‹ Variétés orientales historiques, géographiques, scientifiquesChapitre 84 sur 86 · Les Chinois portent leurs armes contre le pays · texte numérisé non relu

Les Chinois portent leurs armes contre le pays

de Paîk-tse^ qu'ils pacifient Tannée suivante, -h 663. Le Japon attaque le Sinra, mais il ne parvient

pas à le soumettre.

A partir de cette époque, les relations du Japon avec la Corée perdent considérablement de leur importance politique, et c'est à peine si nous voyons figurer ce dernier pays dans les tables chronologiques publiées au Nippon. On y trouve bien mentionnée une ambassade du pays de Tchôsen qui vint apporter le tribut au Japon en 1607, et dont les vaisseaux relâchèrent à Nagasaki quelques années seulement avant l'établissement des premières relations commerciales des Hollandais avec le Japon; puis l'arrivée de plusieurs missions diplomatiques de la Corée dans les années 1624, 1636, 1643, 1682, 1711, 1719, 1748, 1764, 1811, ainsi que l'invasion du Tchôsen par les Chinois en 1637; mais l'aridité de

336 SUR LA GiOGRAPHIE ET L'HISTOIRR DE LA COREE.

ces mentions ne sert qu'à nous démontrer une fois de plus l'isolement à peu près absolu dans lequel s'est renfermé depuis ces derniers siècles le peuple et le gou- Temement de la grande presqu'île de l'Asie orientale '.

< Voy., sur la Corée, les mémoires suivants du même auteur : Vocabulaire chinois-coréen-aïno, expliqué en français et précédé d'une introduction sur les écritures de la Chine, de la Corée et de Yéso (Extrait de la Revue orientale et américaine, 1861 , tome YI); — la Presqu'île de Corée et son avenir (dans le Journal des économistes, 2« série, 1859, t. XXII, p. 413). — Aperçu de la langue coréenne, Paris, Imprimerie impériale (Extrait du Journal asiatique &t 1864).

^^é*f£'.r f^f'^f/ttfjZ^^V.

\^ ^ ite

îlyanp vilLiKi;

Min moîiiiai|ii*

ItÀk V aller

lo routa: i

Méridien 12^" Aty Parfs

îip LTiaUPin àrdillm. Jhj-U.

Cfaiv'fMV,/r^rrj\J .

ÉTUDE ETHNOGRÂPHIQUB Et HISTORlQtS.

La Tunisie, qui occupe de nos jours cette admirable région où s'élevait jadis la fameuse Carthage, forme une des contrées africaines les plus heureusement dotées de la nature et les mieux situées au double point de Tue de la politique et du commerce. Son étendue superficielle, évaluée par les divers auteurs de 80 à 168 kilomètres carrés , la place au-dessus des États moyens du continent africain et dans des conditions territoriales très-suffisantes pour permettre le développement d'une civilisation large et indépendante. Sa position sur le bassin de la Méditerranée d'une part , et sur les confins du Sahara d'autre part, lui ouvre d'immenses débouchés pour les produits de ses cultures et de son industrie ; elle lui assure en même temps les moyens d'établir de tous côtés des relations utiles pour sa conservation et pour son avenir : du côté de la mer, en lui donnant un accès facile dans les conseils internationaux de l'Europe; du côté du désert, en lui garantissant les moyens d'entretenir avec les tribus nomades des rapports amicaux de nature à fortifier chez ses po- VARiérés oiaeNTALEs. 32

pulations le sentiment de leur autonomie, et au besoin à servir de contre-poids aux tentatives ambitieuses des nations néo-latines qui l'entourent du côté du nord.

On ne peut se dissimuler toutefois qu'à côté de ces avantages en quelque sorte purement géographiques , la Tunisie n'ait encore beaucoup à faire pour constituer d'une manière solide et durable son unité ethnographique. Composée d'éléments très-divers, de Berbères, d'Arabes, et, bien que dans une proportion moindre, d'un nombre considérable de Turcs, de Maures, de Juifs, de Grecs et de Nègres de différentes provenances, la nation tunisienne, malgré les métis qui y occupent chaque jour une plus large place , n'a pu réaliser encore cette fusion complète des races qui est la meilleure garantie de durée pour les États et pour les peuples. On ne peut nier cependant que , grâce aux institutions relativement très-libérales dont le bey actuel s'est fait le glorieux promoteur, il n'y ait dans cette voie une amélioration sensible. Ce sont, en effet, les institutions libérales qui enracinent dans le cœur des sociétés po* litiques le sentiment de leur autonomie, et qui, en donnant une juste satisfaction à leurs intérêts moraux et matériels , les attachent au sol investi par elles du beau nom de patrie.

