‹ Valentines et autres versChapitre 39 sur 64 · CAS DE DIVORCE · texte numérisé non relu

CAS DE DIVORCE

Adam était fort amoureux.

Maigre comme un clou, les yeux creux ;

Son Eve était donc bien heureuse

D'être sa belle Eve amoureuse,

Mais,... fiez- vous donc à demain !

Un soir, en promenant sa main

Sur le moins beau torse du monde,

Ah !... sa surprise fut profonde !

Il manquait une côte... là.

Tiens ! Tiens ! que veut dire cela ?

Se dit Eve, en baissant la tête.

Mais comme Eve n'était pas bête,

Tout d'abord Eve ne fit rien

Que s'en assurer bel et bien.

« Vous, Madame, avec cette mine?

Qu'avez-vous donc qui vous chagrine ? »

Lui dit Adam, le jour suivant.

« Moi, rien... dit Eve... c'est... le vent. »

Or, le vent dormait sous la plume,

Contrairement à sa coutume*

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Un autre eût été dépité, Mais comme il avait la gaieté Inaltérable de son âge, Il s'en fut à son jardinage Tout comme si de rien n'était.

Cependant, Eve s'em...bêtait

Comme s'ennuie une Princesse,

« Il faut, nom de Dieu, que ça cesse »,

Se dit Eve, d'un ton tranchant.

« Je veux le voir, oui, sur le champ »,

Je dirai « Sire, il manque à l'homme

Une côte, c'est sûr, en somme,

En général, ça ne fait rien,

Mais ce général, c'est le mien.

Il faut donc la lui donner vite.

Moi, j'ai mon compte, ça m'évite

De vous importuner, mais lui,

N'a pas le sien, c'est un ennui.

Ce détail me gâte la fête.

Puisque je suis toute parfaite,

J'ai bien droit au mari parfait.

Il ne peut que dire : en effet, »

Ici la Femme devint... rose,

« Et s'il dit, prenant mal la chose : « Ton Adam n'est donc plus tout nu ! » Il fallait cette côte absente Quelle en parût reconnaissante !

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Doux Jésus !

Tout fut bien changé.

Eve prit son air affligé,

Et lorsqu'Adam parmi les branches,

Voyait bouder ses... formes blanches,

Et que ne pouvant s'en passer,

Il accourait, pour l'embrasser,

Tout rempli d'une envie affreuse :

« Ah ! que je suis donc malheureuse ! »

Disait Eve, qui s'affalait.

Enfin, un jour qu'Adam parlait D'une voix trop brusque et trop haute : « Pourquoi, dis, que t'as pas ta côte ? »

« Voyons ! vous vous... lichez de moi ! Tu le sais bien,... comment, c'est toi, Toi, ma côte, qui se réclame ! »

— « Ça n'empêche pas » dit la Femme, A ta place, j'insisterais, »

— Si je faisais de nouveaux frais Dit Adam ; j'aurais trop de honte.

Nous avons chacun notre compte, Toi comme moi, tu le sais bien, Et le Prince ne nous doit rien ; Car nul en terme de boutique

Ne tient mieux son arithmétique.

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Ce raisonnement était fort,

Eve pourtant n'avait pas tort.

Tu m'as, en tendant tes mains tranches,

Dit, « voici la fleur de mes branches,

Et voilà le fruit de ma chair ! »

« En effet, ma chère ! »

— « Ah!.., mon cher!

J'avais pris moi cette parole Au figuré... mais j'étais folle ! »

— « Je t'avais prise au figuré Moi-même, » dit Adam, paré De sa dignité fraîche éclose Et qui lui prêtait quelque chose Comme un ton de maître d'hôtel, Déjà suffisamment mortel ; « L'ayant dit un peu comme on tousse.

Vois, quand la vérité nous pousse, Il faut la dire, malgré soi. »

« Je ne peux pas moi comme toi. »

Fut tout ce que répondit Eve.

La nuit s'en va, le jour se lève,

Adam saisit son arrosoir,

Et, <i ma belle entant, à ce soir ! »

Sa belle enfant ! pauvre petite !

