‹ ValvèdreChapitre 1 sur 8 · A MON FILS · texte numérisé non relu

A MON FILS

enseignée aujourd'hui. Plusieurs la professent avec éclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire peu à peu à. tous le bien qu'elle recèle. Elle peut se résumer en trois mots que ton livre explicpie et que le mien tentera de prouver : soriir de soi. — 11 est doux d'en sortir ensemble , et cela nous est arrivé souvent.

Tamaris, 1er mars 18G1.

YALYÈDRE

Des motifs faciles à apprécier m'obligcant à déj^uiscr tous les noms propres qui figureront dans ce récit, le lecteur voudra bien n'exiger de moi aucune précision géographique. Il y a plusieurs manières de raconter une histoire. Celle qui consiste à vous faire parcourir une contrée attentivement explorée et fidèlement décrite est, sous un rapport, la meilleure : c'est un des côtés par lesquels le roman, cette chose si longtemps réputée frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis est que, quand on nomme une localité réellement existante, on ne saurait la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manière, qui, sans être de pure fantaisie, s'abstient de préciser un itinéraire et de nommer le vrai lieu des scènes principales est parfois préférable pour communiquer certaines

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impressions reçues. La première sert assez bien lo développement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde laisse i\ l'élan et au décousu des vives passions un chemin plus large.

D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux méthodes, car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquée, que je me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de troubles, qu'elle m'apparaît encore à travers certains voiles. 11 y a de cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui m'apparurent splendides ou misérables selon l'état de mon âme. Il y eut même des jours, des semaines peut-être, où je vécus sans bien savoir où j'étais. Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de laborieux efforts de mémoire, les détails d'un passé où tout fut confusion et fièvre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-être pas mauvais de laisser à mon récit un peu de ce désordre et de ces incomplètes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.

J'avais vingt-trois ans quand mon père, professeur de littérature et de philosophie ù Bruxelles, m'autorisa à passer un an sur les chemins; en cela, il cédait ■^ mon désir autant qu'à une considération sérieuse. Je me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation inspirât de la confiance à ma famille. Je sentais le besoin de voir et de comprendre la vie générale. Mon père recomuit que notre paisible milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon

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l)ion ('(Mirl. 11 ont la foi. Il mit la bride sur le cou du flieval impatient. Ma mère pleura-, mais elle me cacha ses larmes, et je partis : hélas I pour quels écueils de h vie morale !

J'avais été élevé en partie à Bruxelles, en partie à Paris, sous les yeux d'un frère de mon père, Anlonin Valigny, chimiste distingué, mort jeune encore, lors- ([ue je finissais mes classes au collège Saint-Louis. Je n'éprouvais aucune curiosité pour les modernes foyers de civilisation, j'avais soif de poésie et de pittoresque. Je voulais voir, en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature ; en Italie ensuite, les grands monuments de l'art.

Ma première et presque ma seule visite à Genève fut pour un ami de mon père dont le fils avait été, à Paris, mon compagnon d'étud-es et mon ami de cœur; mais les adolescents s'écrivent peu. Henri Obernay fut le premier à négliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait déjà des années que nous ne nous écrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas beaucoup cherché, si mon père, en me disant adieu, ne m'eût pas recommandé avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui. M. Obernay père, professeur es sciences à Genève, était un homme d'un vrai mérite. Son fils avait annoncé devoir tenir de lui. Sa famille était chère à la mienne. Enfin ma mère désirait savoir si la petite Adélaïde était toujours aimable et jolie. Je devinai quel-

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que projet ou du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement disposé à commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosité aidant, un peu le devoir, je me présentai chez le professeur es sciences.

Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme si j'eusse été son frère. Ils me retinrent à dîner et me forcèrent de loger chez eux. C'était dans cette partie de Genève appelée la vieille ville, qui avait encore à cette époque tant de physionomie. Séparée par le Rhône et de la cité catholique, et du monde nouveau, et des caravansérails de touristes, la ville de Calvin étageait sur la colline ses demeures austères et ses étroits jardins, ombragés de grands murs et de charmilles taillées. Là, point de bruit, pas de curieux, pas d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractérise la vie industrielle moderne. Le silence de l'étude, le recueillement de la piété ou des travaux de patience et de précision, un chez soi hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre à aucun abus, un bien-être méditatif et fier, tel était, en général, le caractère des habitations aisées.

Celle des Obernay était un type adouci et quelque peu modernisé de cette vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excès des rigidités extérieures. Trop savant pour être fanatique, le professeur suivait le culte et la coutume de ses pères; mais son intelligence cultivée avait fuit uiu!

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large trouée dans le monde du goût et du progrJis. Sa femme, plus ménagère que docte, avait néanmoins pour la science le même respect que pour la religion. Il sutlisait que M. Obernay fût adonné à certaines études pour qu'elle regardât ces occupations comme les' plus importantes et les plus utiles qui pussent remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet époux vénéré demandait un peu de sans-gône et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses travaux, elle s'ingéniait naïvement à lui complaire, persuadée qu'elle travaillait pour la plus grande gloire de Dieu dès qu'elle travaillait pour lui.

Malgré l'absence momentanée de leur famille, ces vieux époux me parurent donc extrêmement aimable^. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent étroit de la province. Ils s'intéressaient à tout et n'étaient étrangers à rien. Ils y mettaient même une sorte de coquetterie, et l'on pouvait comparer leur esprit à leur maison, vaste, propre, austère, mais égayée par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac et tles montagnes.

Les deux fdles, Adélaïde et Rosa, étaient allées voir une tante à Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessiné par sa sœur. Le dessin était charmant, la jeune tête ravissante; mais il n'y avait pas de portrait d'Adélaïde.

On me demanda si je me souvenais d'elle. Je répondis hardiment que oui, bien que ce souvenir fût très-vague.

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— Elle avait cinq ans dans ce temps-là, me dit madame Obcrnay; vous pensez qu'elle est bien changée! Pourtant elle passe pour une belle personne. Elle ressemble à son père, qui n'est pas trop mal pour un homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien ; elle me ressemble, ajouta en riant l'excellente femme, encore fraîche et belle; mais elle est dans l'âge oij l'on peut se refaire!

Henri Obernay était parti en tournée de naturaliste avec un ami de la famille. Il explorait en ce moment la région du mont Rose. On me montra une lettre de lui toute récente, où il décrivait avec tant d'enthousiasme les sites où il se trouvait, que je me décidai à aller l'y rejoindre. Déjà familiarisé avec les montagnes et parlant tous les patois de la frontière , il me serait un guide excellent, et sa mère assurait qu'il allait être heureux d'avoir à diriger mes premières excursions. 11 ne m'avait pas oublié, il avait toujours parlé de moi avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si elle ne m'eût jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon caractère, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait à moi-môme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait réellement, et mon ancien attachement pour lui se réveilla. Après vingt-quatre heures passées à Genève, je me renseignai sur le lion où j'avais bonne chance de le rencontrer, et je partis pour le mont Rose.

C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas nie suivre un fluide à la main. Je. donnerai aux localités que je me rappelle les premiers noms ([ui me viendront à l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est une histoire d'amour.

A la base des montagnes, du côté de la Suisse, s'abrite un petit village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout court. C'est là que je trouvai Henri Obernay. 11 y était installé pour une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La maison de bois dont ils s'étaient emparés était grande, pittoresque, et d'une propreté réjouissante. On m'y fit place, car c'était une espèce d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui se déroulaient sous les yeux , de toutes les faces de la galerie extérieure, placée au couronnement de ce beau chalet. Un énorme banc de rochers préservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart naturel formait comme le piédestal d'une montagne toute nue, mais verte comme une émeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison j)artait une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un torrent ])lein de bruit et de colère, et dans lequel se déversaient de hères et folles cascalelles tombant des rochers qui nous faisaient face. Ces rochers, au sommet desquels commençaient les glaciers, d'abord resserrés en étroites coulisses et peu à peu disposés en vastes arènes éblouissantes, étaient les premières assises de la masse ellrayante du mont

Rose, dont les neiges éternelles se dessinaient encore en carmin orangé dans le ciel, quand la vallée nageait dans le bleu du soir. '

C'était un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma raison et ma vie.

Les premières heures furent consacrées et pour ainsi dire laborieusement employées à nous reconnaître, Obernay et moi. On sait combien est rapide le développement qui succède à l'adolescence, et nous étions réellement beaucoup changés. J'étais pourtant resté assez petit en comparaison d'Henri, qui avait poussé comme un jeune chêne; mais, à demi Espagnol par ma mère, je m'étais enrichi d'une jeune barbe très-noire qui, selon mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant à lui, bien qu'à vingt-cinq ans il eût encore le menton lisse, l'extension de ses formes, ses cheveux autrefois d'un blond d'épi, maintenant dorés d'un reflet rougeâtre, sa parole jadis un peu hésitante et craintive, désormais brève et assurée, ses manières franches et ouvertes, sa fière allure, enfin sa force herculéenne plutôt acquise par l'exercice que liée à l'organisation, en faisaient un être tout nouveau pour moi, mais non moins sympathique que l'ancien compagnon d'études, et se présentant franchement comme un aîné au physique et au moral. C'était, en somme, un assez beau garçon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout rempli d'une tranquille et constante énergie. Une seule chose très-caractéristi(iuc n'avait

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pas changé en lui : c'était une peau blanclie coniuKi la neige et un ton de visage d'une fraîcheur vive ([ni eût pu être envié par une femme.

Henri Obernay était devenu fort savant à plusieurs égards; mais la botanique était pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de voyage, chimiste, physicien, géologue, astronome et je ne sais quoi encore, était en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le soir. Le nom de ce personnage ne m'était pas inconnu, je l'avais souvent entendu prononcer par mes parents : il s'appelait M. de Valvèdre.

La première chose qu'on se demande après une longue séparation, c'est si l'on est content de son sort. Obernay me parut enchanté du sien. 11 était tout à la science, et, avec cette passion-là, quand elle est sincère et désintéressée, il n'y a guère de mécomptes. L'idéal, toujours beau, a l'avantage d'être toujours mystérieux, et de ne jamais assouvir les saints désirs qu'il fait naître.

J'étais moins calme. L'étude des lettres, qui n'est autre que l'étude des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais déjà beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune expérience de la vie, j'étais un peu atteint par ce que l'on a nommé la maladie du siècle, l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est déjà bien loin, cette maladie du romantisme. On l'a raillée, les pères de famille d'alors s'en sont beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui

l'a suivie, que cette soif d'argent, de plïiisirs sans idéal et d'ambitions sans frein, qui ne me paraît pas carac-tériser Jiien noblement la santé du siècle.

Je ne fis pourtant point part à Obernay de mes souffrances secrètes, .le lui laissai seulement pressentir que j'étais un peu blessé de vivre dans un temps où il n'y avait rien de grand à faire. Nous étions alors dans les premières années du règne de Louis-Philippe. On avait encore la mémoire fraîche des épopées do l'Empire; on avait été élevé dans l'indignation généreuse, dans la haine des idées rétrogrades du dernier Bourbon; on avait rêvé un grand progrès en 1830, et on ne sentait pas ce progrès s'accomplir sous l'influence triomphaste de la bourgeoisie. On se trompait à coup sûr : le progrès se fait quand même, à presque toutes les époques de l'histoire, et on ne peut appeler réellement rétrogrades que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent; mais il est de ces époques où un certain équilibre s'établit entre l'élan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes où la jeunesse souffre et où elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce qu'elle souffre.

Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siècle (on appelle toujours le siècle le moment où l'on vit). Quanta lui, il vivaitdans l'éternité, puisqu'il était aux prises avec les lois naturelles. Il s'étonna de mes plaintes, et me demanda si le véritable but de l'homme n'était pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce qu'aucune situation sociale ne j)eut ni râpe-

lisser, ni rendre inaccessible, l'étiulc des lois de l'univers. Nous discutâmes un peu sur ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations sociales où la science même est entravée par la superstition, l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indiflerence des }*'ouvernants et des gouvcrnt's. Il haussa légèrement les éi)aules.

— Ces entraves-là, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie de l'humanité. L'élernité s'en moque, et la science des choses éternelles par conséquent.

— Mais, nous qui n'avons qu'un jour à vivre, pouvons-nous en prendre à ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve que tes travaux seront enfouis ou supprimés, ou tout au moins sans aucun effet sur tes contemporains , les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?

— Oui certes ! s'écria-t-il : la science est une maîtresse assez belle pour qu'on, l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la posséder.

Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je fus tenté, non de douter de sa sincérité, mais de croire à quelque illusion, ferveur do novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer noire reprise d'amitié par une discussion. J'étais,, d'ailleurs, très-fatigué. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fût revenu de sa promenade, et je renn's au lendemain l'honneur de lui être présenté.

Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvèdre, qui se préparait depuis plusieurs jours à une grande ex-

ploration des glaciers et des moraines du mont Rose, fixée la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses arrangées et le temps très-favorable, avait voulu profiter d'une des rares époques de l'année où les cimes sont claires et calmes. 11 était donc parti à minuit, et Obernay l'avait escorté jusqu'à sa première halte. Mon ami devait être de retour vers midi, et, de sa part, on me priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les précipices, vu que tous les guides du pays avaient été emmenés par M. de Valvèdre. Sachant que j'étais fatigué, on n'avait pas voulu me réveiller pour me dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondément, que le bruit du départ de l'expédition, véritable caravane avec mulets et bagages, ne m'avait causé aucune alerte.

Je me conformai aux désirs d'Obernay et résolus de l'attendre au chalet, ou, pour mieux dire, à l'hôtel d'Ambroise ; tel était le nom de notre hôte, excellent homme, très-intelligent et majestueusement obèse. En causant avec lui, j'appris que sa maison avait été embellie par la munificence et les soins de M. de Valvèdre, lequel avait pris ce pays en amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre résidence n'étant pas très-éloignée , il s'était arrangé pour y avoir à sa disposition un pied-à-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise se regardait autant comme son serviteur que comme son obligé ; mais le savant, qui me parut être un original fort agréable, avait exigé que le montagnard fit de sa maison une auberge

d'été pour les amants de la nature qui pénétreraient dans cette région peu connue, et même qu'il servît avec dévouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de la montagne, à la seule condition, pour eux, de consigner leurs observations sur un certain registre qui me fut montré, et que j'avouai n'être pas destiné à enrichir. Ambroise n'en fut pas moins emf)ressé îi me complaire. J'étais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas être un peu savant, et Ambroise était persuadé qu'il le deviendrait lui-même, s'il ne l'était pas déjà, pour avoir hébergé souvent des personnes de mérite.

Après avoir employé les premières heures de la journée à écrire à mes parents, je descendis dans la salle commune pour déjeuner, et je m'y trouvai en tête-à-tête avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une assez belle figure, et qu'à première vue je reconnus pour un Israélite. Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrême distinction et la repoussante vulgarité qui caractérisent chez les juifs deux races ou deux types si ti anches. Celui-ci appartenait à un type intermédiaire ou mélangé. II parlait assez pureipent le français, avec un accent allemand désagréable, et montrait tour à tour de la pesanteur et de la vivacité dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu à peu "il me parut assez amusant. Son originalité consistait dans une indolence physique et dans une activité d'idées extraordinaires. Mou et gras, il se faisait servir comme un prince ; curieux et commère,

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il s'enquérait de tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.

Gomme il me fit, dès le premier moment, l'honneur d'être très-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il était assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, où il s'était plus occupé de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa fortune; il se rendait à Chamounix. Il voulait voir le mont Blanc, et il passait par le mont Rose, dont il a.va.il souhaité se faire une idée. Je lui demandai s'il était tenté d'en faire l'escalade.

— JNon pas! répondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous le demande? Des glaçons les uns 'Sur les autres ! Personne n'a encore atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane parlie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait beaucoup de vœux pour elle. Arrivé à dix heures hier au soir et à peine endormi, j'ai été réveillé par tous les gros souliers ferrés du pays, qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les escaliers de bois de cette maison à jour. Tous les animaux delà création ont beuglé, patoisé, henni, juré ou braillé sous la fenêtre, et, quand je croyais en être quitte, on est revenu pour chercher je ne sais quel instrument oublié, un baromètre et un télégraphe! Si j'avais eu une potence à mon service, je l'aurais envoyée 5 ce M. de Valvèdre, que Dieu bénisse! Le connaissez-vous?

— Pas cncoro. Et vous?

— Jo ne le connais que de réputation ; on parle beaucoup de lui à Genève, oij je réside, et on parle de sa femme encore davantage. La connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des yeux longs comme ça (il me montrait la lame de son couteau) et plus brillants que ça ! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entouré de brillants f[u'il portait à son petit doigt. ,

— Alors ce sont des yeux étincelants, car vous avez là une belle bague.

— La souhaitez-vous? Je vous la cède pour ce qu'elle m'a coûté.

— Merci, je n'en saurais que faire.

— Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maîtresse, hein?

— Ma maîtresse? Je n'en ai pas!

— Ah bah! vraiment? Vous avez tort.

— Je me corrigerai.

— Je n'en doute pas ; mais cette bague-là peut hâter l'heureux moment. Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.

— Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.

— Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi. Voulez-vous f;\ire des affaires ? Je poux vous lancer, moi.

— Vous êtes bijoutier?

— Non, je suis riche.

— C'est un joli état ; mais j'en ai un autre.

— Il n'y a point de joli état, si vous êtes pauvre.

— Pardonnez-moi, je suis libre !

— Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misère, il n'y a qu'esclavage. J'ai passé par lik, moi qui vous parle, et j'ai manqué d'éducation; mais je me suis un peu refait à mesure que j'ai surmonté le mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvèdre? C'est un singulier couple, à ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme du monde sacrifiée à un original qui vit dans les glaciers! Vous jugez...

Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais goût, mais dont je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'étant pas directement connues. 11 ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame de Valvèdre était dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui prêtait la chronique genevoise. J'appris par lui que cette dame paraissait de temps en temps à Genève,' mais de moins en moins, parce que son mari lui avait acheté, vers le lac Majeur, une villa d'où il exigeait qu'elle ne sortît point sans sa permission.

— Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se ménage quelques échappées quand il n'est pas là... et il n'y est jamais: mais il lui a donné pour surveillante une vieille sœur à lui, qui, sous prétexte de soigner les enfants, — il y en a quatre ou cinq, — fait en conscience son métier de geôlière.

— Je vois que vous plaignez beaucoup l'intéressante captive. Peut-être la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire h. table d'hùle?

— Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai jamais parlé, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqué ; mais patience ! l'occasion viendra un jour ou l'autre, à moins que ce jeune homme qui voyage avecle mari... Je l'ai aperçu hier au soir, M. Obernay, je crois, le fils d'un professeur...

— C'est mon ami.

— Je ne demande pas mieux-; mais je dis qu'il est beau garçon et qu'on n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, , ça console toujours la femme du patron, c'est dans l'ordre !

— Vous êtes un esprit fort, très-sceptique.

— Pas fort du tout, mais méfiant en diable ; sans quoi, la vie ne serait pas tenaille. On prendrait la vertu au sérieux, et ce serait triste, quand on n'est pas vertueux soi-même! Est-ce que vous avez la prétention?...

— Je n'en ai aucune.

— Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos passions et n'en abusez pas-. Vous voyez, je vous donne de sages conseils, moi!

— Vous êtes bien bon.

— Oui, oui, vous vous moquez ; mais ça m'est égal. Vos sourires n'ôteront pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tête, tandis que votre déférence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai perdues ou mal employées.

— Vous êtes philosophe!

— Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vécu

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beaucoup depuis que je puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase déjà. J'ai des jours oii je ne sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venîr dehors fumer un cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose ; on dit que c'est si joli ! Je l'ai regardé hier tout le long du voyage ; je l'ai trouvé pareil à toutes les montagnes un peu élevées de la chaîne des Alpes; mais peut-être que vous me le ferez trouver différent. Voyons, qu'est-ce qu'il y a de difl'érent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne demande qu'à admirer, moi; je n'ai été élevé ni en poëte, ni en artiste ; mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.

Il y avait tant de naïveté dans le babil de ce Moserwald, que, tout en fumant dehors avec lui, je me laissai aller à la sotte vanité de lui expliquer la beauté du mont Rose. Il m'écouta avec son bel œil juif, clair et avide, fixé sur moi. II eut l'air de comprendre et de goûter mon enthousiasme; après quoi, il reprit tout à coup son air de bonhomie railleuse et me dit:

— Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne réussirez pas à me prouver qu'il y ait le moindre plaisir à regarder cette grosse masse blanche. 11. n'y a rien de bête comme le blanc, et c'est presque aussi triste que le noir. On dit que le soleil sème des diamants sur ces glaces : pour moi, je vous confesse que je n'i'ii vois pas un seul, et je suis sûr d'en avoir j)lus

VAI.VfiDRF..

J, mon petit d()if;t que ce gros bloc de vingt-cinq o,i trente lieues carrées n'en montre sur toute sa surface: mais je suis content de m'en être assuré : vous m'avez prouvé une fois de plus que l'imagination des gens cultivés peut faire des miracles, car vous avez d.t les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n est pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenu' quelque bribe pour la réciter dans l'occasion ; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi. \o.U\ pourquoi je me garde de l'enthousiasme-, c'est mi joyau qu'il faut savoir porter, et qui sied mal aux uens de mon espèce. Moi, j'aime le réel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir les imitations, par cpnséquent les métaphores.

C'est-à-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que vous... vous êtes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y ramènent.

- Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni la pauvreté nécessaires.

- Mais autrefois, avant la richesse?

- Autrefois, jamais je n'ai eu d'état manuel. Non, c'est trop bête; je n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire. Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent a produire, à confectionner ou à ciéer, mais bien dans celles qui ne touchent à rien. 11 y a trois races d'hommes, mon cher : ceux qui vendent, ceux qui achètent et ceux qui servent de lien entre les uns et les autres,

Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers dans l'échelle des êtres,

— C'est-à-dire que celui qui les rançonne est le roi de son siècle ?

— Eh! pardieu, oui! à lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux ! Vous êtes donc décidé à faire de l'esprit et à vendre des mots ? Eh bien , vous serez toujours misérable. Achetez pour revendre ou vendez pour racheter, il n'y a que cela au monde ; mais vous ne me comprenez pas et vous me méprisez. Vous dites : <c Voilà un brocanteur, un usurier, un crocodile! » Pas du tout, mon cher-, je suis un excellent homme, d'une probité reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages. Des gens de mérite, des philanthropes, des savants même me consultent et reçoivent mes services. J'ai du cœur; je fais plus do bien en un jour que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle, et douce! Eh bien, ouvrez la vôtre si vous avez besoin d'un ami, et vous verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bête, mais qui n'est pas sot. «

Je ne songeai pas à me fâcher de ce ton à la fois insolent et amical de protection bizarre. L'homme était réellement tout ce qu'il disait être, bête au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire avec plaisir des sacrifices, fin au point d'être généreux pour se faire pardonner sa vanité. Je pris le parti de rire de son étrangeté, et, comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le remerciais

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sans dédain et sans orguoil, il conriit pour moi un pou plus d'estime et de respect qu'il n'avait fait à première vue. Nous nous quittâmes très-bons amis. Jl eût bien voulu m'avoir pour compagnon de sa promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait où Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui fût agréable. Ayant donc pris congé du juif et m'étant fait indiquer le sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis à sa rencontre.

Nous nous retrouvâmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui avaient transporté une partie des bagages de son ami. Cette bande continua sa route vers la vallée, et Obernay se jeta sur le gazon auprès de moi. Il était extrêmement fatigué : il avait marché dix heures sur douze sur un terrain non frayé, et cela par amitié pour moi. Partagé entre deux afiections, il avait voulu juger des difficultés et des dangers de l'entreprise de M. de Valvèdre, et revenir à temps pour ne pas me laisser seul une journée entière.

11 tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant peu à peu ses forces, il m'expliqua les procédés d'exploration de son ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'était peutêtre pas possible, mais de faire, par un examen approfondi, la dissection géologique de la masse. L'impur-

tance de cette recherche se rehait à une série d'autres explorations faites et à faire encore sur toute la chaîne des Alpes Pennines, et devait servir à confirmer ou à détruire un système scientifique particuher que je serais aujourd'hui fort embarrassé d'exposer au lecteur : tant il y a que cette promenade dans les glaces pQuvait durer plusieurs jours. M. de Valvèdre y portait une grande prudence à cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il se montrait fort humain. 11 était muni de plusieurs tentes légères et ingénieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil à eau bouillante de la plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il était l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur prQsque instantanément, en quelque lieu que ce fût, et combattre tous les accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute espèce pour un temps donné, une petite pharmacie, des vêtements de rechange pour tout son monde, etc. C'était une véritable colonie de quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un vaste plateau de neige durcie, hors de la portée des avalanches. Il devait passer là deux jours, puis chercher un passage pour aller s'installer plus loin avec une partie de son matériel et de sou monde, le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant (ju'il tenterait d'aller plus loin encore. Condamné peut-être à ne faire que deux ou trois lieues de découvertes

VAI.VKDRR.

chaque jour à causo de la diinculté des transports, il avait f^ardé quelques mulets, sacrifiés d'avance aux dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvhdve était très-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours empêchés par leur honorable pauvreté ou la parcimonie des gouvernements, il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dépense en vue du progrès de la science. J'exprimai à Henri le regret de ne pas avoir été averti pendant la nuit. J'aurais demandé à M. de Valvèdre la permission de l'accompagner.

— Il te l'eût refusée, répondit-il , comme il me l'avait refusée à moi-même. Il t'eût dit, comme à moi, fjue tu étais un fils de famille, et qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort nécessaire dans ces sortes d'expéditions, on y est fort ii charge. Un homme de plus à loger, à nourrir, à proléger, à soigner peut-être dans de pareilles conditions...

— Oui, oui, jf, le comprends pour moi; mais comment se fail-il que tu ne sois pas extrêmement utile, toi savant, à Ion savant ami ?

— Je lui suis plus nécessaire en restant à Saint- Pierre, d'où je peux suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'oij, à un signal donné, je peux lui envoyer des Vivras, s'il en manque, et des secours, s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, à faire marcher une série d'observations comparatives simultané-

ment avec les siennes, et je lui ai donné ma parole d'honneur de n'y pas manquer.

— Je vois, dis-je à Obernay, que tu es excessivement dévoué à ce Valvèdre, et que tu le considères comme un homme du plUs grand mérite. C'est l'opinion de mon père , qui m'a quelquefois parlé de lui comme l'ayant rencontré chez le tien à Paris, et je sais que son nom a une certaine illustration dans les sciences.

— Ce que je puis te dire de lui, répondit Obernay, c'est qu'après mon père il est l'homme que je respecte le plus , et qu'après mon père et toi , c'est celui que j'aime le mieux.

— Après moi ? Merci, mon Henri ! Voilà une parole excellente et dont je craignais d'être devenu indigne.

— Et pourquoi cela ? Je n'ai pas oublié que le plus paresseux à écrire , c'est moi qui l'ai été ; • mais , de même que tu as bien compris cette infirmité de ma part, de même j'ai eu la confiance que tu me la pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas un camarade assez démonstratif", je suis du moins un ami aussi fidèle qu'il est permis de le souhaiter.

Je fus vivement touché, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de toute mon âme. Je lui pardonnai lespèce de supériorité de vues ou de caractère qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-à-vis de moi, et je commençai à craindre qu'il n'en eût réellement le droit.

U prit quelques instants de repos, et, pendant (ja'il

dormait, la tête à l'ombre et les jambes au soleil, je l'étudiai de nouveau avec intérêt, comme quelqu'un que Ton sent devoir prendre de l'ascendant sur votre existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallèle dans ma pensée littéraire et descriptive avec l'Israélite Moserwald. Cela se présentait à moi comme une antithèse naturelle : l'un gras et nonchalant comme un mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le premier, jaune et luisant comme lV)r qui avait été le but de sa vie; l'autre, frais et coloré comme les fleurs de la montagne qui faisaient sa joie, et qui, comme lui, devaient aux âpres caresses du soleil la richesse de leurs tons et la pureté de leurs fins tissus.

Ceci était pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une • vocation bien prononcée chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqué que les vives appétences de l'esprit ont leurs manifestations extérieures dans quelque particularité physique de l'individu. Certains ornithologues ont des yeux d'oiseau ; certains chasseurs, l'allure du gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont l'oreille conformée d'une certaine façon, tandis que les compositeurs ont dans la forme du front l'indice de leur faculté résumatrice , et semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui élèvent des bœufs sont plus lents et plus lourds que ceux qui élèvent des chevaux, et ils naissent ainsi de père en fils. Enfin, sans vouloir m'égarer dans de nombreux exemples, je puis dire

qu'Obernay est resté comme une preuve acquise i\ mon système. J'ai pleinement reconnu par la suile que, si son visage, sans beauté réelle, mais éminemment agréable, avait l'éclat d'une rose , — son âme, sans génie d'initiative, avait le charme profond de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum d'honîièleté.

Quand il eut dormi une heure avec la placidité d'un soldat en campagne habitué à mettre le temps à profit, il se sentit tout à fait bien, et nous nous reprîmes à causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique sur sa position de consolateur obligé de madame de Valvèdre. Il faillit bondir dindignation, mais je le contins.

— Après ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le caractère du mari, il est tout à fait inutile de te défendre d'une trahison indigne, et ce serait même me faire injure.

— Oui, oui, répondit-il avec vivacité, je ne doute pas de toi; mais, si ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur un pareil sujet!

— Je ne pense pas qu'il pousse jusque-là son débordement d'esprit, quoique, après tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa candeur effrontée. Le connais-tu ,'^ ce Moserwald? N'est-il pas de Genève?

— Non, il est Allemand ; mais il vient souvent chez nous, je veux dire dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parlé, je sais très-bien ({ue c'est un fat.

VALVEDRE. 2D

— Oui, mais si naïvement!

— C'est peut-être joué, cette naïveté cyni(iuo. Oiic sait-on d'un juif?

— Comment, tu aurais des préjugés de race, toi, l'homme de la nature?

— Pas le moindre préjugé et pas la moindre prévention hostile. Je constate seulement un fait : c'est que l'israélite le plus insignifiant a toujours en lui quelque chose de profondément mystérieux. Sommité ou abîme, ce représentant des vieux âges obéit à une •logique qui n'est pas la nôtre. Il a retenu quelque

chose de la doctrine ésotérique des hypogées, à laquelle Moïse avait été initié. En outre, la persécution lui a donné la science de la vie prati([ue et un sentiment très-âpre de la réalité. C'est donc un être puissant que je redoute pour l'avenir de la société, comme je redoute pour cette forêt où nous voici la chute des blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais pas le rocher, il a sa raison d'être, il fait partie de la charpente terrestre. Je respecte son origine, et même je l'étudié avec un certain trouljle religieux; mais je vois la loi qui l'entraîne, et qui, tout en le désagrégeant, réunit dans une commune fatalité sa ruine et celle des êtres de création plus moderne qui ont poussé sur ses flancs.

— Voilà, mon ami, une métaphore par trop scientilique.

— Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et sociale ont pris racine dans la

cendre du monde hébraïque, et, ingrats disciples, nous avons voulu l'anéantir au lieu de l'amener à nous suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines avides et folles soulèvent les roches et creusent le chemin aux avalanches qui les engloutiront.

— Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maîtres du monde ?

— Pour un moment, je n'en doute }>as; après quoi, d'autres cataclysmes les emporteront vite, s'ils restent juifs : il faut que tout se renouvelle ou périsse, c'est la loi de l'univers ; mais, pour en revenir à .Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le bien connaître.

— Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux que tu ne fais.

— Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise h. le soupçonner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la réputation de tenir sa parole et d'être large en affaires plus qu'aucun de sa race; mais tu me dis qu'il parle légèrement de M. de Valvèdre, et cela me déplaît. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiète. On peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un symbole éternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger un morceau de notre cœur, lui qui a tant de raotil'ïî de nous haïr, et qui n'a pas acquis avec le baptême la sublime notion du pardon. Je t'en supplie, si tu le voyais entraîné à quelque dé'jense imprévue,

VALVEDRE. ru

excédant sérieusement tes ressources, adresse-toi à moi, et jamais à ce Moserwald. Jure-le-moi, je Texige. Je fus surpris de la vivacité d'Obernay, et me hâtai de le rassurer en lui parlant de l'honnête aisance de ma famille et de la simplicité de mes goûts.