Avant d'examiner quelle a été la portée de ces insti^ tutions , ce qu'il reste à faire de plus important pour assurer à la Tunisie les résultats qu'on est en droit d'attendre, il me paraît utile d'étudier les éléments de population qui viennent d'être énumérés, et de recher-^ cher d'après quels principes et suivant quelle mesure

la fusion des races peut aboutira la constitution définitiv^e d'une nationalité tunisienne. En d'autres termes, c'est à l'ethnographie que je me propose d'emprunter les bases sur lesquelles il convient, je crois, de faire reposer les questions qui font l'objet de cette étude.

La fondation de Tunis, centre et foyer actuel de la civilisation tunisienne, remonte à une époque antérieure de plus d'un siècle à celle de Garthage. Les auteurs anciens nous la font connaître sous les noms de ThuneSy Tunes ou Tunesium. Elle fut construite, dit-on, par les peuples que l'antiquité nous désigne sous la dénomination des Numides, et qui ont été, sinon les véritables autochthones, du moins les plus anciens possesseurs du sol que l'histoire nous ait signalés dans cette région. Ces peuples avaient pour voisins à l'ouest les Maures {MaurusH), et formaient dans cette direction deux nations puissantes : les Massylii et les Massmsyli, Du cdté du sud, ils étaient répandus jusqu'à l'entrée du désert. Au nord et à l'est, ils s'étendaient jusqu'à la Méditerranée par la voie de laquelle les Phéniciens vinrent de bonne heure établir de nombreuses colonies sur leurs côtes.

Les traditions relatives aux Atlantes ou populations de l'Atlas, aux Lotophages ou mangeurs de lotus, aux Troglodytes^ habitants des cavernes souterraines, aux GaramanteSy etc., n'ont pas encore été suffisamment étudiées pour qu'il soit possible d'en tenir grand

340 LA TURISIB.

compte dans l'examen ethnographique des populations anciennes de la Tunisie. On ne peut guère attacher plos d'importance, quant à présent du moins, aux données deVarron suivant lesquelles le contingent primitif de la population de ce pays serait Tenu de l'Asie, ni à l'opinion de Procope qui voit une émigration cananéenne au berceau des natiqns du nord de l'Afrique. Bien que cette opinion paraisse avoir été adoptée par quelques historiens arabes, notamment par Ibn-Khaldoun^ qui voit dans les Berbères de son temps les descendants d'un petit-fils de Canaan appelé Bery il s'en faut qu'elle soit établie d'une façon admissible par les ethn(^' phes. Ajoutons cependant que les Carthaginois, s'ilfant en croire le texte du Pœnulus de Plante, et après lui saint Augustin, désignaient une partie de l'Afrique du nord sous le nom de pays de Canaan* Quant à Salluste, il fait provenir les Numides d'un mélange de Mèdes, de Perses et de Gétules. Cette allégation du célèbre historien latin, appuyée dans une certaine mesure par la découverte, en Algérie, de monuments mithriaques, aurait sans doute beaucoup de poids dans la question, si une distinction ethnographique suffisante avait déjà pu être établie entre les Numides et les Gétules des anciens auteurs. Ces deux éléments de la population ancienne de la Tunisie sont sans cesse confondus dans les historiens, et souvent d'une façon très-regrettable pour l'intelligence du mouvement national qui n'a jamais cessé de se faire sentir au milieu des tribus berbères soumises à des dominations étrangères. De fortes présomptions cependant nous invitent à croire que les

LA TUNISI£. 341

Numides de Tantiquité répondaient aux populations agricoles de la Berbérie actuelle, tandis que les Gétules seraient les ancêtres des Kabyles nomades que nous retrouvons aujourd'hui sur toute la région de l'Atlas et jusque dans les contrées tropicales situées sous le 20^ degré de latitude septentrionale.

Le domaine de la race à laquelle appartiennent les Berbères acquerra d'ailleurs, j^en suis convaincu, avec les progrès de la science ethnographique, une extension infiniment plus considérable qu'on ne l'avait cru tout d'abord. Je ne doute pas un instant qu'il n'y ait des affinités étroites et inattendues entre les Touaregs de l'Afrique du Nord et une foule de populations brimes ou noires établies aujourd'hui depuis les côtes de l'Atlantique, dans la contrée du Sénégal et de la Gambie, jusqu'aux côtes de la mer Rouge, et peut-être même de l'Océan indien. On a déjà signalé les rapports singuliers qui existaient entre le berbère et les idiomes de l'Abyssinie * , et une tradition conservée par les Sahari^ tribu du sud de la province d'Alger, suivant laquelle, a ils seraient venus s'établir dans la contrée pour échapper aux Pharaons d'Egypte 2. » Les essais d'identification des Thamoudites ou ThamoUy proches parents des Hyksos de l'antique Egypte, avec certaines tribus berbères, identifications basées sur des analogies de coutumes et

' Voy. notamment, Henri Tanxier, dans la Revue africaine, t. K, p. 462.

