‹ Vathek, with The episodes of Vathek (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · HISTOIRE DU PRINCE ALASI ET DE LA PRINCESSE FIROUZKAH · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU PRINCE ALASI ET DE LA PRINCESSE FIROUZKAH

E régnais en Kharezme, et je n’eusse pas échangé mon royaume, tout borné qu’il était, pour rimai7 mense empire du Calife Vathek; — non — ce n’est pas l’ambition qui m’a conduit dans ce funeste lieu. Ce cœur qui va bientôt brûler du feu de la vengeance divine était armé contre les passions violentes; le louable, le calme sentiment de l’amitié pouvait seul s’y faire entrée; l’amour, qui en aurait d’abord été repoussé, en prit la forme, et me perdit.

J’avais vingt ans lorsque le roi mon père mourut: je regrettai sincèrement sa perte, non seulement par un sentiment naturel, mais encore parce que je regardais la royauté comme un fardeau très lourd à porter.

Les molles délices du harem me charmèrent peu, l’idée des liens d’un mariage formel encore moins.

Rondabah, princesse de Ghilan, pourtant, m’avait été solennellement promise, et je ne pouvais rompre un accord que mon père avait fait pour le bien des deux nations; des délais étaient tout ce que j’osais me permettre.

Avec cet éloignement presque farouche des usages communément établis, il me fallut monter sur le trône, gouverner un peuple nombreux, supporter l’ineptie des grands et la sottise des petits, rendre justice à tous, et par conséquent vivre au milieu d’eux. Mais alors la générosité, la vertu n’étaient pas pour moi des noms vagues; je remplissais exactement mes devoirs, quitte à m’en délasser de temps en temps en suivant mon penchant pour la solitude. Une tente, arrangée dans le genre

B VI

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persan, située au milieu d’une épaisse forêt, était le lieu où j’allais passer ces moments de retraite, qui me semblaient toujours trop rapidement s’écouler. J’avais fait abattre assez d’arbres pour former une petite plaine parsemée de fleurs, et qu’entourait un canal dont les eaux étaient aussi claires que celles de Rocnabad. Dans ce lieu, qui ressemblait à la lune quand elle brille en son plein dans l’azur foncé du firmament, j’admirais la sombre perspective des bois touffus qui m’environnaient, et où j’allais souvent rêver.

Un jour qu’étendu sur la mousse je caressais un jeune daim qui s’était apprivoisé avec moi, j’entendis le galop peu éloigné d’un cheval, et vis bientôt paraître un cavalier qui m’était inconnu; son habillement était étrange, sa contenance féroce, et son œil hagard ; mais il ne fixa pas longtemps mon attention. Une figure angélique, sous l’habit d’un jeune garçon, attira tous mes regards. L’inconnu tenait cet être, si gracieux, si délicat, étroitement serré contre son sein, et paraissait vouloir l’empêcher de crier. Irrité de ce que je prenais pour une violence, je me lève, je coupe le chemin à l’étranger en faisant briller mon sabre à ses yeux, et lui crie, “Arrête, misérable! Oses-tu commettre un tel attentat à la vue du roi de Kharezme?”

A peine avais-je prononcé ces mots, que celui à qui je les avais adressés se jette à terre, sans lâcher sa précieuse charge, et me saluant d’un air respectueux, me dit: “Prince Alasi, c’est vous que je cherche, pour vous confier un dépôt dont rien n’égale le prix. Filanshaw, roi de Shirvan, l’ami intime du roi votre père, se trouve réduit aux dernières extrémités. Ses sujets rebelles le tiennent assiégé dans sa citadelle de Samakhié. Les troupes du Calife Vathek les soutiennent dans leur révolte;

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ils ont juré la perte de leur souverain. Filanshaw souscrit courageusement au décret de la destinée pour ce que lui regarde lui-même, mais, voulant, s’il est possible, sauver son fils unique, l’aimable enfant que vous voyez, il m’a ordonné de le remettre entre vos mains. Cachez cette perle incomparable dans votre sein; qu on ignore la nacre où elle a été formée jusqu’à ce que la révolution des temps ramène un jour de sûreté. Adieu,— je crains d’être poursuivi,— le prince Firouz vous fera savoir tous les détails que vous pourrez désirer.”

J’avais pendant ce discours tendu les bras à Firouz; il s’y était précipité; nous nous tenions embrassés avec une tendresse qui parut combler de joie son conducteur, lequel remonta à cheval et s’éloigna de nous en un instant.

“ Ôtez-moi d’ici,” me dit alors Firouz; “c’est à présent que je crains de tomber dans les mains de mes persécuteurs. Quoi ! ils me sépareraient de l’ami que le ciel m’a choisi, et vers qui mon cœur tout entier s’élance ! ”

“Non, aimable enfant,” m’écriai-je, “rien ne pourra vous arracher d’auprès de moi; mes trésors, mes armées, tout sera employé pour votre conservation! Mais pourquoi cacher votre naissance dans mes états, où personne ne peut vous nuire?”

“ Si ; il le faut, mon généreux défenseur,” répondit Firouz; “les ennemis de mon père ont juré d’exterminer sa race ; ils ne craindront point la mort pour accomplir leur serment; ils me poignarderont à vos yeux si je suis connu. Le mage qui m’a conduit ici, et qui a pris soin de mon enfance, n’oubliera rien pour leur persuader que je n’existe plus. Supposezmoi un père — il n’importe qui; toute ma gloire sera de vous aimer, et de mériter d’être aimé de vous.”

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Tout en parlant ainsi nous arrivâmes à l’enclos de toiles peintes qui environnait mon pavillon persan, où je fis servir des rafraîchissements dont nous ne goûtâmes guère ni l’un ni l’autre. Le son de voix, les discours, les regards de Firouz faisaient une impression sur mon cœur qui confondait ma raison, et rendait mes paroles rares et entrecoupées. Il s’aperçut du désordre de mon esprit, et, pour le dissiper, il quitta l’air attendri et languissant, qu’il avait eu jusqu’alors, pour prendre la gaieté et la vivacité enfantine de son âge, car il ne paraissait pas avoir plus de treize ans.

“Hé quoi!” me dit-il, “vous n’avez ici que des livres? point d’instruments de musique?”

Je souris, et fis apporter un luth. Firouz en joua en maître de l’art; il chanta en s’accompagnant, avec tant d’expression et tant de grâce, qu’il me jeta dans une nouvelle extase, dont il prit encore soin de me retirer par ses jeux innocents.

La nuit qui survint nous sépara quoique. Quoiqu’heureux au-delà de ce que j’aurais cru pouvoir l’être, je l’avais désirée; je sentais le besoin de m’entretenir avec moi-même. Cela ne me fut pas facile d’abord, mes pensées étaient si confuses ! Je ne pouvais me rendre compte des agitations que j’avais éprouvées. “Enfin,” dis-je, “le ciel a exaucé mes vœux les plus chers; il m’envoie cet ami de cœur que je n’aurais jamais trouvé à ma cour; il me l’envoie avec ces charmes de l’innocence qui émeuvent l’âme, et qui seront remplacés dans un âge plus mûr par les qualités qui rendent l’amitié le bien suprême de l’homme, et surtout d’un roi, qui ne doit guère s’y attendre.”

J’avais déjà plusieurs fois prolongé le temps qu’en général je destinais à ma solitude; sa durée, si courte pour moi, paraissait longue à mes peuples; il fallait

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retourner à Zerbend. Quelques jours avant mon départ, je fis venir un berger du voisinage, lui ordonnai d’avouer Firouz pour son fils, et lui enjoignis le secret sous peine de la mort. Cette précaution parut contenter celui qui en était l’objet; il redoubla d attachement pour moi, et de soins pour me plaire.

L amitié m avait, pour ainsi dire, apprivoisé; je ne fuyais plus les plaisirs et les divertissements. Firouz s’y faisait distinguer, admirer. Partageant la bonne opinion que les grâces, l’aménité du fils de Filanshaw avaient fait naître, je ne fus pas peu surpris de le voir m’aborder un jour d’un air furieux et égaré. “Roi de Kharezme,” me dit-il, “pourquoi m’avezvous trompé? Si vous ne pouviez pas m’aimer uniquement, il ne fallait pas m’accepter pour ami. Renvoyez-moi chez mon mage, puisque la princesse Rondabah, qu’on attend à tout’ heure ici, va s’emparer de tout votre cœur.”

Cette étrange saillie me parut si déplacée que, prenant un ton severe, je répondis: “Quelle extravagance est ceci, prince de Shirvan? Que vous importe mon union avec Rondabah? Qu’a de commun l’affection que je devrai à mon épouse avec celle que volontairement je me suis engagé d’avoir toute ma vie pour vous?”

“Oh! il m’importe beaucoup,” repartit-il, “il m’importe beaucoup que vous ne trouviez pas une amitié solide dans une femme aimable. Ne dit-on pas que la princesse de Ghilan réunit la fermeté d âme, la valeur d’un homme, aux charmes de son sexe? Qu’aurez-vous donc à désirer avec elle? et que deviendrai-je alors? Vous croirez peut-être vous acquitter envers moi en me rétablissant dans mes états; mais je vous dis d’avance que si vous mettiez l’empire du monde à mes pieds en dédommagement

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de votre plus tendre amitié, je ne pourrais vous regarder que comme mon plus mortel ennemi.”

Firouz me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même ; il m’éprouvait à plaisir ; d’ailleurs il savait se commander, s’inviter, s’effacer, s’annuller, selon qu’il le jugeait convenable. Il parut donc alors se calmer, et reprit son humeur enjouée.

Quoique sous le nom d’un berger, le fils du roi de Shirvan avait droit à tous mes égards, et j’aimais mieux qu’on m’accusât d’une fantaisie ridicule que d’y manquer. Il occupait le quartier le plus agréable de tout mon palais; il s’était lui-même choisi ses domestiques, outre les deux eunuques que le mage lui avait envoyés dès le jour de son arrivée à mon pavillon persan. Je lui avais donné des maîtres, — pour l’instruire en toutes sortes de sciences, — qu’il faisait enrager, de superbes chevaux qu’il tuait, des esclaves qu’il maltraitait impitoyablement; mais on me cachait tout cela: sa faveur sans bornes auprès de moi, dont on commençait à murmurer, empêchait qu’on ne l’accusât.

Un moullah vénérable, et très considéré pour son savoir et sa piété, lui expliquait la saine morale du Koran, lui en faisait lire et apprendre par cœur les versets sacrés; et c’était ici ce qui déplaisait le plus à mon jeune ami; mais j’attribuais cet éloignement à tout autre motif qu’à sa véritable cause. Je n’avais garde d’imaginer que son esprit avait déjà imbibé des opinions les plus contraires à l’Islamisme.

Un jour que j’avais passé plusieurs heures sans voir mon aimable pupille, je fis le chercher, et le trouvai dans une grande salle, dansant autour d’une étrange figure, affublée d’une peau d’âne, qu’il faisait sauter avec lui. “Ah ! mon cher Prince,” me dit-il, en courant à moi les bras ouverts, “voici la plus merveilleuse chose du monde ! Mon moullah

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est transformé en âne. C’est le roi des ânes, car il parle encore comme il parlait auparavant.”