Elle, jadis sa... favorite, Etait son enfant, à présent.

Quoi? Ce n'était pas suffisant Qu'Adam n'eût toujours pas sa côte, A présent c'était de sa faute î Elle en avait les bras cassés !

Et ce n'était encore assez.

« Mais puisque ça ne se voit pas, n Dit Adam. « Ça se sent, » dit Eve, Avec sa voix sifflante et brève.

Adam partit à contre-cœur, Car dans le fond il avait peur De dire, en cette conjoncture, A l'Auteur de la créature :

Vous avez fait un pas de clerc En ratant ma côte, c'est clair.

Sa démarche impliquait un blâme.

Mais il voulait plaire à sa femme.

Eve attendit une heure vingt Bonnes minutes ; il revint Souriant, la mine attendrie, Et, baisant sa bouche fleurie, L'étreignant de son bras musclé :

« Je ne l'ai pas, pourtant je l'ai.

Je la tiens bien puisque je t'aime, Sans l'avoir, je l'ai tout de même.

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Eve sentant que ça manquait

Toujours, pensa qu'il se moquait ;

Mais il lui raconta l'histoire

Qu'il venait d'apprendre, il faut croire,

De l'origine de son corps,

Qu'Eve était sa côte, et qu'alors...

La chose...

Ah ! c'est donc ça... dit-Elle,

Que le jour, oui, je me rappelle, Où nous nous sommes rencontrés Dans les parteres diaprés, Que lui-même il n'est pas venu?

A-t-il sa langue dans sa poche?

Sur la mèche où le cœur s'accroche, La casquette à n'en plus finir?

Est-il en train de devenir...

Soutenu?... » que répliquerai-je?

La Femme ici devint... de neige.

Sitôt qu'Adam fut de retour Eve passa ses bras autour Du cou, le plus fort de son monde, Et, renversant sa tête blonde, Reçut deux grands baisers joyeux ; Puis fermant à demi les yeux, Pâmée au rire de sa bouche, Elle l'attira vers sa couche,

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Où commençant à s'incliner,

L'on se mit à se lutiner.

Soudain : « Ah ! qu'as-tu là ? fit Eve.

Adam parut sortir d'un rêve.

u Là... mais, rien... » dit-il. « Justement,

Tu n'as rien, comme c'est charmant !

Tu vois, il te manque une côte.

Après tout, ce n'est pas ta faute,

Tu ne dois pas te tourmenter ;

Mais sur l'heure, il faut tout quitter,

Aller voir le Prince, et lui dire

Ce qu'humblement ton cœur désire ;

Que tu veux ta côte, voilà.

Or, pour lui, qu'est-ce que cela?

Moins que rien, une bagatelle. »

Et prenant sa voix d'Immortelle :

« Allons ! Monsieur... tout de ce pas. »

Eve changea de ritournelle,

Et lorsqu'Adam était... sur elle,

Elle répétait d'un ton las :

« Pourquoi, dis, que tu m'aimes pas? »

Sur ces entrefaites, la femme S'en vint errer, le vague à l'àme, Autour de l'arbre défendu.

Le serpent s'y trouvait pendu Par la queue, il leva la tète.

« Eve, comme vous voilà faite ! »

Dit-il, en la voyant venir.

La pauvre Eve n'y put tenir ;

Elle lui raconta sa peine,

Et même fit voir... une veine.

Le bon Vieux ent parut navré

Tiens ! Tiens 1 dit-il ; c'est pourtant vrai,

Eh ! bien ! moi : j'ai votre remède ;

Et je veux vous venir en aide,

Car je sais où tout ça conduit.

Ecoute-moi, prends de ce fruit.

u Oh ! non ! » dit Eve c et la défense? »

Ton prince est meilleur qu'il ne pense

Et ne peut vous faire mourir.

Prends cette pomme et va l'offrir

A ton mari, pour qu'il en mange,

« Et, dit, entr'autres choses, l'Ange,

Parfaits alors, comme des Dieux,

En lui, plus de vide odieux !

