‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 25 sur 37 · TAI.MA ET LE ROLE DE SAUL · texte numérisé non relu

TAI.MA ET LE ROLE DE SAUL

Talma était un tyran au sein du Comité du Théâtre- Français. Ses démêlés avec l'acteur Lafon irritaient encore son humeur. Lafon appelait Talma ïai/tre, et tous les deux s'entredcchiraient aux dépens des auteurs.

C'était alors la fête de la Chevrette. Les marchands forains venaient de s'établir dans l'avenue, sous de larges toiles qui allaient d'un arbre à l'autre. On dansait aux sons des violons, on jouait, on buvait, on chantait. Seigneurs et vilains fraternisaient gaiement. Les jeunes paysannes, en jupe neuve, se mêlaient aux grandes dames, qui arrivaient de la ville avec leur rouge et leurs mouches, la canne de roseau à la main.

Au château, il y avait nombreuse compagnie, dans le salon, triste et magnifique, où l'on voyait sur les murs Fiiistoire de Psyché.

Près d une fenêtre qui donnait sur les jardins, Grimm posait devant un peintre ; ets'appuyant sur le dos de la chaise de celui-ci, iM"" d'Epinay regardait, attentive.

Saint -Lambert lisait dans un coin, et Diderot jouait aux échecs avec M"" d'Houdetot.

On se mit à table, et le dîner fut bien servi et plein de gaieté. Après les glaces on fit de la musique.

Une charmante jeune fille, douce et modeste, s'assit au clavecin et chanta:

Je cède au penchant qui m'entraîne, Je ne puis conserver mon coeur.

La candeur de son maintien contrastait plaisamment avec ces paroles, et Diderot se pencha vers son voisin pour dire :

— Qui est-ce qui oserait changer quelque chose à cet ouvrage-là? 11 est si bien.

Mais l'autre secoua la tête :

— Ce serait, fit-il, un autre genre de beauté.

...M'^'d'Ette belle autrefois comme un ange, et à qui il ne récitait pins que l'esprit d'un démon, se trouvait parfois parmi les hôtes du château. Un de ses aphorismes enseignait : que pour s'aimer bien on était trop distrait.

L'abbé Galiani, taquin et mordant, faisait aussi de fréquents séjours à la Chevrette. Il avait fini par agacer jusqu'aux cygnes d'une

iUO VARIATIONS SUR LA VIE ET LES LIVRES

grande pièce d'eau. Ces oiseaux l'avaient pris en grippe, et lorsqu'ils l'apercevaient de loin, ils battaient des^ailes et lui couraient sus au grand vol, le cou tendu, le bec entr'ouvert et poussant des cris.

Pendant une promenade, Diderot dit à M"" d'Epinay, à propos de Grimm:

— Vous êtes trop heureux tous les deux d'être sensibles au bout de quatre ans.

M"* d'Epinay achevait le septième lustre de son âge. Elle avait les cheveux noirs et de blanches épaules.

Un portrait la représente la poitrine à demi, nue ; quelques boucles éparses sur sa gorge, les autres retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche mi-close, les yeux chargés de langueur.

Elle disait ;

— Je suis vraie sans être franche.

Le mariage de M"" d'Epinay commença fort délicieusement, et la jeune épouse pouvait s'écrier avec un sourire malicieux :

— Est-ce donc un crime, une indécence d'aimer tendrement son mari ?

Mais bientôt les nuages s'amoncellent ; M. d'Epinay recherche une fille de la Comédie, à qui il donne son portrait qu'elle porte publiquement. Sa femme pleure d'abord, puis elle se jette dans les bras d'un autre.

Ce fut Dupin de Francueil, le grand-père de M"" Sand. Sur le témoignage d'un portrait qui se trouvait dans sa famille, la romancière dit que M"" d'Epinay était laide, mais qu'elle avait beaucoup de physionomie.

M"" d'Epinay eut à se plaindre de son amant, autant que de son mari. Francueil et M. d'Epinay allaient même ensemble chez deux créatures équivoques qu'on appelait les petites Rose. On y soupait joyeusement et M. d'Epinay payait les violons.

L'auteur des Considérations sur les Mœurs, Duclos, avait tenté vainement de séduire M"' d'Epinay, et il se vengeait de son refus d'une manière atroce. Il la persécutait d'un grand dévouement qui n'était qu'une rancune dissimulée. Duclos mettait une cruelle sollicitude à prévenir M"° d'Epinay de tous les pc-

tits malheurs suspendus sur sa vie amoureuse. Un jour, M"* d'Epinay, poussée par la curiosité et la jalousie, demanda à Duclos :

— De qui parliez-vous donc avec M. de Francueil?

— Par Dieu ! fait-il d'un air dégagé, cela est bien fin; je parlais de ces deux filles, des petites Rose.

— Gomment, reprit M"° d'Epinay toute tremblante, est-ce qu'il va chez elles ?

Duclos se met à rire:

— Lui, il n'en bouge. Mais d'où venez-vous donc? 11 n'y a que vous dans Paris qui l'ignoriez.

Cette abominable révélation frappa au cœur M"° d'Epinay. En se rappelant certaines circonstances, tout cela ne lui paraissait que trop vraisemblable. Elle pleure et sanglote; elle écrit vingt lettres à Francueil, puis les déchire.

Une fièvre violente la saisit qui lui dura trente heures. Elle avait le délire, on la saigna trois fois du pied.

Revenue de cet état, elle mande Francueil qui vient et se défend mal. Malgré cela, elle Jui pardonne cette fois.

Cependant, quelque temps après, elle se mou-

tra moins indulgente et elle rompit avec Francueii. C'est fju'elle commençait à rêver d'un autre, qui était le fameux Grimm. Elle traçait en secret un portrait de lui, et elle disait dans le préambule:

« Peindre son meilleur ami est le travail le plus délicieux et le moins aisé ; mais, lorsque la satisfaction l'emporte sur la difficulté, les obstacles disparaissent, et le courage répond du succès . C'est une réflexion qu'on devrait faire dans toutes les actions de sa vie et d'après laquelle j'entreprends ce portrait. »

Francueil était aussi tendre qu'inconstant. 11 errait autour de son ancienne amie, et soupirait :

— Hélas ! je ne puis ni vous quitter ni vous fuir.

Grimm, inquiet, exigea de M"' d'Epinay de ne plus le voir. Elle consentit, le cœur brisé, mais avec désinvolture.

Page 1