“Que voulez-vous dire?” m’écriai-je. “Qu’est-ce que ce jeu?”

“Ce n’est pas un jeu,” me répondit le moullah en agitant deux oreilles postiches d’une grandeur démesurée; “je cherche par complaisance de paraître ce que je parais, et je supplie votre majesté de ne point le trouver mauvais.”

A ces paroles je demeurai confondu; je doutai si c’était la voix du moullah que je venais d’entendre, et crus presque que c’était un véritable âne, qui, par quelque prestige, semblait avoir parlé. J’avais beau demander à Firouz ce que tout cela signifiait; il me répondait toujours, avec des ris immodérés, “Demandez-le à l’âne.”

Enfin, ma patience étant à bout, j’allais ordonner qu’on fît cesser par force cette dégoûtante bouffonnerie, lorsque Firouz, prenant son air sérieux, me dit: “Sire, vous excuserez, je l’espère, l’innocent artifice dont je me suis servi pour vous prouver combien vos pareils en sont imposés par ceux qui les entourent. On vous a, sans doute, vanté ce moullah comme un homme d’un mérite supérieur; comme tel vous l’avez donné pour maître à votre ami, votre pupille. Eh bien! sachez que, pour obtenir une de mes plus hideuses négresses, dont il est éperdument amoureux, il a consenti de rester trois jours sous ce ridicule costume, et d’être ainsi le jouet de tous ceux qu’il me plaira de faire rire à ses dépens. Au reste, convenez que la figure de l’âne est très bien imitée, et que sa parole qu’il a ne nuit point à la représentation.”

Je demandai au moullah si Firouz avait dit la vérité.

“Pas tout à fait,” me répondit-il en bredouillant

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d’une manière piteusement ridicule; “la fille qu’il doit me donner, quoique noire comme la nuit, est belle comme le jour; l’huile qui vernit ses charmes sent la fleur d’orange, sa voix est aigre-douce comme la grenade; quand elle se joue avec ma barbe, ses doigts, qui piquent comme le chardon, me chatouillent le cœur: oh ! laissez-moi l’acquérir, et vivre sous la forme d’un âne pendant trois jours.”

“Meurs-y, misérable,” m’écriai-je avec une indignation que je ne pus plus contenir; “et que je n’entende plus jamais parler de toi.”

Je me retirai en achevant ces mots, et en lançant à Firouz un regard auquel il n’était guère accoutumé.

Je passai le reste du jour à réfléchir sur la méchanceté de Firouz, et sur l’infamie du moullah; mais quand le soir vint, je ne sentis plus que le besoin de revoir mon ami. Je le fis appeler. Il se présenta aussitôt d’un air affectueux et timide. “O mon cher Prince,” me dit-il, “vous ne savez pas combien j’ai été affligé de la colère que vous avez paru ressentir contre moi ! J’ai fait au plus vite exécuter votre arrêt pour obtenir mon pardon. L’âne est mort et enterré; vous n’en entendrez plus parler.”

“Voici une autre de vos mauvaises plaisanteries,” dis-je. “ Voulez-vous me faire accroire que le moullah, qui s’exprimait avec tant de véhémence ce matin, est mort ce soir?”

“Il l’est, ainsi que vous l’avez ordonné,” répondit Firouz. “Un de mes esclaves nègres, dont il voulait enlever la maîtresse, l’a dépêché, et on l’a mis en terre sans façon, comme un âne qu’il était.”

“Oh! pour le coup,” m’écriai-je, “c’en est trop! Quoi ! vous croyez pouvoir impunément assassiner un homme à qui vous avez vous-même tourné la tête!”

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“J’ai exécuté vos ordres,” reprit-il; “je les ai pris à la lettre, et assurément la perte d’un être si vil ne vaut pas vos regrets. Adieu, je vais pleurer mon imprudence, et le peu de solidité de votre affection, que le moindre petit événement m’enlève.”

Il allait sortir, je 1 arrêtai; on nous servit sur des plateaux émaillés les mets les plus exquis; nous nous mîmes à collationner, et j’eus encore la faiblesse de rire de toutes les folies qu’il me dit sur son âne pendant le repas.

Le public ne prit pas si légèrement la mort du moullah ; on disait que Firouz, en dérision de la foi des fidèles, avait donné un breuvage à cet homme pieux, qui 1 avait fait devenir fol : on détestait un acte si atroce, on m accusait d’une faiblesse inexcusable pour un enfant a qui une vile naissance avait donne de viles inclinations. La reine ma mère se crut obligée de m’apprendre ces murmures; elle m en parla sans détour devant Firouz, pour dompter, s’il se pouvait, son arrogance, et nous fit à tous deux des réprimandes sensées et affectueuses dont je sentis la justice, mais que mon ami ne lui pardonna jamais.

? Il était surtout outré du mépris que lui attirait l’origine que nous lui avions supposée, et me dit qu’il fallait absolument déclarer qui il était. Je lui représentai le danger de le faire, dont il m’avait luimême effrayé. Je le priai d’attendre que les émissaires que j’avais envoyés en Shirvan fussent revenus; mais il n’en eut pas la patience, et imagina pour me satisfaire un moyen que je n’avais pu prévoir.

Un matin que je devais aller à la chasse, le prince de Shirvan, qui m’y accompagnait toujours avec plaisir, fit semblant d etre malade; je voulais rester avec lui, il me pressa de partir, en m’assurant qu’après un peu de repos il serait en état le soir de partager avec moi des amusements qui me délas-

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seraient de la fatigue du jour, et qu’il imaginerait lui-même.

En effet, je trouvai à mon retour une superbe collation, servie dans un petit bois de mon jardin qu’il avait orné et illuminé de sa façon, c’est-à-dire, avec le goût le plus raffiné. Nous étions sous une sorte de dais que formaient des branches entrelacées de grenadiers et de lauriers roses. Nous reposions nos pieds sur l’épais tapis d’un millier de fleurs effeuillées dont le parfum enivrait l’âme; des vases de cristal, sans nombre, remplis de fruits ambrés et flottant sur la neige, réfléchissaient la lumière des cierges en miniature rangés à fleur d’eau sur les bords d’une série de fontaines; des chœurs de jeunes musiciens placés à une juste distance charmaient nos oreilles sans interrompre nos entretiens. Jamais soirée ne fut plus délicieuse, jamais Firouz n’avait été plus aimable, plus gai; ses agréables saillies m’animaient encore plus que le vin qu’il me versait à grands flots. Quand le rusé fils de Filanshaw s’aperçut que ma tête s’échauffait, il mit un genou en terre, et, prenant mes deux mains dans les siennes : “Mon cher Alasi,” me dit-il, “j’avais oublié de vous demander la grâce d’un misérable qui a mérité la mort.”

“Parle,” lui repondis-je; “tu sais que tu peux tout obtenir de moi. D’ailleurs, je me plairais à te trouver un cœur compatissant.”

“Voici de quoi il est question,” reprit Firouz. “J’étais aujourd’hui dans mon appartement, entouré de vos flatteurs, qui me détestent et cherchent à me plaire, quand le berger, que vous m’avez supposé pour père, est venu à moi les bras ouverts pour m’embrasser. Dans ce moment le sang de Filanshaw s’est révolté dans mon cœur: ‘Retire-toi, rustre,’ ai-je dit au berger; ‘va étouffer tes magots d’enfants avec tes lourdes caresses; aurais-tu l’effronterie de soutenir

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que je suis ton fils? ’ ‘Vous savez bien que je le dois,5 a-t-il répondu avec fermeté; ‘et je le soutiendrai au péril de ma vie.’ Cette réponse était telle qu’elle devait être; mais, curieux de voir jusqu’à quel point nous pouvons compter sur ceux à qui nous confions nos secrets, j’ai ordonné qu’on donnât la bastonnade à cet homme en apparence si résolu; il ne l’a pas soutenue longtemps, il a tout avoué; après votre défense expresse et vos menaces, il est digne de mort; mais je vous supplie de lui pardonner.”

“L’épreuve était un peu forte,” dis-je. “Quoi! tu seras toujours cruel ! Quel pouvoir irrésistible me force-t-il à t’aimer? Ce n’est assurément pas la sympathie dans nos inclinations ! ”

“Il est vrai,” répliqua-t-il, “que je n’ai pas autant de patience que vous avec les hommes. Je les trouve carnassiers comme des loups et faux comme les renards dans les fables de Loqman; si volages dans leurs sentiments, si fragiles dans leurs promesses, qu’il m’est impossible de ne les pas tenir en abhorrence ! Que ne sommes-nous tous les deux seuls au monde ! La terre alors, au lieu d’habitants perfides et misérables, pourrait se vanter de porter deux amis fidèles et heureux ! ”

Ce fut par ces élans d’enthousiasme exaltés et romantiques que Firouz me fit tolérer cette nouvelle preuve de la méchanceté de son cœur. Je sus dès le lendemain qu’il ne m’avait pas tout dit, que c’était lui qui avait fait venir le berger, à qui, par ses ordres, on avait insinué de l’aborder comme il l’avait fait. J’appris que le pauvre rustique avait eu le courage de se laisser frapper presque jusqu’à la mort avant que d’enfreindre mon commandement. J’envoyai une somme d’argent à ce malheureux, et ne fis de reproches qu’à moi-même de son état.

Comme cette scène avait indigné tout Zerbend, et

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qu’on en jugeait de manière à faire encore plus de ' tort à Firouz qu’il ne méritait, je déclarai solennellement sa naissance et les raisons qu’on avait eu de la cacher. Je ne manquai ensuite de l’environner d’une pompe royale, et ne fus pas peu surpris de voir que ceux qui avaient paru les plus acharnés contre lui, briguaient avec empressement l’honneur de le servir. J’entrai là-dessus en quelque défiance sur leurs intentions: mais le prince de Shirvan me rassura. “Ne prenez point de fausses alarmes,” me dit-il en riant; “vous pouvez confier la garde de ma personne à ces gens-ci aussi bien qu’à d’autres; il n’y a point de trahison dans leur fait; ils ont seulement changé de cœur quand j’ai changé de naissance. A présent je ne suis plus ce petit berger malin et cruel qui par ses espiègleries ne pouvait manquer de se faire renvoyer dans sa cabane. Je suis un grand prince, bon, humain, dont on peut attendre mille bienfaits. Je parie que je pourrais faire couper la tête à cinq ou six d’entre eux pour en jouer à la boule, et que les autres continueraient à chanter mes louanges en se flattant d’être plus fortunés que leurs compagnons.”

De semblables discours, dont je ne connaissais que trop la solidité, endurcissaient insensiblement mon cœur. C’est un grand tort mal d’examiner les hommes d’un œil trop clairvoyant; on croit vivre avec des bêtes féroces, et on le devient soi-même.

