‹ Variétés, notices et raretés bibliographiquesChapitre 5 sur 23 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

A MJ C.-N. A ******, membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes .

Je sais , mon cher confrère , que vous aimez les beaux livres, et surtout les livres qui, ne se bornant pas au simple luxe extérieur , ont de plus un mérite réel par les choses intéressantes qu’ils renferment ; je crois donc vous faire plaisir en vous entretenant 'd’un ouvrage, qui, sorti de laplume et des presses de l’un des meilleurs typographes de la capitale , pourra , quoique peu volumineux, piquer votre curiosité. Ce bel opuscule est une petite leçon très modérée donnée à un de nos voisins d’outre-mer , qui a quelquefois négligé les convenances dans un ouvrage assez singulier et même assez curieux, dont il faut d’abord vous faire connoître l’auteur, 1e titre et le prix. L’auteur est M. Thomas Frognall Dibdin , ministre anglican à Kensington , bibliographe anglais, célèbre par ses connoissances , et plus encore par la somptuosité des éditions qu’il publie. Ce savant a fait , il y a trois ans , une excursion littéraire et bibliographique sur le Continent, et il vient de publier la relation de son voyage sous ce titre : A Bibliographical , antiquarian , and picturesque Tour in France and Germany , b y theRev. Tho. Fro~ gnall Dibdin. London, 1821, 3 vol. gr. in-8.° avec

un grand nombre de gravures d* après les dessins dé* M. Georges Lewis. C’est l’ouvrage en question. Peu de livres ont été exécutés avec plus de luxe ; on assure que les frais d’impression et de gravure se sont élevés à 6000 liv. sterl. (à peu près 140,000 fr. de notre monnoie.) (1). Vous avouerez qu’on nepeutfaire de pareilles entreprises qu’en Angleterre. Quel est l’auteur en France qui oseroit ou qui pourroit risquer ■une telle somme, surtout pour trois vol. in-8.°? IL seroit ruiné 5 et M. Dibdin s’est enrichi tant par cet ouvrage que par d’autres du même genre (2). La sous-

(1) Cela n’approche pas encore des frais qu’a occasionnés l’impression du Muséum IForsleyanum , etc., ou Musée de sir Richard Worsley. London , ( Printed by Bulmer ) , 1794- 1 8o3 , a vol . gr. in jol. , pap. vélin , belles gravures , tiré à petit nombre, et qui a , dit-on, coûté d’impression, de gravure , etc. , la somme énorme de 27,000 livres sterl. ( 621,000 fr. )

(2) Parmi les ouvrages qu’a déjà publiés ce savant Bibliographe , j’en citerai seulement quatre.

i.° The Bibliomama, or Book madness , etc. ( la Bibliomanie , ou la fureur des livres , etc. ) London , 1809, in- 8.® de 87 pages. La seconde édition de cet ouvrage singulier, très différente de la première, a paru London , 1811 , in 8.° de 800 pag. , avec beaucoup de figures. Elle ne se vendoit d’abord que 27 schell. ( un peu plus de 27 fr. ); l’édition ayant été épifisée en un an , on paie maintenant ce volume jusqu’à six g ni née s ( i56 fr. ) ; et l’un des 19 exemplaires tirés sur? papier impérial , en 2 vol., a été mis en vente pour 36 guinées ( 986 fr. ) Enfin M. Longman , libraire de Londres, demandoit jusqu’à 100 guinées ( 2600 fr. ) d’un exemplaire enrichi de beaucoup de gravures ajoutées , et divisé en 5 vol .

çrîptlon du voyage en question étoit, pour les trois volumes, de 9 liv. 9 schel. ( à peu près 225 fr. ) , et en grand papier, de 1 6 liv. 16 schel. ( 400 fr. ) M. Dibdin , que sa réputation avoit précédé à Paris , y a été très bien reçu des savans , des imprimeurs et des libraires distingués de la capitale qu’il a visités. Mais lorsque son ouvrage a paru, on s’est aperçu que la manière dont il a rendu compte de cette partie de son voyage n’étoit pas exempte de reproches , soit sous le rapport de quelques erreurs, soit sous celui de quelques indiscrétions. En conséquence, M. Crapelet >

2.0 Bibliotheca spenceriana , etc. (Catalogue de la bibliothèque de lord George- Jean Comte Spencer etc. ) London , printed by JV. Bulmer t 1814 et i8i5 , 4 vol. gr. in-8.° tiré à 55o exempl. pap ordinaire y plus 55 grand in-4.0, avec beaucoup de fac-similé soit des caractères , soit des gravures, qui se trouvent dans les livres rares de cette riche bibliothèque.1 Le prix de ce catalogue , magnifiquement imprimé , étoit , pour le papier ordinaire, de 400 fr.; le grand papier étoit assuré, d’avance. Cette superbe collection se compose de 45, 000 vol., parmi lesquels ily a64 éditions deCaxton , qui le premier imprima à Londres, en 1477. Ces 64 anciennes éditions que l’on çst parvenu à réunir , sont estimées seules, 12,000 liv. sterl. , ( environ 276,000 fr. ) Le fameux Decameron ( Venetîis ) Chr. Valdarfer , 1471 , in- fol. de> 267 feuillets , dont 7 de table en tête du vol. , est également dans cette bibliothèque. Lord Spencer Ta payé, en juin 1819, la somme de 918 liv. i5 schel. sterl. (à peu près 21,12g fr.) ; et sept ans auparavant, le même volume avoit été acheté par le Marquis de Blandford à la vente de M. Roxburghe, en 1812 à Londres , 2260 liv. sterl. (51,98a fr.-). Voilà donc soixante-cinq articles, on pourroit dire volumes , qui seuls reviennent à lord Spencer , à environ

célèbre imprimeur de Paris , et partie un f>eu intéressée dans l’affaire , puisqu’il figure, ainsi que plusieurs autres, dans la narration de M. Dibdin , a cru de-

297.000 fr., et j’en connois d’autres qui Ont coûté 3 à 4°oo fr. Que l’on juge de la valeur de cette bibliothèque composée de

45.000 vol. tous choisis T Je dis choisis, car entre beaucoup d’acquisitions qu’a faites lord Spencer, il faut compter celle de Ja bibliothèque entière des classiques grecs et latins de M. De Rewiscky , dont le catalogue de 1784 est si rare , et se vend encore très cher , malgré la réimpression de 1794* Eli bien ! la plupart des livres de cette belle bibliothèque ont été échangés , par Lord Spencer , contre de meilleurs exemplaires.

