendues qui poussaient le troupeau tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. A la lueur des falots, on apercevait cette mer de dos de laine qui ondulait, dominée par de grands diables d'hommes qui hurlaient, traversée de remous qui la creusaient, qui la bombaient et ne la faisaient toujours pas avancer — jusqu'à ce qu'un animal se jetât dans le porche noir qui bâillait sur la nuit. Immédiatement, les autres suivaient, domptés. Dehors, les bœufs attendaient, paisibles, à peine étonnes de cette aventure. Enfin, l'on déclenchait la barrière de la cour : un domestique se plaçait en tête de la colonne, et les richesses de la ferme s'écoulaient lentement, tandis que des clameurs montaient des étables. Les vaches, les brebis, les boucs, le taureau, les agneaux, qui restaient, lançaient des appels de détresse : aucun chevrotement ne leur répondait ! Le lot de vente continuait de s'écouler

124 VALENTfNE PACQUAULT

avec le martèlement innombrable des pieds de corne sur la terre molle. Collés les uns aux autres, tête basse, le cou tendu, muets, étrangers déjà — perdus — les partants franchissaient pour la dernière fois le seuil de ce qui avait été leur demeure. Les chiens prenaient leur poste de garde, deux sur les flancs de la caravane, un en arrière. Jusqu'au croisement des routes, M, Jamet suivait, répétant ses recommandations aux valets.

Quand il revenait, que le portail grinçait, que le gros loquet avait claqué, il ne semblait pas que la ferme était endormie, mais qu'elle était morte. Les soues, un moment animées des grognements et des couinements des porcs, «taient silencieuses ; les bâtiments, subitement agrandis, résonnaient. Le maître rentrait, préoccupé, maussade, secouant ses bottes sur les dalles de la cuisine. Silencieuscr ment, on préparait ses vêtements neufs et son cassecroûte pour le lendemain. La maison sonnait le vide ; on s'observait. Mais voilà que M. Jamet donnait des instructions aux gardeuses d'oies, élevées pour deux jours au rang de bergères, et sans que rien de perceptible ne le décelât, on devinait que la ferme se reprenait à vivre. C'était une ère nouvelle qui s'ouvrait, pareillement à la saison de la fine-pousse qui, dès les grosses gelées, tueuses de la saison malade, apparaît de dessous le tapis des feuilles sèches où pointe l'herbe future.

Valentine rêvait. Le sol natal lui envoyait de larges bouffées qu'elle aspirait avidement, et qu'elle retenait jusqu'à s'en étouffer. Des figures oubliées se préciscdent, des coins du pays se révélaient, un long cortège d'êtres et de choses s'ébranlait — les plus humbles qu'elle méprisait autrefois, grandissaient, et elle les accueillait comme autant d'amis méconnus.

Ah ! que ne l'entretenait-on de son berceau I Avec quelle gratitude elle l'aurait reçu celui qui se serait présenté pour lui jeter des nouvelles de la ferme et le cx)urs des bestiaux !

La veille de la foire, en voyant passer un groupe de marchands, elle ouvrit si précipitamment la fenêtre que

les hommes tournèrent la tête de son côté et la dévisagèrent.

C'étaient des gens du Berry, mais elle n'en reconnut aucun.

Elle se recula, prête à pleurer.

Le lendemain, lorsque les voiturées de paysans commencèrent à dévaler vers la place, elle sauta de son lit et courut se poster derrière les rideaux.

Le désir de sortir la travaillait comme un poison.

Des chevaux, tenus à la longe, descendaient l'avenue en hennissant ; on dételait les carrioles sur le bord des trottoirs ; des femmes se groupaient, paniers aux bras ; de petits forains installaient leur baladeuse. La fête commençait.

Elle n'y tint plus ! Elle fit sa toilette, s'habilla et sortit. On pouvait la regarder ; elle n'avait plus de honte. Le pays était présent pour la protéger, son pays !

Deux fois, elle traversa le champ de foire, s'arrêtant pour considérer les animaux, pour écouter les discussions, pour humer l'odeur des bêtes et guetter, dans les éclats de voix, le chantonnement des syllabes de là-bas.

Tout à coup, une p^irase qui partit d'un groupe la cloua sur place.

Un homme injuriait un paysan en lui tapant dans les mains. Elle fit le tour du cercle, regarda l'acheteur et sourit, illuminée de joie : elle avait en face d'elle le fils de Firmin Descluzeau !

— Garde-les, tes cames, espèce d'enflé ! Garde-les pour en faire des savates à ta f'melle ! T'as d'quoi la chausser pour l'restant d'ses jours, s'pèce d'aJSreux, s'pèce de barbouillot !

Et comme l'autre répliqua posément :

— ' Dans c'cas, pourquoé qu'vous en voulez, d'mes cames?

— J'en veux? Ah I j'en veux!... Tiens I J'ajoute une pistole, la dernière I

C'était ainsi qu'on traitait les marchés, à la faveur de gros mots, de menaces, de bousciriades et de grands coups de plat de main dans les mains ; et Valentine

retrouvait là un peu de l'oncle Jamet, et « sa terre » où l'on ne savait finasser qu'en prenant de loin le jeu, et en glapissant, et en gesticulant.

Peu lui importait, aujourd'hui, la rude saveur des mots et l'allure épaisse de ces hommes, à elle, qui, jadis si fière, était si bas aujourd'hui ! C'étaient des maquignons? Allons donc ! C'étaient les rois du monde ! C'était « le pays » dont elle savourait l'odeur comme un prisonnier qui, du fond de sa cellule, fait un beau songe parce que le mauvais pain de l'ordinaire sent la braise du four, la cendre et les prunes séchées ! Elle regardait ce gars qui se démenait : il était le plus fort dans ce combat de malins qui cherchent à se rouler, et elle le connaissait ! Elle avait envie de dire autour d'elle : « Celui-ci, c'est Firmin Descluzeau, de Jaillac par le Menou. Ils sont quatre frères, tous éleveurs et marchands, les meilleurs connaisseurs du pays, et c'est lui le plus jeune. »

Au moment où, dans une feinte, le marchand de bestiaux passait près d'elle en sacrant, Valentine lui dit :

— Bonjour, Firmin 1 Il s'arrêta, stupéfait.

— Ah ! ben ça, par exemple !... Mademoiselle Valentine !

Il se reprit, rougissant sous le hâle de sa peau brune et luisante :

— Pardon ! Si je comptais vous rencontrer là ! Comme on le rappelait, et qu'elle le lui faisait remarquer, il lui dit tout bas, sans presque remuer les lèvres :

— Laissez donc ! J'suis sourd quand il faut !

Et ils s'éloignèrent, mais ils n'avaient pas eu le temps de faire dix pas que le paysan accourait :

— Mettez trois pistoles, et ça va !

— Rien du tout, s'pèce de fi-d'chien ! Fallait tourner la crêpe quand elle chantait.

— Ben, fi-d'garce de fi-d'garce, baillez mé core un écu et tieir affaire est fouète I... Ah I chen gâtail, va !

Firmin tapa dans la main, tira ses ciseaux, s'approcha des bêtes, les marqtia, et lança :

• — Quatre heures, à rembarquement!

VALENTINE PACQUAULT I27

Il riait en rejoignant Valentine.

— Vous êtes cause que je fais une bonne affaire, tenez I...

Il la considéra, la mine épanouie, n'osant point, pourtant, s'informer de ses nouvelles, et encore moins lui parler de l'oncle Jamet. Il répétait qu'il était content de la voir, risquait des « et à part ça? » Enfin, il prétexta de ses occupations :

— Vous savez c'que c'est, pas vrai? Il n'y a pas trente-six bons moments dans une foire. C'est comme les alouettes : ça donne bien, et un petit coup de vent... Bernique ! Ça ne donne plus !

— Vous repartez ce soir?

— Ma foi, je ne sais pas! Si j'ai un wagon complet, je l'accompagnerai jusqu'à Poitiers pour le faire accrocher au train d'Argenton, et je reprendrai le train suivant pour être à Niort demain soir ; la foire est vendredi.

Valentine réfléchit quelques secondes. Elle ne pouvait pas se résoudre à retomber si vite dans sa solitude.

— Firmin, avez- vous déjeuné?

— Oh ! nous, des jours comme ça, on déjeune en quittant le bonnet de coton.

— Voulez-vous venir dîner chez moi ce soir?

— C'est que..., fît-il gêné. C'est que je ne sais pas!... Écoutez ! Je suis en rabouilleur, comprenez- vous?

Elle insista. Ne savait-elle pas ce que c'était ? Il accepta :

— A la bonne franquette, donc ! Entre « pays », n'est-ce pas, madame Valentine ! Nous parlerons des connaissances. Et, tenez, voulez-vous voir comment on manie un chouan?

Pour lui, tous les paysans du Poitou étaient des chouans ou des protestants.

Il s'approcha d'une paire de bœufs, les tâta, intenogea d'un air dégoûté :

— Combien?

Le marché se débattit, avec les gros mots ordinaires, les gouailleries, les haussements d'épaules et les engueu-

lades et, de temps à autre, le coup de bâton sur l'échiné des bêtes, histoire de montrer le cas qu'on en fait.

— Voilà ! dit-il à Valentine quand l'affaire fut traitée. Vous m'avez encore porté la veine.

Elle riait, heureuse.

— Alors, à ce soir, Fimiin?

— A ce soir, madame Valentine I

Et elle traversa la foire sans s'inquiéter d'être bousculée ou de marcher dans les bouses.

Elle avait retrouvé son sourire radieux. Ce soir, quelqu'un l'entretiendrait du pa)^ ; qtii savait si elle n'apprendrait pas qu'on l'y recevrait encore, là-bas?

Elle avait le pressentiment qu'un changement dans son existence se préparait. Le malheur qui s'acharnait sur elle était ébranlé. Si l'oncle Jamet s'était tu sur ses intentions, eh bien I ce serait Firmin qui plaiderait pour elle ! Elle se représentait déjà son installation à la CousteUe, après cette grande secousse ; on se referait une autre vie : elle dirigerait le ménage, on louerait des terres — l'oncle était le premier agriculteur de la contrée, elle serait la première gouvernante du pays — ils reconstitueraient leur fortune... Était-ce donc impossible? Allons donc !

Toute sa journée fut prise par les préparatifs du dîner.

Quand Descluzcau se présenta, elle le fît entrer dans son cabinet de toilette, lui montra le savon, les serviettes, l'eau chaude, et le laissa en annonçant qu'on servirait à sept heures.

Firmin r^ardait la table de toilette, la baignoire, ces trois glaces qui reflétaient des Descluzeau à l'infini : il n'en revenait pas d'ahurissement.

Tout s'expliquait ! Voilà donc où était passé le bas de laine de l'oncle Jamet 1 II déboucha un flacon, se versa du parfum sur les mains, sur la moustache et, profitant de l'occasion, il en mit aussi sur son mouchoir, tout on se disant que, mâtin I c'était un numéro que cette Valentine ! Néanmoins, maintenant qu'il était chez elle, il en avait tm peu peur. Les femmes ne l'effrayaient pas, d'ordinaire ; seulement, il ne connaissait que des ditlesses

VALENTINE PACgUAULT I29

qui n'étaient pas raffinées et qu'il traitait de la même façon que son bétail.

Pourtant, il eut à peine avalé son potage qu'il se rassura. Valentine l'appelait « Firmin », comme elle avait entendu dire à l'oncle Jamet, et comme elle avait dit ellemême, autrefois ; lui, il l'appelait « madame Valentine », sans se gêner. Chacun restait donc dans sa position sociale.

On parla de la Constelle, des occupations de M. Jamet.

— C'est un rude homme, celui-là ! s'exclama Firmin en savourant un verre de bordeaux. Il n'a pas eu de chance avec Fenestraud? Bast ! C'est chacun son tour, et je n'suis pas en peine de lui !

— N'est-ce pas? dit Valentine. Je l'aime toujours beaucoup, vous savez !

— Tout ça s'arrangera 1 déclaxa-t-il. Et m'est avis qu'il ne serait pas fâché de trinquer avec nous en buvant de cette petite piquette ! Il s'y connaît, le brigand I

— Je voudrais savoir s'il pense à moi quelquefois.

— S'il pense à vous?... Bien sûr, voyons ! La bonne chère le rendait optimiste.

— Moi, déclara Valentine, s'il me faisait signe, je ne serais pas longue à courir à lui.

Et elle dit son rêve de retourner à la Coustelle et de reprendre l'existence d'autrefois.

— Il n'y a qu'ça, voyez-vous! approuvait Firmin, Là-bas, on est chez soi pour tout de bon I...

Il vantait la maison, la ferme, la terre, les amis ; elle renchérissait.

Ils étaient deux êtres bien portants qui adoraient la vie mais dont l'un, seulement, se grisait complètement d'un beau conte.

— Il y a longtemps que vous n'êtes allé à Argenton?

— Ah 1 dit-il, vous savez ! on y passe, on prend un ^erre au café ; on ne s'y arrête un peu que pour les foires.

jl — Et au pensionnat, comment ça va-t-il?...

— Dame I je ne sais pas trop ! Ces pauvres vieilles, à leur âge et avec tous ces malheurs I... Nous, nous ne les connaissons guère I On les rencontre, on les salue. Y en

a-t-il seulement un qui ne les salue pas? Il ne manquerait plus que ça, ma foi ! Des personnes de leur trempe, on n'en refait plus, allons! Seulement, que voulez-vous, elles ont fait leur temps!... J'crois que ça n'allait déjà que sur une patte depuis la mort de ce pauvre M. Fran- > çois... A c't'heure que voilà Mlle Solange disparue...

Valentine ne perçut pas la fin de la phrase. EUe essaya de poser doucement le verre qu'elle tenait à la main ; au moment de l'abandonner, une secousse qu'elle ne put contenir le lui fit heurter contre la bouteille. Il s'y brisa.

Firmin, consterné, cessa de manger, marmonnant :

— Vous ne le saviez pas?... Oh! ça, par exemple!... Je ne suis qu'une brute, tenez !... Ah ! vous ne le saviez pas?...

Il y avait quinze jours que Mlle Solange était morte. Un matin, on l'avéïit trouvée tassée dans son fauteuil, le menton sur la poitrine ; elle avait l'air de dormir. On n'avait même pas su quand elle avait rendu l'âme ; le lit et la chambre étaient en ordre ; il n'y avait ni tasses, ni fioles sur la cheminée. C'était cette divine Solange dont l'existence s'était passée à faire avaler des potions, à mettre des compresses, des cataplasmes ou des thapsias, à lénifier les souffrances, à consoler, à consoler toujours, jusqu'à ce que l'injuste destin s'abattant sur elle l'ait convaincue de l'ingratitude de l'espèce ; c'était cette Solange qui avait quitté le monde sans que personne fût à son côté pour recueillir le dernier regard de ses beaux yeux noisette, si doux, qui faisaient fondre les méchancetés comme le jeune soleil voilé du printemps chasse la glace des sillons et fait pleurer les toits gelés.

Pour diriger le pensionnat, il ne restait plus que Mlle Célina — un corps qui avait perdu son esprit — et Mlle Amélie qui surveillait tout, s'occupait de tout désespérément. Le bel arbre robuste que les trois sœurs formaient jadis n'avait plus qu'une branche, et c'était miracle que la sève pût encore accompUr ce long cheminement des racines au maigre panache de feuilles qui, tout là-haut, dénonçait encore la vie 1

VALENTINE PACQUAULT I3I

Mlle Solange était morte!...

Firmin Descluzeau essayait de ranimer l'entrain évanoui ; il rappelait l'âge de la défunte, disait :

— Ne faut-il pas que tout le monde meure? Le dîner s'acheva tristement.

Après les liqueurs, Firmin tira un cigare de sa poche, mais il le rentra aussitôt.

— Fumez, fumez ! insista Valentine.

A ce moment, la pendule sonna un coup. Firmin tressaillit, consulta sa montre et, prétextant de l'heure, il se leva.

— Vous avez le temps ! Restez encore un peu ! disait Valentine.

Ce n'était pas si simple d'avouer : « Je me ronge si •loin du pays; je n'aspire qu'à lui, je ne veux que lui! Je consens à y passer mes jours de la façon que l'on voudra, tristes, sans jamais rire, si l'on veut m'imposer cette rançon. Je me déclare capable de tout accepter, à la condition de retrouver ma chambre de jeune fille, la maison, le petit jardin, mon oncle!... Dites-le-lui, à mon oncle ! » Non, non, ce n'était pas si simple ! Ces pensées-là n'étaient pas encore assez mûres pour tomber toutes seules. Elles étaient indéfinies comme celles qui surgissent au matin d'une longue nuit de fièvre, et qui coulent, pareilles à un sable fin entre les doigts serrés.

Valentine parlait de sa liberté, de ses habitudes : ce n'était pas cela qu'elle voulait dire.

Firmin hochait la tête sans écouter : il aurait dû être à la gare, pour surveiller l'accrochage de son wagon l

— Vous ne savez pas? fit-il en posant familièrement la main sur le bras de Valentine. Une autre fois je m'arrangerai pour avoir un peu de liberté.

— Oh! une autre fois!... Vous ne passez pas assez souvent par ici !... Ce serait dans trop longtemps. Laissezmoi vous demander un service. Vous verrez mon oncle?...

— Oui, oui 1

— Eh bien I...

Mais ce diable de Firmin tournait les yeux vers la

pendule, regardait les portes pour savoir celle qu'il devrait prendre.

N'en pouvant plus, talonné par l'heure, il dit soudain :

— Vous ne savez pas? Eh bien ! madame Valentine, on ne peut pas s'entendre en cinq minutes pour opérer — parce qu'on opérera, je vous le promets — et avec moi ce qu'est promis est tenu. Ce soir, on n'a pas le temps ! N'y a pas à hésiter; voilà! Demain soir, je serai à Niort ; vous y viendrez après-demain. C'est la foire, et je vous promets que vous en verrez des bestiaux, et du monde, et des baraques ! Venez-y ! J'aurai fini mes affaires sur le coup de cinq heures. Je vous retrouverai dans le jardin de la Brèche ; on fera un tour, et je vous offrirai à dîner... Ha!... Vous ne pouvez pas refuser! Moi, j'ai accepté ce soir ; ce sera la revanche !,.. Entendu, conclu I Après-demain, cinq heures, dans le jardin de la Brèche !... Je me sauve 1 Et vous savez, il était rudement bon le petit vin du tonton que vous m'avez fait boire ! Ça, il le saura, le vieux brigand I...

Il continuait de parler en descendant l'escalier.

— Alors, lança-t-il avant de fermer la porte, à après demain ! Nous prendrons nos dispositions.

Valentine avait dit « non »; U était déjà trop loin pour l'entendre.

La domestique desservit, prétexta d'un mal de tête, barra les portes, et s'enfuit.

Valentine entendit des pas descendre l'escalier, le couloir résonna d'un grand fracas... Elle rentra dans sa chambre, commença de se déshabiller; un sanglot la secoua — elle se mit à pleurer.

Elle était seule. Le beau mirage du pays s'était effacé !

Une journée de joie propre et saine, et voilà dans quel état elle était I

Elle avait si peu songé à la menace de l'avenir ! Pour elle, l'avenir était toujours situé à deux ou à trois journées, ou à une semaine de là. Sur la toile où il était peint, il y avait tantôt un paysage sombre, tantôt un paj'sage éclatant de lumière. Or, la toile venait de se déchirer et.

à perte de vue, s'étendaient des steppes immenses où nulle maison, nul abri ne se montrait.

Elle parcourait des yeux cette plaine morne dont l'herbe rase avait la teinte grise des végétations épuisées, où il régnait un jour terne qui n'était ni celui de l'aube, ni celui du crépuscule. Il n'y avait pas d'eau, il n'y avait pas d'ombre, et l'on pressentait qu'au delà de l'horizon s'étendait une nouvelle plaine, sans un brouillard, sans une fumée, sans un vol d'oiseau, sans rien qui décelât des existences vers lesquelles on pourrait se diriger. Et ici, et là-bas, très loin, on se doutait qu'on n'y pouvait être ni heureux, ni malheureux — qu'on n'y devait même pas trembler. Il régnait partout une inaltérable, une affreuse, une indifférente tranquillité, plus épuisante que l'effroi, plus torturante que les pires souffrances.

C'était son avenir.

Même le surlendemain en prenant son billet pour Niort, elle se répétait qu'elle était perdue, que nul ne serait assez fort pour l'arracher de cette geôle sans chaînes et sans murailles.

D'ordinaire, quand elle avait de ces abattements, il lui suffisait de rencontrer quelqu'un, de parler, de mentir, ou bien, si elle se trouvait dans la gare de Saint-Léger, de regarder la route étroite et miroitante du chemin de fer, pour mettre en fuite ses idées funèbres.

Elle ne s'en doutait pas, mais elle aimait si passionnément la vie que tout lui était bon pour s'exciter à se repaître d'elle. Les craquements qu'elle avait entendus avant la catastrophe, et la catastrophe elle-même n'avaient pas eu raison de ses chimères. Après la mort de François, elle s'était dit : o Je ne suis pas perdue. » Et cependant, le premier choc subi, en prenant conscience de son abjection, elle n'avait pas sérieusement pu le croire. La constante pratique de sa vanité l'avait empêchée de se convaincre que l'avenir lui était fermé et qu'elle était une morte.

Enfin, elle n'avait pas réfléchi, parce que ce n'est pas au moment où les grands mouvements qui nous agitent se produisent qu'on peut réfléchir à ce qu'il adviendra de nous si nous nous tirons du mauvais pas. C'est lorsque l'apaisement se fait, lorsque le fleuve rentre dans son lit et reprend son coui"s, c'est lorsqu'on voit passer les dernières épaves de 'inondation, en route pour l'estuaire où elles se perdront, lorsqu'on peut regarder les rives et apprécier l'étendue du désastre, que la pensée vous vic/it de l'existence à poursuivre ou à refaire.

La Coustelle ! Elle voulait y revenir, quoi qu'il dût lui en coûter. Il fallait que l'oncle Jamet le sût, et qu'il y consentît ; il le fallait ! Elle le lui aurait écrit déj à si elle n'avait su ce que l'oncle Jamet faisait des lettres dont l'enveloppe était de mauvais augure ; elle l'avait vu assez

uvent les fourrer dans sa poche sans les décacheter : il en ferait autant des siennes !

Elle devrait donc s'entendre avec Firmin Descluzeaux.

Elle partit pour Niort, erra par la ville toute la journée, bousculée par les paysans, arrêtée par des attroupements, regardant et ne voyant rien que deux hommes qui discutaient. Elle, dont le plus grand plaisir était de pénétrer dans les magasins, d'y faire remuer des étoffes et vider des casiers, n'avait même pas un coup d'œil pour les étalages. Elle alla jusqu'à la Sèvre, et se trouva dans la basse ville, en plein relent des chamoiseries qui lui rappelait un peu celui des tanneries d'Argenton; elle revint par le jardin public, monta par le routin des casernes, entendit une sonnerie de trompettes et s'enfuit.

Elle traversa une place, et se retrouva dans la vieille ville où serpentent, dégringolent et se brisent de petites mes sans trottoirs, si tortueuses que le vent ne les balaie jamais, et si paisibles qu'elles gardent pendant longtemps l'odeur que leur a soufflée une porte qui s'est ouverte.

Rue des Trois-Maries, rue du Petit-Paradis, rue Mère- Dieu, rue Vieille-Rose, rue de la Juiverie, rue du Soleil, rue du Faisan... Un conte! Elle voyait des maisons aimables, à bonne face ridée, d'autres qui, bombées du bas, avaient l'air de se rejeter en arrière pour s'esclaffer, d'autres qui se penchaient en avant, pareilles à des commères qui ne veulent rien perdre de la confidence, et d'autres droites, pincées, qui avaient l'austérité du protestant. Tout cela, pourtant si loin de la Coustelle, la rapprochait du pays. Cette paix la reportait au sommeil actif du jardin de l'oncle Jamet, à la fenêtre de sa chambre qu'encadraient deux pieds de jasmin, à la cour de la ferme au sol spongieux. Une fumée rabattue.

et qui vogua un instant par la rue, lui fit évoquer le panache qui s'élevait au-dessus du domaine, le soir, à la tombée du jour et qui était si beau, éclairé par les rayons du couchant. Comment pouvait-elle n'y avoir jamais songé à cette fumée, et aux deux jasmins de sa chambre !

Décidée à tout tenter, elle se dirigeait vers le jardin de la Brèche. Elle y retrouva Firmin qui, les mains dans les poches de sa blouse, son bâton de maquignon passé au poignet, les jambes écartées, contemplait un groupe de bronze de cet air qu'il prenait pour détailler des bestiaux.

— Ah ! ben, fit-il en apercevant Valentine, il était temps ! Je ne comptais plus sur vous.

Au moment où ils s'éloignaient, il l'arrêta, et dit en montrant Persée et la Gorgone :

— Voilà ç'qu'il faudrait sur la place d'ArgentonI C'est-il assez fichu des femmes comme ça !

— Précisément, je voulais vous parler d'ArgentonI commença Valentine.

Sans remaïquer qu'on les regardait, elle s'assit sur un banc : il fallait que Firmin vît l'oncle Jamet au plus tôt, qu'il lui soumît sa requête et qu'il plaidât pour elle. Il s'agissait d'un sauvetage. Que deviendrait-elle, si on l'abandonnait? Une veuve à vingt-deux ans, sans famille... Et puis, elle voulait retourner là-bas ; elle y avait sa jeunesse, son passé, ses vrais amis. Elle parla de ses goûts, de son aptitude à diriger une maison.

Plus elle devenait persuasive, plus Firmin devenait distant : il croyait démêler dans tout cela que cette femme avait jeté son dévolu sur lui, et son esprit, rompu aux finasseries des affaires, l'empêchait de la suivre jusqu'où, croyait-il, elle voulait le conduire.

— Vous ne savez pas? s'exclama-t-il tout à coup. J'ai vu mon frère Constant hier, à Poitiers !... Et je lui ai dit que je vous avais rencontrée...

Il cligna de l'œil.

— Je lui ai dit aussi... Je l'ai tâté, allons 1... Voua

comprenez, lui, c'est tous les jours qu'il se trouve nez à nez avec M. Jamet. Par-dessus le marché, Constant est l'aîné, comprenez? C'est plus commode pour travailler un bonhomme comme Jamet. Ben, il croit que... Elle était suspendue à ses lèvres.

