‹ Variétés canadiennes;Chapitre 15 sur 36 · K-VV^P-X · texte numérisé non relu

K-VV^P-X

la malléabilité native de la population, habituent celle-ci tout doucettement à ne penser que ce qu'ils pensent, à ne vouloir que ce qu'ils veulent, à ne savoir que ce qu'ils auront daigné lui apprendre. Or, l'ignorance étant une garantie de docilité de sa part, ils ne lui donnent en pâture que les fables les plus propices à éterniser chez elle l'adoration du parti et celle de leur personne, incarnation du parti dans la paroisse. Le reste est proscrit.

Tout membre du parti adverse, bien plus, tout adepte du même parti, non inféodé à la coterie qui s'en est constituée le porte-voix, est un être dangereux et comme tel, mis au ban de toute la séquelle.

On soulève contre lui jusqu'à ses proches, on trame sa ruine matérielle et morale par tous les moyens qui se peuvent puiser aux sources de la bassesse.

Si le coup de Jarnac réussit, — la règle.

Dieu soit loué, souffre encore quelques exceptions — on fait semblant de gémir sur la chute de ce pauvre garçon et d'une voix entre-coupée par des sanglots de crocodile, on laisse échapper ces mots, suaves comme une poésie de Reboul :

" Vraiment, ça me fait de la peine ; un " enfant de si bonne famille ! .

" Pourtant, s'il eût voulu. Ah ! monsieur, " s'il eût voulu.

" Mais c'est ça ! pas de jugement !

" Que faire ?

" On a bien raison de dire, hein ! ! !'*

Si le sujet est un dévot, on ajoute :

" C'est comme rien, le bon Dieu devait " lui en vouloir depuis longtemps ; il est " trop hypocrite "

Et dans le cas contraire :

" Comment vouliez- vous que ça réussisse, " aussi ? Ça n'avait pas plus de religion " que le chien ! ! "

Par contre, les prosélytes de la bonne couleur ont toutes les capacités, toutes les vertus et méritent toutes les récompenses.

C'est pourquoi le meneur en chef installe ces gens — souvent les plus ignares de l'endroit, comme les plus réfractaires à toute idée qui n'émane pas de lui — sur les sièges de la commission scolaire, du conseil municipal, etc., puis, habilement dissimulé dans les coulisses de ce théâtre unique en son genre, lui, le manie-tout, s'amuse, (oui,

s*il s*amuse ! ) à faire cabrioler ses pantins sur la scène.

Tel n'est pas toujours le cas ; mais il arrive souvent que des comtés entiers soient subjugués par cette méthode stratégique, chaque paroisse devenant une succursale sous la direction du marchand, du médecin ou du notaire, voire des trois ensemble, que le bureau principal y a fait venir exprès.

Quel que soit le degré de pression sous lequel on aplatit Télectorat, il est un fait constant : c'est que le député s'appelle toujours bleu ou rouge et qu'à la Chambre, il s'attache au char d'un capitaine de même nuance. Gare à lui s'il osait regimber ! Il est de vérité historique parmi nous que servir cest régner ; quiconque l'oublie est perdu. C'est pour l'avoir oublié que de sottes gens furent jadis excommuniées, pendues, puis livrées aux corbeaux comme indignes de sépulture.

Ce n'est guère pour autre raison qu'aujourd'hui encore, d'aucuns végètent en maugréant vainement contre l'inexorable sort dont ils sont et resteront victimes, à

moins qu'ils ne reviennent à des sentiments de complète obéissance et n'expient leurs criminels désirs de liberté.

L'état logiquement passif de la députation comme corps, nous défend donc d'en espérer quoi que ce soit qui ressemble à de l'indépendance. Le gouvernement est esclave de son public.

Quant à l'opposition, son rôle se réduit à blâmer toujours et quand même. D'un côté, l'on porte des accusations, de l'autre on plaide non-coupable.

Agrémentée des hurlements de l'ambition, des grognements de la jalousie et des ineffables petitesses de la vanité, cette besogne vous explique la lenteur des bons effets que le peuple devrait attendre de la législation et la multitude des mauvais, qu'il n'attend pas, mais qu'il a tout de même le sort de subir. D'une part, il gémît sous le poids de son fardeau, de l'autre il renonce presque à l'espoir d'en soulager ses épaules, parce qu'il a perdu confiance en ses chefs. L'ère du scepticisme commence ; c'est le signe précurseur de quelque chose de pire.

Eh! peuple, glapissent certains renards, au bord du puits dans lequel ils Tont plongé, soulève-toi donc contre les Anglais ; ce sont eux qui t'ont mis là, .. Brise la Confédération, annexe-toi aux Etats, proclame l'Indépendance; enfin, si tu as du cœur, fais le diable de quelque manière !• • • .

Sans apprécier pour le moment la valeur intrinsèque de ces appels, ne serait-il pas permis de les trouver au moins prématurés ?

Briser la Confédération parce qu'elle prendrait la forme d'une menace ! Mais avant d'en parler, usons donc des privilèges qu'elle nous garantit. Nous les sacrifions proprio motu, avant même qu'ils soient en jeu, comme si nous en avions déjà trop et nous nous plaindrions ensuite de les avoir perdus ?

Aurons-nous plus de courage et plus de logique sous un autre régime ?

Plutôt que d'en accuser nos amis, cherchons donc en nous-mêmes les véritables causes de notre déchéance graduelle et appliquons-nous à renrayer,avant d'assumer par une évolution politique quelconque, des

responsabilitiés plus graves. Il faut laisser Tenfant en petite robe, tant qu'il ne comprend pas lui-même ses besoins.