3.» The bibliographical Decameron , etc. ( le Décameron bibliographique , etc. ) London , printed for lhe author , by JV. Bulmer, 1817, 3 vol . gr. in-8.°jig. Cet ouvrage qui fait suite à la bibliomania citée plus haut , est exécuté d’une manière beaucoup plus somptueuse; aussi chaque exemplaire s’est vendu 240 fr. , et l’édition entière , tirée à un certain nombre , a été bientôt épuisée ; on n’en eût peut-être pas vendu trente exemplaires en France.

4 ° Typographical antiquities etc. ( Antiquités typographiques , ou histoire de l’imprimerie en Angleterre , en Ecosse , et en Irlande , etc. ) London , printed for fVill. Miller , by TVill. Savage, 1810, 1812, i8i6et 1819, \ vol. in-^ 0 avec jig. et fac-similé. Cette nouvelle édition du savant traité de Joseph Ames et de William Herbert, ou plutôt ce nouvel ouvrage sur le même sujet n’est point terminé ; il doit encore avoir 3 vol. au moins. Les 4 qui paroissent sont exécutés avec un grand luxe , et coûtent 14 guinées ( 336 fr. )► C’est un ouvrage plein d’érudition, et d’une exécution magnifique , tant pour le texte que pour les gravures.

Les autres ouvrages de M. Dibdin sont indiqués dans les bibliographies.

voir traduire le fragment qui regarde le séjour de l’auteur à Paris , et l’accompagner de notes que la singularité du texte a rendues nécessaires. Comme l’opulente production de M. Dibdin a la forme épistolaire, le fragment en question forme la trentième lettre du recueil, et M. Crapelet a donné à sa traduction le titre suivant : Lettre trentième concernant V Imprimerie et la Librairie de Paris , traduite de l* anglais avec des notes > par G.- A. Crapelet , imprimeur. Paris, de l’imprimerie de Crapelet, 1821 , gr . in-8.° pap. 'veL de vin-71 pag . Ce volume est magnifiquement imprimé dans le même format et dans le même genre que l’ouvrage anglais. Le faux titre porte î Voyage pittoresque en France et en Allemagne, relatif à la bibliographie et aux antiquités } par le rév. Th . Frognall Dibdin .

M. Crapelet s’est proposé, dans ce bel opuscule, le but dont nous avons parlé plus haut, qui est de relever quelques méprises échappées à l’auteiir anglais dans ce qu’il a dit sur l’état actuel de l’imprimerie et de la librairie à Paris , méprises qui proviennent sans doute de ce qu’il a observé et rédigé trop rapidement ce qui lui a paru digne d’attention. En outre le style de M. Dibdin n’est pas exempt de critique ; ce bibliographe vise singulièrement à l’effet , ne dit rien simplement et n’a point ce naturel qui est une des qualités du style dans toutes les langues , et particulièrement dans des matières d’histoire littéraire et de bibliographie. Il affecte souvent des tournures bigarres , des figures forcées , et même quelquefois le

néologisme. Les transitions surtout sont la pierre d’achoppement de cet écrivain; elles semblent lui inspirer une contrainte continuelle ; aussi les brusque-t-il souvent d’une manière assez plaisante, par exemple : « Il est grand temps de souhaiter le bon jour à JM. R.... et de nous entretenir avec son voisin ; ■» ou bien : « Je prends congé des Imprimeurs et des Libraires de Paris ÿ que reste- t- il donc maintenant à dire.... ? » Mais un reproche plus sérieux que fait encore au voyageur anglais, M. Crapelet dans sa préface et dans ses notes , c’est d’avoir , par une excessive liberté de tout dire sur les personnes et sur les choses, outrepassé souvent les bornes de la bienséance, et faussé la vérité dans ses récits , en livrant à la publicité de l’impression ce qui devoit rester dans sa confidence. En effet M. Dibdin révèle souvent des petits détailsplus que minutieux, et quelquefois d’autant plus inconvenans qu’ils ont rapporta l’intérieur des maisons où il a été reçu avec cette urbanité si franche et qui est si naturelle aux Parisiens et en général aux Français envers les étrangers. Quels que soient les torts de M. Dibdin à cet égard , il faut dire que M. Crapelet, qui n’est pas le seul qui ait eu à se plaindre de ce manque de convenance, a mis dans sa censure un ton de modération , de décence et quelquefois une finesse, qui contraste singulièrement avec celui qu’a pris le voyageur anglais , dont le style par fois plus que familier , est verbeux, tranchant , caustique et souvent plus singulier que pittoresque.

Cependant on ne peut pas disconvenir que M. Dib-

din n’ait beaucoup d’esprit et de très grandes connoissances bibliographiques, qui peut-être perdent un peu en profondeur de ce qu’elles ont en étendue. Mais il se laisse trop aller à la vivacité de son imagination, et l’imagination ne s’accorde guères avec les recherches bibliologiques qui demandent de la patience , d11 sang froid , de la ténacité , et surtout de la simplicité dans le style.

Mais il est temps, mon cher confrère, de justifier ce que je viens de dire, et je ne puis mieux le faire qu’en vous donnant une analyse rapide de la relation du séjour de M. Dibdin à Paris, et en l’appuyant de quelques citations.

L’auteur commence par parler de feu l’abbé Rive , ce fameux bibliologue , qu’il appelle cc le redoutable « Ajax flagellant de la gent bibliographique y et en « même temps l’être le plus suffisant du monde ; » aussi nous le peint-il comme tenant un fouet d’une main etun miroir de l’autre. Ce début sur l’abbé Rive est relatif à une visite que lui fit de grand matin et bien avant qu’il eut commencé son déjeûner y devi~ nez qui ? Pas moins que le neveu de l’abbé Rive . En effet c’étoitM. Morenas, neveu et héritier de cet abbé qui venoit proposer à M. Dibdin d’acheter tous les manuscrits de son oncle. M. Dibdin alla les visiter (1) j mais comme on en demandoit 6000 fr. , l’af-