» Arnaud, dans la J^vue africmne, i. Vill, p. 105.

342 LA TUHISIB.

sur des ressemblances de noms ", sont biea de natareà appeler dans cette direction les recherches des ethnographes et des linguistes *.

Polybe, à son tour, reconnaît dans la région tuDÎsienne deux éléments distincts de populatiim : les Africains proprement dits {Africani) ^, sujets de Garthage, et les Numides, qui n'étaient que tributaires. Ces Numides, livrés à la vie nomade et pastorale, se conf(mdaient, du côté du sud, avec les Gétules (GetuK), tribus adonnées à l'agriculture; on est assez généralement d'accord pour les identifier avec les Berbères, Kabfks ou Touarefjs de nos jours. Le second de ces noms pourrait bien avoir la même origine que celui des Bevil» sous lequel Josèphe semble indiquer une des popidatiens qui habitaient de son temps la région de PAtias.

Nous voyons ainsi, dès les âges les plus reculés, nue multiplicité d'éléments ethnographiques concourir à la formation de ce peuple qui devait devenir un jour la nation tunisienne. Successivement des colonies ëetous les empires qui avaient accès sur la Méditerranée vin-

« Cf. les Beni-Thamou, dans le cercle de Tenez et dans le Métidja ; le djebel Thamoura au Maroc ; les kel Themowrat des Toaaregs occidentaux; la ville de eu(&iaTif)piov (Thymyaterium) du périple dUannon, les villes de Thamougas et de Thamousida^ citée» par M. le baron Aucapitaine dans ses Nouvelles Observations sir les Berbères-Thammou (Paris, 1867), in-8°; etc.

> Voy., sur ce sujet, Desor, Ans Sahara und Atlas. Vter Brkft^ (Wiesbaden, 1865), in-s*.

^ Autrement appelés Libyens (ACêuai). Leur r^ion était tantôt désignée sous le nom d'Afrique ( l4(ppixiQ), tantôt sous celui de Lil^X^ (Ai^uT}), et même sous celui d'Ethiopie (AlOioTcCa).

LA TUJflSlEU 343

rent lui apporter leur contingent, et les indigènes de la Tunisie se virent de la sorte débordés par des invasions étrangères qui, de tous temps, leur arrachèrent le gouvernement de leur patrie, sans cependant arriver jamais à les absorber ou à les faire disparaître.

De ces colonies^ les plus anciennes que nous connaissions d'une manière suffisante pour l'objet dont nous nous occupons ici, sont les colonies phéniciennes. Répandues dans toute la région fertile et magnifique que les géographes de l'antiquité nommèrent VEmporia (du grec IfAicopiov (( marché »), ces colonies y élevèrent une foule de villes et de bourgs dont le commerce, tant avec les riverains de la Méditerranée qu'avec les tribus du centre de l'Afrique, acquit, plus de six siècles avant notre ère, une importance considérable. Toutefois Tinfluence des colonies phéniciennes ne paraît guère s'être fait sentir au-delà de la zone maritime de la Tunisie, et les habitants de l'intérieur ne semblent pas s'être sensiblement modifiés à leur contact.

A cette même période remontent la fondation et le développement de la puissance carthaginoise dans le nord de l'Afrique. La célébrité qu'avait acquise cette puissance et les immenses richesses de sa métropole ne tardèrent pas à exciter la convoitise des Romains qui, sous prétexte de venir en aide aux peuples voisins ou soumis à la domination de Garthage, finirent par assujettir les uns et les autres. Lintervention se signala d'abord par une sorte de protectorat des États africains. A cette époque, où Massinissa avait étendu son domaine, par suite de la cession du territoire de Cirla (actuelle-

344 LA Tumsn.

ment Comtantine) qui lai avait été faite par les Romains, la Tunisie était devenue extrêmement florissante; et, sous le sage gouvernement de ce roi numide, on atait vu l'agriculture encouragée rendre aux campagnes tonte la magnificence que les dissensions intestines lui avaioit ravie et que des temps de barbarie devaient lui ra?ir plus d'une fois encore dans les siècles futurs. D'un antre côté, par l'extension des relations commerciales, les villes acquéraient une nouvelle splendeur et des richesses considérables. Le règne de Massinissa se signala en outre par la fondation d'un grand nombre de cités et par la transformation d'une foule de villages en villes industrielles et populeuses.

