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tion, toute une administration par des moyens aimables et par la persuasion. Pour gouverner tant d'intelligences agitées, il a besoin de les flatter, de les ramener à force de soins sous la discipline dé ses idées, de leur faire accepter de bon gré son joug, de former par cet accord plus qu'une réunion d'esprits libres, une véritable secte qui obéira à son impulsion et qui, tous les jours, consultera l'oracle.
Là où excelle la critique liumoristique et énidite de Galiani, c'est chaque fois qu'il rencontre une question où la vie et les lettres anciennes sont intéressées et prêtent à son imagination l'occasion de quelques rapprochements avec le dix-huitième siècle. Il triomphe dans ces similitudes qui ont été si fort à la mode de notre temps. Quelle page ingénieuse sur Cicéron, à propos a d'une rapsodie de Voltaire », que Mme d'Épinay lui a envoyée et « qui combat une autre rapsodie de Linguet ! » Comme il connaît mieux l'antiquité, même à travers ses plaisanteries, que ne le fait Voltaire à travers ses réminiscences de rhétorique I Comme on sent ici un esprit libre, affranchi du lieu commun et nourri d'érudition! Nous ne pouvons en citer que quelques traits, mais toute la lettre est à lire. « Cicéron a été un des plus grands littérateurs qui aient jamais existé. 11 savait tout ce qu'on savait de son temps, excepté la géométrie et autres sciences de ce genre. H était médiocre philosophe, car il savait tout ce que les Grecs avaient pensé, et le rendait avec une clarté admirable, mais il ne pensait rien, et n'avait pas la force de rien imaginer.... Comme homme d'Etat, Cicéron, étant d'une basse extraction et voulant parvenir, aurait dû se jeter dans le parti de Vopposition, ou de la chambre basse, ou du peuple, si vous voulez. Cela lui était d'autant plus, aisé que Marius, le fondateur de ce parti, était de son pays. Il en fut même tenté d'abord, mais le parti des
grands avait besoin d'un jurisconsulte et d*un savant, car les grands seigneurs, en général, ne savent ni lire ni écrire. Il sentit donc qu'on aurait plus besoin de lui dans le parti des grands, et qu'il y jouerait un rôle plus brillant. 11 s'y jeta, et dès lors on vit un nouveau parvenu inôlé avec les patriciens. Figtrez-vous donc en Angleterre un avocat dont la cour a besoin pour en faire un chancelier, et qui suit par conséquent le parti du ministère. Gicéron brilla donc à côté de Pompée, etc.... 11 n'était pas pusillanime, il était incertain. Il ne défendait pas des scélérats, il défendait les gens de son parti, qui ne valaient guère mieux que ceux du parti contraire. L'affaire de Catilina était grave, car elle tenait à la chaîne d'un grand parti.... Voltaire se moque de nous quand il nous parle du gouvernement de Cilicie de Gicéron. Il n'y a rien qui ressemble tant au gouvernement de Sancho Pancîa dans l'ile de Barataria. C'était une affaire de cabale pour le faire parvenir à l'honneur du triomphe, comme les exploits de M. de Soubise n'étaient que pour le faire parvenir au bâton du maréchal. Gependant Gicéron le manqua, et son ami Gaton s'y opposa le premier.... » Voici, marquée d'un trait ingénieux, l'attitude assez équivoque de Gicéron devant la religion officielle de son temps : « Le parti de l'opposition était un parti d'incrédules; car les évèques (c'est-à-dire les augures, les pontifes) étaient tous lords et patriciens. Gicéron, qui, dans son cœur, penchait du côté de Topposition, était incrédule en cachette, et n'osait pas le paraître. Lorsque le. parti de Gésar triompha, il se montra plus à découvert, et sans en rougir.... » Pour ressusciter ainsi la vie antique dans ses nuances et en saisir les fines ressemblances avec la vie moderne, il faut avoir, avec ime érudition pénétrante, bien que paradoxale, un don rare d'intuition et le sens des analogies très développé.