— N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'après ce que tu m'as laissé entrevoir hier do tes angoisses vis-à-vis de l'avenir et de ton mécontentement du présent, je crains que les passions ne jouent un rôle trop impérieux dans ta destinée. Il ne me semble pas que tu aies travaillé à te forger le frein nécessaire...

— Quel frein ? la botanique ou la géologie?

— Oh ! si tu railles, parlons d'autre chose,

— Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'être touché de ton affection généreuse ; mais conviens que tu penses trop en homme de spécialité et que tu dirais volontiers : « Hors de la science, point de salut. »

— Eh bien, oui, je le dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses théories qui ont déjà troublé ton âme !... *

— Quelles théories me reproches-tu ? Voyons !

— La théorie en la personnalité d'abord, la prétention de réaliser une existence de gloire personnelle avec la résolution d'être furieux et désespéré, si tu échoues.

32 YALYEDRE.

— Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes à mon ambition. J'accepte la gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.

Obernay meraillia à son tour de ma prétendue modestie, et, tout en discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vînmes à parler de M. de Valvèdre et de sa femme. J'étais assez curieux de savoir ce qu'il y avait de vrai dans les commérages de Moserwald, et Obernay était précisément disposé à une extrême réserve. 11 faisait le plus grand éloge de son ami, et il évitait d'avoir une opinion sur le compte de madame de Valvèdre; mais, malgré lui, il devenait nerveux et presque irascible en prononçant son nom. Il avait des réticences troublées; le rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dépit de sa vertu, de sa raison et de sa volonté, il était amoureux de cette femme, et, dans un moment oh il s'en défendait le plus, il m'échappa de lui dire ingénument :

— Elle est donc bien séduisante !

— Ah ! s'écria-t-il en frappant du poing sur la b(jile de métal qui contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les mauvaises pensées de ce juif ont déteint sur toi. Eh bien, |)uisque tu me pousses à bout, je te dirai la vérité. Je n'estime pas la femme dont tu me parles... A présent, me croiras-tu capable de l'aimer ?

— Eh ! mais... c'est quelquefois une raison do plus; l'amour est si l'anlasque !

I VAI.VHDUR. 33

— Le mauvais amour , ou l'amour des romans cl des drames modernes; mais les mauvaises amours n'écloscnt que dans les âmes malsaines , et , Dieu merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc déjà corrompue , que tu admets ces honteuses fatalités?

— Je ne sais si mon âme est pure comme la tienne, mon cher Henri ; mais elle est vierge, voilà ce dont je puis te répondre.

— Eh bien, ne la laisse pas gâter et alFaiblir d'avance par ces idées fausses. j\e te laisse pas persuader c|ue l'artiste et le poëte soient destinés à devenir la proie des- passions, et qu'il leur soit permis, [)lus qu'aux autres hommes,' d'aspirer à une prétendue grande vie sans entraves morales; ne t'avoue jamais à toi-même, quand même cela serait, que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi !...

— Mais, en vérité, tu vas me foire peur de moimême, si tu continues ! Tu me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour un peu je croirais que c'est moi qui suis épris, sans la connaître, de cette fameuse madame de Valvèdre.

— Fameuse! Ai-je dit qu'elle était fameuse ? reprit Obei-nay en riant avec un peu de dédain. Non ; la renommée n'a rien à faire avec elle, ni en bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prête à Genève, selon M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui eu ])rêlc aucune), n'existent que dans l'imagination de ce triomphant israélite. Madame de Valvèdre vit à la

campagne, fort retirée, avec ses deux belles-sœurs et SCS deux enfants.

— Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigné : il m'avait dit quatre enfants et une belle-sœur ; mais, toi, sais-tu que tu te contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irréprochable, et pourtant tu ne l'estimes pas !

— Je ne sais rien à reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son caractère, son esprit, si tu veux.

— En a-t-elle, de l'esprit?

— Moi, je ne trouve pas ; mais elle passe pour en avoir.

— Elle est toute jeune?

— Non ! Elle s'est mariée à vingt ans, il y a déjà... oui, il y a dix ans environ. Elle peut avoir la trentaine.

— Eh ! ce n'est pas si jeune, en effet ! Et son mari?

— Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile et fort comme un sauvage , tandis qu'elle est nonchalante et fatiguée comme une créole.

— Qu'elle est ?

— Non, c'est la fille d'une Es|)agnole et d'un Suédois; son père était consul à Alicante, oii il s'est marié.

— Singulier mélange de races ! Cela doit avoir produit un type bizarre ?

— Très-réussi comme beauté physique,

— Et morale ?

— Morale, moins, selon moi... Une âme sans éner-

VALVEDRr:. :}5

frio, un corvpau sans étendue, un caractère inégal, irrita])le et mou ; aucune aptitude sérieuse et de sots dédains' pour ce qu'elle ne comprend pas.

— Même pour la botanique ?

— Oh ! pour la botanique plus que pour toute autre chose.

— En ce cas, me voilà bien rassuré sur ton com[ te. Tu n'aimes pas, tu n'aimeras jamais cette femme-là !

— Cela, je t'en réponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et en repassant sa jeannette ^ en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont des monstres!

11 me serait bien impossible de djre pourquoi et comment cet entretien brisé et repris plusieurs fois durant le reste de la journée, et toujours sans aucune préméditation de part ou -d'autre, engendra en moi une sorte de trouble et comme une prédisposition à subir les malheurs dont Obernay voulait me préserver. On eût dit que, doué d'une subite clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je n'étais ni un caractère passif, ni un esprit sans réaction ; mais je croyais beaucoup à la fatalité. C'était la mode en ce temps-là, et croire à la fatalité, c'est la créer en nousmêmes.

— Qui donc va s'emparer de moi ? me disais-je en

1. C'est la boîte de for battu où les botanistes mettent leurs plantes à la promenade pour les conserver fraîches.

36 VAT.VRORE.

m'endormant avec peine vers minuit, tandis qu'Obcrnay, couché à six heures du soir, se relevait pour se Hvrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait confié le programme. Pourquoi Henri a-l-il paru si inquiet de moi? Son œil exercé à lire dans les nuages a-t-il aperçu au delà de l'horizon les tempêtes qui me menacent? Qui doncVais-je aimer? Je ne connais aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parlé et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme, du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai su les conserver entières pour un objet idéal que je n'ai pas encore rencontré. Je rêvai, en dormant, à une femme que je n'avais jamais vue, que, selon toute apparence, je ne devais jamais voir, à madame de Valvèdre. Je l'aimai passionhén^ent durant je ne sais combien d'années dont la vision ne dura peut-être pas une heure; mais je m'éveillai surpris et fatigué de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun détail. Je chassai ce fantôme et me rendormis sur le côté gauche. J'étais agité. Le juif Moserwald m'apparut et m'oflFensa si cruellement, que je lui donnai un soufflet. Éveillé de nouveau, je retrouvai sur mes lèvres des mots confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisième somme, je revis le même personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau fanlastique énormément gras, ([ui s'enlevait lourdement de terre, et ([ue je poursuivais

cependant sans pouvoir l'atlcindre. II se posait sur les rochers les plus élevés, et, les faisant crouler sous son poids, il m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaçons. Toutes les métaphores dont Obernay m'avait régalé prenaient une apparence sensible, et je ne [)us reposer qu'après avoir épuisé ces fantaisies étranges.

Quand je me levai, Obernay, qui avait veillé jusqu';\ l'aube, s'était recouché pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculté d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation soumise à sa volonté. Je m'informai de Moserwald ; il était parti au point du jour.

J'attendis le réveil d'Henri, et, après un frugal déjeuner, nous partÛTies ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de la journée, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Val vèdre, ni du juif, ni de moi-même. Nous étions tout à la nature splendide qui nous environnait. J'en jouissais en artiste ébloui qui ne cherche pas encore à se rendre compte de l'effet produit sur son âme par la nouveauté des grands spectacles , et qui , dominé par la sensation, n'a pas le loisir de savourer et de résumer. Familiarisé ayec la sublimité des montagnes et occupé de surprendre les mystères de la végétation, Obernay me paraissait moins enivré et plus heureux que moi. Il était sans fièvre et sans cris, tandis que je n'étais que vertige et transports.

Vers trois heures de l'après-midi, comme il parlait

d'escalader encore une banquette ae roches terribles pour chercher un petit saxifrage rarissimus qui devait se trouver par là, je lui avouai que je me sentais trèsfatigué, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.

— Au fait, cela doit être, répondit-il. Je suis un égoïste, je ne songe pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues progressives. Tu me permettras d'aller chercher -mon saxifrage ; il est un peu tard dans la saison, et je crains fort de le trx)uver tout en graines, si je remets la chose à demain. Peut-être, ce soir, trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai à Saint-Pierre, à l'heure du dîner. Toi , tu vas suivre le sentier où nous sommes; if te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes tout au plus, à un chalet caché derrière le gros rocher qui nous fait face. Tu trouveras là du lait à discrétion. Tu descendras ensuite vers la vallée en prenant toujours à gauche, et tu regagneras notre gîte en flânant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine ombre.

Nous nous séparâmes, et, après m'être désaltéré et reposé un quart d'heure au chalet indiqué, je descendis vers la vallée. Le sentier était fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais si étroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux défilant tète par tête à mes côtés, je devais leur céder le pas et grinr,er sur des talus plus on

moins accessibles, pour n'être pas précipité dans une profonde coupure à pic qui rasait le bord opposé. J'avais réussi à me préserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus étranglés, j'entendis derrière moi un bruit de sonnettes régulièrement cadencé. C'était une bande de mulets chargés que je me mis tout de suite en mesure de laisser passer, A cet etiet, j'avisai une roche qui me mettait de niveau avec la tête de ces bêtes imperturbables, et je m'y assis pour les attendre. La vue était magnifique, mais la petite caravane qui approchait absorba bientôt toute mon attention.

En tête, une mule assez pittoresquement caparaçonnée à l'italienne, et menée en main par un guide à pied, portait une femme drapée dans un léger burnous blanc. Derrière ce groupe venait un groupe à peu près semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus grande ou plus svelte que la première, coiffée d'un grand chapeau de paille et vêtue d'une amazone grise. Un troisième guide, conduisant un troisième mulet et une troisième femme qui avait l'air d'une soubrette, était suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrième guide qui fermait la marche avec un domestique à pied.

J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement vers moi ; je pouvais très-bien distinguer les figures, sauf celle de la dame en burnous dont le capuchon était relevé, et ne laissait à découvert qu'un csil noir étrange et assez elïrayaat.

VALVEDRl

Cet œil se fixa sur le mien au moment où la voyageuse se trouva près de moi, et elle arrêta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire trébucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le précipice. Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix assez dure, elle me demanda si j'étais du pays. Sur ma réponse négative, elle allait passer outre, lorsque la curiosité me fit ajouter que j'y étais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un renseignement, j'étais peut-être à même de le lui donner.

— Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que le comte de Valvèdre fût dans les environs.

— Je sais qu'un M. de Valvèdre est à cette heure en excursion sur le mont Rose.

— Sur le mont Rose ? tout en haut ?

— Dans les glaciers, voilà tout ce que je sais.

— Ah! je devais m'attendre à cela! dit la dame avec un accent de dépit,

— Oh! mon Dieu ! ajouta la seconde amazone, qui s'était approchée pour écouter mes réponses, voilà ce que je craignais!

— Rassurez-vous, mesdames ; le temps est magnifique, le sommet très-clair, et personne n'est inquiet de l'expédition. Tout fait croire aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.

— Je vous remercie pour votre bon augure, répondit cette personne à la figure ouverte et à la voix

"VALVKDRE. 41

(louco: niadaino de Valvèdre et moi, sa bcllc-sœur, nous vous en savons gré.

Mademoiselle de Valvt'dre m'adressa ce doux remerciement en passant devant moi pour suivre sa belle-sœur, qui s'était déji\ remise en marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante apparition. Madame de Valvèdre se retourna, et, dans ce mouvement, je vis son visage tout entier. C'était donc là cette femme qui avait tant piqué ma curiosité, grâce aux réticences dédaigneuses d'Obernay ! Elle no me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colorée, deux choses qui jurent ensemble. Son regard était dur et sa voix aussi, ses manières brusques et nerveuses. Ce n'était pas là un type que j'eusse jamais rêvé; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvèdre me semblait douce et d'une grâce sympathique ! D'où vient qu'Obernay ne m'avait point dit que son ami eût une sœur? L'ignorait-il? ou bien était-il amoureux d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement laisser deviner l'existence de la personne aimée?

Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants après les voyageuses. Madame de Valvèdre était déjà devenue invisible ; mais sa belle-sœur errait encore par les escaliers, s'enquérant de toutes choses relatives à l'excursion de son frère. Dès qu'elle me vit , elle me questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais pas Henri Obernay.

— Oui, sans doute, répondis-jc, il est mon meilleur ami.

— Oh ! alors, reprit-elle avec abandon, vous êtes Francis Valigny, de Bruxelles, et sans doute vous me connaissez déjà, moi? Il a dû vous dire que j'étais sa fiancée?

— Il ne me l'a pas dit encore, répondis-je un peu troublé d'une si brusque révélation.

— C'est qu'il attendait ma permission , apparemment. Eh bien, vous lui direz que je l'autorise à vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur Valigny, parlez-moi de mon frère et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils ne sont pas en danger?

Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvcdre que pendant une nuit, et qu'il allait rentrer.

— Mais, àjoutai-je, devez-vous être inquiète à ce point de votre frère? N'ôtes-vous pas habituée à le voir entreprendre souvent de pareilles courses?

— Je devrais m'y habituer, répondit-elle simplement.

En ce moment, madame de Valvèdre la fit appeler par une soubrette italienne d'accent et très-jolie de type. Mademoiselle de Valvèdre me quitta en me disant :

— Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que Paule vient d'arriver.

— Allons, pensai-je, silence à tout jamais devant elle, mon pauvre étourdi de cœur! Tu dois, être le

frère et rien que le frère de cette charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter contre un rival aimé, et sans doute plus que toi digne de l'être. N'es-tu pas déjà un peu coupable d'avoir tressailli légèrement au frôlement de cette robe virginale ?

Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de l'événement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang se retira tout entier vers le cœur, et il devint pâle jusqu'aux lèvres. Devant cette franchise d'émotion, je lui serrai la main en souriant.

— Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes, et c'est tout dire!

— Oui, j'aime de toute mon âme, s'écria-t-il, et tu comprends mon silence! A présent, parlons raison. Cette arrivée imprévue, qui me comble de joie, me cause aussi de l'inquiétude. Avec les caprices de... certaines personnes... ou de la destinée...

— Dis les caprices de madame de Valvèdre. Tu crains de sa part quelque obstacle à ton bonheur?

— Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup à la belle Alida !

— Elle s'appelle Alida? C'est recherché^mais c'est joli, plus joli qu'elle ! Je n'ai pas été émerveillé du tout de sa figure.

— Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu ce qu'elle vient faire ici ?

— Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai

cru comprendre qu'une vive inquiétude conjugale...

— Madame de Valvèdre inquiète de son mari?... Elle ne l'est pas ordinairement; elle est si habituée...

— Mais mademoiselle Paule?

— Oh ! elle adore son frère, elle ; mais ce n'est certainement pas- son ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-sœur. Toutes deux savent, d'ailleurs, que Valvèdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on le tiraille pour le déranger de sas travaux. 11 doit y avoir quelque chose là-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le savoir.

Moi, je courus m'habiller, espérant que les voyageuses dîneraient dans la salle commune ; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur appartement, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'à la nuit close.

— Je te cherche, me dit-il, pour te présenter à ces dames. On m'a chargé de t'inviter à prendre le thé chez elles. C'est une petite solennité ; car, de la terrasse, nous verrons, à neuf heures, partir de la montagne une ou plusieurs fusées qui seront, de la part de Valvèdre, un avis télégraphique dont j'ai la clef.

— Mais la cause de l'arrivée de ces dames? Je ne suis pas curieux, pourtant je désire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de chagrin ou de crainte.

— Non, Dieu merci! Cette cause reste mystérieuse. Paule croit que sa belle-sœur était réellement inquiète de Valvèdre. Je ne suis pas aussi candide ; mais Alida

VAI.VÈDRE.

est charmante avec moi, et je suis rassuré. Viens. Madame de Valvèdre s'était emparée du logement de son mari, qui était assez vaste, eu égard aux proportions du chalet. Il se composait de trois chambres dans l'une desquelles Paule préparait le thé en nous attendant. Elle était si peu coquette, qu'elle avait gardé sa robe de voyage toute fripée et ses cheveux dénoués et en désordre sous son chapeau de paille. C'était peut-être un sacrifice qu'elle avait fait à Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle n'était pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un savant. J'en félicitai Obernay dans mon cœur ; mais tout sentiment d'envie ou de regret personnel fit place à une franche sympathie pour la bonté et la raison dont sa future était douée.

Madame de Valvèdre n'était pas là. Elle resta dans sa chambre jusqu'au moment où Paule frappa à la porte en lui criant que c'était bientôt l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je visciu'elle avait endossé un délicieux négligé. Ce n'était peutêtre pas bien conforme aux agitations d'esprit qu'elle aflichait ; mais, si par hasard elle avait fait cette toilette à mon intention, pouvais-je ne pas lui en savoir

gré?

Elle m'apparut tellement diff"érente de ce qu'elle m'avait scn-.bîé sur le sentier de la montagne, que, si

je l'eusse revue ailleurs que chez elle, j'eusse hésité à la reconnaître. Perchée sur son mulet et drapée dans son burnous, je l'avais imaginée grande et forte ; elle était, en réalité, petite et délicate. Animée par la chaleur, sous le reflet de son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbrée de tons violacés. Elle était pâle et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses traits étaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une exquise distinction.

J'eus à peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure approchait, et l'on se précipitait sur le balcon. Elle s'y plaça la dernière, sur un siège que je lui présentai, et, m'adressant la parole avec douceur :

— Il me semble, dit-elle, que les premiers gîtes de ceux qui entreprennent de semblables- courses n'ont rien d'inquiétant.

— En effet, répondit Obernay, ce gîte est un trou dans le. rocher, avec quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en sûreté. Attention cependant! Voici les cinq minutes écoulées...

— Où faut-il regarder ? demanda vivement mademoiselle de Valvèdre.

— Où je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusée blanche. C'est de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dédaigné l'étape marquée par les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.

— Mais les grands plateaux ne sont- ils pas des plaines de neige?

— Permettez... Seconde fusée blanche!... La neige

est dure, et il a installé sa tente sans difficulté... Troisii'^me fusée blanche ! Ses instruments ont bien supporté le voyage, rien n'est cassé ni endommagé. Bravo !

— Dès lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de Valvèdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.

— Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je à dire à mon tour. I\I. de Valvèdre est si bien prémuni contre le froid ; il a une telle expérience de ces sortes d'aventures...

Madame de Valvèdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de mes consolations, soit pour les dédaigner, soit encore parce qu'elle me trouvait bien naïf de croire qu'un mari comme le sien pût être la cause de ses insomnies. Elle quitta le balcon où Obernay, n'attendant plus d'autre signal, restait à parler de Valvèdre avec Paule, et, comme je suivais Alida auprès de la table à thé, je fus encore une fois trèsindécis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon incertitude, car elle s'étendit nonchalamment sur une sorte de chaise longue assez basse, et je pus la voir enfin, éclairée en entier par la lampe placée sur la table.

Je la contemplais depuis un instant sans parler, et légèrement troublé, lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire : « Eh bien, vous décidez-vous enfin à voir que je suis la plus parfaite créature que vous ayez jamais rencontrée?» Ce

VALVEDRl

regard de femme fut si expressif, que je le sentis passer en moi, de la tête aux pieds, comme un frisson brûlant, et que je m'écriai éperdu :

— Oui, madame, oui !

Elle vit à quel point j'étais jeune et ne s'en offensa point; car elle me demanda avec un étonnement peu marqué à quoi je répondais.

— Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!

— Mais pas du tout. Je ne vous disais rien !

Et un second regard, plus long et plus pénétrant que le premier, acheva de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'âme.

A ceux qui n'ont pas rencontré le regard de cette femme, je ne pourrai jamais faire comprendre quelle était sa puissance mystérieuse. L'œil, extraordinairement long, clair et bordé de cils sombres qui le détachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'était ni bleu, ni noir, ni verdâtre, ni orangé. 11 était tout cela tour à tour, selon la lumière qu'il recevait ou selon l'émotion intérieure qui le faisait pâlir ou briller. Son expression habituelle était d'une langueur inouïe, et nul n'était plus impénétrable quand il rentrait son feu pour le dérober à l'examen ; mais en laissait-il échapper une faible étincelle, toutes les angoisses du désir ou toutes les défaillances de la volupté passaient dans l'âme dont il voulait s'emparer, si bien gardée ou si méfiante que fût cette âme-là.

La mienne n'était nullement avertie, et no songea l)as un instant à se défendre. Elle vil bien celle quive-

nait de me réduire! Nous n'avions échangé que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay s'approchait de nous avec sa fiancée, que tout était déjà consommé dans ma pensée et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma famille, avec ma destinée, avec moi-même; j'appartenais aveuglément, excllisivement, à cette femme, à cette inconnue, à cette magicienne.

Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, où Paule de Valvèdre remuait des tasses en échangeant de calmes répliques avec Obernay. J'ignore absolument si je bus du thé. Je sais que je présentai une tasse à madame de Valvèdre et que je restai près d'elle, les yeux attachés sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage, per^iadéque je perdrais l'esprit et tomberais à ses pieds, si elle me regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reçus machinalement et ne songeai point à m'éloigner. J'étais comme noyé dans les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutôt stupidement que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son bas de soie, la broderi&de sa veste de cachemire, les perles de son bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme élégante, et comme si j'eusse voulu m'instruire des lois du goût. Une timidité qui était presque de la frayeur m'empêchait de penser à autre chose qu'à ce vêtement dont émanait un Huidc embrasé qui m'empêchait de respirer et de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Ou;-

de choses ils avaient donc à se dire ! Je crois qu'ils se communiquaient des idées excellentes dans un langage meilleur encore ; mais je n'entendis rien. J'ai constaté plus tard que mademoiselle de Valvèdre avait une belle intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, élevé, et même un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment où, recueilli en moimême, je ne songeais qu'à contenir les battements de mon cœur, combien je m'étonnais de la liberté morale de ces heureux fiancés qui s'exprimaient si facilement et si abondaipment leurs pensées! Ils avaient déjà l'amour communicatif, l'amour conjugal : pour moi, je sentais que le désir est farouche et la passion muette.

■ Alida avait-elle de l'esprit naturel ? Je ne l'ai jamais su , bien que je l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec l'éloquence de l'émotion ; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce soir-là, soit qu'elle voulût ne rien révéler de son âme, soit qu'elle fût brisée de fatigue ou fortement préoccupée, elle ne prononça qu'avec effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis beaucoup trop près d'elle; j'aurais pu et j'aurais dû être à distance plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloué à ma place. Elle en souriait sans doute intérieurement, mais elle ne paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancés étaient trop occupés l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais resté là toute la nuit sans faire un mouvement, sans avoir une idée nette, tant je me

trouvais mal et bien à la fois. Je vis Obornay serrer fraternellement la main de Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre congé et quitter mon siège ; je me jetai sur mon lit à moitié déshabillé, comme un homme ivre.

Je ne repris possession de moi-même qu'au premier froid de l'aube. Je n'avais pas fermé l'œil. J'avais été en proie à je ne sais quel délire de joie et de désespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'à cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rêve, et que l'orgueil un peu sceptique d'une éducation recherchée m'avait fait à la fois redouter et dédaigner. Cette révélation soudaine avait un charme indicible, et je sentais qu'un homme nouveau, plus énergique et plus entreprenant, avait pris place en moi ; mais l'ardeur de cette volonté que j'étais encore si peu sûr de pouvoir assouvir me torturait, et , quand elle se calma, elle fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi à ce point, je n'étais pas perdu ; ceci m'importait peu. Je ne me consultai que sur la marche à suivre pour n'être pas ridicule, importun et bientôt éconduit. Dans ma folie, je raisonnai très-serré; je me traçai un plan de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupçonner à Obernay, vu que son amitié pour Valvèdre me le rendrait infailliblement contraire. Je résolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses préventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pou-

vais craindre ou espérer d'elle. Rien n'était plus étranger à mon caractère que cette perfidie, et, chose étonnante, elle ne me coûta nullement. Je ne m'y étais jamais essayé, j'y fus passé maître du premier coup. Au bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout ce qu'il m'avait marchandé jusque-là, je savais tout ce qu'il savait luimême.

Sans fortune et sans aïeux, Alida avait été choisie par Valvèdre. L'avait-il aimée? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais personne n'était fondé à croire que l'amour n'eût pas dirigé son choix, puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beauté. Pendant les premières années, ce couple avait été inséparable. 11 est vrai que peu à peu, depuis cinq ou six ans, Valvèdre avait repris sa vie d'exploration et de voyages, mais sans paraître délaisser sa compagne et sans cesser de l'entourer de soins, de luxe, d'égards et de condescendances. 11 était faux, selon Obernay, qu'il la retînt prisonnière dans sa villa, ni que mademoiselle Juste de Valvèdre, l'aînée de ses belles-sœurs, fût une duègne chargée de l'opprimer. Mademoiselle Juste était, au contraire, une personne du plus grand nié-

VAI.VEDRE. 53

rite, chargée de l'éducation première des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels Alida elle-même se déclarait impropre, Paule avait été élevée par sa sœur aînée. Toutes trois vivaient donc k leur guise : Paule soumise par goût et par devoir à sa sœur Juste , Alida complètement indépendante de l'une et de l'autre.

Quant aux aventures qu'on lui prêtait, Obernay n'y croyait réellement pas ; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place osteçsible dans sa vie depuis qu'il la connaissait.

— Je la crois coquette, disait-il, msiis par genre ou par désœuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez énergique pour avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-être en manque-t-elle un peu à la campagne. Elle en manque aussi chez nous à Genève, où elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps l'hospitalité. Notre entourage est un peu sérieux pour elle ; mais ne voilàt-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcée, par les convenances, de vivre d'une manière raisonnable? Je sais que, pour lui complaire, son mari Ta menée beaucoup dans le monde autrefois; mais il y a temps pour tout. Un savant se doit à la science, une mère de famille à ses enfants. A te dire le vrai, j'ai médiocre opinion d'une cervqlle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.

— Il paraît cependant ([u'clle y est soumise, puis-

que, libre de se lancer dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.

— Il faudrait qu'elle s'y lançât toute seule, et ce n'est pas bien aisé, à moinS; d'une certaine vitalité audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, elle feraii mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration , et mieux vaudrait pour Valvèdre avoir une femme tout à fait légère et dissipée, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une élégie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude brisée semble être une protestation contre le bon sens, un reproche à la vie rationnelle.

— Tout cela est bien aisé à dire, pensai-je; peutêtre cette femme soupire-t-elle après autre chose que les plaisirs frivoles; peut-être a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaître l'amour avant de la délaisser. pour la physique et la chimie. Telle femme commence réellement la vie à trente ans, et la société de deux marmots et de deux belles-sœurs infiniment vertueuses ne me paraît pas un idéal auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beauté, qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le sexe laid, nous ne serions pas capables d'accepter ; M. de Valvèdre, à quarante ans, est tout entier à la passion des sciences. Il a trouvé fort juste de pouvoir planter là les sœurs, les marmots et la femme par-dessus le marché... Il est vrai qu'il lui laisse la liberté... Eh bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tâche

(l'une âme ardente et jeune comme la mienne rie lui fiiire vaincre les scrupules qui la retiennent !

Je me gardai bien de faire part de ces réflexions à Obernay. Je feignis, au contraire, d'acquiescer à tous ses jugements, et je le quittai sans lui avoir opposé la plus légère contradiction. — Je devais revoir Alida , comme la veille, à l'heure du signal de Valvèdre. Fatiguée de la journée de mulet qu'elle avait faite pourvenir de Varallo à Saint-Pierre, elle gardait le lit. Paule travaillait à ranger des plantes qu'elle avait fait cueillir en route parles guides, et qu'elle devait, dans la soirée, examiner avec son fiancé, qui lui apprenait la botanique. Instruit de ces détails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la promenade en att-endant l'heure (^'étre admis à faire sa cour, je me dispensai de l'accompagner. J'errai à l'aventure autour de la maison et dans la maison môme, observant les allées et venues du domestique et de la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils échangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des révélations d'expérience, et je me disais avec raison que, pour juger le problème de la conduite d'une feqime, il fallait avant tout examiner l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empressés de la satisfaire; car, sonnés à plusieurs reprises, ils parcoururent la galerie, montèrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans témoigner d'humeur.

J'avais laissé la porte de ma chambre ouverte ; il

5G VALVEDRE.

n'y avait pas d'autres voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise était si tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout à coup j'entendis un grand frôlement de jupons au bout du corridor. Je m'élançai, croyant qu'on se décidait à sortir; mais je ne vis .passer qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle venait sans doute de la déballer, car un nouveau mulet chargé de caisses et de cartons était arrivé depuis quelques instants devant l'auberge. Cette circonstance me fit espérer un séjour de plusieurs journées à Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire révoquer l'arrêt des convenances qui me tenait éloigné ?

Je me livrai à mille projets plus fous les uns que les autres. Tantôt je voulais me déguiser en marchand d'agates herborisées pour me faire admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir i\ chaque instant; tantôt je voulais courfr après quelque montreur d'ours et faire grogner ses bêtes de manière à attirer les voyageuses à leur fenêtre. Il me prit aussi envie de décharger un pistolet pour causer quelque inquiétude dans la maison ; on croirait peut-être à un accident, on enverrait peut-être savoir de mes nouvelles, et même si j'étais un peu blessé...

Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu qu'elle ne fût mise à exécution.

Enfin je m'arrêtai à un parti moins dramatique fini fut 4e jouer du hautbois. J'en jouais très-bien, au dire de nwn père, qui était bon musicien, et que ne contredisaient pas trop, sous ce rapport, les artistes qui fréquentaient notre maison belge. Ma porte était assez éloignée de celle de madame de Valvèdre pour que ma musique ne troublât pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle ne dormait pas, ce qui était plus que probable d'après les fréquentes entrées de sa suivante, elle s'informerait peut-être de l'agréable virtuose: mais quel fut mon dépit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle mélodie le valet de chambre, ayant frappé discrètement à ma porte, me tint d'un air aussi embarrassé que respectueux le discours suivant :

— Je demande bien des pardons à monsieur ; mais, si monsieur ne tient pas absolument à faire ses études dans une auberge, il y a madame qui est très-souffrante, et qui demande en grâce à monsieur...

Je lui fis signe que c'était assez d'éloquence, et je remis avec humeur mon instrument dans son étui. Elle voulait donc absolument dormir ! Mon dépit devint une sorte de rage, et je fis des vœux pour qu'elle eût de mauvais rêves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse reparaître le domestique. Madame de Valvèdre me remerciait beaucoup, et, ne pouvant dormir malgré mon silence, elle m'autorisait à reprendre mes études musicales ; en même temps, elle me taisait demander si je n'avais pas un livre

quelconque à lui prêter, pourvu que ce fut un ouvraçio littéraire et pas scientifique. Le valet fit si bien c«ltc commission, que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par cœur. J'avais, pour toute biJDliothèque do voyage, un ou deux romans nouveaux en petit format, contrefaçon achetée à Genève, et un tout petit bouquin anonyme que j'hésitai un instant à joindre à mon envoi, et que j'y glissai, ou plutôt que j'y jetai tout à coup, avec l'émotion de l'homme qui brûle ses vaisseaux.