Sous le règne de son successeur, Micipsa, des colonies grecques, accueillies avec bienveillance par les Numides, apportèrent dans leur pays un nouvel élément de progrès et de civilisation.

Home ne perdait cependant pas de vue ses projets de conquête de TAfrique que la prudence ne lui avait pas permis de mettre tout d'abord à exécution. Les émigrations de l'Italie devenant chaque jour plus nombreuses lui fournissaient d'ailleurs de continuels prétextes d'intervention.

La mort de Micipsa (119 ans avant notre ère) fut le signal de la décadence de Carthage. Ce prince avait partagé ses États entre Adberbal et Hiempsal, ses deux fils, et Jugurtha, son neveu. Ce dernier, qui comprenait combien un tel morcellement de la monarchie numide était favorable à Taccomplissement des vues ambitieuses de Rome, résolut de s'emparer de la part qui

avait été léguée à ses cohéritiers, et, pour arriver à raccomplissement de ce dessein, il les attaqua et les fit périr Tun et l'autre. Les Romains profitèrent de cet , événement pour engager des hostilités contre Jugurtha, qui finit par être vaincu (104 ans avant notre ère), et fut emmené à Rome où il mourut de faim au fond d'un cachot où on l'avait fait enfermer. Ce fut le point de départ des annexions qui devaient bientôt transformer la Numidie tout entière en province romaine.

Un peu plus tard, nous voyons des colonies gauloises et ibères s'établir en Numidie, tandis que les Romains, encore plus hardis que les Carthaginois, leurs devanciers dans cette région^ poussaient jusqu'au désert leurs incursions victorieuses. Pendant plus de quatre siècles que dura la domination romaine, d'immenses travaux stratégiques, des routes ouvertes dans toutes les directions, des forteresses construites aux alentours de toutes les villes importantes^ des canaux, des aqueducs, des temples, des théâtres, des cirques aux dimensions gigantesques, signalèrent sur le continent africain la puissance envahissante de l'Italie et l'asservissement des tribus indigènes. Cette annexion générale de la Numidie et des contrées adjacentes, toutefois, ne se fit pas sans soulever le sentiment patriotique des Berbères qui, à plusieurs reprises, arborèrent l'étendard de la révolte et s'organisèrent assez fortement pour tenir quelque temps en échec les légions romaines. Ils devaient cependant finir par céder à la supériorité militaire de leurs ennemis; et, lorsqu'ils parvinrent à ébranler leur autorité^ qui chancelait sur presque tous les points du globe à la fois,

346 LA TUHI8IE.

ce ne foi qae poar retomber sons la (fêpendanee d'antres maîtres étrangers.

En 428, les Vandales trayersèrent le détroit de 6ilbraltar; et, peu après, leurs hordes vagabondes, soos le commandement de Genséric y vinrent soumettre les tribus berbères qui avaient eu le tort de s'allier aTee elles. L'empire africain de Genséric comprit, dans la première moitié du cinquième siècle, tous lesËUts barbaresques , c'est-à-dire les territoires qui forment aujourd'hui le Maroc , rÂlgérie,la Tunisie et la régence de Tripoli. La domination vandale dans le nord de l'Afrique eut environ un siècle d'existence.

A la période vandale succéda , entre les années 534 et 642 , une période gréco-latine qui tira son origine des conquêtes de Bélisaire. Ce général de l'empereor Justinien, après avoir complètement défait les Vandales, releva les fortifications de Carthage et établit, avec la civilisation de son pays, la religion catholique dans le nord de l'Afrique oii il lui accorda de nouveani privilèges. Cette période n'eut cependant qu'une médiocre influence sur les destinées des Berbères, qoi devaient bientôt tomber sous la domination bien autrement puissante et durable des propagateurs de la foi de Mahomet.

L'invasion arabe de l'Afrique, entreprise d'abord dans un esprit de prosélytisme religieux, et bientM après dans un but de conquêtes politiques, s^accomplit entièrement en cinq invasions successives, qui eurent lieu entre les années 642 et 680. Elle fut, comme la plupart des invasions arabes , une œuvre de massacre et

de destruction. D'innombrables villes furent rainées de fond en comble; et, jusqu'aux antiques et splendides forêts de l'Atlas, tout fut livré à la torche incendiaire des Musulmans. Garthage , que Hokba, lieutenant du troisième khalife Osmey, avait déjà démolie une première foiset qui s'était relevée deses ruines, futde nouveauréduite en cendres, par Hassan-ben-el-Neman-el-Baçani , gouverneur de l'Afrique pour le khalife Abd-el^alek.

