‹ Valentines et autres versChapitre 57 sur 64 · LES YEUX · texte numérisé non relu

LES YEUX

Les veilleuses dont notre nuit est partumée

Sont des sœurs dont les longs regards sont des secrets

Et les yeux de nacre et de perle des coffrets

Nous pénètrent, et sur la basse cheminée,

Le miroir où ta beauté nue est confirmée Répète ces regards et ces yeux indiscrets, Qui troublants comme les feux pâles d'un marais, Hantent le cœur du doux poète et de l'Aimée.

O ces yeux, tous ces yeux, dans le calme aromal

De l'amour, sont d'autant plus tendres qu'ils font mal

Et notre âme connaît des terreurs, pourtant pures.

Mais quand l'aube s'abat sur nos chastes volets, La fenêtre a deux yeux bleus et vides, si laids Que nous tirons sur nous toutes les couvertures.

Une petite avec des flûtes dans la voix Qui riait et qui pour les graves sœurs d'Ursule Etait le rayon fol à travers la cellule. Pour la beauté c'était bien V « Ange », pas de ceux Qui traversent le rêve épais des amoureux, Mais de ceux que l'Esprit mêle au divin cortège ; Pour l'âme, un lait, et pour l'innocente, une neige ! Toute l'année, en cette âme, c'était Noël. Son front charmant semblait pétri d'un peu de ciel, Comme nos tristes cœurs le sont d'un peu de fange. Elle étonnait ! Je l'ai déjà dit, c'était Y « Ange », Et sa tête aurait pu voler au paradis, Quand, par hasard, de sesgrands colsblancs tout unis Les coins se retroussaient avec des façons d'ailes! Après cela, la plus riche des demoiselles, La fille d'un monsieur qui, comme on a pignon Sur rue, avait, lui, droit de servage, un grand nom, Et de l'or tant que nul creuset ne l'évaporé. Elle était la puissance énorme qui s'ignore, Elle ne savait pas que ses yeux étaient beaux ; Mais elle eût été reine aussi dans des sabots ! Adorable ! mais quel homme à moins d'être impie (Allez, c'est bien le mot !) l'eût mêlée à sa vie,

Assez fou pour la rendre à notre air étouffant ;

Amour seul eût été digne de cet enfant,

Si les meilleurs baisers n'étaient pas des morsures,

Si les lèvres n'avaient la forme des blessures.

Aucun nuage impur dans ses chastes yeux gris !

Elle ne rêvait pas des hommes de Paris,

Ni de ses fêtes, ni diamants et dentelles

Qui font les yeux plus fous pour les femmes plus belle:

Nul héros des affreux romans que nous faisons,

Quand nous avons bu, nul ne hante ces maisons.

Son Idéal ? elle eût répondu : Télémaque.

Toute l'année, au fond de ce cœur, c'était Pàque.

Autour de la jeune Eglise, Par les prés et les clôtures Et les vieilles routes pures, La nuit comme une eau s'épuise

C'est l'aube toute divine Et la plage violette, Avec des voiles en fête Au ciel tel qu'une marine.

Guerre et semaille, avalanche De nos thèmes et nos mythes, Par les labours sans limites Sommeillent pour les revanches.

Mais le sang petit et pâle Que l'aurore a dans les veines, O Seigneur! est-ce nos peines Ou votre pitié fatale ?

Nos vœux des vôtres sont frères, Vous tous dont le cœur murmure Depuis l'ancienne aventure :

Montez, Aubes et Colère !

Mon cœur stupide, étant bouché comme une gourde Où les vins de l'amour, des siècles, dormiront : Vous avez pris dans vos deux mains ma tête lourde Et vous m'avez baisé doucement sur le front.

Et j'ai senti, sous les délices d'un baptême Mystérieux, mes yeux orageux s'apaiser ; Le jardin s'éteignait, et sur le chrysanthème Ce rappel d'un oiseau sonna comme un baiser !

Vous m'aimâtes, ainsi qu'une Mère jalouse, Portant le baume pur à mon mal remuant ; Mais quand j'ai regardé vos yeux, j'ai vu l'Epouse Qui souriait, dans leur miroir insinuant.

Votre sein m'a bercé comme un héros indigne. Et depuis l'heure au ciel qui m'a fait vous aimant, Un Désir solitaire et pâle comme un cygne Sur un fleuve en moi nage avec enchantement.

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