AUGUSTE AUBRY, LIBRAIRE
RUE DAUPHTNE, 16
Paris — Imprimerie Panekoucke, rue des Poitevins, 8 et 14.
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Ayant la publication des Historiettes de Tallemant des Réaux, le nom de Des-Yveteaux était à peine connu, non plus que celui de son père, Vauquelin de la Fresnaye. Quelques curieux se rappelaient que celui-ci avait composé avant Boileau un Art poétique dont La Harpe parle en homme qui ne Pavait pas lu, et une vague tradition, recueillie par Chaulieu de la bouche de Ninon, rattachait au nom du premier le souvenir d'une espèce d'épicurisme pastoral exprimé dans ces vers :
Ah ! que Des-Yveteaux, la gloire de notre âge
Et l'Epicure de son temps,
Connut bien mieux quel est l'usage
Que doit faire de ses moments Le parfait philosophe et l'homme vraiment sage !
Jusques au dernier de ses jours 11 porta constamment panetière et houlette,
Et dans les bras de ses amours Expira mollement au son de la musette,
Cherchant parmi les doux accords,
Prêt à descendre chez les morts,
A se faire une route aisée ;
Voluptueux même eu sa fin,, Il sema de fleurs le chemin Qui le mena dans l'Elysée.
Peu après la mort de Vauquelin, sa famille avait fait retirer de la circulation tous les exemplaires de ses poésies imprimées à Caen en 1604-1612, et l'on assure qu'on en trouverait à peine quatre aujourd'hui dans toute la Normandie. Quant à Des-Yveteaux, ses œuvres étaient restées éparses dans des recueils du temps, rares eux-mêmes pour la plupart.
La piquante historiette consacrée par Tallemant à Des-Yveteaux ramena l'attention sur ce personnage siBgulier. On rechercha ses écrits, on voulut connaître sa famille ; les hihhophiles se mirent en quête ; la Normandie, curieuse de ses titres littéraires, interrogea ses traditions, et de ce mouvement sortirent, outre les notes de MM. Montmerqué et Paulin. Paris, la notice de M. Victor Choisy (Falaise, 1841, in-8°) ; celles de M. Jérôme Pichon {Bulletin du bibliophile, janvier 1846, tirées à part), et la publication actuelle des Œuvres poétiques de Des-Yveteaux, par M. Prosper Blanchemain, qui appelle un semblable travail pour celles de son père, Yauqueliu de la Fresnaye, car on ne saurait séparer leurs œuvres non plus que leur histoire, dont nous allons essayer de donner une idée à nos lecteurs.
Jean Vauquelin, et c'est là ce qui fait son originalité comme poète, est bien le type du gentillàtre normand au 16e siècle. Il a au plus haut degré l'orgueil de la noblesse campagnarde et l'horreur de la noblesse de cour. «Je ne suis, dit-il, baron, marquis ni comte. » Pourtant il a « ses vassaux, et son curé lai est autant comme aux grands leurs prélats. » Il
ne lui manque ni la généalogie normande remontant à un compagnon d'armes de Guillaume le Conquérant, ni le petit manoir à tourelles modestes et à cordons de briques, perdu dans la verdure, et dont il aime « à voir fumer de loin la cheminée. »
11 n'est point désireux de hausser son renom Plus haut qu'entre les siens avoir toujours bon nom : Entre ses bas vallons, sa basse renommée Sans autre ambition se tient close et fermée (l).
Tel était Jean Vauquelin, tel son château de la Fresnaye-au-Sauvage, près de Falaise. «En 1832, dit M. Yiollet-Leduc, je rencontrai dans les environs de Caen un descendant de Vauquelin, portant le même nom, et possesseur, je crois, encore de la même terre. Je lui parlai de son aïeul ; le brave gentilhomme, sans le renier toutefois, s'excusa grandement d'avoir un poëte dans sa famille. Il en avait deux! »
Le seigneur de la Fresnaye affecte quelque part de plaisanter
Du gentilhomme ayant une gentilhommière,
Une grand'salle antique, où pend es soliveaux
Une corne de cerf pour pendre les chapeaux,
Et les trompes de chasse, où l'on voit un ménage
De gens, de chiens, d'oiseaux, ainsi qu'au premier âge.