Les succès des Arabes dans l'Afrique du Nord ne furent pas exempts de revers^ et maintes fois ils eurent à se replier devant les Berbères qui se réunissaient en foule pour repousser l'invasion étrangère. On cite même des tribus sœurs , accourues des bords du Sénégal et de la Gambie , pour fortifier la grande armée autochthone qui s'était levée afin de revendiquer les droits des indigènes à la possession du sol qu'avaient occupé leurs pères , et qui parvinrent à établir sur de larges bases les deux dynasties des Almoravides (1050 à 1170) et des Almohades {H20 à 1270).

Plus tard , la dynastie maure ^ des Hafsides reconstruisit l'ancien domaine de l'Afrique proprement dite et établit sa capitale à Tunis , qui avait été restaurée avec des débris de Garthage, et dont la population s'était accrue par l'établissement d'une colonie copte dans ses murs.

> Il faut éviter, dans les études ethnographiques surtout, de confondre, sous le nom de Maures, les descendants des Numides appelés Wawri ou Barbari (au lieu de Berberi) par les Romains, avec les Maures d'Espagne qui étaient de véritables Arabes. (Cf. Hœfer, t^ Empire du Maroc, p. 259.

La période turque qui vint ensuite (1535) introduisit encore un nouvel élément de population en Tunisie. Cet élément, qui subsiste de nos jours , s'est néanmoins très-promptement alfaibli par les nombreuses alliances qui furent contractées avec les femmes berbères. Les Koulougliy issus de Turcs et de femmes Maures, forment aujourd'hui un des types tunisiens les plus intéressants à étudier au point de vue ethnographique.

En résumé, la population de la Tunisie est un composé, plus ou moins amalgamé, des éléments suivants:

Berbères,

Sémites de la Phénicie ,

Vandales ,

Romains ou Latins ,

Grecs,

Arabes y

Turcs,

Juifs y Maltais , etc.

A ces éléments si divers , il faut ajouter un certain nombre de nègres de l'Afrique moyenne, et même, à ce qu'on assure, une tribu blonde, aux yeux bleus. Le voyageur Bruce, qui rapporte ce fait, cherche à l'expliquer en hasardant une conjecture, à savoir, que cette tribu appelée Piéardi descend peut-être des anciens Vandales '. De nouvelles recherches établiront quelle

I Mentelle et Malte-Brun, Géographie; t. XIII, p. 241. — Cf. ce que dit à ce sujet M. Texier, de l'Institut, dans sa curieuse étude intitulée Berbères et Kabyles (Revue orientale et américaine^ t lY, p. 246).

importance on doit attacher à cette donnée ethnographique.

Quelques observations sur les caractères généraux des principales races qui composent la population actuelle de la Tunisie trouveront ici leur place naturelle.

Les Berbères, qui forment, ainsi que nous l'avons vu, le fond de la nation tunisienne et des autres États de TAfrique du Nord, sont considérés par les ethnographes comme les possesseurs nés de cette région à laquelle on a donné le nom de Barbarie^ ou mieux Berbérie. Les traditions historiques, les données linguistiques et anthropologiques, et le témoignage de la fameuse inscription bilingue de Thougga, sont des preuves irrécusables de l'identité de ces peuples avec ceux que l'antiquité nous a fait connaître sous le nom de Numides. Suivant Delaporte , le nom de Berber est étranger à l'idiome des indigènes. Ibn-Khaldoun, l'historien de ces peuples , prétend qu'il vient du mot berberat, qui exprime des sons inintelligibles. Cette étymologie n'est pas invraisemblable, car beaucoup de races ont donné aux nations qui leur étaient étrangères des noms exprimant un langage embrouillé , le bégayement ou môme le mutisme '. Une autre étymologie est

' M. Renan a rapproché, à Tappui de cette observation, le nom des Zomzùmmin de la Bible, le mot BapSapoc en grec, Timtim en

350 LA TimiSIE.

fondée sur la tradition^ déjà mentionnée plus haut, qui fait descendre les Berbères d'un fils de Canaan appelé Ber. Enfin, on s'est demandé si le sens primitif de ce mot n'aurait pas été le même que celui du mot syriaque qui a la signification du latin hostis '. Toujours est-il que la dénomination de Berbères est à peu près inconnue aux peuples auxquels nous l'attribuons et qui se désignent eux-mêmes sous le nom à*ImoucAar ou Imouchagh^y suivant deux systèmes de transcription linguistique également adoptés par les savants.