Ce mince bouquin était un recueil de vers que j'avais pubhé à vingt ans sous le voile de l'anonyme, encouragé par un oncle éditeur qui me gâtait, et averti par mon père que je ferais sagement de ne pas compromettre so'n nom et le mien pour le plaisir de produire cette bagatelle.

— Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent père ; il y a même des pièces qui me plaisent ; mais, puisque tu te destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon d'essai , et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense'. Si tu es discret, cette première expérience te servira. Situ ne l'es pas, et que ton livre soit raillé, d'une ])art tu en auras du dépit, de l'autre tu te seras créé un fâcheux précédent qu'il sera difficile de faire oublier.

J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas déplu, et même quelques passages avaient été rcmur(iués. ils n'avaient, selon moi, qu'un mérite,

ils étaient sincères. Ils exprimaient l'état d'une jeune âme avide d'émotions, qui ne se pique pas d'une fausse expérience, et qui ne se vante pas trop d'être à la hauteur de ses rêves.

C'était certes une grande imprudence que je venais de commettre en les envoyant à madame de Valvèdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle trouvât les vers ridicules, j'étais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait pas. Mon livre était Tœuvre d'un enfant. Une femme de trente ans s'inléresserait-elle à des élans si naïfs, à une candeur si peu fardée?... Mais pourquoi me devinerait-elle ? n'avais-je pas su garder mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'étais plus troublé à l'idée de ses sarcasmes que je ne pouvais l'être de ceux de toute autre personne , n'avais-je pas une chance de guérison dans le dépit qu.e sa dureté me causerait?

Je ne voulais pourtant pas guérir, je ne le sentais que trop, et les heures se tramaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis que j'avais fait ce coup de tête d'envoyer mon cœur de vingt ans à une femme nerveuse et ennuyée qui ne lui accorderait peut-être pas un regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour ne pas éloutîer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la fenêtre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et je m'éloignai pourtant, ne sachant oii j'allais.

Je marchais à l'aventure sur le chemin qui mène à Varallo, lorsque je vis \eiiir à moi un personnage que

je crus reconnaître et dont l'approche me fit singulièrement tressaillir. C'était M. Moserwald, je ne me trompais pas. 11 montait à pied une côte rapide; son petit char de voyage le suivait avec ses etïets. Pourquoi le retour de cet homme me sembla-t-il un événement digne de remarque? 11 parut s'étonner de mes questions . Il n'avait pas dit qu'il quittât la vallée définitivement. 11 était allé faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire d'autres, il revenait à Saint-Pierre comme au seul gîte possible à dix lieues à la ronde. Pour lui, il n'était pas grand marcheur, disait-il ; il ne tenait pas à se casser le cou pour regarder de haut : il trouvait les montagnes plus belles, vues à mi-côte. Il admirait fort les chercheurs d'aventures , mais il leur souhaitait bonne chance et prenait ses aises le plus qu'il pouvait. 11 ne comprenait pas qu'on parcourût les Alpes à pied et avec économie. Il fallait là plus qu'ailleurs dépenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.

Après beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans son véhicule ; puis, arrêtant son conducteur au premier tour de roue, il me rappela en disant :

— J'y songe ! C'est bientôt l'heure du dîner là-bas, et vous êtes peut-être en retard? Voulez-vous que je vous ramène?

Il me sembla qu'après s'être montré très-balourd, à dessein peut-être, il attachait sur moi un regard de perspicacité soudaine. Je ne sais quelle défiance ou

quelle curiosité cet homme m'inspirait. Il y avait de l'un et de l'autre. Mon rêve m'avait laissé une superstition. Je pris place à ses côtés.

— Avez-vous quelque voyageur nouveau ici ? me dit-il en me montrant le hameau, dont le petit cIoch(îr à jour se dessinait en hlanc vif sur un fond de verdure sombre.

Des voyagcin^s? A'on ! répondis- je en me retranchant dans un jésuitisme des plus maladroits.

Je me sentais beaucoup moins d'aplomb {)Our cacher mon trouble à Moserwald, dont la sincérité m'était suspecte, que je n'en éprouvais à tromper effrontément Obernay , le plus droit , le plus sincère des hommes. C'était comme un châtiment de ma duplicité, cette lutte avec un juif qui s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'étais humilié de me trouver engagé dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce niaise en reprenant :

— Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontrée hier au soir, à dix lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle s'arrêterait à Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrivé personne...

Je me sentis rougir, et je me hâtai de répondre avec un sourire forcé que j'avais nié l'arrivée de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses inattendues.

— Ah! bien! vous ave/, joué sur le mot!... Avec

VALVEDKI

VOUS, il faut préciser le genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses d'aventures ; quand je dis ces belles..., vous allez peut-être me reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le geni'e..., car il n'y en a qu'une de belle 1 L'autre..., c'est, je crois, la petite sœur du géologue..., est tout au plus passable. Vous savez que monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez qui je veux dire : il l'épouse!

— Je n'en sais rien du tout ; mais, si vous le croyez, SI vous l'avez ouï dire, comment avez-vous eu le mauvais goût de faire des plaisanteries, l'autre jour, sur ses relations avec...?

— Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai!- je ne m'en souviens plus! On dit tant de choses dans la conversation! Verba volant! N'allez pas croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites donc!

Je ne répondis pas. J'étais plein de dépit. Je m'enferrais de plus en plus; j'avais envie de chercher noise à ce Moserwald, et pourtant il tallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau bouleversé. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les beaux troupeaux qui passaient près de nous, il y revint avec acharnement et il me fallut nommer madame de Valvèdre. Il fut aveugle ou charitable : il ne releva pas l'étrange physionomie que je dus avoir on prononçant ce nom terrible.

— Bon ! s'écria-t-il avec sa légèreté naturelle ou

VALVEDRE. C3

alToctéc : j'ai dit cela, moi, que M. Obernay (voilà son nom qui me revient) avait des vues sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dût épouser la belle-sœur, parole ! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me paraît pas une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu, comme vous êtes distrait! A quoi donc pensez-vous?

— A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idées de profonde scélératesse. Quel mauvais genre vous avez 1-^ ! C'est très-mal porté, surtout quand on est riche et gi'as.

Si j'avais su combien il était impossible de fâcher Moserwald, je me serais dispensé de ces duretés gratuites, qui le divertissaient beaucoup. Il aimait qu'on s'occupât de lui, même pour le rudoyer ou le railler.

— Oui, oui, vous avez raison ! reprit-il comme transporté de reconnaissance ; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous en sais gré. Je suis ridicule, et c'est là le plus triste de mon atfaire ! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrédulité des autres sur mon compte vient s'ajouter à celle que j'ai envers tout le monde et envers moi-même. Oui, je devrais être heureux, parce que je suis riche et Bien portant, parce que je suis gras ! Et cependant je m'ennuie, j'ai

mal au foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah çà ! comment faites -vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz que vous êtes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est très-instruit et très-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voilà que vous êtes amoureux...

— Moi ! où prenez-vous cela ?

— Vous êtes amoureux, je le vois, et aussi naïvement que si vous étiez sûr de réussir à être aimé ; mais, mon cher enfant, c'est la chose impossible, cela ! On n'est jamais aimé que par intérêt ! Moi, je l'ai été parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez parce que vous avez un capital de vingttrois ou vingt-quatre ans, de cheveux noirs, de regards brûlants, capital qui promet une somme de plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent représente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent procure des plaisirs élevés, le luxe, les arts, les voyages... tandis que, lorsqu'une femme préfère à tout cela un beau garçon pauvre, on peut être sûr qu'elle fait grand cas de la réalité. Mais ce n'est pas de l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions être aimés pour nous-mêmes, pour notre esprit, pour nos qualités sociales, pour notre mérite personnel enfin. Eh bien, voilà ce que vous achèterez probablement au prix de votre liberté, ce que je payerais volontiers de toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais ! Les femmes n'ont pas de cu'ur. Elles se servent du

VALVRDRE. C5

mot vertu pour cacher leur in(înïiité, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que j'envie, je vous le déclare...

Ah çà! m'écriai-je en interrompant ce tlux de

philosophie nauséabonde, que me chantez-vous là depuis une heure? Vous me dites que vous avez été aimé, que je le serai...

— Ah ! mon Dieu ! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvèdre ? Je n'y pensais pas, mon cher, j/3 parlais en général. D'abord je ne la connais pas ; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parlé. Quant à vous... vous ne pouvez pas la connaître encore; vous lui avez peut-être parlé cependant ?..., A propos, la trouvez-vous jolie ?

— Qui ? madame de Valvèdre ? Pas du tout, mon cher, elle m'a semblé laide.

Je fis cette réponse avec tant d'assurance, une assurance si désespérée (je voulais à tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald) , que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous descendîmes de voiture, j'avais enfin réussi à lui ôter la lumière qu'il avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les ténèbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il était bien évidemment revenu à Saint-Pierre parce qu'il avait rencontré madame de Valvèdre à Varallo, parce qu'il avait questionné son laquais, parce qu'il était épris d'elle, parce qu'il espérait lui plaire, et il m'avait tâté pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.

Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvodre ne dîneraient pas en bas, je voulus me soustraire au déplaisir d'un nouveau tête-à-tête avec Moserwald en me faisant servir mystérieusement dans un coin du petit jardin de mon hôte , quand celui-ci m'annonça que je serais seul dans sa grande salle basse avec Obernay, l'israélite ayant dit qu'il souperait peut-être dans la soirée.

— Et que fait-il? où est-il maintenant? demandai-jc.

— Il est chez madame de Valvèdre, répondit Antoine, dont la figure prit une expression d'étonnement comique à l'aspect de ma stupeur.

— Ah çà! m'écriai-je, il la connaît donc?

— Je n'en sais rien, monsieur; comment voulezvous que je sache ?...

— C'est juste, cela vous est fort égal, et, quant à moi... Mais vous le connaissez, vous, ce M. Moserwald ?

— Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la première fois.

— Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientôt ?

— Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout. Je ne sais quelle sourde colère s'était emparée de

moi en apprenant que ce juif avait eu l'audace ou l'habileté, à peine débarqué, de pénétrer auprès d'Alida, qu'il prétendait ne pas connaître. Obernay s'attarda beaucoup, il faisait nuit quand il rentra ; je l'avais attendu pour dîner, et sans mérite aucun, je

VALVEDRE. * m

n'avais cortcs pas faim. Je ne lui parlai pas do Mn«;erwald, craignant de trahir ma jalousie.

— Mets-toi à table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure pour arranger quelques plantes fontinales extrêmement délicates que je rapporte.

Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait les quarts d'heure d'Obernay déballant son butin de botaniste, et que ce n'était pas une raison pour me faire manger un rôti desséché. J'étais à peine assis, que Moserwald parut, s'écria qu'il était charmé de ne pas souper seul, et ordonna à notre hôte de le servir vis-à-vis de moi, ceci sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarité, qui m'eût diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolérable, et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosité dominant toutes mes autres angoisses, je résolus de me contenir et de le faire parler. C'était une curiosité douloureuse et indignée ; mais je fus stoïque, et, d'un air tout à fait dégagé, je lui demandai s'il avait réussi à voir madame de Valvèdre.

— Non, répondit-il en se frottant les mains ; mais je la verrai tantôt avec vous, dans une heure.

— Ah ! vraiment ?

— Cela vous étonne ? C'est pourtant bien simple.. Ma figure et ma voix étaient déjà connues de la bellesœur, qui m'avait remarqué à Varallo. Oh ! je dis cela sans fatuité, je n'ai pas de prétention de ce côté-là. Je note qu'elle m'avait remarqué avant-hier en passant dans ce village où nous nous croisions. Eh bien, nous

C8 , VALVEDRE.

nous sommes rencontrés de nouveau tout à l'heure, là-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute confiante, cette grande fille; elle est venue à moi pour savoir si je n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frère.

■ — Dont vous ne saviez rien ?

— Pardon ! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir. Voyant ces dames inquiètes, j'avais, dès hier au soir, dépêché le plus hardi montagnard de Varallo vers la station présumée de M. de Valvèdre. Ah ! dame ! cela m'a coûté cher ; pendant la nuit et par des sentiers impossibles, il a prétendu que cela valait...

— Faites-moi grâce des écus que vous avez dépensés. Vous avez des nouvelles de l'expédition ?

— Oui, et de très-bonnes. La sœur a failli me sau- ' ter au cou. Elle voulait tout de suite me présenter à

madame de Valvèdre ; mais celle-ci, qui avait passé la journée dans son lit, était en train de se lever et m'a remis à tantôt. Voilà, mon cher! ce n'est pas plus malin que ça ?

Moserwald ne dissimulait plus ses projets ; il avait trop besoin de se vanter de son habileté et de sa libé- .ralité pour être prudent. Ma jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si vain et si vulgaire? N'était-ce pas faire injure à une femme exquise comme l'était Alida que de redouter pour elle les séductions d'un Moserwald ?

J'allais le questionner davantage quand Obernay

VAI.VEDRE. (59

vint manger à la hâte et avec préoccupation un reste (le volaille ; après quoi, il regarda sa montre et nous dit qu'il était temps de monter chez ces dames pour voir partir les fusées.

— Il paraît, dit-il à Moserwald, que vous êtes invité à prendre le thé là-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez données, ce dont, pour ma part, je vous sais gré; mais permettez-moi une question.

— Mille, si vous voulez, mon trcs-rher, répondit MoserAvald avec aisance.

— Vous avez dépêché un montagnard vc^rs la poinle de l'Ermitage; il s'y' est rendu à travers mille périls, et vous l'avez attendu à Varallo jusqu'à ce matin. A-t-il vu M. de Valvèdre ? lui a-t-i! parlé ?

— Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.

— C'est fort bien; mais, s'il- vous prenait rol)ligeante fantaisie d'envoyer encore des exprès et qu'ils parvinssent jusqu'à lui, veuillez ne pas les charger de lui dire que su femme et sa sœur sont à sa recherche.

— Pas si sot ! s'écria Moserwald avec un rire d'une ingénuité admirable.

— Comment, pas si sot ? répliqua Obernay surpris en le regardant entre les deux yeux.

Moserwald fut embarrassé un instant; mais son esprit délié lui suggéra vite une réponse assez ingénieuse.

— Je sais fort bien , reprit-il , que votre savant ami

serait fort contrarié de l'arrivée et de l'inquiétude de ces dames. Quand on risque ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands problèmes de science auxquels je déclare ne rien comprendre, mais dont j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui vous parle...

Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette,

— Enfin , dit-il, vous avez deviné la vérité. M. de Valvèdre a besoin de toute la liberté d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons plus le temps de causer.

Alida était mise plus simpleriient que la veille. Je lui sus un gré infini de ne pas s'être parée pOur Moserwald ; elle n'en était, d'ailleurs, que plus belle. Je ne sais pas si sa belle-sœur était moins négligée que le jour précédent ; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-là. J'étais si rempli de mon drame intérieur, que je m'imaginais presque être en tête-à-tête avec madame de Valvèdre.

Son premier accueil fut froid et méfiant. Elle parut être impatiente de voir partir la fusée. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en être enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure après, Paule de Valvèdre et son fiancé étaient assis à une grande table, et qu'ils examinaient des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la boiu'rache et le chiendent, pendant que madame de Valvèdre, à

VALVE DIIK.

demi couchée sur sa chaise longue, avec un guéridon placé entre elle et moi, brodait nonchalamment sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards. Je voyais bien, à ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour se renfermer en elle-même. Ses traits expressifs avaient en ce moment une placidité mystérieuse. 11 n'y avait, à coup sûr, aucune aftinité sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai même avec plaisir qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui adressa dans une forme très-laconique, il y avait un léger dédain.

Je me rassurai tout à fait en remarquant aussi que l'israélite, d'abord plein d'aplomb vis-à-vis d'elle, perdait à chaque minute un peu de sa vitalité. Sans doute, il avait compté, comme d'habitude, sur les saillies enjouées et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer son manque d'éducation ; mais sa faconde l'avait rapidement abandonné, il ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement, devinant un miperceptible sourire d'ironie sur les lèvres closes de madame de Valvèdre.

Pauvre JNJoserwald! il était pourtant meilleur et plus vrai en ce moment de sa vie qu'il ne l'avait peutêtre jamais été. Il était amoureux et très-réellement ému. Comme moi, il buvait l'étrange poison de passion irrésistible qui m'avait enivré, et, quand je songe à tout ce que par la suite cette passion lui a fait faire de contraire à ses théories, à ses idées et à ses in-

stincts, je me demande avec stupeur s'il y a une école pour le sentiment, et si le sentiment lui-même n'est pas le révélateur par excellence.

A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidité. Bientôt je fus en état de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il n'avait pas osé se vanter à mademoiselle de Valvèdre de tout le zèle qu'il avait mis à trouver un prétexte pour s'introduire auprès d'Alida. II avait même eu le bon goût de ne pas parler de son argent dépensé. Il prétendait avoir seulement été aux informations dans les environs, et avoir réussi à déterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-même en lieu sûr et en bonne apparence de santé. On l'avait remercié de son obligeance, Paule disait ingénument a de son bon cœur. » On le connaissait de nom et de réputation ; mais on n'avait jamais remarqué sa figure, bien qu'il s'évertuât à vouloir rappeler diverses circonstances où il s'était trouvé, à la promenade à Genève ou au spectacle à Turin, non loin de ces clames. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui était possible, que madame de Valvèdre l'avait vivement frappé, que, tel jour et en telle rencontre, il avait remarqué tous les détails de sa toilette,

— On jouait le Barbier de Sèville.

— Oui, je m'en souviens, répondait-elle.

— Vous aviez une robe de soie bleu paie avec des ornements blancs, et vos cheveux étaient bou-

clés, au lieu d't-tro en bandeaux comme aujourilluii.

— Je ne m'en souviens pas, répondait Alida d'un Ion (jui signifiait : « Qu'est-ce que cela vous fait? »

11 y eut un tel crescendo de froideur de sa part, que le pauvre juif, tout à fait décontenancé, quitta l'angle de la cheminée, où il se dandinait depuis un quart d'heure, et alla déranger et impatienter les fiancés botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur leurs saintes éludes de la nature. Je m'emparai de cette place que Moserwald avait accaparée : c'était la plus favorable pour voir Alida sans être gêné par l.i petite lampe dont elle s'était masquée; c'était aussi la plus proche que l'on pût convenablement prendre auprès d'elle. Jusque-là, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la deviner.

Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine à lui adresser une question directe. Enfin ma langue se délia par un effort désespéré, et, au risque d'être aussi gauche et aussi bête que Moserwald, je lui demandai si j'étais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eût réellement troublé son sommeil.

— Tellement troublé, répondit-elle en souriant tristement, que je n'ai pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique. 11 m'a semblé que vous jouiez fort bien : c'est précisément parce que j'étais forcée de vous écouter... Mais je na veux pas non plus vous faire de compliments. A votre âge. cela ne vaut rien.

— A mon âge? Oui, je suis un entant, c'est vrai, rien

qu'un enfant! C'est l'âge où l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'être heureux d'un rien, d'un mot, d'un regard, fût-ce un regard distrait ou sévère, fûtce un mot de simple bienveillance ou seulement de généreux pardon sous forme d'éloge?

— Je vois, répondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous m'avez envoyé ce matin; car vous êtes tout rempli de l'orgueil de la première Jeunesse, et ce n'est guère obligeant pour ceux ou pour celles qui sont entrés dans la seconde.

— Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous déplaire?

Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait répondre. J'étais suspendu au mouvement de ses lèvres ;' Moserv^ald, penché sur la table, ne regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand déplaisir du botaniste. Il grimaçait derrière cette loupe; mais il avait un œil braqué sur moi, et louchait d'une façon si burlesque, que madame de Valvèdre partit d'un éclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel triomphe, mais qu'un instant après j'expiai cruellement. En riant, madame de Valvèdre laissa tomber sa broderie et un petit objet de métal que je pris pour un dé et que je ramassai précipitamment; mais je l'eus à peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'échappa.

— Qu'est-ce donc que cela? m'écriai-je.

VAI.VKDKK

— Eh bien, répondit-elle tranquillement, c'est ma l»a^'ue. Elle est beaucoup trop large pour mon doigt.

— Votre bague!;., répétai-je hors de moi en regardant d'un œil hagard le gros saphir entouré de brillants que j'avais vu l'avant-veille au doigt de Moscrwald.

Et j'ajoutai, en proie à un véritable désespoir :

— Mais cette chose-là n'est point à vous, madame !

— Pardonnez-moi : à qui voulez-vous donc qu'elle soit?

— Ah! vous l'avez achetée aujourd'hui?

— Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple ? Rendez-la-moi donc!

— Puisque vous l'avez achetée, lui dis-je d'un ton amer en la lui rendant, gardez-la, elle est bien à vous ; mais, à votre place, je ne la porterais pas. Elle est d'un goût affreux !

— Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai acheté cela hier vingt-cinq francs à un vilain petit juif qui monte en vermeil, à Varallo, les améthystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est un saphir oriental.

J'allais dire à madame de Valvèdre que le petit juif avait volé cette bague à M. Moserwald, lorsque, la modicité du prix de vente supposant chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la valeur de l'objet, je me sentis replongé dans une énigme insoluble. Alida venait de parler avec une sin-

cérité évidente, et pourtant, quelque effort que fit Mosçrvvald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien qu'il n'avait plus sa bague. -Un soupçon hideux pesait sur moi comme un cauchemar. Je pris le bras de l'israélilc et je l'emmenai sur la galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanité pour lui arracher la vérité.

— Vous êtes un hai}ile homme et un amant magnifique, lui dis-je ; vous faites accepter vos dons de la manière la plus ingénieuse !

Il donna dans le piégc sans se faire prier.

— Eh bien, oui, dit-il, voilà comme je suis! Rien ne me coûte pour procurer un petit plaisir à une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais goût de lui faire des conditions, moi ! C'est à elle de deviner.

— Et certainement on vous devine? Vous êtes coutumier du fait?

— Avec celle-ci... c'est la première fois, et je me demande avec un peu de crainte si elle prend réellement cette gemme de premier choix pour une améthyste do cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les femrhes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant !

— Pourtant, si elle n'y connaît rien, elle ne vous devine pas, et vous voilà dans une impasse. Ou il faut vous déclarer, ou il faut risquer de voir la bague passer à la femme de chambre.

— Me déclarer? répondit-il avec un véritable etlroi. Oh! non, c'est trop tôt ! je ne suis pas encouragé jus- ([u'à présent... à moins que ce ton mo(jueur ne soit

VAl.VKDRE. 77

une manière de grande dame!.,. C'est possible, je n'avais jamais visé si haut, moi !... car elle est comtesse, vous savez? Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison...

— Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madré qu'il était, je ne vois qu'un moyen : c'est qu'un ami généreux l'éclairé sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter. Voulez-vous que je m'en charge?

— Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti.

— Bah ! vous voilà bien craintif! IN'êtes-vous pas persuadé qu'une femme est toujours flattée d'un riche cadeau ?

— Non! cela dépend; elle peut aimer le cadeau et détester la personne qui l'offre. Dans ce cas-là, il faut beaucoup de patience et beaucoup de cadeaux, toujours glissés dans ses mains sans qu'elle songe à les repousser, et ne témoignant jamais d'aucune espérance. Vous voyez que j'ai ma tactique!

— Elle est magnifique, et très-flatteuse pour les femmes que vous honorez de vos poursuites!

— Mais... je la crois fort délicate, reprit-il avec conviction, et, si vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre !

Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit salon, bien décidé à l'en punir. Je me sentis dès lors un aplomb extraordinaire, et, m'approchant d'Alida :

— Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M. Moserwald au clair de la lune?

— Du clair de lune, peut-être?

— Non, nous parlions bijouterie. Monsieur prétend que toutes les femmes se connaissent en pierres précieuses parce qu'elles les aiment passionnément, et j'ai promis de m'en rapporter à votre arbitrage.

— 11 y a là deux questions, répondit madame de Valvèdre. Je ne peux pas résoudre la première; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais, pour la seconde, je suis forcée de donner raison à M. Moserwald. Je crois que toutes les femmes aiment les bijoux.

— Excepté moi pourtant, dit Paule avec gaieté; je ne m'en soucie pas le moins du monde.

— Oh! vous, ma cbère, reprit Alida du même ton, vous êtes une fenmie supérieure ! 11 n'est question ici que des simples mortelles.

— Moi, dis-je à mon tour avec une amertume extrême, je croyais qu'en fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion des diamans.

Àlida me regarda d'un air très-étonné.

— Voilà une singulière idée ! reprit-elle. Chez les créatures dont vous parlez, cette passion-là n^existe pas du tout. Les diamants ne représentent pour elles que des écus. Chez les femmes honnêtes, c'est quelque chose de plus noble : cela représente les dons sacrés de la famille ou les gages durables des affections sérieuses. Cela est si vrai, que, ruinée, une véritable

grande dame souffre mille privations plutôt que de vendre son écrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour sauver ses enfants ou ses princes.

— Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'écria Moserwald enthousiasmé. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction surnaturelle ! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une légende, un gros diamant dans la tête ; Eve vit ce feu à travers ses yeux. et fut fascinée. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais enchanté...

— Voilà de la poésie, ou je ne m'y connais pas, disje en l'interrompant. Et vous vous moquez des poètes, vous!

— Cela vous étonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poëte aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent !

En parlant ainsi, il lança sur Alida un regard enflammé qu'elle rencontra et soutint avec une impassibilité extraordinaire. C'était le comble du dédain ou de l'effronterie, car son grand œil interrogateur était toujours plein de mystères. Je ne pus supporter cette situation douteuse, horrible pour elle, si elle n'était pas la dernière des femmes. Je lui demandai à voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et, l'ayant regardée :

— Je m'étonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez accordée à une gemme si belle après l'aveu que vous venez de faire de votre goût pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame,

que l'on vous a vendu là une pierre d'un très-grand prix ?

— Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette partie-là ?

— J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici présent, qui, pas plus tard qu'avant-hier, m'a montré une bague toute pareille, avec des brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs, c'est-à-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus.

Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se décomposa, et le rapide coup d'œil d'Alida, allant de lui à moi, acheva de le bouleverser.

Madame de Valvèdre ne se troubla pas. Elle garda (juelques instants le silence, comme si elle eût voulu résoudre un problème intérieur; puis, me présentant la bague :

— Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve décidément fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenêtre?

— Vraiment? par la fenêtre? s'écria Moserwald incapable de maîtriser son émotion.

— Vous voyez bien, lui répondit Alida, que c'est une chose qui a été perdue, trouvée par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose à sa destinée, qui est d'être ramassée dans la boue par les ])ersonnes qui ne craignent pas de se salir les mains.

VAI.VEDRE.

Moscrwald, pousse ù bout, eut beaucoup de sanyfroid et de présence d'esprit. 11 me i>ria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais avec raU'ectalioa d'une restitution légitime, il la remit à son doij^t en disant :

— Puisqu'elle devait être jetée aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne sais d'où elle sort, mais je sais qu'elle a été purifiée à tout jamais en passant une journée au doigt de madame de Valvèdre ! Et maintenant, qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs , elle est sans prix pour moi et ne me quittera jamais! Là-dessus, ajouta-t-il en se levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguées, et qu'il serait temps...

— M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, répondit madame de Valvèdre avec une intention désespérante; mais vous êtes libre, d'autant plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant à la bague, vous ne pouvez pas la garder. Elle est à moi. Je l'ai payée et ne vous l'ai pas donnée... licndez-lamoi !

Les gros yeux de Moserwald brillèrent comme des escarboucles. 11 crut son triomphe assuré en dépit d'un congé donné pour la forme, et rendit la bayue avec un sourire qui signifiait clairement : u Je savais bien qu'on la garderait ! » Madame de Valvèdre la prit, et, la jetant hors de sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta :

— La ramassera qui voudra! elle ne m'a|)parlient

plus; mais celui qui la portera en mémoire de moi pourra se vanter d'avoir là une chose que je méprise profondément.

Moserwald sortit dans un état d'abattement qui me fit peine à voir. Paule n'avait absolument rien compris à cette scène, à laquelle, d'ailleurs, elle avait donné peu d'attention. Quant à Obernay, il avait essayé un instant de comprendre ; mais il n'en était pas venu à bout, et, attribuant tout ceci à quelque étrange caprice de madame deValvèdre, il avait repris tranquillement l'analyse de la saxifm(ja rclasa. .

J'avais suivi Moserwald sans atïéctation, pensant bien que, s'il avait du cœur, il me demanderait compte de la «manière dont j'avais servi sa cause. Je le vis hésiter à ramasser sa bague, hausser les épaules et la reprendre. Dès qu'il m'aperçut, il m'attira jusque dans sa chambre et me parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes préjugés et déclarant mon austérité la chose du monde la plus ridicule. Je le laissai à dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand il en fut là :

— Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que,

VALVEDRl

si vQus n'êtes pas content, il y a une manière de s'expliquer, et me voici à vos ordres. IS'allez pas plus loin en paroles; car je serais forcé de vous demander la réparation que je vous offre.

— Quoi? qu'est-ce à dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez vous battre? Eh bien, voilà un trait de lumière, un aveu! Vous êtes mon rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si maladroitement trahi ! Dites que c'est là votre motif, alors je vous comprends et je vous pardonne.

Je lui déclarai que je n'avais aucun aveu à faire, et que je ne tenais pas à son pardon ; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les précieux^ instants que je pouvais passer encore auprès de madame de Valvèdre ce soir-là, je le quittai en l'engageant à faire ses réflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui.

La galerie de bois découpé faisant extérieurement le tour de la maison, je revfns par là à l'appartement de madame de Valvèdre; mais je la trouvai sur cette galerie, et venant à ma rencontre.

— J'ai une question à vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et irrité. Asseyez-vous là. Nos amis sont encore plongés dans la botanique. Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident ridicule, nous pouvons échanger ici quelques mots. Vous plaît-il de me dire, monsieur Francis Valigny, quel rôle vous avez joué dans cet incident, et comment

84 VALVÈDUE.

VOUS avez été informé de ce que vous m'avez donné à deviner?

Je lui racontai tout avec la plus entière sincérité.

— C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez réellement rendu service en m'empêchant de donner un instant de plus dans un ])iége que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu être moins acerbe dans Ja forme ; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la mienne.

' — Moi ! m'écriai-je, je vous prends... Moi qui... ! Je me mis à balbutier d'une manière extravagante.

— Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous défendez pas de vos préventions, je les connais. Elles ont percé trop brutalement, lorsqu'à propos de ma théorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit que c'était un goût de courtisane !

— Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela!

— Vous l'avez pensé, et vous avez dit l'équivalent. Écoutez, je viens de recevoir ici , de la part de ce juif et par contre-coup de la vôtre, une mortelle insulte. Ne croyez pas que le dédain qui me préserve de la colère me garantisse d'une réelle et profonde douleur...

Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un Ilot de perles sur les joues pâles de cette charmante femme, et, sans savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai à ses pieds

VALVKDRE.

en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que j'étais prêt à la venger. Peut-être en ce moment m'arriva-t-il de lui dire que je l'aimais. Troublés tous deux, moi de sa douleur, elle de ma subite émotion, nous fûmes quelques instants sans nous entendre l'un l'autre et sans nous entendre nous-mêmes.

Elle surmonta ce trouble la première, et, répondant à une parole que je lui répétais pour atténuer ma faute :

— Oui, je le sais, dit-elle, vous êles un enfant; mais, s'il n'y a rien de généreux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de cruel comme un enfant qui doute, et vous êtes l'ami, Valtererio d'un autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. 11 faut que l'aimable et douce Paule de Valvèdre soit heureuse. Vous êtes déjà son ami , puisque vous êtes celui de son fiancé; ou j'aurais tort contre vous trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait. Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne accablée, finie, inoffensive par conséquent. Henri Obernay m'a présentée à vous, je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse créature, mécontente de tout et accusant tout le monde. C'est sa thèse, il l'a soutenue devant moi ; car, s'il est mal élevé, il est sincère, et je sais bien que je n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de personne, et,

ceci établi, faites-lui part du motif qui m'amenait ici, vous qui savez et devez taire celui qui va dès demain me faire repartir.

— Demain! vous partez demain?

— Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorité sur lui.