(t) II existe une faute d’impression dans le bel ouvrage de M.» Crapelet , p. 4 , et sans doute elle se trouve dans le texte anglais. M. Dibdin dit, en faisant l’énumération des maints-

faire n’eut pas lieu, et cette entrevue ne produisit au voyageur anglais que la permission de faire dessiner le portrait de l’abbé Rive , sur une miniature que 4possédoit M. Morenas $ il l’a fait graver et en a enrichi son ouvrage. Il finit l’article de cet abbé par en faire un éloge qui seroit bien mérité, s’il se bornoit â vanter ses connoissances bibliographiques, mais qui devient singulier quand il dit que l’abbé Rive a fait connoître par des actes fréquens , toute la bonté de son caractère et de son cœur démontrée par sa con-

crits de Rive qu’il appelle les mânes littéraires de cet abbé : « Onze cahiers in-folio de planches ont été publiés en 1799 sans aucun texte , mais V exécution en est telle que Vabbê a dû être extrêmement mécontent du graveur, *> Comment Rive mort en 1792 auvoît-il pu être mécontent d’un ouvrage publié en 1799? C’est 1779 qu’il falloit mettre. La chronique litté -> raire de cet abbé , pag. 12 . i3 et 14, donne des détails sur cette entreprise , et rapportant le titre de l’ouvrage , en met bien la date à Paris, chez Dujlos le jeune , graveur , 1779 » in- fol. « Ce recueil y dit Rive, devoit contenir 36 cahiers de 6 planches chacun , » et il l’appelle un beau traité de gravures , ce qui prouve qu’il n’étoit pas extrêmement mécontent du graveur. Cet ouvrage a été terminé en \\ livraisons qui renferment 264 planches. Mais je présume que Rive n’a travaillé qu’aux onze premières, pour le texte; j’en juge par les injures que, dans sa chronique , il dit au graveur en annonçant qu’il ne veut plus rien fournir à cette entreprise. La liste de ses manuscrits porte 2,400 cartes écrites recto et verso pour l’explication des planches ; lesquelles cartes n’ont point servi , puisque M. Morenas en a hérité de son oncle et désiroit les céder k M. Dibdin , ainsi que bien cl’autres notices renfermées dans six coffres.

«/r/ //e .......... Il ajoute en preuve sans doute , que sa

servante qui a vécu i\ ans avec lui , a pleuré sa perte comme celle d’un père $ puis il termine sa petite oraison funèbre par ce vœu que nous partageons de bon cœur : Que ses cendres reposent en paix !

« La bibliographie, continue M.Dibdin , m’a conduit doucement et naturellement au bibliopolisme ( commerce des livres). Je vais entrer dans quelques détails sur les principaux libraires de cette riante capitale . x> Suivons donc M. Dibdin, et indiquons rapidement ceux de ces messieurs qu’il a honorés de ses visites.

i.°MM. Debure: l’atiteur vante à juste titre, les connoissances , la délicatesse, l’obligeance et l’exactitude de ces libraires distingués, soit dans leurs relations de commerce, soit dans l’appréciation et la vente des livres de leur fonds. « Aucun libraire , à Paris, dit-il, ne possède un fonds mieux entendu 9 et ne pourroit offrir autant de livres rares et curieux . Un jeune amateur peut s’adresser à eux en toute confiance, et pour une centaine de louis il se formera une jolie collection d’éditions prin ceps ou des plus rares. » Je doute qu’avec cent louis on puisse se procurer un certain nombre d’éditions princeps (i)

(i) On pourroit demander à M. le chevalier d’Elcy , dans le cas où il existeroit encore , ce que lui a coûté la belle collection qu’il a voulu former dans ce genre. J’ai oui dire qu’il y avoit employé des sommes considérables. M. Van-Praet , dans une lettre qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire en 1804 , m’a parlé de M. d’Elcy, qui de Milan étoit allé s’établir à

•t encore bien moins une collection. M. Dibdin &e trompe quand il attribue à M. Debure le jeune la formation du plus riche et du plus nombreux recueil de portraits qui existe ( on en porte le nombre à plus de cinquante mille ). C’est M. Debure aîné qui a formé cette collection, rc Je crois , dit l’auteur, que

Vienne en Autriche. « J’ai connu , me disoit-il , cet ama- « teur à Paris en 1788 ; toute son ambition alors tendoit à se « procurer la première édition de chaque auteur classique « grec et latin; j’ai appris depuis qu’il étoit parvenu , à « force de recherches et de dépenses , à les réunir toutes , « à l’exception du Juvénal de 1470 qu’il fait chercher depuis u long-temps par toute l’Europe , et dont nous avons eu le « bonheur , à son insçu , d’enrichir l’année dernière la « bibliothèque royale. »

Le mot princeps me rappelle une expression naïve d’un bon Monsieur Bonnemet , très riche négociant , qui aimoit beaucoup les livres , quoiqu’il fût peu instruit; il s’attaclioit aux belles éditions et encore plus aux élégantes reliures, mais pour les ouvrages modernes seulement, car je n’aime pas, disoit-il , les éditions princesses. Aussitôt qu’il aclietoit un ouvrage moderne , il s’en faisoit remettre plusieurs exemplaires en feuilles , sur lesquels il en choisissoit un et renvoyoit les autres. Il faisoit ensuite relier ce livre par Derome le jeune, puis le serroit dans sa bibliothèque qu’on ne visitoit guères que pour en ôter la poussière; encore obligeoitil ses domestiques de mettre des gants lorsqu’ils nettoyoient ses livres. Sa bibliothèque achetée après sa mort par le duc de la Vallière pour 18000 liv. a été évaluée par l’abbé Rive plus de 24,000 fr. d’après une estimation détaillée et très basse» Elle fut l’ornement de la vente du duc de la Vallière pour les beaux livres modernes. ( V. le Catal. d'un amateur , M. Renouard, tom. iv. pp.38 et 25o. )

XI. Debure le jeune m’a fait voir autant de pottraits de Louis XI V , qu’il existe d'éditions des divers ouvrages de Cicéron dans le XV. 1Iîe siècle

Au sujet de MM. Debure, M. Dibdin, ce qui est assez naturel , parle du savant M. Van-Praet, qui. jouit de l’ influence la plus étendue sur tout ce qui concerne la bibliothèque royale . 11 nomme aussi M. Panckoucke , mais dans la seule intention de décocher contre l’Institut une épigramine bien innocente : ce A l’égard de M. Panckoucke , dit-il , il est plus riche qu’ instruit , et il est d’autant plus à son aise sous ce dernier point de vue , qu’il est le libraire de l’ Institut. » M. Panckoucke n’est point libraire de l’Institut , et sans doute, comme le remarque très bien M. Crapelet , il n’a pas mis M. Dibdin dans la confidence de son instruction.

