I. 24 septembre
des liommes et des choses, qui empêche la liberté de la vue ou enfin la préoccupation que créent certaines situalions, comme la participation au gouvernement, qui donne rillusion d*une infaillibilité momentanée. Or Galiani est loin de Paris, il est élranger à toute responsabilité, et ses principes ne le gênent pas pour bien voir. Aussi, sur combien de points cette sagacité est en éveil et tombe juste 1 Ses amis aimaient à le mettre à l'épreuve; on lui demandait souvent « les almanachs », c'est-à-dire des prophéties. Il ne s*y refusait pas, et quelques-unes sont vraiment bien curieuses. Relisons la lettre du Sjuillet 1 774. Quelle série d'étonnants pronostics sur les réformes que le nom de Louis XVI promet à la France, un instant enivrée I « Vous verrez avec quelle adresse, quel enchaînement admirable, le Destin (cet être qui en sait bien long), au meilleur roi possible, au mieux intentionné, escamotera tous les desseins, détournera toutes les bonnes intentions, et fera tout ce qu'il voudra et tout ce que nous ne voudrions pas. — Arrêtez-vous de grâce devant un rôtisseur; regardez un tournebroche ; voyezvous ce magot, en haut, qui paraît, avec une force et une application étonnantes, s'employer à tourner la roue; eh bien, c'est là l'homme, le contrepoids caclié est le Destin, et ce monde est un tournebroche. Nous croyons le faire aller, et c'est lui qui nous fait aller. » Mêmes prévisions pessimistes pour Turgot : « Enfin M. Turgot est contrôleur général. Il restera trop peu de temps en place pour exécuter ses systèmes. Son administration des finances ressemblera à la Cavenne de son frère (où avec les meilleures intentions du monde il échoua complètement).... Il punira quelques coquins ; il pestera, se fâchera, voudra faire du bien, rencontrera des épines, des difficultés, des coquins partout. Son crédit diminuera, on le détestera; on dira qu'il n'est
pas bon à la besogne; Tenthousiasme se refroidira; il se retirera, ou on le renverra; et on reviendra une bonne fois de Terreur d'avoir voulu donner une place telle que la sienne, dans une monarchie telle que la vôtre, à un homme très vertueux et très philosophe*. » Il donne, dans une lettre précédentes une triste raison ù cette impossibilité apparente des réformes en France : « Permettez -moi, dit-il, d'être fâché de l'engouement des Français à son égard (à Tégard du nouveau roi). Je vous connais, je sais combien il vous est aisé de vous dégoûter par un effet de l'excès des désirs et des espérances conçues. D'ailleurs, plus j'y pense, plus je trouve que c'est la chose du monde la plus difficile de gouverner bien la France, dans l'élat où elle est. Vous êtes précisément dans l'état où Tite-Live peint les Romains, qui ne pouvaient plus souffrir ni les maux ni les remèdes. Les vices ont pris racine, ont fait corps avec les mœurs. » Suit une description froide, logique et terrible de cet étal social, « qui est, dit-il, l'état de l'Europe et le vôtre ». Dans chacune de ces prédictions il y a des pressentiments de révolution prochaine et implacable.
Quelquefois ses prophéties allaient plus loin que le siècle. 11 s'amusait, vers 1771, à écrire pour son ami tirimra le programme d'un livre qui devait contenir l'histoire de l'année 1900. Ce programme est une démonstration singulière de cette loi que nous énoncions tout ii l'heure sur les conditions de la sagacité en matière politique, et dont la première est qu'on n'y soit intéressé en rien, ni pour son propre compte, ni pour celui de ses idées. Ainsi, le petit prophète napolitain déraisonne dès qu'il s'agit de faits où est intéressée la doctrine des Dialogues^ à supposer qu'il en ait une. « En 1900, dit-il,