50 VAIUETES LITTEUAIRES.
Libre esprit, libre penseur, sceptique même, Galiani l'était assurément. Mais en tout cela, pour être juste, il faudrait marquer bien des nuances. H est sceptique de tempérament et par la tournure de son esprit; il ne l'eet pas dans le fond de ses idées qui, sans être des doctrines, se montrent parfois comme des opinions suivies et raisonnées. On se rappelle le célèbre apologue rapporté d'ans les Mémoires de l'abbé Morellet, qui étonna, ravit, scandalisa et fit réfléchir un soir le baron d'Holbach et ses convives. Galiani supposait un des convives, le plus convaincu que le monde est l'ouvrage du hasard, jouant aux dés contre un adversaire qui gagnerait toujours, a Les dés sont pipés, s'écrierait-il ; je suis dans un coupegorge. — a Ah! philosophe! Comment! parce que dix ou « douze coups de dés sont sortis du cornet de manière à « vous faire perdre six francs, vous croyez fermement « que c'est en conséquence d'une manœuvre adroite, (( d'une combinaison, d'une friponnerie; et en, voyant (( dans cet univers un nombre si prodigieux de combi- « naisons mille et mille fois plus difficiles et plus com- « pliquées, et plus soutenues, et plus utiles, vous ne (( soupçonnez pas que les dés de la nature sont aussi « pipés, et qu'il y a là-haut un grand fripon qui se fait « un jeu de vous attraper! » Galiani resta toujours, en philosophie, l'homme de cette soirée-là. l'homme des déspipés. Il écrivait, en 1770, à l'occasionde ces systèmes de fatalisme et de matérialisme qui se multipliaient alors : « Il y a une erreur de raisonnement, dans ces grands systèmes, qui dure depuis qu'on en fait.... Oui, sans doute, ce monde est une grande machine qui se remue et va nécessairement; mais de combien de roues est composée cette machine? Voilà ce que personne ne cherche. Y a-t-il d'autre roue principale, outre les lois physiques du mouvement de la grosse matière et les lois physiques
dos mouvonrients de cotte inalière subtile que nous appelons esprits? Ces matières et ces lois nous sont-elles toutes connues? Bref, y a-t-il d'autres esprits que Tesprit humain que nous connaissons? Los dés pipés tombent nécessairement autant que les dés non pipés, mais ils tombent différemment. 11 en est de même de tous los autres événements. Il faudrait connaître tous les ressorts*. ))
C'est surtout à propos du Système de la nature de son ami d'Holbach, publié sous le pseudonyme de Mirabaud, que sa vraie pensée se trahit. Il feint d'ignorer, en écrivant au baron lui-même, que cet ouvrage soit de lui. C'est là un des beaux exemples de discrétion que la société des Encyclopédistes ait donnés. Un bon nombre d'entre eux connaissaient le nom du véritable auteur, et jusqu'à la mort du baron, le secret fut gardé. Galiani profite de cette liberté que lui donne sa prétendue ignorance pour s'expliquer à son aise sur l'ouvrage. Il maintient contre l'auteur inconnu que le système du hasard ne vaut pas le système des dés pipés. « Ce monsieur Mirabaud, dit-il, est un vrai abbé Terray de la métaphysique. Il fait des réductions, des suspensions, et cause la banqueroute du savoir, du plaisir et de l'esprit humain.... Mais vous allez me dire qu'aussi il y avait trop de nonvaleurs; on était trop endetté; il courait trop de papiers non réels sur la place. C'est vrai aussi, et voilà pourquoi la crise est arrivée*. » Ainsi, selon Galiani, on avait abusé du crédit en matière philosophique et religieuse ; ce n'est pas une raison pour le tuer tout d'un coup comme le fait le système athée. A quelque temps de là le livre suscite de telles colères, que Galiani croit prudent de s'esquiver dans un silence honorable et neutre :