2.° MM. Treuttel et Wurtz : l’auteur ne dit guères qu’un mot de leur maison de commerce qui est l’une des plus riches et des plus considérables de l’Europe. Après avoir exposé que ce les affaires sont expédiées chez ces messieurs avec soin , politesse et célérité , que leurs manières sont à la fois franches et affectueuses , notre voyageur ajoute : jedevois leur faire grand plaisir de passer un dimanche avec eux à leur campagne de Groley près du village et de la vallé-e de Montmorency . J’acceptai volontiers. Le dimanche suivant , la grande voiture de famille attelée d’ une paire de chevaux noirs , luisans , ronds et gras , vint me prendre au logis d dix heures , et en une heure trois quarts , je fus rendu à Groléy . . »

L’auteur donne ensuite une description succincte dé la maison de campagne , puis il passe à l’éloge de madame-Treutteh Jamais sans doute éloge ne fut mieux mérité j mais il est bien certain que c’est à l’insçu de cette estimable dame, que M. Dibdin a révélé ses traits de bienfaisance et les établissemens de charité et d’instruction primaire , qu’elle a fondés dans le village $ il entre à cet égard dans des détails qui paroissent plus que superflus et même inconvenans sous différens rapports.

3.° M. Renouard : M. Dibdin nous annonce que ce libraire éditeur aussi instruit que laborieux , qu’il appelle « l’aigle de la confrérie , possède une grande connoissance des livres , et une délicieuse bibliothèque Aldine Il a , continue-t-il , une grande

masse d’affaires et les conduit avec succès. Il peut passer pour riche, non parce qu’il a dans sa cave cinq

cents bouteilles de Bourgogne mais parce qu’il

a publié à grands frais , nombre de belles éditions de classiques latins et français, qui sont des preuves de son mérite , et lui ont acquis d’honorables bénéfices (1). Il débuta par une belle édition in -fol. de

(1) Personne ne contestera cet éloge des éditions de,M- Tlenouard; mais pourquoi l’avoir gâté par du Bourgogne , hjen étonné de se trouver là , et par des bénéfices qui sont également très déplacés dans cette circonstance ? M. Dibdin auroit mieux fait de nous parler de la correction, de l’élégance , et du goût qui distinguent ces belles éditions , et qui feront toujours rechercher le Massillon, 1810, i3 vol.

Z.VCATX en *7ÿ$ Depuis cette époque jusqu9 à

ce jour , il n’a jamais laissé reposer sa tête , ses mains ou ses pieds , et toujours il a suivi ses affaires. 33 Je doute qu’un pareil style puisse plaire sur les Lords de la Tamise, mais jamais il ne sera goûté sur les bords de la Seine. Dans le nombre des éditions très précieuses qui font l’ornement et la richesse de la bibliothèque de M. Renouard , il en est quelques unes dont parle M. Dibdin 5 mais le livre qui a excité son enthousiasme , est l’édition des oraisons de Cicéron, VenetiiSfValdarfer 147* in-fol. « Livre admirable > s’écrie- t-il à juste titre, qui peut être regardé comme le type de la perfection J’ avouerai fran-

chement que j’ai tourné et retourné tous les feuillets de ce livre précieux , soupirant , convoitant , etc.

Eh bien , n’avez- vous fait aucune proposition séduisante pour l’enlever à son possesseur ? — Il n’y avoit pas moyen. — Je le conserve , dit-il, comme le bijou de mon catalogue , et il ne quittera pas cette place. — Arrêt sévère mais juste. On ne connoît qü’un seul autre exemplaire sur vélin y qui se

le Gessner , 1795011 1799» 4 v°l • û*-8.°, I’Hamilton , 1812, o vol. m-8.° , le Vertot , 1796, 7 vol. in- 8.°., le Gresset 9 1811, h vol. le Corneille, 1817, 12 vol. in- 8.°, les

Aldes, i8o3 ,3 vol. in- 8.°, le Catalogue d’un amateur, 1819, 4 vol. in- 8.°, le Pèrefixe, 1816 , zw-8.° , le Lesage, le Voltaire et une inijnité d’autres ouvrages en dilférens formats ; toutes les éditions rapportées ci-dessus sont ornées de portraits et de superbes gravures.

trouve à la bibliothèque royale (i); encore y manquet-il un feuillet de la table , imperfection qui ne se rencontre pas dans celui de NI. Renouard. » Vers la fin de l’article de M. Renouard , M. Dibdin , qui paroît avoir un goût décidé pour les maisons de campagne de libraires, ou du moins pour en parler, dit : ce Comme ses voisins , M. Renouard a une maison de campagne ou plutôt une ferme en Picardie

où il va par occasion faire la vendange :» C’est

sans doute la première fois que l’on entend parler de vendanges en Picardie ; puis il ajoute : ce et sur-

veiller ses récoltes , peut-être même pour observer le degré de force et les conditions requises dans cette espèce d* animaux dont les flancs fournissaient à son bien-aimé Aide P ancien y ce matériel qui constituait son fonds de livres de peaux . Niais soit à Paris y soit

(1) Cet exemplaire a été acheté chez M. le Cardinal Loménie de Brienne en 1792 , pour la somme de 3,555 liv. Voy. le Catalogue de la bibliothèque de M. de Brienne par Laire , tom. 1, pag. 355. Quant à l’exemplaire, également sur vélin, appartenant à M. Renouard , il est reconnu , ainsi que le dit M. Dibdin , que c’est le phis complet, le mieux conservé , et par conséquent le plus précieux île tous ceux qui existent, soit sur veliri , soit sur papier. Les exemplaires sur papier sont aussi en très petit nombre , et leur rareté , outre le mérite de l’exécution, les fait monter à un prix assez élevé : celui de M. Gaignat, qui a passé à M. de la Vallière, a été porté à la vente de celui-ci , en 1784 , à 700 livres. Il avoit à la fiti une note manuscrite assez curieuse; elle est en latin et porte que ce livre deux ans après son impression en 1473, a coûté à son acquéreur deux ducats d’or;. c’est l’acquéreur lui-même qui a écrit et signé cette note; ils’appeloit Saulnern,

tn Picardie , il est grand temps de souhaiter le bon* jour à M. Renouard et de nous entretenir de son i voisin ( M. Brunet ). » IL falloit que M. Dibdin fût en veine pour avoir ainsi accolé une charmante définition du veau , et une transition aussi heureuse.