— 11 partira, je vous en réponds!

— Et moi, je vous défends d'épouser ma querelle ! De quel droit, s'il vous plaît, prétendriez-vous me compromettre en vous faisant mon chevalier ?

— Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu ? Est-ce que les outrages de cet homme vous atteignent?

— Oui , l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant.

— Ah ! madame, vous êtes méconnue et délaissée, je le savais bien, moi! mais...

— 11 n'y a pas de inais. Les choses sont ainsi. M. de Valvèdre est un homme infiniment respectable, qui sait tout, excepté l'art de faire respecter la femme qui porte son nom-, mais cette femme sait heureusement ce qu'elle doit à ses enfants, et, pour se faire respecter elle-même, elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi pourquoi elle en était sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on lui a choisie soit au moins à elle, et que personne n'ait le droit de l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je réclame. Mademoiselle Juste do

Valvèdre m'est une société antipathique. Mon mari assure qu'il ne l'a pas placée auprès de moi pour me surveiller, mais pour servir de chaperon à Paule, et ne pas me condamner, disait-il, à un rôle qui n'est pas encore de mon âge. Cependant, mademoiselle Juste de Valvèdre s'est faite oppressive et offensante. J'ai supporté cela cinq ans : je suis au bout de mes^orces. Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de Paule avec Obernay est résolu, et devait être célébré au commencement de l'année. M. de Valvèdre semble l'avoir oublié, et Henri, comme tous les savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire à mon mari : a Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de dégoût. Mariez Paule, et délivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et mes pénates auprès de Paule, à Genève, où elle doit demeurer après son mariage. Et, si cela ne convient pas à Obernay, laissezmoi chercher ou fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thébaïde quelconque, pourvu que je sois délivrée de l'autorité tout à fait illégitime d'une personne que je ne puis aimer. » J'espérais, je croyais trouver M. de Valvèdre ici. 11 a pris son vol vers les nuages, où je ne puis l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas écrire : écrire accuse trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. 11 lui est très-attaché et ne manquerait pas de lui

donner raison contre moi. Nous nous froisserions mutuellement, comme cela est arrivé déjà. Puisque je ne puis attendre M. de Valvèdre ici, je vous charge au moins d'expliquer à Henri le motif en apparence si inquiétant et si mystérieux de mon voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hâter son mariage et ma délivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien.

En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter.

Je la retins.

— Je vous jure, m'écriai-je, que vous ne partirez pas, cjue vous attendrez M. de Valvèdre ici, et que vous mènerez à bien un projet qui n'a rien que de légitime et de' raisonnable. Je vous jure que Moscrwald, s'il ne part pas, n'oBera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et moi l'en empêcherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir votre beau -frère, et que je suis son aller ego, vous l'avez dit. Notre devoir est donc de vous défendre et de ne pas même souffrir qu'on vous importune. Je vous jure enfin qu'flenri ne prendra pas obstinément le parti d'une autre personne qui vous déplaît et qui ne peut pas avoir raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancée, je ne crois pas à la patience qu'il affecte; de grâce, madame, croyez en nous, croyez en moi : je comprends l'honneur que vous venez de me faire en me parlant comme à ([uelqu'un de votre fa-

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mille, et, dès ce jour, je vous suis dévoué jusqu'il la mort.

La chaleur de mon zèle ne parut pas cfirayer madame de Valvèdre : elle avait pleuré, elle était brjsée; elle sembla se laisser aller instinctivement au besoin de se fier à un ami. Je ne comprenais pas, moi, qu'une femme si ravissante, si fière et si douce en même temps, fût isolée dans la vie h ce point d'avoir besoin de la protection d'un enfant qu'elle voyait pour la première fois. J'en étais surpris, indigné contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte.

En la quittant, je me rendis chez Moserwald.

— Eh bien, lui dis-je, où en sommes-nous? Nous battrons-nous ?

— Ah! vous arrivez en fier-ù-bras, répondit-il, parce que vous croyez peut-être que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de femmes pour ne pas savoir qu'il faut être brave b. l'occasion; mais il n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colère. J'ai du chagrin, voilà tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus sage.

— Vous voulez que je vous console?

— Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'êtes pas son amant, et je garderai l'espérance.

— Son amant! quand je l'ai vue hier pour la première fois! Mais pour quelle femme la prenez-vous

donc, esprit corrompu et salissant que vous êtes? ! — Vous me dites des injures ; vous êtes amoureux

d'elle ! Oui, oui, c'est clair. Vous vous êtes moqué de ' moi ; vous m'avez dit que vous la trouviez laide, vous ; m'avez offert de me servir..., et j'ai donné dans le

panneau. Ah! comme l'anlour rend bête! Vous, cela

vous a donné de l'esprit : c'est la preuve que vous

aimez moins que moi !

— Vous avez la prétention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour ?

— Voilà vos exagérations, et je m'étonne qu'un garçon aussi intelligent que vous comprenne si mal la réalité. Comment! c'est outrager une femme que de la combler de présents et de richesses sans lui rien demander ?

— Mais on connaît cette manière de ne rien demander, mon cher! Elle est à l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance intérieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur doit s'indigner. C'est une manière de placer un capital sur la certitude d'un plaisir personnel et sur l'inévitable lâcheté de la personne séduite : beau désintéressement en vérité, et, si j'étais femme, j'en serais singulièrement touchée!

Moserwald subit mon indignation avec une douceur étonnante. Assis devant une table, la tête dans ses mains, il paraissait rélléchir. Quand il releva la tête, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait.

— Vous m'avez fait du mal,- dit-il, beaucoup de mal ; mais je ne vous en veux pas. J'ai mérité tout cela par mon manque d'esprit et d'éducation. Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour à une femme si haut placée, moi, et ce que j'imagine de plus artisle et de plus délicat est précisément ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien, avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, à vous, mon rival, destiné à me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du sentiment, et que les femmes les plus sensées se laissent endormir par cette musiquelà... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte leur vanité quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien, je le répète, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous devons rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de motifs pour nous haïr. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi; un instinct, un caprice d'esprit, peut-être une idée romanesque, parce que vous aimez la même femme que moi, et que nous devons nous retrouver plus d'une fois emboîtant le pas derrière elle. Qui sait? nous serons peut-être éconduits tous deux, et peut-être aussi vous d'abord..., moi plus

lard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le promettrais que je mentirais, et je suis la franchise même. Je pars demain matin ; c'est ce que vous désirez? Je le désire également. Votre Obernay m'ennuie, et cette belle-sœur me gêne. Adieu donc, mon trèscher, et au revoir... Ah! attendez! vous êtes pauvre, et vous croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en faut, ou il vous en faudra bientôt, ne fût-ce que pour payer une chaise de poste au besoin ! Voilà mon blanc-seing. Donnez-le n'importe où, à n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez nécessaire. Je m'en rapporte à votre délicatesse et à votre discrétion ! Direz-voiis à présent que les juifs n'ont rien de l)on?

Je lui saisis le bras au moment ou il me présentait sa signature, qu'il venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une feuille de papier blanc. Je le forçai de remettre cela sur la table sans que mes mains y eussent touché.

— Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux comprendre l'étrangeté de voire conduite. Je ne me paye pas de paroles vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui, selon vous, me sont nécessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce calcul? Répondez, réiiondez, ou je prendrai pour une grave injure i'otfreque vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis.

Je parlais avec tant de fermeté, que Moscrwald se déconcerta. H resta pensif un instant; puis il répondit, avec un beau et franc sourire qui me le mo'ntra sous un jour nouveau, tout à fait inexplicable.

— Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir un calcul où il n'y en a pas ! C'est un élan et une inspiration tellement naturels...

— Vous voulez acheter ma reconnaissance ?

— Précisément, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion et mépris à cette femme que j'aime... Vous refusez mes services-? N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous les ai offerts, et un jour viendra oi:i vous les réclamerez.

— Jamais! m'écriai-je indigné.

— jamais? reprit-il. Dieu lui-même ne connaît pas ce mot-là; mais, pour le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour!

Je sentis que, quelle que fût mon attitude, légère ou sérieuse, je n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, têtu autant que souple, et naïf autant que rusé. Je brûlai devant lui son blanc-seing; mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. II est de fait qu'en le quittant je m'aperçus qu'il m'avait forcé de le remercier, et que, venu là en humeur de le battre, je m'en allais en touchant la main qu'il me tendait.

il partit au point du jour, laissant notre hôte et tous Jes gens de la maison et du village enthousiasmés de

sa générosité. Il n'eût pas fait bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eût lapidés.

Je ne saurais dire si je dormis mieux celte nuit-lù que les précédentes. Je crois qu'à cette époque j'ai dû passer des semaines entières sans sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'était concentrée dans mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent déjeuner dans la salle basse avec Alida. lis avaient forcé madame de Valvèdre à une explication qui, contrairement aux prévisions de celle-ci, n'avait amené aucun orage. 11 est bien vrai qu'Henri avait défendu le caractère et les intentions de mademoiselle Juste ; mais Paule avait tout apaisé en déclarant que sa sœur aînée avait outre-passé son mandat, qu'au lieu de se borner à souteger madame de Valvèdre des soins de la famille et du ménage, elle avait usurpé une autorité qui ne lui appartenait pas, en un mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-même avait souffert une certaine persécution très-injuste et très-fâcheuse pour avoir voulu défendre les droits de la véritable mère de famille.

Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancée prît parti pour elle; mais il craignait avant tout d'être injuste, et, en présence de cet intérieur troublé, il jugea fort sainement qu'il fallait céder sous peine d'exaspérer. Puis, la question de son prochain mariage se trouvant soulevée par l'incident, il éprouva tout à, coup une vive reconnaissance pour madame de Valvèdre, et passa dans son camp avec

armes et bagages. Si botaniste qu'il fût, il était homme et amoureux. Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le déjeuner, me mirent au courant de ce qui s'était passé la veille au soir après ma sortie, et de ce qui avait été décidé le matin même après la nouvelle du départ de Moscrwald. On devait attendre à Saint- Pierre le retour de Valvèdre, afin de lui soumettre le vœu commun, à savoir le prochain mariage de Paule et l'expulsion à l'amiable de mademoiselle Juste. Cette dernière mesure, venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait manquer d'être à la fois absolue et douce dans la forme.

Le séjour d'Alida à Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze jours, peut-être davantage. M. de Valvèdre avait mis dans ses prévisions qu'il redescendrait peut-être la montagne par le versant qui nous était opposé, et que, là, renouvelant ses provisions et ses guides, il recommencerait l'ascension d'un autre côté, si ses premiers efforts n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis dès lors pour l'insuccès de l'exploration scientifique I Alida semblait calmée et presque gaie de ce campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon, elle me souffrait auprès d'elle. J'étais assis à la même table. Elle projetait une pn^omenade, et ne me défendait pas de l'accompagner. J'étais tout espoir et tout bonheur, en même temps que la douleur de l'avoir ofïensée un instant restait en moi comme un remords.

Il y a un langage mystérieux entre les âmes qui se

or, VALVEDRE.

cherchent. Ce langage n'a même pas besoin du regard pour persuader; il est complètement inappréciable aux yeux comme aux oreilles des indifférents; mais il traverse le milieu obscur et borné des perceptions physiques, il embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un cœur à l'autre sans se soumettre aux manifestations extérieures, Alida me l'a dit souvent depuis. Dès cette matinée, où je ne songeai pas à lui exprimer mon repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adorée, et elle m'aima. Je ne lui fis point de déclaration, elle ne me fit point d'aveux, et pourtant, le soir de ce jour-là, nous lisions dans la pensée l'un de l'autre et nous tremblions de la tête aux pieds quand, malgré nous, nos regards se rencontraient.

A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle était médiocrement marcheuse, et, ne se résignant pas à emprisonner ses petits pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante, mais vite meurtrie et fatiguée, à travers les pierres de la montagne et les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une main, un gros bouquet de fleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa robe s'accrocher à tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant avec Paule, emportés tous deux par une ardeur d'herborisation effrénée ; puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les échantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous en dispensait. Il me confiait madame de Yalvèdre, heureux de n'avoir pas à se préoc-

cupcr d'elle et tic pouvoir être tout entier ii son intn''pide et infatigable élève.

— Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il sullit que vous ne nous perdiez pas de vue. Je ne vous mènerai pas dans des endroits dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvèdre, elle est fort distraite et ne doute de rien.

J'avais eu, moi, l'infâme hypocrisie de lui dire que j'étais la victime de la journée et que j'aimerais bien mieux herboriser à ma manière, c'est-à-dire errer et contempler à ma guise, que d'accompagner cette belle dame nonchalante et fantasque.

— Prends patience pour aujourd'hui, avait répondu Obernay; demain, nous arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide.

Candide Obernay !

Je fis si bien , que ces quatre heures de promenade furent un tête-à-tête ininterrompu avec Alida. Qu^i^tl nos compagnons s'arrêtaient, je la faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas à se presser pour les rejoindre quand ils reprendraient les devants , et , quand- nous avions un peu d'avance, je l'invitais à se reposer jusqu'à ce que nous les vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'étais auprès d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutôt comme un esclave intelligent occupé à écarter les épines et les cailloux de son chemin. Si elle regardait un l)rin d'herbe sur le revers du rocher, je m'élançais, au risque de me tuer, [)0ur le lui rapporter en un

VALVEDUI

cliii d'œil. Je tenais son ombrelle quand elle était assise, je débarrassais son écbarpe des brins de mousse qu'elle avait ramassés en frôlant les sapins; je lui trouvais des fraises là où il n'y en avait pas; je crois que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui passés de mode et dès lors assez rebattus , avec une ivresse de bonlieur qui m'empêcha d'être ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer; mais, voyant que je me livrais tout entier à son dédain et à son ironie sans me plaindre et sans me décourager, elle devint sérieuse, et je sentis qu'à chaque instant elle s'attendrissait.

Le soir, dans sa chambre , après le départ des fusées qui nous signalèrent l'expédition dans une région moins élevée que la veille, mais plus éloignée au flanc de la montagne , elle reprit sa broderie , et les fiancés reprirent leur étude. Je m'assis auprès d'elle et lui offris de lui faire la lecture à voix basse.

— Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de poésies sur son guéridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent relire.

— Non, pas ceux-ci ! ils sont médiocres.

— Ils sont jeunes, ce n'est pas la même chose. N'avons-nous pas fait hier le panégyrique de la j eunesse?

— Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui l'éprouve. La première parle beaucoup pour ne rien dire , la seconde ne dit rien et comprend l' infini.

— Voyons toujours le rêve de la première!

— Soit ! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas?

— Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix lignes de la préface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos, croyez-vous qu'il les ait encore ?

— Le livre est daté de 1832; mais c'est égal, si vous voulez que l'auteur n'ait pas vieilli...

— Quel âgeavez-vous donc, vous?

— Je n'en sais rien; j'ai l'âge que Votre Majesté voudra.

Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay m'écouter d'une oreille. Quand il crut s'être convaincu que je n'avais que des riens à échanger avec cette femme réputée par lui frivole, d n'écouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien à dire, l'émotion me prit à la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une page. Alida s'en aperçut bien, et, reprenant le livre :

— Je vois, dit -elle, que vous méprisez beaucoup mon petit poète; moi, sans Vadmirer précisément, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de cas de l'ingénuité romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garçon-là?

— Il est anonyme.

— Ce n'est pas une raison.

— C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce qu'il est devenu. Il est resté anonyme et ne fait plus de vers.

— Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la voix et comme pénétrée d'ellVoi,

— Vous détestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix aussi. Oh ! ne vous gênez pas , je ne sais rien au monde !

— Vous avez bien raison ; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons de cela demain i\ la promen.irle.

— Nous parlerons! je ne crois pas!

— Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'cir'.rvnril de faire envoler en paroles l'émotion qui m'ac;\.ijkiit et qu'elle ne voulait plus subir en dépit d'elie-même , pourquoi ne nous sommes-nous rien dit r.i^jourd'hui? Moi, je suis taciturne, mais c'est par timidité. Une ignorante qui a vécu dix ans avec des oracles a dû prendre l'habitude de se taire; mais vous? Allons, puisque vous n'êtes en train ni de lire ni de causer, vous devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie!

Madame de Valvèdre, je l'ai su plus tard, étaitune séduis.mli' enfant qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher à une mélancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait quêtant les so'ins et les attentions avec une naïveté désœuvrée qui la faisait paraître tantôt coquette, tantôt voluptueuse. Elle n'était ni l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'émotions étaient les mobiles de toute sa conduite, dirai -je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas résistera sa prière et j'obtins seulement la permission do faire de la musique à distance. Placé au bout de la galerie, je fis chanter mon hautbois connue une voix

VALYEDRIÎ. 101

do la nuit. Le bruit des cascades de la niontai^ne , la magie du clair de lune aidèrent au prestige ; Alida fut vivement émue , les fiancés eux-mêmes m'écoutèrent avec intérêt. Quand je rentrai, le Idou Obernay m'accabla d'éloges; la candide Paule aussi se fit la complice de mon succès. Madame de Valvèdre ne me dit rien; elle dit aux autres à demi-voix — mais je l'entendis bien — que j'avais le talent le plus sympathique qu'elle eût encore rencontré.

Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la hardiesse de me déclarer el je fus compris; je tremblais d'être repoussé si je parlais. Mon ingénuité était grande : on lisait clairement dans mon cœur, et on se laissait adorer.

Le troisième jour, Obernay me prit à l'écart après le départ des fusées.

— Je suis inquiet et je pars, me dit-il ; le signal que je viens d'expliquer à ces dames comme n'annonçant rien de fâcheux était presque un signal de détresse. Valvèdre est en péril; il ne peut ni monter ni descendre, et le temps menace. Pour rien au monde , il ne faut inquiéter Haule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis censé me retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les guides , qui , par mon ordre, sont toujours prêts. Je marcherai toute la nuit, et, demain, j'espère rejoindre l'expédition dans l'après-midi. Tu le sauras, s'il m'est possible de l'envoyer une fusée

dans la soirée. Si tu ne vois rien , il n'y aura rien à dire, rien à faire; tu t'armeras de courage en te disant que ce n'est pas une preuve de désastre, mais que la provision de pièces d'artifice est épuisée ou endommagée, ou bien encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas d'être vus d'ici. Quoiqu'il arrive, reste auprès de ces deux femmes jusqu'à mon retour, ou jusqu'à celui de Valvèdre... ou jusqu'à une nouvelle quelconque...

— Je vois , lui dis-je , que tu n'es pas sur de revenir ! Je veux t'accompagner !

— N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes préoccupations. Tu es nécessaire ici. Au nom de l'amitié, je te demande de me remplacer, de protéger ma fiancée , de soutenir son courage au besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espère, il ne s'agit que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvèdre à rejoindre ses enfants, si...

— Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je reste, puisque c'est le mien.

Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri en disant qu'il avait reçu un message de M. de Valvèdre, lequel l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la suite, j'inventerais au besoin d'autres prétextes de son al)seiice en m'inspirant des circonstances qui [)Ourraient se présenter.

J'entrais donc dans le norme de l'amour heureux

SOUS les plus funèbres auspices. J'avoue que jo m'inquiétais médiocrement de M. de Valvèdre. Il suivait sa destinée, qui était de préférer la science à l'amour ou tout au moins au bonheur domestique ; il y risquait, par conséquent, son honneur conjugal et sa vie. Soit! c'était son droit, et je ne voyais pas pourquoi je l'aurais plaint ou épargné ; mais Obernay m'était un grave sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine à paraître calme en expliquant son départ. Heureusement, mes compagnes furent aisément dupes. Alida était plutôt portée à se plaindre des périlleuses excursions de son mari qu'à s'en tourmenter. Il était facile de voir qu'elle était humiliée d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu plusieurs années dans son ménage. Elle ne paraissait plus en souffrir pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le monde. Quant à Paule, elle croyait si religieusement à la confiance et à la sincérité d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquiétude en disant :

— Non, non: Henri ne m'eût pas trompée. Si mon frère était en danger, il me l'eût dit. Il n'eût pas douté de mon courage, il n'eût laissé à nul autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-sœur.

Le temps était brouillé, on ne sortit pas ce jour-là. Paule travailla dans sa chambre ; malgré l'air humide et froid , Alida passa l'après-midi assise sur la galerie , disant qu'elle étouffait dans ces pièces écrasées par un plancher bas. J'étais à ses côtés, et ne pouvais douter

qu'elle ne se prêtât au tête-à-tête ; j'eusse été enivré la veille de tant de bontés, mais j'étais mQrtellement triste en songeant à Obernay, et je faisais de vains efForts pour me sentir heureux. Elle s'en aperçut, et, sans songer à deviner la vérité, elle attribua mon abattement à la passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes et cruelles, et ce que je n'eusse pas osé lui dire dans l'ivresse de l'espérance , elle me l'arracha dans la fièvre de l'angoisse ; mais ce furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui trahissent le désir plus que la tendresse. Pourquoi voulait- elle lire dans mon cœur troublé, si le sien, qui paraissait calme, n'avait à m'ortrir qu'une pitié stérile?

Elle ne fut pas blessée de mes reproches.

— Écoutez , me dit-eile , j'ai provoqué cet abandon de votre part, vous allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gré, je croirai que vous n'êtes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour où nous nous sommes vus, vous avez pris vis-à-vis de moi une attitude douloureuse, impossible. On m'a souvent reproché d'être coquette; on s'est bien trompé , puisque la chose que je crains et que je hais le plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspiré plusieurs fois, je ne sais pourquoi ni comment, des passions subites , je devrais plutôt dire des fantaisies ardentes, oftcnsantes même... Il en est pourtant que j'ai dû plaindre, ne pouvant les partager. La vôtre...

— Tenez, m"écriai-je, ne parlez pas de moi : vous

VAI.VEDRE. 105

nie coloninicz, ne pouvant me comprendre! 11 est possible que vous soyez douce et bonne, mais vous n'avez jamais aimé!

— Si fait, reprit-elle : j'ai aimé... mon mari ! mais ne parlons pas d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous avez pour moi! Oh ! restez là, et laissez-moi tout vous dire. Vous subissez une très-vive émotion auprès de moi, je le vois bien. Votre imagination s'est exaltée, et vous me diriez que vous êtes capable de tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes, ces sortes de vouloirs sont aveugles ; mais croyez-vous que la force de votre désir vous crée un mérite quelconque ? dites, le croyez-vous? Si vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous à M. Moserwald un droit égal à ma bienveillance ?

Elle me faisait horriblement souffrir. Elle^Lvajt raison dans son dire; mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse bien tardive après trois jours de confiance perfide et de muet encouragement? Je m'en plaignis avec énergie; j'étais outré et prêt à tout briser, dussé-je me briser moimôme.

Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'expérience et peut-être l'habitude de scènes semblables.

— Tenez, reprit-elle quand j'eus exhalé mon dé,')it et ma douleur, vous êtes malheureux dans ce moment-ci ; mais je suis plus à plaindre que vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guérirai

lOf, VALVEDRE.

jamais du mal que vous me failes, tandis que vous...

— Expliquez-vous! m'écriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec violence. Pourquoi souffririezvous à cause de moi ?

— Parce que j'ai un rêve, un idéal que vous contristez, que vous brisez affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire à l'amitié, à l'amour vrai; je peux dire ce mot-là, si celui d'amitié vous révolte. Je cherche une affection à la fois ardente et pure, une préférence absolue, exclusive, de mon âme pour un être qui la comprenne et qui consente à la remplir sans la déchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitié pédante et despotique, ou une passion insensée, pleine d'égoïsme ou d'exigences blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, à présent que vous l'avez déjà méprisée et refoulée en moi, j'ai senti pour vous une sympathie étrange..., perfide, à coup sûr! J'ai rêvé, j'ai cru me sentir aimée; mais, dès le lendemain, vous me haïssiez, vous m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitôt, vous demandiez pardon avec des larmes, j'ai recommencé à croire. Vous étiez si jeune et vous paraissiez si naïf! Trois jours se sont passés, et... voyez comme je suis coquette et rusée ! je me suis sentie heureuse et je vous le dis! Il me semblait avoir enfin rencontré mon ami, mon frère..., mon soutien dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les amertumes !... Je m'endormais tranquille, insensée. Je me disais : « C'est peut-être enfin lui qui est là! » Mais, aujour-

VALVÈDRE. l(n

d'hui, je vous ai vu sombre et charge d'ennuis à mes côtés. La peur m'a prise, et j'ai voulu savoir... A présent, je sais, et me voilà tranquille, mais morne comme le chagrin sans remède et sans espoir. C'est une dernière illusion qui s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.

Je me sentis vaincu, mais aussi j'étais brisé. Je n'avais pas prévu les suites de ma passion, ou du moins je n'avais rêvé qu'une succession de joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'étais vaillamment soumis. Alida me montrait un autre avenir tout à fait inconnu et plus effrayant encore. Elle m'imposait la tâche d'adoucir son existence brisée et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincèrement m'éloigner d'elle, c'était le plus habile expédient possible. Épouvanté, je gardai un cruel silence en baissant la tête.

— Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'était pas sans mélange de dédain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'a. bien fait de vouloir comprendre : vous ne m'aimez pas, et l'idée de remplir envers moi un devoir de cœur vous écrase comme une condamnation à mort: Je trouve cela tout simple et très-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec un doux et froid sourire, et, comme vous êtes trop sincère pour essayer de jouer la comédie, je voie que je peux vous estimer encore. Restons amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre vous-même.

Vous aurez la vie trioniphaiite et facile des hommes qui ne cherchent que le plaisir. Vous êtes dajis le réel et dans le vrai, n'en soyez pas humilié. V anonyme ne f:V;t plus de vers, m'avez-vous dit : il a bien raison, puisque la poésie l'a quitté! 11 lui reste une honnête mission à remplir, celle de ne tromper personne.

C'était là une sorte d'appel à mon honneur, et l'idée ne me vint pas que je pusse être 'indigne même de la froide estime accordée comme un pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai muet et sombre. Alida me quitta, et bientôt je l'entendis causer avec Paule sur un ton de tranquillité apparente.

Mon cœur se brisa tout à coup. C'en était donc fait pour toujours de cette vie ardente à laquelle j'étais né depuis si peu de jours, et qui me semblait déjà l'habitude normale, le but, la destinée de tout mon être? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu' Alida m'avait dit pour refouler ma passion , pour me faire ' rougir de rnes aspirations violentes, ne servait qu'à en raviver l'intensité.

— Égoïste, soit! me disais-je; l'amour peut-il être autre chose qu'une expansion de personnalité irrésistible? Si elle m'en fait un crime, c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en offenser. J'ai manqué d'initiative, j'ai été maladroit : je n'ai su ni parler ni me taire à propos. Cette femme exquise, blasée sur les hommages rendus à sa beauté, m'a pris pour un enfant sans cœur et sans force mo-

VALVKUKIi.

raie, capable de l'abaiidonner au lendemain de sa défaite. C'est à moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif en amour. Il est vrai, mais susceptible de dévouement, de reconnaissance et de fidélité. Donnons-lui confiance en acceptant à titre d'épreuve tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est à moi de la persuader peu à peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son cœur et de lui faire partager le délire qui me possède.

Je me jurai de ne pas être hypocrite, de ne me laisser arracher aucune promesse de vertu irréalisable, et de faire simplement accepter ma soumission comme une marque de respectueuse patience. J'écrivis quelques mots au crayon sur une page de carnet :

« Vous avez mille fois raison ; je n'étais pas digne de vous. Je le deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au désespoir. »

Je rentrai chez elle sous le prétexte de reprendre un livre, je lui glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la galerie, où la réponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter elle-même en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.

— Nous essayerons ! me dit-elle.

Et elle s'enfuit en rougissant.

J'étais trop jeune pour suspecter la sincérité de celte femme, et en cela j'étais plus clairvoyant que ne l'eût été l'expérience, car cette femme était sincère. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle cherchait le

moyen de concilier le sentiment de sa fierté avec les élans de son cœur avide d'émotions. Elle se réfuj^lait dans un mezzo termine où la vertu n'eût pas vu bien clair, mais où la pudeur alarmée pouvait s'endormir quelque temps. Elle m'aidait à la tromper, et nous nous trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyauté la plus stricte présidait à ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entraînait dans un abîme. Je débutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me vouant à une vertu de passage dont j'étais avide de me dépouiller, j'étais plus coupable que je ne l'avais été jusque-là en m'abandonnant à une passion sans frein , mais sans arrière-pensée.

U ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en préserver. A partir de ce moment, Alida, exaltée par une reconnaissance que j'étais loin de mériter, m'enivra de séductions invincibles. Elle se fit tendre, naïve, confiante jusqu'à la folie, simple jusqu'à l'enfantillage, pour me dédommager des privations qu'elle m'imposait. Sa grâce et son abandon lui créèrent des périls inouïs avec lesquels elle se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espère. Elle en exaspéra pour moi les délices et les angoisses. Elle fut passionnément coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela était permis à une femme qui aimait éperdument et qui voulait donner à son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs : étrange

sophisme, où elle puisait eftbctivcmcnt pour son compte tout le bonheur dont elle était susceptible, mais dont les acres jouissances détérioraient mon âme, annulaient ma conscience et flétrissaient ma foi !

Deux jours se passèrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne, aucune nouvelle d'Obernay. Celte mortelle inquiétude me rendit plus âpre au bonheur, et le remords ajoutait encore à l'étourdissement de mes coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais à l'idée qu'en ce moment peutêtre Obernay et Valvèdre, ensevelis sous les glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une étreinte suprême ! Et moi , j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entières auprès d'une femme qui me couvait d'un céleste regard de tendresse et de béatitude, sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peutêtre la faisait veuve en cet instant-là! Je me sentais alors baigné d'une sueur froide, j'avais envie de m'élancer dans la nuit pour courir à la recherche d'Obernay; il y avait des moments où, en songeant que je trompais Yahèdre, un agonisant peut-être, un martyr de la science, je me sentais lâche et me faisais l'elfet d'un assassin.

Enfin je reçus une lettre d'Obernay.

« Tout va bien , me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvèdre; mais je sais qu'il est à B***, à six lieues de moi , et qu'il est en bonne santé. Je me repose quelques heures et je cours auprès de lui. J'espère le décider à s'en tenir là et le ramener à Saint-

Pierre, car la tourmente a envahi iCS hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire la vérité à ces dames et les exhorter à la patience. Dans deux ou trois jours, nous serons tous réunis. »

En apprenant que Valvèdre avait été en grand péril, en devinant, à travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-même avait dû courir des dangers sérieux, Paule, à qui je fis part de la lettre, eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.

— Courage, lui dis-je, ils sont sauvés! La fiancée d'un savant doit être une femme forte et s'habituer li soufirir.

— Vous avez raison, répondit la brave enfant en essuyant de grosses larmes qui vinrent à propos la soulager; oui, oui, il faut du courage: j'en aurai! Songeons à ma belle-sœur: que lui dirons-nous? Lllo n'est pas forte ; depuis quelques jours surlout, elle est très-nerveuse et très-agitée. Elle ne dort pas. Laissezmoi la lettre, je ne la lui montrerai qu'après l'avoir convenablement avertie.

— Elle est donc bien attachée à son mari ? m'écriaije étourdiment.

— En doutez-vous ? reprit Paule étonnée de mon exclamation.

— Non certes; mais...

— Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traversé Genève sans entendre quelque calomnie sur

VAI.YLÎDRE.

10 compte fie la pauvre Alida! Eli bien, repoussez tout cela de votre pensée. Alida est bonne, elle a du cœur. A beaucoup d'égards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait apprécierle meilleur des hommes.

11 est si bon pour elle! Si vous les aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite à quoi vous en tenu' sur leur prétendue désunion. Tant d'égards mutuels, tant de déférences exquises et de délicates attentions ne se retrouvent pas entre gens qui ont des reproches sérieux à se faire. Il y a entre eux des différences de goûts et d'opinions, cela est certain ; mais, si c'est là un malheur réel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs sérieux d'affection réciproque des compensations suffisantes. Ceux qui accusent mon frère de froideur sont injustes et mal informés; ceux qui accusent sa femme d'ingratitude ou de légèreté sont des méchants ou des imbéciles.

