‹ ValvèdreChapitre 5 sur 8 · V.VLVEUHE · texte numérisé non relu

V.VLVEUHE

m'a arrêté en me disant qu'elle aimait mieux écrire. Elle a écrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai portées à Valvèdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle était déjà partie seule et à pied , laissant probablement ses instructions à la Bianca, qui a été impénétrable; mais Valvèdre n'entend pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec elle. 11 la cherche. J'allais l'accompagner quand. j'ai reçu ton billet. J'ai compris, j'ai i)ensé, je pense encore que madame de \alvèdre est ici...

— Sur l'honneur, répondis-je à Obernay en l'interrompant, elle n'y est pas !

— Oh ! sois tranquille, je ne chercherai pas à la découvrir, maintenant que je te vois en possession du principal rôle dans cette triste affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fâcheuse entre iM. de Valvèdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme de sa trempe, on peut être surpris par un accès de colère. Tu as donc bien fait de ne pas te montrer. J'ai caché ta lettre à Valvèdre, et il ne s'avisera guère de te découvrir ici.

— Ah! m'écriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?

— Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignité, reprit Henri avec autorité, tu serais conduit par un mauvais sentiment à commettre une mauvaise aclion!

— Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par un éclat. C'est pour te parler

VALVRDKE.

de ces choses que j'ai voulu te voir ; mais je dois le prier, quelle que^soitton opinion, de me ménager. Je ne suis pas aussi maître de moi-même que s'il s'agissait de faire une analyse botanique !

— îSi moi non plus, reprit Obernay ; mais je tâcherai pourtant de ne pas perdre la tête. Pourquoi m'astu appelé? Parle, je t'écoute.

— Oui , je vais parler; mais je veux s^ivoir ce que contenait le billet que madame de Valvèdre t'a tait porter à son mari. Il a dû te le montrer.

— Oui. 11 contenait ceci en propres termes : u J'accepte ïiUlmatum. Je pars ! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos désirs, je compte me remarier. »

— C'est bien, c'est très-bien! m'écriai-je soulagé d'une vive anxiété : j'avais craint un instant qu'Alida n'eût déjà changé d'intention et trahi les serments de l'enthousiasme. — A présent, repris-je, tu le vois, tout est consommé ! Je vais enlever cette femme, et, aussitôt qu'elle sera libre devant la loi , elle sera ma femme. Tu vois que la question est nettement tranchée.

— La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que le divorce n'est pas prononcé, M. de Valvèdre ne veut pas qu'elle soit compromise. 11 faut qu'elle retourne à Valvèdre, ou que tu t'éloignes. C'est un peu de patience à avoir, puisque la réalisation de votre fantaisie ne peut souffrir d'cnijtéchement. Craignez-vous déjà de vous raviser l'un ou

VAL V Kl) RI

l'autre, si vous ne brûlez pas vos vaisseaux par un coup de tête?

— Point d'épigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvèdre est fort raisonnable à coup sûr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a lui-même créé l'empêchement en me gratifiant de. ses dédains, de ses railleries et de ses menaces.

— Où cela? quand cela donc?

— Sous là tonnelle de ton jardin, il y a une heure.

— Ah! tu étais là? tu écoutais?

— M. de Valvèdre n'avait aucun doute à cet égard.

— Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait à parler là. J'aurais dû deviner pourquoi. Eh bien, après? 11 a parlé de son rival , non pas comme d^un homme raisonnable, ce qui eût été bien impossible, mais comme d'un honnête homme, et, ma foi...

— C'est plus que je ne mérite selon toi?

— Selon moi? Peut-être! nous verrons! Si. tu te conduis en écervelé, je dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre folie en bravant Valvèdre, lui donner raison par conséquent?

— Je veux le braver, m'écriai-jc. J'ai juré le mariage à sa femme et à ma propre conscience ; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-là, je serai son unique protecteur, parce que M. de Valvèdre a prédit que je serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me tuer si je ne faisais pas sa volonté, et

JC

que j€ l'attends de pied ferme pour savoir qui des deux tuera l'autre , parce qu'enfin il ne me plaît pas qu'il pense m'avoir intimidé, et que je sois homme à subir les conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau rôle.

— Tu parles comme un fou ! dit Obernay en levant les épaules. Si Valvèdre voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le scandale.

— Valvèdre ne craint peut-être pas tant le blâme que le ridicule!

— Et toi donc?

— C'est mon droit encore plus que le sien. II a provoqué mon ressentiment, il devait en prévoir les conséquences.

'■ — Alors, c'est décidé , tu enlèves ?

— Oui, et avec tout le mystère possible, parce que je ne veux pas qu'Alida soit témoin d'une tragédie dont elle ne soupçonne pas l'imminence-, et ce mystère, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas envie d'être le témoin de Valvèdre contre moi, ton meilleur ami.

— Mon meilleur ami ? Non ! tu ne le serais plus ; tu peux donner ta démission, si tu persistes!

— Au prix de l'amitié, comme au prix de la vie, je persisterai; mais aussitôt que j'aurai mis Alida en sûreté, je reviendrai ici, et je me présenterai à M. de Valvèdre pour lui répéter tout ce que tu viens dCntcndre et tout ce que je te charge de lui dire aussitôt que je serai parti, c'est-à-dire dans une heure.

VALVEDRE. a70

Obernay vit que ma volonté était exaspérée, et que ses remontrances ne servaient qu'à m'irriter davantage. Il prit tout à coup son parti.