Deux nationalités distinctes existent au sein de la race berbère', dont Tunité ethnographique subsiste d'ailleurs par suite des nombreux types intermédiaires qui établissent la transition entre l'un et l'autre et les unissent. Ces deux nationalités sont : les Berbères blancs et les Berbères noirs. Désignées suivant le principe de leur situation géographique , elles prennent au Maroc le nom de Chellouh, en Algérie celui de Kabyles^ ou mieux KébaîUy dans le désert celui de Touaregs.

Les Berbères blancs^ essentiellement nomades, pillards ou conducteurs de caravanes, dit M. Aueapitaine,

arabe, fiiletoAa 60 sanscrit, etc. (Hist. des lang, sémU,, l'«édit, t. l,p. 33,n.)

» Hœfer, t* Empire du Maroc, p. 250,

» Singulier : Amacher\ féminin Tamachér'i, — Ce nom rappelle celui de Mazighou Amazigh, expliqué par « noble, bomme libre », que les historiens berbères placent en tète de leurs généalogies nationales conune celui du père commun de leur tribu. (Vivien Saint- Martin, r Année géographique, 1863, p. 118.)

' Voyez à ce sujet Texcellent mémoire de M. le baron Ancapi- <4aine, dans la Revue orientale et américaine, t. IH, p. et et soir.

sont les intermédiaires du Tell avec le pays du Soudan; ce sont ((Ceux dont les pieds ne touchent jamais la terre » * Les Berbères noirsy habitants du Djebel-Hoggar', groupe de montagnes élevées et entourées de tous côtés par le désert^ sont sédentaires^ industrieux ; leurs mœurs sont douces '.

Les premiers répondent probablement aux Numides des auteurs anciens, tandis que les seconds s'identifient plutôt avec les Ge'tules de ces mômes écrivains.

Une ligne profonde de démarcation sépare les Berbères des Arabes. Quoiciue nombreux les uns et les autres, il s'en faut de beaucoup que les premiers pratiquent l'islamisme avec le zèle, l'orthodoxie, disons plus, le fanatisme qui a de tous temps caractérisé les seconds. Les Imouchar' ne pratiquent point le jeûne, ne font jamais d'ablutions et n'ont pas de maison spéciale pour la prière *. Dans certaines parties du Maghreb, ils ont des pratiques religieuses étrangères au Coran qu'ils suivent scrupuleusement d'après des traditions qui leur sont propres ^.

Pénétrés de sentiments de haine héréditaire contre les Arabes , leurs anciens maîtres, les Touaregs n'ont, au contraire, aueune répulsion pour les Européens; et, bien que pous les ayons vus se réunir sous le drapeau d'Abd-el-Rader pour s'opposer à nos conquêtes

> Au(»ipitaioe, dans la Revue orientale et américaine^ t. III, p. 65. * Au(»pitaioe, Revue orientale et américaine, loc. cit; Texier, dans le même recueil, t.V, p. 38.

3 Dunant, Notice sur larégencede Tunis, p. 223.

35â LA TUNISIE.

algériennes , il n'y a plus guère à douter qu'ils puissent devenir un jour des alliés vraiment sympathiques à la France. Tandis que les Arabes professent une antipathie inaltérable pour tout ce qui est chrétien, les Touaregs se montrent conciliants et pleins d'aménité envers nous.

Des voyageurs ont cru retrouver parmi eux de vagues réminiscences du christianisme, auquel leurs pères avaient été convertis à l'époque de la domination romaine ', et que quelques-uns d'entre eux n'auraient pas de répugnance à embrasser de nos jours.

« Le Kabyle, dit M. Dilhan, est industriel ; il a le don de l'imagination, l'aptitude des doigts et des mains ^ héritage de race ; il est dans son pays le mécanicien de l'avenir. Fils de la montagne, il va à pied. Brave, hospitalier, fidèle aux promesses , patient , honnête , doux de caractère et respectueux pour la vieillesse, charitable, cordial, il est par-dessus tout amoureux de la liberté, de l'indépendance, toutes qualités qui le placent au premier rang parmi les nations africaines *. »

Les Arabes constituent, après les Berbères, l'élément ethnographique le plus important de la Tunisie. Ils sont, en effet, de tous les étrangers implantés dans ce pays, ceux qui ont le mieux résisté aux révplutions politiques et qui se sont propagés avec le plus de facilité dans toute la zone située au nord du vaste continent

< Aucapitaine, Rev, orient, et amer., loc.cit.; — Vivien Saint- Martin, l'Année géographique^ 1863, p. 123.

> Histoire de la régence de Tunis, pp. 298-99.