Quelle que pût être l'ingénuité optimiste de Paule, ses paroles me firent une vive impression. Je me sentis partagé entre une violente jalousie naissante contre cet époux si parfait, si respecté, et une sorte de blâme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement et protection. Ce furent les premières atteintes du mal implacable qui devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altérée sembla confirmer les assertions de sa belle-sœur; elle avait été bouleversée et semblait attendre avec impatience le retour de son mari. J'en pris une humeur féroce, et, comme le temps s'était adouci et que nous nous

114 VALVKDRE.

promenions au bord du torrent, Paule s'éloignant souvent avec le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de locomotion, je pressai madame de Valvèdre de questions aigres et de réflexions désespérées. Elle se vit alors entraînée et comme forcée à me parler de son mari, de son intérieur, et à me raconter sa vie.

— J'ai passionnément aimé M. de Valvèdre, ditello. C'est la seule passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il était parfait : eh bien, oui, elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un défaut, il n'aime pas. Il ne peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est supérieur aux passions, aux souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le savait-il pas. lorsqu'il m'épousa, (jue je n'avais ni connaissances sérieuses, ni talents distingués? Je n'avais pas voulu me farder, et c'eût été bien en vain que je l'eusse tenté avec un homme qui sait tout. Je lui plus, il me trouva belle, il voulut être mon mari afin de pouvoir être mon amant. Voilà tout le mystère de ces grandes affections auxquelles une jeune fdle sans expérience est condamnée à se laisser prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de dissimulation. Aveuglé, il se trompe lui-même, et son erreur porte le châtiment avec elle, puisque cet homme s'enchaîne à jamais, sauf ù s'en repentir plus tard. Valvèdre s'est repenti à coup sûr :

VALVKDRE. 115

il me l'a caché aussi bien que possible; mais je l'ai deviné, et j'en ai été mortellement humiliée. Après beaucoup de souffrances, l'orgueil froissé a tué l'amour dans mon cœur. Nous n'avons donc été coupables ni l'un ni l'autre. Nous avons subi une fatalité. Nous sommes assez intelligents, assez équitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restés amis, frère et sœur, muets sur le passé, calmes dans le présent et résignés à l'avenir. Voilà toute notre histoire. Quel sujet de colère et de jalousie y trouvez-vous donc?... J'en trouvais mille, et des soupçons et des inquiétudes sans nombre. Elle l'avait passionnément aimé, elle le proclamait devant moi, sans paraître se douter de la torture attachée pour un cœur tout neuf à ce mot de la femme adorée : « Vous n'êtes pas le premier dans ma vie. » J'aurais voulu qu'elle me trompât, qu'elle me fit croire à un mariage de raison, à un attachement paisible dès le principe, ou qu'elle prît la peine de me répéter ce banal mensonge, naïf souvent chez les femmes à passions vives : «J'ai cru aimer ; mais ce que j'éprouve pour vous me détrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour. » Et, en même temps, je me rendais bien compte de l'incrédulité avec laquelle j'eusse accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eût envahi en me sentant trompé dès les premiers mots. J'étais en proie à toutes les contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je m'essayais à l'amitié, à l'amour pur comme elle l'enten-

VAI.VEDRE,

fiait; mais je reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari pomTait bien s'appliquer à moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de logique, cette maturité de l'esprit, cette conscience de la volonté, qui sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une intimité heureuse. Elle s'était bien confessée, elle était femme* jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle,., faite, à coup sûr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pût prévoir si elle était capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voilé dans son bref récit, et ce point terrible, l'infidélité..., les infidélités qu'on lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'éclaircir. Je questionnais malgré moi; elle s'en offensa.

— Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer, si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne? Est-ce que je ne vous ai pas accepté tel que vous êtes, sans rien savoir de votre passé ?

— Mon passé ! m'écriai-je. Est-ce que j'ai un passé, moi? Je suis un enfant dont tout le monde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs, je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais aimé. Je n'ai donc rien à confesser, rien à raconter, tandis que vous... vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un sentiment

VALVEDRE. IH

désint(''ressé, un amour idéal. . . il vous faut imposer l'estime de votre caractère et donner des garanties morales h l'homme dont vous prenez la conscience et la vie,

— Voici la question bien déplacée, répondit-elle en tirant deson sein le billet que je lui avais écrit l'avantveille. Je croyais que vous me demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au désespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous. Tenez, pauvre enfant ! vous avez un caractère violent avec une tête faible, et je ne suis ni assez énergique ni assez habile pour vous apprendre à aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous avons fait un roman. N'en parlons plus.

Elle déchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa belle-sœur. J'aurais dû la laisser faire, nous étions sauvés!... Mais son sourire était déchirant, et il y avait des larmes au bord de ses paupières. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent toute sa réponse. Je me haïssais de faire souffrir une si douce créature, car, malgré de nombreux accès de dépit et de vives révoltes de fierté, elle ne savait pas rompre : elle ignorait le ressentiment, et son pardon avait une infinie mansuétude.

J'oubliais tout au milieu de ces orages mêlés de délices, et, en exerçant mes forces contre le torrent qui m'entraînait, je les sentais s'éteindre et se tourner vers le rêve du bonheur à tout prix, lorsqu'un signal parti de la montagne m'annonça le retour probable d'Obernay pom' le lendemain. C'était une double fusée blanche attestant que tout allait bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvèdre était-il aveclui? serait-il à Saint-Pierre dans douze heures?

Ce fut la première fois que je pensai à l'attitude qu'il faudrait prendre vis-à-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me glaçât de terreur. Que n'aurais-je pas donné pour avoir atïiiire à un homme brutal et violent que j'aurais paralysé et dominé par un froid dédain et un tranquille courage ? Mais ce Valvèdre qu'on m'avait dépeint si calme, si indifférent ou si miséricordieux envers sa femme, on tout cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus délicates convenances, de quel front souticndrnis-je son regard? de quel air reccvrais-je ses avances? car il était bien certain qu'Obernay lui avait déjà parlé de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son âge et de son état dans le monde, M. de

VALVRDRE.

Valvèdre me traiterait en jeune homme que l'on veut encourager, protéger ou conseiller au besoin. Je n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari. D'après le peu de mots que, malgré moi, j'avais été forcé d'entendre, je me représentais un homme froid, très-digne et assez railleur. Selon Alida, c'était le type des intentions généreuses avec le secret dédain des consciences imbues de leur supériorité.

Qu'il fût paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'étais bien assez malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme qu'il m'eût peut-être fallu estimer et respecter en dépit de moimême. Je résolus de ne pas l'attendre ; mais Alida me trouva lâche et m'ordonna de rester,

— Vous m'exposez à d'étranges soupçons de sa part, me dit-elle. Que va-t-il penser d'un jeune homme qui, après avoir accepté le soin de me protéger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable à son approche? Obernay et Paule seront également frappés de cette conduite, et n'auront pas plus que moi une bonne raison à donner pour l'expliquer. Comment! vous n'avez pas prévu qu'en aimant une femme mariée, vous contractiez l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que vous me deviez de savoir souffrir pour moi , qui vais souffrir pour vous cent fois davantage ? Songez donc au rôle de la femme en pareille circonstance : s'il y a lieu de

VALVEDRI

feindre et de mentir, c'est sur elle seule que (ombo tout le poids de cette odieuse nécessité. 11 suffît à son complice de paraître calme et de ne commettre aucune imprudence ; mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit tendre toutes les forces de sa volonté pour empêcher le soupçon de naître. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est là un véritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas seulement songé à vous en parler. Je ne vous ai pas demandé de m'en plaindre, je ne vous ai pas reproché de m'y avoir exposée. Et vous , à l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant : « Je ne sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre à cette humiliation ! » Et vous prétendez que vous m'aimez , que vous voudriez trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer à y croire ! En voici une prévue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et vous fuyez! ^

Elle avait raison. Je restai. La destinée, qui me poussait à ma perte, parut venir à mon secours. Obernay revint seul. 11 appm-tait à madame de Valvèdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait à peu près ceci :

(( Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'être encore laissé tenter par les cimes. On n'y périt pas toujours, puisque m'en voilà revenu sain et sauf. Obernay m'a dit la cause de voire excursion dans ces montagnes. Je

me rends sans conteste à vos motifs, et je regarde comme mon premier devoir de faire droit à vos réclamations. Je vais à Valvèdre chercher ma sœur aînée. Je me charge de l'installer tout de suite à Genève, afin que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En même temps, je vais tout disposer à Genève pour le mariage de Paule, et je vous prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois prochain. De cette façon, la sœur aînée pourra assister à la cérémonie sans que vous ayez l'air de n'être pas en bonne intelligence. Vous amènerez les enfants. Voici l'âge venu où Edmond doit entrer au collège. Obernay complétera ma lettre par tous les détails que vous pourrez désirer. Comptez toujours sur le dévouement de votre ami et serviteur,

Cette missive, dont je suis sûr d'avoir rendu sinon les expressions, du moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida m'avait dit des bons procédés et des formes polies de son mari, en même temps qu'elle peignait le détachement d'une âme supérieure aux déceptions ou aux désastres de l'amour. 11 y avait peut-être un drame poignant sous cette parfaite sérénité ; mais l'impression en était effacée, soit par la force de la volonté, soit par la froideur de l'organisation.

J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet tout contraire à celui que madame de

Valvèdre en attendait : elle me l'avait fait lire, croyant éteindre les feux de ma jalousie ; ils en furent ravivés et comme exaspérés. Un époux tellement irréprochable dans la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le droit de tout exiger en retour de ses promptes et généreuses condescendances. Il était bien légitimement le maître et l'arbitre de cette felume dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami dévoué. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa faible compagne à rompre des liens qu'il savait rendre doublement sacrés. Elle était à lui pour toujours, fût-ce à titre de sœur, comme elle le prétendait, car ce frère-là, mari ou non, était un appui plus légitime et plus sérieux que l'amant de la veille ou que celui du lendemain.

Je sentis mon rôle éphémère, presque ridicule. Je me flattais de le répudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'à Tassouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commençai à la tromper résolument et à lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien arrêtée de surprendre son imagination ou ses sens.

Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvèdre. Obernay était chargé de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne pas se croiser avec M. de Valvèdre emmenant sa vieille sœur à Genève. Je n'avais plus de prétexte pour rester auprès d' Alida, car j'avais annoncé à Obernay qu'après une

huitaine de jours à lui consacrés, je continuerais ma tournée en Suisse, sauf à retourner le voir à Genève avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas à changer de projets.

— Valvèdre a fixé mon mariage au l*""" août,- me dit-il; je regarde comme impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille dès le 15 juillet^ et je t'attepdrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles montagnes; mais il ne faut pas tarder à commencer ta tournée. Je presse ton départ, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.

Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvèdre, c'était me placer forcément en présence do ce mari que j'étais si content d'avoir évité. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef en tête, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun moyen de refuser. Lancé dans la voie du mensonge, je promis, avec la résolution de me casser une jambe en voyage plutôt que de tenir ma parole.

Je fis mes paquets et partis une heure après, laissant Alida effrayée de ma précipitation, blessée de ma résistance au désir qu'elle m'exprimait d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiète et mécontente faisait partie de mon plan de séduction.

Je souris bien tristement, quand je pense aujour-

d'hui à mes tentatives de perversité : elles étaient si peu de mon âge et si éloignées de mon caractère, que je me trouvai comme soulagé de pouvoir les oublier pendant quelques jours. Je m'enfonçai dans les hautes montagnes, en attendant le moment où le retour de M. de Valvèdre et d'Obernay à Genève me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa résidence, dont je m'étais tracé, sur ma carte routière, un itinéraire détaillé. Je passai une dizaine de jours à me fatiguer les jambes et à m'exalter le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du Valais vers le Simplon. Du haut de ces régions grandioses, ma vue plongeait tour à tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de près ses étranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, à côté de fleuves de lait écumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang. Je bravai le froid, le péril, et le sentiment de la détresse morale qui s'emparo d'une jeune âme dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je? j'éprouvais le besoin de m'égaler, à mes propres yeux, en courage et en stoïcisme à M. de Valvèdre. J'avais été irrité d'entendre sa femme et sa sœur parler sans cesse de sa force et de son intrépidité. Jl semblait que ce fût un titan, et, un jour que j'avais exprimé le désir de tenter une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eût parlé de suivre un géant à la course. J'aurais trouvé puéril de m'exer-

VALVKDRR.

cer en sa présence; mais, seul, et au risque do me briser ou de me perdre dans les abîmes, je consolais mon orgueil froissé, et je m'évertuais à devenir, moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait le mérite de ces entreprises désespérées, c'était un but sérieux, l'espoir des conquêtes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcTier à la conquête du démon poétique, et je m'évertuais à improviser au milieu des glaciers et des précipices; mais il faut être un demi-dieu pour trouver sur de pareilles scènes l'expression d'un sentiment personnel. C'est li peine si je rencontrais, dans l'écrin cbatoyant des épitbètes et des images romantiques, un faible équivalent pour traduire la sublimité des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais d'écrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'étaient que des rimes, el pourtant j'avais bien vu, bien décrit, bien traduit; mais précisément la poésie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'à la condition d'être autre chose qu'un équivalent de traduction. 11 faut que ce soit une idéalisation de l'idéal. J'étais effrayé de mon insuffisance et ne m'en consolais qu'en l'attribuant à la fatigue physique.

Une nuit, dans un misérable chalet où j'avais demandé l'hospitalité, je fus navré par une scène tout humaine, que je m'exerçai' à regarder de sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littéraire. Un enfant se mourait dans les convulsions. Le père et la mère, ne sachant pas le soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un œil, sec et morne se débattre sur

la paille. Le désespoir muet de la femme étail sublime d'expression. Cette laide créature, jjoîtreuse, à demi crétine, devenait belle par l'instinct de la maternité. Le père, farouche et dévot, priait sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma stérile pitié ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrité contre moi-même, et je pensai qu'en ce moment il eût mieux valu être un petit médecin de campagne que le plus grand poète du monde.

Quand le jour vint, je m'éveillai et m'aperçus seulement alors que la fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la mère prosternée; mais je vis la mère assise, et, sur ses genoux, l'enfant qui souriait. Auprès d'eux était un homme en casaque de laine et en guêtres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage dépliée annonçaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. 11 fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant, donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut sorti, on s'aperçut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laissé à dessein dans la sébile du foyer.

Il était" donc venu pendant mon sommeil; il avait été envoyé là, dans ce désert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager d'espoir et de vie, le petit médecin de campagne, antithèse du poëte sceptique.

11 y avait là un sujet. Je me mis à le composer en

descendant la montagne, après avoir joint mon offrande à celle du médecin ; mais bientôt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laissé au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans la vallée du Rhône, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse, et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abîme de verdure traversé de mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents qui se précipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin. Une brume rosée qui s'évanouissait rapidement me faisait paraître encore plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs magiques de l'amphithéâtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces profondeurs des crêtes abruptes couronnées de roches pittoresques ou de verdure dorée par le soleil levant, et, entre ces cimes qui s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abîmes de prairies et de forêts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage , quand le regard et la pensée s'y arrêtaient un instant ; mais, si l'on regardait alentour, au delà et au-dessous, le paysage sublime n'était plus qu'un petit accident perdu dans l'immensité du tableau, un détail, un repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant. Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poëte sont comme des gens ivres à qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit refuge choisir pour s'abriter et se préserver du vertige. L'œil vou-

(Irait s'arrêter à quelque point de départ pour compter ses richesses : elles semblent innombrables ; car, en descendant les sinuosités des divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et présenter d'autres couleurs et d'autres formes.

Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces creux vallons superposés. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos ses aiguillons de glace, je m'arrêtai pour ne pas perdre trop tôt le spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche isolée, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais acheté au chalet; aprt'S quoi , l'ombre des grands sapins s'allongeant d'ellemême obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus sous la ramée berçant ma rêverie, je me laissai aller quelques instants au sommeil.

Le réveil fut délicieux. Il était huit heures du matin. Le soleil avait pénétré jusque dans les plus mystérieuses profondeurs, et tout était si beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en fus ravi. En cet instant, je pensai à madame de Valvèdre comme à l'idéal de beauté auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai sa forme aérienne, ses décevantes caresses, son sourire mystérieux. C'était la première fois que je me trouvais dans une situation propre au recueillement depuis que j'étais aimé d'une belle femme, et, si je ne puisai pas dans cette pensée l'émotion douce et profonde du vrai bonheur, du

VALViiUKlî.

moins j'y trouvai lous les enivrements, toutes les fumées de la vanité satisfaite.

C'était le moment d'être poëte, et je le fus en rêve. 3'eus, en regardant la nature autour de moi, des éblouissements et des battements de cœur que je n'avais jamais éprouvés. Jusque-là, j'avais médité après coup sur la beauté des choses, après m'être enivré du spectacle qu'elles présentent. Il me sembla que ces deux opérations de l'esprit s'effectuaient en moi simultanément, que je sentais et que je décrivais tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mêlée au rayoji du soleil, et ma vision était comme une poésie tout écrite. J'eus un tremblement de iièvre, une bouffée d'immense orgueil.

— Oui, oui! m'écriai-je intérieurement, — et je parlais tout haut sans en avoir conscience, — je suis sauvé, je suis heureux, je suis artiste!

11 m'était rarement arrivé de me livrer à ces monologues, qui sont de véritables accès de délire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans ces derniers temps, de réciter mes vers au bruit des cataractes, l'écho de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et j'eus un véritable sentiment de honte en voyant que je n'étais pas seul. A trois pas de moi, un homme, penché sur le rocher, puisait de l'eau dans une tasse de cuir au tilet d'une source , et cet homme , c'était celui que j'avais vu, deux heures plus tôt, bauvant l'enfant

VAL VEDRE.

malade du chalet et faisant l'aumône à mes hôtes.

Malgré son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus cjue du touriste, je fus frappé de l'élégance de sa tournure et de sa physionomie. Il était, en outre, remarquablement beau de type et de formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ôté son chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au chalet. Ses cheveux noirs, épais et courts, dessinaient un front blanc et vaste, d'une sérénité remarquable. L'œil, bien fendu, avait le regard doux et pénétrant; le nez était fin, et l'expression de Ja narine se liait à celle de la lèvre par un demi-sourire d'une bienveillance calme et délicatement enjouée. La taille moyenne et la poitrine large annonçaient la force physique, en' môme temps que les épaules légèrement voûtées trahissaient l'étude sédentaire ou l'habitude de la méditation.

J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espèce de confusion que je venais d'éprouver, et je le saluai avec sympathie. Il me rendit mon salut avec cordialité, et m'offrit la tasse pleine d'eau qu'il allait porter à ses lèvres, en me disant que celte eau si belle était digne d'être offerte comme une friandise.

J'acceptai, obéissant à l'attrait qui me poussait à échanger quelques paroles avec lui ; mais, à la manière dont il me regardait, je sentis que j'étais pour lui un objet de curiosité ou de sollicitude. Je me rappelai l'élrange exclamation ([ui m'était échappée en sa

VALVÈDRE. l.-îl

présence, et je me demandai s'il ne me prenait pas pour un aliéné. Je ne pus m'empêcher d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre :

— Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un remède, convenez-en, ou vous en faites l'épreuve sur moi pour voir si je ne suis pas liydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas à me soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comédien ambulant, et vous m'avez surpris récitant un fragment de rôle.

. — Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air d'un comédien !

— Pas plus que vous n'avez l'air d'un médecin de campagne. Pourtant vous êtes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art : que vous en semble ?

— Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un peintre ; mais, d'après ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je vous prenais pour un poëte.

— Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?

— Que vous déclamiez tout seul dans la montagne ; c'est pourquoi les bonnes gens vous prenaient pour un fou.

— Et ils vous envoyaient à mon secours, ou bien la charité vous a mis à ma recherche ?

— Non ! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces médecins qui courent après la clientèle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois. Je m'en allais à

Brigg en nie promenant. J'ai flâné en route. J'avais soif, et le murmure de la source m'a amené auprès de vous. Vous récitiez ou vous improvisiez. Je vous ai dérangé...

— Non pas, m'écriai-je ; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le permettez, je fumerai le mien près de vous. Savez-vous, docteur, que je suis trèsheureux de vous voir à tête reposée et de causer un moment avec vous?

— Comment ! vous ne me connaissez pas !

— Pas plus que vous ne me connaissez ; mais vous êtes pour moi le héros improvisé d'un petit poëme que je roulais dans ma cervelle de comédien. Un proverbe, une fantaisie, je suppose : deux scènes pour peindre le contraste entre les deux types que nous représentons, vous et moi. La première est tout à votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la mère en m'endormant ; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant à mon réveil ! Le cadre était simple et touchant, et vous aviez le beau rôle. Dans la seconde scène, je voudrais pourtant relever l'artiste : vous pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son état! mais que puis-je imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez très-supérieur à moi en toutes choses... 11 faudrait que vous fussiez assez modeste pour m'aider à prouver que l'artiste est le médecin de l'âme, comme le savant est celui du corps.

— Oui, ré[)ondit mon aimable docteur en s'asseyani.

VALVEDUE. l^A

b. mes côtés et en acceptant un de mes cigares; c'est une idée, et je me livre à vous pour que vous la réalisiez. Je ne me crois supérieur à personne ; mais supposons que je sois très-fort d'intelligence et cependant très-faible en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute : c'est à votre éloquence exercée sur les matières du sentiment et de l'enthousiasme à me guérir en m'attendrissant ou en me rendant la foi. Voyons, improvisez !

— Oh ! doucement ! m'écriai-je; je ne peux pas improviser sans répondre à quelque chose, et vous ne. me dites rien. Il ne sutlit pas de supposer, je ne sais pas m'exalter à froid. Confiez-moi vos peines, imaginez quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un !

Il se mit à rire de bon cœur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de sa gaieté, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachée. Je ne me trompais pas : il cessa de rire et me dit avec douceur :

— Mon cher monsieur, ne jouons pas à ce jeu-là, ou jouons-y sérieusement. A mon âge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le mien. J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte. Avez-vous des paroles et des idées pour me consoler?

Je fus si frappe de la simplicité de sa plainte, que je perdis l'envie de faire de l'esprit.

— Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais dû me dire que vous n'étiez pas un

enfant comme moi, et que, dans tous les cas, ce sujet^*^ de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand vous m'aurez quitté, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers, quelque tirade à effet pour vous répondre ou vous consoler; mais, ici, devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui impose le respect, je me sens si petit garçon, que je ne me permettrai même pas de vous plaindre, cortain que je suis d'avoir beaucoup moins de sagesse et de courage que vous n'en avez vous-même. , Ma réponse le toucha ; il me tendit la main en me disant que j'étais un modeste et brave gardon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui valait encore mieux que de parler en poëte.

— Ce n'est pourtant' pas, ajouta-t-il en secouant sa mélancolie par un généreux effort, que je dédaigne les poètes et la poésie. Les artistes m'ont toujours semblé aussi sérieux et aussi utiles que les savants quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait également du savant et de l'artiste me paraîtrait le plus noble représentant du beau et du vrai dans l'humanité.

— Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que vous aurez raison; mais laissez-moi émettre ma pensée.

— Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-êlrc moi qui ai tort. La jeunesse est grand juge en ces matières. Parlez...

Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes paroles, dont je ne me souviens guère, et que le lecteur imaginera sans peine en se rappelant la théorie de l'art pour l'art, si fort en vogue à cette époque. La réponse de mon interlocuteur, qui m'est très-présente, fera, d'ailleurs, suffisamment connaître le plaidoyer.

— Vous défendez votre Église avec ardeur et talent, me dit-il ; mais je regrette de voir toujours des esprits d'élite s'enfoncer volontairement dans une notion qui est une erreur funeste au progrès des connaissances humaines. Nos pères ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient simultanément toutes les facultés de l'esprit, toutes les manifestations du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel développement, que la vie d'un homme suffit à peine aujourd'hui à une des moindres spécialités : je ne suis pas convaincu que cela soit bien vrai. On perd tant de temps à discuter ou <i intriguer pour se faire un nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie à ne rien faire ! C'est parce que la vie sociale est devenue très- compliquée, que les uns gaspillent leur existence à s'y frayer une voie, et les autres à ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis encore l'esprit humain s'est subtilisé à l'excès, et, sous prétexte d'analyse intellectuelle et de contemplation intérieure, la puissante et infortunée race des poètes s'use dans le vague ou dans le vide, sans chercher son rassérénement, sa lumière et sa vie dans

le sublime spcclacle du monde ! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et convaincante vivacité en me voyant prêt à l'interrompre : je sais ce que vous voulez me dire. Le poëte et le peintre se prétendent les amants privilégiés de la nature ; ils se flattent de la posséder exclusivement, parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond sentiment pour l'interpréter. Je ne le nie pas et j'admire leur traduction quand elle est réussie; mais je prétends, moi, que les plus habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirés d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses, et qui vont chercher la raison d'être du beau au fond des mystères d'où s'épanouit la splendeur de la création. Ne me dites pas, à moi, que l'étude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le cœur et retardent l'essor de la pensée; je ne vous croirais pas, car, si peu qu'on regarde la source ineffable des éternels phénomènes, je veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ébloui d'admiration devant son œuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte que d'un des résultats de cette logique sublime , le beau qui frappe les yeux ; mais, à votre insu, vous êtes des savants quand vous avez de bons yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingénieux dans les causes; seulement, vous êtes des savants incomplets et systématiques, qui se ferment, de propos délibéré, les portes du temple, tandis que les esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en étudient

les divins hiéroglyplies. Croyez-vous que ce chêne dont le magnifique branchage vous porte à la rêverie perdrait dans votre esprit, si vous aviez examiné le frêle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi les lois de son développement au sein des conditions propices que la Providence universelle lui a préparées? Pensez-vous que cette petite mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le jour où vous découvririez à la loupe le fini merveilleux de sa structure et les singularités ingénieuses de sa fructification? 11 y a plus : une foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes dans le paysage prendraient de l'intérêt pour votre esprit et même pour vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre écrite en caractères profonds et indélébiles. Le lyriste, en général, se détourne de ces pensées, qui le mèneraient haut et loin : il ne veut faire vibrer que certaines cordes, celle de la personnalité avant tout; mais voyez ceux qui sont vraiment grands! Ils touchent à tout et ils interrogent jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le préjugé public, sans l'ignorance générale, qui repousse comme trop aljstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que les notions sont faussées, comme je vous l'ai dit, et que les hommes d'intelligence s'amusent à faire des distinctions, des camps, des sectes dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne l'est plus pour les autres. Triste résultat de la tendance exagérée aux spécialités! Étonnante fatalité de

voir que la création, source de toute .umière et foyer de tout enthousiasme, ne puisse révéler qu'une de ses faces à son spectateur privilégié, à l'homme, qui, seul parmi les êtres vivant en ce monde, a reçu le don de voir en haut et en bas, c'est-à-dire de suppléer par le calcul et le raisonnement aux organes qui lui manquent ! Quoi ! nous avons brisé la voûte de saphir de l'empyrée, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la présence des mondes sans nombre ; nous avons percé la croûte du globe, nous y avons découvert les éléments mystérieux de toute vie à sa surface, et les poètes viendront nous dire : a Vous êtes des pédants glacés, des faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien autour de vous ! » C'est comme si, en écoulant parler une langue étrangère que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la prétention d'en sentir mieux que nous les beautés, sous prétexte que le sens des paroles nous empêche d'en saisir l'harmonie.

Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa prononciation étaient si belles et son accent si doux, son regard avait tant de persuasion et son sourire tant de bonté, que je me laissai morigéner sans révolte. Je me trouvais assoupli et comme influencé par ce rare esprit doué de formes si cliarmantes. Était-ce là un simple médecin de campagne, ou bien plutôt quelque homme célèbre savourant les douceurs de la solitude et de V incognito?

Il marquait si peu de curiosité sur mon compte,

VALVÈDRE. ino

que je crus devoir imiter sa discrétion. Il se contenta de me demander si je descendais la montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrêté avant le 15 juillet, et noys n'étions qu'au 10. Je fus donc tenté d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dîner avec lui à Brigg, où il comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me faire connaître sur cette route, qui était celle de Valvèdre, et où je comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localité. Je prétextai un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue vers son gîte. Nous causâmes donc encore sur le même sujet qui nous avait occupés, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai d'avouer à son tour que peu d'esprits étaient assez vastes pour embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.

— Que rétude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas j^Iacé une àme d'élite comme la vôtre, ce n'est pas en vous écoutant que je puis le révoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses qui, par elles-mêmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un idiot, et cependant je vous déclare qu'une sèche nomenclature et les travaux plus ou moins ingénieux à l'aide desquels on a groupé les modifications sans nombre de la pensée

divine la rapetissent singulièrement à mes yeux, et que je serais désolé, par exemple, de savoir combien d'espèces de mouches sucent en ce moment autour de nous le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit avoir tout vu quand il a remarqué le bourdonnement de l'abeille; mais, moi qui sais que l'abeille a beaucoup de sœurs ailées qui modifient et répandent son type, je ne demande pas qu'on me dise où il commence et oi^i il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que nulle part il [ne commence, et mon besoin de poésie trouve que le mot abeille résume tout ce qui anime de son chant et de son travail les tapis embaumés de la montagne. Permettez donc au poëte de ne voir que la synthèse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit l'historien.

— Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, répondit mon docteur. Le poêle doit résumer, vous êtes dans le vrai, et jamais la dure et souvent arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine, espérons-le ! Seulement, le poëte qui chantera l'abeille ne perdra rien à la connaître dans tous les détails de son organisation et de son existence. Il prendra d'ellei ainsi que de sa supériorité sur la foule des espèces congénères, une idée plus grande, plus juste et plus féconde, l'^t ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas là le point de vue le plus sérieux de la thèse que vous m'avez permis de soutenir devant

VALVÈnUE.

VOUS. 11 en est un puremont philosophique qui a une bien autre importance : c'est que la santé de l'âme n'est pas plus dans la tension perpétuelle de l'enthousiasme Ivrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif ^et prolongé des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'étude sont nécessaires à notre équilibre, à notre raison, permettez-moi de le du^e aussi, à notre moralité'....

Je fus frappé de la ressemblance de cette assertion avec les théories d'Obernay, et ne pus m'empêcher de lui dire que j'avais un ami qui me prêchait en ce

sens.

— Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par expérience que l'homme civilisé est un malade fort délicat qui doit être son propre médecin sous peine de devenir fou ou bête !

— Docteur, voilà une proposition bien scepti.iiic pour un croyant de votre force !

— Je ne suis d'aucune force, répondit-il avec une bonhomie mélancolique; je suis tout pareil aux autres, débile dans la lutte de mes affections contre ma logique, troublé bien souvent dans ma confiance en Dieu par le sentiment de mon infirmité intellectuelle. Les poètes n'ont peut-être pas autant que nous ce sentiment-là : ils s'enivrent d'une idée de grandeur et de puissance qui les console, sauf à les égarer. L'homme adonné à la rénexîon sait bien qu'il est faible et toujours exposé à faire de ses excès de force un abus qui répuise. C'est dans l'oubli de ses propres misères

qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de ses facultés; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'étude du grand livre de l'univers. Vous verrez cela à mesure que vous avancerez dans la vie. Si, comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientôt las d'être le héros du poëme de votre existence, et vous demanderez plus d'une fois à Dieu de se substituer à vous-même dans vos préoccupations. Dieu vous écoutera, car il est le grand écouteur de la création, celui qui entend tout, qui répond à tout selon le besoin que chaque être a de savoir le mot de sa destinée, et auquel il suffit de penser respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme l'enfant avec son père. Mais je vous ai déjà trop endoctriné, et je suis sûr que vous me faites parler pour entendre résumer en langue vulgaire ce que votre brillante imagination possède mieux que moi. Puisque vous ne voulez pas venir à Brigg, il ne faut pas vous retarder plus longtemps. Au revoir et bon voyage !

— Au revoir! où donc et quand donc, cher docteur?