4*° M. Brunet fils : on saura par M* Dibdin , que ce Bibliographe distingué demeure dans La rue Gît-le-Cœur , cc vilaine rue , très petite, que Von au roit écourtée comme qui diroit un exemplaire trop rogné. C’est là néanmoins que demeure JS/1. Jacques- Charles Brunei fils , qui vivra dans le monde bi-

bliographique jusqu’au temps le plus reculé

vous montez au premier ; l’escalier est obscur eû semble conduire à une cellule du monastère de les Trappe. Alors vous lisez une inscription qui vous apprend qu’en tournant le bouton vous tirez les sonnette ; ( heureuse imitation du Petit Chaperon- Bouge « tire la chevillette et la bobinette cherra, x>). Elle sonne , et M. Brunet père , avec ou sans bonnet de soie sur la tête , vient vous recevoir. — - Monsieur votre fils est-il ici ? — Ouvrez cette porte , il est dans

la chambre voisine » . » A la suite de ces

détails iritéressans , M. Dibdin parle de l’excellent Manuel du Libraire , et en cause avec son savant auteur qui lui déclare qu’il en avoit imprimé et vendu DEUX mille exemplaires , chose qui ne seroit jamais arrivée en Angleterre , parce qu’en supposant même qu’on eût imprimé ce livre avec autant de soin , il aurait été impossible de le publier avec autant d’élégance pour le meme prix . M, Dibdin

prétend que M. Crapelet: s’est surpassé dans l’exécution typographique de cet ouvrage ) il est certain qu’il est imprimé avec beaucoup de soin, mais ce n’est point un livre de luxe , et M. Crapelet * faisant sentir , avec une vraie modestie , ce que le compliment de M. Dibdin a d’exagéré , dit que c’étoit plutôt des Annales de V Imprimerie des Aides de M. Renouard , imprimées par Charles Crapelet son père , avec une rare perfection , qu’il auroit dû faire l’éloge. M* Dibdin termine la partie qui regarde M. Brunet par dire que, erses manières, sa conversation > sont naïves et caractéristiques. Il ne copie personne , et on peut dire qu’il est citoyen dumonde. Bref, il y a dans ses opinions et sa conversation aussi peu de nationalité que dans aucun Français avec lequel j’aie conversé jusqu’à présent Je ne sais trop si M. Brunet doit être bien flatté d’un portrait dans lequel on prétend qu’il n’a pas l’air d’un Français.

5.° M. Chardin. C’est un ancien libraire fort instruit, et connu par son commerce des livres rare» et précieux. Il est le seul , dit M. Dibdin , qui survit encore aux libraires de la vieille école à Paris...*

( Ecole de librairie î Ce mot est nouveau ) j et comme j’ai une prédilection pour les antiquités , dans quelque genre que ce soit, je saisis avec plaisir l’occasion de jaser un peu de JM. Chardin. Faire un rapprochement de M. Chardin qui est très âgé, avec une antiquité , est d’une trivialité qui passera toujourspour indécente , au-delà et en deçà de la Manche, et qui ne sera jamais excusée ni par le compliment

s\iivatit : Depuis Gering ( imprimeur à Paris eu i 470 ) y H ne s* est pas vu en France un plus beau v ie illard et d’une physionomie plus caractéristique , ni par le portrait de M. Chardin que M. Dibdin a lait dessiner en deux séances par M. Lewis, et ensuite graver pour en enrichir son ouvrage. Le goût de M. Chardin pour les livres curieux, pour les manuscrits enrichis d’ornemens , pour les ouvrages imprimés sur vélin , sa collection de livres relatifs au beau sexe , son talent pour rendre des anciennes éditions complettes au moyen de feuillets manuscrits •mitant l’impression avec une perfection surprenante» enfin ses armoires en glaces et la riche bibliothèque qu’elles renferment, tout cela est l’objet d’une rapide rédaction de M. Dibdin. Il finit par nous annoncer qu’il a fait avec M. Chardin l’échange d’un long bambou noir, dont la pomme est formée d’une pièce d’ivoire su périeurement sculptée par Jean Goujon » contre un exemplaire choisi des JEdes althorpia nae (1). « En cinq minutes , dit-il, notre marché fut conclu y et nous nous séparâmes fort contens l’un de l’autre »

(1) Ce vol. gr. m-8.° est un supplément au beau catalogue de Lord Spencer dont nous avonsparlé dans une note précédente; il a pour titre Ædes althorpianœ ; or a descriptive catalogue cf the piciures , and of a portion oj tne library , in the ancestral résidence of George John earl Spencer at alihorp. London , etc. Cet ouvrage a coûté par souscription 6 liv. C sehel. (à peu près 144 fr.) pap. ordinaire , et 12 liy. 12 schel, ( 288 fr. ) grand papier.

Ici M. Dibdin termine sa narration bibliopoliquc , non qu’il prétende par là jeter la moindre obscurité sur les autres libraires dont il ne fait pas mention 9 mais simplement parce qu’il n’a 'voulu nous entre tenir que de ceux qu’il a vus , ou avec lesquels il s’est trouvé en relation d’affaires. Maintenant , continue-t-il, disposez-vous à lire quelques détails sur les imprimeurs y ou mieux sur les trois imprime ries certainement les plus distinguées de Paris ; je veux dire celles de MM. JJ i dot et de M . Crapelet .

Comme on le pense bien , M. Dibdin commence par M. Pierre Didot, aux talens duquel il rend un juste hommage. « Le nom de JJidot vivra, dit-il, aussi long-temps que l’instruction et le goût subsisteront dans quelque portion que ce soit du globe} et je ne suis pas certain que tout ce que Bodoni , Bensley et Bulmer ensemble ont produit , ait plus contribué à l’illustration de leur pays , que ce qui a été fait par M. Didot. » Cet aveu est précieux dans la bouche d’un Anglais. M. Dibdin après quelques détailssur les chefs-d’œuvre de M. Didot qu’il reconnoît dans le Virgile de 1798 in-fol., et surtout dans l’ Horace de j 799 , également in-fol. , dit que cet imprimeur célèbre « a recueilli en Angleterre même , les témoignages d’ une admiration presque générale , lorsque p par la vente de certains ouvragessur vélin exécutés par lui ( de la bibliothèque (1) du Maréchal ( lisez

(1) La collection de livres que possédoit M. Junot n’étoit

C ai.)