Mais ce petit tableau d'intérieur trahit , par sa fidélité même, le milieu dans lequel vivait l'auteur. Il décrit avec amour cette nature normande qui l'en»
(1) Œuvres, p "235.
vironne, ces bois (TÀndaine et de Getel , ces allées plantureuses de pommiers, ce « vau-de-vire où Basselin redisait ses chansons. » Au milieu de ce petit Eden, placez une compagne
Au ménage empêchée Qui d'une amour de cour n'est jamais débauchée;
de nombreux enfants, un train modeste mais sentant son gentilhomme campagnard, limiers au chenil, courtauds à l'écurie, troupeaux dans l'étable, et vous aurez les images favorites, l'inspiration, la vie tout entière de la Fresnaye-Yauquelin.
Ce n'est pas qu'il n'ait connu comme un autre les folles amours de la jeunesse, les soucis de l'âge mur, les amorces de l'ambition. 11 avait aimé Myrtine avant d'épouser Philis ; mais de bonne heure il avait rangé au joug du mariage une nature assez portée au plaisir. La guerre civile, qu'il détestait, l'était venu chercher au milieu de ses paisibles vallons, et il lui avait fallu suivre, en qualité de commissaire des guerres, le maréchal de Matignon, dans sa courte mais sanglante campagne contre le chef protestant Montgommery. Il avait même été blessé au siège de Saint-Lô , et l'un de ses biographes nous le montre , avec son neveu Vauquelin de Sacy, et son camarade d'enfance Lefèvre de la Boderie, mêlé aux scènes émouvantes qui signalèrent cet épisode des guerres de religion en Normandie. Au milieu du fracas des armes, le pacifique gentilhomme s'écriait douloureusement :
0 sainte paix., reviens, reviens et nous ramène Les beaux jours qui rendront la saison plus sereine !
Et le poëte des Foresteries aspirait à retrouver ces bois qu'il avait chantés dès sa jeunesse :
Las! quand pourrai-je accomplir mon désir Et retourner aux forêts en l'ombrage, Et \ivre là, comme en un ermitage, Au bruit des eaux dormant à mon plaisir ! Quand chanterai-je encore à mon loisir Sur la beauté des cieux la belle image, Et quand pourrai-je, à l'abri de l'orage, Un beau couvert dans le monde choisir !
Aussi, à la première trêve, il revint à son château et à ses arbres chéris, qu'il ne devait guère quitter désormais. En vain Desportes, le poëte courtisan, s'efforça-t-il de l'attirer à la cour. Yauquelin ne fit qu'y passer et s'y concilier quelques amis puissants. Henri III le nomma lieutenant général à Caen, et, plus tard, Henri IY le fit président au présidial de la même cour. Il partagea désormais son temps entre ses fonctions, qu'il maudit quelquefois (1), la poésie et la vie des champs, qu'il confondait dans ses amours, les douceurs de l'amitié et les soins de la famille. Il eut quatre filles, qu'il maria, et autant de fils, à chacun desquels il adressa une satire, ou plutôt une épître remplie de touchants détails. L'aîné de tous fut Nicolas Vauquelin, né en 1567, et connu sous le non de Des-Yveteaux, à cause d'une terre située près de la Fresnaye, qu'il reçut pour son partage.
Poëte comme son père, Des-Yveteaux fut moins sage que lui et ne profita guère des exemples ni des
(1) Œuvres, p. 2G0.
conseils que celui-ci lui avait donnés (1). Vauquelin avait vécu en bon gentilhomme campagnard ; il avait chanté les bois et les champs, qu'il aimait; son fils devint poëte suivant la cour ; il consacra aux amours des grands et des princes sa muse complaisante. Il ne sut conserver ni les fonctions de magistrature que son père et son grand-père avaient dignement exercées, ni les abbayes du Yal et de la Trappe, qu'on lui avait fait obtenir, ni enfin le poste honorable de précepteur de M. de Vendôme, puis du dauphin, fils de Henri IY. Vauquelin avait parfois aimé le plaisir ; Des-Yveteaux érigea l'épicurisme en théorie, témoin le fameux sonnet qu'on lui a tant reproché et que l'on trouve à la page 98 de ses Œuvres. Il prolongea jusqu'à l'extrême vieillesse un désordre de mœurs qui n'avait plus d'excuse, et tomba précisément dans ces liaisons irrégiilières dont son père avait signalé avec tant de force la honte et le danger (2). Celui-ci avait caché sa vie comme le sage ; celui-là fut condamné à l'isolement par ses folies. Enfin, comme s'il était dans la destinée du fils de gâter toutes les traditions paternelles, ces goûts champêtres que Vauquelin avait si vivement ressentis et si sincèrement pratiqués, dégénérèrent chez Des-Yveteaux en affectation ridicule, etTallemant nous le représente, avecunpeu d'exagération peut-être, dans sa maison de la rue Jacob, ornée de festons et de lacs d'amour, s'habillant en berger, se parant de vieux rubans que Ninon lui avait donnés, recueillant des aventurières, en pro-
(1) Voyez dans ses Œuvres, p. 328, la Satire au s>eur Des- Yveteaux, Nicolas Vauquelin, lors âgé de quatorze à quinze ans. M. Blanchemain Va reproduite p. 133 de son volume.