— Il croit que ça ne sera pas facile, facile !

Elle laissa échapper un « îdi ! » si déchirant que Firmin rattrapa vite sa phrase : il fallait s'entendre, allons ! Tout de suite, comme ça, bien sûr que M. Jamet n'était pas homme à se laisser emballer. Au fait, pouvait-on savoir, avec lui ! C'était le plus malin de la contrée ; il disait blanc, il pensait vert. Le principal, c'était de le voir. Constant le verrait, et lui aussi, Firmin, si c'était nécessaire... Non, allons !... De toutes les façons, il le verrait !

Elle le regarda et, dans un subit élan de reconnaisîance, elle lui tendit la main. Alors, au contact de cette

)eau de femme, tiède et douce, le maquignon se laissa

roubler.

— Vous savez bien que je suis tout entier pour vous I

^ Elle ne remarqua ni le ton, ni la pression des doigts qui

erraient les siens trop longtemps. Elle était si loin des

iensées qui n'auraient pas été celles dont elle était

pleine !

La nuit était venue : on allumait les réverbères; la fraîcheur tombait.

Ils se levèrent, ragaillardis et rapprochés par une équivoque dont l'mi des deux ne se doutait pas.

— Voyons ! s'écria Firmin en s'ébrouant. Il s'agit d'aller dîner.

— C'est que,... dit Valentine, je ne voudrais pas man« quer mon train.

— Il ne part qu'à huit heures. Nous avons le temps. Et il lui promit un de ces petits repas I...

Il fit claquer sa langue et se frotta les mains. En traversant la place, que baignait l'odeur aigre des écuries, il dit :

— Bonne foire pour l'acheteur, tenez I... à la condition d'avoir du fourrage chea soi, paidine !...

Mais ça ne leur manquait pas, le fourrage — et les pacages d'hiver, et les topinambours ! A eux trois, ses deux frères et lui faisant bourse commune, ils étaient les maîtres des marchés.

— Le tout, c'est de se tenir dans la vie! lançait-il. Mes frères sont mariés, n'est-ce pas? Ben ! si jamais on s'était séparés, ma parole ! nous ne pourrions pas toucher les deux bouts à la fin de l'année !

Il la conduisit à l'hôtel, qui se trouvait au minage, commanda le dîner en traversant l'estaminet, choisit une table, et se fit apporter la carte des vins.

Valentine regardait cette salle au plafond bas, au papier brun, taché de crasse autour des portemanteaux : tout cela était honnête, mais d'une malpropreté si morne qu elle aurait préféré les glaces gravées de noms, et le clinquant, et le bruit d'un mauvais lieu. Elle se rappelait certaine autre salle où elle avait dîné en compagnie de Tassart...

Ah ! mon Dieu, que venait faire ce souvenir ici !

— Vous voyez, chuchota Firmin en se penchant, ça n'a pas l'air cossu?... Vous m'en direz des nouvelles !

On se mit à parler du pays.

Ensuite, entrèrent des marchands de bestiaux avec qui Firmin s'entretint sans se déranger. Ils se questionnaient, déploraient la hausse des fourrages, se plaignaient de la saison, et des transports ; chacun essayait de tromper son concurrent.

Valentine croyait assister à un retour de foire chez l'oncle Jamet. Elle avait retenu des expressions qu'elle retrouvait ici, et c'était autant de scintillements qui l'illuminaient jusqu'au cœur. Ce soir, n'était-ce pas l'inauguration d'une nouvelle existence?

Comme si Firmin devinait ses pensées, il lui dit d'un air entendu :

— Je parierais cent sous qu'aujourd'hui j'ai acheté deux bêtes pour M. Jamet !.., Ma foi, oui ! Les deux plus belles bêtes !... Vous voyez ce gros, à l'autre bout de la table? Je lui ai soulevé ça de première ! Je vous répète que c'est pour votre oncle ! Quand il les verra, il ne pourra pas se retenir... Le malheureux, il faut qu'il se remonte!

Il raconta ce qu'il savait des affaires de la Coustelle, et soupira :

— Faudrait une femme dans cette maison !

Ni l'un ni l'autre ne pensaient à l'heure.

Lorsqu'ils se levèrent, d'un même mouvement, ils regardèrent la pendule : il était huit heures et demie. Le dernier train de Saint-Léger était parti depuis un bon moment.

Valentine voulut courir à la gare.

— A quoi bon? raisonna Firmin.

Et comme elle demeurait anéantie, il ne put s'empêcher d'ajouter en haussant les épaules :

— Vous êtes libre, pas vrai?

Il s'offrit pour lui retenir une chambre. Elle refusa sèchement : elle ne voulait pas loger dans cette gargote qui lui faisait peur.

Firmin n'osait plus trop insister. Elle avait dans la voix un tel ton de rancune qu'il se demandait s'il ne lui avait pas fait rater un rendez-vous, car il ne pouvait pas admettre qu'une veuve dans son genre fût ennuyée à ce point pour un train manqué.

Il demeurait debout devant elle, gêné, se doutant que s'il risquait une proposition on la repousserait durement.

Deux servantes desservaient la table d'hôte où traînaient des épluchures d'orange, des serviettes froissées et des croûtes de pain parmi le désordre des verres, des assiettes, des compotiers, des bouteilles et des potiches garnies de plantes vertes. Des relents de sawce et de vin saturaient l'air étouffant. Le gaz tressautait. Ce qui n'était qu'une fin de repas dans une auberge ressemblait à une table après une orgie.

Valentine sortit.

Firmin la suivait, ennuyé de voir s'achever une soirée qu'il avait pressentie tout autre.

Dehors, ils marchèrent en silence ; puis, devant un magasin, Valentine s'arrêta et, sans regarder l'étalage, sans écouter Firmin qui s'extasiait, elle annonça qu'elle cherait dans un hôtel qu'elle connaissait.

iÉIP

Ils s'y rendirent et, là seulement, son compagnon s'excusa de n'avoir pas fait attention à l'heure du train : il prenait la faute pour lui et se la reprochait amèrement.

— Bast ! lança Valentine. J'en serai quitte pour une nuit ici. Demain matin, je prendrai le premier train.

— Écoutez ! articula Firmin, On ne va pas se quitter comme ça. Laissez-moi vous offrir quelque chose, au café !

Il insistait, lui démontrait qu'ils avaient encore bien des choses à se dire et qu'ils n'avaient, en somme, convenu de rien en ce qui touchait la démarche près de l'oncle Jamet.

Cela la décida.

Une heure plus tard, en quittant le café, elle était radieuse. La vie s'éclairait : il y avaùt, décidément, quelqu'un sur qui elle pouvait compter.

Ils montèrent une rue, tournèrent dans une autre.

— Entrons là I dit Firmin.

Elle secoua la tête. Pour qui la prenait-il?

— Rien qu'un petit quart d'heure ? Ça chassera vos idées noires... C'est le beuglant !

— Je sais ! fit-elle. Je ne veux pas y aller.

— Un petit quart d'heure, allons ! Il y a des loges où l'on ne vous verra pas.

Elle fit mine de s'écarter. Alors, il ouvrit brusquement la porte, et, d'une poigne ferme, maintenant Valentine par le coude, il la dirigea dans le couloir jusqu'à la caisse où se tenait une vieille qui somnolait le nez sur un livre. Sans la lâx;her, sans cesser de sourire et d'affirmer qu'il y avait temps pour tout, qu'il fallait se secouer, « nom d'mi chien », il paya leurs deux places et lui fit grimper l'escalier.

Au premier étage, dans une grande pièce vide de meubles, décorée de fresques qui représentaient une partie de canot, un paysage de neige, un pommier fleuri et, sur le plus grand panneau, un alignement de femmes costumées, haut troussées, qu'on s'était vainement efforcé de rendre canailles, il voulut tourner à gauche. Valentine prononça :

— Tout droit I

VALENTINE PACQUAULT I4I

Le piano plaquait des accords ; des applaudissements crépitaient.

Elle hâta le pas, comme un enfant qui pénètre dans un cirque, se trouva dans un passage sombre où elle s'orienta sans hésiter et, enfin, ouvrit les battants d'une loge.

Quelques minutes plus tard, elle avait tout oublié de ses colères, de ses dégoûts, de ses rancunes. Ce qu'il lui fallait, en effet, c'était bien du bruit ; il n'en manquait pas ici ! Au-dessous d'eux, on reprenait en choeur le refrain de la chanteuse ; des consommateurs s'interpellaient, tapaient sur les tables, appelaient le garçon. Ce hourvari montait vers elle comme la vapeur d'une chaudière.

Accoudée à la balustrade, Valentine regardait la salle, n'apercevant que des crânes, des chapeaux, des épaules, et aussi des tables de marbre sur lesquelles étaient plaqués les cercles colorés des verres et les rondelles des soucoupes — un décor laid, poisseux et poussiéreux, encanaillé par une gaîté lourde et forcée... Elle n'y regardait pas de si près ! Et d'ailleurs il n'y avait qu'à hausser un peu les regards : sur la balustrade des loges, dans des écussons, flamboyaient des noms magnifiques — Polin, Yvette Guilbert, Paulus, Duparc, Abdala, Eugénie Buffet, Kamhill, Anna Thibaud... : les saints protecteurs de l'endroit 1 Elle les avait lus si souvent qu'elle aurait pu les réciter et, chaque fois, il lui paraissait que ces gloires des tréteaux parisiens allaient se présenter sur cette pauvre petite scène dont la rampe était faite de quatre becs de gaz avec réflecteurs, et dont l'étemelle toile de fond représentait une antichambre Louis XIV à colonnes bleu de ciel, au milieu de laquelle trônait un vase de Sèvres chargé de chrysanthèmes.

Une chanteuse apparut ; c'était l'artiste que l'affiche annonçait comme « diseuse de genre ». Elle était vêtue d'une courte étoffe jaune d'or, brodée, pailletée, qui s'arrêtait bien au-dessus du genou. Des loges, on découvrait largement sa gorge, qui était luxuriante, et Firmin, penché sur la balustrade, ne détournait les yeux du spectacle que pour dire à Valentine, d'une voix gonflée d'appétits :

— Un morceau, bon Dieu !

Ses yeux étaient luisants et ses lèvres tremblaient.'

Lorsque l'artiste eut disparu, il regarda Valentine, et il était comme les gars qui regardent les filles de ferme, dans les bals, quand ils ont dansé longtemps et qu'ils songent au chemin du retour, qu'ils feront avec leur élue, serrés contre elle, jusqu'au moment où ils la posséderont sur la mousse d'un taillis ou contre un pailler, ou dans une grange, rageusement, hâtivement, pressés d'en finir avant d'être dérangés.

Valentine ne faisait pas attention à lui. Existait-il, seulement?

Dans les loges qui étaient en face d'eux, il y avait des maquignons, avec des compagnes qu'ils avaient recueillies au café pour ce soir de bombe ; ils ne leur parlaient pas, ne s'occupaient pas d'elles.

' Tandis qu'une chanteuse roucoulait une romance où il était question de deux amants qui vont par « les prais vèerts, les yés dans les yés... », deux marchands de bestiaux se disputèrent. Celui qui était en blouse reprochait à l'autre de faire le malin dans son veston ; ils avaient, pour se menacer, des gestes de rouliers qui fouaillent un attelage, des expressions qui sentaient la terre et les étables, et cette brutalité sauvage des bouchers ou des hongreurs qui taillent et fouillent dans les chairs d'une main à laquelle rien ne résiste. C'était ime escarmouche de colosses.

Si d'autres marchands ne s'en étaient pas mêlés, la bataille aurait éclaté. On entraîna l'un des adversaires; le calme revint, et le concert reprit.

Un comique apparut, dont Valentine chuchota le nom.

— Vous l'avez donc déjà entendu? demanda Firmin, satisfait.

Elle ne lui répondit pas, mais dès la ritournelle suivante, elle annonça la chanson. C'était plus fort qu'elle : personne n'aurait pu la contraindre à se taire quand elle savait quelque chose.

Firmin lui dit :

— Vous y veniez souvent avec lui?

VALENTINE PACQUAULT I43

Elle n'eut pas plus tôt articulé « oui » qu'elle se sentit envahie par une indéfinissable honte. Elle ajouta vite :

— Avec François.

Juste le nom qu'il aurait fallu retenir ! Il lui sembla qu'elle venait de le profaner, que tous ces gens l'avaient entendu, et qu'ils avaient levé la tête.

Elle éprouva, pour la première fois complètement, le sentiment de son infamie.

La femme qui avait remplacé le comique sur la scène chantait l'amour d'une fille pour son petit garçon, et ce fut à propos de ces lamentations grotesques que Valentine étouffa un sanglot. Les paroles de la chanteuse la pénétraient, la brûlaient, la parcouraient : elle se voyait maman.

Quand on souffre, on né peut pas dire — ce que cela fait mal de rire, lançait l'artiste.

On criait his en applaudissant. Celles des filles qui se tenaient au bord des loges manifestaient leur enthousiasme en tambourinant à coups de poing sur la face extérieure du balcon.

Valentine n'y tint plus. Elle sortit.

Firmin ne la rejoignit qu'en bas, à l'instant où elle tirait la porte de la rue.

Il s'inquiéta de ce qui l'avait prise, et il répétait :

— Vous n'allez pas rentrer comme ça ! Vous me faites de la peine, vous savez !... Allons prendre quelque chose I

Elle était en larmes.

Il ne voulut pas la quitter sur son chagrin ; il se reprochait ce qui lui arrivait, jurait qu'il en était bouleversé... Il insista si bien qu'elle accepta le souper qu'il lui offrit.

Il commanda des huîtres, du Champagne, reparla de la Constelle, de l'oncle Jamet qui, affirmait-il, n'était pas aussi bas qu'on avait dit.

— A-t-il tout perdu?... C'est sûr qu'il a fait quelques mauvaises affaires ! raisonnait-il. Enfin, il y a mis un peu de son argent et beaucoup de celui des autres. Il a eu la main lourde pour ce qui était de son prochain, — tout ça honnêtement, parbleu 1... Parce qu'il est honnête, le

père Jamet, malgré qu'il n'ait pas son pareil pour enquinauder son monde. Ça I...

Il vantait son caractère :

— Franc comme l'or, nom de d'ià ! Et pas fier I Un coup de pied au cul, quand on ne s'entend pas avec lui, et il vous traite de voleur par-dessus le marché. Il ne faut pas lui répondre, et tout est oublié ! Quel brave homme !

Ensuite il raconta une partie de pêche, et des histoires.

Il était intarissable, ce Firmin !

Valentine retrouvait une nouvelle fois les expressions de chez elle, les phrases qui évoquaient tel vieux fermier, tel groupe d'hommes sur la place du village.

Les espoirs qui l'avaient gonflée l'avant- veille renaissaient et, comme l'avant-veille, elle recommençait de s'en griser sams faire attention au vin que Firmin versait largement, et qu'il lui faisait boire en le critiquant :

— Il ne vaut pas les piquettes de chez nous, quand même!... Ça ne fait rien! Ce qui est bon, c'est de se retrouver entre pays, pas vrai?...

Ah I les belles et les bonnes choses qu'il y avait là-bas, à la Constelle, chez l'oncle Jamet, dans toute la contrée : la Creuse, les écrevisses, la campagne où l'on entendait le chant rauque des perdreaux rouges, la ferme, les bois en toutes saisons... Et ici, l'accent de Firmin qui faisait oublier sa figure et ses manières de rustaud 1

C'était uae fatalité de bonheurs impondérables qui noyaient la noire fatalité du présent.

En se réveillant dans sa chambre d'hôtel, le lendemain, elle ne démêla pas tout de suite la vérité dans le trouble de sa mémoire.

Était-ce possible? Était-ce possible?...

Elle regarda la chambre : sa jupe était sur le guéridon, son corsage sur une chaise, ses bas et ses bottines sur le parquet. Le,^ couvertures du lit étaient en dé-

sordre, l'édredon avadt glissé, ainsi que l'un des oreillers.

Que lui était-il donc advenu?...

Elle sursauta, se trouva assise, le soufBe suspendu, terrorisée...

Oui, oui, voilà ce qui s'était passé ! Voilà, voilà, voilà !...

Elle se retourna, se jeta sur son traversin, et pleura jusqu'à ce que, entre deux sanglots, un relent sauvage de petit-lait et de sueur de cheval la pénétra.

Elle se souleva, les bras raidis, le corps crispé, eut un grand spasme, et se laissa retomber sur le dos, inerte.

Ce fut le bruit de la porte qu'on ouvrait avec précaution qui la rappela subitement à la réalité.

Firmin rentrait, timide, gêné, maladroit, le sourire aux lèvres — touchant ! Il dissimulait quelque chose de volumineux, qu'il déposa sur le lit avec des précautions de clown qui risque un présent à l'écuyère.

C'était un bouquet de roses d'arrière-saison, pas très belles, parce que les folies d'un homme de la terre sont toujours raisonnables et que, déjà, c'en était une d'un assez fort calibre, pour un garçon de sa condition, un paysan qui respecte seulement ce qui dure, ce qui se mange ou ce qui rapporte, d'avoir acheté des fleurs. Firmin avait pensé : « Ça lui fera plaisir ; elle y est habituée, et elle verra que je suis aussi capable que son freluquet d'officier de lui payer ce qui lui plaît » ; et il avait souri à l'idée que si papa Descluzeau le voyait, il en aurait un fameux étonnement. N'était-il pas dans l'ordre du monde que les fils aillent plus haut que les ancêtres?

Il s'était fait raser de près, et il revenait, en veston noir, inondé d'un parfum à bon marché, les cheveux coupés presque ras.

Triomphateur encore stupéfait de sa conquête, n'ayant que le souci de ne pas la gâcher par une maladresse, il demeurait piqué prte de la table de nuit, ne sachant trop à quoi se résoudre, ennuyé d'avoir son chapeau à la main, lui qui ne le quittait que pour se coucher ou pour suivre les enterrements, tracassé par ce qu'il pourrait bien dire, et se demandant s'il devait tutoyer Valentine, ou l'appe- T. II. lo

1er « madame ». Elle était si loin de lui, cette femme qui ' était dans ce lit !

Valentine le tira d'embarras : elle avait besoin d'un peigne, d'une brosse à dents, d'une éponge, d'un savon ; sans oser lever les yeux, occupée à renouer un ruban de sa chemise, elle le pria de lui faire ces achats dans le magasin qu'elle lui indiqua :

— Ma bourse est dans mon sac.

Il ne fit pas de manières pour la prendre et, clignant de l'oeil, promettant de lui avoir tout cela au meilleur compte, il disparut vivement, trop heureux de se rendre utile et d'avoir un motif pour quitter cette pièce encombrée, où il respirait mal, où il ne pouvait remuer qu'avec précaution.

— Une brosse à dents et du savon ! lui cria Valentine hors d'elle, au moment où il était déjà loin dans le couloir.

Elle sauta du lit, donna un tour de clef à la porte et, battant des bras, parcourant la chambre comme une possédée, se prenant la tête, elle pleura de rage. Elle aurait voulu tuer cet homme !

Dans l'après-midi, quand elle annonça qu'elle rentrerait à Saint-Léger par le premier train du soir, Firmin la supplia de demeurer encore et, pour l'y décider, il l'entretint d'un projet qu'il caressait depuis la veille, affirmat-U.

Pourtant, ce projet n'avait pas encore pris xme forme assez définie pour qu'on y vît un peu clair. Il était question de la fortune qui reviendrait aux enfants Descluzeau à la mort de Descluzeau le père, de ce que ga gnait Firmin, d'une maison qu'il guignait dans le pays, de ses frères. De quoi s'agissait-il au juste?... Il avai des mots de serviteur enrichi devant le maître ruiné ; était respectueux, mais, tout de même, il se vantait de « la tirer du pétrin ». Enfin, il parvint à lancer, sur u ton assez équivoque :

— Voyons !... A nous deux, on peut faire quéqu'chose Elle ne lui répondit pas. L'odeur qu'elle avait senti

le matin lui faisait encore lever le cœur.

VALENTINE PACQUAULT I47

Il reprit en souriant :

— Dame ! c'est à voir !

A voir quoi? C'étaient des mots vagues comme ceux que l'on dit à un enfant en lui promettant un jouet qu'on pourra lui acheter, plus tard, s'il est très sage pendant très longtemps. Au fond, Firmin n'avait d'autre projet en tête que celui d'empêcher Valentine de repartir le soir même pour Saint-Léger, et il employait les moyens qu'il pouvait pour s'assurer encore une nuit avec elle. Il fallait bien se dédommager des dépenses qu'il avait faites.

A bout d'inventions, il lui proposa de sortir. Elle refusa.

— Dans ce cas, décida-t-il, je vais faire un tour jusqu'à la poste.

Elle l'entendit jeter au garçon un :« Beau temps, mon p'tit gars ! » parce qu'un Berrichon croirait impoli de passer près de quelqu'un à qui il peut dire un mot, sans lui adresser la parole. Dans la rue, elle aperçut Firmin, marchant de ce pas lourd des paysans qui apportent aux actes qu'ils accomplissent la gravité et la perfection qu'ils ont pour couper leur pain en fines tranches et pour le manger. Et c'était cet homme qui l'avait tenue dans ses bras, qui s'était pâmé sur elle et qui, de ses lèvres épaisses et brûlantes, lui avait pris la bouche !... Elle se passa les mains sur le front, sur les joues, sur le cou, sur la gorge ; elle avait l'air de caresser sa chair pour la consoler d'avoir subi ce contact infernal. Et elle pleurait doucement, se disant qu'elle avait atteint les limites de la déchéance, qu'elle touchait le fond de l'abîme, et qu'il fallait se résoudre à y demeurer. Mais à l'idée de se retrouver, ce soir, devant cet être, à l'idée qu'il la pousserait encore sur le lit où, sans conscience, elle était tombée la veille, elle saisit son chapeau, l'ajusta rageusement, rabattit son voile de deuil, laissa là les objets qu'elle avait commandé d'acheter, descendit, demanda sa note, la régla et se sauva.

A la gare, elle écrivit à Firmin une courte lettre où elle l'informait qu'il ne comptât plus sur elle; puis.

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, elle perdit son temps comme elle put, arpentant les quais, 'de la bibliothèque au hall des marchandises.

Enfin, on appela la ligne de Poitiers I Elle courut au quai, monta dans im compartiment, se blottit dans un coin, et attendit le départ, haletante.

Le train s'ébranla, et elle se crut délivrée.

Au bout d'un moment, quand les dernières lumières de la ville eurent disparu et qu'elle voyagea dans la nuit, elle se prit à réfléchir. Elle se faisait l'effet d'avoir couché avec un des domestiques de l'oncle Jamet.

Dès qu'elle se retrouva dans son appartement, elle alluma toutes les lampes, toutes les bougies, se barricada, se dévêtit, et prit un bain.

|Ensuite, les membres rompus, le cerveau vide, elle se mit au ht sans dîner, appelant de toutes ses forces l'apaisement et le sommeil. Mais le sommeil ne vint pas, dérangé par les soubresauts de l'esprit qui mettaient à chaque instant Valentine sur le coude, l'oreille tendue.

Le lendemain, la femme de ménage la complimenta sur sa mine, l'assurant que le voyage lui avait fait grand bien.

Valentine lui demanda :

— Vous m'avez attendue, avant-hier? Estelle haussa les épaules :

— Pas longtemps ! Une fois que l'omnibus a été passé, je me suis dit que Madame ne reviendrait pas, et j'ai été contente.

Elle ne manifestait aucune curiosité, ne s'enquérait pas de ce que sa maîtresse avait pu faire à Niort, où elle avait passé la nuit, n'ayant emporté aucun bagage.

Valentine en éprouvait une indéfinissable honte. Quelle fille avait-elle donc pour la servir?

Malgré les objurgations de la servante, et bien qu'il fît ce jour-là un temps radieux, elle se calfeutra chez elle. Il en fut de même durant toute une semaine.

Elle se levait tard, passait deux heures à sa toilette, déjeunait; ensuite, sans se décider à rien, elle rangeait des bibelots, prenait ttii petit plumeau, époussetait, rec-

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tifiait l'alignement de ses piles de linge. Les pensées ne faisaient que l'effleurer.

Un soir qu'elle avait eu des achats à faire, Valentine prit une rue qui conduisait dans la basse ville et, comme le jour tombait, elle se risqua dans les allées qui encerclaient la grande place. Il y régnait une paix des champs ; la terre avait son parfum d'arrière-automne, qui rappelle le marais et la chose qui meurt, et les petites feuilles des ormes faisaient un tapis dont le chuchotement soyeux engageait à la marche.

Arrivée au bout de la promenade, trouvant à l'air une saveur qui lui réchauffait le cœur, elle continua par la route de Poitiers. Ce n'était plus le même tapis qu'elle foulait ; celui-là était fait de feuiUes de platanes, plus épais, plus sonore, encore baigné de lumière. Parfois les pieds de Valentine s'y perdaient jusqu'aux chevilles et ne trouvaient pas le sol ; sa jupe rendait derrière elle un bruit de cortège. Elle avançait, heureuse, pénétrant dans un monde de richesses, suivie d'une foule dont elle n'entendait que le froissement musical des habits de fête.

Et elle alla ainsi, sans but, jusqu'à la hmite des arbres. Ce fut la route dénudée qui l'arrêta.

Elle retourna sur ses pas.

La nuit était venue ; la lune donnait, claire, froide, au milieu du clignotement des étoiles.

Il arrivait à Valentine des bouffées qui sentaient le feu de bois et les plats que l'on prépare dans l'àtre.

En passant devant la maison de Tassart, elle ralentit. Les volets étaient fermés, un écriteau pendait au-dessus de la porte ; sur le trottoir, devant la fenêtre qui était celle de la chambre, une roulotte était arrêtée. JDes chemineaux avaient établi leur cuisine contre le mur... La vie était sortie de cette maison. Il n'y avait plus, ici, qu'un souvenir inanimé, comparable à l'appel lancé dans une forêt chargée de sa frondaison — un bruit sans écho.

Valentine marcha plus lentement encore, ^^vait-elle été heureuse ou avait-elle souftert, là?...

Non ! Elle n'y était venue ni pour être heureuse, ni pour souffrir. Elle avait obéi au vertige qui jette l'oiseau sur la lumière d'un phare. De son passage dans cette maison, elle ne se rappelait rien de précis. Ce qui en restait dans son esprit, c'était une vaste déception, et une colère qu'elle ne se risquait pas à approfondir car, dès qu'elle faisait un retour sur elle-même, les époques de sa vie lui apparaissaient pareilles à ime lèpre. Elle ignorait ce que le cœur amène avec lui de douceur dans les pires souvenirs où il a eu sa place... Et puis, à quoi bon faire un retour sur soi? Tout n'était-il pas laid de ce qu'elle avait vu?