Vois qu'elle épine je vous ôte.

Ce pauvre Adam aura sa côte.

C'était tout ce qu'Eve voulait.

Le fruit était là qui parlait,

Eve étendit donc sa main blanche

Et le fit passer de la branche

Sous sa nuque, dans son chignon.

Eve trouva son compagnon Qui dormait étendu sur l'herbe, Dans une pose peu superbe, Le Iront obscurci par l'ennui.

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Eve s'assit auprès de lui,

Eve s'empara de la pomme,

Se tourna du côté de l'Homme

Et la plaçant bien sous son nez,

Loin de ses regards étonnés :

« Tiens ! regarde ! la belle pêche ! »

— « Pomme » dit-il d'une voix sèche.

« Pêche ! Pêche ! » « Pomme ». « Comment ? Ce fruit d'or, d'un rose charmant, N'est pas une pomme bien ronde?

Voyons !.. demande à tout le monde?

— « Qui tout le monde? » Eve sourit : « J'ai dit tout le monde ? » et reprit, Lui prenant doucement la tête !

« Eh ! oui, c'est une pomme, bête, Qui ne comprends pas qu'on voulait T'attraper... ah ! fi ! que c'est laid ! Pour me punir, mon petit homme, Je vais t'en donner, de ma pomme. »

Et l'éclair de son ongle luit,

Qui se perd dans la peau du fruit.

On était au temps des cerises, Et justement l'elïort des brises, Qui souillait dans les cerisiers, En fit tomber une à leurs pieds I

Malheureuse ! que vas-tu laire?

Crie Adam, rouge de colère,

Qui soudain à tout deviné,

Veut se saisir du fruit damné,

Mais l'homme avait trouvé son maître.

« Je serai seule à la commettre »

Dit Eve en éloignant ses bras,

Si hautaine... qu'il n'osa pas.

Puis très tranquillement, sans lièvres, Eve met le Iruit sur ses lèvres, Eve le mange avec ses dents.

L'homme baissa ses yeux ardents Et de ses mains voila sa face.

« Moi, que voulez-vous que j'y fasse?

Dit Eve ; c'est mon bon plaisir ;

Je n'écoute que mon désir

Et je le contente sur l'heure.

Mieux que vous... qu'a-t-il donc? il pleure !

En voulez-vous ?

Non, et pourquoi?

Vous voyez, j'en mange bien, moi.

D'ailleurs, songez qu'après ma faute Nous ne vivrons plus côte à côte, On va nous séparer... c'est sûr, On me la dit, par un grand mur.

En voulez-vous ?

Lui, tout en larmes, S'entonçait, songeant à ses charmes,

Dans le royaume de Sa voix.

Enfin, pour la dernière fois Prenant sa tête qu'Eve couche, En veux-tu, dis? ouvre ta bouche.

Et c'est ainsi qu'Adam mangea

A peu près tout, Eve déjà

N'en ayant pris qu'une bouchée ;

Mais Eve eût été bien fâchée

Du contraire, pour l'avenir.

Il a besoin de devenir

Dieu, bien plus que moi, pensait-Elle.

Quand l'homme nous l'eût baillé belle,

Tu sais ce qui lors arriva ;

Le pauvre Adam se retrouva

Plus bête qu'avant, par sa faute.

Car s'il eût su plaidre sa côte,

Son Eve alors n'eût point péché ;

De plus, s'il se fut attaché

A son Prince, du fond de l'âme,

S'il n'eût point écouté sa femme,

Ton cœur a déjà deviné

Que le Seigneur eût pardonné,

Le motif d'Eve, au fond valable,

N'ayant pas eu pour détestable

Suite la faute du mari.

Lequel plus tard fut bien chéri Et bien dorlotté par « sa chère »,

Mais quand, mécontent de la chère, Il disait : je suis trop bon, moi.

Sans doute, disait Eve, toi, T'es-un-bon-bonhomme, sur terre Mais... tu n'as pas de caractère 1

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