Général ) Junot), il a été prouvé qu’il P emportait décidément sur B odoni pour l’ impression des vélin. Lequel des deux ex celloit dans les in- 1 2 et les z'/z-8.°? C’étoit encore Didot qui remportoit le prix . » Cette décision me paroît fort juste. Il n’y a dans tout ce passage que le mot presque qui me semble placé là par la seule raison que l’éloge d’un talent étranger, quelqu’éminent qu’il soit , ne doit jamais être prononcé

qu’un commencement de bibliothèque , qui consistoit en 53^ articles; rien n’y étoit suivi ; mais aussi quelle richesse, quelle magnificence dans la plupart des ouvrages qui s’y trouvoient ! On y voyoit les chefs-d’œuvre les plus précieux sortis des presses des Didot, des Bodoni, des Ibarra ; et plusieurs étoient imprimés sur velin , avec les dessins originaux des plus grands maîtres , entr’autres : I’Horace de Didot , 1799 g r. in J'ol. avec les dessins de M. Percier , et les épreuves gravées avant la lettre ; les Fables de la Fontaine , Didot 1802 , 2 vol. gr. in-jol. avec les 12 dessins originaux de M. Percier , et les gravures avant la lettre par Girardot ; les Œuvres de Crébillon, Didot jeune 1796, 2 vol. rel. en 4 tomes m-8.° avec les fig. de Peyron , avant et avec la lettre , les eaux fortes etles mêmes fig. peintes en camaieu ; leLoxeus de Coray, Didot, 1802, gr. in- fol. avec 9 gravures d’après Gérard et Prudhon , les dessins originaux et les épreuves avant la lettre. Une grande quantité d’autres ouvrages également sur velin , et parmi lesquels est la collection des stéréotypes de M. Didot, en 174 vol. gr. in-\o> , y compris le Montaigne 4 vol m-8.°, ornoit cette bibliothèque. Les éditions sur grand papier velin , des cartes géographiques, soit gravées , soit manuscrites , et beaucoup d’autres livres curieux s’y faisoient aussi remarquer. La vente a eu lieu à Londres, et ce n’est pas ce qu’il y a eu de plus avantageux , m’a-t-ou dit, pour les héritiers de M. Junot duc d’Abrantès.

par un Anglais saris quelque restriction, surtout quand il s’agit d’un Français. Dans un autre passage JVL Dibdin rapporte que M. Didot aîné ( Pierre ) dirige les presses royales ; cela n’est pas exact ; M. Didot a bien le titre d’imprimeur du Roi $ mais c’estM. Anisson-Dupéron qui est directeur de l’Imprimerie Koyale. M. Dibdin commet encore une erreur relativement à M. Firmin Didot qu’il regarde comme l’oncle du précédent , tandis qu’il est son frère j et il donne à M. Firmin pour neveu , M. Ambroise-Firmi.n Didot qui est son fils , et qui , dans l’art de la fonderie , marche sur les traces de son père.

La Lusiade du Camoëns , texte portugais, imprimée en 1817 , par M. Firmin Didot, passe aux yeux de M. Dibdin pour son chef-d’œuvre typographique. ÜNotre voyageur s’informe à combien d’exemplaires on avoittiré cette fameuse Lusiade , et s’il y enavoit plusieurs formats ; on lui répondit qu’il n’existe que deux cents exemplaires et d’un seul format (1).

Les ateliers de M. Firmin Didot font l’admiration de M. Dibdin. ce Ils sont vraiment y dit-il, dfune

(1) Cette superbe édition n’est point dans le commerce; elle a été imprimée aux frais de M. De Souza , qui l’a enrichie de 10 gravures magnifiques, exécutées par les meilleurs artistes de Paris. Voici son titre ; Os Lusiadas , poema epico de Luis Cam oens, nova edicao correcta, e dada à Luz por dont Joze Maria de Souza- Bothelo. Paris , na officina typographica de F. Didot , 1817, gr. in 4*° pap. velin. Une fort bonne édition in- 8.° , conforme à la précédente a été imprimée en 1819 par M. Firmin Didot , et éoàte 10 fr.

grande beauté , et sont si bien distribués qu’ils font plaisir à voir . Les ateliers réunis de .MAI . Bensley et Bulmer sont moitié moins considérables .... Après une courte description des localités , notre auteur ajoute: cc Au rez-de-chaussée sur le derrière , se trouve la fonderie . Je vis fondre huit lettres de ci céro en une demi-minute . J è désirai connaître le prix et les frais de l’impression , etc . , pour estimer le prix comparatif du travail dans les deux pays . AI. Didot me dit que , tous frais faits , hors le papier , V impression à 1000 exemplaires , d’un volume in-8.° y contenant 3o lignes à la page , en caractère moyen , revenoit à 35 fr. par feuille. Je suis persuadé que chez nous la même feuille coûteroit , pour ne rien

exagérer , le double de ce prix »

M. Dibdin quittant lesatteiiers de M. Didot, passe à M. Crapelet. « Après Didot , dit-il , vient Cra pelet pour les affaires , le savoir et la célébrité. » Ici Tauteur commet une petite indiscrétion en annonçant M. Crapelet comme auteur des Souvenirs de Londres en 1 8 1 4 et 1 8 1 6 (i). Il l’est bienen effet, mais comme il n’a pas jugé à propos de mettre son nom à cet ouvrage, le bibliographe anglaisne devoitpas le révéler sans y avoir été autorisé. Il devoit encore moins en-

(i) Cet ouvrage intéressant et curieux a paru en 1817 sous ce titre : Souvenirs de Londres en 1814 et 18 16 : suivis de Vhistoire et de la description de celte ville dans son état actuel ( par M. Crapelet ). Paris , de l’imprimerie de Crapelet, Renouard , 1817, ire-8.0 de oo\ pag. plus 10 grav. et un plan de Londres. Prix 7 fr.

trer dans des détails plus que minutieux , et l’on peut dire inconvenans , relatifs à un dîner qu’il a reçu chez M. Crapelet. A quoi bon nous parler de l’âge de son hôte , et de son aimable hôtesse , de leurs manières agréables et sans affectation, etc. 5 mais le ridicule se joint à cette inconvenance quand il ajoute : cc On ne doit pas être surpris que le meilleur vin de Champagne et de Chambertin ait été servi sur la table de celui quif au milieu des toasts de ses convives , avoit pour accompagnement le bruit agréable des frisquettes et des tympans de vingt- deux presses ! Après le dîner on passa dans un salon spacieux pour prendre le café et les liqueurs ,* et aussitôt après , dans une pièce voisine où étoit un corps de bibliothèque rempli d’ouvrages choisis , sortis de ses presses , et de celles de plusieurs autres célèbres imprimeurs x>

Après une petite digression sur le papier ( d’impression ) de France que M. Dibdin reconnoît préférable à celui d’Angleterre , il fait usage d’une de ses transitions ordinaires , et s’exprime ainsi ï » Je dois maintenant faire mes adieux aux presses de M. Crapelet , placées au rez de chaussée , et à sa bonne réception au premier étage (1). En même temps je

(1) Je suis fâché que les bornes de cette lettre ne me permettent pas de rapporter les observations de M. Crapelet sur ce que M. Dibdin a dit de lui et de sa maison dans son voyage. Je n’ai rien vu de mieux écrit , et de mieux pensé. Style convenable, sentimens nobles, dignité dans des reproches bien fondés, piété filiale , modestie vraie et sincère, tout

prends congé des imprimeurs et des libraires de Paris . Que reste-t-il donc maintenant à dire qui soit digne de remarque relativement aux livres ? Vous me le demandez ; je vous répondrai par un mot : — la reliure ? Oui Plusieurs heures de ma résidence

dans la capitale ont été consacrées à Vexamen de cette branche séductrice du commerce des livres .