Il y avait une telle mélancolie dans l'air, qu'il lui paraissait que le monde entier s'était mis à l'unisson de sa tristesse. Cela lui apporta un peu de calme.

Elle retournait chez elle, paisiblement, la tête pleine d'images qu'elle ne situait pas : des chcmips par une gelée blanche, un rouge-gorge dans une haie, et des moineaux qui, fourrés dans leurs plumes, tête rentrée, basques tramantes, sautillaient en se remuant tout d'une pièce ; un buisson dénudé, couvert de cenelles, d'où jaillissait un merle qui tirait un long trait noir terminé par un bref paraphe. On montait des bergats, on montait des bosselles à aiîguilles, des lacets à alouettes et des tendelles ; on ramassait les châtaignes ; le tintement de la cloche venait plus cristallin du village et il apportait avec lui la sonnaille de l'enclume du forgeron. A la brune, précisément, on entendait le choc du couriau qui clôturait le grand portail de la ferme... Des tableaux de la vie dans les maisons des champs après la première poudre de l'hiver... Ah ! que l'existence était douce, alors !

Et il ne fallait plus songer à la Constelle I

Elle s'y efforça pendant quelques jours ; cependant, elle agissait comme si elle s'était mis en tête de rendre un culte au pays perdu. Elle avait fait rechercher des sarments par Estelle et, le soir, on allumait de grands feux dont la flamme illuminait les pièces. Elle voulut, aussi.

VALENTINE PACQUAULT I5I

qu'on lui trouvât du râpé, et de cette sorte de châtaignes qu'on nomme des « nouzilles » qu'elle mangeait cuites dans du lait. Elle se fit préparer des alouettes sur des rôties à la graisse de canard.

Cela dura une autre semaine, après quoi, elle retomba dans sa prostration. Elle ne s'occupait plus de passer l'inspection de son appartement, d'en chasser la poussière^ de ranger son linge, d'organiser ses repas. Elle perdait son temps et, lorsque sonnait l'heure du dîner, c'était pour elle une sorte de victoire remportée sur l'existence.

Elle était comme le buveur qui n'éprouve plus d'autre plaisir que celui d'évaluer la boisson qu'il avale, et qui goûte une satisfaction rageuse à s'empoisonner chaque jour un peu plus.

Elle avait définitivement capitulé.

Un samedi, Estelle, qui était sortie pour une course, ramena un militaire. Elle l'introduisit dans le salon et, la mine extasiée, courut prévenir sa maîtresse, lui annonçant une surprise.

Valentine entra, vit un homme qui avait sous le bras un paquet enveloppé de journaux...

Sans préambule, il lui expliqua qu'il rapportait des affaires ayant appartenu à Pacquault.

Elle se laissa tomber dans un fauteuil ; elle crut qu'elle allait perdre connaissance !

Le soldat expliquait que le sergent-major, dont il était le brosseur, venait d'être nommé adjudant dans un régiment du Sud, et qu'en déménageant sa chambre on avait trouvé ce paquet.

— C''est moi qui l'ai reconnu, dit-il. J'étais le voisin de lit de votre mari.

Estelle déficela le ballot. Il y avait du linge de corps, une paire de sandales, deux hvrcs, un cahier de notes.

— Voyez ! faisait-elle en brandissant chaque objet. Voyez !

Ce qui la tiansportait, c'était la venue de ce soldat. Elle proposa de le retenir à dîner à la cuisine. Valentine l'entendit à peine. La bouche entr ouverte,

les yeux agrandis, elle touchait les dépouilles du disparu, et elle se sentait brûlée aux doigts, et le feu s'étendait, gagnait ses épaules, tout son corps...

Jusqu'au lendenaain, la mémoire de François s'installa dans son esprit, et si fortement qu'elle crut ne plus parvenir à la chasser ; alors, elle s'imagina traiter avec elle pour l'apaiser en écrivant à Mlle Amélie. Elle parla des souvenirs qu'on lui avait rapportés, proposa de les partager avec le pensionnat, conta les étapes de son calvaire, se déclara possédée par des remords qui la rainaient, dit le chagrin qu'elle avait éprouvé en apprenant la fin subite de Mlle Solange, mentit, se trompa ou mentit, et acheva son épître, soulagée.

Elle remit au lendemain l'envoi de sa lettre : elle ne l'envoya pas, redoutant une réponse qui serait une leçon.

Quelques jours plus tard, Estelle lui dit à brûle-pourpoint.

— Dufour viendra m'aider à faire le ménage. Vous lui donnerez ce que vous voudrez ; c'est un bon garçon qui n'est pas exigeant.

Et comme Valentine demandait qui était Dufour, la servante expliqua que c'était « le militaire ».

— Le mercredi, il viendra vers cinq heures; le dimanche il pourra passer toute la matinée ici, si vous voulez. On cirera les parquets.

C'était une fête pour cette fille qui avait du goût pour le service en grand.

Valentine ne la contraria pas. D'ailleurs, sans qu'elle comprît bien pourquoi, cela lui était agréable. Elle n'avait jamais eu besoin d'amour, mais elle avait toujours eu besoin de sympathies. C'était ce qui lui manquait depuis qu'elle \àvait dans son isolement. De l'amour, on lui en aurait proposé à tous les coins de rues, et elle le savait bien. Elle était plus jolie que jamais : son regard s'était adouci ; elle avait perdu cette allure triomphante et cette assurance qui agaçaient; son visage n'était plus aussi énigraatique. Lui sur qui, encore peu de temps auparavant, l'on ne découvrait que des rêves ambitieux, portait l'empreinte d'une mélancolie véridique et douloureuse :

on ne pouvait pas douter qu'elle fiit minée par un souci tenace, ou qu'elle pût aimer, enfin ! Il n'y avait pourtant que son visage de changé. Si elle n'était plus tout à fail aussi vénale, son cœur était aussi sec que du temps de François. Du moins son orgueil s'était effrité. Quant à ses regrets, ils étaient devenus si vagues ! Le temps d'autrefois ne lui semblait chérissable que pour la tranquillité animale qu'il lui avait garanti ; mais il avait été si différent de ce qu'elle avait cru ! Elle avait eu des aspirations si hautes, elle s'était si peu attachée à ce qu'il lui était advenu d'heureux, et même, elle avait si délibérément brésillé ses joies, que tout cela, dans sa mémoire, ne représentait pas autre chose qu'une poussière grise où nulle empreinte n'était marquée.

Les premières sensations de réveil qu'elle éprouva, elle les dut à ce soldat qui avait été le camarade de son mari. Elle se rappela François, d'abord, et puis, les officiers ; elle apprit ce qu'étaient devenus ceux qu'elle avait connus et, surtout, elle se renseigna sur de Milliaud, qui occupait dans son esprit une place particulière. Elle pensait à lui comme une femme pense à un sûr ami, qui l'a peut-être aimée d'amour mais qui ne le lui a pas avoué, qui s'est montré, à la fois, tendre, respectueux, affectueux, paternel, camarade, et qui n'a jamais froissé l'intimité qu'on lui accordait par une équivoque.

Cela n'avait pas été sans exaspérer Valentine, autrefois ; quelle valeur prenait cet effacement, aujourd'hui I

Dufour rapportait ce que faisait le capitaine, ses mots, ses démêlés avec le sergent-major, — ce qui occupe le soldat et ce qu'il appelle des « événements ». Valentine croyait entendie François.

Dufour lui contait ses souhaits : il voulait s'embusquer pour achever ses trois ans à l'abri des dégelées de consignes et des nuits d'osto ; or, tout avait raté — la cuisine, le magasin, une place d'infirmier. Il n'espérait plus guère qu'en son capitaine dont le brosseur devait passer incessamment devant le conseil de réforme.

Si seulement, soupirait Dufour, je pouvais choper la

place d'ordonnance ! Ça me ferait au moins huit mois de bons, jusqu'à la retraite du capitaine.

« La retraite du capitaine ! n Valentine se rappelait ce que de Milliaud lui en disait, quelques jours après son héritage : ses projets, l'appréhension de la solitude qui le guettait dans la vieille demeure des cousins... N'était-ce pas son bon temps, à elle? Tandis que le capitaine rêvait à haute voix, elle rêvait aussi, mais sans en ouvrir la bouche : le capitaine parlait de Corcasseau, des serviteurs qui l'attendaient, de « la chambre de style », des soirées silencieuses, de l'enragée petite mort qui devait vous grignoter dans cette retraite avec plus de régularité qu'ailleurs... Durant qu'il s'exprimait, Valentine voyait une troupe de valets, un château, des réunions brillantes, la vie luxueuse, quelque part... Où? Elle n'en savait rien ; elle avait foi en son avenir. Avec qui?... Oh ! avec François, parbleu ! Il n'occupait en elle, et près d'elle, qu'une toute petite place ; pourtant, elle ne se représentait pas qu'un jour il Vabandonnerait. Jadis, elle n'avait voulu pressentir aucune tragédie, elle ne divorcerait pas, elle ne perdrait pas son mari ; son existence serait gaie, enviée, jamais endeuillée , elle s'écoulerait dans des pays enchantés... Et tout cela s'était effacé! Une allée de cimetière avait remplacé la grande avenue où elle se plaisait à faire rouler des calèches et des charrettes anglaises, et à faire caracoler des chevaux. Plus de chênes séculaires, plus de vastes écuries, plus de serres écrasées au pied du château : de sombres cyprès et un monument funéraire ! Et, malgré tout, ces cyprès et ce tombeau, en ce moment même, elle ne se les représentait que très loin, dans la brume. Les chênes et le château que son imagination avait créés étaient plus réels que cette réalité. En quel lieu étaient-ils situés, quel chemin fallait-il prendre pour les atteindre?... Ils devaient bien exister quelque part puisqu'elle y avait pensé avec tant d'obstination 1 Tandis que cette allée du cimetière qu'elle connaissait, qu'elle avait parcourue à Argenton alors que n'y reposait pas encore celui que, mauvaise fée, elle devait envoyer là si prématurément, cette allée s'estompait à la

façon d'une voie qu'un peintre a brossée tout à l'horizon de son tableau, et que le regard, qui s'est appesanti sur les crudités des premiers plans, suit avant de sortir de la toile.

C'était bien ainsi qu'elle se représentait le lieu où l'on avait porté François, où elle n'avait jamais pénétré depuis le drame, persuadée qu'on lui aurait interdit de s'agenouiller devant la lourde pierre qui pesait sur l'ombre du mort. Elle n'avait vu que le corps martyrisé de François , elle ne l'avait pas suivi dans son étape dernière. Aussi, ce qu'il était advenu par la suite lui semblait une légende triste, construite, toutefois, avec des personnages et un décor qu'elle aurait connus.

Cela était, en effet, cWme une légende : il lui manquait le souvenir du cortège et des psalmodies, le souvenir du desservant, du noir catafalque environné de cierges, des chants à l'église, de la chute de la terre dans la fosse, des lamentations des assistants, et de sa propre crispation à ce moment.

Il en est de la mort comme de tout ; il faut, pour en rendre le souvenir dijrable, qu'elle soit marquée par une gradation dans les affres physiques. Et Valentine n'avait connu de la mort de son mari que le spectacle terrible, mais trop bref, du corps inanimé de François étendu sur une table de l'hôpital. S'agissait-il vraiment de la mort?... La nuit s'était faite ; quand le jour était revenu, quand Valentine s'était reprise à respirer, les cérémonies étaient terminées. L'on s'était passé d'elle, et il n'y avait plus personne à son côté pour l'entretenir du disparu ; ceux qui auraient pu le faire étaient précisément les mêmes qui, en se retirant, semblaient avoir eu le souci de ne rien laisser derrière eux...

Or, voilà que ce militaire ramenait avec lui non pas seulement des souvenirs de François, mais des lambeaux mêmes de la vie ancienne ! Lorsqu'elle l'entendait monter l'escalier, lorsque, à ti avers la cloison, elle percevait le bruit fin et vif de la baïonnette qu'on accrochait au portemanteau de la cuisine, ce n'était pas le passé desséché . qui remontait, c'était — oui I — c'était l'existence d'au-

trefois qui, effaçant les drames où elle s'était brisée, se poursuivait dans le néant du jour dont l'une des heures sonnait !

Quand Dufour manquait à sa parole, Valentine avait l'impression que le cours du temps s'immobilisait.

Elle avait recommencé de s'asseoir à la fenêtre du salon, un ouvrage sur les genoux, n'essayant pas de travailler, s'appliquant seulement à dénombrer les bruits de la ville et à regarder les passants. Elle ne s'intéressait pas à leurs agitations, sachant qu'elle n'était plus, qu'elle ne serait jamais plus rnêlée à elles. Cela lui faisait l'effet d'un livre écrit en ime langue qu'elle n'aurait pas comprise ; elle le feuilletait pour essayer d'occuper son inaction, mais tandis que ses doigts tournaient les pages et que ses yeux couraient d'une ligne à l'autre, son esprit ne suivait pas. Il était en arrière, très loin, dans les nuées qui voguaient doucement ; elle ne le dirigeait que pour l'empêcher d'aborder des contrées interdites — les endroits où Tassart fréquentait. Il n'y avait plus guère que parmi certains souvenirs marqués par le passage de François qu'elle le laissait vagabonder sans contrainte. C'ététit un monde assez étroit ; du moins, elle ne risquait pas de s'y laisser surprendre par. un rappel désagréable. Quand sa pensée en sortait, c'était pour se replacer dans l'irréel, jusqu'à ce que la vue d'un miUtaire ou d'un civil qu'elle connaissait lui fît réintégrer la vérité : une petite douleur de dévastation la crispait et, aussitôt, elle rattrapait ses chimères.

Gsmme au temps de François, elle savait, maintenant, ce qu'on faisait au régiment : Dufour la renseignait.

Or, de son côté, Estelle, pour la distraire, lui contait les potins de la villo. La fille ne connaissait guère, il est vrai, que ceux de sa rue, où logeaient presque toutes les chanteuses des cafés-concerts. C'était son monde, pareil à l'autre, selon son entendement, à celui des ouvriers, des commerçants, de la bourgeoisie ; et elle en parlait avec la même attention, la même gravité, le même intérêt, la même déférence qu'elle aurait eus pour le reste de l'univers. Elle faisait le minage che% des

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artistes — les plus sérieuses ; à l'occasion, elle portait des billets à leurs amants, et reconstruisait ce que les querelles avaient détruit — sans sourire, avecle respect d'un bon serviteur pour les actes de maîtres justes et qui honorent leur profession. Elle avait des principes : elle savait qu'un homme ne devait pas quitter une femme sans lui assurer un dédommagement en rapport avec ses moyens ; elle savait qu'une femme pouvait avoir plusieurs amants si l'un d'eux n'était pas assez fortuné pour subvenir seul à ses besoins ; tandis qu'elle n'admettait pas qu'un homme eût deux maîtresses à la fois. Elle ne concevait pas, non plus, qu'une femme fît des dépenses exagérées et ruinât son amant, ou qu'elle le quittât sans motif sérieux, ou qu'elle causât du scandale à l'occasion de son mariage. Si deux amants s'aimaient très fort, elle avait, pour excuser les sottises qu'ils commettaient, des ressources inépuisables de bienveillance ; par contre, si leur faux ménage était un enfer, elle était indignée et ne le cachait pas. Elle chérissait la paix bourgeoise également dans tous les intérieurs, qu'ils fussent ou ne fussent pas réguliers. Elle accordait qu'on pouvait s'amuser, mais elle refusait sa sympathie à ceux qui, pour s'amuser, faisaient des dettes. Enfin, dans son intelligence de toutes choses, entre le monde véritablement « monde », c'est-à-dire les époux devant la loi et l'Éghse, et celui qui comprenait les jeunes gens, les vieux garçons, et leurs maîtresses, il n'y avait pas de différence ; mais les coutumes de la société devaient être suivies par tous, parce que c'étaient celles de la société — les meilleures. Toutefois, lorsqu'une artiste se mariait, et cela s'était produit deux fois, Estelle ne se privait pas de laisser éclater sa joie.

— Merci, mon Dieu ! soupirait-elle révolutionnée. En voilà une qui nous dédommage 1

Par Estelle, Valentine connaissait le nom des chanteuses, leur vie, lemrs habitudes, leur caractère, leurs tracas ; insensiblement, elle en arrivait à porter sur elles un jugement identique à celui de sa bonne. Ne valaientelles pas les autres femmes qui, sous le couvert du mariage, pouvaient, sans risque, agir comme bon leur sera-

blait? Et si elle n'articulait pas encore les mots qu'Estelle employait pour les défendre, elle les avait dans son cœur de révoltée.

Et toujours, quand le soir tombait, elle prenait plaisir à arracher une feuille du calendrier.

C'était ainsi qu'elle rongeait son existence de veuve.

n jour du début de novembre, alors que Valentine replaçait une caisse dont elle avait rangé le contenu, elle fut secouée par un frisson qui la laissa si contractée qu'au moment de se coucher, elle hésita longtemps à se mettre au lit. De vilaines images, qu'elle repoussait d'ordinaire sans peine, s'attachèrent à elle et ne la lâchèrent plus.

Pendant la nuit, la fièvre augmenta; le lendemain,elle se sentit si mal qu'Estelle ne la consulta même pas pour prévenir le médecin.

Il arriva dans la journée : ses remèdes firent moins de bien à Valentine que sa présence. C'était le docteur Frogier.

D'abord, elle n'osa pas demander des nouvelles de sa femme ; mais le second jour elle lui parla de leurs anciennes relations, et quand il fut sur le point de se retirer, elle prononça :

— Mme Frogier va bien?

Il lui répondit, en se retournant à peine, et il se sauva.

— Faudra lui en redemander des nouvelles de sa femme ! bougonna Estelle, outrée. Vous l'avez pourtant reçue chez vous, celle-là !

Elle soupira en branlant la tête :

— Ah I mon Dieu !... Si je racontais ce que je sais sur lui!

Elle savait, parbleu ! en quelle monnaie ce grand diable sec, à la figure de satyre, faisait acquitter les consultations des clientes pauvres qui lui plaisaient ; elle savait pour quelle étrange maladie il avait soigné si longtemps la petite Suphien, l'année où elle renouvelait sa

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première communion ; elle savait... Ah I beaucoup de choses !

Valentine ne lui demanda rien. Elle avait trop peur de ternir le rayon de soleil qui avait pénétré chez elle.

Pour la visite qui suivit, dès le matin, Vadentine, profitant de ce qu'elle était seule, passa une heure à sa toilette, dénoua ses cheveux, choisit ime coiffure qui l'avantageait, et rangea son appartement, ne cessant de penser à sa joie au cas où elle apprendrait que Mme Frogier s'était inquiétée de sa santé. Elle irait la remercier : une maison s'ouvrirait devant elle ; les autres en feraient autant... Ce n'était plus pour briller, comme elle le souhaitait jadis; c'était pour se persuader qu'elle n'était pas tout à fait morte, et pour se relever, peut-être...

Lorsque le docteur pénétra dans sa chambre, il s'arrêta dès le seuil, cloué d'étonnement. Valentine était assise dans son lit, accoudée, feignant de lire.

— Ah 1 fit-il, mi-joyeux, mi-contrarié ; je vois qu'on va mieux !

Elle sourit, l'invita du geste à s'asseoir et dit :

— Hier, je ne me suis pas informée de vos enfants?

— Mais, répondit-il sur un ton agacé, ils ne sont pas malades.

Elle s'en réjouit, parla de leurs amis.

Entraîné par elle, le médecin qui avait disposé une chaise près du lit, bavardait maintenant sans scrupules. A un moment, il avoua :

— Savez-vous que vous m'avez fait peur avant-hier?... Je me figurais que vous couviez une fièvre typhoïde I

Il en profita pour la questionner sur son état, et puis il voulut l'ausculter. Lorsqu'il se redressa, il lui dit :

— Votre domestique peut couiir chez le pharmacien?... Ne vous effrayez pas! Je voudrais vous montrer moi-même la façon d'appliquer le traitement.

Valentine sonna Estelle et, quand l'ordonnance fut écrite, le docteur la lui remit.

Au moment où elle sortait, il la rejoignit sur le palier, reprit son papier, le relut, y ajouta une prescription po»r

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le pharmacien, et prononça, mit tm ton qwi en disait long :

— Rapportez-moi ce qu'on vous remettra ; je vous attends !

— Est-ce que Madame est plus mal? demanda la bonne effrayée.

Il eut une petite moue pleine de sous-entendus et, cependant qu'Estelle s'empressait de descendre, il rentra sur la pointe des pieds.

II poussa silencieusement le verrou, rejoignit Valentine, recommença de l'ausculter et, sans un mat, comme une brute forcenée, il se jeta sur elle.

Elle eut beau se débattre, il fallut bien qu'elle le subît.

Durant plus d'une semaine, cela se reproduisit chaque après-midi.

Valent ine avait voulu lui interdire sa porte, mais Estelle, sans deviner le motif d'une telle résolution^ l'avait menacée d'aller chercher un autre docteur.

— Vous irez en chercher un autre, avait dit Valentine, Après réflexion, elle avait décidé qu'elle était guérie et

qu'elle se passerait de médecin.

— Bien !.., Vous vous passerez de médecin I Dans ce cas, moi, si votre fièvre revient je ne me chargerai pas de vous soigner!...

Le docteur Frogier s'était présenté ; il s'était montré doux, repentant, avait accusé la beauté de sa malade, l'ensorcellement qu'jl avait subi, l'amour qu'il éprouvait, chaque minute un peu plus fort... Comme il avait bien fallu qu'il remplît son office professionnel et qu'il auscultât Valentine, il s'était encore payé sur elle. Elle avait appelé rageusement Estelle, qui n'était pas apparue... L'habitude aidant, elle s'était familiarisée avec cet homme, honteuse, cachant leurs relations comme une tare dont son corps devait être un peu plus abîmé — néanmoins, se disant qu'une femme salie par un Firmin Descluzeau n'avait plus, après tout, le droit de se révolter, Nétait-elle pas définitivement déchue?... C'était dans cette déchéance même qu'elle trouvait l'excuse à ce nou- T. II. Il

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vel abandon d'elle-même, car il n'était pas question de pervefsion de l'esprit ou de besoin des sens : son esprit ne recherchait que le repos et ses sens ne se réveillaient plus.

Elle avait un grand dégoût pour sa personne, im plus grand pour le monde et pour la vie, au point que le matin où Estelle lui fit comprendre qu'elle savait la vérité sur les visites du médecin, elle n'eut pas de mouvement de colère.

— Vous devriez dire au docteur, lui conseilla discrètement Estelle, de vous faire des ordonnances comme la première, parce que, vous comprenez, si on le voit tous les jours et que le pharmacien ne travaille pas, on ne se gênera pas pour clabauder.

Elle ajouta qu'elle n'aurait pas cru ce « grimpai euil » capable de s'attacher sérieusement à quelqu'un ; il avait une si mauvaise réputation de coureur !

— Mais, concéda-t-elle, voilà déjà dix jours... Ah I vous l'avez rudement changé I

Elle en mésestima un peu moins le médecin.

Malheureusement, afin de l'honorer, elle ne put se retenir de publier dans son quartier qu'il était l'amant de Mme Pacquault : la nouvelle partit des basses rues pour le quartier haut...

Un matin que le docteur s'apprêtait à pénétrer dans la maison de Valentine, il aperçut trois commères qui s'arrêtèrent de parler. Se douta-t-il qu'on s'entretenait de lui? A peine fut-il au premier étage, qu'il courut se poster derrière le rideau de la fenêtre, surveilla l'avenue, et comme Valentine jetait sur un ton méprisant :

— Vous n'êtes pas rassuré, hein?

Il répUqua durement, sans s'inquiéter de l'effet qu'il

produisait :

— Parbleu ! Qu'est-ce que vous risquez, vous? A peu près ce que Valentine avait dit à Tassart d

les premiers temps de leurs relations !

Il écrivit une ordonnance de plus de vingt francs ; p surcroît de précaution, il appela la bonne et lui prescrivit d'aller immédiatement chez le pharmacien. Ensuite, il

u'il

ansi pari

informa Valentine qu'il ne reviendrait que le surlendemain, l'engagea sèchement à ne pas se montrer, de façon qu'on pût la croire encore malade, et se retira immédiatement.

Une autre fois, il s'arrêta chez le bourrelier, lui dit incidemment que « cela allait mieux là haut », et il monta, tandis que la femme du bourrelier pouffait dans son dos.

Puis il ne revint plus : il avait sa situation de conseiller municipal et de médecin du bureau de bienfaisance à faire respecter. D'ailleurs, Mme Pacquault était guérie.

Sa maladie avait duré dix-sept jours — deux jours de fièvre et quinze jours d'ignominie. Elle s'en tirait avec une note de trois cents francs de pharmacie.

Estelle était la plus outragée. Elle s'en cachait d'autant moins qu'elle s'accusait de tous les torts, puisque c'était elle qui avait introduit le docteur.

Quant à Valentine, ce qui lui fit le plus de mal dans l'aventure, ce fut de voir sombrer dans cette boue le dernier projet de réhabilitation qu'elle s'était forgé. Pour le reste, elle s'en souciait peu. Parlait-on d'elle? Bast ! Pouvait-elle réparer le dommage qu'on lui avait infligé?...

Elle raisonnait et agissait comme un amateur qui, par dépit, jette au bourrier les morceaux de l'œuvre d'art la plus chère qu'un maladroit a brisée chez lui, comme un mystique qui abandonne les objet? de son culte souillés par un sacrilège, comme une fille qui déclare n'avoir plus d'honneur parce que le premier être qui l'a possédée était indigne de la passion qu'elle lui vouait.

Oui, oui, elle se moquait bien qu'on parlât d'elle, et qu'on connût la vérité sur les visites du docteur. Quelqu'un se serait présenté pour la morahser qu'elle lui aurait éclaté de rire au nez. Quelqu'un?... Et qui donc? Y avait-il quelqu'un qui pût s'intéresser à elle? Avaitelle une famille, avait-elle des amis?... Elle n'avait que cette Estelle qui la servait en bête de somme, qui remplissait sa mission pour le prix qu'on lui donnait, et qui la quitterait, elle aussi... Elle ne croyait plus en personne

Ë l'espérait plus rien.