Je craignis d’abord que, dans le rang où se trouvait le prince de Shirvan, il ne se livrât encore plus librement à ses inclinations perverses, mais je me trompai ; sa conduite fut noble, sensée, ses manières obligeantes envers grands et petits; enfin il effaça entièrement les mauvaises impressions qu’il avait données de lui.

Ces jours de calme durèrent jusqu’à l’arrivée de Rondabah. J’étais dans l’appartement de Firouz

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lorsqu on vint m’annoncer que cette princesse, avec une escorte digne d’elle, n’était plus qu’à quelques parasanges de Zerbend. Interdit de cette nouvelle, sans savoir pourquoi, je tournai mes regards sur mon ami. Je tremble encore au souvenir de l’état où je le vis! Une pâleur mortelle couvrait son visage; bientôt il fut saisi de mouvements convulsifs, et enfin il tomba par terre privé de sentiment. J’allais le porter moi-même sur son lit, quand les deux eunuques que le mage lui avait envoyés me l’enlevèrent, en me disant, “Laissez-le à nos soins, Seigneur, et daignez vous retirer; si en rouvrant les yeux il vous voyait auprès de lui, il mourrait à l’instant.”

Ces paroles, le ton avec lequel elles furent prononcées, me saisirent au point qu’à peine je pus me traîner jusqu’en dehors des portières; là, rempli d’angoisses inexprimables, j’attendais le dénouement de la scène, lorsqu’, enfin, un des eunuques vint me prier de rentrer. Firouz, appuyé sur les bras de l’autre eunuque, tâchait, d’un pas chancelant, de venir à ma rencontre. Je l’obligeai de s’asseoir sur le divan, et m’étant mis auprès de lui: “Ami de mon âme,” lui dis-je, “les sentiments étranges de nos cœurs sont la faute de la destinée. Vous êtes, contre toute raison, toute compréhensibilité, jaloux de Rondabah; et moi, malgré ma foi, que mes ambassadeurs lui ont donnée, je suis prêt à tout risquer plutôt que de vous plonger dans une mer de peines.”

“Allons voir cette héroïne redoutable,” me répondit Firouz. “Permettez que je vous suive dans cette première visite. A mon âge on ne signifie rien; si vous me laissez ici, j’y mourrai d’inquiétude avant votre retour.”

Je n’avais rien à répliquer à cela; je ne pouvais que consentir à tout ce que désirait l’objet d’une

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prédilection inexplicable, que ma complaisance ranima, et qui me disait pendant tout le chemin, “Ah! je voudrais bien que cette maudite princesse de Ghilan ne fût pas belle !”

Elle l’était pourtant, mais d’une beauté qui inspirait plutôt le respect que les désirs; sa taille était fort haute, son port majestueux, son air fier et sévère. Les boucles de ses cheveux, d’un noir d’ébène, relevaient la blancheur de son teint; et de ses yeux de la même couleur partaient des regards plus capables d’en imposer que de séduire. Sa bouche, quoique gracieusement formée, ne connaissait pas le doux sourire; ses lèvres de corail s’ouvraient pour proférer des paroles toujours sensées, mais rarement insinuantes.

Piquée de mon peu d’empressement, et offensée de ce que, contre l’usage, je m’étais fait accompagner par mon ami, Rondabah ne nous eut pas plus tôt aperçus que, se tournant vers la reine ma mère: “Quel est,” dit-elle, “celui de ces deux princes à qui je suis destinée?”

“A tous les deux, s’il vous plaît,” répondit précipitamment Firouz d’un air moqueur qui manqua de me faire éclater de rire. Je me retins avec peine, et je préparais quelqu’ excuse à l’étourderie de mon ami, quand la princesse de Ghilan, après m’avoir regardé attentivement de la tête aux pieds, et jeté un coup d’œil dédaigneux sur Firouz, dit, en s’adressant toujours à la reine, “On mérite 1 insulte quand on la souffre. Adieu, madame. Et vous, Kali,” continua-t-elle, en se tournant vers le chef de ses eunuques, “préparez tout pour retourner dès cette nuit' en Ghilan.” En disant ces mots, elle sortit, et la reine ne tarda pas à la suivre ; elle ne se donna que le temps de nous menacer de tous les maux où pouvait nous plonger la guerre que nous venions de nous

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attirer en offensant Rondabah; mais nous n’étions pas dans ce moment d’humeur à nous alarmer. Nous ne fumes pas plus tôt seuls que nous rîmes à l’envie

,^utre’ JeLla scène qui venait de se passer!

.Lst-ce bien une femme que nous venons de voir?” disait Firouz “ Non, c’est le spectre de Roostum ou de Lalzer ; 1 ame de ces fameux guerriers, ancêtres de Rondabah, s est, du moins, emparée de la longue ngure qu on nous donne pour elle. O mon cher Aiasi, polissez votre sabre, préparez-vous à défendre vos jours, si vous n’observez pas exactement toutes les formalites que vous dictera l’important Kali avec sa voix argentine.”

Nous nous entretînmes sur ce ton jusqu’à ce que la reine vint nous interrompre; elle avait presque appaise Rondabah, et venait me persuader d’achever son ouvrage. Ses représentations, dictées par l’amour maternel, furent vives et pressantes; je m’y rendis

Le jour qui précéda celui qu’on avait fixé pour la solennité nuptiale, je me levai plus matin qu’à 1 ordinaire. Inquiet, agité, je descendis seul dans le vaste jardin qui renfermait les chapelles sépulcrales de mes ancêtres. Tout en me promenant dans les allées les plus sombres, j’entrai enfin dans une grotte qui recélait une mine d’eau, et où l’on entrevoyait à peine un faible rayon de lumière. Je m’y plaçai dans le recoin le plus obscur pour rêver à mon aise. Bientôt après je vis venir une figure dont l’habillement et les traits ressemblaient à ceux d’Amru, le fils de mon vizir; il alla s’asseoir à l’endroit de la grotte où un peu de clarté donnait, et l’empêchait de m apercevoir. Je ne lui dis mot, mais ne fus pas peu étonné de voir un autre personnage mystérieux, qui me paraissait être le chef des eunuques de Rondabah, sortir comme du sein des ténèbres. Cette figure aborda l’autre, et il me sembla l’entendre dire :

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“Fils d’Ilbars, charmant Amru, que votre cœur se réjouisse, il aura ce qu’il désire ; Rondabah, ma maîtresse, se rendra ici cette nuit. Vous y recevrez ses premiers serments; le roi de Kharezme n’aura demain que les seconds.” Amru baisa la terre en signe de soumission, et murmura quelques paroles à voix basse, que le résonnement des eaux rendit inintelligibles; ils sortirent tous deux.

Je fus sur le point de les suivre, et de laver dans leur sang l’affront qui m’était fait; mais un moment de réflexion arrêta ce premier mouvement. Je n’avais point d’amour pour Rondabah, je ne l’épousais que pour des raisons d’état, et par pitié pour elle. Il n’ était plus question de me rendre malheureux pour de tels motifs; je n’avais qu à faire éclater le crime de la perfide princesse, j’étais débarrassé d’elle, et je recouvrais avec honneur ma liberté. Toutes ces pensées se succédèrent rapidement dans mon esprit; je bénis mon étoile qui avait amené à temps cette importante découverte, et je courus en faire part à Firouz. Que devins-je en entrant dans son appartement? Je le trouve entre les bras de ses deux eunuques favoris, qui retenaient ses mains par force, en pleurant et criant, “O notre cher maître, qu’avez-vous fait de vos belles tresses de cheveux? Pourquoi les avez-vous impitoyablement coupées? et vous voudriez encore cicatriser votre front d’ivoire ! mais nous mourrons plutôt que de le permettre.”

A cette vue je n’eus pas la force de proférer un seul mot; ma douleur muette parut faire revenir mon ami à lui-même; il s’arracha à ses eunuques, et, courant à moi les bras ouverts: “Calmez-vous, généreux Alasi,” me dit-il, en m’embrassant; si c est l’état où vous me voyez qui vous afflige, vous deviez vous y attendre; n’en soyez pas témoin! Malgré

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ces^ larmes que je répands, ces cheveux que j’ai brûlés, et tout le désespoir qui m’agitait, je souhaite que vous soyez heureux avec Rondabah ; qu’importe s’il m’en coûte la vie ! ”

“Ah!” m’écriai-je, “que mille Rondabah eussent péri pour épargner à vos nerfs trop mobiles la fièvre qui les dévore, quand même elles eussent été toutes aussi fidèles que la nôtre est perfide ! ”

“Quoi!” s’écria Firouz, à son tour, “ai-je bien entendu ! serait-ce de la princesse de Ghilan que vous parlez? De grâce, expliquez-vous!”

Alors je lui contai ce qui s’était passé dans la grotte, et la résolution où j’étais de rendre publique l’infamie de Rondabah. Il approuva beaucoup mon projet, et ne me cacha pas la joie que lui causait cet événement, dont il me félicitait, en ajoutant à voix basse, “Il m’en a coûté mes cheveux, mais vous l’avez échappé belle.”

Nous résolûmes de ne pas révéler notre secret à la reine ma mère avant l’heure où nous voulions la mener avec nous pour surprendre Rondabah.

La reine parut plus surprise qu’affligée quand nous lui dîmes ce qui nous amenait si tard chez elle; l’amitié qu’elle avait d’abord témoignée à Rondabah s’était refroidie à mesure que je paraissais m’attacher à cette princesse; cependant, comme elle n’avait pu s’empêcher de l’estimer, elle ne se lassait pas, en nous suivant, de faire des exclamations sur cette aventure, dont Firouz riait pour plus d’une raison.

Nous descendîmes dans le jardin : un esclave fidèle, que j’avais placé en embuscade, vint nous dire que les coupables étaient dans la grotte depuis quelques moments. Aussitôt nous y entrâmes avec des flambeaux, et assez de monde pour faire mourir de honte ceux que nous surprenions ainsi; mais ils ne se

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déconcertèrent nullement. Je tire mon sabre avec fureur, je crois d’un seul coup faire tomber par terre la tête des deux misérables, mais je ne frappe que l’air; ils disparaissent à nos yeux.

Dans ce moment de confusion, on crie: “La princesse de Ghilan a forcé la garde qui défendait l’entrée de la grotte ! ” Et nous la voyons reparaître. “Roi de Kharezme,” me dit-elle d’un ton modeste mais assuré, “on m’a avertie qu’il s’ourdissait ici une trame contre mon honneur, et je suis venue confondre mes ennemis. De quoi s’agit-il?”

“Fuis, malheureuse,” s’écria la reine, “ou mon fils va redoubler le coup que ta magie a fait manquer ! ”

“Je ne crains pas la mort,” répondit Rondabah sans se déconcerter. “Alasi n’a jamais attenté à ma vie. Si quelque prestige vous jette tous dans l’erreur, apprenez-moi de quelle nature il est. Je compte assez sur le secours que le ciel accorde à l’innocence pour me flatter de vous désabuser.”

