‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 19 sur 37 · LES ROSES · texte numérisé non relu

LES ROSES

11 est agréable de se figurer la jeune princesse auteur de : Les Huit Paradis, à Ispahan, dans sa chambre encombrée de roses.

Car il y en avait partout et à profusion. 11 y en avait sur les plateaux et dans les verres ; et jusque dans la corbeille à pain.

Et des pétales jonchaient encore les tapis et le seuil des portes.

— 11 faut en user, — soupirait la Voyageuse, — en jouir, épuiser tout de suite le fras-ilc bonheur qu'elles peuvent nous donner, car demain, d'autres les remplaceront. On ne garde pas les roses de la veille, dans Ispahan...

Elle prenait les plus ouvertes, et elle les serrait doucement entre ses mains, comme des fruits mûrs. Une moiteur suave emplissait ses

paumes. Elle pressait davantage, et de la fleur saignante coulait un peu d'eau que la nuit avait amassée là ; ses doigts en demeuraient rougis et longuement parfumés. Elle écrasait contre sa joue les calices les moins épanouis...

— Ah ! — soupirait-elle de nouveau, — les réunir en monceaux de pétales légers, puis les disperser au vent, jouer avec les plus rondes comme avec des balles, les déchirer ouïes coudre, en faire des ceintures, des chapeaux, des guirlandes ou des chapelets... Quel plaisir, ces roses! Quel plaisir désordonné !...

Sans doute, ô Voyageuse, ce fut un beau plaisir, et un grand désordre...

Oui ! n'est-ce pas que la sévère architecture de la rose commande la discipline ?

Mais les roses d'ispahan sont peut-être de ces roses, qui doivent se montrer réunies en gerbes ou en bouquets.

A Paris seulement de rares roses font voir l'amère beauté d'une existence dépareillée...

Je songe aussi aux roses d'un climat brumeux. Très pâles, elles frissonnent au vent plein de pluie et de mort.

... Elle était si gaie la rose que j'ai cueillie

un jour, entre les pierres d'un escalier champêtre 1...

Je me souviens d'une autre rose; cette rose blanche qu'une charmante jeune fille a conservée longtemps dans un vase, et dont j'ai composé Tépitaphe :

La rose du jardin que j'avais méprisée A cause de son simple et modeste contour. Sans se baigner d'azur, sans humer la rosée, ©ans le vase, captive, a vécu plus d'un jour.

Puis lasse, abandonnée à ses pâleurs fatales, Ayant fini d'éclore et de s'épanouir.

Elle laissa tomber lentement ses pétales. Indifférente au soin de vivre ou de mourir.

Lorsque l'obscur destin passe, sachons nous taire. Pourquoi ce souvenir que j'emporte aujourd'hui ? Mon cœur est trop chargé d'ombres et de mystère ; Le spectre d'une fleur est un fardeau pour lui.

Au siècle dernier, Baudelaire faisait rêver avec ses chats néo-romantiques, — et, avec ses chats démoniaques, remplis d'humour, l'Américain Edgar Poe donnait le frisson.

Les chats de Théophile Gautier rôdaient sur sa table, sans doute avec un air de bonhomie. Quant à ceux qui entouraient Taine, on peut se les figurer assez systématiques.

Il faut se méfier, je crois, des chats favoris de M. Anatole France.

Paradis de Moncrif, académicien et viveur du xvni° siècle, a laissé une Histoire des Chats ([ui garde encore son nom de Toubli.

Cet opuscule est un badinage pas toujours forcé. Piquant malgré les fadaises, assez alerte.

il est écrit facilement, d'un petit style qui tombe juste à la rencontre, par-ci, par-là, qui est agréable, en passant.

Moncrif était membre de la Société du bout du banc, fondée par M"' Quinault, la fameuse comédienne.

Dans cette sorte de cénacle joyeux, Moncrif rencontrait Voisenon, La Chaussée, Marivaux, Duclos, le grand prieur de Vendôme, Maurepas, Crébillon fils... 11 y a rencontré aussi Caylus qui, pour Famusement de M"' Quinault, inventait ses Fêtes roulantes^ ses Étrennes de la Sainl-Jean, son Histoire de M. Guillawne , et mille autres facéties qui valent bien, dit-on, ses grands travaux archéologiques. Car, dans sa vieillesse, Caylus vécut en ermite, uniquement occupé à pénétrer les secrets des statues égyptiennes et des vases étrusques.

Cela faisait que Diderot appelait Caylus : le l)lu!> cruel des amateurs.

Une nouvelle édition de l'Histoire des Chats par Moncrif vient de paraître en un coquet volume, avec une jolie couverture qui annonce

plaisamment ceci : Chez Sansot, libraire^ me de l'Éperon, près le départ des carrosses d'Orléans. Au tournant de la page nous voyons Moncrif on son portrait : bien rasé, en perruque, Tair matois.