LA TimisiE. 353

africain. Unis intimement aux Berbères par de nombreuses alliances et par la communauté de religion, ils ont acquis au milieu d'eux droit de cité; et, s'il est vrai de dire que les montagnes de l'Atlas sont demeurées l'héritage inaliéné des descendants des anciens Numides, la plaine est devenue l'apanage des Arabes, qui y ont établi une domination puissante et plusieurs fois séculaire.

Les auteurs qui ont écrit sur les Arabes sont loin d'avoir présenté sous le môme jour les farouches sectateurs de Mahomet. Les uns ont vu en eux une race énergique et chevaleresque, sobre et fidèle à la parole donnée; les autres nous les représentent comme des hommes farouches et cruels, fourbes et menteurs, sans pudeur et sans pitié pour la souffrance de leur prochain ; tous, en revanche, leur reconnaissent pour défaut l'ignorance et la paresse, et pour qualité, le sentiment inné des devoirs de l'hospitalité. On a été jusqu'à les représenter comme des êtres indisciplinables, qu'il faudra de toute nécessité faire disparaître tôt ou tard '.

Il est très-certain que le peuple arabe , élevé dans les doctrines du Coran, est imbu d'idées très-contraires au progrès et de sentiments très-opposés à l'alliance franternelle des différentes races. Son antipathie pour tout ce qui est chrétien ou roumy a été par malheur trop souvent reconnue. De là cependant à croire qu'il faut

" Histoire de la régence de Tunis, p. 271. Celle opinion radicale est partagée par un grand nombre de publicistes contemporains. Voy. à ce sujet, M. Clément Duvernois, dans la Revue de VOrient.

YARIÉTÉS ORIENTALES. 23

354 LA TumsiB.

détruire une nation aus$i nombreuse, et au point de Tue physique si fortement constituée, il y a une distance plus grande qu'on n'a pu le penser. La politique de destruction dont les Anglais font encore de nos jours ur si fréquent usage dans leurs colonies lointaines, notamment à la Nouvelle-Zélande, en Australie et dans presque toutes les tles qu'ils possèdent en Océanie, est et sera toujours flétrie par la saine ethnographie. Ce rôle de destruction , que la France serait probablement seule capable de remplir, il est plus que certain qu'elle ne le remplira jamais. Lliistoire de notre colonisation algérienne est là pour le démontrer : loin de chercher à anéantir la race arabe, nous faisons tout pour la fortifier, sans môme garder vis-à-vis d'elle les précautions que la prudence la plus élémentaire semblerait devoir nous dicter. Par respect pour la religion intolérante de nos vaincus, c'est avec notre budget que nous payons les frais de ces pèlerinages à la Mecque qui entretiennent dans l'âme de nos sujets musulmans les sentiments de haine que réveillent en eux les fanatiques de la ville sainte de l'islamisme, et qui nous les ramènent près de nous avec les germes du choléra sur le corps, et le désir de notre destruction dans le cœur. Bien plus, c'est en France qu'on a nourri l'idée de reconstituer.un grand empire arabe I

Cette manière de voir, au sujet des Arabes, est-elle, comme on l'a souvent répété, d'une générosité excessive, désastreuse même pour nos intérêts et pour notre avenir politique? Je ne le crois pas d'une manière absolue. S'il ne fallait juger des nations extra-européennes

surtout, que par le sentiment des masses ignorantes, il y en aurait bien peu qui obtiendraient la faveur d'entrer dans Tarche sainte de la civilisation moderne. Si, au contraire, nous jugeons des peuples par les hommes instruits et éclairés qu'ils possèdent au milieu d'eux, nous arrivons à des conclusions très-certainement plus conformes aux éternels desseins de la Providence. Les Arabes qui ont étudié nos sciences, qui ont vécu dans le commerce de nos idées , de nos nuEurs, sont aussi dignes que n'importe quels Orientaux de participer à tous nos progrès. L'intolérance, le plus grand crime qu'on reproche à leurs coreligionnaires illettrés, a fait place chez eux à des idées aussi larges que possible sur la confraternité et la solidarité des hommes. Qu'ils soient un peu plus nombreux, et la race qui a conservé au plus haut degré de pureté la doctrine du monothéisme, base de notre propre religion, sera la première à nous aider dans la mission régénératrice qui nous est dévolue sur le continent africain.

A ce point de vue, la nation tunisienne est appelée à nous prêter le plus utile concours. La multiplicité d'éléments qui la compose est une garantie contre l'influence trop prépondérante de chacun d'entre eux, et une assurance en faveur de la régénérescence des groupes de populations qui se mélangent dans son sein. La fusion, encore insuffisante, réelle cependant, deviendra nécessairement de plus en plus générale, avec l'amélioration des institutions sociales. Et, il faut le dire à l'honneur de la Tunisie, nulle part, en pays musulman, le progrès ne trouve plus dévoies ouvertes. Les ten-

dances libérales des beys de la dynastie actuelle' ont acquis un caractère des plus sérieux sous l'administration du bey régnant; et, sous l'empire de la constitution promulguée par Sidi-Sadâk% toutes les réformes désirables, nécessaires, deviennent possibles et prochaines.

