‹ ValérieChapitre 22 sur 43 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

ERHEST A GUSTAVE.

Je suis en Scanie^ cher Gustave; j'ai quitté Stockholm, et pour retourner chez moi j'ai passé par tes domaines. J'ai fait le voyage avec l'extrême vitesse que permet la saison : mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas ! pourq^uoi ce mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi ! Depuis près de deux mois j'ignore ce

que tu fais , et cela ajoute encore aux chagrins de l'absence. Je sais d'ailleurs combieu le départ de Valérie t'a affligé. Pauvre ami! que faistuP Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie autour de ntoi ; mou cœur même , mon cœur si brûlant d'amitié , ne me répond pas quand je l'interroge sur ton sort : il me présage je ne sais quoi de triste , et même de sombre. Gustave , Gustave , tu m'effrayes souvent... Je voudrais partir, te voir, me rassurer sur ta destinée. Cberami, je le sens, je ne puis plus vivre «ans loi... J'irai t'arracher à ces funestes lieux. Ta le sais, sous cette apparence de calme , ton ami porte un cœur sensible , et c'est pent-étre cette même sensibilité qui a trouvé dans l'amitié de quoi suffire doucement à mon cœur.

Je continuerai ma lettre demain ; je t'écrirai du cbàleau de tes pères, et, ne pouvant être avec toi , je visiterai ces lieux témoins de nos premiers plaisirs.

Je t'écris de ta cbambrc mâme que j'ai fait ouvrir, et dans laquelle j'ai encore trouvé mille choses k toi ; j'ai tout regardé , ton fusil , tes livres : il me semblait que j'étais seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tes philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait à supporter les peines , mais il ne me

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coDsolait pas; je l'ai laissé là^ puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la terrasse , je suis sorti. La nuit ëtait claire et très-froide ; des milliers d'étoiles brillaient au firmament. J'ai pensé combien de fois nous nous étions promenés eiisemble , regardant le ciel , oubliant le froid , cherchant parmi les astres la couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient tant, et l'étoile polaire, et Castor et Pollux , qui s'aimaient comme nous : leur amitié fat éternisée par la fable ; la nôtre, disionsnous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversations, et je sentis mon cœur apaisé. La nature seule unit à sa grandeur ce calme qui se communique toujours ; tandis que les plus beaux ouvrages de l'art nous fatiguent, quand ils ne nous montrent que l'histoire des hommes.

Je rentrai dans ta chambre ; combien je fus louché , Gustave , en trouvant dans ton bureau ouvert uu monument de ta bieufaisance , un fragment de billet : je le copie , aSn que ton cœur flétri par le chagrin se repose doucement pendant quelques instants '.

Gustave, ces lignes achevèrent de m'atlendrir; un besoin inexprimable de te serrer contre mon cœur, qui sait si bien t'aimer, me donnait

' Ce fragment ne s'est pas trouvé.

tSO VALÉBtE.

une agitation qae je ne pouvais calmer, que tout aagmenlait dans ce lieu si rempli de ton Bonvenir. Je descendis dans la grande cour do château ; je traversai ces vastes corridors , jadis si animés par nos jeux et ceux de nos compagnons, maintenant déserts et silencieux; je passai devant la loge aux renards, et je me rappelai , en voyant ces animaux , le jour où , par moD imprudence, l'un d'eux te blessa dangereusement. Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai s'agiter et courir çà et là. Hector, 1% beau chien danois si fidèle , arriva , me vit, et tourna autour de moi en signe de reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai , en pensant qu'il t'aimait , qu'il ne t'avait sûrement pas oublié : et soudain une idée, dont tn riras, me passa par la tète; je courus à ta chambre , où j'avais encore vu un de tes habits de chasse ; je l'apportai à Hector en le lui faisant ilairer, et je crus voir que ce i>on chien le reconnaissait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit , remua la queue , et donna tontes les démonstrations de la joie, auxquelles il mêla quelques sons plaintifs. Ce spectacle m'attendrit tellement, que je pressai la tète de cet animal contre mon sein, et sentis couler mes larmes.

Adieu, Ernest, je pars pour te presbytère de ***, d'où je t'écrirai dans quelques jours.

