‹ ValérieChapitre 1 sur 43 · SUR MADAME DE KRUDNER · texte numérisé non relu

SUR MADAME DE KRUDNER

Dbqb les personoes cootemporaines dont les proâncttons nous ont amené à étudier la phy- ' sîOQomie et le caractère , nous aimons quelque- ; fois à chercher quels traits des &ges précédents dominent , et à quel moment social il serait ~ ;natarel de les rapporter comme à leur vrai ' jour. Ce genre de sapposition , en ne le forçant pas , a son -avantage. C'est comme ponr un . tableau , qu'on comprend mieux quand on s'en éloigne à di^érents points de vue, on quand on le fait déplacer , raonler, baisser peu i peu , jusqu'à ce qu'on ait atteint la vraie , la profonde perspective. Si nous avons trouvé, par exemple , que madame de Soiua était simplement do dix-boitième siècle qu'elle continaait dans le nôtre, il nous a semblé que, tout en représentant de près la Restauration dans sa meilleure

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nuaoce , madame de Duras ne représentait pas moine , dans un lointain poétique , par sa vie , par ses pages élégiiites , par ses sentiments passionnés, suivis de retours chrétiens , et par sa mort, quelle «bose des phie tonchanteB destinées du din-septième siècle. Aujourd'hui, eo abordant madame de Kriiduer sous son anréole mystique , dans sa blancheur nuageuse , dans la vague et Monde lumière d'où elle nous sourit, notre vue et notre ooojecture se r^torteat d'abord bi«) Ml delà de notre siècle et des deux précédente : DousD'béiiitons pa.% àla replacer plusbaut. C'est comme une sainte do moyen-âge qui nous apparattgUne sainte dti Nord, du treiziènae siècle, une sainte Élisffbcth de Hongrie , ou encore quelque sœur du Graud-Haltre des cbevaliers parte-gtaive, qui, du fond de sa Livonie, attirée sur le Bhin et longtemps mêlée fuii. délices des cours , ayant aimé «t in^iré les illustres Bttnneringer dn temps, ayant fait eUe-œëme quelque roman en vers comme un poète de la Wartbourg , ou plutôt ayant voalu imiter notre Cbrestien de Troyes ou quelque autre fameux trouvère en rime française , en cette langue la phu iélitable d'alors , serait enûn revenue à Dieu, à la péniteiice, aurait désavoué toutes les

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SUB UADAUie DE KRUDnEB. 3

illusions et les Oatteriea qui l'eDtoitraieDt , aurait proche Thibaut , aurait coDSolé des calomnies et sauctifié Blanche , serait entrée dans un ordre qu'elle aurait subi , qu'elle aurait réformé, et , autre sainte 'Claire, à la soite d'un saint François .d'Assise , iuirait remué comme lui des foules et parlé dans le désert aux petits oiseaux.

Voilà, en effet, madame' de Krudner telle qu'elle aurait dû venir pour remplir toute sa destinée ; pour ne pas être seulement un romancier charmant, et bientôt une illominée qui fit sourire , poiur ne pas manquer, c<HUi«e il lui.ett arrivé, cett« seconde partie de son rôle et d'Mve vie qu'elle avait voulu rendre sans réserve à Dieu, à la -charité, à l'œuvre de la sainte parole, au saluit et au renouvellement du monde. HfiiB qu'y faire? elle étùt née au plein milieu du dixhuitième siècle ; les descendants de l'ordre iteutcMÛque étaient devenus luthériens ; luthérienne âoQC,:et puis femme d'amhass(ideur, eUeeutà essuyer d'abord tonte cette vie de monde , de scepticiame et de plaisirs ; et lorsqu'elle ; échappa, lorsque la flamme des événements publics vint éprendre cette âme si fervente sous one env^oppe si frêle, et lui fit croire h l'Iieurc

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de prédire, de frapper tour à tour et de consoler , il se trouva que bien peu l'entendirent ; qu'elle fut comme la propbëtesse stérile d'Ilion en cendres ; que ceux mêmes que sa rapide éloquence de coeur avait un moment saisis, comme la poussière éparse que la nue électrique enlève, elle passée, retombèrent; et qu'elle-même, sans ordre fixe , sans discipline , sans tradition , soulevée par le souffle ardent des catastrophes , et n'ayant entrevu que des lueurs, perdit aussitôt la trace de l'avenir , et mourut dans une Grimée , sans rien laisser , sans rien servir , flocon de neige apporté et remporté par l'aqoilon , un simple éclair et nn cri de plus dans te vaste orage !