En effet, M. Dibdin s’est un peu étendu sur la partie de la reliure qu’il nomme l’art bibliopégistique ( liaison solide des livres ). Au milieu d’observations tantôt justes , tantôt bazardées, on voit figurer tour-à-tour , dans cet article , les relieurs les plus célèbres de France, à commencer par Gascon, qui , ( de i54o à i56o à peu près, ) a relié les livres de Henri II, de Diane de Poitiers et du bibliophile Groslier. Ensuite paroissent sur la scène, les Deseuil, les Padeloup, les Delorme, les Derome , les Bozérian , les Lefèvre , les Courteval, les Thouvenin , les

se trouve réuni dans cette note intéressante. Les dernières lignes sont tellement d’accord avec ma manière de voir sur certains ouvrages modernes, que je ne puis m’empêcher de

les rapporter textuellement : « Je sais , dit M. Cra-

« pelet, que depuis quelque temps ces égards dus à la so- « ciété en général , ont été méconnus aussi bien en France « qu’en Angleterre , ne fût-ce que par la publication indé- « cente des dictionnaires et biographies des hommes vivans; « mais je sais aussi que je n’ai pas rencontré une seule per- « sonne raisonnable qui ne condamne ces sortes de publicaet tions comme une atteinte portée à la considération et à la et sécurité des familles. »

Sîmier , et M. Lesné relieur et poëte (1)5 et comme de raison, ces messieurs doivent céder le pas aux Mackinlay , aux Héring, aux Clarke, aux Fairbairn, et surtout à Charles Lewis , tous artistes anglais (2). Cependant M. Dibdin avoue qu 'autrefois les Français éclipsoient tout le monde en reliure ; c’est ce

(1) M. Lesné a composé un poème sur son art; il est inti-

tulé La Reliure, poème didactique en six chants , précédé d'une idée analytique de cet art, suivi de notes historiques et critiques , et d’un mémoire soumis à la société d'encouragement ainsi qu'au jury d'exposition de 1819, relatif à des moyens de perfectionnement propres à retarder le renouvellement des reliures. Paris 1820 , in- 8° de 246 pages. Ce poëme est dédié par M. Lesné à son fils âgé de 17 ans, et relieur déjà fort instruit. M. Dibdin a donné dans son Voyage pittoresque beaucoup de citations de ce poëme, « qui , selon M. Crapelet, n’est pas une production ridicule comme quelqu’un l’a dit. Le style et la poésie de l’auteur 11’ont pas une grande élévation sans doute, mais ils sont presque toujours appropriés au sujet Il étoit impossible à M. Lesné d’éviter

l’emploi d’une foule de mots propres , mais très peu poétiques , lorsqu’il décrit la partie technique. Cet ouvrage , dans les notes surtout , -n’en est pas moins instructif, curieux et utile aux amateurs de bonnes et belles reliures , qui certainement y trouveront beaucoup de choses qu’ils ignorent. Il est seulement fâcheux que M. Lesné n’ait pas mieux soigné l’impression. »

(2) M. Roger Payne , célèbre relieur anglais, n’est point compris dans la nomenclature ci-dessus , parce qu’il est mort il y a douze à quinze ans. Il a travaillé long-temps de la manière la plus brillante , et il excelloit dans les reliures les plus difficiles. Mais cet original vivoit misérablement dans un petit réduit où tout étoit pêle-mêle , le fromage à côté des

que prouvent les exemplaires des collections de Préfond y de Boze , Gaignat et même De la Vallière » Nos Johnson y Montagne , et Baumgarten ne peuvent soutenir la comparaison avec leur Deseuil > Padeloup y Delorme et Derome , aussi bien pour le goût que pour la perfection des ornemens. Mais si

Feuilles de quelques précieuses éditions du XV. e siècle , et le vieux soulier sur la même tablette que le volume destiné à parer la bibliothèque d’un riche et noble lord. Il sembloit que de ce galetas les livres dussent sortir salis etgraisseux , et cependant rien dans ses reliures ne laissoit apercevoir la moindre négligence. Il excelloit surtout à relier les anciens livres, et ses dorures à petit fer sont les plus belles connues. Aussi les Anglais les payoient un haut prix. Lord Spencer lui a donné quinze guinées ( 390 fr. ) pour la reliure d’un Eschyle.

Puisque je suis à parler des prix élevés que les reliures se paient en Angleterre, je dirai que la grande Bible de Mack!in , London ,-printed fjr Th. Machlin, b y Th. Bensley , 1800 y 7 vol. gr. in-fol. , a coûté de reliure , m’a-t-on dit , i5 guinées par vol.; mais on ne m’a parlé que de 3 vol. ce qui fait nyofr. de notre monnoie ; et si les sept volumes ont été reliés de même , alors la reliure de l’ouvrage entier aura coûté 2700 fr. Un exemplaire du Shakespeare , London , printed by Bulmer 1791-1804 y 18 tomes en 9 vol. in-fol., a coûté de reliure 2970 fr. On voit par-là , que si les relieurs anglais ont poussé leur art a un haut degré , le prix de leur travail est proportionné à l’idée qu’ils en ont. En France , les prix sont beaucoup plus modérés. M. Derome , pour la reliure en maroquin bleu ( et trois hoëtes ) d’un exemplaire du Recueil de peintures par Bartoli et l’abbé Rive , i783-87 , 3 vol. gr. in fol. imprimés sur vélin , difficulté de plus, n’a pris que 45o fr.