L’air noble et fier de Rondabah, ses regards imposants, me confondaient: je doutais presque de ce que j’avais vu et entendu, quand Firouz s’écria: “Oh! il faut avouer que la princesse de Ghilan est de bien courte mémoire. Nous la trouvons ici dans les bras de son cher Amru, elle disparaît avec son favori, et quand, dans l’instant même, il lui plaît de revenir sur la scène, elle a tout oublié ! ”

A ces paroles, Rondabah changea de couleur; son teint animé devint d’une pâleur mortelle, elle tourna sur moi des yeux remplis de larmes. “O prince infortuné!” me dit-elle, “je vois à présent toute la profondeur de l’abîme qui est entr’ouvert sous tes pas ! Le monstre qui t’y entraîne ne manquera pas sa proie. C’est lui qui a les esprits des ténèbres à ses ordres; je ne puis te sauver, et ne saurais sans

et de la Princesse Firouzkah

* abandonner à ton sort ! Tu me couvres infamie, et ta perte est la seule angoisse de mon cœur. Après avoir parlé ainsi, Rondabah se retira d un pas majestueux, sans que personne osât s’y opposer.

Nous restâmes comme pétrifiés à nous regarder fixement^ les uns les autres, sans pouvoir ouvrir la bouche. ‘‘Que nous sommes insensés!” s’écria enfin la reine. Quoi ! la hardiesse d’une indigne magicienne, nous ferait-elle démentir nos yeux et nos oreilles ! Qu elle parte ! qu’elle nous délivre à jamais de son odieuse présence, c’est le mieux qui puisse nous arriver!” J’en convins; et Firouz, qui paraissait confus et alarmé, ne fut assurément pas d’un autre avis. Nous reprîmes chacun le chemin de nos appartements.

J étais dans une si grande confusion de pensées que je ne m aperçus point que Firouz suivait mes pas. Je ne pus me defendre d un mouvement d’horreur en me voyant seul avec lui. Pressentiments que le ciel nous envoie, vous êtes sans effet sur les cœurs corrompus !

Firouz se jette impétueusement à mes genoux et me dit en sanglotant: “O pourquoi, Roi de Kharezme, m’avez-vous donné un asile? Que ne me laissiez-vous périr avec Filanshaw? J’étais un enfant alors; personne n’aurait pu dire que j’étais magicien. C’est donc dans votre cour, à vos côtés, que j’ai appris à conjurer les Dives ! Rondabah, la méchante Rondabah, vous l’a presque persuadé; ne dira-t-elle pas aussi que j’ai employé quelque charme pour acquérir votre amitié? Hélas! vous savez bien que toute la magie dont je me suis servi à cette fin n’a été que de vous chérir moi-même cent fois plus que ma vie ! ” ^

Mais pourquoi appuyer sur une scène dont vous

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prévoyez tous le dénouement? Comme le Calife Vathek, j’avais entendu la voix d’un bienfaisant génie, et comme lui j’endurcis mon cœur contre son impulsion salutaire : les paroles de Rondabah furent oubliées; j’écartai le doute confus qu’elles m’avaient donné; le prince de Shirvan me devint plus cher que jamais. Ce moment fut la crise qui détermina ma perte.

Nous apprîmes le lendemain que Rondabah était partie dans la nuit avec toute sa suite, et j’en fis faire des réjouissances publiques.

Quelques jours après, Firouz me dit devant la reine ma mère, “Vous voyez bien, Roi de Kharezme, que vous allez avoir la guerre contre le roi de Ghilan; il voudra venger sa fille, qui ne manquera pas d’artifices pour le persuader de son innocence: prévenez-le ; levez une armée, entrons dans le Ghilan, ravageons-le, c’est vous qui êtes outragé.”

La reine fut de l’avis de Firouz, et j’y souscrivis. Cependant je voyais à regret faire les préparatifs de cette guerre; je la croyais juste, et pourtant j’en étais troublé comme si elle ne l’avait point été; d’ailleurs, les alarmes que j’avais plus d’une fois prises sur mon extrême attachement pour Firouz redoublaient de force de jour en jour. Le fils de Filanshaw avait trop bien appris à lire dans mon cœur pour ajouter foi aux prétextes que je donnais à mes agitations involontaires, mais il faisait semblant de me croire, et en prenait l’occasion de chercher sans cesse quelques nouveaux moyens de me distraire.

Un matin que nous allions partir pour une grande chasse, nous trouvâmes dans la cour de mon palais un homme, chargé d’une pesante caisse, qui se disputait avec mes gardes. Je voulais savoir de quoi il était question. “C’est un joaillier de Moussoul,” me répondit le chef de mes eunuques. “ Il prétend avoir

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les bijoux les plus rares, mais il est si importun qu’il ne veut pas attendre le loisir de votre majesté.”

“Il a raison,” dit Firouz; “tout ce qui peut plaire ou amuser vient toujours à propos; rentrons pour examiner les merveilles qu’on nous annonce; les bêtes fauves n’ont qu’à nous attendre.”

Nous revînmes sur nos pas, et le joaillier ouvrit sa caisse, où je n’aurais rien trouvé digne de ma curiosité, si mes regards ne fussent pas tombés sur une boîte d’or, autour de laquelle étaient gravés ces mots : “Portrait de la plus Belle et de la plus Malheureuse Princesse du Monde.”

“Oh, voyons ceci!” s’écria Firouz; “cette beauté, sans doute en pleurs, nous attendrira, et il est agréable de s’attendrir quelquefois ! ”

J’ouvre la boîte et reste immobile d’étonnement. “ Qu’est-ce donc que vous voyez là? ” demande mon ami. Il regarde, fait un geste d’indignation, et, se tournant vers ses deux eunuques: “Saisissez-vous de cet insolent joaillier,” leur dit-il, “et allez le jeter, lui, sa caisse, et toutes ses pierreries, dans le fleuve. Quoi ! un tel misérable aurait impunément osé exposer aux yeux de l’univers la fille de Filanshaw, ce bouton de rose que je croyais à l’abri du souffle d’un vent malin sous l’humble toit de l’adversité ! ” “Ciel!” m’écriai-je à mon tour, “que vois-je! et qu’entends-je ! qu’on ne touche pas à cet homme ! Et toi, ami de mon âme, parle; serait-ce bien ta sœur que je vois ici sous tes traits?”

“Oui, Roi de Kharezme,” me répondit le prince de Shirvan, “c’est ici le portrait de ma sœur jumelle, Firouzkah; la reine ma mère la sauva avec moi de la fureur des rebelles. Quand on me sépara d’elle pour me remettre entre les mains du mage qui m’a conduit chez vous, on me dit qu’elle serait mise en lieu de sûreté; mais je vois bien qu’on m’a trompé.”

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“Seigneur,” dit alors le joaillier, “c’est la reine votre mère qui s’est, avec sa fille, réfugiée dans une maison que j’ai aux environs de Moussoul, qui m’a ordonné de porter ce portrait dans toutes les cours de l’Asie, dans l’espoir que la beauté de Firouzkah suscitera des vengeurs au roi son époux; j’en ai déjà parcouru plusieurs avec le succès désiré, mais elle ne m’avait pas dit que vous étiez dans celle-ci.”

“Elle n’en savait rien, sans doute, et me croyait chez le mage,” dit Firouz; “mais,” continua-t-il en se tournant vers moi, “vous pâlissez, cher ami; regagnons votre appartement, et remettons la partie de chasse à une autre fois.”

Je me laissai conduire, et m’étant d’abord jeté sur une estrade, ne cessai de contempler le portrait. “O mon aimable Firouz,” m’écriai-je, “ces yeux, cette bouche, tous ces traits sont les tiens ; ce ne sont pas tout à fait tes cheveux, et je voudrais que ce les fussent; mais ceux-ci ont pris la couleur du camphre, comme les tiens celle du musc.”

“Eh quoi,” me dit Firouz en riant, “vous vous enflammez pour une fade peinture, vous qui avez résisté aux charmes flamboyants de Rondabah ! Mais calmez-vous, cher Alasi,” continua-t-il en prenant un air sérieux, “l’épouse de Filanshaw vous appellera son fils; je vais lui renvoyer son joaillier, et lui écrire qu’elle n’accepte les secours d’aucun prince de la terre, et que c’est mon bienfaiteur, mon ami, qui sera le vengeur qu’elle cherche. Mais hâtons-nous de punir la princesse de Ghilan de l’affront qu’elle vous a fait; prévenons ses fureurs; comment pourriez-vous reconquérir mon royaume quand le vôtre serait en danger?”

Du moment que je ne crus plus ressentir qu’une passion intelligible, la paix revint dans mon cœur; il se ranima; je donnai des ordres positifs pour

et de la Princesse Firouzkah

accélérer notre entreprise, et bientôt nous nous mîmes en marche avec une nombreuse armée.

Les frontières du Ghilan étaient dégarnies; nous les ravageâmes sans pitié. Mais les forces de Firouz ne répondaient pas à son courage. Je les ménageais, au risque de donner à l’ennemi le temps de s’armer.

Un jour que j’avais fait faire halte dans une vallée couverte d’une mousse fraîche, et arrosée d’un ruisseau limpide, nous vîmes passer peu loin de nous une biche plus blanche que la neige. Aussitôt Firouz s’empara de son arc, et décocha une flèche à cette innocente bête; il l’atteint, elle tombe, nous courons à elle. Un paysan, qui nous voyait, nous crie, “Ah ! qu’avez-vous fait! Vous avez tué la biche de la sainte femme!” Cette exclamation réjouit Firouz, mais il n’eut pas longtemps de quoi rire; un chien énorme, compagnon de la biche, saute sur lui, le terrasse, lui tient la gorge serrée avec ses fortes pattes, et semble attendre les ordres de quelqu’un pour l’étrangler. Je n’osais ni crier ni attaquer le chien, de peur de l’animer; je ne pouvais essayer de lui couper la tête d’un seul coup, il était trop bien collé sur sa proie pour le hasarder; enfin j’étais prêt à expirer de terreur, quand je vis accourir une femme voilée qui obligea le chien à quitter prise, et qui ensuite, se tournant vers moi, me dit, “Je ne croyais pas, Roi de Kharezme, vous retrouver dans un lieu où j’étais venue m’ensevelir toute vivante. Je viens de rendre, selon le précepte divin, le bien pour le mal, en sauvant la vie à Firouz; ne rendez pas le mal pour le bien en détruisant ces peuples, qui, loin de chercher à me venger, ignorent même l’injure qui m’a été faite.”

En achevant ces mots, elle lève son voile, nous découvre le visage majestueux de Rondabah, et,

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s’éloignant de nous d’un pas précipité, nous laisse dans un étonnement inexprimable.

Firouz se remit le premier. “Eh bien!” me dit-il, “douterez-vous à présent de l’habileté en magie de Rondabah? Que ferons-nous pour nous garantir de ses embûches? Je n’y vois qu’un seul moyen— surprenons-la cette nuit; allons, avec un détachement de nos soldats les plus dévoués, la brûler toute vive dans sa retraite, que nous nous ferons adroitement enseigner, ou résolvons-nous à être mis en pièces par les Afrites qui la servent sous la forme d’animaux.”