Si, malgré Tappuî des lois, nous sommes trop jaloux les uns des autres, trop apathiques, trop serviles ou trop inconséquents pour nous maintenir un contre deux dans le Dominion et dix contre* un dans les places mêmes où les héros dont nous avons la jactance de nous réclamer, luttèrent victorieusement un contre dix, au nom du ciel, comment rivaliser, par TAnnexion, avec 70,000,000 de nouveaux compétiteurs équipés de toutes pièces et comment, par rindépendance, figurer honorablement au banquet des nations ? Celui qui manque de dignité au point de préférer servir, saura-t-il commander ?

On dit : les Américains nous aiment mieux que ne le font les Anglais. Sans l'admettre, disons que cela se peut, mais de grâce, n'allons pas espérer qu'ils poussent l'engouement jusqu'à nous faire rôtir des cailles pour notre déjeûner ! D'ailleurs, les uns et les autres ont trop d'intelligence pour ne pas borner leurs jolies façons à leur intérêt. a

Corrigeons- nous donc de manîère à comprendre et surtout à défendre, nous aussi, nos avantages.

L'esprit de parti nous ruine ? C'est vrai ; il faut le bannir ; mais attention ! Ne commencez pas par traiter de vire-capot^ de vendu et de canaille celui qui, le premier, aura eu le courage de s'en dépouiller.

Il faut de l'agriculture ? Oui ; mais attention encore !.. ..Pas bleue, ni rouge, pas protestante, ni catholique, ni impie ; simplement agricole.

Surtout, n'allez pas dire du gradué qui devient cultivateur : " c'est un sans talent, *' donc, celui-là, puisqu'il se met habitant ? " Ce serait démoraliser un citoyen utile^ rabaisser dans leur propre opinion les ignorants qui vous écoutent, inspirer à tous la Tiaine du métier, avec une recrudescence d'envie contre les heureux du commerce, des professions et de la bourgeoisie.

Le pays se prête à l'industrie manufacturière et commerciale ? En effet, il s'y prête à merveille ; mais il y faut préparer la jeunesse par autre chose que des thèmes latins et de l'histoire ancienne. N'ayez

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crainte, il restera toujours assez de gens dans nos collèges pour étudier les payens.

Il faut être religieux ? Certes, la religion est nécessaire. Aimez-la et faites-la aimer, par la pratique des vertus sublimes qu'elle enseigne ; mais gardez- vous bien de la faire servir à des œuvres de ténèbres et n'en abusez pas pour martyriser des hommes honorables qui valent peut-être beaucoup mieux que vous aux yeux de Dieu, encore que leur franc parler ait le tort de vous déplaire.

La jalousie paralyse vos efforts ? Eh !

le remède à ce mal est bien simple ; cessez d'être jaloux. Les Anglais vous en empêchent-ils ? Vous voulez votre part de la richesse publique ? Vous n'avez qu'à la prendre. Cependant, non seulement vous ne la prenez pas ; mais on vient vous l'enlever à votre nez, et vous ne dites rien. En 1893, avec cent mille employés sous leurs ordres, des iumbermen américains retiraient du Michigan, du Wisconsin et du Minnesota 9,000,000,000 de pieds de bois. L'année suivante ils pénétraient déjà dans nos forêts du Nord-Ouest et de la Colombie.

En 1886, un d'entre eux, Mossom Boyd, du Michigan, avait acheté pour $86,000, 68 milles carrés de terre à bois sur les bords du Nipissing, En 1892, il les revendait $450,000 à Davis & Hay, de Toronto.

William Mackay, d'Ottawa, a refusé $750,000 d'une limite de 130 milles carrés, payée $300 il y a trente ans.

En 1877, moyennant $72,000, l'honorable Peter White, de Pembroke, devenait acquéreur d'une limite de 150 milles, sur la Magnasippi. En 1893, îl achevait d'en percevoir un demi million.

Perley & Pattee, d'Ottawa, ont vendu $250,000 à Hill & Co., une limite payée $2,000 il n'y a pas plus de dix-huit ans.

La limite du Lac Expanse achetée du gouvernement Mercier par J. K. Ward, de Montréal, il y a huit ans, à raison de $3 le mille, vaut au-delà de $1,000 le mille aujourd'hui.

Pendant qu'il se transige de ces plantureuses affaires, où êtes-vous ? Songezvous seulement si l'existence en est possible et si quelqu'un peut ambitionner la propriété d'aucune fraction du domaine

public, autrement que par le titre de père douze fois répété ?

Les capitaux anglais sont supérieurs aux nôtres ? C'est admis ; mais que de grandes choses s'effectueraient encore, si ces derniers pouvaient un jour s'éveiller et s'unir ! Hélas ! tant qu'il faudra se dire :

*' le Canadien, voilà l'ennemi," nos capitaux ne marcheront pas plus ensemble, que ceux qui les possèdent.

Instruits à la dure école du passé, aurons-nous la force de préparer l'avenir comme il convient ?

Que la jeunesse réponde.

A elle de secouer d'un commun accord les préjugés, les impositions qui nous étouffent ; à elle d'élever la politique à la hauteur des nécessités présentes ; à elle de chasser les spoliateurs de l'héritage national et d'y affirmer haut la tête son droit de primauté ; à tous enfin de tenir profondément gravée dans leur cœur la grande devise dont l'application a fait l'Angleterre elle-même si puissante : eternal vigilatice is the price of liber ty.

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