M. Dibdin rend cette justice aux anciens relieurs Français, ilrabaisse beaucoup nos relieurs modernes.

Parle-t-il de Bozerian l’aîné, qu’il appelle le restaurateur ou le père de la reliure moderne en France y après avoir dit que les amateurs de Paris sont en thousiastes fous des livres qu’il a reliés y il ajoute : Lord Spencer possède dans un Polybe latin , 1 478* imprimé par Sweineym et Pannartz ( Romae in- fol. ), Pun des plus magnifiques specimen du faire de Bozerian ; mais de bonne foi , je crois que ce même amateur distingué se déferoit très volontiers de ce volume , s’il pouvoit en acquérir un autre exemplaire de dimension égale , d’une aussi bonne con dition> mais relié dans le goût le plus parfait de l’école anglaise . Bozerian av oit son mérite sans contredit , mais il se complaisoit beaucoup trop dans

l’emploi des outils de dorure Voilà pour Bo-

zérian 5 voyons maintenant si Thouvenin sera mieux traité par M. Dibdin ; il dit d’abord que ses ouvrages ainsi que ceux de Simier sont bons , solides et presque dans le même goût pour V élégance ; puis continuant:» Le psautier in- fol. de 1 5oa {je crois), qui est à la bibliothèque royale 9 est considéré comme le nec plus ultrà de la reliure moderne à Paris , et, si je ne me trompe y c'est dans les réchauds ardens de l’artiste Thouvenin que les fers imprimés sur cet échantillon ont été chauffés. Je n’hésite point à dire que c’est une faute de le considérer comme un spécimen extraordinaire. Les ornemens en sont communs ? l’intérieur est décidément mauvais et l’ensem-

h le de V exécution manque de grâce ; les extrémités Sont comme celles de Bozérian ajustées sans goût, et je puis dire que le tout est manifestement inférieur même aux ouvrages de Mackinlay, Hét ing , » etc. On voit par ces passages que M. Dibdin est un peu difficile et que les artistes français cités à son tribunal ne seroient pas à l’abri de quelque crainte sur son impartialité. Il leur reproche de trop battre les livres. « Ils exercent, dit-il , sur les feuillets une tyrannie aussi dure que celle d’un despote de l’Orient Sur un esclave courbé à ses pieds. Koyez un peu les reliures de ces volumes que j’ai décrits plus haut > ( Lettre xxvm, p. 3u-3j8 ) dans les salles du rezde-chaussée de la bibliothèque royale, et apprenez par-là -que le craquement des feuillets d’un livre qu’il parcourt, donne autant de bonheur à un amateur , qu’à une tendre mère le petit babil de son premier né. » N’oublions pas que M. Dibdin parlant de deux de nos relieurs modernes distingués , dit : et Thouvenin et Simier sont maintenantes deux étoiles du matin et du soir dans l’hémisphère bibliopé -

gistique lé étoile de Thouvenin décrit dans les

deux un cercle plus élevé , mais celle de Simier brille

d’un éclat plus vif. Enfin le savant voyageur

termine sa lettre par quelques avis aux mêmes MM. Thouvenin et Simier, ainsi qu’au poëte M. Lesné x cc Ç)u’ils examinent avec soin le choix des instrumens et la manière de dorer, dont nos plus célèbres relieurs font usage , et ils ne doivent pas désespérer de rivaliser avec eux . Qu’ils s’appliquent surtout à

ià bonne disposition des dos de leurs livres , ainsi que des nervures et des extrémités de tête et queue* Ces dernières sont gén éralement lourdes et sans élé* gance. Qu’ils se défassent de la manière de trop

serrer et de trop battre les livres Que leurs

couvertures soient bien d’équerre , les nervures délicates , et l’âge d’or de la reliure en France ne tardera pas à renaître. IL est bien temps de changer de sujet Ainsi pour le moment , adieu .

Tel est le résumé de la trentième lettre de M. Dibdin extraite de son Voyage pittoresque , et traduite en français par M. Crapelet , qui a fait de cet opuscule un chef-d’œuvre de typographie. J’aurois désiré citer les nombreuses notes dont il a enrichi sa traduction ; mais d’après les bornes que je nie suis prescrites , je n’ai pu que les faire pressentir ; quelques-unes même ont servi de texte à mes réflexions sur certains passages de M. Dibdin , qui sans doute seront vus du même œil par tous les lecteurs. Quiconque lira les notes de M. Crapelet, ne pourra disconvenir qu’elles font infiniment d’honneur à leur auteur comme vrai Français , comme habile artiste, et comme bon écrivain. Celles que j’ai ajoutées à ma lettre sont purement bibliographiques. Elles m’ont paru naturelles dans un ouvrage où il n’est question que d’imprimerie, de librairie et de reliure.

lime reste, mon cher confrère, à exprimer un vœu que vous et tous les amis des lettres, de l’imprimerie , et des parties qui en dépendent, partagerez

sans doute avec moi} c’est que M. Crapelet fasse? bientôt jouir le public d’un ouvrage dont il s’occupe» et qui aura pour titre : Considérations sur l’art de l’imprimerie dans ses rapports avec la littérature et la librairie . Ce sujet me paroît on ne peut pas plus intéressant, et je ne doute pas qu’il ne soit dignement traité par le savant typographe qui l’a entrepris.

Adieu , mon cher confrère, voilà une lettre un peu longue, sur une simple lettre; mais le sujet étant de votre goût, j’ai cru pouvoir entrer dans quelques détails; s’ils vous ont paru de quelqu’intérêt , je ne me repentirai pas de leur avoir donné une certaine étendue , et meme je hasarderai encore, à la suite de cette lettre , quelques renseignemens qui sans doute seront de votre goût , puisqu’ils tiennent aux objets les plus curieux que l’on connoisse en bibliographie.

Agréez, je vous prie, etc.

POST-SCRIPTUM. Comme il est question dans ma lettre de quelques éditions de luxe , ou plutôt d’ouvrages qui ont été payés fort cher, j’ai pensé, mou cher confrère , qu’une petite addition sur cette partie pourroit encore vous intéresser; en conséquence, j’ai réuni quelques articles qui m’ont paru curieux, peutêtre moins par leur valeur intrinsèque et par leur rareté, que par les fortes sommes auxquelles le goût ou la fantaisie de certains amateurs opulens les ont por* tés dans les ventes publiques. Je vous en envoie donc la liste ; vous y verrez qu’aucun des ouvrages dont je

tous parlerai îi’a été adjugé au-dessous de cent loüis^ et que plusieurs sont allés à quatre mille , huit mille j quatorze mille , seize mille, vingt mille , trente mille , et même plus de cinquante mille francs. Cette notice pourra former un petit supplément aux Curiosités bi -* bliographiques que j’ai publiées en i8o4? in- 8.° J’y avois pris pour minimum des prix , la somme de mille francs 5 mais je le porte maintenant à deux mille quatrecents francs, parce que depuis 1804 la somptuosité bibliomanique , pourrie pas dire la folie, a fait de très grands progrès, surtout en Angleterre où la livre sterling semble quelquefois voltiger dans les ventes publiques avec autant de légèreté et de profusion que si elle avoit la simple valeur de notre modeste franc.

Voici donc la liste des articles que j’ai recueillis, soit de mémoire , soit en parcourant rapidement quelques catalogues de vente et quelques ouvrages modernes de bibliographie ; je suivrai l’ordre chronologique des éditions, en remontant au berceau de l’imprimerie.

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