“Quelle horreur!” m’écriai-je; “quoi! nous reconnaîtrions ainsi le service qu’elle vient de nous rendre ! Quelle qu’elle soit, elle vient de vous délivrer d’une mort cruelle.”

“Ah! prince crédule,” répondit Firouz, “ne voyez-vous pas que l’infâme sorcière n’a fait que différer sa vengeance, qu’elle a craint qu’en la hâtant elle s’exposerait à en perdre le fruit? Mais que dis-je? Ce n’est qu’à moi qu’elle en veut, et j’y consens; j’ose espérer qu’après ma mort elle vous épargnera, et se contentera de vous rendre son esclave.”

Ce discours eut tout l’effet que Firouz en attendait; je n’était plus à moi-même dès qu’il me faisait entrevoir le moindre danger pour lui. Je fus aussi ardent qu’il pouvait le désirer dans l’exécution de son noir et affreux complot. Les flammes qui consumèrent l’habitation rustique de Rondabah furent allumées par mes mains ainsi que par les siennes; et malgré les paysans d’alentour, à qui nous donnions la mort pour prix de leur compassion, nous ne quittâmes ce lieu que quand nous crûmes Rondabah ensevelie sous un monceau de cendres.

Quelques jours après, je voulus faire avancer mon

et de la Princesse Firouzkah

armée dans l’intérieur du pays, mais me trouvai bientôt arrêté par les troupes ennemies, à la tête desquelles étaient le roi de Ghilan et son fils. Il fallut donner bataille. Firouz voulut, malgré moi, combattre à mes côtés: je n’en fus pas plus vaillant pour cela, je songeais moins à attaquer qu’à parer les coups qu’on lui portait; il se jetait au-devant de ceux qui m’étaient adressés; nous ne nous perdions pas de vue l’un l’autre; on ne pouvait douter que chacun de nous ne défendit sa propre vie dans celle de son ami.

Le prince de Ghilan m’avait cherché partout; il me joignit enfin, et, fondant sur moi, le sabre levé: “Roi de Kharezme,” me dit-il, “tu vas payer de ta vie l’injure atroce que tu as faite à ma sœur; si je l’avais su plus tôt, j’aurais été te chercher jusqu’en ton palais, malgré les noirs esprits qui l’habitent.”

Il avait à peine achevé ces mots, que la main qui tenait le fer vengeur dont il me menaçait tomba par terre d’un revers du sabre de Firouz. Le roi de Ghilan accourt — il écume de rage — il nous porte deux furieux coups: j’évite celui qui m’était adressé, mon ami est atteint à l’épaule par l’autre; je le vois chanceler. Faire voler en l’air la tête du vieux roi, prendre Firouz sur mon cheval, et m’éloigner à toute bride — tout cela fut l’affaire d’un instant.

Le fils de Filanshaw avait perdu connaissance; je n’étais guère en meilleur état. Au lieu de reprendre le chemin de mon camp, je m’enfonçai dans une forêt épaisse et sombre, où je ne faisais que tournoyer comme un insensé. Heureusement un bûcheron nous aperçut; il s’approcha de nous et, en arrêtant mon cheval, me dit, “Si vous n’avez pas tout à fait perdu la raison, si vous ne voulez pas que ce jeune homme expire dans vos bras, suivez-moi jusqu’à la cabane de mon père; vous y serez secourus.”

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Je me laisse conduire; le vieillard nous reçoit avec bienveillance; il fait mettre Firouz sur un lit, court chercher un élixir qu’il lui fait avaler; puis me dit: “Un moment plus tard ce jeune homme était mort; il a presque perdu tout son sang; il fallait d’abord réparer cette perte. A présent nous examinerons sa blessure; et, tandis que mon fils va dans la forêt chercher une herbe fraîche dont j’ai besoin, vous m’aiderez à déshabiller votre ami.”

J’agissais machinalement et d’une main tremblante; mais je revins bien vite à moi-même lorsqu’en ouvrant la veste de Firouz je vis un sein que les houris auraient envié. “Ah! c’est une femme!” dit le vieillard.

“Qu’Allah en soit loué,” m’écriai-je, dans un délire de surprise et de joie; “mais que dites-vous de sa blessure?”

“Qu’elle n’est pas mortelle,” me dit le bonhomme en l’examinant, “et que quand j’aurai bandé sa plaie elle reviendra à la vie. Calmez-vous donc, jeune homme,” continua-t-il, “et surtout ménagez le repos de celle que je vois bien que vous aimez passionnément; une émotion violente la ferait expirer à vos yeux.”

Le transport d’amour et de joie qui s’était emparé de mon âme céda la place à la crainte que me causèrent les paroles alarmantes du vieillard; je l’aidai en silence à faire son office; puis ayant enveloppé dans des couvertures de peau de léopard la défaillante Firouzkah— car c’était cette princesse elle-même — j’attendis dans des angoisses mortelles qu’elle rouvrît ses yeux à la lumière.

L’espoir que le vieillard m’avait donné ne tarda pas à être confirmé; ma bien-aimée fit un soupir, tourna ses yeux languissants sur moi, et me dit: “Où sommes-nous, mon ami? la bataille serait-elle

et de la Princesse Firouzkah

perdue, et - ?” “Non, non,” interrompis-je en

lui mettant la main sur la bouche, “tout est gagné, puisque votre précieuse vie est sauvée ; mais tenezvous tranquille, vous ne sauriez croire tout le mal qu’il pourrait en arriver si vous parliez trop.”

Firouzkah comprit tout le sens de ces mots ; elle se tut, et bientôt la faiblesse où elle était la jeta dans un profond sommeil.

Le vieillard l’observait d’un œil content, tandis que ma respiration répétait les mouvements de son sein élastique, sur lequel j’avais doucement posé la main. Elle dormit ainsi pendant deux heures, et ne se réveilla que lorsque le bûcheron entra brusquement dans la cabane. Il n’apportait point l’herbe que son père lui avait demandée, et je lui en témoignais ma surprise; mais Firouzkah, que le repos avait ranimée, m’interrompant: “Tu as, du moins,” lui dit-elle, “quelques nouvelles à nous conter?”

“Oh! oui, oui,” répondit-il, “et de très bonnes. L’armée des Kharismiens a été taillée en pièces, leur camp pillé, et la victoire serait complète si l’on pouvait rattraper ces deux méchants princes, Alasi et Firouz, qui se sont enfuis après avoir tué notre roi et son fils. Mais la princesse Rondabah, qui est montée sur le trône, les fait chercher partout, et promet de si grandes récompenses à qui les trouvera, qu’elle ne saurait manquer de les avoir bientôt en son pouvoir.”

“Ah! que je suis charmée de ce que tu me dis,” s’écria Firouzkah, sans qu’il parût la moindre altération sur son visage; “on nous avait assurés que Rondabah avait été brûlée dans sa maison champêtre; et j’en étais fâchée, car je sais qu’elle est une excellente princesse.”

“Elle est encore meilleure que vous ne le pensez,” répliqua le paysan d’un air malin; “et c’est pour

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cela que le ciel l’a protégée. Le prince son frère l’avait trouvée par hasard, et emmenée avec lui quelques heures avant l’attentat dont vous parlez, lequel, s’il plaît à Dieu, ne tardera pas à être puni.”

Tout en disant ceci d’un ton qui marquait assez qu’il nous prenait pour ce que nous étions, le rustre ht signe à son père de le suivre. Ils sortirent tous deux, et nous entendîmes au loin le pas de plusieurs chevaux. Alors, Firouzkah, se levant sur son séant, et me présentant un rasoir qu’elle tira de dessous sa robe, me dit, à demi -voix, “Vous voyez, cher Alasi, le danger où nous sommes; hâtez-vous de couper mes renaissants cheveux et de les jeter dans ces flammes. Ne me répliquez pas un seul mot; si vous perdez un instant, c’en est fait de nous.”

Je n’avais qu’à obéir à un ordre si pressant, et je le fis. Un moment après un Dive, sous la forme d’un Ethiopien, parut à nos yeux, et demanda à Firouzkah ce qu’elle voulait de lui. “Je veux,” répondit-elle, “que tu me portes à l’instant même, avec mon ami, dans la caverne du mage ton maître, et qu’en passant tu écrases ces deux misérables qui vont à marchander notre vie.”

Le Dive ne se le fit pas dire deux fois; il nous prit tous deux dans ses bras, sortit de la cabane, qu’avec un coup de pied il fit tomber sur nos hôtes, et fendit les airs si rapidement que j’en perdis connaissance.

Quand je revins à moi je me trouvai dans les bras de Firouzkah, et ne vis que ce charmant visage affectueusement collé contre le mien. Je refermai doucement les paupières, comme on fait lorsqu’on veut continuer un agréable songe; mais je sentis bientôt que mon bonheur était réel. “O méchant Firouz ! o cruelle Firouzkah!” m’écriai-je. “Quels tourments vous m’avez causés ! ” Tout en disant ces

et de la Princesse Firouzkah

mots, j’accablais de baisers ardents ces belles et douces lèvres qui avaient pressé les miennes dans mon état d’insensibilité, et qui alors cherchaient à se dérober à mes transports; quand tout à coup me ressouvenant de la blessure de ma bien-aimée, je lui donnai le temps de respirer pour répondre aux alarmes que je lui témoignai.

“Calmez-vous, cher Alasi,” me dit-elle, “je suis parfaitement guérie, et tout vous sera dans peu éclairci. Cependant, levez la tête, et regardez autour de vous.”

J’obéis, et crus être sous un nouveau firmament parsemé d’étoiles mille fois plus brillantes et plus rapprochées de nous qu’elles ne le sont dans leur cours naturel; je tournai la vue de tous côtés, et il me parut que j’étais dans une vaste plaine environnée de nuages transparents qui renfermaient, avec nous, les plus belles et les plus délicieuses productions de la terre. “Ah!” dis-je, après un moment de surprise, et en embrassant Firouzkah, “que m’importe que nous ayons été transportés dans le Cheheristan ! Le vrai séjour du bonheur est dans tes bras.”

“Ce n’est point ici le Cheheristan,” me répondit la fille de Filanshaw; “ce n’est que la caverne du Mage, dont un nombre infini d’êtres supérieurs à notre espèce se plaisent à changer les décorations. Mais tel que puisse se trouver ce lieu, et quels que soient ceux qui l’habitent, tout y préviendra vos désirs. N’est-il pas vrai, mon père?” continua- t-elle en haussant la voix.

“Oui, sans doute,” répondit le Mage, en paraissant subitement à mes yeux, et s’avançant vers moi d’un air riant, “le prince Alasi sera traité ici comme il a traité ma chère Firouzkah ; et de plus il possédera, s’il veut, à jamais cette perle précieuse que je lui avais confiée. Allons, qu’on serve à l’instant le

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banquet de noce, et que tout s’arrange pour ce grand événement.”