— Aïo revoir dans tout et partout! puisque nous vivons dans une des étapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'éternité ; mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence

VALVKDRK. 143

s'est exercée à la rcllexion , ne peut point passer auprès d'un autre homme à la manière d'un fantôme pour se perdre dans l'éternelle nuit. Deux âmes libres ne s'anéantissent pas l'une par l'autre : dès qu'elles ont échangé une pensée, elles se sont mutuellement donné quelque chose d'elles-mêmes, et, ne dussentelles jamais se retrouver en présence matériellement parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le pense... Mais c'est assez de métaphysique. Adieu encore et merci de l'heure agréable et sympathique que vous avez mise dans ma journée!

Je le quittai à regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict incognito, n'étant guère éloigné du but de mon mystérieux voyage. Enfin vint le jour oi^i je pouvais compter qu'AIida serait seule chez elle avec Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je m'étais fait décrire par Obernay. C'était une délicieuse résidence à mi-côte, dans un éden de verdure et de soleil, en face de cette étroite et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si merveilleux cadre, à la fois austère et gracieuse. Comme je descendais vers la vallée, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais arriver à ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte violacée rayée de rouge brûlant. C'était un spectacle grandiose, et bientôt le vent et la foudre,

144 VALYEDRE.

répétés par mille échos, me donnèrent une symphonie digne de la scène qu'elle emplissait. Je me réfugiai chez des paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui, habitués à des hôtes de ce genre, me firent bon accueil dans leur demeure isolée.

C'était une toute petite ferme, proprement tenue et annonçant une certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant qu'elle préparait mon repas, que ce petit domaine dépendait des terres de Valvèdre. Dès lors je pouvais espérer des renseignements certains sur la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaître et de ne m'intéresser qu'aux petites affaires de ma vieille hôtesse, je sus tout ce qui m'intéressait moi-même au plus haut point. M. de Valvèdre était venu, le 4 juillet, chercher sa sœur aînée et l'aîné de ses fils pour les conduire à Genève ; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour même.

Madame de Valvèdre était arrivée le 5 avec mademoiselle Paule et son fiancé. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste était un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on était tombé d'accord, puisqu'on s'était quitté en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu. Mademoiselle Juste avait demandé à emmener ntademoiselle Paule à Genève pour s'occuper de son trousseau, et madame

VAl. V KUUli.

de Valvtdrc, qaui([ue pressée pur tout son monde, avait préféré rester seule au château avec le plus jeune de ses fils, M. Paolhio, le filleul de mademoiselle l'aule; mais l'enfant avait beaucoup pleuré pour se sé[)arer de son frère et de sa marraine , si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer ces mes- 6i-jui-s, avait décidé ({u'ils partiraient ensemble, et ([u'elle resterait à Valvèdre jusqu'à la lin du mois. Toute la famille était donc partie le 7, et l'on s'étonnait beaucoup dans la maison de l'idée que madame avait eue de rester trois semaines toute seule à Valvèdre, où l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, même (juand elle y avait de la compagnie.

Tous ces détails étaient arrivés à mon hôtesse par un jardinier du château qui était son neveu.

J'aurais volontiers tenté une promenade nocturne autour de ce château enchanté, et rien n'eût été plus facile que de sortir de ma retraite sans être observé ; car, à dix heures, le vieux couple ronflait comme s'il eût voulu faire concurrence au tonnerre ; mais la tempête sévissait avec rage, et je dus attendre le lendemain.

Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq ou six fois le tour de la résidence, en rétrécissant toujours le cercle, de manière à connaître comme à vol d'oiseau tous les détails de la localité. Chemins, fossés, prairies, habitations, ruisseaux et rochers, tout me fut aussi familier au

146 VALVEDUE.

bout de quelques heures que si j'étais né dans le pays. Je connus les endroits découverts et les endroits habités oîi je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les sites dont d'autres paysagistes s'étaient emparés et où je ne voulais pas être obligé de faire connaissance avec eux, les sentiers ombragés et frayés seulement par les troupeaux au flanc des collines, où j'étais à peu près sûr de ne point rencontrer d'êtres trop civilisés. Enfin je m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement mystérieuse, pour circuler de mon gite à la villa, et qui offrait des retraites sauvages où je pouvais me dérober aux regards méfiants ou curieux, en m'enfonçant dans les bois jetés à pic le long des ravins. Cette exploration faite, je me hasardai à pénétrer dans le parc de Valvèdre par une brèche que j'avais réussi à découvrir. On était en train de la réparer, mais les ouvriers étaient absents. Je me glissai sous la futaie, j'arrivai jusqu'à la lisière d'un parterre richement fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite à l'italienne, élevée sur un massif de maçonnerie entouré de colonnes. Je remarquai quatre fenêtres à rideaux de soie rose que le soleil couchant faisait resplendir. Je m'avançai un peu, et, caché dans un bosquet de lauriers, je restai là plus d'une heure. La nuit approchait quand je distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante dévouée de madame de Valvèdre. Elle releva les rideaux comme pour faire entrer la fraîcheur du soir dans l'intérieur.

et je vis bientôt circuler des lumières. Puis on sonna une cloche, et les lumières disparurent. C'était le signal du dîner; ces fenêtres étaient celles de l'appartement d'Alida.

Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai à Rocca (c'était le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquiétude à mes hôtes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, où je pris deux heures de repos. Quand je fus assuré que moi seul étais éveillé à la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps était propice : très-serein, beaucoup d'étoiles, et pas de lune révélatrice. J'avais compté les angles de mon chemin et noté, je crois, tous les cailloux. Quand l'épaisseur des arbres me plongeait dans les ténèbres, je me dirigeais par la mémoire.

Je n'avais pas donné signe de vie à madame de Valvèdre depuis mon départ de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnée, me mépriser, me haïr ; mais elle ne m'avait pas oublié, et elle avait souffert, je n'en pouvais douter. Il ne fallait pas une grande expérience de la vie pour savoir qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adorée ou seulement désirée avec passion ne se console pas aisément de l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes amassées dans ce faible cœur pour frapper un grand coup par mon apparition inopinée, par mon entreprise romanesque. Mon siège était fait. Je comptais dire que jV

vais voulu guérir et que je venais avouer ma défaite; si l'imposture ne suliisait pas pour bouleverser cette âme déjà troublée, je serais plus cruel et plus fourbe encore : je feindrais de vouloir m'éloigner pour jamais, etde venir seulement me fortilier par un dernier adieu.

Il y avait bien des moments où la conscience de la jeunesse et de l'amour se révoltait en moi contre cette tactique de roué vulgaire. Je me demandais si j'aurais le sang-froid nécessaire pour faire souffrir sans tomber à genoux aussitôt, si tout cet échafaudage de ruses ne s'écroulerait pas devant un de ces irrésistibles regards de langueur plaintive et de résignation désolée qui m'avaient repris et vaincu déjà tant de fois ; mais je m'efforçais de croire à ma perversité, de m'étourdir, et j'avançais rapide et palpitant sous la molle clarté des étoiles, à travers les buissons déjà chargés de rosée. Je me dirigeai si bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir éveillé un oiseau dans la feuillée, sans avoir été senti de loin par un chien de garde.

Un élégant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais il était fermé par une grille, et je n'osais faire entendre aucun appel. D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaître comme le deus ex machina. Madame de Valvèdre veillait encore, il n'était qu'onze heures. Une seule de ses fenêtres était éclairée, ouverte même, avec le ride tu rose fermé.

libcalader la terrasse n'était pas facile ; il le fallait

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pourtant. Elle n'était ^u(''re élevée; mais où trouver un point d'appui le long des colonnes de marbre ])lanc qui la soutenaient? Je retournai ;\ la brèche laissée ouverte par les maçons : ils n'avaient pas laissé l'échelle que j'y avais remarquée dans le jour. Je me iilissai dans une orangerie qui longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre échelle; elle était beaucoup trop courte. Comment je parvins quand même sur la plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonté fait des miracles, ou plutôt la passion donne aux amants le sens mystérieux que possèdent les somnambules.

La fenêtre ouverte était presque de niveau avec le pavé de la terrasse. J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du rideau. Alida était là, dans un délicieux boudoir qu'éclairait faiblement une lampe posée sur une table. Assise devant celte tabîe, où elle semblait s'être placée pour écrire, elle rêvait ou sommeillait, le visage caché dans ses deux mains. Quand elle releva la tête, j'étais à ses pieds.

Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle allait s'évanouir. Mes transports la rappelèrent à elle-même.

— Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privée de tout secours que je puisse appeler sans me perdre de réputation. C'est que j'ai foi en vous. Le moment où je croirai que j'ai eu tort sera le dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!

— J'oublie tout, répondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous semblez heureuse de me voir, que je suis à vos pieds, que vous me menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me chasser, et que je peux mourir. Voilà tout ce que je sais. Me voilà ! que voulezvous faire de moi? Vous êtes tout dans ma vie. Suis-je quelque chose dans la vôtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas où j'ai pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'à vous. Parlez, parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me chassez à jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds la raison et la volonté. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais devenir!

— Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut et la joie d'une âme solitaire, rongée d'ennuis, et dont les forces, longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui la dévore. Je ne vous dissimule rien. Vous êtes arrivé dans un moment de ma vie où, après des années d'anéantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou mourir. J'ai trouvé en vous la passion subite, sincère, mais terrible. J'ai eu peur, j'ai cent fois jugé que le remède à mon ennui allait être pire que le mal, et, quand vous m'avez quittée, je vous ai presque béni en vous maudissant; mais votre éloignement a été inutile. J'en ai

VAI.YRDRE.

plus soufTcrt que de toutes mes terreurs, et, à présent que vous voilà, je sens, moi aussi, qu'il faut que vous décidiez de moi, que je ne m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds la raison et la force de vivre !

J'étais enivré de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle revint bien vite i\ ses menaces.

— Avant tout, dit-elle, pour être heureuse de votre affection, il faut que je me sente respectée. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimée, et comme bien d'autres après lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine que mon cœur soit coupable et perde le sentiment de la fidélité conjugale. Vous m'avez dit là-bas que je n'étais capable d'aucun sacrifice. Ne voyez-vous pas que, même en vous aimant comme je fais, je suis une âme sans vertu, une épouse sans honneur? Quand le cœur est adultère, le devoir est déjà trahi ; je ne me fais donc pas d'illusion sur moi-même. Je sais que je suis lâche, que je cède à un sentiment que la morale réprouve, et qui est une insulte secrète à la dignité de mon mari. Eh bien, qu'importe? laissez- moi ce tourment. Je saurai porter ma honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je souffre de ma dissimulation vis-à-vis des autres, vous n'entendrez jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimezmoi comme je l'entends, et si, de votre côté, vous soutirez de ma retenue, sachez souffrir, et trouvez en

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vous-mêmn la délicatesse de ne pas me le reproclier. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appétits aveugles? Où serait le mérite, et comment deux âmes élevées pourraient-elles se chérir et s'admirer l'une l'autre pour la . satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne résiste pas à de certaines épreuves! Dans le mariage, l'amitié et le lien de la famille peuvent compenser la perte de l'enlliousiasme; mais dans une liaison que rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la société, il faut de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois capable de cela, et moi , je sens que je le suis. Ne m'ôtez pas celte illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous nous souviendrons d'avoir aimé !

Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idées. Elle avait lu beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilité des sentiments, elle en eût remontré aux plus babiles romanciers. Son langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout à coup à la simplicité avec un charme étrange. Son intelligence, peu développée d'ailleurs, avait sous ce rapport une véritable puissance, car elle était de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme même, des arguments d'une admirable sincérité : femme dangereuse s'il en fut, mais dangereuse à elle-même plus qu'aux autres, étrangère h toute perversitc';, et

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atleinte d'unci maladie mortelle pour sa conscionce, l'analyse exclusive de sa personnalité.

J'étais H un moindre degré, mais h un degré beaucoup trop grand encore, atteint de ce même mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la maladie des poètes. Trop absorbé en moi-m'uTie, je rapportais trop volontiers tout à ma propre appréciation. Je ne voulais demander ni aux religions, ni aux sociétés, ni aux sciences, ni aux philosopbies, la sanction de mes idées et de mes actes. Je sentais en moi des forces vives et un esprit de révolte qui n'était nullement raisonné. Le moitenait une place démesurée dans mes réflexions comme dans mes instincts, et, de ce que ces instincts étaient généreux et ardemment tournés vers le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma vanité, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver à s'emparer de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoué le joug d'une femme qui ne savait être ni épouse ni amante, et qui cherchait sa réhabilitation dans je ne sais quel rêve de fausse vertu et de fnisse passion; mais elle faisait appel à ma force et la force était le rêve de mon orgueil. Je fus dès lors enchaîné, et je goûtai dans mon sacrilioe l'incomplet et fiévreux bonheur qui était l'idéal de cette femme exaltée. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un héros et presque un ange, elle m'enivra doucement : la flatterie me monta au cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchanté de moi-même.

Je ne devais ni no voulais compromettre madame de Valvèdre. Aussi avais-je résolu de partir dès le lendemain. J'eusse été moins prudent, moins délicat peut-être, si elle se fût abandonnée à ma passion : vaincu par sa vertu et forcé de me soumettre, je ne désirais pas exposer sa réputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus promettre de revenir la nuit suivante , et je revins en effet. Elle m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnée, elle voulut se promener avec moi sur le laq. J'aurais eu mauvaise grâce à me refuser à une fantaisie aussi poétique. Pourtant je trouvai maussade d'être condamné au métier de rameur, au lieu d'être à ses genoux et de la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie barque qu'elle m'avait aidé à trouver dans les roseaux du rivage, et qui lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher à ses pieds. La nuit était splendide de sérénité, et les eaux si tranquilles, qu'on y voyaità peine trembler le reflet des étoiles.

— Ne sommes-nous pas heureux ainsi ? me dit-elle, et n'est-il pas délicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de la pureté de notre amour? Kt tu ne voulais pas me donner cette nuit charmante ! Tu voulais partir comme un coupable , quand nous voici devant Dieu, dignes de sa pitié secourable et bénis peut-être en dépit du monde et de ses lois!

— Puisque tu croisa la bonté de Dieu, lui répon-

VALVEDRR. 155

dis-JG, pourquoi no l'y fier qu'à demi? Serait-ce un si grand crime?...

Elle mit ses douces mains sur ma bouche?

— Tais- toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures contre le sort. Si j'étais sûre de la miséricorde divine pour ma faute, je ne serais pas sûre pour cela de la durée de ton amour après ma chute.

— Ainsi tu ne crois ni à Dieu ni à moi! m'écriai-je.

— Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je traîne depuis que je suis au monde, et tâche de me guérir, mais en ménageant ma frayeur et en me donnant confiance : confiance en Dieu d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous entend et qui nous aime? Réponds, réponds! As-tu la foi, la certitude?

— Pas plus que toi, hélas! Je n'ai que l'espérance. Je n'ai pas été longtemps bercé des douces chimères de l'enfance. J'ai bu à la source froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siècle; mais je crois à l'amour, parce que je le sens.

— Et moi aussi, je crois à l'amour que j'éprouve; mais je vois bien que nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons qu'à nousmêmes. ^

Cette triste appréciation qui lui échappait me jeta dans une mélancolie noire. Était-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre , pour mesurer en poètes sceptiques

)5r, VALVEDRE.

la profondeur de notre néant , quo nous étions venus savourer l'union de nos âmes à la face des cieux étoiles ? Elle nie reprocha mon silence et ma sombre attitude.

— C'est ta faute, lui répondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si, au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir, qui ne nous appartient pas, tu étais noyée dans les voluptés de ma passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais à deux pour la première fois de ta vie.

— Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptés, ces ivresses dont tu parle?, ce n'est pas l'amour, c'est "la fitivre, c'est l'étourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et d'insensé qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux m'en aller!

11 me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus au large. Elle eut peur et menaça de se jeter dans le lac, si je continuais ce silencieux et fiu'ouche voyage, qui ressembliiit à un enlèvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'étais en proie à un violent orage intérieur. Elle se laissa tomber sur le sable en pleurant. Désarmé, je pleurai aussi. Nous étions profondément milheureux sans nous rendre bien compte des causes de notre soulfrance. Certes, je n'étais pas assez faible pour que la violence faite à ma passion me parût un si grand effort et un si grand

VALVRDnK. l.-.l

malheur, et, quant à elle^ lu peur que je lui avais causée n'était pas aussi sérieuse qu'elle voulait se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle barrière séparait nos âmes? Nous restâmes en face de cet elFrayant problème sans pouvoir le résoudre.

Le seul remède à notre douleur était de soiiiïrir ensemble, et ce fui; réellement le seul lien profondément vrai qui nous étreignît. Celte douleur que je vis en elle si poignante et si sincère me purifia, en ce sens que j'abjurai mes projets de séduction par surprise et par ruse. Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne m'eût pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?

Dès le jour suivant, je pris la direction du Saint- Gothard pour me rendre ensuite au lac des Quatre- Cantons. Alida blâmait mon empressement à la quitter, elle pensait que je pouvais impunément passer une semaine à Rocca ; mais je voyais bien que la curiosité de ma vieille hôtesse l'empêcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades nocturnes seraient un sujet de réflexions et de commentaires dans les environs.

Après les premières heures de marche, je m'arrêtai à un énorme rocher qu'Alida m'avait indiqué au loin comme une de ses promenades favorites. De là, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans mon cœur un tendre

adieu, je sentis une main légère se poser sur mon épaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-même, qui m'avait devancé là. Elle était venue à cheval avec un domestique qu'elle avait laissé à quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de friandises. Elle avait voulu déjeuner avec moi sur la mousse à l'abri de son beau rocher, dans ce lieu complètement désert. Je fus si touché de cette gracieuse surprise, que j( m'ingéniai à lui faire oublier les chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et je fis tout mon possible vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de moimême pour lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.

— Mais où et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu vous engager clairement à être à Genève pour le mariage de Paule, et pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrés désormais par le véritable amour, peuvent s'établir très-convenablement , si vous vous décidez à être connu de mon mari et à faire naturellement partie des amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez en ce moment. Les injustes soupçons et l'aigre caractère de ma vieille belle-sœur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps : j'étais, grâce à elle, découragée de toute relation d'amitié et de voisinage ; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai effacé la mauvaise impression de ses torts, dont j'dvais dû paraître un peu

complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je n'ai jamais aimé cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez entourée pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tête-à-tête, et assez libre pour que le tête-à-tête se fasse souvent et naturellement. D'ailleurs,je découvrirai bien le moyen de m'absenter quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux indiscrets. Je vais, dès à présent, travailler à ce que cela devienne possible et même facile. J'éloignerai les gens dont je me méfie, je m'attacherai solidement les serviteurs dévoués, je me créerai à l'avance des prétextes, et notre connaissance étant avouée, nos rencontres, si on les découvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez! tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberté du voyageur ; moi, je vais avoir celle de l'épouse délaissée, car M. de Valvèdre pense, lui aussi, à un grand voyage que je ne combattrai plus. 11 s'en ira peut-être pour deux ans. Consentez à lui être présenté auparavant. Il sait déjà que je vous connais, et il ne peut rien soupçonner. Mettons-nous en mesure vis-à-vis de lui et du monde ; ceci nous donnera du temps, de la liberté, de la sécurité. Vous parcourrez la Suisse et l'Italie, vous y deviendrez grand poëte, avec une belle nature sous les yeux et l'amour dans le cœur; moi, jusqu'à ce jour, j'ai été nonchalante et découragée. Je vais devenir active et ingénieuse. Je ne songerai qu'à cela. Oui, oui, nous avons déjà devant nous deux années de pur bonheur.

VALVEDRR.

C'est Dieu qui vous a envoyé à moi, nu moment on la douleur de me séparer de mon fils aîné allait m'acbever. Quand il me faudra quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps, peut-être tout à fait près de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de dire à mon mari : « Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache à ma maison. Laissez-moi vivre où je voudrai. » Je feindrai d'aimer Rome, Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai très-bien me passer de luxe. Le mien m'ennuie afTreusem.ent, et tout mon rêve est une chaumière au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cité, pourvu que j'y sois aimée véritablement.

l\ous nous séparâmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop invraisemblable. Je m'engageai à sacrifier toutes mes répugnances, à assister au mariage d'Obernay à Genève, à être présenté , par conséquent, à M. de Valvèdre.

J'étais si éloigné de ce dernier parti, que, c[uand Alida m'eut quitté, je faillis courir après elle pour reprendre ma parole; mais je fus retenu parla crainte de lui sembler égoïste. Je ne pouvais la revoir qu'à ce prix, à moins de risquer à chaque rencontre de la brouiller avec son mari, avec l'opinion, avec la société tout entière. Je continuai mon voyage ; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court pour me rendre à Alîorf , et j'y restai. C'est là qu'Alida devait m'adresser ses lettres. Lt que m'importait tout le

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reste? Nous nous écrivîmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journée, car nous échangeâmes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. Jamais je n'avais trouvé en moi une telle abondance d'émotion devant une feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler l'amour, écrire l'amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien supérieure à moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicité de ne p^s s'en apercevoir, de îe nier, de m'admirer et de me le dire. Cela me perdait; tout en m'élevant au diapason de ses théories de sentiment, elle travaillait à me persuader que j'étais une grande âme, un grand esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'à s'étendre pour planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non ! grâce à Dieu , je me préservais de la folie; mais, sous la plume de cette femme, la flatterie était si douce , que je l'eusse payée au prix de la risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer. Elle réussit également à détruire toutes mos révoltes relativement au plan de vie qu'elle avait adopté pour nous deux. Je consentais à voir son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre à Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes aspirations les plus ardentes, touchait à son dernier jour.

VALVÈDRD.

J'avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage. Le 31 juillet, à cinq heures du matin , je m'embarquais sur un bateau à vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève.

Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit, tant je craignais de manquer l'heure du départ. Accablé de fatigue et roulé dans mon manteau, je pris quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le soleil se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également était assis sur le même banc que moi. Au premier coup d'œil que je jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.

Cette rencontre aux portes de Genève m'inquiéta un peu; j'avais commis la faute d'écrire d'Altorf à Obernay en lui donnant de ma promenade un faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une maladresse fâcheuse , si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvèdre était de Genève et en relation avec les Valvèdre ou les Obernay. J'aurais donc voulu me soustraire à ses regards; mais le bateau était fort petit, et, au bout de quelques instants, je me retrouvai face à face avec mon aimable philosophe. 11 me regardait avec attention , comme s'il eût hésité à me

reconnaître; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda avec la grâce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de toute surprise et de toute curiosité , il reprit la conversation où nous l'avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme , et , sans songer davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni l'inventeur.

Je ne pouvais résister au désir de l'interroger, et cependant, à plusieurs reprises, ma méditation laissa tomber l'entretien. J'éprouvais le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces moments-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement se produire , il essayait de me quitter; mais je le suivais et le reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une invisible'puissance à m'attacheraux pas de cet homme, que j'avais résolu d'éviter. Quand nous approchâmes de Genève, les passagers, qui, de la cabine, tirent irruption sur le pont, nous séparèrent. Mon nouvel ami fut abordé par plusieurs d'entre eux , et je dus m'éloigner. Je remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrême déférence; néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas s'enquérir de mon nom, je crus devoir respecter également son incognito.

VAI.VUORR.

Une demi-heure après, j'étais à la porte d'Obernay. I.e cœur me battait avec tai)t de violence, que je m'arrêtai un instant pour me remettre. Ce fut Obernay lui-même qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il m'avait vu arriver.

— Je comptais sur toi, me dit-il, et me voilà pourtant dans un transport de joie comme si je ne t'espérais plus. Viens, viens! toute la famille est réunie, et nous attendons Valvèdre d'un moment à l'autre.

Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous permirent d'échanger que. les saints d'usage. Il y avait là, outre le père, la mère et la fiancée d'Henri, la sœur aînée de Valvèdre, mademoiselle Juste, personne moins âgée et moins antipathique que je ne me la représentais, et une jeune fille d'une beauté étonnante. Bien qu'absorbé parla pensée d'Alida, je fus frappé de cette splendeur de grâce , de jeunesse et de poésie, et, malgré moi, je demandai h Henri, au bout de quelques instants, si cette belle personne était sa parente.

— Comment diable, si elle l'est ! s'écria-t-il en riant, c'est ma sœur Adélaïde ! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans ton enfance; voici notre démon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui entrait.

Rosa était ravissante aussi, moins idéale que sa sœur et plus sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas quatorze ans, et sa tenue n'était pas encore celle d'une demoiselle bien raison-

VA l.VKDitK. \i;r,

iiabic; mais il y avail tant d'innuccucc dans sa gaieté pétulante qu'on n'était pas tenté d'oublier condjien l'enfant était près de devenir une jeune iille.

— Quant à l'aînée, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mère et mon élève à moi , une botaniste consommée, je "t'en avertis, et qui n'entend pas raison avec les superbes railleurs de ton espèce. Fais attention à ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente à te reconnaître. Pourtant, grâce à ta mère, qui lui fait riionneur de lui écrire tous les ans en réponse à ses lettres du l*^'' janvier, et pour qui elle conserve une grande vénération, j'espère qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil à ta mine de poëte écbevelé ; mais il faut que ce soit ma mère qui vous présente l'un à l'autre.

— Tout à l'heure ! rej)ris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi revenir de ma surprise et de mon éblouissement.

— Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en apercevoir, si tu ne veux la désespérer. Sa beauté est comme un iléau pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidée de celte avidité des regards, elle en est blessée et offensée. Elle en souffre véritablement , et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimité. Demain sera pour elle un jour d'exhibition forcée, un jour de supplice par coubéquent. Si tu veux être de ses amis , regarde- la connue si elle avait cinquante ans.

— A propos de cinquante ans, repris-je pour détourner la conversation , il me semble que mademoiselle Juste n'a guère davantage. Je me figurais une véritable duègne.

— Cause avec elle un quart d'heure , et tu verras que la duègne est une femme d'un grand mérite. Tiens, je veux te présenter à elle; car, moi, je l'aime, celte belle-sœur-là, et je veux qu'elle t'aime aussi.

11 ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste , dont l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de physionomie , mais, qui avait dû être presque aussi belle que la sœur d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère , car elle était riche j de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant. En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler ou préciser les circonstances où elle l'avait connue.

On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât , Henri me conduisit dans ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux filles , qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au passage atin

VALViiDRE.

qu'elle me présentât en i)arliculier à sa fille aînée.

— Oui , oui , répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez- vous un peu d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an , à Paris. M. Valigny était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi , ma fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop raisonnable , remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a continué d'être si bonne pour toi.

Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému en touchant cette mam pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit davantage et m'apparut plus belle encore.

C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de l'osa, qui ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et l'éclat ; mais elle avait l'œil noir et pensif, le front vaste , la taille dégagée et les extrémités fines de son père , qui avait été un des plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gi'acieuse et fraîche sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule deValvèdre, sans être jolie, était extrêmement agréable : on disait dans la ville que, lors([ue les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, on

croyait entrer dans un musée de figures jjius ou moins belles, mais toutes noblement caraclérisécs et dignes de la statuaire et du pinceau.

J'avais à peine Uni ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.

— Valvèdre est en bas, me dit-il; il l'aîLciiù puur faire connaissance et déjeuner avec toi.

Je descendis en toute hâte ; mais , à la dernière marche de l'escalier, il me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais'Obernay était sur mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le repas était servi ; une voix ù la fois douce et màlc partait du salon voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, c'était M. de Valvèdre lui-même.

LJn monde de mensonges plus in^ipossibles les uns que les autres, un siècle d'anxiétés remplirent le peu d'instants qui me séparaiciit do cette inévitable rencontie. Qu'allais-je dire à M. de Valvèdre, à Henri, à Paule et devant les deux familles, pour motiver ma préseme aux environs de Valvèdre, quand on m';ivait cru dans le nord de la Suisse à cette même épo |ue? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouïe etcju'il m'était impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de l'égoïsnie. Je l'aimais, je

AAI.VKDRH. 115!)

l'aimais d'instinct , d'entiaiDCiut'Ut , de conviction ot par fatalité peut-être, cet homme accompli que je venais essayer de tromper, de rendre par consé(juent malheureux ou ridicule!

La lèle me tournait quand Ubernay me présenta à Valvèdre, et j'ignore si je réussis à faire bonne contenance. Quant à lui, il eut un très-vif sentiment de surprise, mais tout aussitôt réprimé.

— C'est là ton ami? dit-il à Henri. Eh bien, je le connais déjà. J'ai fait la traversée du lac avec lui ce matin , et nous avons philosophé ensemble pendant plus d'une lieure.

Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adélaïde nous appela pour déjeuner, et nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, lui tranquille et n'ayant aucun soupvon , puisqu'il ignorait mon mensonge , moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. Pour m'acliever, Alida vint s'asseoir auprès de son mari d'un air d'intérêt et de déférence, et s'etlbrcer, tout en causant , de deviner quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.

— Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle ; je vous ai dit qu'à Saint- Pierre il avait été notre chevalier, à Paule et à moi, i)endant qu'Obernay vous cherchait dans ces atfreux glaciers.

— Je n'ai pas oublié cela, répondit Valvèdre , et je suis content d'être l'obligé d'une personne qui m'a été sympathique à première vue.

Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au

salon, et Adélaïde vint prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvèdre une affection à laquelle il était certainement impossible d'entendre malice, à moins d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en était pas moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec un mélange de respect et de tendresse qui rétablissait les convenances de famille dans leur intimité. Elle le servait avec empressement, et il se laissait servir, disant : « Merci, ma bonne fille ! » avec un accent pleinement paternel; mais elle était si grande et si belle , et lui, il était encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour m'imaginer que ce mari trompé consentirait de bon cœur à ne pas s'en apercevoir, tant il était heureux père !

On se sépara bientôt pour se réunir au dîner. La famille était occupée de mille soins pour la grande journée du lendemain. Les hommes sortirent ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvèdre et ses deux belles-sœurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais avec angoisse la possibilité d'échanger quelques mots avec Alida. Paule, appelée par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit bientôt ; mais mademoiselle Juste était comme rivée à son fauteuil. Elle continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frère en dépit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention son profil austère, et je sentis en

VALVÈDRE. m

elle autre choso que le désir de contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le remplissait en dépit de tous et d'elle-même. Son regard lucide, qui surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pénétrait mon affreux malaise , semblait nous dire à l'un et à l'autre : « Croyez-vous que cela m'amuse? » Au bout d'une heure de conversation très-pénible dont mademoiselle Juste et moi fîmes tous les frais, car Alida était trop irritée pour avoir la force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvèdre, au lieu d'accompagner ses sœurs et ses enfants jusqu'à Genève le 8 juillet, les avait confiés à Obernay pour s'arrêter autour du Simplon. Je me hâtai d'aller au-devant de la découverte qui me menaçait, en disant que, là précisément, j'avais rencontré M. de Valvèdre et avais fait connaissance avec lui sans savoir son nom.

— C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas que vous fussiez de ce côté-là.

Je répondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallée du Rhône par le mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profité de ma bévue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries d'Obernay sur mon étourderie à me conduire en dépit de ses instructions, je ne m'en étais pas vanté dans ma lettre.

— Puisque vous étiez si près de Valvèdre, dit Alida avec la même tranquillité, vous eussiez dû venir me voir.

!-■: VALVRDRE.

— Vous ne m'y aviez pas autorisé, répondis-je, et je n'ai pas osé.

Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien qu'elle n'était pas notre dupe.

Dès que je fus seul avec Âlida, je lui parlai avec effroi de cette fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas^ que son mari pût concevoir des doutes.

— Lui jaloux? répondit-elle en haussant les épaules. 11 ne me fait pas tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une timidité singulière. On a déjà fait la remarque que vous n'étiez pas ainsi à votre première apparition dans la maison.

— Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des épines. H me semble à chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du côté de Valvèdre et m'écraser sous le ridicule du prétexte que je viens de trouver. M. de Valvèdre doit m'en vouloir de m'être mociué de lui en me donnant pour un comédien. H est vrai qu'il s'est laissé traiter de docteur : je le prenais pour un médecin ; mais j'ai eu l'initiative de ma méprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, tandis que moi...