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LETTBE SXXIV. ISl

J'ai ^té au presbytère; j'ai revu notre respectable ami le ■vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hëlëoe se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces. J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison ; uq Taste borizoa de neige m'éclairait assez pour me Gooduire, car il faisait d^jà nuit quand je partis. Mon traîneau fendait l'air ; les lumières du presbytère me guidaient, et je dirigeai ma course par le lac, où de jeunes mélèzes m'indiquaient le chemin que je (levais suivre; car tu sais combien ce lac est dangereux par les sources qui s'y trouvent , et qui l'empêchent de geler également partout. Le silence de la nuit et de ces eaux enchaînées me faisait entendre chaque pas de chevaux , et laissait arriver jusqu'à moi le bruit des sonnettes d'autres chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se mêlait de temps en temps la voix rauque et solilalre de quelques loups de la forêt Toisine : j'en vis un passer devaul mon tralnean ; il s'arrêta à quelque distance, mais il n'osa m'attaquer. ,

Quand j'arrivai an presbytère , je vis une quantité de traîneaux sous le hangar, près de la maison , avec de laides peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils n'apparlenaient pas à des paysans ; je trouvai le corridor très-éclairé, couvert d'un sable fin et

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blaoc, et joDché de feuilles de mélèze et d'berbes odorantes : j'eus à peine le temps d'àter mon énorme wishoura , qae la porte s'oiivril et me laissa Yoir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me reçut avec une toncbanle cordiaUté ; il se réjouit beaucoup de me revoir. La jeune soear d'Hélène vint me présenter des liqueurs faites par elle-même , et des fruits séchés; et le vieillard ensuite me St faire la conuaiseanee d'un jeuDe bomme de bonne mine , en me disant : — Voilà mon gendre futur ; demain il épouse Hélène. — A ces mots , je sentis quelques battements de cœur. Tu sais combien la jeune Hélène me plut. J'avais été bien près de l'aioier ; et l'idée que ma mère n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter; mais, dans cet instant, tous ces aimables Bouvenirs revinrent à ma mémoire , et je me rappelai vivement cet été tout entier passé avec elle. Hélène u'approcha de , mot , sur l'ordre de son père ; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité que la première. Le vieillard ât apporter du vin de ftfalaga, qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire , selon l'usage, à la santé des futurs époux . Hélène , pour suivre encore la coutume, porla cette coupe à ses lèvres , puis elle

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LETTBB XXXV. 183

me la présenta en baissant les ycoi. Je roDgis, Gustave, jeroi^is prodigieusemeut. Je me rappelai qu'autrefois , quand j'étais à table auprès d'Hélène, et que cette même coupe faisait la ronde , mes lèvres cherchaient la trace des siennes : maïuteuant, tout m'ordonnait une condaile opposée. Ma jeune amie s'en aperçut, et je vis ce front si pur se convrir aussi de rougeur. Je sortis précipitamment, et fis quelque-s tours de promenade dans le petit jardin , où je vis encore des arbres que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée-, j'étais redevenu calme comme elle : je m'applaudis de n'avoir pas trooblé le cœur d'Hélène par une passion qui aurait pu être douloureusement traversée, de n'avoir pas aussi affligé ma mère; et je me composai du bonheur d'Hélène , que je voyais déjà heureuse épouse et mère , une suite d'images qui me consolaient de ce que j'avais perdu.

Adieu , Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scènes naïves et tranquilles, ou que ne suisje près de toi pour adoucir tes maux 1

lETTRE XXXV.

Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami.

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J'Ai reçu la lettre, cher Ernest, ea même temps que j'en recevais une du comte. Il semblait que l'amitié eût choisi cette journée pour l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton cœur me ramenait en Suède, au milieu de tant de tableaux où s'enlaçaient et les souvenirs de la patrie et ceux des affections plus chères encore , le comte me transportait h son tour au milieu de ces merveilleuses créations du génie, de ces antiques souvenirs d'où l'histoire semble sortir toute vivante pour nous raconter encore ce que d'autres siècles ont vu. Il faut , Ernest , que tu partages ce que j'ai éprouvé, et je t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus intéressé. Je ne veus point toucher au passage qui peint la constante affection du comte ; tu verras comme i) me juge et comme j'en suis aimé.

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