Il n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles que la caverne changea d’aspect, prit une forme ovale et bornée, et parut toute incrustée de pâles saphirs. Sur un divan en demi-cercle se trouvèrent rangés des musiciens et des musiciennes qui charmèrent nos oreilles par un concert mélodieux, tandis que de leurs têtes, environnées de rayons, nous recevions une lumière plus pure et plus douce que nous auraient donnée un millier de flambeaux.

Autour d’une table, couverte d’excellents mets et de vins exquis, où nous étions placés, couraient de tous côtés des jeunes garçons persans et des petites filles géorgiennes qui s’empressaient à nous servir. Tous étaient aussi blancs et aussi gracieux que le jasmin qui couronnait leurs blonds cheveux ; à chacun de leurs mouvements les robes de gaze qui les couvraient à demi, exhalaient les plus suaves parfums d’Arabie la bienheureuse.

Après le repas, qui fut fort gai, et pendant lequel Firouzkah, qui ne pouvait si tôt oublier le rôle de Firouz, fit mille agréables niches aux enfants qui nous versaient à boire, le Mage ordonna un profond silence, et, s’adressant à moi, dit: “Vous êtes sans doute surpris, Roi de Kharezme, qu’avec le pouvoir que j’ai, je me suis donné la peine d’aller chez vous réclamer votre protection pour le trésor qu’on m’avait confié. Vous ne comprenez pas mieux la raison du déguisement de Firouzkah, et pourquoi on vous a laissé si longtemps en proie à un délire que vous^ ne compreniez guère, et qui pouvait si aisément être expliqué.

“Sachez donc que les Shirvaniens, de tous temps mutins, et mécontents de leurs maîtres, avaient commencé leurs murmures sur ce que Filanshaw

et de la Princesse Firouzkah

n’avait point d’enfants; mais quand enfin la reine son épouse devint grosse, ils n’en parlèrent que plus haut et plus insolemment. £ Il faut qu’elle ait un fils ! ’ crièrent-ils autour de la citadelle royale; ‘nous ne voulons pas d’une princesse qui nous mettrait sous le joug d’un prince étranger. Il faut absolument qu’elle ait un fils ! ’

“La pauvre reine avait bien assez de son mal sans de telles alarmes: elle dépérissait à vue d’œil. Filanshaw vint me consulter. ‘Il faut tromper ces insensés,’ lui dis-je ; ‘ c’est encore plus qu’ils ne méritent. Si la reine accouche d’une fille, faites-la passer pour un garçon, et pour ne pas s’en fier à des nourrices, envoyez-la ici; ma femme Soudabé l’élèvera avec une tendresse de mère, et quand il en sera temps je ne lui épargnerai pas mes soins.’ Cet expédient rendit la reine à la vie. Firouzkah naquit; on la nomma Firouz; sous ce nom sa naissance fut célébrée par des réjouissances publiques; et Soudabé, qui la reçut des mains du roi, l’apporta dans ma caverne, d’où elle allait de temps en temps se montrer à la cour.

“Nous lui donnâmes la double éducation qu’il convenait à tout hasard de lui donner. Elle recevait les instructions de Soudabé et les miennes avec une égale avidité, et puis allait se délasser de l’attention qu’elle nous avait prêtée avec les Dives qui hantent ma caverne sous toutes sortes de formes. Ces esprits actifs étaient si attachés à Firouzkah qu’elle n’avait aucun caprice qu’ils ne fussent prêts à contenter. Les uns lui enseignaient les divers exercices convenables aux deux sexes; d’autres l’amusaient par des jeux agréables et des contes merveilleux; un grand nombre d’entre eux couraient le monde pour lui chercher des curiosités rares et des nouvelles intéressantes. Elle n’avait jamais le temps de s’ennuyer, et revenait avec des transports de joie à ma

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caverne après avoir été obligée de passer quelques jours à Samakhié.

“La princesse de Shirvan avait commencé sa quatorzième année lorsque le Dive Ghulfaquaïr lui apporta malicieusement votre portrait. Dès lors elle perdit sa gaieté naturelle, ne fit que rêver et soupirer, et nous jeta dans une inquiétude aisée à concevoir: elle nous cachait soigneusement le sujet de sa peine: et le Dive se gardait bien de nous l’apprendre; il était d’ailleurs assez occupé à suivre vos pas pour lui rendre compte de tout ce que vous faisiez. L’humeur farouche qu’il vous attribuait ne faisait qu’irriter la passion de votre amante; elle brûlait d’envie de vous apprivoiser, et bientôt la suite des événements lui en fit naître l’espoir. La révolte ouverte des Shirvaniens, la prière que me fit Filanshaw de ne point exposer sa fille à la fureur des rebelles, et d’en disposer comme je le jugerais à propos, enhardirent Firouzkah à me parler librement.

“‘O vous qui me tenez lieu de père,’ me dit-elle, ‘vous qui m’avez enseigné à ne point avoir honte des passions que la nature nous donne, sachez que j’aime le prince Alasi, roi de Kharezme, et que je veux tâcher d’en être aimée, quelque difficile que cela soit. Il n’est plus question de cacher mon sexe pour régner sur un peuple destructeur de toute ma famille, et que j’aurai à jamais en horreur; mais je crois devoir continuer mon déguisement pour m’insinuer dans le cœur que je veux posséder. Alasi néglige les femmes; c’est sous le nom d’ami que je dois lui faire sentir leur pouvoir. Daignez conduire mes pas vers lui; demandez sa protection pour moi comme étant le fils du roi de Shirvan — il est trop généreux pour vous la refuser — et je vous devrai un bonheur sans lequel la vie me sera odieuse.’

et de la Princesse Firouzkah

“Je ne fus point surpris du discours de Firouzkah; elle était femme, et voulait un époux, rien n’était si naturel; je me contentai donc de la questionner sur la manière dont elle vous avait connu. Elle me conta tout, et me parla de vous d’un ton qui me fit juger que la contradiction ne ferait que la rendre malheureuse. Alors je lui dis: ‘Je vous mènerai au roi de Kharezme sous le nom de Firouz, parce que je compte sur votre prudence et la fermeté d’âme que je vous connais. Vous aurez besoin de l’un et de l’autre; car j’ai découvert par mes lumières astrologiques que vous aurez une rivale redoutable, dont l’heure de triomphe serait celle de votre désespoir éternel. Au reste, si jamais vous avez besoin d’un secours surnaturel, brûlez vos cheveux, et mes Dives iront à l’instant recevoir vos ordres.’ Vous savez le reste, Roi de Kharezme,” continua le Mage. “Firouz a bien réussi pour Firouzkah; il a séduit votre cœur par ses amusantes folies, elle le doit fixer par son amour et la sagesse dont elle ne s’est jamais écartée dans des moments dont peu de femmes auraient surmonté le danger.”

“Oh! j’ai couru grand risque de perdre ce cœur qui m’a tant coûté,” s’écria la princesse de Shirvan, “et j’en eusse perdu au moins une partie sans les Dives officieux que j’appelai à mon secours au dépens de ma belle chevelure, et qui représentèrent si bien Rondabah, Amru, et Kali; qu’en dites-vous, Alasi?”

“Que je chérirai à jamais le motif de cette injustice,” répondis-je, un peu troublé.

“Ma fille,” dit le Mage, “c’est sur votre soupçon de l’inconstance de son cœur que tombe le mot d’injustice que le prince Alasi vient de proférer; car il ne saurait ignorer que chaque être a le droit d’employer toutes sortes de moyens pour écarter de lui ce qui lui nuit ou peut lui nuire, et que les mouve-

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ments de colère ou de crainte qui nous y poussent sont excités en nous par l’âme vivifiante et conservatrice de la nature. Mais les heures s’écoulent; il est temps que vous recueillez le fruit de vos peines réciproques. Recevez, Roi de Kharezme, la princesse Firouzkah de ma main; emportez-la dans la chambre nuptiale; et puissiez-vous y être embrasés d’une abondante portion du feu que la terre renferme dans son sein, et où vont toutes les nuits se rallumer les flambeaux des deux.”

Nous pouvions nous passer des souhaits du Mage : les sentiments qui échauffaient nos cœurs suffisaient à notre félicité; l’amitié, l’amour avaient alternativement leurs transports, et se confondaient dans des ravissements inexprimables.

Firouzkah n’avait pas envie de dormir; elle me conta comme dans un moment le Mage l’avait guérie de sa blessure, me vanta beaucoup son pouvoir, et me conseilla de lui demander à voir son Pyrée. Elle m’avoua qu’elle avait été elle-même élevée dans la religion de Zoroastre, et qu’elle la croyait la plus naturelle et la plus raisonnable de toutes. “Jugez,” ajouta-t-elle, “si j’ai jamais pu me plaire aux absurdités du Koran. J’aurais voulu que tous vos docteurs Musulmans eussent eu le sort du moullah qui m’excédait d’ennui. L’instant où je l’engageai de se revêtir du costume d’un âne fut ravissant pour moi; j’aurais eu le même plaisir à arracher toutes les plumes de l’ange Gabriel pour le punir d’en avoir prêté une qui a écrit tant de sottises — si, toutes fois, j’avais été assez imbécile pour croire ce conte.”

Il y avait eu un temps où de telles paroles m’auraient paru d’une impiété insoutenable; elles ne me plaisaient guère encore alors; mais ces restes de scrupules ne pouvaient tenir contre les attrayantes caresses dont Firouzkah accompagnait chaque mot.

et de la Princesse Firouzkah

Un voluptueux sommeil s’empara enfin de nos sens, et nous ne nous réveillâmes que quand les oiseaux, par la vivacité de leurs chants, nous eurent appris qu’il était grand jour.

Surpris d’une musique à laquelle je ne devais pas m’attendre, je courus aux ouvertures de l’espèce de grotte où nous nous trouvâmes, et vis qu’elles donnaient sur un jardin où était rassemblé tout ce que la nature a d’attrayant; la mer, qui le bornait, relevait toutes les richesses que la terre étalait à nos yeux.

“Est-ce encore ici une illusion?” demandai-je, “ car ce ne peut être réellement la caverne du Mage.”

“C’en est une issue,” me répondit Firouzkah; “mais il vous faut plus d’un jour pour voir toutes les beautés de ces lieux. Le Mage dit que tout est fait pour l’homme, et qu’il doit se saisir de son bien quand il le peut. Il a employé une partie de sa vie à acquérir ce pouvoir; il en jouit dans l’autre.”

Je ne manquai pas de témoigner au Mage un grand désir de voir son Pyrée. “Vous en serez content,” me dit-il, d’un air satisfait; “mais je ne puis vous y mener qu’ après vous avoir fait visiter mes bains et que vous serez revêtus de robes convenables à la majesté du lieu.”

Je consentis à tout pour plaire à Firouzkah; et dans la crainte de l’offenser je retins l’envie de rire qu’excitèrent les robes grotesques dont on nous affubla tous deux. Mais que devins-je en entrant dans le Pyrée? Jamais spectacle, excepté celui que m’a présenté ce funeste palais, m’a autant frappé de surprise et de terreur.

