Passim, 31 août
peine de développer ce que j'ai griffonné là, vous y verrez un grani bout du cœur humain ; l'homme animal curieux, Tliomme susceptible de spectacles. » Presque toutes les sciences ne sont que de grandes curiosités.
Mme d'Épinay ne se rend pas facilement à cet axiome de la théorie nouvelle, que l'homme est le seul animal curieux. Elle défend sur ce point Voltaire, qui soutient que les singes et les chiens sont curieux comme Fhomme. Elle a bien étudié son chien, elle ne doute point qu'il n'ait de la curiosité à sa façon. Au fond, il n'y a, selon elle, entre l'homme et les animaux civilisés qu'une différence de degré. « La curiosité chez les hommes, a dilférenls motifs, mais, quelque modifiés qu'ils soient, et ils le sont à l'infini, on peut toujours les ramener à un point commun à tous les animaux raisonnables et irraisonnables, ïintérêl, » L'intérêt physique, comme l'intérêt moral, implique l'attention et explique la curiosité chez l'animal comme chez l'homme. « Nous ne nous entendons pas, répond Galiani, qui termine le débat par une distinction bien juste ; c'est la faute des mots qui nous manquent. Si vous appelez curiosité cette attention que l'on prête à une chose inconnue ou obscure pour découvrir ce que c'est, et savoir à quoi cela est bon, assurément les animaux l'ont autant que nous ou même plus. Mais j'appelle curiosité ce plaisir que l'homme a d'observer quelque chose, en même temps qu'il sait parfaitement que cela lui est indifféi^ent et inutile. Le chat cherche ses puces aussi bien que l'homme ; mais il n'y a que M. de Réaumur qui observe le battement du cœur; cette curiosité n'appartient qu'à l'homme. Et de même les chiens n'iront pas voir pendre un chien à la Grève. Adieu*. »
i. 9 novembre 1771.
Nous aurions bien d'autres endroits neufs et piquants à citer dans cette inépuisable correspondance, particulièrement toute une théorie assez sceptique sur l'éducation et le jugement sur l'ouvrage de Mme d'Epinay (Les Conversations d' Emilie) , relatif à CPlte question que J.-J. Rousseau avait mise à la mode^ Mais il est temps de prendre dongé de notre abbé qui est bien plutôt, en toute chose de ce genre, un humoriste et un fantaisiste qu'un philosophe. Et ce serait exagérer le peu qu'il a eu de doctrine que d'insister davantage sur ces lueurs de bon sens, sur ces clartés de raison, mêlés à ces feux follets d'une imagination que la plus légère amorce allume et qui se consument en un instant.
Les dernières années de sa vie furent tristes, malgré ce fond de gaieté excentrique qui reparaissait de temps en temps à travers les circonstances les plus sérieuses et même les plus tragiques. La mort de son frère en 1774, en laissant toute une famille à sa charge, avait aggravé singulièrement ses devoirs de famille, subis de très mauvaise humeur, mais enfin acceptés. Voici sur quel ton burlesque il parlait de ces aubaines de charité obligatoire que lui envoyait la Providence : « Vous parlez de chagrins que vous causent les absents. Ahl si je commençais à vous parler de ceux que me causent les présents! Il me faudrait vous parler de cinq sœurs, trois nièces, un neveu, la femme et les enfants de ce neveu, une tante maternelle et sa famille, les maris de mes deux nièces, ma belle-sœur, son mari, sa mère, et puis à peu près trente cousins et une centaine de parents plus éloignés. Il est vrai, au pied de la lettre et sans exagération, que tout ce monde est sur mes bras ; tous ont recours à moi; tous me pèsent; tous, à mon neveu près, sont dé-
1. Voir surtout au l"" vol. les pages 216, 552; au 2* vol., les pages 577, 579, G20, 622, 651, etc.
vols à brûler, et tous, y compris mon neveu, sont ennuyeux à périr. Ils m^ôtentla solitude sans me donner la compagnie ^ » A mesure que sa maison se remplissait, le vide se faisait d*une autre manière autour de lui, ce vide que font les amis en disparaissant tour à tour. Bien qu'il ne fût pas très avancé en âge (il mourut à cinquante-huit ans), il se voyait abandonné successivement par ses plus chers compagnons de route. Depuis quelque temps, Mme d*Ëpinay, rudement^ éprouvée par la maladie, par la pauvreté, par des chagrins de tout genre, ne lui écrivait que rarement. Un jour, on lui annonce de Paris qu'elle est morte. La lettre qu*il écrivait à Mme du Bocage n'est qu un cri de douleur. (( Mme d'Ëpinay n*est plusl J'ai donc aussi cessé d'être! Vous m'aviez proposé de continuer avec vous la correspondance que j'eus l'honneur d'entretenir avec elle; je sens tout le prix du sacrifice que vous m'offrez; mais comment pourrais-je y répondre? Mon cœur n'est plus parmi les vivants, il est tout entier dans un tombeau*. » Et résumant toute sa vie qu'il ramasse d'un seul trait sous son regard : a J'ai vécu, dit-il, j'ai donné de sages conseils, j'ai servi l'État et mon maître, j'ai tenu lieu de père à une famille nombreuse, j'ai écrit pour le bonheur de mes semblables, et, dans cet âge où l'amitié devient plus nécessaire, j'ai perdu tous mes amisi J'ai tout perdu! On ne survit point à ses amis! »
Il survécut quatre ans, mais malade et accablé. Au printemps de l'année 1787, sur le conseil des médecins, il fit un voyage en Italie, visita Venise, Modène, Padoue. Il se sentait frappé, et, à son retour, il disait : « Les morts s'ennuient à périr; ils m'ont envoyé une lettre d'invitation
i. 20 juillet 1776.