Fàllâit-il qu'elle eût été folle du rêves pour se con vaincre que le plus médiocre se réaliserait I

Or, depuis que le capitaine de Milliaud avait appris que Dufour aidait au ménage de Valentine, il ne s'écoulait pas de semaine qu'il ne lui jetât en passant :

— ' Ça va bien, là-bas?

Il n'insistait pas, ne voulait pas de détails ; cela allait bien, et ce n'était que cô * oui, moa capitaine » qu'il voulait entendre.

Ainsi, il avait été tenu au courant de la maladie de Valentine. Pourtant, au bruit du scandale il avait cessé de questionner Dufour.

Un matin, il appela le soldat et lui annonça :

— Mon ordonnance est réformé ; si vous Voulez le remplacer, je parlerai au colonel.

Et quand Dufour eut accepté, il ajouta :

— Vous irei chez Mme Pacquault comme par le passé... Ça va, là-bas?

— Oui, mon capitaine ; seulement on s'apprête à déménager.

De Milliaud le regarda.

— Mme Pacquault quitte Saint-L^ef ?

-— Non, mon capitaine. Elle va dans les basses rues.

— Dans?... Bon ! Oui !... Parfait I Alors, C'est entendu, je vous demande au colonel.

Et il s'élcigna.

Dans les basses rues ! Elle quittait son appartement et elle ne quittait pas Saint-Léger !...

Il arpentait la cour de la caserne, sans répondre ttu salut des soldats, fouettant ses bottes à coups de stick.

Elle ne quittait pas Saint-Léger !...

A la seconde otl il avait appris qu'elle se préparait à déménager, ce qui l'avait pincé au cœur, c'avait été précisément de s'imaginer qu'elle <; 'éloignerait pour toujours et quCj se retirant dans sa famille, il ne la reverrait plu4. Si elle avait dû partir. Il n'aurait pas hésité : il aurait couru chez elle. Il y avait si longtemps qu'il se promet-

VALENTINE PACQUAULT lôg

tait de monter la voir I... Pourquoi ne §'y était-il pas résolu?... Chaque fois qu'il avait voulu se mettre en route, il avait été arrêté par l'appréheusion des premiers mots à prononcer. Que dirait-il à cette fern^ne qu'il s'était accoutumé à traiter en jeune parente devant le moude, et comme la plus belle divinité d'amour au fQnd de luimême?... Mais sous cette forme ou sous l'autre, il l'avait tellepient respectée dans ses pensées ! Que lui dirait-ij e|i la retrouvant... Qu'elle les avait tous trompés -r-r- lui, qui était le plus vieux, le plus sage, le plus digne d'être pris pour un confident, et les autres, et ce malheureux Fraft- , çois si bon, si aimant, si limpide... Pourrait-il lui faire des reproches? Ou, plus durement encore, pourraitTil ue pas lui en faire un seul, et lui faire pressentir tous ceux qu'il s'obligeait à lui faire?...

Il y avait si souvent pensé à cette prepiièrç entrevue l Et il l'avait toujours reculée : le temps, n'en était p^s encore venu, il fallait laisser faire h Valentine sa cure d'isolement... Il la voyait au foyer désert, accomplissant une retraite de contrition, se lavant de ses impuretés, devenant meilleure, trouvant son cœur... Il voulait pouvoir lui annoncer en se présentant à elle : « Je sais, moi, que vous avez mérité l'oubli de ce passé. Me vpiçj I Disposez de moi. » Elle le comprendrait alors I Mais, tandis qu'il attendait que l'heure sonnât, l'aventure du docteur Frogier s'était produite -^ et il l'avait connue I... Tout seul dans son petit pavillon de garçon, il avait juré comme la nuit où François était tonibé chez lui ayant de s'échapper de cette existence infernale où il ne trouvait que des iniquités, des infamies, des turpitudes, et pas unç consolation à tant d'injustices.

Et voilà que, maintenant, de Milliaud apprenait que Valentine s'installait dans une des rues réprouvées de la viUe, bravant l'opinion, ayant l'air (}e dù*e ^ ceux qui l'avaient accueillie, jadis : « Je suis libre. Je vous nargue... p Misérable ! Oui, décidément elle aus^i était une misérable !

Jusqu'au soir, il remâcha sa colère, marchant dginp le9 allées de Bon jardin, rentrant 4ans son pavillon.

l66 VALENTINE PACQUAULT

Au crépuscule, il se crut apaisé. Il alluma sa lampe, approcha son fauteuil du feu de coke qui brûlait sous sa carapace de cendres, essaya de lire et, ne parvenant pas à fixer son attention sur les idées des autres, il se leva, marcha encore, s'arrêta devant l'étagère où, sur trois rayons, étaient alignés des livres, puis devant sa panoplie. En passant près de son ht, il s'arrêta, leva le poing ; mais apercevant une grande éraflure sur le panneau du meuble, il laissa retomber son bras.

Il la reconnaissait cette égratignure ! Pai fois, le soir, lorsqu'il rentrait en tâtonnant, sa main, gUssant sur le bois, la trouvait : c'était un peu comme s'il caressait la cicatrice d'une ancienne blessure. Durant la nuit tragique qu'elle évoquait, il avait proféré contre Valentine les mêmes mots qui lui revenaient aux lèvres ce soir : « Catin !... Femelle!... Camelote! r> Alors, il y avait dans la ville le corps d'un pauvre garçon dont l'âme venait de s'échapper... Aujourd'hui, il ne pensait plus au malheureux petit, il ne pensait plus qu'à la femme, et qu'à...

Au fait, à qui pensait-il?...

A Valentine? Elle était libre ! Elle ne faisait plus partie de la société. Elle était libre : si elle avait eu besoin de son aide, ne serait-elle pas venue à lui? Elle n'était pas venue ; par conséquent, de quoi voulait-il se mêler?... Il l'aimait?... Allons donc !

Néanmoins, un étrange besoin d'entrer dans sa vie gagnait par grandes vagues son esprit. Il se disait qu'il ne devait pas, qu'il ne pouvait pas l'abandonner. Qu'avaitil besoin d'attendre qu'elle fût mûre pour la contrition? La contrition!... Six mois avant, il n'en aurait pas fait tant de cas pour pardonner à celle qu'il tenait encore pour une enfant?

Dans la pièce voisine, il entendait son ordonnance qui mettait Dufour au courant de son nouveau service.

— ...Tu prends du tripoli, tu le colles avec du \Tnaigre dans la soucoupe ; t'en ramasse avec un chiffon, et t'astiques.

De Milliaud les appela, leur donna l'ordre d'entretenir

le feu, demanda sa pelisse, décrocha son sabre, et sortit.

De loin, à la lueur des becs de gaz, les larges galettes de glace qui, des rigoles, s'étendaient jusqu'au milieu de la chaussée, faisaient comme des linges tombés d'une voiture de blanchisserie.

Depuis le commencement de la semaine, le froid avait pris la ville ; le soleil n'apparaissait pas. Le soir, dès que les premières lumières éclairaient les boutiques, les rues étaient désertes. A travers les vitres embuées des devantures, on n'apercevait rien des étalages. Les chiens et les chats étaient rentrés ; les ouvriers des ateliers n'étaient pas encore sortis. Le silence était revêche et contenu : on n'aspirait qu'à se jeter dans une maison pour s'y calfeutrer.

Lorsque de Milliaud eut sonné chez Valentine, et qu'il entendit chuchoter dans le salon, il lui parut que son sang ne battait plus. Il s'imagina qu'il interrompait un entretien, et qu'il allait se trouver en présence d'un homme.

Pourquoi y aurait-il un homme ici? Chez cette femme, ce ne pourrait être qu'un amant. Et un amant.,.

— Eh bien, quoi?...

Un éclair de raison le figea.

Vers quelle foHe était-il entraîné?

Estelle revenait.

Il entra, et fut si étonné de ne voir personne près de Valentine qu'il en resta sur place.

Elle était debout, affinée par ses vêtements de deuil, et grandie, croyait-il.

Elle articula :

— Vous me causez un grand bonheur. Je ne comptais plus vous revoir.

Jamais il ne l'avait entendue parler aussi doucement 1 Il lui prit les mains, les lui serra longuement et, sans un scrupule qui l'arrêta soudain, il les aurait baisées.

— Je croyais..., fit-il en regardant du côté de la chambre dont la porte était demeurée ouverte, que vous aviez quelqu'un.

l68 VALENTINE PACQUAULT

— C'est parce qu'on vous a fait attendre?... Estelle a mis un peu d'ordre ici. J'ai emballé toute la journée, parce que je déménage.

— Je le sais.

— Ah?... Sapristi, les nouvelles courent vite à Saint- Léger !

Elle avait repris le ton sec d'autrefiois, celui qui faisait passer à de MiUiaud un frisson d'agacement.

— Vous savez aussi ou je m'installe, probablement?

— Je sais que vous ne quittez pas Saint-Léger. C'est tout; et je me suis demandé pourquoi vous abandonniez votre appartement.

— Mais, répondit-elle, je n'abandonne pas... On me met à la porte... Cela vous étonne?

Elle se prit à rire.

— Il ne faut pas se frapper, allez 1... Avant-hier, la femme du propriéteiire est montée pour m'informer qu'ils avaient loué le premier étage au contrôleur des contributions. Il s'installera le i" janvier — plus tôt, si je lui cède la place avant... Voilà tout !

— Enfin, risqua de MilUaud, sufioqué, il y a un motif? Elle coula un regard de son côté :

— Vous ne devinez pas?... Hé ! Mon Dieu, c'est simple 1 La propriétaire m'a dit que la maison n'était pas « libre » ; il paraît que cela signifie des tas de choses. C'est ma bonne qui m'a renseignée. Que vouliez- vous que je réponde? Au jMTemier moment, j 'avoue que j 'ai été un peu ahurie. Et puis... ! Ici ou ailleurs, qu'est-ce que cela fait !

De Milliaud essaya de l'arrêter, mais cUe était lancée ; il fallait qu'elle se déchargeât de ses rancunes, et elle s'en défaisait à la façon des filles qui déversent leur haquet de reprochas sur les riches, les pauvres, les hommes, les sœurs de charité qui les ont recueillies, le médecin qui les soigne gratuitement, les cailiarades de mi&ère, tout le monde — le monde !... On n'avait pas à la ménager. Avait-elle un r^ondant, u'était-elle pas seule sur la terre?

— Et moi?...

— Vous?... Vous êtes ua ofiicier ; vous avez votre situation... D'ailleurs, ajouta-t-elle, vous auriez pu vous

VALENTINE PAGQUAULT 169

montrer plus tôt. Si vous vous figurez que j'aurais pensé que vous ne m'aviez pas tout à fait oubliée !... Inutile de vous excuser ! Il y en a d'autres que vous !...

Il lui reprit Les mains et, gravement, en la regardant dans les yeux, il lui ordonna de se taire ; n'était-il pas son ami, autrefois? Ne voudrait-elle pas qu'il le fût encore?

— Oh ! murmura-t-elle en se détachant de lui, les amis..., les amis !

Elle avait gagné à ses expériences involontaires la peur des hommes qui prétextent de leur dévouement — celui-ci ne pouvait pas être différent des autres. Et, déjà, le mot « ami » était dénaturé dans son esprit. Estelle ne prononçait jamais le mot « amant n pour parler du monsieur qui entretient une chanteuse ; elle disait « ami ».

De Miliiaud, lui aussi, voulait être son ami.

^uand il sortit, il ne savait plus que penser d'elle.

Il avait été si troublé qu'il ne lui avait pas même demandé où elle s'installait.

Il se rendit à l'hôtel, se fit servir rapideuîÊnt, et il terminait son repas quand les officiers entrèrent.

Sans se soucier de la bise qui piquait ferme, il remonta lentement l'avenue, passa devant la maison du bourrelier, vit que les fenêtres du premier étage étaient éclairées et, brusquement, il obliqua de ce côté.

— Ali çà I grogna-t-U en s'arrêtant, je suis fou, ma parole !

Et, serrant les poings, haissant la tête, il reprit sa maiche, allongeant le pas au fur et à mesure qu'il s'éloignait de cette porte qu'il avait été près de pousser.

En se retrouvant chez lui, ii se regarda dans la glace, et il se demanda quelles pensées diabohques le tenaient.

Une grande agitation s'était emparée de lui.

Il se mit au lit, se répétant qu'en somme il fallait que tout se payât ; mais quand sa lumière fut éteinte, il se représenta Valentine hvrant son corps à un amant...

11 sauta par terre, ralluma sa lampe, se proimena et^ tout à coup, il se mit à pleurer.

Le lendemain, il apprenait où Valentine s'installait.

Ce fut comme s'il recevait une gifle.

Il connaissait l'immeuble. Il n'y avait guère de clients des beuglants qui n'y avaient couché. On le désignait sous le nom du « Jardin ».

Valentine, Mme Valentine Pacquault avait loué le premier étage du « Jardin » ! Quelques mois avant, une ancienne artiste, la maîtresse d'un rouennier de la ville, l'occupait ; les chambres du second étaient le domaine des chanteuses.

La nouvelle, courant par la ville, souffletait les familles qui avaient reçu Mme Pacquault. On chercha qui pouvait être son amant ; on lui en prêta plusieurs : le médecin était l'un d'eux...

Lorsque cette vague de vilenies parvint à Mme Dupin, elle appela son mari, le conduisit dans leur chambre pour qu'on ne les dérangeât pas, et elle lui rapporta ce qu'elle venait de connaître sans désigner Valentine autrement que par « elle ». Prononcé de cette façon, cela semblait plus doux que le nom même que la vieille dame ne se résignait pas à articuler.

« Elle » se perdait , « elle » était perdue ! N'y avait-il donc personne pour la tirer de là?

— Vois-tu, dit-elle en fondant en larmes, j'ai pensé à cette petite depuis si longtemps !... Je me représente — tiens ! mon ami ! — je me représente ce que je souffrirais si nous avions eu le bonheur d'avoir un fils, et l'épouvantable malheur de le perdre dans les conditions où est mort ce petit Pacquault !... Écoute-moi, mon ami I Nous n'avons rien à nous reprocher ; je crois que nous sommes de braves gens... Il faut faire quelque chose !

Elle voulait écrire à Mlle Amélie; elle seule pouvait agir.

M. Dupin trouvait préférable d'écrire à Mme Pacquault.

Ils discutaient à mi-voix, la gorge serrée, se persuadant qu'il dépendait d'eux de sauver une femme dont la traînée lumineuse laissée dans leur milieu n'était pas effacée.

— Elle était trop jolie ! soupirait Mme Dupin.

— Eh, oui !... EUe était trop jolie ! Mais veux-tu que

VALENTINE PACQUAULT I7I

je te dise?... Il n'y en a pas d'autres que nous dans tout Saint-Léger pour s'occuper d'elle !

Voilà ce qui aurait dû les exalter? Cela leur fit, précisément, regagner leur fauteuil et leur chancelière de sages ! Que chuchoterait-on quand on apprendrait qu'ils se mêlaient de relever une égarée? Et le sourire de Mme Grasset? Et les mines de leurs connaissances en articulant le nom qu'eux-mêmes n'osaient prononcer?..,

Mme Dupin soupira, son mari secoua la tête. Ils ne s'avouèrent ni leur lâcheté, ni la peine qu'ils éprouvaient d'obéir à la raison qui commande de se taire quand les paroles doivent avoir une telle portée. Il leur suffisait d'avoir été émus par une victime sur laquelle la ville entière s'acharnait ; ils commencèrent à trouver dans leur propre incapacité à faire le bien qu'ils souhaitaient la consolation de n'être pas tout à fait semblables à leur prochain.

La bonne vint les prévenir que le dîner était servi. Le calme mathématique de leur vie commune, vieille de plus de quarante ans, les rappelait à elle.

Ils ne se confièrent pas qu'ils étaient trop vieux pour s'élever contre le destin, qu'ils n'avaient que le cœur de bon, que leurs muscles étaient usés... D'ailleurs, étaient-ils si sûrs de ne pas se tromper? Qui donc aurait pu leur garantir que cette pauvre pécheresse n'était pas, quoi que l'on tentât, irrémédiablement perdue?

Toutefois, le soir, en se couchant, Mme Dupin pria pour Valentine avec une ferveur désespérée, en femme dont l'ordre bourgeois n'a édulcoré que les actes. Elle pria, et elle pleura même des larmes sincères, sans savoir au juste si c'était à propos de cette malheureuse, si jeune, si folle, qui gâchait son avenir, ou si elle pleurait sur elle-même, qui avait marché dans la vie d'une allure toujours égale, et qui, aujourd'hui, en jetant un coup d'œil en arrière, s'apercevait qu'elle n'avait fait que tourner en rond.

Le lendemain, elle pensa de nouveau à cette petite Valentine ; le jour suivant, elle y pensa un peu moins. Au bout de la semaine, lorsque Mme Grasset lui confia qu'elle en savait encore de belles sur le Jardin, elle répliqua :

-r^ Je vous en prie 1 Ne m'en parlez pas,

Pourtant, déjà elle était obligée de se coiitraindre afin de mettre d'accord sa figure qui était attristée, sa conscience qui demeurait en repos, et son esprit aiguillonné par une agaçante curiosité que son bon çceur l'empêch^^it de satisfaire.

Kîï

Quand les meubles furent montés dans les grandes pièces du « Jardin », lorsque Estell-e eut rangé les armoires, Valentine chercha un coin pour la bergère où elle s'asseyait d'ordinaire.

Où qu'elle la posât, elle se démontrait que sa place était ailleurs : il n'y avait pas assez de jour, ou bien le parquet avait des loupes et le siège boitait, ou bien, de l'endroit choisi, on ne voyait qu'un décor désolant.

Les murs montaient haut, le plafond ne recevait qu'une misérable lumière ternie par les petits carreaux des fenêtres ; le papier de tenture était sombre, de grandes arabesques, qu'on suivait avec peine, y étaient dessinées ; tout cela avait un air de choses crasseuses qui n'ont jamais pu être jeunes. Il s'en dégageait une odeur qui tenait de la vieille demeure moisie et de la âalle où des saltimbanques ont cuisiné des plats. Les lambris paraissaient avoir été fixés là pour cacher le salpêtre qui corrodait la bâtisse ; au-dessus d'eux, des taches simulaient une chaîne de montagnes ; perdus dans les panneaux, les cadres, qui venaient de l'ancien logement de l'avenue, éclataient comme des enseignes neuves, trop haut perchées.

Valentine porta sa bergère près de la fenêtre, mais sous ses yeux il n'y avait que la rue, laide, pauvre, dont elle apercevait un tronçon bordé de caniveaux mal pavés où séjournaient des épluchures; en face, était plaquée, comme une toile de théâtre, une maison d'ouvriers, lézardée, ventrue, percée d'ouvertures tendues de résilles de ficelle pour les plantes grimpantes de l'été.

— Ce sera mon horizon ! se dit Valentine, prête à pleurer.

Il était si proche qu'elle n'osa pas ouvrir la fenêtre.

Pourtant, elle ne dérangea plus sa bergère ; elle s'y assit et rêva durant deux heures, tassée sur elle-même, étouffée.

Dès la nuit, rompue d'inaction, elle gagna son lit sans dîner, en se promettant de dormir dans cette retraite comme à la campagne.

Sa chambre donnait sur une venelle trop étroite pour qu'une voiture pût y passer ; par-dessus le vieux mur qui lui faisait face, elle avait aperçu les têtes dénudées d'arbres fruitiers. Elle s'était déjà dit qu'elle pourrait, du moins, suivre la marche des saisons.

Le grand feu qu'on avait allumé dans la cheminée jetait des clartés jusque sous les meubles.

Le silence était si complet qu'elle en aurait eu peur si elle n'avait pensé qu'au-dessous d'elle, au-dessus, et tout autour, des êtres dormaient, et que le moindre appel les réveillerait. Elle en eut un court frisson de bonheur. ,

Cependant, sa lumière éteinte, elle entendit des grignotements.

Au bout d'un instant, elle vit deux souris courir sur le parquet. Et puis, après minuit, un grand fracas fît trembler la maison : des pas montaient l'escalier. Ensuite, il y eut d'autres fracas et d'autres pas, et des rires, et des cris, et des gémissements et des craquements de sommier, qui tombaient sur elle et la faisaient rougir de honte : le plafond semblait en fléchir.

Enfin, vers quatre heures, l'apaisement se fit complètement.

Sa chambre était froide, le feu était éteint : les souris recommencèrent à se faire les dents sur le bois...

Valentine s'était endormie, la tête peuplée de cauchemars.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le jour était grand.

Ses regards parcoururent les murs; elle se demanda où elle se trouvait.

Tout doucement, son cœur se contracta : le masque du

VALENTINE PACQUAULT/ 1J$

bouge tombait ! La chambre commença de révéler sa misère : le plafond avait de larges halos qui indiquaient la place des tables de toilette à l'étage du dessus ; des crevasses le zébraient ; dans un coin, le plâtre tombé laissait à nu les lattes ; la cheminée de pierre peinte était écornée ; la glace était tachée de champignons. Par endroits, le parquet avait une couche d'encaustique si épaisse qu'il en était bosselé. Comme pour rendre plus terrifiante la réalité, les souvenirs des heures de la nuit accoururent : de nouveau, Valentine crut entendre ces bruits, ces cris, ces gémissements sur lesquels on ne pouvait se faire illusion.

Ce matin-là, comme ceux qui suivirent, la maison ne sortit de son sommeil qu'au moment où l'horloge de l'église sonna midi. Alors, les bruits de cuvettes reprirent au deuxième étage, tandis que, du rez-de-chaussée, montait l'odeur des fricassées et de la fumée de charbon.

Estelle était dans l'enchantement. Elle avait fondu ses deux clientèles, celle de Mme Pacquault et celle des chanteuses.

Pendant l'installation, comme la domestique ne pouvait s'occuper en même temps de la cuisine de sa maîtresse et du ménage, elle avait demandé à la propriétaire, qu'on appelait Marie Tambour et qui faisait les repas de ses pensionnaires, de se charger des déjeuners : sans le savoir, Valentine s'était donc mise au régime du « Jardin » — hors-d'œuvre poivrés, grillades vinaigrées, salades à faire se dresser un mort.

Lorsqu'elle l'apprit, elle ne protesta pas parce qu'elle n'osait pas plus élever la voix, ici, qu'un nouveau dans les bâtiments du collège. Tout lui semblait étrange, tout lui semblait redoutable? Il fallait tout accepter !

Durant le jour, elle s'astreignait à des occupations qui devaient la fatiguer : elle frottait, astiquait et, si elle n'avait pas craint de se déconsidérer près d'Estelle, elle aurait lavé. Une fièvre de nettoyage l'avait prise : tandis que sa bonne allait bavarder givec la vieille Tambour, . die s'enfermait à clef, et elle s'attaquait à ce parquet

176 VAtENTlNE PACQUAULT

dont elle grattait la crasse, à ces murs dont «Re recollait le papier, à ce cadre sordide dont elle vonlait faire disparaître les taches et le remugle de mauvais lieux. Mais lorsque le soir tombait, et il tombait vite dans cette rue encaissée, elle ne savait plus à quoi employer son temps. Alors, elle s'asseyait dans sa bergère, et regardait, la tête inclinée vers la rue. Il n'y avait rien à voir, que des femmes d'ouvriers qui entraient ou sortaient de la maison d'en face, ou bien des militaires en corvée de literie, ou encore des clients pour le Jardin qui disparaissaient sous elle, et qu'elle entendait monter. Lorsque les fenêtres s'allumaient, des gamins, qui revenaient de l'école, apparaissaient, et les castagnettes de leurs galoches ferrées emplissaient le quartier pour une heure.

Ah ! cette musique des galoches !

Valentine se penchait un peu plus; elle apercevait les petits qui, les épaules couvertes d'une capeline, ou le cou ficelé d'un cache-nez, jouaient aux boulets : cela lui rappelait son enfance. Elle sentait fondre son cceur. Un besoin de pleurer la prenait, et elle n'avait plus peur qu'on la surprît les larmes aux yeux.

Elle éprouvait à s'abandonner une sorte d'amerttime qui n'était pas sans douceur. C'était un peu comme si elle chérissait son chagrin. Elle se voyait, conduisant un long cortège de ses semblables qui se lamentaient un peu sur leur propre sort et beaucoup sur le sien. Pourtant, Cet orgueil d'être la plus malheureuse qui embellissait son affliction, n'était pas assez fort pour l'empêcher d'éprouver un vertige à dévaler la pente sur laquelle elle était engagée. Elle sentait même avec beauconp de netteté qu'elle roulait à l'abîme. Alors, n'espérant déjà plus rencontrer l'obstacle qui l'arrêterait, sa pensée lui faisait remonter le cours de ses années : cependant, de trouver ici une journée heureuse, là une petite joie qui prenait, à tant d'années de distance, une si singulière Vïileur, et partout le calme relatif d'une existence toute faite, cela lui comprimait la poitrine. Elle regrettait tout de ce passé qu'elle Commençait à découvrir tel qu'il était, simple, aimable, familial.

VALENTINE PACQUAULT I77

Lorsqu'elle s'arrachait de ces contemplations, résignée à subir sans combat ce dont l'avenir la menaçait, le goût nouveau qu'elle avait pour la bonté s'en trouvait fortifié.

EUe serait si indulgente pour son prochain, elle aurait tant de charité pour lui, qu'elle triompherait dans cette vertu...

Il lui fallait toujours triompher 1

Le bruit des galoches sur les pavés, c'était son enfance : ce qui ressemblait à ce qu'elle avait vu jadis, et ce qui en différait, la lui rappelait, parce que son esprit était constamment tendu de ce côté.

A l'une des fenêtres de la maison qui faisait face à la sienne, il y avait un chardonneret dans une cage? Elle se souvenait des vols de chardonnerets qui s'abattaient sur les haies de la Constelle, en octobre, au moment de la migration. Elle se souvenait aussi des chardomierets qui, en plein été, sous le grand soleil, s'accrochaient aux têtes d'artichauts en fleurs qu'ils fouillaient du bec, les ailes gonflées.

