‹ Valérie (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · CAROLINE , LE COMTE · texte numérisé non relu

CAROLINE , LE COMTE

(Le comte vient du fond à droite.)

Vous allez penser, monsieur, que je tiens peu à mes résolutions... car je m'étais bien promis que d'aujourd'hui il ne serait pas question d'affaires entre nous... Eh bien ! monsieur, que me voulez-vous, et qu'avez-vous décidé? **>-..

LE COUTE

Je n'oserais vous le dire, madame ; mais daignez m'entendre, et après ce que je vais vous confier... j'espère que c'est vous-même qui prononcerez.

Caroline, à part.

Eh t mon Dieu» que veut-il dire ? Je n'y suis plus.

LE COMTE

Vous nvvgnorez pas que, dernier héritier d'une famille très nombreuse, je ne devais jamais espérer le litre et les richesses dont je jouis aujourd'hui. Mon refus d'entrer dans les ordres m'avait brouillé avec mes parents ;mais l'avais fait de brillantes études, j'étais plein de courage, d'enthousiasme ; et, comme tous les jeunes gens de mon âge, dans mes rêves d'indépendance, j'espérais ne devoir ma fortune qu'à moi-même. Je partis, sans prévenir personne, pour commencer mon tour d'Europe... il ne fut pas long... Je n'avais pas fait vingt lieues que j'étais déjà amoureux.

CAROLINE, SOUi'iaRt.

Je vois que votre philosophie n'était pas à l'abri de deux beaux yeux. Et celle que vous aimiez...

LE COMTE

Vous vous trompez, madame; elle était

aveugle !

Caroline, à part.

Grand Dieu ! quel rapprochement !

LE COMTE

C'était aux dépens de sa vie qu'elle avait saHvé la mienne... Je la lui consacrai! je n'existai plus que pour l'aimer ! La seule idée qui m'occupât était de lui rendre la lumière,, de lui faire partager les douceurs de ce jour dont je ne jouissais que par elle .. Que n'avais-je alors les trésors que je possède aujourd'hui ! j'aurais tout donné ! j'aurais cru trop peu payer encore un aussi grand bienfait. . Mais j'ignorais même si un pareil miracle était possible à la science ! Je n'avais rien ; je ne possédais rien, et à qui m'adresser?..» Je ne comptai que sur moi, et je partis. — Je traversai à pied l'Allemagne, la France; j'arrivai à Paris, séjour des sciences et des talents!... Je cherchai le plus habile, le plus savant ; je me présentai chez lui, je lui offris mon temps, mes soins, ma peine... je ne lui demandai rien que de m'inilier dans son art, et je devins, non pas son élève, mais son apprenti... son serviteur... son valet!

CAROLINE

Vous, monsieur le comte?

LE COMTE

Gui !... trop heureux encore si celui dont je m'étais rendu volontairement l'esclave eût payé mes services du prix que j'y avais mis ! Mais bien différent de ces savants généreux qui croiraient trahir la cause de l'humanité en cachant une découverte utile, mon nwftre spéculait m? ses talents... il ne voyait que la fortune, tes trésors; et, avare de la science qui les lui procurait, il aurait cru s'appauvrir en la partageant avec moi!... Eh bien! celle science,.. Je la hii dérobai ! ta nuit j'étudiai furti-

vement ses livres, seti manuscrits !... Le jour, témoin assidu des prodiges de son art, je suivais sa main habile, e« malgré lui je surprenais ses secrets! Ni ses iwauvais traitements, ni le joug humiliant de sa tyrannie... rien ne m( rebuta... Enfin, au bourde deux ans derusef et de travaux continuels, j'étais sûr de moiv Un vieillard se présents ; un de vos serviteurs, madame, un Allemand, un compatriote... il était trop indigent pour que mon maître daignât le secourir...

CAROLINE

Comment !... ce serait vous?

LE COMTE

Combien j'étais ému! mon coeur palpitait et ma main était tremblante..,. Enfin, madame, je réussis. Depuis, mille épreuves nouvelles, toutes couronnées de succès, m'avaient attesté mes talents. Je partis plein de confiance et d'espoir, et c'est en rentrant en Allemagne que j'appris les titres, les dignités et le ri< he héritage qui m'attendaient. Je pouvais alors faire venir mon maître et le récompenser dignement... Mais j'avais l'orgueil de croire en moi !... Et vous le dirai-je, madame, j'aurais été jaloux que celle que j'aime reçût d'une autre main que de la mienne un pareil bienfait. Il me semblait que ce prix m'était dû ! Caroline, vivement.

Oui, sans doute, vous le méritiez.

LE COMTE

Eh bien! madame, l'objet de tant d'amour; celle en qui réside et ma vie et mon bonheur...

elle est ici... je l'ai vue... c'est Valérie!

CAROLINE

Que dites-vous?... 0 ciel!

LE COMTE

Prononcez maintenant .. Suis-je libre, et m'est-il permis de vous épouser?

Caroline, lui tendant la main.

Avez-vous besoin de ma réponse ?

le comte, embrassant la main de Caroline.

Non, je la lis dans vos yeux; et quant au procès d'où dépend votre fortune... je crois pouvoir l'abandonner sans manquer à la mémoire de mon oncle. Je viens de faire dresser par un notaire des environs ma renonciation en bonne forme à des droits au moins très douteux.

CAROLINE

Non, monsieur le comte, ils ne le sont pas. le comte, souriant. £•

J'entends, madame; vous voulez que ma prudence ait le mérite d'un sacrifice... Efe biea'.soit .. (Ici Valérie paraît à la porte du cabinet, jusqu'à la fin delà scène.) Iiuitez-moi... faites aussi le sacrifice de votre fierté; accepte* mes offres et accordez-moi voire amitié.

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