La dernière limite oii l'on conçoit madame de Kriidner possible avec ses facultés complètes et tonte la convenance de son développement , c'est la fin du seizième ou le commencement du dix-septième siècle. Elle aurait pu alors , comme sainte Thérèse , et nn peu plus tard comme madame de Chantai , trouver encore appui à l'une des colonnes subsistantes du grand édifice catholique ébranlé; elle aurait rouvert une route monastique nouvelle dans la ligne encore indiquée des eaiutes carrières. Elle aurait eu,

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S(IB HADÀUB DB KBUDHBB. S

à ses moments de vertige el d'obscarcissemeot, ces savaDts et s&ra docteurs des âmes , aa saint François de Borgia , un vénérable Pierre d'Alcantara , an saiot François de Sales. Je ne lai aurais pas conseillé de venir plus tard , même an temps de l'adorable Fénélon, qui eût déjà nn peu trop abondé en son sens et peut-être bercé sa cbimëre*. Mais, de nos jours , qu'estce? où furent ses guides? Faible femme en ses plus beaux élans, vase débordé d'amour, où pnisa-t-elle sa doctrine? Roseau parlant , mais agité par tous les vents qui se combattent , à qni demandait-elle le souffle pur de la parole? Je chercbe, et ne vois pas à ses côtés l'ombre même d'un Fénélon ; ce ue sont qu'apôtres k l'aveuturc. Qu'on la presse de questions , qu'on la pousse sur les moyens , sur le bat , sur la tradition légitime et le symbole , la voilà qui s'arrête ; son abondance de cœur lui lait défaut , et elle se retourne , en i'iuterrt^eant , vers H. Empeytas.

■ Il n'aurait pas fallu non plus qae M"' de Erûdner, mâme en venant au lur dècle, eux véen trop avant dans ce siècle et Jusqu'au moment où dee mystiques commuicèrent de prêcher l'Évangile éutmI. Sod Imagination, toiijoura périlleuse , aurait pu s'échapper de ce eité , si voisin de la pente de ses révm.

Pour Doos , au reste , qui avons à l'envisager snrtout comme aoteurd'on délicieux ouvrage, elle eBt assez complète , et l'inacltèvemeDt lùëme de sa destinée devient dm tout romanesque de plus. Paisqa'elle n'a pas été une sainte, Valérie demeure son titre, principal , celui autour dnqnct , bon gré mal gré , se rattacbe sa vie. Sans plus donc chercher à la déplacer en idée et à ta transporter par delà tes lointains de l'horizou , nous allons l'envisager et ta suivre dans ce qu'il lui a été permis d'être au' joof qn'elle a vécu.

Née&B^a, aux Imrds de ta Baltique, vers l'année où madame de Staël naissait en Franee , madame Jnlima de Krildner, flile du baron de ViettDgoff , un des grands seigneurs do pays, et d'une famille qu'avait réeemntent encore illustrée le maréchal de Munich , eut une première enfance telle qu'elle s'est plu à la peindre dans les souvenirs de sa Valérie. Elle fut élevée d'abord au sein d'une campagne pittoresque et sauvage : ce charmant petit lac oti le vent jetait quelquefois les pommes de pin de la forêt, et où elle conduisait, en se jouant, une Itarque l^re ; ces sorbiers , amis des oiseaux ; ces pyramides de sapins tout peuplés d'écureuils qui

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se miraient daos les ondes ; ces plaintes des joiws, ces rayiHis de lune sar les boakaax pâlissants ; tel fnt le fond de taUeou à jamais cher rà se déclara son ionocente et déjà passionnée rêverie. Les élégances da monde et de la société a'; jo^BÎrent bientAl. La baate noblesse do Nord était alors attirée par dd attrait iof incible vers Pans , lers celte Athënes des arts et des plaisirs. Les princes et les rois s'bonoraient d'y venir passer qaetqnra iostanti, et d'y prendre , pour ainsi dire , leurs grades de beaux esprits on d'esprits forts. Leurs ambassadeurs étaient eux-mêmes un des ornements essentiels de la pbilosopbie et de la conversation française : on se rappelle sur quel pied distiagné j vivaient le baron de Gleicheo , ambassadear de Danemark , et celai de Suède , le comte de Creniz. La jeune Livwienne , lorsqu'elle vint de bmiBe heure à Paris , j vit la continuatiou de ee monde. Mariée à quatorze ans au baron de Kradner, son parent, <iui , bien que jeune encore, avait un bon nombre d'aunées plus qu'elle, elle ne paratts'ètre jamais plus occupée de lui que lorsqu'elle l'a peint, en l'idéalisant un pen, dans le personnage du Comte, époux de Valérie. C'était l'hatùtude alors dans ces

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s NOTICE

niœars de grande compagnie : un mari tous donnait un nom définitif, nue situation et une contenance convenable et commode ; il ne prétendait guère à rien de plue , et de lui, passé ce point, dans la vie de la femme célèbre, il n'était jamais fait mentiou. On le découvrait tout an plus de profil ou le dos tourné , dans le coin du prochain roman. M. deKrûdner, ambassadeur pour la Russie en diverges cours de l'Enrope, y introduisit successivement la personne qui nous occupe, et qai partout ravissait les cœurs sous ses pas.

Les particularités de sa première vie sont déjà bien loin : elle avait atteint vingt ans avant que la itévolutiou française eût commencé ; n'ayant encore aucune célébrité ni prétention littéraire , elle était simplement une femme à la mode ; tout ce que sa grâce , son esprit et son &me ne manquèrent pas alors d'inspirer ou de ressentir , n'a laissé que des traces légères comme elle. Il serait vain et fastidieux de les recbercher autre part que dans Valérie, qui en réunit , comme en un miroir, tous les rayoug les plus purs.

Il ne par^t pas que la Bévolulion française , en éclatant , ait dérangé la vie et la tournure,

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