A certains moments de la journée, un roucoulement de tourterelle lui parvenait à travers les murs et le plancher? Il évoquait le chant passionné des tourterelles grises, à l'époque des amours. Et ce n'était plus seulement le chant des tourterelles dont les bois résonnaient, de mai à l'automne, qui lui revenait ; d'autres étaient à sa suite : celui du rossignol dans la bouchure vernie par le printemps €t qui résonnait comme une cathédrale, celui du loriot qui, à la saison des cerises, était associé au verger. Et d'autres chants, avec d'autres coins de paysage : le solo velouté du merle sur le carolin qui commandait la route du Menoux, la claquette de la caille dans la tranaine dont la toison souple s'argentait sous la lune avant les premières fauches, la roulade grasseyante et rude de la perdrix grise dans la plaine moissonnée, la ritournelle cinglante du roitelet sur le vieux mur ou sur une certaine souche d'arbre, le bavardage des hirondelles sur les fils télégraphiques qui se dirigeaient vers la ville, le cri dei» I T. II. 13

martinets dans le vaste ciel d'été. Or, ce ciel n'était pas un autre ciel que celui de la Coustelle, ces arbres, ces murs couverts de lierre, ces prés, ces champs, ces bois étaient ceux de la Coustelle. Elle ne pensait qu'à cela, avec une ferveur de recluse, et sans y associer de ces projets extravagants qui l'avaient si souvent fait bondir jusqu'à des sommets interdits à la raison. Elle ne s'imaginait plus châtelaine, au milieu d'immenses domaines, saluée bas par les fermiers, visitée par la noblesse, adulée, reçue dans les salons, chassant à courre, reine partout. Elle se représentait telle qu'elle était, et ce rêve, qu'elle n'avait jamais fait, d'être elle-même — ailleurs qu'ici, à la Coustelle — ce rêve la baignait d'une douceur que les autres rêves ne lui avaient jamais procurée.

Elle commençait à aimer sa propre histoire, dépouillée de mensonges ; elle commençait à chérir ses souvenirs pour eux-mêmes, et non plus parce qu'ils lui servaient de prétextes à des illusions. Parfois, quelque chose d'indéfinissable la courbait et l'obligeait à regarder en son âme ; ou bien, à la pensée de ses fautes passées, une chaleur la prenait aux tempes, gagnait le cou, les membres et parvenait jusqu'à son cœur, qui se contractait comme sous la brûlure d'une vaste flamme ; alors, fuyant la douleur qui s'était glissée si perfidement en elle, sans réfléchir qu'elle préparait la venue d'une autre douleur, Valentine cherchait dans sa mémoire une journée, une heure, une minute où elle avait été tendre avec quelqu'un : elle voulait se persuader que, même avant son malheur, elle n'était pas si mauvaise. Elle était réconfortée, jusqu'à ce que d'autres journées, d'autres heures, d'autres minutes surgissant, noires et féroces celles-ci, d'un seul coup, rabatissent si elle les remords qui avaient commencé de s'envoler 1

Elle examinait sa conscience et elle se demandail comment elle avait pu vivre si longtemps sans jamî y descendre.

Mais Estelle avait l'habitude de secouer son mond^ quand il rêvassait. Avec elle, il ne fallait jamais avoir 11 nez en l'air en « faisant les beaux bras ». C'était le sign< de la mélancolie, et la mélancolie était, à ses yeux, u

poison de la vie. On devait être gai, ou bien s'occuper ; on pouvait pleurer, être malheureux, souffrir — on n'avait pas le droit d'être mélancolique.

N'obtenant pas de sa maîtresse qu'elle sortît, elle passa ses soirées à ses côtés.

Elle bâtissait et cousait des chemises pour la chanteuse qui occupait la meilleure chambre du second, et c'était plaisir de voir les doigts épais et craquelés de cette grosse fille s'agiter dans le linon et la dentelle ; Valentine avait repris une broderie commencée avant son mariage. Elles parlaient de la chanteuse qui, des pensionnaires du beuglant, était la plus jolie, la plus sage, celle aussi qui avait les amis les plus sérieux ; ce n'était pas la plus jeune, mais elle n'avait, après tout, que trente et quelques années, et on lui en aurait donné vingt-cinq, à peine. Estelle ne tarissait pas d'éloges sur elle, décrivait ses toilettes de scène et son linge de corps, dénombrait ses parfums — autant de parfums que d'amis.

— Vous pensez si je la connais, Mme Francine ! Au moment de ses débuts, elle était avec un capitaine. Ben, voyez ! C'est le hasard qui l'a fait tomber à Saint-Léger ; elle y est restée. Son officier s'est marié, il a changé de garnison ; elle a eu un lieutenant...

Un lieutenant, un civil, un autre capitaine, un baron qui venait de Saintes deux fois par mois pour la voir ; et tout le monde lui demeurait fidèle.

— Vous pensez qu'elle a du bien ! faisait Estelle, admirative. Seulement, vous savez, c'est une nature à satisfaire les plus difficiles. Ainsi, vous voyez cette chemise? Elle la mettra le soir où elle aura son propriétaire de Cussey. Celui-là préfère les chemises bleues. Ah ! elle en a, oui, du linge et du beau ! Elles peuvent venir, les dames de la ville, et comparer !

Valentine n'avait plus rien à apprendre sur Francine Debrienne lorsqu'un soir, quinze jours après son installation au « Jardin », elle la croisa dans l'escalier. Mme Frannne s'effaça, salua Mme Pacquault.

A ce moment, Estelle, qui était sur le palier, demanda ;

l80 VALENTINE PACQUAULT

— Madame Francine, je pourrai prendre votre réchaud, ce soir?

Et elle expliqua paisiblement à sa maîtresse qu'elle avait projeté de faire un fin plat de sa façon.

Les relations se nouèrent : le lendemain, Mme Francine pénétrait dans le salon de celle que, sans nuance d'ironie, avec une déférence de mauvais Ueu, on nommait dans le Jardin « la femme du monde ».

Quand Valentine la vit entrer, le rouge lui en monta au front !

La chanteuse ne demeura que quelques instants, expUquant qu'elle était obligée de partir pour Poitiers ; elle ne voulait pas que Mme Pacquault se crût obligée de lui faire reporter par Estelle le réchaud qu'on lui avail emprunté. Elle s'excusa, et dit avant de se retirer :

— Je sais que vous avez été très malheureuse, madame ; je vous plains.

On la plaignait ! Il y avait donc des femmes qui avaienl un coeur? Il y en avait, et elles étaient dans cette demeure, tandis que, dans la vraie ville, les honnêtes gens verrouillaient leur cœur et leur porte.

Il lui sembla qu'un courant d'air trouait l'atmosplu re empestée de ce salon. Les murs s'éclaircissaient, le plafond se nettoyait de ses taches.

Ce soir-là, lorsque Dufour se présenta pour cirer Ir^ parquets, Valentine lui demanda s'il pourrait disjx)?! d'un après-midi entier. Elle entendait que tout fût reluisant chez elle. En outre, elle avait songé que l'on avait porté dans le grenier des caisses pleines de bibelots, de gravures encadrées, et de dessins qu'elle avait faits lorsqu'elle était jeune fille. Elle les fit descendre.

On cloua jusqu'au dîner, comme dans le coup de feu d'une préparation de fête.

Valentine voulait une demeure, ayant brusquement pressenti qu'elle y pourrait rester, non pas toujours — parce que, habituée dès l'enfance à vivre sur un sol qui lui appartenait, elle ne pouvait pas s'imaginer qu'on pût dévider toute son existence dans une maison dont CD n'était que locataire — mais longtemps, ce qu'il

VALENTINE PACQUAULT l8l

faudrait pour reprendre des forces, réfléchir avant de tenter quelque chose... Quoi ?... Ah ! dame l

En deux jours, son appartement fut transformé : avec les chinoiseries, les rubans, ce qui restait à Valentine des accessoires de cotillon, et les photograj^ies, les lieux étaient tout à fait devenus un logement de fille.

Quand Mme Debrienne y pénétra pour la seconde fois, elle ne put s'empêcher de féliciter Valentine et de soupirer avec envie :

— Voilà ce qu'il me faudrait ! Seulement, nous, dans notre métier, est-on jamais sûre d'être ici demain?...

Elle aurait souhaité une petite maison paisible, au fond d'un jardin où elle aurait élevé des poules ; elle aurait aimé une volière, une petite serre, un bassin à poissons rouges.

— Moi aussi !

— Oh ! vous, madame, qui vous empêche de vous offrir ça? Vous êtes riche, vous êtes libre... Tandis que moi !

« Riche... libre... » Il y avait des mots qui, aux yeux de Valentine, conservaient leur pouvoir magnétique.

Au moment où Mme Debrienne se leva pour se retirer, elle lui dit :

— Il faudra revenir.

Elle revint.

Un jour, elle amena une voisine de palier ; un autre jour, ce fut une camarade qui ne pouvait pas habiter le u Jardin «parce que son amant, qui lui avait promis le mariage, trouvait que la maison n'était pas convenable.

En une semaine, toutes les artistes de Saint-Léger défilèrent chez Valentine.

Le soir, quand il n'y avait pas répétition, on prenait le thé chez elle, et ce petit monde s'efforçait de se conduire à l'image du grand monde.

Les silencieuses, c'étaient les femmes qui avaient quitté les champs, la ferme et l'étable pour se vêtir de soie et se parer de fausses perles. Il y en avait deux dans ce genre ; elles avaient de bonnes figures, à la peau solide, marquée de son, des cheveux drus, des dents éclatantes, courtes

l82 VALENTINE PACQUAULT

et robustes ; au concert, l'une interprétait des rôles de « gommeuse » ; à l'autre était échu ce qu'on nommait le répertoire 1830, qui comportait toutes les chansons que l'on voulait, mais débitées sans faire de gestes, les mains croisées, en prenant des airs ingénus ou des mines averties. Elles ne buvaient guère et mangeaient beaucoup — elles mangeaient dans leur chambre, dehors, au café, parce que, à table, devant la mère Tambour, il ne fallait pas avoir l'air de porter à la dépense ; d'ailleurs elles étaient économes jusqu'à tenir les coudes écartés du corps pour ne pas user leur corsage.

Dans le salon de Valentine, assises chacune sur le bord d'une chaise, elles s'ennuyaient à mourir, et se déclaraient ravies. Il leur paraissait, ' non pas qu'elles s'élevaient jusqu'à cette damé qui, hier, était reçue chez les officiers, mais que c'était elle qui s'abaissait jusqu'à leur niveau. EUes étaient extasiées.

Par des raisonnements différents, les autres chanteuses arrivaient à peu près aux mêmes pensées : elles croyaient retrouver' en Mme Pacquault chacune sa propre image, une oeuvre que le temps et les malheurs avaient effacée. Toutes rendaient un culte identique à cette femme qui gardait dans sa déchéance les phrases, les intonations, le visage, les manières qu'on devait avoir dans les salons qu'elle venait à peine de quitter.

Jamais Valentine n'avait été écoutée avec une telle déférence.

Si elle avait pu se douter qu'un jour elle présiderait de telles réunions, elle ne les aurait pas imaginées si ordonnées, si calmes, pareilles à des répétitions dirigées par une maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles. On était attentif, on se surveillait, on s'efforçait d'être aimable avec l'ardent désir d'être bon. Les sujets de bavardage n'étaient pas variés : on parlait de la clientèle du café, des deux ou trois fournisseurs chez qui les artistes se rendaient lorsqu'elles pouvaient faire des achats ; et Valentine s'étonnait de si mal connaître la ville, ne s'étant pas encore aperçu qu'elle la regardait, maintenant, d'un autre point de vue.

Quand le nom de Tassart tomba dans la conversation, ce fut à peine si elle éprouva une crispation.» Tassart ! » C'était déjà bien loin ! On aurait dit devant elle qu'il était sec et dur, qu'il était bête, qu'il était mal élevé, elle aurait peut-être élevé la voix ; Francine Debrienne concéda qu'il était joli garçon, qu'il se soignait, et qu'il était assez gentil avec les femmes, tout en n'étant pas un type sérieux. Alors Valentine se sentit confusément flattée.

Une chanteuse, s'adressant à Debrienne, lui demanda :

— Tu l'as connu, toi?

— Moi?... Penses-tu !

L'intonation était telle qu'on pouvait se méprendre sur le sens de la réponse.

Tassart avait-il été trop haut ou trop bas pour cette fiUe?

On parla, aussi, du capitaine de MiUiaud. Deux ou trois inclinaient à dire du bien de lui, mais l'une d'elles lui devait un sobriquet dont elle n'avait jamais pu se débarrasser. Un soir de noce qu'elle exécutait une danse du ventre, de Milliaud avait jeté :

— Bouffarik-Alba !

Cela lui allait comme un gant : elle avait la peau blême, et se disait née de parents algériens.

Aussi, ne fallait-il pas parler du capitaine devant elle : il était vieux, laid, poseur, sans le sou...

— Pardon ! dit Valentine. Je le connais...

— Vous le connaissez? Allons donc ! On voit bien que vous n'avez pas...

Elle s'arrêta, rappelée aux convenances par un haussement de sourcils de Valentine.

— C'est vrai, reprit-'elle subitement calmée, on ne s'imagine pas ce que c'est que les hommes tant qu'on n'a pas...

Bon ! voilà qu'elle retombait sur la même patte ! Pourtant, à cause du surnom que de Milliaud lui avait donné — infamant, puisqu'elle ;ne lui trouvait pas de sens, aussi inguérissable qu'un nez cassé, elle ne se priva pas d'ajouter :

— Un rigoleur, et qui nous prend pour du bétail 1

l84 VALENTINE PACQUAULT

Le pire, c'est que, en Valentine, les mots martelés par cette femme retentirent longtemps, et qu'ils abîmèrent le souvenir du capitaine.

Cela ne lui causa ni peine, ni plaisir ; le petit bruit sec d'une amitié qui se fêle tient si peu de place dans un grand bouleversement !

De Milliaud?... Bast ! N'avait-il pas été un {ieu gêneur, autrefois? Elle se rappela ses regards avertis, ses conseils de bon garçon qui plaisante en raisonnant, ses boutades qui étaient parfois agaçantes.

En une semaine, elle acheva de se familiariser avec les coutumes de ses visiteuses.

Un soir que presque toutes les chanteases dînaient avec une bande de voyageurs de commerce, Mme iDebrienne vint inviter Valentine à monter chez elle :

— Je swis seule. Vous verrez ma chambre.

Elle monta. Ce qui la frappa surtout, ce fut la quaiatités de photographies qui décoraient la cheminée. Son hôtesse souriait, heureuse :

— N'est-ce pas que c'est gentil chez moi? OJh ! parbleu, près de chez vous !.,. Enfin, je m'y plais bien !

Elle lui montra ses broderies, elle détacha deux photographies qu'elle lui mit en mains, insistant pour qu'elle lui dise si c'était à son père ou à sa mère qu'elle ressemblait ; et son père était im brave homme d'ouvrier qui avait l'air de ne pas plaisanter souvent ! Comment avaitelle eu le courage de se sauver?... Voilà! C'était toute une histoire !

Mme Debrienne commença de la lui raconter et, poui avoir plus de temps, elles dînèrent ensemble, servies par Estelle qui monta le dîner de Mme Pacquault.

Lorsqu'elles se séparèrent, elles se promirent de se revoir ; cependant elles n'en trouvèrent pas vite l'occa- , sion. On était à la "fin de décembre, et tous les soirs il y avait souper au cafc-conceit. Les chanteuses ne rega- ^ gnaient leurs chambres qu'au petit jour, donnaient jusqu'à trois heures de l'après-midi, et se levaient juste pour , courir à la répétition.

Valentine avait le temps de songer 4 «Ile-même, au

destin qui l'avait jetée dans cet enfer. Où étaft-elle?.,. Qu'importait ! Elle ne songeait plus à rien de décevant ; elle se trouvait sur l'autre rive d'un large fleuve, dans un pays hors des géographies. On ne connaissait, ici, ni l'existence de M. et de Mme Dupin, ni celle des Puygarrault ou des Riboulet. A peine savait-on le nom du colonel, celui du médecin, et celui des officiers mariés ; et, la seule qui parlât du maire, c'était la vieille Tambour, à cause des contraventions qui lui tombaient de temps à autre.

Au 8 Jardin » ne retentissaient que des sons niés dans son sein, qui se prolongeaient peut-être au dehors, mais dont on ne recevait pas la répercussion. On ignorait tout de la ville, tout ce qui ne concernait pas les passions que les hommes venaient assouvir là. Or, lorsque ceux-ci quittaient le royaume de la mère Tambour, ils semblaient emporter avec eux, dans leur fuite oblique, ce qu'ils y avaient recueilli.

Le 24 décembre au matin, Dufour apporta une boîte de bonbons et un pot de violettes de la part du capitaine.

Le premier moment de surprise passé, Valentine demanda :

— Quajid le reverrez- vous?

— Mais, répondit le soldat étonné, je le vois tous les jours. Je suis sou ordonnance, à c't'heure !

— Alors..., c'est donc lui qui vous autorise à venir chez moi pour aider au service?

Oh!... Et elle avait souffert qu'on le salît ici!...

Elle lui écrivit. Elle lui parla de la tristesse de cette fête de Noël dans une maison où tout le monde s'amusait :

Si vous saviez quel bien vous me faites en me montrant que vous ne m'avez pas oubliée! Vous êtes encore meilleur que je ne l'aurais cru,

La brime était à peine tombée que de Milliaud se présentait chez elle.

Il arrivait, gonflé de joie à ea avoir les larmes aux yeux.

l86 VALENTINE PACQUAULT

— Ma pauvre amie ! Ma pauvre amie I... Ah ! il était bien heureux !

L'un articula gaiement :

— Nous allons bavarder !

L'autre le répéta.

Ils ne se furent pas plus tôt assis qu'ils ne trouvèrent ;à se confier que des souvenirs douloureux. Elle finit par lui dire :

— Vous souperez, ce soir?

Il secoua la tête.

— L'an dernier, lui rappela-t-elle, vous avez soupe au cercle, et nous vous avons entendu rentrer, vous et vos amis...

Ils se turent, puis le capitaine imagina de se représenter •son Noël de l'an prochain : il aurait un foyer qui ne serait peut-être pas très gai — ce serait quand même un vrai foyer.

— Un foyer de veuf ou de vieux garçon avec des .antiquités, des bouteilles vénérables, des rôtis au feu de bois, des tableaux de famille, et du vent sous les portes.

— Du vent sous les portes..., répéta Valentine.

— Bon ! fit de Milliaud ; je n'avais pas besoin de vous 1 raconter cette histoire !

Il avait parlé comme im collégien qui s'entretient des vacances futures avec le camarade qui, lui, n'aura jamais de poney à faire trotter, de bateau à conduire, de champs à battre à l'époque de la chasse ; qui aura de tristes vacances dans une maison sans tapis, dont les cheminées sont des niches étroites où l'on ne peut pas disposer ime bûche.

Il reprit, s'efïorçant de refroidir son intonation :

— Voilà ! Ce sera un fichu Noël ! Et ceux qui suii lui ressembleront, n'en doutez pas ! J'aurai des connî sances, des vieux qui viendront se chauffer chez mol Chacun aura ses manies ou sa maladie... C'est très laie une retraite ! On marche vers la mort sans se fatiguei sans pouvoir s'abstenir de penser toujours au but, et san^ cesser de se répéter qu'il faut prendre du bon temps !... Et l'on sait bien que l'on ne pourra plus jamais en prendre t

Tandis qu'il continuait de discourir, Valentine se leva' essaya de ranimer le feu, sonna Estelle, et revint s'asseoir. Estelle n'apparaissant pas, elle se plaignit du froid.

— Attendez ! Je me charge de vous le faire flamber, votre bois ! affirma de Milliaud. C'est une science qui m'est devenue familière.

Pendant qu'il disposait les rondins sur les. chenets, Valentine courut jusqu'à la cuisine, et en rapporta un bidon d'essence dont elle arrosa le foyer. Elle frotta une allumette, la lança sur le bois qui s'embrasa dans une soudaine aspiration ; ensuite, elle se laissa retomber dans un fauteuil et, à travers le bavardage du capitaine, elle écouta chuchoter son propre rêve.

Quand de Milliaud fut près de se retirer, elle voulut le remercier d'être venu, mais l'émotion qui l'étreignait, lui faisait trembler la voix.

— Allons ! fit-il en lui tapotant la main, le soleil luira pour vous aussi !

— Quand? soupira-t-elle.

— Qui le sait? Pourtant, fit-il en désignant le salon d'un coup d'œil, pas ici !

— Pourquoi?

— Peuh ! vous savez... Il y a des coins que le soleil ne

|">ite jamais...

— Tout le monde ne peut pas choisir son nid ! Il la contempla, attristé de la sentir irritable : — Si vous vous imaginez que j'ai choisi le mienl répliqua t-il. Je m'en arrangerai, oui ! tout en me persuadant que j'aurais probablement mieux fait d'aUer me bauger Eiilleurs... Voyons ! Ne nous faisons pas de mal ! Je ne suis venu ni pour vous en faire, ni pour m'en faire. Je suis venu pour vous dire : « Bon Noël », et je pense qu'il y a tant de gens qui s'embrassent, ce soir, que nous pourrions en faire autant ScUis inconvénient.

Elle se laissa embrasser, heureuse, à cause de ce baiser de brave homme.

De Milliaud qui ne parvenait pas à enfiler son manteau, s'écria soudain :

l88 VALENTINE PACQUAULT

— Je k mettais à l'envers I

— Signe de cadeau !

11 la contempla encore.

— Cela se dit, reprit-elle.

— Oui ; cela se dit.

Et il s'en alla, pensant que cela se disait, en effet, et qu'on le lui avait dit plusieurs fois, là-haut, au deuxième étage de cette maison. C'était là-haut, aussi, qu'il avait vu allumer le feu en jetant de l'essence sur du bois, comme dans les pensions d'artistes d'Alger, de Marseille, de... Oh ! de toutes les garnisons qu'il avait faites !

Déjà !... Déjà le milieu avait gagnée Valentine ! Qui donc l'arracherait de là?... Lui? Non, Non !... Du moins, il pourrait aider quelqu'un. D'abord, il faudrait écrire aux parents, à « M. Jaraet, château de la Constelle », ou à « Mademoiselle Carignan, Axgenton ». On viendrait d'Argenton ou de la Constelle — pojir sauver une femme. Bien !... On. entrerait dans «le Jardin »... Ah ! ça ne sera pas long ! On verrait vite que les malheureuses qui pénètrent dans ce lieu ne sont pas en train de se perdre, qu'elles sont perdues. Sanve-t-on une femme perdue?... On lève les yeux au ciel, on pousse des soupirs ; les bras, tombent, découragés, le long du corps... Et l'on s'en retourne sans regarder en arrière. •

Serait-ce M. Jamet qui emmènerait cette malheureuse avec lui? Que dirait-on. là-bas, du vieil oncle qui s'assurerait la compagnie d'une nièce de cette trempe, jeune, jolie, veuve, et sortant du « Jardin »? Si ce n'était pas lui, serait-ce Mlle Carignan qui enlèverait cette femme d'ici pour la ramener au pensionnat?...

De Milliaud haussait les épaules, vitupérait le monde : il en oubliait Valentine.

Redoutant de découvrir que c'était la femme, et "non la repentante, qui le mettait à l'envers, il se promit de ne plus se questionner à son propos.

Durant toute la dernière semaine de l'année, il ne tcssa de penser à elle ; enfin, il s'avoua la passion qui le tenait.

Û crut qu'elle se déclarait à peine en lui.

Elle était née depuis des mois, insidieusement ; elle

VALENTINE PACQXJAULT 189

avait poussé, s'était fortifiée, et le silence dont il l'avait recouverte n'avait fait que multiplier ses racines.

Le matin du 31 décembre, il fit porter à Valentine un sac de chocolat et des fleurs. La veille, il avait couru les jardiniers de la ville, ramassant ce qu'il y avait dans les serres et, lui-même, en jeune amoureux, il avait confectionné une gerbe. Valentine aurait des fleurs, toutes les fleurs de ce pays ingrat !

Il était si content que le soir, n'y tenant plus, il descendit vers les basses rues ; il voulait la voir ! Il lui dirait : « Je vous ai parlé de soleil? Eh bien ! je m'imagine qu'il brillera pour vous prochainement ; je ne puis plus croire que vous serez malheureuse. L'année qui s'achève a été si noire ! Vous verrez, vous verrez !... Demain sera lumineux !... »

Demain serait lumineux parce que le soleil de son amour brillait?... Mais le savait-il? Son amour était pareil aux filets d'eau souterraine qui coulent, sans jamais apparaître à la surface du sol. Au-dessus d'eux, la nature est plus belle, les arbres sont plus hauts qu'ailleurs, les plantes plus robustes ; ce qui fait ce beau miracle ne se voit pas. Si l'on suit sans se lasser cette traînée de verdure, on rencontrera peut-être le miroir de l'eau. Alors on se dira : « Je n'ai pas marché en vain ! » Et l'on se désaltérera, et l'on rafraîchira son corps. ^Kl^6 Milliaud en était là.

Quand il se présenta au Jardin, Estelle lui annoijça « qu'il tombait bien » I

En effet, il y avait réception chez Valentine !

Dès l'entrée, il s'immobilisa, croyant rêver.

Cinq femmes étaient autour d'une table. On mangeait des gâteaux, et l'on buvait du porto.

Valentine s'était levée. Ses yeux avaient une sorte de v^le, et son sourire était affreusement anxieux. Elle arti*

lUga:

1^^— Bonjour ! Vous voyez, je finis l'année avec des ■ voisines.

IQO VALENTINE PACQUAULT

Et, sur un mouvement du capitaine, elle lança très haut :

— Vous n'êtes pas de trop !

Puis à voix basse, en le regardant fixement, elle le supplia de rester.

Il salua les convives, se débarrassa de son sabre, enleva sa pelisse et, comme Valentine voulait le présenter, il dit :

— Inutile 1 Nous sommes de vieilles connaissances 1 Nous tenons la même garnison depuis si longtemps!...

Valentine se multiplia pour ranimer le bavardage ; ce fut sans succès. On s'observait, et de Milliaud, luimême, avait perdu de son assurance.

— Il doit faire rudement froid dans votre pavillon, dit Debrienne.

— Mais non ! On allume de bons feux de bois...

— Ça a bien changé, alors ! lâcha Boufîarick.

— Ça a bien changé ! répéta paisiblement de MilHaud en regardant Valentine.

Il hochait la tête en ayant l'air de la prendre à témoin.

— Oh ! c'est pas la peine de faire le mahn ! reprit Bouffarick. On l'a connu, votre perchoir !