— Vous a-t-il reparlé de cela ? reprit Alida un peu soucieuse.

— Non, pas un mot là-dessus! C'est bien étrange.

— Alors c'est tout naturel. Valvèdre ne connaît pas

VAI.VHDRR. 173

la feinte. II a tout oublié; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'être ensemble.

Elle nie tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme un ourai^an dans la maison et dans le salon.

L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière frappante. Paolino rappelait Alida, mais en cliar^e; il était laid. Je me souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli. Elle efifleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant :

— Quant'à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!

Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses bras :

— C'est égal, dit-il, il (aut embrasser ton singe! Elle l'embrassa en le grondant de ses manières

brusques. H lui avait meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance semblait se mêler à son effusion.

Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible. Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en laregardan! d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta à voix basse :

m VALVEDRE.

— Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me consoliez ; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'cst-il pas certain qu'on voulût m'y autoriser.

Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri. Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants les rudes épreuves 'du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine.

J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa, les enfants avec une égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ûta même tout à t'ait, et la vieille

fille ne fit aucune difficulté de montrer ses cheveux frris ébouriffés par ces petites mains folles, A ce moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait causée.

Le dîner rassembla tout le monde, excepté M. de Valvèdre, qui ne vint que dans la soirée. J'eus donc deux ou trois heures de répit, et je pus me remettre au diapason convenable. Il régnait dans cette maison une aménité charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se disait condamnée à vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune des personnes qui se trouvaient là, un fonds de valeur réelle et ce je ne sais quoi de mûr ou de calme qui trahit l'étude ou le respect de l'étude, on sentait aussi en elles, avec les qualités essentielles de la vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains rapports, il me semblait être chez moi parmi les miens; mais l'intérieur genevois était plus enjoué et comme réchauffé par le rayon de jeunesse et de beauté qui brillait dans les yeux d'Adélaïde et de Rosa. Leur mère était comme ravie dans une béatitude religieuse en regardant Paule et en pensant au bonheur d'Henri. Paule était paisible comme l'innocence, confiante comme la droiture : elle avait peu d'expansions vives; mais, dans chaque mot, dans chaque regard à son fiancé, à ses parents et à ses sœurs, il y avait comme un intarissable foyer de dévouement et d'admiration.

Les trois jeunes filles avaient été liées dès l'enfance.

17G VALVEDRE.

elles se tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eût donné tort dans ses différends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chérissait davantage. Alida était-elle aimée de ces trois jeunes filles? Évidemment, Paule la savait malheureuse et l'aimait naïvement pour la consoler. Quant aux demoiselles Obcrnay, elles s'efforçaient d'avoir de la sympathie pour elle, et toutes deux l'entouraient d'éijards et de soins; mais Alida ne les encourageait nullement, et répondait à leurs timides avances avec une grâce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de femmes savantes, la petite Rosa étant déjà, selon elle, infatuée de pédantisme.

— Cela ne paraît pourtant pas du tout, lui dis-je : l'enfant est ravissante..,, et Adélaïde me paraît une excellente peri?onne.

— Oh ! j'étais bien sûre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux yeux-là ! reprit avec humeur Alida.

Je n'osai lui répondre : l'état de tension nerveuse où je la voyais me faisait craindre qu'elle ne se trahît.

D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivèrent avec leurs parents. On passa au jardin, qui, sans être grand, était fort beau, plein de tleurs et de grands arbres, avec une Vue magniti(|ue au bord de la terrasse. Les enfants demandèrent à jouer, et tout le monde s'en nitMa, excepté les gens âgés et Alida, qui, assise à l'écart, me fit signe d'aller auprès d'elle. Je

n'osai obi'ir. Juste mo repf ardait, et llosa, qui s'était beaucoup cnharflie avec moi pendant le diner, vint me prendre résolument le bras, prétendant que tout le Jeune monde devait jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frère ouvrit la partie de barres, et il était mon aîné. Elle me réclamait dans son camp, parce que Henri était dans le camp opposé et que je devais courir aussi bien que lui. Henri m'appela aussi, il fallut ôter mon habit et me mettre en nage. Adélaïde courait après moi avec la rapidité d'une tlèche. J'avais peine à échapper à cette jeune Atalante, et je m'étonnais de tant de force unie à tant de souplesse et de grâce. Elle riait, la belle fille ; elle montrait ses dents éblouissantes. Confiante au milieu des siens, elle oubliait le tourment des regards ; elle était heureuse, elle était enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses que la pourpre du soir fait paraître embrasées.

Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frère. Le ciel m'est témoin que je ne songeais qu'à m'échapper de ce tourbillon de courses, de cris et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles d'obstination et de ruse, j'en fus venu à bout, |e la trouvai sombre et dédaigneuse. Elle était révoltée de ma faiblesse, de mon enfantillage; elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour quitter ces jeux imbéciles et pour venir à elle! J'étais lâche, je craignais les propos, ou j'étais déjà charmé par les

dix-huit ans et les joues roses d'Adélaïde. Enfin elle était indignée, elle était jalouse ; elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme le plus beau de sa vie.

J'étais désespéré de ne pouvoir la consoler ; mais M. de Valvèdre venait d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant là. Il me semblait qu'il entendait mes paroles avant que mes lèvres leur eussent livré passage. Alida, plus hardie et comme dédaigneuse du péril, me reprochait d'être trop jeune, de manquer de présence d'esprit et d'être plus compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je rougissais de mon inexpérience, je fis de grands efforts pour m'en corriger. Tout le reste de la soirée, je réussis à paraître très-enjoué ; alors Alida me trouva trop gai.

On le voit, nous étions condamnés à nous réunir dans les circonstances les plus pénibles et les plus irritantes. Le soir, retiré dans ma chambre, je lui écrivis:

(( Vous êtes mécontente de moi, et vous me l'avez témoigné avec colère. Pauvre ange, tu souffres ! et j'en suis la cause ! Tu maudis ce jour tant désiré qui ne nous a pas seulement donné un instant de sécurité pour lire dans les yeux l'un de l'autre!. Me voilà éperdu, furieux contre moi-même el ne sachant que faire pour éviter ces angoisses et ces impatiences qui me dévorent aussi, mais que je subirais avec résignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, dis-tu! Eh bien, pardonne à mon inexpé-

ricnco, et tiens-moi compte de la candeur et de la nouveauté de mes émotions. Va, la jeunesse est une force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des périls d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rêve. Faut-il t'arracher violemment à tous les liens qui pèsent sur toi? faut-il braver l'univers et m'emparerde ta destinée à tout prix? Je suis prêt, dis un mot. Je peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu m'ordonnes d'attendre, de me soumettre à des épreuves contre lesquelles se révolte la franchise de mon âge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitié de moi, cruelle ! et toi aussi, prends donc patience!

« Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice ? pourquoi me dire qu'Adélaïde ?. . . Non ! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez dit. C'était insensé, c'était inique! Une autre que toi! mais existet-il donc d'autres femmes sui; la terre? Laissons cette folie et n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement frappé. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire? Cette résolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? Comptes-tu retourner dans cette solitude deValvèdre, oîi j'aurais si peu le droit de vivre auprès de toi. sous les regards de tes voisins provinciaux, et entourée de gens qui tiendront note de toutes tes démarches ? Tu avais parlé d'aller dans quelque grande ville... Songe donc! tu le peux ù présent. Dis, quand pars-tu?

VALVKDKE.

OÙ allons-nous? Je ne peuK pas admettre que tu hésites. Réponds, mon âme, réponds! Un mot, et je supporte tout ce que tu voudras pour sauver Icis apparences, ou plutôt, non, je pars demain soir. Je me dis rappelé par mes parents, je me soustrais à toutes ces misérables dissimulations (jui t'exaspèrent autant que moi, je cours l'attendre où tu voudras. Ah ! viens ! fuyons! ma vie t'appartient. »

La journée du lendemain s'écoula sans que je pusse lui glisser ma lettre. Quoi que m'en eût dit madame de Valvèdre, je n'osais trop me confier à la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien éveillée pour ce rôle de dépositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs , Juste de Valvèdre faisait si lx>nne garde, que j'en perdais l'esprit.

Je ne raconterai pas la cérémonie du mariage protestant. Le temple était si près de la maison, ([u'ou s'y rendit à pied sous les yeux des deux villes, ameutées en quelque sorte pour voir l'agréable mariée, mais surtout la belle Adélaïde dans sa fraîche et pudi(|ue toilette. Elle donnait le bras à M. de Valvèdre, dont la considération semblait mieux ([ue tout autre porte-respect la protéger contre les brutalités de l'admiration. Néanmoins elle était froissée de cette curiosité outrageante des foules, et marchait triste, les yeux 'baissés, belle dans sa fierté soutirante comme une reine qu'on traînerait au supplice.

Après elle, Alida était aussi un objet d'émotion. Sa bi-'aulé n'était pas frappante au premier abord ; mais

le cluirmc en était si profond, qu'on l'admirait surtout après qu'elle avait passé. J'entendis faire des comparaisons, des réflexions plus ou moins niaises. Il me seuîbla qu'il s'y mêlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher prétexte à une querelle ; mais à Genève, si on est très-petite ville, on est généralement bon, et ma colère eût été ridicule.

Le soir, il y eut un petit bal composé d'environ cinquante personnes qui formaient la parenté et l'intimité des deux familles. Alida parut avec une toilette exquise, et, sur ma prière, elle dansa. Sa grâce indolente fit son effet magique ; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la disputèrent et se montrèrent d'autant plus enfiévrés qu'elle paraissait moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espéré que la danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et à mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, très-disposé à lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de coquetterie. Ce fut impossible : elle ne voulait plaire à personne; mais elle sentait, elle savait (ju'elle charmait tous les hommes, et il y avait dans son indifférence je ne sais quel air de souveraineté blasée, mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai ([u'elle parlait à ces jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme si elle en avait eu sur eux, et c'était, à mon gré, leur faire trop d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus retrouver, dans ses regards à des

étrangers, cette prise de possession qui avait bouleversé et ravi mon âme. Certes, auprès d'elle, Adélaïde et. ses jeunes amies étaient de simples bourgeoises, très-ignorantes de l'empire de leurs cbarmes et Irèsincapables, malgré l'éclat de leur jeunesse, delui disputer la plus humble conquête; mais qu'il y avait de pudeur dans leur modestie, et comme leur extrême politesse était une sauvegarde contre la familiarité! Une petite circonstance me fit insister en moi-même sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa tomber son éventail; dix admirateurs se précipitèrent pour le ramasser. Pour un peu, on se fût battu; elle le prit de la main triomphante qui le lui présentait, sans aucune parole de remerciement, sans même un sourire de convention, et comme si elle était trop maîtresse des volontés de cet inconnu pour lui savoir le moindre gré (le son esclavage. C'était un bon petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarité. En fait, c'était de sa part une bêtise ; en théorie, il avait pourtant raison. Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dédain, elle le provoque plus qu'elle ne l'éloigné, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a toujours un peu d'encouragement au fond de ces mèprlscries royales.

Pour me venger du secret dépit que j'éprouvais, je cherchai quel service je pourrais rendre à Adélaïde, qui dansait près de moi. Je vis qu'elle avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'étaient déiachées de son bouquet, et, comme elle revenait à sa place, je les cnU'V.ii vite et adroiteaienl. Elle parut

VAr.VUDRT:.

s't'lonncr un peu d'un si beau zèle, et cet étonnonient nit*me était une impression de pudeur. Je ne la rofrardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais elle me l'adressa un instant après, quand la figure de la contredanse la replaça près de moi.

— Vous m'avez préservée d'une chute, me dit-elle idut haut en souriant; vous êtes toujours bon pour moi, comme jadis!

lion pour elle! c'était trop de reconnaissance à coup sûr, et cela pouvait amener une déclaration de la part d'un impertinent; mais il eût fallu l'être jusqu'à l'imbécillilé pour ne pas sentir dans l'extrême politesse de cette chaste tille un doute d'elle-même qui imposait aux autres un respect sans bornes.

Je n'attendis pas la fin du bal. J'y soutirais trop. Comme j'allais gagner ma petite chambre, Valvèdrc se trouva devant moi et me fit signe de le suivre à l'écart.

— Voici l'explication, pensai-je : qu'il se décide donc' enfin à me chercber querelle, ce mystérieux personnage! Ce sera me soulager d'une montagne qui m'étouffe!

Mais il s'agissait de bien autre chose,

— 11 est arrivé ici tantôt, me dit-il, des parents de Lausanne sur lesquels on ne comptait plus. On est forcé de leur donner l'hospitalité et de disposer voire chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur cédez naturellement la {)lace; mais on ne veut pas vous envoyer à l'auberge, on vous confie à moi. J'ai

mon picd-à-lerre dans la ville, tout près d'ici ; voulezvous me permettre d'être votre hôte ?

Je remerciai et j'acceptai résolument.

— S'il veut se réserver une explication chez lui , me disais-je, à la bonne heure! j'aime mieux cela.

11 appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-même me prit le bras pour me conduire à son domicile. C'était une maison du voisinage, où il me lit traverser plusieurs pièces encombrées de caisses et d'instruments étranges, quelques-uns d'une grande dimension et (jui brillaient vaguement, dans l'obscurité, d'un éclat vitreux ou métallique.

— C'est mon attirail de docteur es sciences, me ditil en riant. Cela ressemble assez à un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pasî Vous comprenez, ajouta-t-il d'un ton indélinissable , que madame de Valvèdrc n'aime pas cette habitation, et qu'elle préfère l'agréable hospitalité des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini làbas, et, si vous vouliez y retourner...

— Pourquoi y retourncrais-je? répondis-je afî'eclant l'indifférence. Je n'aime pas le bal, moi !

— N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intéresse ?

— Tous les Obernay m'intéressent ; mais le bal est la plus maussade manière de jouir de la société des gens (|u'on aime.

— Eh! pas toujours! 11 donne une certaine anima-

YAI.VKnUR. IR5

tion... Ouand j'c'Iais jeune, je ne liaïssais pas ce bru il -là.

— C'est que vous avez eu l'esprit d'êlre jmme, monsieur de Valvèdre. A présent, on ne l'a plus. On est vieux à vingt ans.

— ,1e n'en erois rien, dit-il en allumant son cigare ; car il m'avait suivi dans la chambre qui m'était destinée, comme pour s'assurer que rien n'y manquait à mon Jjien-être. Je crois que c'est une prétention!

— De ma part? répondis- je un peu blessé de la leçon.

— Peut-être aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se soustraire à son empire. Elle s'y soumet de bonne foi , parce que la plus nouvelle mode lui paraît toujours la meilleure; mais, si vous m'en croyez, vous examinerez un peu sérieusement les dangers de celle-ci, et vous ne vous y laisserez pas trop prendre.

Son accent avait tant de douceur et de bonté, que je cessai de croire à un piège tendu par sa suspicion à mon inexpérience, et, retombant sous le charme, j'éprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui ouvrir mon cœur. Il y avait là quelque chose d'horrible dont je ne saurais même aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer à lui infliger le plus amer des outrages!

11 médit encore quelques paroles qui furent comme

un trait de lumière sur le fontl de sa pensée. 11 me sembla qu'en m'invitant à retourner au i)al, c'est-àdire à être jeune, naïf et croyant, il essayait de savoir (juelle impression Adélaïde avait faite sur moi et si j'étais capable d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me ra[)pelle plus comment, sur ses lèvres.

Je fis d'elle le plus grand éloge, autant pour paraître libre de cœur et d'esprit vis-à-vis de sa femme que pour voir s'il éprouvait quelque secrète douleur à propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donné pour découvrir qu'il l'aimait à l'insu de lui-même, et que l'infidélité d'Alida ne troublerait pas la paix de son âme généreuse! Mais, s'il aimait Adélaïde, c'était avec un désintéressement si vrai , ou avec une si héroïque abnégation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux ni dans ses paroles.

— Je n'ajoute rien à vos éloges, dit-il, et, si vous la connaissiez comme moi qui l'ai vue naître, vous sauriez que rien ne peut exprimer la droiture et la bonté de cette âme-là. Heureux l'homme qui sera digne d'être son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si gi'and honneur et une si grande félicité à envisager, que celui-là devra y travailler sérieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou désenchanté.

— Monsieur de Valvèdre, m'écriai-je involontairement, vous semble/ me dire que je pourrais aspirer...

— A conquérir sa confiance? Non, je ne puis dire

cela, je n'en sais rien. Elle vous connaît encore trop peu, et nul ne peut lire dans l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas où cela arriverait, vos |)iirents et les siens s'en réjouiraient beaucoup.

— Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répon- (lis-je.

— Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon cher enfant!

— ^'on, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais d'autant plus qu'il m'aime en dépit de nos différences d'opinions et de caractères; mais ces dittérences, qu'il me pardonne pour son compte, le feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de meconfier le sort d'une de ses sœurs.

— Quelles sont donc ces différences? Il ne nie les a pas signalées en me parlant de vous avec effusion. Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un homme que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père, qui mérite également ces sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les premières et les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, entre lui et moi, à peu près la même distance d'âge qui existe aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire en devenant votre conseil et votre ami comme il était le mien. Pariez-moi donc à Cd'ur

ouvert et dites-moi ce que le brave tlenri O'oernay vous reproche.

Je fus sur le point de ni'épancher dons le sein de Valvèdrc comme un enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se défend. Pourquoi ne cf'dai-je point à un salutaire entraînement? II eût probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule puissance de sa haute moralité, le trait empoisonné cjui devait se tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur de la voir fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil épanchement avec celui dont j'étais le rival, II fallait être résolu à ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites, j'éludai l'explication.

— Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette maladie de l'âme dont vous voulez me guérir; mais ceci nous mènerait trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre fois.

— Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et peut-être sera-ce un meilleur rem(Me à vos ennuis que tous mes raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... Pourquoi m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez comédien ?

— Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout seul.

— Et puis, en voyage, on aiinc à mystifier les passants, n'est-il pas vrai?

VAI.VKDRE. 189

— Oui! on fait rai;rt''al)le vis-à-vis do soi-même, on se croit fort spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un impertinent de mauvais goût en présence d'un liomme de mérite.

— Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre liomme de mérite vous pardonne de tout son cœur et ne racontera rien de ceci à la bonne Adélaïde.

J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais, malgré la liberté d'esprit de M. de Valvèdre, que, s'il avait en dépit de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être toujours dans la nécessité de le faire souffrir. Pourtant je me rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon : (( J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte. » Il aimait donc en souvenir, et c'est là qu'il puisait sans doute la force de n'être ni jaloux de sa femme, ni épris d'une autre.

Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa serait en âge de quitter sa poupée.

— Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eli! mais oui... vos âges s'accorderont peut-être mieux alors! Je la connais autant que l'autre, et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore aussi vieux ({ue vous le prétendiez!

Il me tendit la main, cette main loyale qui In-ûlait la mienne, et je m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses télescopes et de ses alambics.

YI

Je retournai chez les Obernay. On dansait encore ; mais Alida, secrètement blessée de mon départ, s'était retirée. Le jardin était illuminé; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystère quelconque dans cette fête modeste, pleine de bonhomie et d'honnête abandon. Je ne vis pas reparaître Valvèdre, et j'alïectai, devant mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'à la fin, beaucoup de gaieté et de liberté d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles décidèrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle Juste, Henri ayant invité sa mère.

— Quoi ! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la salle; après quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse dont je vais m'assurer d'avance.

Je ne pus voira qui elle s'adressait; il y avait un peu

(lecoiifusion pourprendre place. Jeme trouvai avecelh^ vis-à-vis de M. Obernay père et d'Adélaïde. Quand ils eurent ouvert la fij,^ure, les deux graves personnaj^es se firent signe et s'éclipsèrent. Je devenais le cavalier d'Adélaïde, avec laquelle je n'avais pas osé danser sous les yeux d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce qu'elle faisait. Elle parlait bas au père Obernay en nous regardant d'un air moitié bienveillant, moitié railleur. La figure candide du vieillard semblait lui répondre : « Vous croyez ? Moi , je n'en sais rien, ce n'est pas impossible. »

Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement projeté avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour Alida, pressentait quelque^harme déjà jeté sur moi par l'enchanteresse, et elle s'efforçait de le faire échouer en me rapprochant de ma fiancée. Ma fiancée! cette splendide et parfaite créature eût pu être à moi ! Et moi, je préférais à une vie excellente et à de célestes félicités les orages de la passion et le désastre de mon existence ! Je me disais cela en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son divin sourire, en contemplant les perfections de tout son être pudique et suave! Et j'étais fier de moi, parce qu'elle n'éveillait en moi aucun instinct, aucun germe d'infidélité envers ma dangereuse et terrible souveraine! Ah ! si elle eût pu lire dans mon âme, celle qui la'possédait si entièrement! Mais elle y lisait à contre-sens,

192 VALVEDUE.

et son œil irrité me condamnait au moment do mon plus pur triomphe sur moi-même; car elle était là, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'épiait d'un œil troublé par la fièvre. Quelle victoire pour luste, si elle eût pu le deviner !

L'appartement de madame de Valvèdre était audessus de la salle où l'on dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida avait voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle avait écarté le feuillage, et, me voyant là, elle était restée clouée à sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occnpant d'Adélaïde et en jouant le rôle d'un petit jeune homme enivré de mouvement et de gaieté !

Aussi le lendemain , quand j'eus réussi à faire tenir ma lettre à madame de Valvèdre, je reçus une réponse foudroyante. Elle brisait tout, elle me rendait ma liberté. Dans la matinée. Juste et Paule avaient parlé devant elle de mon union projetée avec Adélaïde et d'une récente lettre de ma mère à madame Obornay, où ce désir était délicatement exprimé.

(( Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'avip./ laissé ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres vi'ux, cetle nuit, combien vousélicz i-avi de la beauté

VAI.VKDRE.

de votre future, je me suis expliqué votre conduilo depuis trois jours. Dès que vous êtes entré dans celte maison, dès que vous avez vu celle qu'on vous destinait, votre manière d'être avec moi a entièrement changé. Vous n'avez pas su trouver un instant pour me parler en secret , vous n'avez pas pu inventer le plus petit expédient, vous qui savez si bien pénétrer dans les forteresses par-dessus les murs, quand le désir vient en aide à votre génie. Vous avez été vaincu par l'éclat de la jeunesse, et, moi, j'ai pâli, j'ai disparu comme une étoile de la nuit devant le soleil levant. C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas ; mais pourquoi manquer de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, sachant que je haïssais à bon droit certaine vieille fille, l'avoir traitée avec une vénération ridicule? N'avez-vous pas senti déjà des mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse Alida? II me semble que, dans un moment, l'unique moment où vos regards, sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez 'fait entendre que j'étais, selon vous, une mauvaise mère. Oui , oui, on vous avait déjà dit cela, que je préférais mon bel Edmond à mon pauvre Paul , que celui-ci était une victime de ma partialité, de mon injustice : c'est le thème favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien réussi à le persuader à mon mari, qui m'estime ; elle a dû réussir plus vite à le prouver à mon amant, qui ne m'estime pas!

» Allons! il faut se placer au-dessus de ces misères!

Il faut que je dédaigne toul cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne odieuse, au moins j'ai la fierté qui convient à ma situation. Épargnezvous de vains mensonges; vous aimez Adélaïde et vous serez son mari, je vais vous y aider-detout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres et reprenez les vôtres. Je vous pardonne de tout mon cœur comme on doit pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine à m'absoudre moi-même de ma folie et de ma crédulité. »

Ainsi ce n'était pas assez de la situation terrible oîi nous nous trouvions vis-à-vis de la famille et de la société : il fallait que le désespoir, la jalousie et la colère missent en cendre nos pauvres cœurs déjà battus en ruine !

Je fus pris d'un accès de rage contre la destinée, contre Alida et contre moi-même. J'allai faire mes adieux à la famille Obernay, et je repartis pour mon prétendu voyage d'agrément; mais je m'arrêtai à deux lieues de Genève, en proie à une terreur douloureuse. Je n'avais pas pris congé de madame de Valvèdre ; elle était sortie quand j'étais allé faire mes adieux. En ren-* trant et en apprenant ma brusque résolution, elle était bien femme à se trahir ; mon départ, au lieu de la sauver, pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de supporter la pensée de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublié quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fût rentrée. Où donc était-elle depuis le matin ? Adélaïde et Rosa étaient seules à la maison. Je me hasardai à leur demander si

madame de Valvèdre avait aussi quitté Genève. Je regrettais de ne l'avoir pas saluée. Adélaïde me répondit avec une sainte tranquillité que madame de Valvèdre était à la chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble pour de la surprise, elle ajouta :

— Est-ce que cela vous étonne? Elle est fervente papiste, et, nous autres hérétiques, nous respectons toute sincérité. C'est demain, nous a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mère ; et elle se reproche de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouhez prendre congé d'elle, attendez-la.

— Non, répondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.

Les deux sœurs essayèrent de me retenir, pour causer, disaient-elles, une bonne surprise à Henri, qui allait rentrer. Adélaïde insista beaucoup ; mais, comme je ne cédai pas, et que, sans m'en vouloir, elle me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette simplicité de manières bienveillantes ne couvrait aucun regret déchirant.

Je fus à peine dehors, que je me dirigeai vers la petite église. J'y entrai ; elle était déserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la muraille, une femme habillée de noir, agenouillée sur le pavé, et comme écrasée sous le poids d'une douleur extatique. Elle était couverte de tant de voiles, que j'hésitai à la re-

connaître. Enfin je devinai ses formes délicates sous le crêpe de son deuil, et je me hasardai i\ lui toucher le bras. Ce bras roidi et glacé ne sentit rien. Je me précipitai sur elle, je la soulevai, je l'entraînai. Elle se ranima faiblement et fit un effort pour me repousser,

— Où me conduisez-vous? dit-elle avec égarement.

— Je n'en sais rien! ù l'air, au soleil! vous êtes mourante.

— Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'étais si bien !

Je poussai au hasard une porte latérale qui se présenta devant moi, et je me trouvai dans une ruelle étroite et peu fréquentée. Je vis un jardin ouvert. Alida, sans savoir où elle était, put marcher jusque-là. Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au sole.il. Nous étions chez des inconnus, des maraîchers; les patrons étaient absents. Un journalier qui travaillait dans un carré de légumes nous regarda entrer, et, supposant que nous étions de la maison, il se remit à l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.

Le hasard amenait donc ce tête-à-tête impossible! Quand Alida se sentit ranimée par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis auprès d'elle sous un berceau de houblon.

Elle m'écouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses mains tièdcs et tremblantes, elle s'avoua désarmée.

— Je suis J)risée, me dit-elle, et je vous écoute

comme dans un rêvo. J'ai prié el pleuré tnulc la journée, et je ne voulais reparaître devant mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu m'abandonne, il m'a écrasée de honte et do remords sans m'envoyer le vrai repentir qui inspire les bonnes résolutions. J'ai invoqué l'âme de ma mère, elle m'a répondu : « Le repos n'est que dans la mort! » J'ai senti le froid de la dernière heure, et, loin de m'en défendre, je m'y suis abandonnée avec une volupté amère. Il me semblait qu'en mourant là, aux pieds du Christ , non pas assez rachetée par ma foi, mais purifiée par ma douleur, j'aurais au moins le repos éternel, le néant pour refuge. Dieu n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amené là pour me forcer à aimer, à brûler, à souffrir encore. Eh bien, que sa volonté soit faite! Je suis moins effrayée de l'avenir depuis que je sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera trop lourd.

Alida était si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement, que je trouvai l'éloquence d'un cœur profondément ému pour la convaincre et la rappeler à la vie, à l'amour et à l'espérance. Elle me vit si navré de sa peine, qu'à son tour elle eut pitié de moi et se reprocha mes pleurs. Nous échangeâmes les serments les plus enthousiastes d'être à jamais l'un à l'autre, quoi qu'il pût arriver de nous; mais, en nous séparant, qu'allions-nous faire? J'étais parti pour toutes les personnes que nous connaissions à Genève. L'heure

108 VAI.VEDRE.

avançait, on pouvait s'inquiéter de l'absence de madame de Valvèdre et la ciiercber,

— Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, où nous sommes entourés de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je m'y cacherai et je vous écrirai. Il faut absolument que nous trouvions le moyen de nous voir avec sécurité et d'arranger notre avenir d'une manière décisive.

— Écrivez à la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que par Idi poste restante. Je resterai à Genève pour les recevoir, et, de mon côté, je rétléchirai à la possibilité de nous revoir bientôt.

Elle redescendit le jardin, et j'y restai après elle pour qu'on ne nous vît pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, lorsque je m'entendis appeler à voix basse. Je tournai la tête; une petite porte venait de s'ouvrir derrière moi dans le mur. Personne ne paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appelé par mon prénom. Était-ce Obernay? Je m'avançai et vis Moserwald, qui m'attirait vers lui par signes, d'un air de mystère.

Dès que je fus entré, il referma la porte derrière nous, et je me trouvai dans un autre enclos, désert, cultivé en prairie, ou plutôt abandonné à la végétation naturelle, où paissaient deux chèvres et une vache. Autour de cet enclos si négligé régnait une vigne en berceau soutenue par un treillage tout neuf à losanges serrées. C'est sous cet abri que Moserwald m'invitait ii l(! suivre. Il mit le doigt sur ses lèvres et me comlui-

VALVÈDRK. 199

sit SOUS l'auvent d'une sorte de masure située à l'un des bouts de l'enclos. Là, il nie parla ainsi :

— D'abord foites attention, mon cher! Tout ce i\v.l se dit sous la treille peut être entendu à droite et ù gauche à travers les murs, qui ne sont ni épais m hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manassé, un de mes pauvres coreligionnaires qui m'est tout dévoué; c'est là que vous étiez tout à l'heure avec elle, j'ai tout entendu! A droite, le mur est encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous êtes chez moi. J'ai acheté ce lopin de terre pour être auprès d'elle, pour la regarder, pour l'écouter, pour surprendre ses secrets, s'il est possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, aujourd'hui, en écoutant par hasard de l'autre côté, j'en ai appris plus que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle vous aime, je n'espère plus rien; mais je reste son ami et le vôtre. Je vous l'avais promis, je n'ai (ju'une parole. Je vois que vous êtes grandement affligés et tourmentés tous les deux. Je serai, moi, votre providence. Restez caché ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, sans que personne s'en soit douté, il y a déjà six mois, lorsque j'espérais qu'e//e serait, un jour ou l'autre, touchée de mes soins, et qu'elle daignerait venir se reposer là... 11 n'y faut plus songer! Elle y

vieiiidra pour vous. Allons, mou arçent et mon savoirfaire ne seront pas tout à fait perdus, puisqu'ils serviront à son bonheur et au vôtre. Adieu, mon cher. No vous montrez pas, ne vous promenez pas le jour dans l'endroit découvert; on pourrait vous voir des maisons voisines. Écrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous risquer dans la campagne, qui commence à deux pas d'ici. Manassé va être à vos ordres. 11 vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les ouvriers, qui pourraient causer. II portera vos lettres au besoin et les remettra avec une habileté sans pareille. Fiez-vous à lui; il me doit tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que vous cherchez le moyen de vous réunir. Cela finira par un enlèvement! je m'y attends bien. Prenez garde pourtant ; ne faites rien sans me consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgré mon peu de goût pour les duels, il faudrait nous couper la gorge... Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par égoïsme ; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour désespéré. Adieu!... Ali! à propos, il faut que je retire do là ([uchiucs papiers; entrons.

Abasourdi et irn'solu, ji; le suivis dans rinU'i'ieur de

VAI.VKDKl!:. . 201

ce hangar en ruine, tout chargé de lierre et de joubarbes. Une petite construction neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre côté du jardin sur un étroit parterre éblouissant de roses. L'appartement mystérieux se composait de trois petites pièces d'un luxe inouï.

— Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, une coupe d'or ciselé remplie jusqu'aux bords de perles Unes très-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais à sa ])remière visite, et , à chaque visite, la coupe eût contenu quelque autre merveille; mais, dans ce temps-là, vous savez, elle n'a pas seulement daigné voir ma figure!... N'importe, vous lui otiVircz ces perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez comme venant de vous. Si elle les méprise, qu'elle en fasse un collier à son chien ! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sème dans les orties! Moi, je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une à une'dans les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les regarder. Ce n'est pas là ce que je voulais retirer d'ici. C'est un paquet de brouillons de lettres que je voulais lui écrire. Il ne faut pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est gros ! Je lui écrivais tous les jours, quand elle était ici ; mais, quand il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que mon style était lourd, mon français incorrect... Que n'aurais-je pas donné pour savoir tourner cela comme

vous le savez dans doute! Mais on ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me sentais tout en feu en écrivant. Allons, je remporte ma poésie, et je pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le cœur gros. Si vous m'empêchiez de me dévouer pour elle, je vous tuerais et je me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des rendez-vous avec une femme , il ne faut pas se laisser surprendre et assassiner. Voilà des pistoleîs dans leur boîte. Ils sont bons, allez ! on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils... Écoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manassé'vous déguisera et vous conduira dans la soirée à mon hôtel. Il vous fera entrer sans que personne vous remarque. Fût-ce au milieu de la nuit, je vous recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu ! soyez heureux, mais rendez-la heureuse.

Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, où le grossier et le ridicule des détails étaient emportés par un souffle de passion exaltée et sincère. Il se déroba à mes refus, à mes remerciements, à mes dénégations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilité. 11 tenait mon secret, et il fallait lui laisser exercer son' dévouement ou craindre son dépit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je me soumis, et je l'aimai en dépit de tout; car il pleurait à chaudes larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brisé par des émotions au-dessus de ses forces.

Ouiiiid j'eus repris un peu mes sens et résumé ma situation, j'eus horreur de ma faiblesse.

— i\on certes, m"écriai-je intérieurement, je n'attirerai pas Alidadans ce lieu, où son imap;c a été profanée par des espérances outrageantes. Elle ne verrait (|u'avec dégoût ce hv^ et ces présents que lui destinait un amour indigne d'elle. Et, moi-même, je souffre ici comme dans un air malsain chargé d'idées révoltantes. Je n'écrirai pas d'ici à Alida ; je sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!

La nuit approchait. Dos qu'elle fut sombre, je priai Manassé, qui était venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald ; mais Moscrv»ald arrivait au même instant pour s'informer de moi, et nous rentrâmes ensemble dans le casino, où, sur l'ordre de son maître, Manassé nous servit un repas très-recherché.

— Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentré ici au risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais, puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous»n'aviez pas pensé à dîner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que pour vous, mais voilà que je me sens tout à coup grand'faim. J'ai tant pleuré! Je vois qu'on c. raison de le dire : les larmes creusent r estomac.

11 mangea comme quatre; après quoi, les vins d'Espagne aidant à la digestion de ses pensées, il me dit naïvement :

iOJ VALVKDRK.

— Mon clier, vous me croirez si vous voulez , mais, depuis six mois, voici le premiei' repas que je tais. Vous avez bien vu qu'à Saint-Pierre je n'avais pas d'appétit. Outre ma mélancolie habituelle, j'avais l'amour en tête. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guéri le corps en m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idée que je fais enfin quelque chose de bon et de grand me relève au-dessus de ma vie ordinaire. JN'en riez pas ! En feriez-vous autant à ma place? Ce n'est pas sûr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'éloquence. Cela doit user le cœur à la longue!... Mais nous voilà seuls. Manassé ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a là un cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit à sa maisonnelte, dans l'enclos voisin. Parlez : que vouliez-vous me dire? et pourquoi prétendez-vous que madame de Valvèdre ne peut pas venir ici ?

Je le lui expliquai sans détour. Il m'écouta avec toute l'attention possible, comme s'il eût voulu s'aviser et s'instruire des délicatesses de l'amour ; puis il reprit la parole.

— Vous vous méprenez sur mes espérances, dit-il ; je n'en avais pas.

— Vous n'en aviez pas, et vous faisiez décorer cette maisonnette, vous choisissiez une à une les plus belles perles d'Orient?...

— Je n'espérais rien de ces moyens-là, surtout depuis l'affaire de la bague. Faut-il vous répéter que, pour moi, je n'y voyais ([ue des honnnages définie-

rcssés, des preuves de (Icvouement, la joie de procurer un petit plaisir féminin à une femme recherchée? Vous ne comprenez pas cela, vous! Vous vous êtes dit: c Je mériterai et j'obtiendrai l'amour par mes talents et ma rhétorique. » Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable ! Je n'ai jamais eu la pensée d'acheter une femme de ce mérite; mais, si par ma passion j'avais pu la convaincre, où eût été l'otfense quand je serais venu mettre mes trésors sous ses pieds? Tous les jours , l'amour exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab ottre des bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une poignée de tleurs des champs.

— Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point. Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule déraisonnable, mais sachez que ma répugnance est invincible. Jamais, je vous le déclare, Alida ne viendra ici.

— Vous êtes un ingrat ! fit Moserwald en levant les épaules.

— Non, m'écriai-je, je ne veux pas être ingrat! Je vois que vous ne m'avez pas trompé en me disant qu'il y avait en vous des trésors de bonté. Ces trésors-là, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mérite de vous le confier, et pourtant je le sens en sûreté dans voire cd'ur. Vous voulez me conseiller dans l'emploi des uioyens matériels qui peuvent assurer ou cunipro-

mettre le bonheur et ladignité de la femme que j'aime? Je crois à votre expérience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera éternelle. Toutes mes répulsions pour certains côtés de votre nature seront vivement combattues et peut-être efilacées en moi par l'amitié. Il en est déjà ainsi ; oui, j'ai pour vous une réelle affection, j'estime en vous des qualités d'autant plus précieuses qu'elles sont natives et spontanées. Ne me demandez pas autre chose , ne cherchez jamais à me faire accepter des services d'une valeur vénale. Vous n'êtes que riche, dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut ! Vous vous calomniez : vous voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par là que vous avez conquis ma gratitude et mon affection.

Le pau\Te Moserwald me serra dans ses bras en recommençant à pleurer.

— J'ai donc enfin un ami! s'écria-t-il, un véritable ami, qui ne me coûte pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je connais assez l'humanité pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon cœur, mon sang et mes entrailles. Nephlali Moserwald est à vous à la vie et à la mort.

Après ces effusions, où il trouva le moyen d'être comique et pathétique en même temps, il me déclara ([u'il fallait parier raison sur le point cajjital, l'avenir de madame de Valvèdre. Je lui racontai connneiil je

VAI.VEDRK

m'('tais lié à mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires protégées par l'hypocrisie des convenances étaient impossibles entre deux caractères entiers et passionnés. II me fallait j)Osséder l'âme d'Alida dans la solitude, j'étais incapable de ruser avec son mari et son entourage.

— Vous avez grand tort d'être ainsi, répondit Moserwald. C'est un puritanisme qui rendra toutes choses bien difticiles; mais, si vous êtes cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de disparaître. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvèdre est riche et sa femme n'a rien. Je me suis informé à de bonnes sources, et je sais des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traité d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vôtre lui sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'épouser, cette femme charmante, et que ma fortune me permettait d'y prétendre ?

— L'épouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariée ?...

— Elle est catholique, Valvèdre est protestant, et ils se sont mariés selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien que M. de Valvèdre soit, à ce qu'on dit, un grand philosophe , il n'a pas

jvoulu faire acte de catholicité, et, bien qu'Alida et sa mère fussent très-orthodoxes, ce mariage était si beau pour une fille sans avoir, que l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Église et par les lois civiles qui

coiiiirment l'indissolubilité. On assure quo madame de Valvèdre s'est affectée plus tard de ce genre d'union qui ne lui paraissait pas assez légitime, mais que rien n'a pu décider son mari à se dénationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour où Valvèdre sera mécontent de sa femme, il pourra la répudier, qu'elle y consente ou non, et la laisser à peu près dans la misère. Ne jouez pas avec la situation, Francis ! vous n'avez rien, et il y a dix ans que cette femme vit dans l'aisance. La misère tue l'amour!

— Elle ne connaîtra pas la misère; je travaillerai.

— Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous êtes trop amoureux. L'amour emporte le génie, je le sais par expérience, moi qui n'avais qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou ! Je n'ai pas fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tête. Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons à vous, et supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgré l'amour, des vers magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas connu, et fort peu quand on est célèbre. Il arrive même très-souvent que, pour commencer, il fautêlre son propre éditeur, sauf à vendre une demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poésie est un plaisir de prince. Ne songez à elle qu'à vos moments perdus. Je vous trouverai bien un emploi , mais il ftiudra s'en occuper et s'y tenir. Descbiffres, cela ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville où vous vous fixerez ! . .. Je vous l'ai dit la première fois (pie je vous ai vu,

VALVÈDRE. îoa

VOUS devriez faire des aflaires. \'oas n'y entende^/, rien, mais cela s'apprend plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagérés et des idées fausses sur le mécanisme social.

— Ne me parlez pas de cela, Moserwald! répondisje avec vivacité. Vous passez pour un honnête homme, ne me dites rien des opérations qui vous ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risrjuerais, ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un désaccord terrible avec vous. D'ailleurs, mon jugement là-dessus est fort inutile ; il y a un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus mince capital à risquer.

— Mais, moi, je veux risquer pour vous... Jo ne vous associerai qu'aux bénéfices!

— Laissons cela; c'est impossible !

— Vous ne m'aimez pas!

— Je veux vous aimer en dehors des questions d'intérêt, je. vous l'ai dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre amitié sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peutêtre accepter devons très-naturellement, moi, je dois le refuser.

— Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est à moi qu'Alida devrait son bien-être!... Alors n'en parlons plus-, mais le diable m'emporte si je saisce que vous allezdevenir! 11 faudrait, pour vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.

— Cela est impossible. L'homme est impénétrable.

— Impénétrable !... Bah ! si je m'en mêlais !

— Vous?

— Eh bien, oui, moi, et sans paraître en aucune façon.

— Expliquez-vous.

— Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?

— Je n'en sais rien,

— ^ Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle pour votre ami Obernay... Je l'ai écouté parler, et, comme il mêlait de la science à sa conversation, je n'ai pas bien compris ; mais il m'a paru un homme chagrin ou préoccupé. Cependant il n'a nommé personne. Il parlait peut-être d'une autre femme que la sienne : il est peut-être épris de cette merveilleuse Adélaïde.

— Ah ! taisez-vous, Moserwald ! la sœur d'Obernay ! un homme marié ! ,

— Un homme marié qui peut divorcer !

— C'est vrai, mon Dieu ! Parlait-il de divorcer?

— Allons, je vois que la chose vous intéresse plus que moi, et, au fait, c'est vous seul qu'elle intéresse à présent. Si Alida avait eu le bon sens de m'aimer, je ne m'inquiétais guère de son mari, moi ! Je lui faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus beau que celui qu'elle a, et je l'épousais, car je suis libre et honnête homme ! Vous voyez bien que mes pensées ne l'avilissaient pas ; mais l'amour est i;uitas({ue, c'est vous qu'elle choisit : n'y pensons plus.

Donc, c'est à vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le cœur et dans la conscience du mari, I\e quittez pas ce précieux casino, mon cher; mettezvous souvent en embuscade au bout du mur, sous la tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la répétition de celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est laque j'ai fait pratiquer une fente bien masquée. Le mur n'est pas long, et, lors même que les personnages se promènent d'un bout à l'autre en causant, on ne perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce métier patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut, et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.

— L'idée est ingénieuse à coup sûr, mais je n'en profiterai pas. Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une bassesse !

— Vous voilà encore avec vos exagérations! Il s'agit bien des Obernay! Si votre ami marie sa sœur avec Valvèdre, vous le saurez un peu plus tôt que les autres, voilà tout, et vous êtes bon, j'imagine, pour garder les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvèdre l'aime encore ou s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrité, il se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal : il faudra alors se creuser la tête pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauvé, vous tenez le Valvèdre. Pressé de rompre sa chaîne, il fait à sa femme un sort très-honorable, qu'elle pourra môme discuter, et on se sépare sans

nucun bruit; car, si le divorce peut s'ol)lonir malgré la résistance de l'un des époux, il y a scandale dans ces cas-là, tandis que, par consentement mutuel, aucune des parties n'est déconsidérée. Valvèdre fera beaucoup de sacrifices à sa réputation. Ce sera l'affaire de sa femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'épousez; vous n'êtes pas bien riches, mais vous avez le nécessaire, et il vous est permis de cultiver les lettres. Autrement...

J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.

— Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intérêt. Vous m'en guéririez, si je vous laissais prendre de l'infiuence sur moi. Tenez, j'en suis fâclié, lout ce que vous m'avez conseillé aujourd'hui est détestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les moyens de la faire vivre avec moi, ni écouter derrière les nmrs, — autant vaut écouler aux portes, — ni me préoccuper de la question d'argent, ni (h\sirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je veux aimer, je veux croire, je veux rester sincère et enthousiaste. Je braverai donc la destinée, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de moyens irréprochables pour la soumettre.

— C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte ! répondit Moserwald en prenant son chapeau. Vous parlez à votre aise de risquer le tout pour le tout! Mais, si vous aimez, vous réfiéchirez avant de prt'cipilrr Alida

dans la liontc et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil, et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut bien me donner le temps de vous les faire tenir. Où sont-ils?

Je le's avais laissés aux environs de Genève, dans une auberge de villai^e que je lui indiquai.

— Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour le royaume de l'inconnu, vous partirez : mais le dieu d'amour vous inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout do plus délicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y êtes encore et dîner avec vous..., si toutefois vous êtes seul.

J'écrivis à madame de Valvèdre le résumé de tout ce qui s'était passé, comme quoi je me trouvais fout près d'elle et pouvais l'apercevoir, si elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, dès le matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dévoué Manassé, qui me rapporta la réponse, ainsi que mon sac de voyage.

« Restez où vous êtes, me disait madame de Valvèdre; j'ai confiance en ce Moserwald, et il ne me répugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que celui qui donne vis-à-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas de la journée. »

A trois heures de l'après-midi, elle se glissa dans mon enclos. J'hésitais à la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes scrupules.

— Conmicnt voulez-vous, me dit-elle, que je nVof-

211 VALVEDRK.

fense des projets de mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon cœur à force de bagues et de colliers ! Il raisonnait à son point de vue, qui n'est pas le nôtre. Un juif est un animal sui gencris, comme dirait M. de Valvèdre ; il n'y a pas à discuter avec ces êtres-là, et rien de leur part ne peut nous atteindre.

— Vous détestez lesj'uifs à ce point? lui dis-je.

— Non, pas du tout ! je les méprise!

Je fus choqué de ce parti pris, inique à tant d'égards; j'y vis une preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice réelle qui était dans le caractère d'Alida ; mais ce n'était pas le moment de s'arrêter à un incident, quel qu'il fût : nous avions tapt de choses à nous dire!

Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dédain et ne regarda pas seulement les perles.

— Au milieu de toutes les imbécillités de ce Moser- Avald, dit-elle, il y a une bonne idée dont je m'empare. Il veut que nous surprenions les secrets de mon mari. Cela peut vous répugner; mais c'est mon droit, et c'est pour essayer cela que je suis venue.

— Alida, repris-je saisi d'inquiétude, vous êtes donc bien tourmentée des résolutions de votre mari ?

— J'ai des enfants, répondit-elle, et il m'importe de savoir quelle femme aura la prétention de devenir leur mère. Si c'est Adélaïde... Pourquoi donc rougissez-vous?

J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est cerîain que je me sentais blessé de voir l'immaculée sœur d'Obcrnay mêlée à nos préoccuj)aiioiis. Je n'avais pas

VALVHDUi;. 2)5

fuit part à marlamc de Valvcdrc des réflexions de Moscnvald à cet égard; j'eusse cru trahir la religion de la famille et de l'amitié ; mais un reste de jalousie rendait Alida cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvèdre et tous les autres.

— Vous ne me croyez pas assez simple, dit-ellc, pour n'avoir pas vu, depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien , qu'elle s'évanouit presque d'admiration à chaque parole de sa bouche éloquente, que mademoiselle Juste la traite déjà comme sa sœur, qu'on joue à la petite mère avec mes fils, enfin que, dès hier, toute la famille, surprise de votre brusque départ , a définitivement tourné les yeux vers le pôle , c'est-à-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay sont très-positifs, des gens si raisonnables! Quant à la jeune personne, elle était d'une gaieté folle en m'annonçant que vous étiez parti. J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse été brisée de fatigue et forcée de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens plus vivante, vous êtes là , et je m'imagine que je vais apprendre quelque chose qui me rendra la liberté et le repos do ma conscience. Moi qui avais des remords et qui- prenais mon mari pour un sage de la Grèce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brûlant comme un volcan sous la glace !

— Alida! m'écriai-je , frappé d'un trait de lumière, ce n'est pas de moi, c'est de votre mari que vous ûtes jalouse !...

— Ce serait donc de vous deux à la fois, reprit-elle, car je le suis de vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin avec la vie.

— C'est peut-être de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aimé !

Elle ne répondit pas. Elle était inquiète, agitée; il semblait qu'elle se repentît de notre réconciliation et de nos serments de la veille, ou qu'une préoccupation plus vive que notre amour lui fît voir enfin les dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il était évident que ma lettre l'avait bouleversée, car elle m'accablait de questions sur les révélations que Moserwald m'avait faites.

— A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Coninuînt se fait-il que, me voyant si malheureux en présence de tout ce qui nous sépare, vous ne m'ayez jamais dit : u Tout cela n'existe pas, je peux invoquer une loi plus humaine et plus douce que la nôtre, j'ai fait un mariage protestant? »

— J'ai dû croire que vous le saviez, répondit-elle , et que vous pensiez comme nioi là-dessus.

— Comment pensez-vous? Je l'ignore.

— Je suis catholique... autant que peut l'être une personne qui a le malheur de douter souvent de tout et de Dieu même., Je crois du moins que la meilleure société possible est la société qui reconnaît l'autorité absolue de l'Église et l'indissolubilité du mariage. J'ai donc soutfert amèrement de ce qu'il y a d'incomplet cl d'irré^ulier dans le mien. iN'élait ce pas une raison

(le plus pour y ajoultT, par mu croyance et ma volonté, la sanction que lui a refusée Valvèdre ? Ma conscience n'a jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de rompre.

— Eh bien , répondis-je, je vous aime mieux ainsi : cela me semble plus digne de vous; mais, si votre mari vous contraint à reprendre votre liberté !...

— II peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais, moi, rien ne me décidera à me remarier. Voilà pourquoi je ne vouS ai jamais dit que cela fût possible.

Croirait-on que cette décision si nette me blessa profondément? Une heure auparavant, je frémissais encore à l'idée de devenir l'époux d'une femme de trente ans, deux fois mère, et riche des aumônes d'un ancien mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective , et pourtant je m'étais dit que, si Alida, répudiée par ma faute, exigeait de moi cette solennelle réparation, je me ferais au besoin naturaliser étranger pour la lui donner; mais j'espérais qu'elle n'y songerait seulement pas, et voilà que je l'interrogeais, voilà que je me trouvais humilié et comme offensé de sa fidélité quand même envers répoux ingrat ! Il était dans la destinée et aussi dans la nature de notre amour de nous abreuver de chagrins à tout propos, à toute heure, de nous rendre méfiants, susceptijjles. Nous échangeâmes des paroles aigres, et nous nous quittâmes en nous adorant plus que jamais, car il nous fallait l'orage pour milieu , et

l'enthousiasme ne se faisait en nous qu'après l'excitation de la colère ou de la douleur.

Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais à prendre une résolution. 11 me semblait pressentir un mystère derrière les réserves et les hésitations d'Alida. Elle prétendait qu'il y en avait un aussi en moi, que je conservais une arrièrepensée de mariage avec Adélaïde, ou que j'aimais trop ma liberté d'artiste pour me donner tout entier à notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre conscience et sa propre dignité. Quel labyrinthe inextricable, quel chaos effrayant nous environnait !

Quand elle fut partie , disant , comme de coutume, qu'elle réfléchirait et que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la treille et me retrouvai machinalement à l'angle de la muraille, derrière la tonnelle des Obernay. Adélaïde et Rosa étaient là; elles causaient.

— Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir à nos parents, à mon frère et à toi, disait la petite, et aussi à mon bon ami Valvèdre, à Paule, à tout le monde enfin ! Cependant , comme je me sens bien d'être un peu paresseuse par nature , je voudrais que lu me disses encore d'autres raisons pour me forcer i\ iûe vaincre.

— Je t'ai déjà dit, répondit la voix suave de l'aînée, que le travail plaisait à Dieu.

— Oui , oui , parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-l-il dans tout cela que moi à qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?

— Parce que tu ne réfléchis -pas. Tu t'imagines que la paresse te réjouirait? Tu te trompes bien ! Aussitôt que ce qui nous contente afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal, dans le repentir et le chagrin par conséquent. Comprends-Lu cela? Voyons!

— Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis paresseuse?

— Oh! cela, je t'en réponds! dit Adélaïde avec un accent qui paraissait gros d'allusions intérieures.

Il sembla que l'enfant eût deviné l'objet de ces allusions , car elle reprit après un instant de silence :

— Dis donc, sœur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise ?

— Pourquoi le serait-elle ?

— Dame! elle ne fait rien de la journée, et elle ne se cache pas pour dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.

— Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne tenaient pas à ce qu'elle fût instruite; mais, puisque tu me parles d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup à ne rien faire? Il me semble qu'elle s'ennuie souvent.

— Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bâille ou pleure toujours. Sais-tu qu'elle n'est pas gaie , notre

ainie? A quoi donc pense-t-elle du matin au soir? Peut-être qu'elle ne pense pas.

— Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire ijeaucoup , et peut-être même qu'elle pense trop.

— Trop penser! Papa me dit toujours : « Pense, pense donc, tête folle ! pense à ce que tu fais! »

— Le père a raison. Il faut penser toujours à ce qu'on fait et jamais à ce qu'on ne doit pas faire.

— A quoi donc pense Alida ? Voyons , le devines-tu ?

— Oui, et je vais te le dire.

Adélaïde baissait instinctivement la voix ; je collai mon oreille contre la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'étais promis de ne jamais espionner.

— Elle pense à toutes choses, disait Adélaïde : elle est comme toi et moi, et peut-être beaucoup plus intelligente que nous' deux; mais elle pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien , quand tu rêves, penses-tu?

— Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux, des Heurs...

— Mais dépend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantômes-là ?

— Non, puisque je dors !

— Tu n'as donc pas de volonté, et, par conséquent, ^)as de raison el pas de suite d'idées quand tu rêves.

vai.vicdrt;. 2-21

Eh bien , il y a des pnrsonnos qui rêvont presque toujours, même quand elles sont éveillées.

— C'est donc une maladie ?

— Oui , une maladie très-douloureuse et dont on guérirait par l'étude des choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rêves. On en fait (le tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on arrive à croire à ses propres visions. Voilà pourquoi tu vois notre amie pleurer sans cause apparente.

— C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres! Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman était malade; moi, je bâille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix heures du soir. Pauvre Alida ! je vois que nous sommes plus raisonnables qu'elle.

— Me t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien. Là-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si la mère n'a pas besoin de nous pour le ménage.

Cette rapide et simple leçon de morale et de philosophie dans la bouche d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup à réfléchir. N'avait-elle pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacité extrême, tout en prêchant sa petite sœur? Alida était-elle un esprit bien lucide, et son imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et continuel vertige? Ses irrésolutions, l'inconséquence de ses velléités de religion et de scepticisme, de jalousie tantôt envers

son mari, tantôt envers son amant, ses aversions obstinées, ses préjugés de race, ses engouements rapides, sa passion même pour moi, si austère et si ardente en même temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effrayé d'elle, qu'un instant je me crus délivré du charme fatal par l'ingénue et sainle causerie de deux enfants.

Mais pouvais-je être sauvé si aisément, moi qui portais, comme Alida, le ciel et l'enfer dans mon cerveau troublé, moi qui m'étais voué au rêve de la poésie et de la passion , sans vouloir admettre qu'il y eût, au-dessus de mes propres visions et de ma libre création intérieure, un monde de recherches, sanctionnées par le travail des autres et l'examen des grandes individualités? Non, j'étais trop superbe et trop fiévreux pour comprendre ce mot simple et profond d'Adélaïde à sa petite sœur : rétade des choses vraies ! L'enfant avait compris, et, moi, je haussais les épaules en essuyant la sueur de mon front embrasé.

Les jours qui suivirent eurent des heures fortunées, des enivrements et des palpitations terribles, au milieu de leurs détresses et de leurs découragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ébaucher un livre, 'précisément sur cette question qui me brûlait les entrailles^ l'amour! Il semblait que le destin m'eût jeté dans mon sujet en pleine lumière, et que le hasard m'eût fourni pour cabinet de travail l'oasis rêvée par les poètes. J'étais entre quatre murs, il est vrai, dans une sorte de prison régulièrement encadrée d'un berceau

de monotone verdure ; mais cet intérieur d'enclos, abandonné à lui-même, avait des massifs de buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les chèvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours. L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait réparé le dégât causé par la pâture de la veille. Derrière le casino, j'avais le parfum des roses et un rideau de chèvrefeuille rouge d'un incomparable éclat. Les petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples évolutions au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au sombre plumage. De la mansarde du casino, je découvrais, au-dessus des maisons inclinées en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de montagnes. Le temps était chaud, écrasant ; les matinées et les nuits étaient splendides.

Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprès de moi. Elle était censée prier dans l'église ; elle s'échappait par la petite porte. Manassé l'aidait par un signal à saisir le moment où la rue était déserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul ne pouvait me savoir là.

Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en riait et prétendait que

ce juif était largement payé de ses peines par la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié qu'avec lui je prenais au sérieux.

J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours aussi doux et aussi poli envers sa femme ; pas la moindre allusion à notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son séjour dans leur maison. 11 le fallait, disaient-ils, pour habituer les enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi

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qu'aux premières joies domestiques de sa sœur Paule. Mademoiselle Juste se tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre , et pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide regard de son mari.

Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en faire un tapis sous nos pas.

AUda avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant que'ques semaines.

— Ah ! disait-elle, je ne veux pas savoir encore ! Ce sont des questions d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu. L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.

On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics contre elle.

N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes mes facultés se faisait -sentir à moi avec tant de puissance, que je savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais embrasser l'univçrs dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde : « Rêver n'est pas penser! »

J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la muraille , mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient . à des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois :

« Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté.

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» Rose des buissons, ma petite marraine , tu n'es pas bien fière ; mais lu es si jolie ! Rien ne te gène, tu étends tes guirlandes comme des l)ras pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.

» Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère sœur, tu ne demandes que de la fraîcheur et de l'ombre ; mais tu sens bon et lu parais si heureuse 1 Je m'assoirai près de toi pour pensera la modestie, le paradis de ma sagesse. »

— Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.

— C'est le mot de sagesse qui te fait mal à dire, n'est-ce pas, fille terrible? reprit Adélaïde en riant.

— Peut-être! Je comprends mieux la gaieté, la liberté..., la force! Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?

— Non pas! c'est très-mal appris, de regarder chez les voisins.

— Bah! les voisins! On n'entend jamais par là que des animaux qui bêlent !

— El ta as envie de faire la conversation avec eux ?

— Méchante! Voyons, encore ton dernier couplet! Il est joli aussi, et c'est bien à toi d'avoir mis le nénufar dans les roses..., quoique la botanique le défende absolument! Mais la poésie, c'est le droit de mentir!

— Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu ! Tu m'as demandé hier au soir en l'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un à la rose mousseuse, un à l'églanline et un à ton nymphéa qui

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venait do Heiirir. Voili!» toutco que j'ai trouvé en m'endormanl aussi, moi !

— Le sommeil t'a prise juste sur le mot de sagesse 1 N'importe, voilà que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Écoute !

Elle chanta l'air, et tout aussitôt elle voulut le dire en duo avec sa sœur.

— Je le veux bien , répondit Adélaïde ; mais tu vas faire la seconde partie, h\, tout de suite, d'instinct!

— Oh! d'instinct, ça me va; mais gare les fausses notes!

— Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas réveiller Alida, qui se couche si tard !

— p:t puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la musique pour moi?

— Non, mais elle gi'onderait si nous le disions.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle aurait bien raison !

— Moi, je trouve pourtant cela très-beau, ce que tu fais !

— Parce que tu es un enfant.

— C'est-à-dire un oison ! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons, personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs enfants sont bêtes, mais... mon ami Valvèdre!

— Si tu dis et si tu chantes à qui que ce soit les niaiseries que tu me fais faire, tu sais notre marché ? je ne t'en ferai plus.

— OhJ alors motus! Chantons 1

L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adélaïde trouva l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que l'autre discuta, comprit et exécuta tout de suite. Cette courte et gaie leçon suffisait pour prouver à des oreilles exercées que la petite était admirablement douée, et l'autre déjà grande musicienne, éclairée du vrai rayon créateur. Elle était poète aussi; car j'entendis, le lendemain, d'autres vers en diverses langues qu'elle récita ou chanta avec sa sœur, à qui- elle faisait faire ainsi, en jouant, un résumé de plusieurs de ses connaissances acquises, et, en dépit du soin qu'elle avait pris, en composant, d'être toujours à la portée et même au goût de l'enfant, je fus frappé d'une pureté de forme et d'une élévation d'intelligence extraordinaires. D'abord je crus être sous le charme de ces deux voix juvéniles, dont le chuchotement mystérieux caressait l'oreille comme celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais, quand elles furent parties, je me mis à écrire tout ce que ma mémoire avait pu garder, et je fus bientôt surpris, inquiet, presque accablé. Cette vierge de dix-huit ans, à qui le mot d'amour semblait n'offrir qu'un sens de métaphysique subhme, était plus inspirée que moi, le roi des orages, le futur poëte de la passion ! Je relus ce que

j'avais écrit depuis trois jours, et je le détruisis avec coR'rc.

— Et pourtant, me disais-jc en essayant de me consoler de ma défaite, j'ai un sujet, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers; l'homme est absent de cette création morne qu'elle symbolise d'une manière originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me laisscrai-je détourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?

Je voulus brûler les élucubrations d'Adélaïde sur les cendres des miennes. Je les relus auparavant, et je m'en épris malgré moi. Je m'en épris sérieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient les poètes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune âme en face de Dieu et de la nature venait précisément de la complète absence de toute personnalité active. Rien là ne trahissait la fille qui' se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des eaux et des nuages. La jeune musc n'était pas une forme visible; c^était un esprit de lumière qui planait sur le monde, une voix qui chantait dans les cieux, et, quand elle disait moi, c'est Rosa, c'est l'enfance qu'elle faisait parler. lî semblait que ce chérubin aux yeux d'azur eût seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la création. C'était une inconcevable limpidité d'expressions , une grandeur étonnante d'appréciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-même..., oubli naturel ou

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volontaire effacement! — Cette flamme tranquille avait-elle déjà consumé la vitalité de la jeunesse ? ou bien la tenait-elle assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers ïauleur da beau — c'est ainsi qu'elle appelait Dieu — donnait-elle le change à une passion de femme qui s'ignorait encore?

Je me perdais dans cette analyse , et certains élans religieux, certains vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente s'attachaient ii ma mémoire jusqu'à l'obséder. J'essayais d'en changer les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux, je ne trouvais môme pas autre chose pour rendre une émotion si profonde et si pure.

— Ah ! virginité ! m'écriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogée de la puissance intellectuelle , comme tu es celle de la beauté physique ?

Le cœur du poète est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait impérieusement , me rendit morose et m'inspira pour Adélaïde une estime mêlée d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me surpris, le soir même, écoutant ses enseignements à sa sœur, avec le besoin de découvrir qu'elle était vaine ou pédante. J'aurais pu avoir beau jeu, si sa modestie n'eût été réelle et entière. L'entretien fut comme une répétition de nomenclature qu'elle fit faire à Rosa. En marchant avec elle à travers tout le jardin, elle lui faisait nommer toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allées, tous les insectes qui [)assaient devant leurs yeux. Je les entendais re-

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