— C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvèdre disposé à soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'à demain, il ignorera que je t'ai vu. Pars le plus tôt possible, je vais tâcber de l'aider à ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas bi-aucoup de bonheur; car, si tu en pouvais goûter au milieu d'un pareil triomphe, je te mépriserais. Je compte encore sur tes réflexions et tes remords pour te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre Francis ! Je te laisse au bord de l'abime. Dieu seul peut t'empêcher d'y rouler.

Il sortit. Sa voix était étoutiée par des lai'mes qui me brisèrent le cœur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter à son cou. Il me repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma réponse affirmative, il reprit froidement :

— Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai à ton service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'otfrir les moyens de te perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir à ce Moser- '.vald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?

Je ne pouvais plus parler. Le sang m'étoufïait d'une toux convulsive. Je lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir voulu me serrer la main.

Quelques instants après, j'étais en conférence avec mon hôte.

2S0 VALVEDRE.

— Nephfali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les demande.

— Ah! enfin, s'écria-t-il avec une joie sincère, vous êtes donc mon véritable ami !

— Oui; mais écoutez. Mes parents possèdent en tout le double de cette somme, placée sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils unique. Tant que me.i parents vivront, je ne veux pas aliéner ce capital, dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous faire une reconnaissance de la somme et des intérêts.

Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forçai d'accepter, le menaçant, s'il la refusait, de m'adresser à ûbernay, qui m'avait ouvert sa bourse.

— Ne suis-je donc pas assez votre obligé, lui dis-jc, vous qui, pour croire à ma solvabilité , acceptez la seule preuve que je puisse vous en donner ici , ma parole?

Au bout d'un quart d'heure, j'étais avec lui dans sa voilure fermée. Nous sortions de Genève, et il me conduisait à une de ses maisons de campagne, d'où je sortis en chaise de poste pour gagner la frontière française.

J'étais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soirée et qui me semblait avoir quitté la maison Obernay trop précipitamment pour ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle ; mais, en arrivant au lieu du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devancé. Elle s'élança de sa voiture dans la mienne, et

VAI.VEDRE. 2ol

nous continuùmos notre roule avec rapiditt'-. Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-là, et il n'était pas facile de nous atteindre. Cela n'eût pourtant pas été impossible à Valvèdre. On verra bientôt ce ([ui nous préserva de sa poursuite.

Paris était encore, à celte époque, l'endroit du monde civilisé oîi il était le plus facile de se tenir caché. C'est là que j'installai ma compagne dans un appartement mystérieux et confortable, en attendant les événenients. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressées par Moserwald poste restante. La première était de lui.

(( Mon enfant, j'ai fait ce qui était convenu entre nous. J'ai écrit à M. Henri Obernay pour lui dire que je savais où vous étiez, que je vous avais donné ma parole de ne le confier à personne, mais que j'étais en mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait à' propos de confier à mes soins. Dès le jour même, il a envoyé chez moi le paquet ciinclus, que je vous transmets fidèlement.

» Vous avez passé le Rubicon comme feu César. Je ne reviendrai pas sur la dose de satisfaction, de douleur et d'inquiétude que cela me met sur l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et on en rira sans pitié; mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poésie est passé pour moi avec celui de l'espérance. Je m'étais pourtant senti des dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne vais

plus songer qu'à ma santé. L'événement auquel jo m'attendais et auquel je ne voulais pas croire , votre départ précipité avec elle, m'a bouleversé, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile ; mais cela passera, et la position de don Quichotte que vous me faites me donnera du courage. J'entends d'ici qu'on rit encore; on me compare peut-être à Sancho! N'importe, je suis à vous (au singulier ou au pluriel), à votre service, à votre discrétion, à la vie et à la mort.

« Nephtali. »

La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisième. Les voici toutes les deux , celle d'Henri d'abord :

« J'espère qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux sur ta véritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu saches comment j'ai agi à ton égard.

)) ïu es bien simple si tu m'as cru disposé à transmettre à M. de V... tes offres provocatrices. Je me suis contenté de lui dire , pour sauvegarder ton honneur, qu'une tierce personne était chargée de te faire tenir tout genre de communications, et que, le jour oii il jugerait à propos d'avoir Une explication avec toi, j'étais chargé personnellement de t'en prévenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel rendez-vous.

» Ceci établi, je me suis permis de supposer (jue tu

VALVEDRE. 2S3

nllais à Bruxelles pour l'entretenir avec tes parens sur les projets ultérieurs. Quant à madame, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un énorme mensonge. J'ai prétendu savoir qu'elle s'en allait à Valvèdre et, de là, en Italie, pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour où son mari formerait le premier la demande du divorce, que, jusque-là, la tierce personne pouvait également lui faire connaître toute résolution prise à son égard.

)) Il résulte de mon action que M. de Valvèdre,.., qui désirait parler à madanie, s'est rendu sur-le-champ à Valvèdre, où j'aimais mieux le voir, pour sa dignité et pour ma sécurité morale, que sur les traces des aimables fugitifs.

» De Valvèdre, il vient donc de m'écrire, et si, quand madame et toi aurez lu , vous persistez à méconnaître un tel caractère, je vous plains et n'envie pas votre manière de voir.

» Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause ; je regarde comme un très-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce Hen qui lui confère la responsabilité sans la répression possible : problème insoluble où son âme se consume sans profit pour la science. Moins moral et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des vœux pour que le calme et la liberté des voyages lui soient définitivement rendus. Ceci n'est pas galant, et lu vas peut-être m'en demander raison. Je n'accepterai pas la partie; mais je dois l'avertir d'une chose : c'est que, si tu persistais par

hasard à demander réparation à M. de V... de l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme (car c'était là ton thème), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvèdre est brave comme un lion ; mais peut-être ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends, — au grand étonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille amitiés. Braves cœurs , ils ne savent rien! )>

Page 1