Elle avait la bouche tordue, les narines relevées et, sur sa figure bestiale, un dégoût et une rage qu'elle ne semblait contenir que pour les mieux savourer. Soudain, ils éclatèrent et ce fut atroce !

La fille était debout, le visage éclairé en dessous par la lampe, les bras tendus, les poings posés sur la table, et elle crachait sa rancune au capitaine avec une satisfaction de femelle qui l'a longuement couvée.

De Milliaud ne cessait ni de sourire, ni de regarder Valentine, mais ses joues s'étaient décolorées, ses lèvres s'étaient mises à trembler, et un tic s'était manifesté.

Enfin, Valentine, qui était aussi blême que lui, put s'interposer ; Debrienne et une autre chanteuse se mirent avec elle. Malheureusement, Boufiarick en avait encore à dire, et elle en disait, contre les officiers, contre les gens du monde, contre les patrons de cafés-concerts, contre les amants. Chacun eut sa ration d'injures.

Le capitaine était un peu oublié.

VALENTINE PACQUAULT I9I

Lorsqu'il sortit de là, Valentine lui murmura, défaillante :

— Je vous demande pardon !

— Mais non, fit-il, je devais m'y attendre ! Ça ne fait rien, allez! Bonne année pour demain... Bonne année!

Il avait dit cela en se sauvant, et le souhait* avait l'air, de s'être enfoui avec lui dans la spirale de l'escalier.

La porte de la rue claqua. « Bonne année ! »...

Du palier, Valentine entendait les femmes qui se disputaient chez elle. « Bonne année! »... Il aurait fallu avoir l'énergie de dire à ces malheureuses : « Allez vous-en ! Je ne vous méprise pas, je ne vaux pas mieux que vous ; pourtant, nous ne pouvons pas nous comprendre encore, et moi je ne veux pas faire ce qu'il faut pour aller tout de suite jusqu'à vous. Séparons-nous et oubliez moi!i Éloignez-vous ! »

Mais à qui, alors, dirait-elle de s'approcher? Celui qui venait de tirer la porte derrière lui était le dernier, le seul, à qui elle aurait pu dire sans équivoque, et avec quelques chances d'être écoutée : « Sauvez-moi ! » Il n'y en avait pas d'autres ; il n'y en avait probablement jamais eu d'autres !

Elle écarta les bras, comme si elle disait à son juge : « Voyez ma pauvreté, voyez mon dénuement ! »

— Maintenant, lança Debrienne lorsque Valentine rejoignit ses invitées, il s'agit d'oublier ce qui s'est passé, et de bien finir l'année !

On emmena Mme Pacquault au concert ; elle soupa dans la compagnie des chanteuses et de leurs amants, elle rit, se grisa... Sa robe noire eut un succès considérable. Elle avait l'air d'une spectatrice fortunée qui condescend • à se mêler aux grosses réjouissances de ses inférieurs. On se mettait en frais pour elle...

« Bonne année !... Bonne année ! »

Én'y avait plus qu'à se laisser rouler, uisque la pente était si rapide, le voyage serait prompent terminé.

« Bonne année ! »

A partir de là commença pour elle une effroyable dégringolade. Elle gardait encore intactes certaines apparences d'honnêteté, mais elle ne savait plus si elles correspondaient à des sentiments propres. Elle ne récriminait pas ; elle ne se glorifiait pas de sa conduite, qu'elle ne cherchait pas plus à exphquer qu'à faire excuser. On lui aurait proposé de boire des drogues ou de se piquer à la morphine pour endormir ses remords, qu'elle aurait refusé. Elle n'était ni une malheureuse qui se maudit en obéissant à la fatahté, ni une malheureuse qui cherche des consolations. Elle avait, à la fois, une épouvantable conscience de son ignominie et une insipide sérénité.

Rien ne pouvait plus l'atteindre et le moindre effort pour se relever lui aurait plus coûté que de se laisser entraîner par le courant vertigineux qui la portait sans qu'elle en fût effrayée. Au bout de la course, y aurait-il un gouffre, des roches, un port, une plage ou la vaste mer? Serait-elle engloutie, serait-elle brisée? La recueillerftit-on, ou bien continuerait-elle de voguer sous l'orage?

Elle ne pensait ni au lendemain, ni à son existence pré* sente.

Les premiers temps, des réflexions faites devant elle des incidents sans importance auxquels elle était mé la compagnie qu'elle fréquentait, l'épouvantaient. XJi querelle de deux femmes la heurtait comme si les mo< orduriers que les partenaires échangeaient étaient à ioi adresse; le visage des chanteuses, vu au soleil, plombé, terne, bleu, imprégné de la lumière des becs de gaz, lui causait une angoisse comme si, elle-même, avait cru présenter une pareille mine. Une fille que l'on nommait

VALENTINE PACQUAULT I93

« Rhume de cerveau » s'obstinait à lui tendre la main ; pour ne pas causer de scandale, il fallait bien qu'elle la lui prît? C'était une souillure I Tout cela, dès qu'elle était seule, lui retombait sur le cœur transformé en grêle de reproches. Elle comparait ses aspirations d'autrefois avec la réaUté du présent.

Maintenant? Ah ! maintenant, cette fille aux yeux pleurards, aux narines translucides, aux pommettes surchauffées, pouvait bien s'approcher d'elle et articuler, de sa bouche aux lèvres de chèvre : « Jour maname Valentine ! » ; elle aurait même pu la tutoyer ; et l'on pouvait conter devant elle les pires histoires, et l'on pouvait se bombarder des plus infâmes saletés : elîvn'en rougissait plus — cela ne l'atteignait pas.

Derrière le masque qu'elle s'était appliqué, aucun sentiment ne s'agitait.

Elle continuait de soigner son corps à la façon d'un éleveur attentif à la tenue d'un bon produit : elle ne se demandait jamais pourquoi, ou pour qui, elle le soignait. Pour elle-même? Elle ne se contemplait jamais. Pour les hommes? Ils lui étaient indifférents. Cependant, lorsqu'elle les entendait parler d'elle avec éloge, elle ne se défendait pas d'être satisfaite ; c'était à peu près son seul plaisir. Elle le goûtait précisément à la manière de l'éleveur, ou du propriétaire d'une joUe bête. Elle souriait si l'on trouvait extraordinaire et agréable qu'à certaines places elle eût la peau glacée, ou si l'on s'étonnait que les cernes de ses yeux fussent de cette teinte de bistre vert. Elle se laissait tripoter les bras, toucher les seins, embrasser les joues, les yeux, la nuque ; du moins elle refusait la bouche, prétextant que ces baisers engageaient pour la vie ; aussi s'efforçait-on de goûter à ses lèvres, mais elle savait d'autant mieux les défendre qu'elle était plus froide au moment où l'amant qui la tenait contre lui était plus passionné.

Ce qui faisait, aussi, qu'on s'attachait à elle et qu'on s'en détachait avec faciUté, c'était l'étemelle équivoque qui se dégageait de son maintien. Chaque homme pouvait se demander sérieusement : « M'aimerait-elle? »

Quand il était sur le point de se prouver qu'en somme, elle pouvait l'estimer, il doutait ; ensuite, il n'osait plus se questionner — il ne savait pas ! Redoutant de se tromper, chacun regagnait insensiblement sa propre raison, et l'on se séparait poliment, quelquefois avec grâce, d'autres fois sèchement, salement, après un essai de quelques jours. En éprouvait-elle du chagrin? Que non ! Un peu de stupéfaction, parce qu'elle croyait toujours être parvenue à l'endroit où l'on se repose ; mais il fallait continuer la route.

« Il fallait? » C'était une nécessité qu'elle ne discutait pas. D'ailleurs, ce n'était pas une nécessité; elle ne tirait aucun bénéfice de ses fréquentations. Ses amants dépensaient de l'argent pour elle en consommations et en soupers, en location de voitures, en voyages à Niort ou à Poitiers ; deux ou trois lui avaient envoyé des fleurs. Aucun ne lui avait jamais fait la surprise d'un bijou. Un petit lieutenant avait bien, un matin, déposé un louis sur sa table de nuit ; quand Valentine avait trouvé la pièce, elle l'avait prise du bout des doigts et, s'étant assurée que la rue était déserte, sans colère, sans un frémissement, elle l'avait lancée loin de la maison. Cherchait-elle celui qu'elle voulait associer à son destin?... Elle ne tentait pas d'exploration ; elle obéissait à un entraînement irrésistible. Les baisers n'allaient pas au delà de son épiderme. Elle partait pour ses rendez-vous sans hâte, d'une allure de fonctionnaire qui se rend à son bureau : et elle rentrait chez elle aussi paisiblement, quand sonnait l'heure. Un coup de doigt à ses cheveux, une épingle qu'elle repiquait, et tout était en ordre.

Parfois, obéissant à la fantaisie d'un amant, elle allait le rejoindre dans une ville voisine ; alors, elle se déplaçait avec un petit sac à main dans lequel il y avait une chemise de nuit, un démêloir, un flacon de parfum, sa boîte à poudre et son jeu de brosses ; un roman aussi.

Et jamais l'eau violette de ses yeux ne se troublait. Elle avait, maintenant, l'attitude d'une femme dont la conduite est irréprochable — une attitude qui jurait avec la vie qu'elle menait comme l'attitude qu'elle avait e

VALENTINE PACQUAULT IQS

autrefois, durant son mariage, jurait avec sa vraie vie privée. Jadis, étant encore inattaquable, elle donnait l'impression d'ime femme avec qui l'on pouvait avoir une aventure. François en avait assez souffert, le malheureux ! Et voilà qu'au milieu de ces stupres, elle présentait une face et un maintien de madone !

Il y avait toujours mésentente entre ses sentiments et leurs manifestations, entre son esprit et son corps. Du moins, s'ils n'étaient pas d'accord actuellement, elle n'y était pour rien. Tandis que, jeune, ou nouvelle mariée, elle s'était ingéniée à se montrer telle qu'elle n'était pas, aujourd'hui, elle ne faisait aucun effort dans aucun sens ; comme elle ne s'amusait pas parmi ces gens qui prenaient du plaisir, elle promenait, hors de leur présence, une gravité qui pouvait sembler le reflet de son âme.

Elle avait toujours menti.

Un soir de la fin du mois de mars qu'elle était à sa fenêtre, cousant sans hâte, en petite bourgeoise que rien ne presse et qui a, devant elle, des années pour remplir un programme bon à occuper quelques jours, elle entendit une voix dans l'escalier :

— Laissez donc...

Elle se dressa si bruquement que sa table à ouvrage bascula, s'ouvrit et s'abattit.

Elle ne regarda pas à terre, elle ne pensa pas au mauvais présage d'une glace brisée.

Ses yeux agrandis étaient tournés vers la porte.

Elle était immobile, si figée dans l'attente qu'elle dut faire un effort pour articuler :

— Entrez !

MHEt Tassart apparut, silencieux, glacial, impudent ^^^1 attendit d'être parvenu jusqu'à elle pour lui dire :

— Bonjour?...

Les lèvres détachées, la poitrine haletante, les yeux assombris, elle le dévisageait.

196 VAI.ENTINE PACQUAULT

— Bonjour?...

Et il tendait la main.

— Eh bien ! finit-elle par ânonner, vous ne manquez pas de toupet !

Il parut étonné.

— Tout de môme !.., reprit-elle, suffoquée.

Il ne sourcilla pas. Que s'était-il donc passé dont on pût le rendre responsable, puisqu'ils ne s'étaient pas revus depuis la nuit où, tous les deux, courbés sous l'orage avaient été séparés par le même éclair?

Tassart dit simplement :

— Que vous ai-je fait?

— Vous me le demandez?

— Sommes-nous donc obligés de nous haïr?

Il avait une telle assurance, il parlait si posément, que Valentine en fut désarçonnée.

Il reprit :

— Je pars pour longtemps. Je reviens d'Argenton où j'ai fait mes adieux à la famille. Dans quatre jours, je serai embarqué. J'ai voulu vous revoir, vous aussi, parce que..., parce que je ne vous ai pas oubliée...

Il aurait pu mentir, prononcer qu'il l'avait aimée, mais aucune circonstance n'avait encore eu raison de la froideur de ce garçon. Jamais ces mots-là n'étaient tombés de ses lèvres et, s'étant attaché constamment à ne jamais les prononcer, il avait fini par leur attribuer une signification si souveraine qu'il ne prévoyait pas qu'il pourrait, un jour, les proférer.

Valentine, répéta, égarée :

— Vous ne m'avez jamais oubliée?...

Cela la pénétrait autant que la nouvelle de l'embarquement.

Il allait s'embarquer, et il ne l'avait pas oubhéel...

Ses épaules s'abaissèrent ; elle soupira en s'inclinant, fit un mouvement vers la porte qui était demeurée ouverte et, Tassart l'ayant devancée, elle se laissa retomber dans sa bergère, anéantie, suivant des yeux ce petit homme mince, fluet, qui se rapetissait si vite quand il s'éloignait et qui grandissait, si vite aussi, quand il se rapprochait.

En revenant vers elle, il déposa son chapeau et sa canne sur un fauteuil, prit un siège, et retira ses gants ; voyant, à ses pieds, le désordre de la table à ouvrage, il voulut se baisser.

— Laissez cela, dit Valentine en se levant.

Elle alla s'asseoir sur le canapé, se prit la tête à deux mains et, sans regarder celui qui tombait à nouveau dans son existence, elle le questionna. Pour où s'embarquaitil? Partait-il pour longtemps? Était-U malheureux?...

Il répondait à peine, et ne donnait pas de précisions. Il rejoignait le bataillon de son régiment qui était aux colonies, il y demeurerait longtemps ; et qu'importait s'il était ou non malheureux ! Il fallait passer l'éponge sur le passé.

— Sans mes parents, dit-il, ah ! nom d'un chien, je m'éloignerais avec joie ! Seulement, quand je songe que je ne reviendrai peut-être pas avant trois ans, quatre ans !...

Elle ne lui croyait pas tant de cœur.

— Si je reviens !

Elle le regarda, écarta les mains et, simplement, les lui tendit.

Jamais elle ne les avait tendues ainsi pour attirer quelqu'un contre elle, ni cet homme, ni un autre, ni même François à l'époque de sa contrition et des premiers appels de sa chair.

Comme Tassart demeurait sans mouvement, elle dit, en se cachant de nouveau le visage, découragée :

— Vous m'en voulez donc bien !

Dans son tumulte intérieur, Valentine ne voyait plus que ses propres torts, et l'ardent désir de se les faire pardonner.

Quelle faute cet amant avait-il le pouvoir de lui pardonner? Elle l'ignorait. Ce qu'il lui fallait, c'étaient des mots de tendresse prononcfe par une voix telle que celle-ci, c'étaient les caresses de ces mains qui avaient été les premières à faire frissonner son corps, les premières à sentir sous elles la trépidation des muscles agités par une révélation toute neuve.

Elle l'appela comme si, depuis le jour où ils s'étaient quittés, elle n'avait pensé qu'à l'amour qu'il lui avait donné, et dont la saveur était si singulière.

Tassart s'aprocha, se laissa prendre les poignets, mit un genou sur le canapé ; et, à la voir si près de lui, sous lui, gagné par son plaisir de dompteur, il commença de la questionner.

Qu'avait-elle fait depuis qu'il était parti? Quelles aventures avait-elle eues? Avait-elle aimé quelqu'un? Pourquoi habitait-elle dans cette maison qui en disait plus long sur son genre de vie que tous les aveux?

Il n'était pas jaloux ; il ne se donna même pas la peine de simuler la jalousie. Il savourait une sorte de triomphe malhonnête à l'idée d'avoir abîmé cette femme le premier, de l'avoir fait souffrir, et de constater qu'elle était quand même toujours à sa merci. Tout à l'heure, dès son entrée, il avait si bien cru s'être arrêté inutilement à Saint-Léger ! Mais il la tenait, et il se disait qu'il avait eu en elle une jolie maîtresse, plus séduisante encore dans cette maison équivoque où il n'était jamais passé une femme qui la valût.

Il la détaillait, lui trouvait les yeux plus profonds, la voix plus grave et mieux posée qu'autrefois. Il se dit, qu'ayant été son initiateur, elle avait dû faire, depuis lui, un fameux chemin.

Cela lui ca'usa un si frénétique désir d'elle, qu'une expression, souvent employée, lui revint naturellement à la bouche :

— Sale bête !... Sale bête !

Elle se haussa un peu, leurs lèvres se prirent ; et ils roulèrent sur le canapé.

Valentine pleurait en disant qu'elle lui devait toute ses souffrances, qu'ils étaient des assassins, qu'elle ne] l'avait jsmiais aimé, qu'elle l'avait exécré, qu'elle n€ l'aimait probablement pas encore, mais qu'elle serait trop maJheiu-euse s'il lui arrivait de souffrir à caus d'elle. Et elle se donnait furieusement à lui, dans une débâcle de lamentations, d'injures, de vérités, de suppli-

VALENTINE PACQUAULT I99

cations, et de soupirs — presque comme la première fois.

Ils dînèrent ensemble, firent une courte promenade dans la nuit par les rues de la ville, et se montrèrent au concert.

Le lendemain, tout le monde sut que Tassart avait reparu.

Lorsque de Milliaud l'apprit, il fut soulevé par une fureur si extraordinaire qu'il pensa courir au drôle pour le gifler.

Que voulait-il donc à cette femme? Ce que les autres hommes voulaient d'elle?... N'en avait-il pas eu assez?...

Pendant la nuit, il écrivit à Valentine et, le lendemain, il donna la lettre à Dufour.

A trois heures, Dufour la lui rapporta. Mme Pacquault était partie pour Rochefort avec le lieutenant Tassart.

Il essaya d'obtenir des détails.

Son ordonnance ne savait que ceci : Estelle avait l'air très contente, et elle contait que madame était bien heureuse, qu'elle avait pleuré toute la matinée.

De Milliaud se dit :

— Elle est perdue !

Et il rentra chez lui démoraUsé.

Perdue? Elle l'était depuis longtemps. Cette fois, elle était perdue pour lui !...

Avait-il, vraiment, été assez fou pour caresser ce projet extravagant de fondre leurs deux existences?

Voyons, voyons ! . . . .

Mais aujourd'hui, Valentine était partie avec Tassart I

n alla rôder dans les basses rues ; cependant il n'osa pas pousser la porte du « Jardin ». Il rentra chez lui, déchira la lettre qu'il avait écrite, et il attendit.

Ah ! si elle revenait, il n'hésiterait plus ! Il fallait en arriver à une fin? On y arriverait ! Il lui dirait qu'il l'aimait, qu'il était un pauvre vieux se mourant de tendresse inemployée ; il lui dirait...

Ou bien, il la prendrait comme les autres hommes ne

se gênaient pas de la prendre, jusqu'à ce qu'il se dégoûtât d'elle, là !

Tassart n'avait eu qu'à proposer à Valentine de l'accompagner à Rochefort : elle avait fait sa valise, lui obéissant avec une passivité exaltée. Tant pis si l'aventure devait être sans lendemain ! Du moins, elle aurait donné tout ce qu'elle était capable d'amour à ce garçon qui, à cause d'elle, affrontait de tels périls 1

Elle passa près de lui deux jours enfiévrés, à essayer de l'aimer, ou à tenter de ne pas le haïr.

Elle était descendue dans la petite maison de son iimant, et elle la rangeait comme si l'on n'eût pas été à la veiUe d'en enlever le mobilier.

— Voilà que tu es devenue une ménagère 1 remarqua Tassart en badinant. Je ne te reconnais plus.

— J'ai bien changé, va I

EUe avait répondu cela si sérieusement que, inquiet et agacé, il ne se retint pas de lui dire :

— Hé, là !... Hé, là ! Tu sais que nous dînons avec les camarades, ce soir. C'est le dîner d'adieu; pas de mine d'enterrement, hein?...

Elle le regarda, sourit tristement...

Le soir, aux lumières, sa mélancolie ne mit pas longtemps à s'évaporer.

Avant le dessert, toutes les femmes étaient grises; lune d'elles s'était dévêtue et se faisait donner une dv)uche de Champagne. Un lieutenant, qui revenait d 'Indo-Chine, prépara un breuvage dont tout le monde goûta : on ne l'eut psis plus tôt bu que l'orgie devint effroyable. La vaisselle vola. Enfin, pour faire de la place aux danseurs, on enleva la table. A ce mwnent, quelqu'un saisit la nappe et, d'un seul coup, acheva de briser ce qui avait résisté jusque-là. Un ofiîcier se mit au piano : il aurait fallu tous les cuivres d'une fanfare pour régler la mesure.

Vers minuit, une femme commença de s'attendrir ; elle se mit à pleurer, et puis, se jetant au cou de son amant, elle débita des extravagances : elle ne voulait pas le quitter, elle partirait avec lui, ou bien elle le rejoindrait au Tonkin...

Une voix lança :

— Faut la tatouer !

— Tatouez-moi ! clama-t-elle. Je l'aime assez pour porter sa marque toute ma garce de vie î

C'était une petite blonde, à la peau lumineuse et fraîche.

L'ordonnance d'un lieutenant, qui était un colonial à face de gouape, courut chercher sa trousse, et l'opération commença, tandis qu'on buvait encore, et qu'on chantait, et que les plus vaillants dansaient sans plus de souci de la cadence que des patientes que l'on matriculait.

On ne se sépara qu'au jour naissant.

Dans l'air salin, saturé de l'odeur du goudron et de voliges fraîches, Valentine, s'appuyant de tout son poids sur Tassart, lui répétait :

— Tu penseras à moi !... M'oublieras-tu?... M'écriras-tu?

Ce que ces malheureuses avaient dit durant cette nuit de triste noce oti, parmi les chansons, les accords du piano, les bruits de vaisselle cassée, et le satanique chahut de cette bacchanale, la séparation n'avait cessé d'être présente 1

Ils rentrèrent, serrés l'un contre l'autre, les oreilles ronflantes, les yeux brûlés de poussière et de fiunée de tabac, la gorge sèche.

A peine eurent-ils la force de se déshabiller.

— Mon lieutenant!... Mon lieutenant!... Mon lieutenant, c'est un télégramme I Tassart regarda son ordonnance.

Il faisait grand jour.

l'avais déposé sur la table de la salle à manger pour que mon lieutenant le voie...

Tassart parvint à rassembler ses idées, fendit le pli et, soudain dégrisé, poussant un juron, se jetant sur Valentine, il la secoua et la découvrit de force :

— Mon père et ma mèire arrivent !... Écoute, Valentine 1 Lève-toi... Nom de Dieu de nom de Dieu, lève-toi donc !...

Il ne lui donna même pas le temps de faire sa toilette. Il fallait qu'elle s'habillât et qu'elle vidât les lieux.

Aidé de son brosseur, il refaisait le lit, mettait de l'ordre dans la pièce, donnait des instructions au soldat.

Quand il fut prêt, Valentine lui dit :

— Qu'est-ce que tu feras de moi?

Il lança les bras en l'air. Savait-il?... Le bataillon embarquait le surlendemain, et, d'ici là, ses parents ne le lâcheraient pas.

— Alors, fit-elle, je ne te reverrai pas? Tu t'en vas comme cela..., et c'est à cause de moi !... M'en veux-tu?...

Ah ! il avait bien le loisir de penser à toutes ces histoires 1

— Ça n'est pas tout ça, dit-il ; il s'agit d'être raisonnable I

Elle crut qu'il s'intéressait à son sort.

— Tu as un train qui te ramène à Saint-Léger à neuf heures, ce soir.

— J'ai le temps I Je ne partirai que demain...

— Voyons !

Agacé, pressé par l'heure, il s'irritait.

Eue voulut l'attirer contre elle, mais, au moment où elle levait la main gauche, une affreuse douleur, qui se répercuta jusque dans la poitrine, l'immobilisa.

Elle comprit tout de suite 1...

Tassart comprit en même temps ! Il lui saisit le poignet, découvrit le bras jusqu'au coude, vit la marque rouge et turgescente qui s'y étalait, et gronda, furieux :

— Nom de Dieu de nom de Dieu, c'est idiot I... C'est idiot I

L'intonation était telle que Valentine sentit son cœur se glacer.

- — Ça ne passera jamais? demanda-t-elle.

Elle s'efforçait de cacher son effroi, mais Tassart en était pénétré. Il affirmait pourtant que, si l'on s'y prenait vite, la marque ne tiendrait pas.

Il lui donna ses instructions.

— C'est pourquoi, conclut-il, il ne faut pas que tu restes. Tu reprendras le train de trois heures et, dès ce soir, tu feras ce que je t'ai dit. Ça ne résistera pas.

Il était comme un malfaiteur qui, déjà garrotté, essaie d'esquiver les conséquences d'une maladresse.

— Il faudra frotter et ne pas avoir peur de la douleur.

— Oui, je frotterai. Tu m'écriras?

— Je t'écrirai. Avant de prendre le train, tu achèteras de la teinture d'iode.

— De la teinture d'iode, oui ! Tu ne m'oublieras pas?

— Si la teinture d'iode ne réussit pas...

— Oui, oui 1

— Il faudra qu'on appUque un vésicatoire...

Elle promettait, promettait ce qu'il voulait, tandis que, en elle, prenait ses quartiers un immense mépris pour ce petit homme qui insistait avec tant de violence, sans courage, lâche parce qu'elle portait au bras une signature qui le désignait !

Ayant achevé de mettre de l'ordre dans la chambre, il dit:

— Sauvons-nous ! Il faut que je sois à la gare dans dix minutes !

Sur le point de sortir, il arrêta Valentine :

— Veux-tu emporter un souvenir? proposa-t-il en lui désignant d'un geste les panoplies, les photographies et les bibelots.

Elle sourit, montra son bras gauche : im souvenir? Elle en avait un I

Il protesta.

Sans l'entendre, elle était sortie.

Ils se dirent adieu au miheu de la rue.

Tassart, talonné, soudain, par l'inconnu qui s'ouvrait devant lui, et dont il prenait conscience à l'instant, murmura :

204 VALENTINE PACQUAULT «î

— Nous nous re verrons, Valentine.

Mais elle s'éloigna, haussant les épaules sans cesser de sourire.

Avant de reprendre son train, elle aperçut, traversant une avenue, s' avançant à petits pas, un vieux monsieur et une vieille dame ; ils encadraient un ofiScier.