Le feu qu’adorait le Mage paraissait sortir des entrailles de la terre et s’élever jusqu’au-dessus des nues ! Sa flamme brillait tantôt d’un éclat que les yeux ne pouvaient soutenir, tantôt elle jetait une

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lueur bleuâtre qui contribuait à rendre les objets qui nous entouraient plus hideux encore qu’ils ne l’étaient en effet. Le grillage d’un ardent airain qui nous séparait de ce dieu effrayant, ne pouvait entièrement me rassurer. Nous étions de temps en temps couverts de tourbillons d’étincelles, dont le Mage se tenait pour fort honoré, mais dont je me serais passé très volontiers. Dans la partie du temple où nous étions les murailles étaient tapissées de cheveux de toutes les couleurs, que, de distance en distance, relevaient des pyramides de crânes humains qu’on avait enchâssés dans de l’or et de l’ébène. A tout ceci était joint une odeur de soufre et de bitume, qui transperçait le cerveau et ôtait la respiration. Je tremblais; mes jambes allaient se dérober sous moi; Firouzkah me soutint. “Sortons,” lui dis-je tout bas; “ôte moi de la présence de ton dieu; la tienne a seule pu me la faire supporter un instant.”

J’avais besoin, pour me refaire, du bon air que les Dives nous firent parvenir en perçant à jour la voûte de la caverne dans le lieu où nous avions soupé la veille, et qu’ils décorèrent d’une manière nouvelle — sans oublier un repas exquis qui me mit en état d’écouter le Mage avec plus de patience. Tout ce que me dit cet hôte redoutable sur sa religion ne m’était pas nouveau, et j’y fis peu d’attention; mais sa morale me plut, parce qu’elle flattait les passions et éteignait les remords. Il nous vanta beaucoup son Pyrée, nous apprit que les Dives l’avaient construit, mais que c’était lui-même qui l’avait orné au hasard de sa vie. Je ne lui demandai aucune explication sur ce point ; je craignais même qu’il ne me la donnât. Je ne pouvais penser à ces têtes de morts, à ces cheveux, qu’il appelait ornements, sans frémir, j’aurais craint toutes choses en ce lieu si je n’eusse pas été aussi sûr que je l’étais du cœur de Firouzkah.

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Heureusement ce n’était qu’une fois par jour que j’étais obligé d’essuyer la conversation du Mage; le reste du temps était employé en toutes sortes d’amusements et de plaisirs. Les Dives ne nous en laissaient pas manquer; et Firouzkah les leur faisait diversifier selon mes goûts. Ses soins empressés, sa tendresse ingénieuse répandaient une telle volupté sur tous mes moments, que je n’étais guère en état de les compter; enfin, le présent m’avait si bien fait oublier le passé, qu’il ne m’arriva pas une seule fois de me ressouvenir de mon royaume. Le Mage ne fit que trop tôt finir cet espèce de délire. Un jour, jour malheureux! il nous dit: “Nous allons nous séparer, mes chers enfants; l’heure du bonheur après lequel je soupire depuis tant d’années s’approche; je suis attendu dans le Palais du Feu Souterrain, où je vais nager dans des joies, et posséder des trésors que l’imagination de l’homme ne saurait se représenter. Hélas ! que n’est cette heure propice arrivée plus tôt ! l’inexorable mort ne m’aurait pas ravi ma chère Soudabé, elle dont les charmes n’avaient jamais éprouvé le pouvoir rigoureux du temps. Nous aurions partagé ensemble cette félicité parfaite que ni les accidents, ni la vicissitude des choses de la vie, ne sauraient altérer au lieu où je vais. . ^ ^ ,

“Ah ! où est ce séjour divin?” m’écriai-je, “où l’on vit dans l’heureuse éternité d’une tendresse mutuelle! Laissez-nous vous y suivre ! ” ,

“Vous le pourrez si vous adorez mon dieu, répondit le Mage, “si vous rendez hommage aux puissances qui le servent, si vous méritez sa faveur par

les sacrifices qu’il demande.” . . (i } 5

“J’adorerai quel dieu que ce soit,” dis-je, s il m accorde de vivre à jamais avec Firouzkah, affranchi de l’horreur de voir la pâle maladie ou le fer meurtrier attaquer ses beaux jours. Que faut-il faire de plus?

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“Il faut,” répliqua le Mage, “faire recevoir la religion de Zoroastre dans vos états, abattre les mosquées, élever des Pyrées à leur place, et enfin sacrifier sans pitié tous ceux que vous ne pouvez convertir à la vraie foi. C’est là ce que j’ai fait moimême, quoique je n’aie pu agir aussi ouvertement que vous pouvez le faire, témoins tous ces cheveux dont les murs de mon Pyrée sont couverts — chers témoins ! qui vont me faire ouvrir les portes de la seule demeure où on jouit d’une félicité permanente.”

“Allons donc bien vite faire couper des têtes,” dit Firouzkah, “et nous faire un trésor de cheveux! Vous conviendrez, cher Alasi, que le sacrifice des insensés qui ne voudront pas nous croire est bien peu de chose pour obtenir le bien suprême de nous aimer éternellement.”

Ces paroles flatteuses de Firouzkah furent suivies de mon plein consentement à tout; et le Mage, au comble de ses vœux, reprit: “Je m’estime fort heureux, Roi de Kharezme, de vous avoir enfin convaincu de la vérité de ma croyance; j’en avais plusieurs fois désespéré, et je n’eusse pas pris tant de peine avec vous si vous n’aviez pas été l’époux de la fille de Filanshaw, mon ami et mon disciple. Quels honneurs votre conversion ne va-t-elle pas m’attirer dans le Palais du Feu Souterrain ! Partez donc dès cette heure même ; vous trouverez un vaisseau tout équipé sur cette rive. Vous serez reçu avec acclamation dans votre royaume; faites-y tout le bien que vous pourrez, et souvenez-vous que de détruire ceux qui sont obstinés dans l’erreur est compté pour un grand bien par le dieu sévère que vous avez promis de servir. Quand vous jugerez avoir mérité votre récompense, rendez-vous à Istakhar, et brûlez-y sur la Terrasse des Phares les chevelures de tous ceux que vous aurez fait périr

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dans une si bonne cause. L’odorat des Dives sera frappé de cette agréable senteur; ils vous découvriront l’escalier rapide, vous ouvriront le portail d ebene, je vous recevrai dans mes bras, et vous ferai rendre les hommages qui vous sont dus.”

Ce fut ainsi que je cédai à la dernière séduction du Mage. Je me serais moqué de ses sermons, mais mon cœur était trop intéressé dans ses promesses pour pouvoir y résister. J’eus un moment la pensée qu’elles pouvaient être trompeuses; mais bientôt je décidai que tout devait être hasardé pour le bien

promis. .... .

Sans doute le Mage, excité par l’ambition et la

convoitise, fit le même calcul, et s’y trouva déçu, comme le sont tous les malheureux qui viennent ici.

Le fanatique adorateur du feu voulut nous voir embarquer; il nous embrassa affectueusement sur le rivage, et nous recommanda de garder auprès de nous, comme des serviteurs à toute épreuve, les vingt nègres qui devaient faire la manœuvre de notre vaisseau. A peine avions-nous mis à la voile que nous entendîmes un fracas épouvantable, comme celui que fait le tonnerre quand il frappe les montagnes et comble les vallées de leurs décombres. Nous vîmes le rocher que nous venions de quitter s écrouler dans la mer. Nous entendîmes les cris de joie^ dont les Dives faisaient retentir l’air, et nous jugeâmes que le Mage avait déjà pris la route d Istakhar.

Nos vingt nègres étaient si bons navigateurs, si adroits, si alertes, que nous les aurions pris pour être du cortège surnaturel du Mage, s’ils ne nous avaient dit eux-mêmes qu’ils étaient simplement les humbles adorateurs du feu. Comme leur chef, nomme Zouloulou, paraissait très initié dans les mystères de la caverne, je lui demandai ce qu’étaient devenus les pages et les petites Géorgiennes que nous avions pris

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en amitié. Il me répondit que les Intelligences qui les avaient amenés au Mage en avaient disposé, sans doute pour le mieux, et qu’on pouvait bien s’en rapporter à elles.

Mes sujets célébrèrent mon retour et mon mariage par des transports de joie qui me firent rougir des intentions que j’avais contre eux. Ils avaient trouvé Firouz aimable; ils trouvèrent Firouzkah divine sous les habits de son sexe. Ma mère, surtout, l’accabla de caresses; mais elle changea de ton quand nous trouvâmes que Motaleb, qu’elle venait d’établir son premier ministre, avait mis le désordre dans toutes les affaires dont il était chargé. Elle avait pris en fantaisie ce visir ignorant, et trouvait fort mauvais que nous fussions en colère contre lui. Firouzkah, qui s’embarrassait très peu de ce qu’elle pensait, me disait tout bas, “Motaleb a une bonne provision de cheveux; faisons-lui couper la tête.” Je me contentai de le déposer. Je mis à sa place un faible vieillard qui ne s’opposait à rien, et qui ne manqua pas de faire démolir la Grande Mosquée de Zerbend aussitôt que je lui en eus donné l’ordre.

Ce coup d’état étonna tout le monde. La reine ma mère accourut pour me demander ce que je prétendais par une telle impiété. “N’entendre plus parler de votre Mahomet et de ses rêveries,” lui répondit tranquillement Firouzkah, “et établir dans le Kharezme la religion de Zoroastre comme la seule digne d’être crue.” A cette réponse la bonne princesse ne put plus se contenir; elle m’accabla d’injures, et fit contre nous des imprécations qui n’ont que trop eu leur effet. Je l’écoutai sans ressentiment; mais Firouzkah prévalut sur moi de la faire conduire dans sa tour, où bientôt elle finit sa vie dans l’amertume et les regrets de m’avoir mis au monde.

et de la Princesse Firouzkah

Les iniquités ne me coûtaient plus; j’étais résolu à tout pour me délivrer des craintes que mon amour effréné avait conçues.

Je trouvai d’abord si peu de résistance à mes volontés que Firouzkah, qui voyait les courtisans et l’armée s’y soumettre sans peine, me disait: “Où prendrons-nous des cheveux? Que de tresses je vois qui nous conviendraient à merveille, si les têtes qui les portent étaient un peu plus rétives ; il faut espérer qu’elles se raviseront, ou nous courons risque de n’aller jamais à Istakhar.”

Elles se ravisèrent en effet; la plupart de ceux qui allaient aux Pyrées que j’avais fait élever n’attendaient qu’un moment favorable pour éclater contre moi. Nous découvrîmes plusieurs complots ; et alors commencèrent les sacrifices. Firouzkah voulut agir avec ordre; comme elle connaissait les talents de Zouloulou, elle l’établit notre grand prédicateur. Elle le faisait tous les jours monter sur une haute tribune qu’on avait érigée au milieu de la grande place où s’assemblait le peuple; là le nègre effronté, revêtu d’une robe d’un rouge éclatant, avec une contenance assurée, et une voix perçante, débitait son sermon, tandis que ses dix-neuf confrères, qui se tenaient au pied des degrés de la tribune, le sabre nu à la main, coupaient les têtes de tous ceux qui ne voulaient pas croire ce qu’on leur prescrivait, et prenaient bien soin de s’emparer de leurs cheveux.