Jadis la ville de Tunis était renommée par les connaissances variées de ses savants et par l'instruction généralement répandue parmi ses habitants, o Quelque branche de la science que vous recherchiez, écrivait El-Abdéry ^, vous êtes sûr de l'y trouver. Les habitants de cette ville cultivent les sciences; les uns sont des montagnes d'érudition, les autres décourageraient la gazelle par la rapidité de leur calame. » Eh bien ! que la Tunisie n'oublie point ce passé glorieux ; et, avec la propagation de l'instruction publique parmi les masses,

' Voy., notamment sur les réformes d*Acbmed-Pacha, la Eetm» d«rOrl«i^t. IV, p. 342.

* Cette constitution, dont nous avons publié pour la première fois le texte complet (Revue orientale et américaine, t V, pag. 321 et 6uiv.), garantit les droits des indigènes soumis aux lois constitutionnelles du pays, et celle des Européens qui seront jugés par un tribunal mixte institué avec le concours des puissances amies ; elle fixe les localités où les étrangers pourront posséder des immeubles, et est le prélude des codes dont S. M. Sidi-Sadàk a ordonné la préparation.

3 Voy. Textrait de son voyage publié par M. Cherbonneau^ de Constantine, dans le Journal asiatique (1S64, t. IV, p. 164), où Ton trouve la liste des savants tunisiens de l'époque où vivait El-Abdéry. — Cf., 4, sur quelques savants illustres de la Tunisie, du même orientaliste, l'article intitulé : Voyage diicheik Ibn-Batoutah^ p. 10.

tous les problèmes qui Tintéresseat seront bientôt résolus.

A côté du développement de Tinstruction populaire, il faut en Tunisie la création de bibliothèques ouvertes à tous ceux qui sont désireux de s'instruire. Tunis possède, il est vrai, une riche collection de livres et de manuscrits arabes à la mosquée de TOlivier (Djâma-ezzeitouna), qui remonte aux temps des princes de la dynastie des Beni-Hafs qu'on cite pour ses fondateurs; mais cette collection, où ne figurent guère d'ouvrages de nature à initier aux progrès de la science moderne, n'est point accessible au peuple, et à tous égards elle est insuffisante.

Il faut également en Tunisie l'introduction de l'imprimerie, sans laquelle il n'est plus de nos jours de nationalité sérieuse et durable. C'est à peine, en effet, si l'on peut croire qu'il n'existe encore aucun établissement typographique, pas môme une pierre lithographique dans une contrée située presque à nos portes, sur les confins de notre belle colonie algérienne et sur les bords de la Méditerranée. Quand on voit le développement rapide de la presse dans les régions les plus lointaines, jusque dans les petites localités des îles perdues de l'Océanie, on se demande comment il peut se faire qu'on n'ait pas encore fondé un seul journal dans la Régence. Les lois indigènes, il faut le dire, ne permettent pas aux étrangers de publier des journaux, sous prétexte qu'ils pourraient provoquer des conflits avec les consulats des puissances étrangères. Ces scrupules du gouvernement béyal ne sauraient arrêter bien long-

temps Tcxistcnce d'une institution essentiellement nécessaire, au dix-neuvième siècle, à la vie et à la prospérité des nations.

11 faut enfin que le gouvernement tunisien adopte franchement et ardemment la cause de la décentralisation, sans laquelle la plus grande partie des territoires qui lui sont soumis, loin de contribuer à la force et à la richesse de TÉtat, seront des sources perpétuelles de langueur et de désorganisation, jusqu'au moment où les parties inégales et mal unies de ce tout qu'on appelle aujourd'hui la Régence, tomberont au pouvoir des étrangers ou perdront la place qui leur est réservée dans Tœuvre de la civilisation moderne. La création de grandes voies de communication, en facilitant les relations des indigènes, abandonnés jusqu'à présent au sein du désert où ils vivent encore à Tétat nomade, avec les populations de la capitale, accroîtra la richesse des uns et l'instruction des autres, en même temps qu'elle consolidera les bases de la monarchie. Il appartient au bey actuel, que l'Europe a déjà salué plusieurs fois du beau titre de prince ami du progrès, de poursuivre par de telles institutions la voie nouvelle qu'il s'est donné la glorieuse mission de parcourir.

Page 1