C'était Tassart, qui marchait entre son père et sa mère, et elle se sentit, à cet instant, encore plus loin de lui, encore plus déchue. Elle était celle de qui les vieillards dirîiient tout à l'heure, sans se douter qu'elle venait à peine de quitter la place : « La misérable I C'est elle qui nous enlève notre fils 1 »

Pendant tout le voyage, elle ne cessa de penser à la marque qu'elle portait. Jusqu'à la tombée du jour, trois fois, quatre fois, elle releva doucement sa manche et, dissimulée derrière un journal, elle examina le dessin grossier que traçait le cordon de sa peau tuméfiée. Elle essaya bien de frotter, mais rien qu'au contact de son mouchoir mouillé de salive, elle faillit crier de douleur.

Alors, défaillante, elle se demanda comment elle pourrait jamais se soumettre au traitement qu'il faudrait.

Deux initiales, H. T., flanquaient un cœur traversé d'une flèche.

Et c'était cet emblème stupide et menteur qui lui valait une telle brûlure I

EUe se souvint que, dans son enfance, il y avait à la Constelle un domestique dont la poitrine était tatouée d'arabesques. Quelle impression cela lui avait causée 1 Et, eUe...

Ah ! son cerveau en éclatait I

Elle arriva à Saint-Léger par le train de neuf heures, dans un état si extraordinaire qu'Estelle, épouvantée, parla d'aller chercher le médecin,

Valentine l'en empêcha ; elle ne voulait pas de médecin : elle ne voulait que se reposer, longtemps, toujours.

Ensuite, la fièvre la faisant divaguer, elle dit qu'elle attendait un prêtre qui devait laver une tache ; et elle tenait obstinément une main sur son bras. De grands mouvements désordonnés la secouaient ; sa poitrine se gonflait et se vidait hâtivement, comme si l'air dont elle était avide la brûlait aussitôt aspiré.

Au matin, enfin, un sommeil de plomb la terrassa.

Lorsqu'elle s'éveilla, le soleil était déjà bas. Elle devina qu'on chuchotait.

En desserrant les paupières, elle aperçut dans une glace des silhouettes qu'elle reconnut : il y avait Debrienne, Bouffarick, ainsi que deux de leurs camarades qui habitaient une maison voisine.

Elle referma les yeux, geignit qu'elle avait mal à la tête, se retourna vers le mur et ne bougea plus.

Sous ses doigts, elle sentait le relief brûlant de son tatouage et, dans son imagination, ce cœur grossissait, s'étendait, se colorait de teintes fulgurantes ; la flèche qui le perçait se prolongeait et la traversait de part en part ; les initiales flamboyaient, l'incendie se communiquait à son bras, à son buste...

La fièvre remontait.

Quand les odeurs de la cuisine filtrèrent à travers le parquet, Valentine, estimant que ses voisines devaient être à dîner, osa se retourner : elle était seule. Alors, elle s'assit, examina sa blessure, sonna Estelle, lui commanda de pousser le verrou de la porte du palier : elle lui avoua la vérité !

Estelle s'exclamait, maudissait les hommes; malheureusement elle était évasive en ce qui concernait le traitement.

On se résolut à consulter Marie Tambour qui, ayant été sage-femme jusqu'à ce qu'un scandale la contraignît prématurément à la retraite, exerçait encore la médecine ^^ccasion.

^Hle fut d'avis que le vésicatoire recommandé par ^roart était un remède hors ligne, mais qu'il était nécessaire d'en fortifier l'effet à l'aide de feuilles de joute.

On appliqua donc le vésicatoire et les feuilles de joute : la peau se boursoufla.

La victoire semblait acquise.

Quinze jours plus tard, un gros abcès se montra, au centre du tatouage. L'abcès dégénéra en phlegmon. Valentine fit deux voyages à Poitiers pour qu'on le lui incisât, parce qu'elle ne voulait plus entendre parler des médecins de Saint-Léger et, aussi, parce qu'elle ne se souciait pas qu'on connût son aventure.

Quand les tumeurs eurent disparu, le cœur, la flèche et les initiales se montrèrent en bleu sur la peau martyrisée.

Chaque fois que, en faisant sa toilette, Valentine apercevait son bras marqué, elle rougissait de honte ; et l'idée qu'un jour on pourrait s'apercevoir de ce qui lui était advenu la glaçait d'effroi.

Pour prévenir les potins, Estelle et la mère Tambour avaient propagé le bruit qu'elle s'était brûlée avec un réchaud ; cela avait expliqué son bandage. Elle fit allonger les manches de ses chemises de nuit et ne porta plus que des corsages qui lui couvraient les bras.

Il n'en fallut pas plus pour qu'on chuchotât des horreurs sur son compte. On rappela ses déplacements clandestins, on fit état de ce qu'elle se confinait chez elle et ne recevait plus que les visites de ses voisines du « Jardin ». Elle fut taxée de suspecte, même par celles des filles des basses rues, qui n'y regardaient pas pour choisir leurs hommes.

Elle ne se doutait de rien ; elle cousait et brodait à sa fenêtre, ne fréquentait plus le concert, ne sortait ni le jour, ni le soir, et les journées passaient, monotones, marquées par les entrées d'Estelle, par l'apparition de Debrienne, ou par celle de Dufour, qui, depuis quelque temps, apportait régulièrement 'le bonjour du capitaine. Il attendait que Valentine fût seule ; aussitôt, il s'avançait et, rectifiant à demi la position, il annonçait :

— Le capitaine fait souhaiter bien des choses

Elle souriait, l'aiguille en suspens au-dessus de sa broderie, se représentant de Milliaud qui disait à son ordonnance : « Tu présenteras mes hommages à Mme Pacquault. » Les hommages, c'étaient bien des choses... L'aimait-il? Elle ne croyait pas qu'il pût l'aimer comme les autres hommes qu'elle avait connus. Aussi, n'était-ce pas l'amour qu'elle pressentait chez lui, mais l'affection fidèle qui veillait de loin, limpide comme une belle eau endormie sur un lit de sable blond, semblable à un joli conte de fées, chaste, pur, dont les personnages portent des costumes clairs et n'emploient que des mots sans équivoque.

Un bien-être douloureux la baignait. "^

Et elle aimait ce mal comme une torture consentie qu'elle s'imaginait bienfaisante. Quand elle commençait de l'éprouver, tout un coin de son passé s'éclairait. Jeune fille, elle n'avait jamais eu les rêves de son âge ; et voilà qu elle remontait vers ces fictions auxquelles, jadis, elle ne s'était pas arrêtée, les jugeant indignes d'elle.

K II y avait huit jours que la ville s'était une nouvelle fois enfoncée dans le calme. Le régiment était au camp.

L'eau dévalait des quartiers hauts aux basses rues. C'était une gracieuseté de la municipalité qui, économisant sur les casernes, déversait le trop-plein de son réservoir dans les caniveaux, où les enfants pataugeaient pieds nus, construisant des barrages. Les commères, devant les maisons, avaient repris leur place de bavardages d'été, tandis que, aux fenêtres, derrière la résille des volubihs et des capucines, les oiseaux chantaient dans les cages.

De Milliaud, qui remplissait les fonctions d'adjudantmajor, en attendant sa retraite, avait été dispensé de la période au camp ; on ne voyait plus que lui dans Saint- Léger qu'il arpentait comme s'il avait été le maitre de la cité : plus de théories de pantalons rouges qui se traînaient d'étalage en étalage, plus d'école des clairons dans

les environs du cimetière, plus de sergent-major ou de fourrier pour présenter le rapport, plus de rapport !... De Milliaud était heureux.

Les cafés étaient déserts, et les beuglants demeuraient fermés quatre jours sur sept.

Le seul autre officier qui fût encore là était le capitaine d'habillement. On ne le rencontrait jamais ; il péchait à la ligne.

De Milliaud songeait à la retraite prochaine, qui lui apparaissait à la façon de vacances sans fin. Les lettres des domestiques de Corcasseau devenaient plus fréquentes ; on réclamait ses ordres, on lui demandait des conseils. Déjà, il était un peu châtelain et, déjà, il sentait que les racines qui l'attachaient à son régiment s'étaient desséchées.

Seules les heures du crépuscule lui apportaient de la mélancolie. Il appréhendait la solitude qui le guettait là-bas, dans cette demeure où des générations avaient vieilh sans secousse et avaient laissé, avec leur héritage de meubles lourds, un héritage d'habitudes auxquelles on ne devait pas pouvoir se soustraire.

Un soir qu'il était assis sur le parapet de sa terrasse et qu'il écoutait monter les bruits de la Sèvre, il se prit à penser si fort à Valentine, et avec tant de vérité, qu'un accès de colère le souleva.

Voilà ! Lui, il était un vieil imbécile I

Tandis que les autres, des jeunes qui ne le valaient pas, l'avaient connue, lui, il avait fait du sentiment... Pourquoi, bon Dieu? Pourquoi ne pas avoir risqaé sa chance? Même quand on n'est qu'un pauvre bougre de sa trempe, on réussit parfois. Ensuite, la réahté pactise avec vous ; et elle n'est pas longue à vous démontrer que votre conquête n'est pas à la taille de celle que vous rêviez. Alors, si la déception ne vous guérit pas, c'est l'habitude qui vous lasse.

Il se représentait bien Valentine telle qu'elle était, en femme, en fille. C'en était une, après tout I Une fille f... Oui, qu'avait-il eu besoin de faire du sentiment?

Ses instincts de mâle montaient, et il s'abandonnmt

à eux en se disant ce que se disent les hommes au moment où la sagesse les lâche : « Je suis un homme ! Je suis un homme ! »

La bête était revenue en lui, écrasant les scrupules, se rebellant contre la raison, foulant les reliques qu'il chérissait autant par instinct que pour satisfaire au besoin de contrebattre les idées de son prochain : le ménage Pacquault, Valentine si jolie, si fraîche... Bêtises, niaiseries ! Son retour de jalousie était mauvais, amer, plein de regrets.

Il arpentait sa terrasse comme un prisonnier, quand on le prévint que son repas était servi.

Depuis que le régiment était au Ruchart, il avait pris l'habitude de dîner dans son pavillon. Dufour lui cuisinait deux œufs, une grillade, et lui servait des fruits. Il s'ingéniait à manger lentement, s'attardait entre les plats, lisait un journal, s'appliquant à goûter la paix de la solitude pour s'accoutumer au silence du futur foyer ; pourtant, il ne parvenait pas à prolonger ses repas au delà d'un quart d'heure.

Ce soir-là, dès qu'il se fut levé de table, il se mit à sa toilette, héla son brosseur, et le prévint qu'il sortirait.

— Ne pousse pas le verrou de la porte.

La nuit tombait lorsqu'il atteignit la rue de Valentine. C'était une belle nuit d'été, sur laquelle les noirs carrés des fenêtres bâillaient en grand pour happer un peu de sa fraîcheur.

Chaque bec de gaz avait sa gaine de moucherons où tournoyaient les petites chauves-souris.

Dans ce repos, des voix tombaient des étages ou partaient des seuils sans qu'on découvrît les formes humaines.

De Milliaud avait descendu la rue, était passé devant le « Jardin » ; tout à, coup, prenant une décision, il revint sur ses pas, résolument, et pareil à un adolescent qui a vaincu sa timidité, il s'arrêta devant la maison de Marie Tambour, regarda vers la fenêtre du premier... Il entra!

Valentine se trouvait dans sa chambre.

2IO VALENTINE PACQUAULT

Dès qu'elle le vit, elle n'eut pas besoin de lui demander le motif de sa visite : elle sentit que ses forces l'abandonnaient et que son cœur cessait de battre.

Pourtant, de Milliaud était apparu de la même façon qu'il se montrait jadis, jovial, aimable, en s'ébrouant. Il lui prit la main, la lui baisa paternellement, s'informa de sa santé :

— Je passais. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !..,

Des mots sous lesquels se mouvaient des désirs. Elle répondit, mais son esprit inquiet s'adressait à l'esprit de l'autre.

— Je ne vous dérange pas, ce soir? fit brusquement de Milliaud.

— Ce soir?

— Enfin, vous n'attendiez personne?

Elle ne répondit qu'en secouant la tête, lentement, sans le perdre des yeux.

Il y avait tant d'amertume et tant de reproche dans son maintien, que le capitaine en fut ébranlé. En lui, ne bouillonnaient déjà plus les désirs auxquels il avait obéi, mais un terrible besoin de se montrer fort, et mécliant, et justicier — et injuste. Les idoles ne demeurent des idoles qu'à la condition de n'être jamais touchées ; or, il en avait assez du culte qui le liEiit à celle-ci. Ce n'était qu'une femme pareille aux autres : ce qu'elle avadt de plus précieux, c'étaient ce dont il l'avait parée, et qu'elle ne possédait pas.

— On m'a raconté, dit-il, que vous vous étiez blessée au bras?

— Ça n'est rien !

Ils parlèrent un instant de la ville, qui n'avait plus de garnison ; mais Valentine, qui redoutait d'entendre prononcer certains noms d'officiers ou de clients du concert, aborda le sujet de la retraite.

— Hé ! ma foi, lança de Milliaud, ce sera pour octobre, après les manœuvres que j'ai demandé à faire ! Au moment où les bleus entreront au magasin d'habillement, moi je quitterai mon uniforme 1 Je suis de la classe !... C'est

embêtant, je n'ai jamais été plus jeune. Bast ! je ne me rouillerai pas !

Il voyagerait, il chasserait, U monterait à cheval, il ferait des armes... Ah ! il en caressait des projets, et peu lui importait, aujourd'hui, de les étaler devant celle qui l'écoutait, contractée dans ses vêtements de deuil, et la figure meurtrie !

Il le vit bien, mais cela ne l'arrêta pas. Chacun son destin, après tout !

Enfin, il s'arrêta de parler, eut un drôle d'air pour dévisager Valentine, et il lança :

— C'est curieux que nous soypns restés si longtemps sans nous revoir !... Avez- vous cru que nous étions fâdiés, par hasard?

— Moi? Non 1... Seulement, après ce qui s'était passé, je n'aurais jamais osé vous prier de revenir.

— Peuh ! Si vous croyez que j'attache de l'importance aux propos de Mme Bouffarik et consorts!... Vous les fréquentez toujours?

— Il faut bien !

— Ce sont de braves filles, mal embouchées... Ça oui ! Le principal est de s'en accommoder...

Il s'était rapproché d'elle, gêné de la voir si simple, sans mensonge, et si triste. Il n'était pas armé contre la pitié exaspérante dont il commençait à être gagné.

Tout à coup, il prononça, la voix trouble :

Elle se redressa, soudain tendue ; mais comme si son abjection surgissait à l'instant' pour faire plier son orgueil, elle se cacha la figure, et prononça, suppliante :

— Pas vous !... Pas vous !... Pas vous I...

Et, secouée de grands sanglots, elle se laissa retomber dans son fauteuil.

De Milliaud, demeurait interloqué.

Au bout d'un moment, parce que l'homme ne peut pas accepter sa défaite sans se faire plaindre, il demanda douloureusement :

— Je suis donc bien laid?

— Non, vous n'êtes pas laid I Non 1 mais vous êtes

le seul que je croyais honnête 1 Vous êtes le seul à qui je pensais sans accablement ! Je n'avais pas prévu qu'un jour... Oh ! Oh ! Vous qui étiez si grand, si bon !... Vous ne me croyez pas?... Alors, faites ce que vous voudrez. Ce sera monstrueux? Tant pis 1 Je vous jure que je ne vous en garderai pas rancune ; seulement, je vous jure que vous serez le dernier ! J'aurai fini de souffrir I... Vous m'entendez, prenez-moi !

Et elle s'offrait à lui, bras écartés.

Il lui saisit un poignet.

Elle crut que le moment de la pire de ses hontes avait sonné : ses yeux se fermèrent, son visage se crispa...

Elle en était à la he de son calice 1

Mais de MiUiaud disait :

— Ma petite amie!... Mon amie!...

Oui, elle n'était que son amie !

Il s'était agenouillé, lui avait incliné la tête sur son épaule, et il continuait de lui parler doucement, sans chercher à lui démontrer qu'elle s'était trompée sur lui-même, sachant bien que, tout à l'heure, elle l'avait deviné. Il fallait nettoyer, panser et guérir la blessure si laide qu'il avait faite...

A mi moment, les éclats d'une dispute leur parvinrent.

C'était une chanteuse qui rentrait ; et Valentine, dont le corps s'était amolli, se serra contre le capitaine, crispée, le suppliant de parler encore.

Alors, il reprit qu'il voudrait pouvoir l'aimer tendrement parce que jamais elle n'avait été aimée ainsi.

— Cela se verrait, allez I II en resterait quelque chose sur vous ; et il n'y a rien de tel, ni sur vos traits, ni dans vos attitudes, ni dans le timbre de votre voix, ni dans vos regard?, rien ! C'est un parfum tenace que la tendresse ! La tendresse paternelle, mon amie, on peut la retrouver dans la plainte du vieux moribond ou dans la douleur d'un homme trompé ; on la retrouve chez l'usurier, chez le pauvre, chez le miUionnaire, chez le voleur, et jusque sur la face et dans la voix de l'assassin qui est devant ses juges ou devant ses complices ; chez tous, chez toutes, toujours, partout. Eh bien I le parfum qu'a

laissé un être bien aimé, on le retrouve chez la iemme qu'il a aimée. C'est ineffaçable... Mon amie, ma pauvre petite amie, vous ne l'avez pas sur vous !... Je suis vieux, je suis très laid... Mais si I Je suis Isdd !,.. Pourtant, -si je pouvais être celui qui vous donnerait ce parfum-là?... Que voulez-vous ! Les hommes sont ainsi faits : ils aiment, plus que la femme, les traces qu'ils ont imprimées sur elle ! Ce sont des égoïstes. Et la preuve que je puis aimer, c'est que je souhaite encore, à mon âge, créer quelque chose de beau. Et vous seriez si belle, telle que vous m 'apparaissez dans mon rêve, et telle que je voudrais vous faire !

Valentine le laissait aller, extasiée, rompue. De telles phrases formaient une musique qui la berçait ; elle se sentait capable de belles actions.

A cet instant, de Milhaud aurait voulu d'elle, qu'elle se serait abandonnée à lui avec ferveur.

Un peu plus tard, il lui dit :

— Vous étiez déjà si belle ! Le malheur vous a rendue plus belle encore... Quand je vous ai connue, il me semblait que vous n'étiez pas capable de pleurer ; je m'étais persuadé que vous n'aviez pas de cœur, tenez !... Vous avez souffert, vos yeux ont appris à pleurer... Qu'ils sont beaux ! Avez- vous aimé?...

Ce n'était pas une question qu'il formulait ; il exprimait un doute.

Elle secoua la tête.

— Vous me répondez « non »? Qu'en savez- vous?

— Non !... Je ne suis qu'une misérable ! Je suis une criminelle I

— Chut !

Il la reprit contre lui :

— Vous n'êtes pas une criminelle ! Vous ne saviez pas aimer, vous n'étiez pas capable d'aimer. Pourtant, depuis...

Sous un accès de jalousie, il acheva de poser sa question :

— Depuis, avez- vous aimé?...

— Non 1... Je vous fais serment que non !... Vous connaissez ma vie...

— Taisez-vous ! Je ne veux pas vous faire de mal ! Pourtant, sa douceur ne résista pas à la remontée

de sa jalousie :

— C'est donc vrai, que vous avez revu Tassart?

Il pinça les lèvres et, quoi qu'il fît pour se contenir, il ne put s'empêcher de lâcher :

— Ça n'est pas beau !

Alors, il sentit que Valentine s'abandonnait un peu plus. Elle se laissa gUsser à terre, et tomba sur les genoux en murmurant d'abord, et puis en clamant :

— Pardon ! Pardon ! Pardon !

Il la revit le lendemain, le surlendemain, et tous les soirs, sans que jamais l'idée de devenir son amant le poussât vers elle.

Ni l'un, ni l'autre, ne faisaient de projets : ils redoutaient autant d'envisager un avenir qui ne leur serait pas commun que de prévoir des jours à passer côte à côte.

Parfois de Milliaud se disait : « Je la façonne », pour se donner à croire qu'il était constamment maître de lui-même.

Parfois, encore, il ne résistait pas à l'envie d'exp.'rimenter son pouvoir ; il ne le faisait sans trembler. Un jour, par exemple, il dit devant elle, en s'examinant dans une glace :

— Vous ne trouvez pas que je suis bâti pour faire de grands voyages en Afrique? J'ai une tête à rester dans un cocotier, comme singe.

C'était pour la forcer à rire? Mais si elle avait ri, au lieu de protester, que serait-il advenu?

A ses côtés, il s'affirmait qu'il n'était pas jaloux. A peine était-il hors de sa présence qu'il se demandait : « A-t-elle un amant? » Et il avait des roui-ries de gamin pour se renseigner : à toute heure de la journée, il chargeait Dufour de lui porter un bouquet ou une lettre. Quand l'ordonnance revenait, c'étaient des questions : - Dans quelle pièce était Mme Pacquault? Ne l'avait-il

pas dérangée? Y avait-il quelqu'un avec elle? Qu'avaitelle dit? Avait-elle eu l'air content? »

Il ne pouvait pas être jaloux, puisqu'il ne l'aimait pas ! Il ne l'aimait pas, et il était constamment occupé d'elle. S'il ne lui avait encore jamais demandé : « Croyez- vous que vous m'aimerez? » c'est qu'il appréhendait qu'elle ne secouât la tête comme elle l'avait secouée quand il avait osé lui dire : « Vous n'avez donc jamais aimé personne? »

Cela dura jusqu'au retour du régiment. A partir de ce moment, de Milliaud n'eut plus une minute de repos. Ce n'était pas assez de tout connaître des journées de Valentine, il épiait encore ses pensées et. la nuit, il se levait pour aller rôder autour du « Jardin ».

Parlait-il à un officier, il ne pouvait se défendre de se dire : « Celui-ci l'a-t-il connue? »

A ceux qui avaient été ses amants, il ajoutait ceux qui auraient pu être ses amants; et il avait des bondissements de colère qui lui faisaient prendre en dégoût tous les hommes, et lui-même.

Un soir, ne pouvant plus dominer son tourment, il se rendit au « Jardin », décidé à en finir : il voulait qu'elle lui confessât tout, tout ; ensuite, il verrait ce qu'il y aurait à faire.

Il ne fut pas plus tôt devant elle que sa résolution fut terrassée par la honte de se montrer si faible, et si lâche.

Il osa pourtant dire :

— l^ous deviictfis nous raconter notre passé. Nous sommes de vieux camarades ; nous n'avons pas i^eur de la vérité.

Elle répliqua :

— Nous ne sommes pas de vieux camarades ; vous le savez bien !

— C'est vrai ! Nous sommes des amis. Raison de plus !

— Vous connaissez tout mon passé.

— Tout?... D'ailleurs, à quoi boni

— Voulez- vous que je parle?

Il l'en empêcha.

2l6 VALENTINE PACQUAULT

Un autre soir, il lui proposa de sortir avec lui. La nuit était calme, lourde et, à cette heure-là, les seuils étaient déserts ; les commères étaient couchées.

Ils avançaient en se donnant le bras, gravement, partageant, sans se la confier, l'angoisse de se dire que chaque jour qui les liait un peu plus les rapprochait, iX)urtant, d'une séparation inévitable.

En effet, que pouvaient-ils espérer?

Elle, ayant à peine eu le temps de vivre, avait déjà brûlé toute la provision de son long avenir.

Lui, à un âge où le corps est lassé, le cœur durci et l'esprit déçu, il allait vers une vie nouvelle, soulevé par les espoirs déraisonnables d'une âme demeurée jeune. Le livre de ses jours n'avait pas été celui qu'il avait cru lire? Tant pis ! Il n'avait abandonné au destin que des superficies ; quant au fond, il l'avait conservé précieusement : son trésor d'avare était intact et frais, malgré ce long voyage. Il vivrait ! Il allait vivre !

De Milhaud s'était mis à parler de son enfance quand, près du parapet qui bordait le champ de foire, il s'interrompit :

— C'est ici que je vous ai connue, un matin !... Vous le rappelez- vous?

Ils poursuivirent silencieusement leur promenade, firent le tour des allées, et prirent la route de Poitiers. A un moment, Valentine ralentit le pas ; quelque chose l'avertissait d'un grand danger. Mais, sans proférer un mot, de Milhaud, qui la maintenait à son bras, continuait d'avancer. Enfin, ils s'arrêtèrent.

Elle défaillait.

A leur gauche, était le logis qu'avait occupé Tassart.

Elle le sentait là, court, bas, laid, endormi, désert menaçant...

Comme s'il avait redouté que Valentine ne parlât,] de Milliaud lui étreignit la main, et ils revinrent sur laj place, qu'ils traversèrent.

Puis ils commencèrent à monter l'avenue et, deva chez le bourreher, d'un commun accord, cette fois, firent halte : Valentine éclata en sanglots.

C'était derrière ces fenêtres aux volets clos, qu'elle avait torturé un innocent, qu'elle avait menti, et qu'elle était tombée. Quand elle avait quitté ces lieux, son corps était aussi souillé que son esprit et que son cœur.

Une fenêtre s'ouvrit, quelqu'un dit :

— Qui est là?

Et ils entendirent, en s'éloignant, la même voix qui disait :

— Il y a une femme qui pleure, dans la rue. Ils étaient déjà loin.

L'allure heurtée, inégale et désemparée, ils contmuaient de monter l'avenue lorsque, au coin d'une impasse, de Milliaud s'arrêta si subitement que Valentine en eut ua hoquet de peur.

Oui, oui, elle reconnaissait cette ruelle I Elle n'y avait pénétré qu'une seule fois, mais elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas le nier.

Ils reprirent leur marche, s'appliquant à se déchirer à la laide et méchante vérité du passé.

Ils tournèrent dans le faubourg Châlons, revinrent, par la rue Saint-Sylvestre, la rue du Temple, la Grande- Rue. Là, Valentine s'immobihsa.

D'une maison, dont l'étroite façade avait une bande de lumière au-dessus de la porte, filtrait un fin sifflement rythmé, pareil au bruit soyeux et fuselé du lait qui perce, la mousse du seau, pendant la traite.

Valentine n'avait fermé les yeux que quelques secondes, mais de longs paysages crépusculaires l'avaient envahie aussitôt. C'était le coin du pré qui bordait les étables de la Constelle où, par les belles soirées, les vaches au pis gonflé s'assemblaient pour qu'on les soulageât ; c'étaient les étables où, durant l'hiver, à la lueur des falots, les domestiques étaient accroupis, le front appuyé au ventre des bêtes... Le pays, le pays sauveur ! Il fallait qu'elle y retournât I

— Allons ! dit durement de Milliaud qui ne pouvait discerner la venue de cet allié, ne vous effrayez donc.