M. Georges Grappe a écrit la notice qui ouvre cette nouvelle édition de l'Histoire des Chats, et nous y goûtons toute la discrétion érudite, la verve de bon aloi, le troussé de la phrase que cet écrivain fait communément apprécier.

Le fantôme léger de Moncrif erre sur les ruines de son époque, et l'on est certain de le rencontrer un peu partout, au milieu des carrefours ouverts, ou dans quelque recoin.

Il quitte la Reine Marie Leckzinska dont il

est lecteur, et il va chez la danseuse Camargo.

Il rime des pastorales pour la Pompadour,

et il n'oublie point la Dubarry, étoile qui se

lève.

Après un succès éclatant à l'Académie nationale de musique, Zélindor, roi des Sylphes, ballet de Moncrif, fut représenté à Versailles, le 18 décembre 1752, devant le Roi.

Et il y avait des vers comme ceux-ci :

Une Sylphide sait aimer, Mais une Mortelle est charmante, Hé ! comment ne pas s'enflammer Pour l'aimable objet qui m'enchante !

Les allusions à la favorite, M°" de Pompadour, formaient presque tout le fond de ce baUet.

UHistoire des Chats où il ne faut pas, je crois, chercher midi à quatorze heures, se compose de lettres adressées à une amie de l'auteur.

Dans la première de ces lettres des causeurs de beaucoup d'esprit sont réunis dans un salon.

La cjuestion Chats est mise sur le tapis. Et l'on médit furieusement de ces pauvres bêtes qui ne tardent point d'être accusées non seulement de tous les vices, mais aussi de tous les ridicules.

Quoique seul à prendre la défense des chats, Moncrif lutte avec courage.

llélas ! un chat paraît soudain.

A cette vue, une Dame ennemie, trouve le suprême argument : elle s'évanouit.

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Alors, dans le salon, tous les médisants des chats font un beau tapage, et l'infortuné Moncrif est accablé.

C'est en sortant de cette mêlée, que Moncrif forme le projet d'écrire FHistoire des Chats. Et il se rappelle fort à propos qu'Homère n'a pas dédaigné de chanter la guerre des Rats et des Grenouilles.

Il existe deux catégories de personnes relativement aux chats. Il y a ceux qui les fuient par préjugé et puis ceux qui aiïectent d'en avoir peur, par mignonerie.

Fontenelle avait été élevé dans la croyance que les chats, la veille de la Saint-Jean, quittaient leurs demeures pour se rendre au Sabbat.

— Quelle gloire ! s'écrie Moncrif. Songez donc que lo premier pas de M. de Fontenelle dans le chemin de la Philosophie a été de se défaire dune fausse prévention contre les chats; et il ne tarda point à les chérir.

L'art des Egyptiens mettait entre les pattes des chats un sistre et un gobelet.

C'est qu'ils étaient sans doute admis dans les festins où leur voix semblait fort agréable.

D'ailleurs des savants illustres ont soutenu

ropinion suivante : Les chats sont très avantageusement organisés pour la musique ; ils sont capables de donner diverses modulations à leur voix ; et dans les expressions des différentes passions qui les occupent, ils se servent de divers tons.

Certes, plus d'un contemporain de Moncrif n'hésitait pas à se moquer du miaulement des chats. Mais cette façon d'agir pouvait bien prouver de sa part un manque de goût, et une science de la musique peu profonde.

Pythagore tenait les cigales pour bonnes musiciennes, lui qui était délicat connaisseur en la matière, et percevait les plus secrets concerts des astres et des planètes. Eh bien ! si la voix des cigales est mélodieuse, celle des chats ne Test pas moins. Et elle est encore plus éclatante, plus variée; et si agréablement simple, que les petits enfants au berceau l'imitent sans effort !

Ainsi Moncrif triomphe gaîment, et il n'hésite pas à la fm à évoquer, à propos des chats, Hermès Trismégiste.

La cinquième lettre de l'Histoire des Chats est consacrée à la galanterie. Dans la sixième, Moncrif se réjouit en constatant que les

maximes les plus judicieuses, comme les proverbes les plus fameux se passent difficilement des chats.

Chat échaudé craint l'eau froide!

En effet, l'expérience ne nous sert à rien, et les trahisons trouvent en nous une proie toujours facile. Pour le chat, il n'est dupé qu'une fois, car après il s'arme de défiance non seulement contre ce qui Va trompé, mais même contre tout ce qui lui fait naître l'idée de la tromperie.

Vraiment, c'est sur les gouttières qu'il faut aller à l'école! C'est là qu'on apprend Tactivité, la modestie, l'émulation, la haine de la paresse. Et que faisait, je vous prie, Annibal devant Scipion? Tout simplement: il guettait son ennemi, comme le chat la souris.

Ne croyez pas que Moncri^f se fait des illusions. Il connaît les bons mots et même les proverbes où les chats sont tournés en ridicule. Mais de quoi n*abuse-t-on pas !

Il faut croire que du temps de Moncrif, on manquait de chats noirs. Car il dit :

« Les chats noirs sont ceux dont la nature a toujours été le plus avare. »

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