Le pouvoir était encore de mon côté; j’étais aimé du soldat, qui, en général, s’embarrasse très peu du dieu qu’il sert pourvu qu’il soit caressé de son roi.

La persécution fit l’effet qu’elle fait toujours. Les peuples s’empressaient à être martyrs; ils accouraient de toutes mes provinces pour se moquer de Zouloulou, — que rien ne déconcertait, — et pour se faire couper la tête.

Histoire du Prince Al a si

Le carnage devint enfin si grand que l’armée commença à s’en scandaliser. Motaleb l’excitait à la révolte. Il envoya secrètement, au nom de l’armée, des grands, et du peuple, offrir le royaume de Kharezme à Rondabah, et l’inviter à venir venger la mort de son père, de son frère, et ses propres injures.

Nous n’avions pas manqué d’avis sur ces trames sourdes, car les flatteurs se détachent rarement d’un roi tant que la couronne brille sur sa tête ; mais nous ne prîmes véritablement l’alarme que quand nous nous aperçûmes que nous devenions le parti le plus faible. Mes gardes avaient déjà permis qu’on maltraita les nègres plus d’une fois: il en avait coûté les deux oreilles à Zouloulou, qui fut le premier à nous conseiller de ne pas perdre le fruit de nos travaux.

Par les soins et la vigilance de ce zélé serviteur, tout fut bientôt prêt pour notre voyage. Au milieu de la nuit je quittai mon royaume, — que j’avais fait se révolter presqu’entièrement contre moi, — d’un cœur aussi triomphant que si j’étais venu de le conquérir.

Firouzkah me persuada de lui laisser reprendre ses habits d’homme; et c’est pourquoi le Calife Vathek a méconnu son sexe. Nous montâmes, elle et moi, deux chevaux arabes aussi superbes, aussi véloces que Shebdid et Bariz, les mémorables coursiers de Khosrou; les vingt nègres conduisaient chacun un chameau, dont dix étaient chargés de cheveux.

Quoique nous fussions fort empressés d’arriver au terme de notre voyage, nous ne nous hâtions pas trop. C’était, sans doute, par pressentiment que nous ne pouvions pas nous résoudre d’abandonner les plaisirs présents pour ceux que nous nous promettions dans l’avenir. Nous campions tous les soirs,

et de la Princesse Firouzkah

et nous nous arrêtions des jours entiers dans les lieux de délices que notre route nous présentait. Depuis une demi-lune nous jouissions des beautés de la vallée de Maravanahar, lorsqu’une nuit je m’éveillai en sursaut, agité par un songe confusément horrible ; mais que devins-je en ne trouvant pas Firouzkah à mon côté? Je me levai tout hors de moi-même, et sortis de ma tente pour la chercher, quand je la rencontrai toute éperdue qui venait à moi. “Sauvons-nous, mon cher Alasi,” me dit-elle; “montons à cheval à l’instant, gagnons le désert, qui est à peu de parasanges d’ici ; Zouloulou en connaît les détours, et nous mettra à l’abri du danger qui nous menace.”

“Je ne crains rien, ma bien-aimée,” lui répondisje, “puisque je te retrouve; mais je te suivrai partout où tu voudras aller.”

Au point du jour nous entrâmes dans un bois si touffu qu’à peine les rayons du soleil pouvaient y pénétrer. “Arrêtons-nous ici,” me dit Firouzkah, “et que je vous conte l’étrange aventure qui m’est arrivée. Je dormais auprès de vous lorsque Zouloulou, en me réveillant avec précaution, m’est venu dire à l’oreille que Rondabah n’était qu’à cent pas de nous, qu’elle s’était un peu éloignée de l’armée qu’elle conduisait en Kharezme, et qu’elle était à se reposer sous un pavillon, sans autre suite qu’un petit nombre de gardes et quelques femmes, qui tous dormaient profondément. A ces paroles j’ai été saisie de crainte et de fureur, je me suis souvenue de la prédiction du Mage, et, m’étant bien vite habillée, j’ai tâté si mon sabre était bien tranchant. ‘Que prétendez-vous faire?’ m’a dit l’eunuque; ‘modérez ce transport, et apprenez que vous ne pouvez rien sur la vie de Rondabah. Le Mage m’a ordonné de vous en avertir, si l’occasion s’en présentait, et de vous assurer que vous péririez vous-même dans

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l’entreprise, car une puissance à laquelle rien ne peut s’opposer protège la princesse de Ghilan; mais si vous voulez vous calmer et suivre mon avis, nous lui ferons plus de mal que si nous lui coupions la tête.’ Tout en parlant ainsi nous nous étions éloignés de votre tente, et enfin parvenus au lieu où nous adressions nos pas. Zouloulou, voyant que je gardais un profond silence, m’a dit, ‘Vous faites bien de vous en fier à moi; je vais faire respirer à tous ces gens-ci une odeur qui les empêchera de se réveiller de quelque temps; nous pénétrerons sans peine jusqu’au pavillon, et avec une pommade que voilà, et qui a la vertu de rendre affreux le plus beau visage, nous barbouillerons à plaisir celui de votre ennemie ! ’

“Tout s’est passé comme Zouloulou l’entendait; mais Rondabah, dont nous avions laissé le sommeil au cours de la nature, m’a presque empêchée de finir mon opération. Je la frottais si fortement qu’elle s’est réveillée en faisant un cri de douleur et d’effroi. Je me suis hâtée d’achever l’ouvrage; puis, ayant détaché un miroir qui pendait à la ceinture d’une de ses femmes, et le lui ayant présenté, je lui ai dit, ‘Avouez, majestueuse princesse, que ce petit monstre de Firouz est bien galant, et se flatte que ce fard, qu’il vient de vous appliquer, vous fera souvenir de lui.’ Je ne sais si le mâle courage de Rondabah a été vaincu par l’effroi que lui a causé ma présence, ou par le désespoir de se trouver l’objet le plus hideux du monde; mais elle s’est évanouie, et nous l’avons laissée reprendre ses sens à loisir.

“Le plaisir d’avoir empêché ce triomphe de ma rivale, que le Mage m’a prédit, a bientôt fait place à la crainte que nous ne fussions poursuivis dans peu ; mais nous voilà en sûreté: reposons-nous ici. Mon sein, encore palpitant des justes alarmes que j’ai eu, vous servira d’oreiller. Hélas ! ni Firouzkah ni

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Firouz n’ont jamais été cruels que quand on leur a disputé votre cœur ! ”

Le tour séduisant que Firouzkah donna à sa courte narration ne me fit pas prendre le change sur l’atrocité et l’indécence du crime qu’elle venait de commettre; je m’étonnais qu’avec un cœur tendre et sensible à l’excès pour moi, elle fut capable des acharnements les plus frénétiques et des cruautés les plus horribles; mais plus que tout j’étais frappé de ce que Zouloulou lui avait dit pour l’empêcher de pousser l’attentat plus loin. “La puissance qui protège la vie de Rondabah,” me disais-je, “aime sans doute les bons, car Rondabah est bonne! Ce n’est donc pas cette pure et suprême puissance qui va recevoir dans son palais des méchants tels que nous. Mais si elle est supérieure à toutes les autres, qu’allonsnous devenir? O Mahomet! O prophète chéri du Créateur du monde ! tu dois m’avoir abandonné sans ressource; il ne me reste d’asile que chez tes ennemis ! ”

Cette pensée de désespoir fut la conclusion du dernier de mes remords. C’était la princesse de Ghilan qui les excitait toujours, mais en vain, dans mon cœur.

J’aidai à Firouzkah à me tirer de la rêverie qui l’inquiétait; je ne pouvais rappeler le passé, — probablement je ne l’eusse pas voulu; — il ne me restait qu’à me jeter, les yeux fermés, dans l’abîme de l’avenir.

Une douce pluie de tendres baisers fit disparaître ce nuage; mais Firouzkah, en m’enivrant d’amour, redoublait la crainte que j’avais de la perdre par quelque événement aussi imprévu que celui qui venait d’arriver; de son côté, elle ne pouvait se rassurer même sur la laideur de Rondabah: elle regrettait le temps que nous avions perdu dans le chemin qui, à ce qu’elle croyait, et que je m’efforçais

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de croire, aboutissait au vrai séjour du bonheur. Ainsi, d’un commun accord, et à la grande joie de nos vingt eunuques nègres, nous fîmes la plus extrême diligence pour arriver à Istakhar.

Il était déjà nuit lorsque nous montâmes sur la Terrasse des Phares; nous la parcourûmes avec une sorte d’horreur, malgré tout ce que nous nous disions de tendre et d’encourageant. Le firmament n’offrait point à nos yeux la douce lueur de la lune ; les étoiles seules y brillaient; mais leur vacillante clarté ne faisait que redoubler la sombre grandeur des objets qui frappaient notre vue. Nous ne regrettions aucune des beautés, ou des richesses, de la sphère que nous allions quitter; nous ne songions pas non plus à celles dont nous pouvions aller jouir ; nous n’étions occupés que de l’espoir d’habiter un lieu où nous ne serions jamais séparés — et cependant des liens invisibles semblaient encore nous retenir sur la terre.

Nous ne pûmes nous empêcher de frémir en voyant que les nègres avaient achevé de former l’énorme pile de cheveux. D’une main tremblante nous approchâmes les torches qui devaient les allumer, et pensâmes mourir de frayeur quand la terre s’ouvrit devant nous en mille éclats épouvantables. A la vue de l’escalier dont la descente était si facile, à celle des cierges qui l’éclairaient, nous fûmes un peu rassurés; nous nous embrassâmes avec transport, et, nous prenant par la main, nous commencions à descendre avec précaution, quand les vingt nègres, auxquels nous ne songions plus, se précipitèrent si impétueusement sur nous que nous allâmes donner de la tête contre le portail d’ébène.

Je ne vous décrirai point la terrible impression que fit sur nous l’aspect de ce lieu, — tous ceux qui sont ici en ont épreuvé une semblable, — mais un objet de terreur qui nous fut particulier fut la rencontre

et de la Princesse Firouzkah

du Mage. Il se promenait avec la main droite sur son cœur parmi la foule lugubre et errante; il nous aperçoit — les flammes qui dévoraient son cœur sortent par ses yeux; — il nous darde un regard effroyable, et s’éloigne de nous avec précipitation. Un moment après un méchant Dive accosta Firouzkah : “Rondabah,” lui dit-il, “a recouvré sa beauté; elle vient de monter sur le trône de Kharezme; l’heure de son triomphe est celle de votre désespoir éternel.”

Enfin Eblis nous déclara toute l’horreur de notre sort. Quel dieu nous avons servi ! Quel arrêt épouvantable il nous a prononcé ! Quoi ! nous devons nous haïr, nous qui nous sommes tant aimés, qui étions venus ici pour ne jamais cesser de nous aimer, nous haïr éternellement ! O funeste, exécrable pensée qui anéantit notre être dans cet instant !

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