1 C'est le tisserand qui est à son métier. Venez 1:

2l8 VALE>rTINE PACQUAULT

Et rageusement, pour souffrir encore, il l'entraîna par la rue de l'Audience, la rue Vauclair, la place des Halles, la rue Varaize, la rue du Palais, la rue Gueulede-Loup, la rue du Puits-de-1 'Amour ; et à chaque station Valentine tournait une page de son exécrable passionnaire.

De MiUiaud fit deux oublis : elle les releva, soucieuse de ne rien omettre dans son accusation.

Quand, enfin, ils se retrouvèrent dans les allées vertes, à l'endroit où ils s'étaient parlé pour la première fois, ils s'assirent sur un banc de pierre, et demeurèrent là, meur tris et rompus, de MiUiaud avec le sentiment qu'ils s'étaient, chacun, débarrassés du souvenir de tant de turpitudes, Valentine pliant sous l'anathème qui la rejetait du monde de ses dernières espérances.

Au bout d'un long moment, elle chuchota :

— C'est fini ! Je veux rentrer.

De MiUiaud lui prit les mains, répétant :

— C'est fini..., fini !

Et comme elle s'écartait, résignée, il lui saisit doucement la tête, la tourna vers lui et, s'étant assuré qu'elle consentait à lui livrer ses lèvres, il lui donna un lonp baiser.

Puis, avec une grande ferveur, il articula son nom plusieurs fois.

Ensuite, il la reconduisit, non pas comme une bonne fortune mais comme une fiancée.

Il l'entretenait de l'existence qui était une abominable bouffonnerie — plate et bête pour celui qui avait hissé des rêves sur de trop hauts sommets, tragique pour cel qui l'avait rêvée douce et bourgeoise ; et il pronon^ des mots qu'il allait chercher dans le fond le plus sec de ses pensées. Il lui disait qu'il l'aimait, que son ara< ne ressemblait à aucun autre, qu'il ra\tait toujot chérie — tout ce qu'il savait sur son cœur de vie\ garçon, des choses rares et neuves, des choses qu'« avait entendues de la bouche de presque tous cei qui l'avaient approchée...

Elle était accablée d'effroi.

Dans un instant, cet homme qu'elle avait placé sur an trône d'honnêteté, serait devenu son amant. Quand îlle remuerait le dépôt de son dégoût, il y aurait sa place m milieu des autres... Pourquoi fallait-il que l'infaniie jui se préparait lui eût été réservée?.,. Si elle refusait le le recevoir, elle ne le reverrait plus jamais, jamais 1... D'était, pourtant, le seul être à qui elle tenait !

Or, voilà qu'au moment où elle prenait la clef pour )uvrir sa porte, il lui saisit la main, et qu'il la lui baisa onguement. Et voilà que, sans proférer un adieu, il jartit !

Il était parti, il était parti 1

Quatre à quatre, elle gravit son escalier, courut à la 'enêtre...

Il n'y avait personne dans la rue !

Elle guetta un bon moment...

Quand elle se coucha, elle se dit que tout était fini, [u'elle était seule, qu'il ne reviendrait plus... Elle le )ara des qualités chevaleresques qu'il avait et d'une ?eauté physique qu'il n'avait jamais eue ; et elle pleura, rleura, pleura !

Le lendemain soir, il arrivait chez elle. Elle lui tendit es deux mains. En s'asseyant, il lui dit sans préambule :

— Voulez- vous que nous parlions de nous? Elle en eut un éblouissement...

— De nous?

— ... Voici I fit-il en fermant les yeux.

Car si rdme doit triomphr elle est si étroitement liée à chair qu'elle ne peut que 1er.

ment s'en dégager.

Jean de Pierrefeu.

Quand, deux mois plus tard, Valentine était arrivé< Corcasseau, elle avait cru aborder la dernière éta \ rédemption. Elle se sentait une autre femme : elk enfin, convaincue de sa fragilité ! Néanmoins, si faible, était si formidablement illuminée par l'astre qui '^" en elle, qu'appréhendant tout de nouvelles douli les appelait, comme une martyre insatiable, pour mcrn l'apaisement que sa jeune foi lui donne.

Avant de lui faire quitter Saint-Léger, de Milliaud s'itj demandé parfois si elle ne simulait pas certains sentimei qu'elle devait être incapable d'éprouver. Il l'avait conn si insensible, si glacée, si maîtresse d'elle, si mentei qu'il n'admettait pas qu'elle eût découvert son Ci parmi les souillures où il baignait. Et même, l'ay découvert, était-il donc possible que ce cœur ne pas corrompu? Avait-il été si hermétiquement closj véhiculé à travers tant de sanies, aucune n'ait coi lui?... Et s'il était encore pur, ce cœur, était-ce lui, de Milliaud, à son âge, qui avait pu accom[ prodige de l'ouvrir?...

Valentine était à lui depuis des semaines qu'il mandait encore si cette femme pourrait jamais Vi

Sa raison et sa passion le harcelaient. Tantôt il suadait qu'il était trop vieux, et qu'il avait abordé

l'être en amour un bienfaiteur apaisé ; tantôt il se refuait à cette abdication. Il avait bien fallu en finir. Alors,, l avait couru à Valentine et lui avait demandé :

— Voulez- vous que nous parlions de nous?... Si je rous proposais de quitter cette maison et de vous retirer L Corcasseau, chez moi, en m'attendant?...

Sans force pour lui répondre, elle avait joint les mains...

Us étaient partis, ils avaient fait ensemble ce voyage, lont de Milliaud lui parlait, autrefois, comme d'une expélition ; ils avaient vu ce pays, auquel Valentine avait -, lonné le visage de son pays...

De Milliaud en montrant sa chambre à celle qui n'était li sa femme, et pas encore sa maîtresse, avait prononcé :

— Plus tard, ce sera notre chambre, quand nous serons. Dut à fait..., tout à fait l'un à l'autre.

Elle l'avait regardé, apeurée.

Il avait dans la voix un tel accent de rancune qu'elle l'avait pas osé dire : « Vous ne me jugez donc pas incore digne de vous? Regrettez- vous, déjà, de m'avoir ;onduite ici? »

Il avait eu beau lui dire qu'elle était désormais chez ille, qu'elle pouvait toucher à tout, entrer partout ians cette maison où tout lui appartenait, elle se fallait l'effet d'habiter un musée.

Les meubles, si lourds, si épais, si luisants, semblaient farder une intimité où elle n'aurait jamais accès. Il y ivait des portraits dans les deux salons et dans une des chambres; de quels êtres étaient-ils les images? Plus ;ard, on le lui apprendrait ; ce serait trop tard ! Les noms ju'on lui citerait se planteraient dans sa mémoire comme es fiches d'un chemin effacé que l'on n'a pas parcouru. .)es ancêtres aux figures aimables ou graves garderaient, ;>our elle, cet air hostile de propriétaires devant un (itrus. Elle serait chez eux, jamais chez elle. De Mil- .aud, lui-même, pourrait-il les rapprocher d'elle, lui qui .'avait connu que les derniers d'entre eux, et si mal !

Tout démontrait à Valentine qu'elle habitait la propriété d'autrui : le petit jardin à la française — strict, lUX buis et aux rosiers alignés comme des soldats — les

dexix charmilles, la futaie, les écuries, les communs...

Les communs ! Elle songeait à cette grange de la Coustelle où il faisait si bon en hiver quand, par un clair soleil, on ouvrait le portail en grand ! Ici, il y avait aussi une grange, plus haute, plus Vciste, plus vieille, plus charmante, sûrement, que celle de l'oncle Jamet, mais ce n'était pas elle : dans celle-ci, le foin occupait la place de droite, et la paille était à gauche ; au fond, était le tas d pommes de terre. Du moins, le portail était expo^ au même orient. En fermant les yeux, l'odeur aidant, peut-être pourrait-on s'imaginer qu'on était à la Coustelle...

En repartant, de Milliaud avait dit :

— C'est votre retraite que vous accomplissez, Valentine.

Il avctit ajouté, plus gravement :

— Examinez votre conscience, pensez à nous deux. Et puis, allez donc à l'église ! Méditez-y. Cela vous aidera peut-être à trouver votre route.

Elle avait fait quatre lieues en voiture pour le reconduire à la gare et, quand elle était revenue dans cette maison, la solitude était tombée sur elle comme un manteau trop grand, coupé dans une lourde étoffe.

Pendant le dîner, le vieux valet de chambre à qui le silence pesait, lui avait dit, sur un ton paternel et déférent :

— Madame va bien s'ennuyer sans monsieur ! La maison n'est pas gaie depuis que les maîtres sont morts !

Elle avait voulu savoir où ils avaient rendu le dernier soupir : c'était dans la chambre aux portraits.

Toute la nuit elle avait pensé à eux, pour apprivoisa leur mémoire. Elle ne s'était endormie qu'au premier rayon de soleil et, dès qu'elle s'était réveillée, elle avait couru à la grange. Ce serait là qu'elle trouverait l'ajx ment qu'elle n'avait pu goûter ailleurs !

Elle y était demeurée jusqu'au déjeuner, assise su un tas de foin. Elle y était revenue.

Quand elle en sortait, elle était reposée mais elle n- ^lit pas apaisée. Les domestiques souriaient en lui disant :

— On voit bien que madame vient de la ville.

Ils ne croyaient pas qu'elle cherchait, précisément, à •attraper les souvenirs de son enfance aux champs. Et îlle en remuait !

Elle n'en avait jamais tant remué !

Il y avait huit jours qu'elle était à Corcasseau lorsqu'on lui remit une lettre de Saint-Léger. L'adresse x)rtait : Madame Valenline de Milliaud.

Était-ce possible?

Le capitaine lui écrivait :

Ma chère amie, j'ai hésité avant de tracer mon nom sur ■ette enveloppe. A la fin, je me suis dit que, vous considé- ■ant comme ma femme, je ne pouvais vous écrire sous un \utre nom. M'en voudrez-vous?

La lettre était tendre et grave comme la première ;onversation qu'ils avaient eue, le soir où ils avaient lébattu leur avenir:

Il lui demandait de lui répondre, de se confesser à lui oyalement, sans crainte :

Tant pis si vous m'avouez que vous ne m'aimez pas l'amour ! Peut-être que nous ne serons que des amis pendant les années, ou toujours : nous trouverons encore des joies à ette camaraderie. Vous m' écrirez cela, Valentine; je sourirai m peu tristement en vous lisant, mais je sourirai, et vous ne percevrez pas le bruit que fera mon rêve en s' écroulant.

Elle lui répondit quatre pages passionnées et, comme l lui écrivit une autre lettre dans laquelle il se plaisanait un peu, elle se fâcha, exaspérée de ne pas se faire omprendre de lui : elle l'aimait ! Pouvait-il donc en Louter? Elle l'aimait !

Elle ne connaissait plus l'âge de celui qu'elle attendait, lie ne revoyait plus son visage de Don Quichotte, ses imbes de faucheux, ses tics ; elle était fascinée par la andresse qu'il lui offrait et dont elle s'emmitouflait.

Alors, d'autres lettres suivirent pendant deux mois |ui furent les plus beaux de leurs fiançailles. De loin, de ililliaud se représentait Valentine telle que son rêve 'avait façonnée ; il ne doutait plus d'elle, et l'horrible

passé, qu'il trouvait constamment entre eux quand il ^tait à ses côtés, ce passé qui lui causait de grands mouvements de jalousie ou de dégoût, s'évaporait. Et de Milliaud, pour elle?... Ah ! c'était son paladin !

A Saint-Léger, on ignorait ce que Valentine était devenue. D'abord, on avait cru que le capitaine l'avait installée à Poitiers. Il était parti pour les grandes manœuvres ; mais quand il était revenu avec le régiment, et qu'on n'avait pas vu reparaître Mme Pacquault, on s'était convaincu qu'elle s'était retirée dans sa famille.

Son appartement du « Jardin » était resté dans l'état où elle l'avait laissé. Estelle continuait de l'entretenir, écoutant les bavardages, et ne protestant pas si l'on disait qu'elle en savait long sur le départ de sa maîtresse : elle ne savait rien !

De Milliaud avait recommencé de fréquenter le cercle, mais il n'allait plus au concert.

— Mon ami, lui dit un jour le capitaine Brotier, vous avez failli faire une fameuse bêtise il y a quelque temps !

— N'est-ce pas? répliqua-t-il. On en fait à tout â.L; ...

Ils s'entretinrent un instant de Valentine, puis de -Milliaud parla de sa retraite qu'il devait prendre quelques semaines plus tard,

Valentine lui écrivait presque tous les jours, lui racontant sa vie dans ce pays qu'il connaissait si peu. Elle était heureuse, bien qu'elle ne s'habituât pas à la maison :

C'est que vous êtes loin, lui disait-elle. Venez vite, cl je ne serai pas longue à me sentir chez nous.

Elle appelait sa protection.

Ses meilleures heures, elle les passait toujours dans la grange, ou dans le fruitier, ou encore dans la petite pi« ( e ronde du deuxième étage de la maison. Parfois, à I'umo des deux fenêtres de cette tour de veille que coiffait i« bonnet pointu du pigeonnier, elle demeurait de gran( moments à contempler le paysage, et elle s'abandonna à la mélancohe qui s'accordait le mieux avec le pays la saison. Les arbres se dépouillaient, les coteaux arronc devenaient roux, les oiseaux passaient...

Les oiseaux passaient ! Elle n'avait jamais su ce qu'était, vraiment, cette innombrable descente vers le soleil. A la Coustelle, à part quelques cordons d'échassiers qui traversaient le ciel en poussant des clameurs désespérées, quelques vols de ramiers, et les bandes d'alouettes qui s'abattaient sur le plateau, on ne remarquait pas la migration. Ici, dès le commencement d'octobre, elle se faisait sentir. Ensuite, chaque jour elle s'accentuait.... Il y avait des matins où elle était tragique.

Cela ressemblait à une armée en déroute, talonnée par l'ennemi.

Valentine entendait le vieux domestique qui criait à sa femme : « Palombes ! » pour le plaisir de signaler les voyageurs ; des coups de fusil éclataient partout.

Valentine frissonnait, prise de l'envie de pleurer.

Le matin de la Toussaint, comme les serviteurs lui demandaient la permission d'aller au cimetière, elle leur annonça qu'elle s'y rendrait avec eux.

A partir de ce moment, sans éprouver de serrement de cœur, elle put circuler dans les pièces, examiner les meubles, les tableaux, et s'intéresser à la contrée.

Enfin, de Milliaud s'annonça : elle se dit que le bonheur entrait avec lui et que c'était, pour elle, fini de souffrir.

Or, dès le soir de son arrivée, après qu'ils eurent dîné, il lui proposa de sortir. Dehors, il lui demanda :

— Valentine, avez-vous réfléchi à ce qu'il adviendra de nous?

Elle s'arrêta, interloquée, lui mit les bras autour du cou ; mais de Milliaud détourna brusquement la tête, et s'essayant à éteindre l'agitation qui grondait en lui depuis qu'il était rentré dans ce Corcasseau, il articula :

— Moi, j'ai réfléchi, et j'ai peur de commettre une mauvaise action.

Elle sentit que ses jambes phaient sous elle.

— Valentine, écoutez-moi !... Je suis vieux... I Elle ne le laissa pas achever.

— Je vous prie, dit-elle fermement, de ne plus revenir

là-dessus. Je vous ai écrit, je vous ai dit que je vous aimais. Je vous aime ! Je ne puis plus rien, que me donner à vous. Ne me prenez pas si vous ne voulez pas me prendre. Cela signifiera que vous me méprisez plus fort que vous ne m'aimez. Moi, je vous aime.

Un instant, il ne douta pas d'elle ; cependant dès qu'ils furent rentra, qu'il la vit aux lumières, son besoin de se torturer le reprit : il la conduisit à sa chambre, l'embrassa et, sans un mot, il se retira.

Lui qui s'était si bien promis de l'aimer tendrement, il l'aimait comme un garçon de vingt ans, maladroitement, violemment, comme un amant qui ne s'est jamais éduqué, que la passion aveugle, et qui s'imagine qu'en la contrariant il finira par la vaincre — et qui mourrait de l'avoir vaincue 1

Quelques jours après, lorsque Valentine lui démontra que cette situation devenait intolérable, il lui rétorqua méchamment :

— Vous êtes assez forte pour souffrir.

Elle se sentit glacée. Cette phrase, Tassart l'avait prononcée, autrefois, et voici qu'elle revenait, plus menaçante, grossie par une nouvelle équivoque. Quel signe néfaste portait-elle donc sur elle?

Elle courba la tête, et se tut : elle n'avait peut-être pas encore assez fait pour son rachat 1

On était à la fin de décembre.

La pluie noyait le pays. Les arbres défeuillés tordaient sous l'averse des branches luisantes ; le jardin était mort ; la charmille et la futaie étaient mortes, La vallée et les coteaux étaient morts.

De Milliaud, qui, chaque matin, s'imposait une tâche, avait rangé la bibliothèque, puis une collection de géologie ; ensuite, ne trouvant plus rien à mettre en ordre, il avait ouvert des livres. Mais il n'avait pas pu lire.

L'existence qui devait le conduire à la vraie vieillesse avait commencé.

L'esprit acharné sur sa chimère, il se disait : « Je l'épouse ! Il faut que je l'épouse ! » tandis qu'une sorte de jalousie sans racine l'écartelait, et le rendait plus cruel, et plus injuste.

Et c'était ainsi tous les jours !

Les bonnes heures, c'étaient celles des repas : à cause ,des domestiques, on parlait de choses indifférentes, et l'unique pensée de chacun d'eux s'usait à ce bavardage. Mais, dès qu'on avait quitté la table, le silence recommençait son œuvre.

Valentine se remettait à sa tapisserie, de Milliaud arpentait le salon, s'asseyait, se levait, examinait un rayon de la bibliothèque, se promenait encore, s'approchait d'une fenêtre, tambourinait sur les vitres ruisselantes. Il en avait pour une heure à battre des charges.

Parfois, lorsque Valentine dressait la tête, elle s'aper- ,cevait qu'il n'était plus là. Elle ne le revoyait qu'au . dîner.

Un soir, qu'elle était sur le point de se coucher, il frappa à la porte de sa chambre, et il entra en disant :

— Bon ! Moi qui croyais que vous vous enfermiez à clef !

Elle le regarda si douloureusement qu'il s'approcha d'elle, repentant déjà. Il l'attira contre sa poitrine... Aussitôt, il éclata en reproches contre lui-même : il n'avait été qu'un maladroit toute sa vie; il l'aimait, il l'aimait éperdument ; désormais, elle pourrait bien l'aimer comme bon lui semblerait ; il saurait se contenter de ce qu'elle lui accorderait.

— Mais, je me donne à vous tout entière ! Vous ne le voyez donc pas?... Je vous aime, moi ! Je vous aime !

Et elle lui parla avec des mots si passionnés que le jeune cœur en tumulte de ce compagnon vieilli s'apaisa.

— J'arrive trop tard, je le sais bien, dit-il encore. Non, il n'arrivait pjis trop tard ! Avait-elle jamais

aimé?.,. Elle était à lui, elle n'avait jamais été à un autre telle qu'elle se donnerait à lui. Il ne fallait plus persister dans cette férocité.

Et elle disait :

— Prenez-moi ! Par pitié, prenez-moi ! Vous verrez comme mon cœur se donnera à vous. Il naît pour vous ; c'est vous qui l'avez fait. Prenez-moi I Vous m'avez faite. Prenez-moi I

La pendule sonnait, lorsque de Milliaud se réveilla.

Près de lui, Valentine dormait, la tête inclinée de son côté, le corps abandonné.

A la regarder longtemps, il s'imagina qu'elle souriait.

Souriait-elle?

Il se recula un peu pour s'accouder sur l'oreiller.

Elle reposait, si paisible, si calme, si pure, qu'un vaste orgueil le gonfla. Elle était son œuvre ; elle était à lui, elle serait à lui ainsi toutes les nuits : il saurait bien la garder !

Il essaya de la voir telle qu'il se la représentait encore la veille, dans les mauvaises heures enfiévrées : il n'y parvint pas.

Il était sauvé !

La femme qui dormait sur cette couche s'était lavée de sa fange. Aucune fange ne l'avait jamais souillée !

La pendule sonna de nouveau,

Valentine soupira, ramena lentement ses deux mains sur sa poitrine

Ainsi, elle avait l'air d'un enfant que le sommeil a surpris au milieu de sa prière.

Soudain, de Milliaud qui la contemplait, extasié, se contracta. Sa respiration devint courte ; il se passa les doigts sur le front comme pour chasser une hantise, se pencha...

Les sourcils de Valentine se crispèrent, ses paupières battirent ; puis elle ouvrit les yeux et, sans remuer, elle vit son amant qui, les lèvres agitées, regardait devant lui avec une telle expression qu'une épouvantable terreur la glaça.

Elle suivit son regard, et elle aperçut, découvert, frappé par la lumière de la lampe, son bras marqué du tatouage...

Un grand froid se coula en elle.

De Milliaud commençait de haleter, à voix basse d'abord, et plus fort à chaque aspiration :

— Va-t'en !... Va-t'en !... Va-t'en !... Va-t'en !

Elle voulut se jeter sur lui, mais au mouvement qu'elle fit, il la repoussa et, tel un dément qui sent sa crisf monter, il sauta par terre et s'enfuit.

Un bruit formidable secoua la maison.

Était-ce un coup de feu? Était-ce une porte qui avait battu?

Valentine bondit hors de son lit, courut par le couloir obscur.

Elle aperçut un sillon lumineux qui partait de la chambre de de Milliaud. Elle poussa la porte, et elle trouva son amant à genoux, la tête dans les mains, et sanglotîint.

Il cria encore : « Va-t'en ! », mais il n'y avait plus d'ordres pour la contenir.

Elle s'était jetée sur lui, l'avait enlacé, lui offrant de la garder ou de la tuer, lui baisant les yeux, le front, la tête...

Par deux fois, il la rejeta si brutalement qu'elle alla rouler sur le parquet.

Il se releva, les pupilles dilatées, la bouche tordue.

Alors, ne dominant plus les ressauts de son exaspération, il lui saisit les poignets et, la parole sifflante, demanda :

— Qui t'a fait ça?... Dis-moi tout!... Je veux tout savoir !

Docile, elle prononça :

— Je vous ai tout dit.

— Tu ne m'as pas dit qui t'avait marquée. C'est Tassart?

— Oui!

Il la lâcha.

— Bien !... fit-il. Maintenant, va-t'en 1 Tu es à lui I Va-t'en 1

Elle était demeurée là, n'ayant plus, dans sa pauvre tête, qu'un roulement confus d'idées parmi lesquelles éclatait un nom et un ordre.

Enfin, elle chercha de Milliaud autour "d'elle, se releva, passa dans le cabinet de toilette : il n'y était pas I

« Va-t'en!... » Elle ne voulait pas partir. Elle n'avait donc plus qu'à mourir ! Dans ce cas, il fallait que ce fût tout de suite !

Elle toucha des objets, prit des limes à ongles, des ciseaux.

Et voilà qu'elle eut un grand tressaillement : elle avait aperçu un coffret ; c'était le semainier de de Milliaud.

Elle l'ouvrit, prit un rasoir : ses doigts ne tremblaient plus. Mais, au moment de porter l'acier à son cou, elle eut une défaillance.

Elle abaissa son arme, serrant les dents, se traitant de lâche...

Or, ses regards se posèrent sur son bras où étaient gravés les stigmates de son infamie...

Un cri I... qui parcourut la demeure entière 1 De la petite pièce où il s'était retiré, de Milliaud l'entendit et, sous les combles où ils logeaient, les domestiques, aussi, le perçurent comme un choc bref que les murailles transmettent sans l'assourdir.

En entrant dans le cabinet de toilette, on trouva Valentine adossée à la cloison, les joues décolorées et la bouche étirée par un rictus. A ses pieds, s'étalait une mare de sang qui coulait de son bras mutilé.

De Milliaud l'appelait, l'étreignait, s'écartait, l'appelait encore, essayant de faire descendre sur lui ce regard de bienheureuse qui montait si haut, fixé sur des choses lointaines, dans un éther inaccessible. Et il promettait de mourir à son côté, et, en soulevant le bras sanglant» il clamait :

— Au secours L.. Sauvet-laJ... Au secours!

VALENTINE PACQUAULT 23I

On avait couru prévenir un voisin pour qu'il attelât sa voiture, tandis que les domestiques de Corcasseau s'activaient près de leur maîtresse. Une femme avait apporté un bocal d'alcool dans lequel baignaient des pétales de lis.

On fit un pansement, on ligatura le membre au-dessus de la plaie...

Valentine se laissait soigner, absente, gardant sur son visage son expression de ravissement amer, et elle murmurait : « Je vous aime » chaque fois que de Milliaud, qui la maintenait contre sa poitrine, lui demandait pardon.

On l'enroula dans des couvertures, on la monta dans la carriole, et l'on partit à fond de train pour la ville.

Seigneurin tapait sur son cheval à le faire crever. A la première côte, comme il fallait bien laisser souffler la bête, il se retourna vers ses voyageurs et proposa de leur donner sa peau de bique. Voyant qu'on ne lui répondait pas, il tira une bâche de dessous ses pieds et, sans plus de façons, les en couvrit. Ensuite il reprit son fouet, et remit sa bête au galop.

Il tombait une petite pluie fine qui pénétrait jusqu'à l'âme.

Sous son abri de grosse toile, de Milliaud répétait :

— Mon petit 1... Ma petite fille !... Pardon !... Je t'aime 1... Tu entends! Je t'aime!... Pourquoi as-tu fait cela?...

Valentine murmurait :

— Je t'aime I... Maintenant... Ah ! maintenant, tu n'en doutes plus? Abandonne-toi. Tu verras comme tout deviendra simple... Je t'aime 1

L'un et l'autre pensaient à leur vie future et ils la voyaient à travers le filtre du temps, qui rend limpides les époques troubles où le cœur a perdu sa route, et qui purifie les peines et les joies.

PARIS. TYP. PLON-NOURRJT ET c'", 8, RUE GARANCIÈRE. 33792.

PQ H5V3 t.2

Ch^rau, Gaston

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