(2) Œuvres, p. 350.
ces avec sa famille ; scandalisant tout le quartier et soutenant jusqu'à la fin de sa vie une espèce de mascarade dont Chaulieu a poétisé les détails dans les vers cités par nous au commencement de cet article. Malgré tous ces travers, relevés avec beaucoup de verve dans une pièce excessivement rare que M. Blanchemain a insérée page 138 de son édition, les Bastons rompus sur le Vieil de la Montagne, il ne faut pas croire que, chez Des-Yveteaux, l'homme et le poëte n'offrent rien à louer. Dans une épitaphe attribuée à l'abbé de Rancé, mais dont il paraît avoir lui-même fourni les principaux traits, on le voit opposer avec une certaine dignité, aux reproches dirigés contre sa personne, l'amitié d'un grand roi, Henri IV; le témoignage « d'une conscience nette sans ostentation, » une indépendance de caractère qu'il se flatte de n'avoir pas poussée jusqu'à la licence. La Responce de M. Des-Yveteaux à la lettre de M. de laFresnaye, son frère, qu'on regrette de ne pas trouver dans le même volume, présente aussi une justification digne et habile de sa vie et de ses habitudes. « Quoi que vous disiez, je ne m'aperçois pas que j'aie obscurci la lumière de notre race par les ténèbres de mon ignorance, ni par la bassesse de mes actions. Mes occupations et mes plaisirs sont toujours honnêtes, ou agréablement profitables aux autres et à moimême ; et s'il y a quelque splendeur en ma dépense, elle est sans somptuosité, comme ma liberté sanh dissolution. Il y a vingt-cinq ans que je ne sçais ce que c'est du Cours, des Tuileries, ni de la Cour; mais j'ai vu plus de reines, de princesses et de duchesses chez moi que vous n'avez vu de dames aux noces de votre fils. Yous prenez la politesse et la délicatesse curieuses pour une volupté vicieuse et défen-
due ; vous croyez que les goûts qui sont hors du commun doivent passer pour les dégoûts des bonnes choses, et sans faire la différence des hommes, en laquelle consiste la netteté du jugement , vous êtes assez ignorant ou assez maladroit pour ne rien déférer aux opinions particulières des hommes rares et singuliers. . . Toutefois, je n'ai point vu que la douceur des plaisirs ou la violence des passions ni les plus friands objets aient jamais irrité mes sens jusques à passer à un désir irrégulier ou étranger. Et si c'est un vice d'aimer la musique, la poésie, la peinture et l'architecture, qui éteignent les passions de l'avarice et de l'envie, j'avoue que je suis et veux être des plus blâmables du monde (1). »
Il y a dans Y Institution du Prince, adressée à son élève, César de Vendôme, fils de Henri IY et de Gabrielle d'Estrées, de beaux vers et de nobles pensées qui prouvent que Des-Yveteaux n'était pas dépourvu de quelques-unes des qualités requises pour son emploi.
Tu peux en tous endroits et lorsque tu le veux
Invoquer l'Eternel et lui faire des vœux.
Pour ceux qui vivent bien, le monde n'est qu'un temple.
Mais tu lui dois ta vie, au peuple ton exemple ;
Le chef peut sur la foi, comme il peut sur les mœurs.
L'Orient autrefois suivit ses empereurs,
Et les peuples du Nord, éteignant leur lumière,
Changèrent sous leurs rois leur créance première.
Il engage le jeune prince à protéger les lettres, qui sont, dit-il, les flambeaux de la vie, les nourrice? des mœurs,
(1) Cité par M. Paulin Paris dans les notes de sa nouvelle édition de TaVemant des R?aux.
Les reines des destins, les mères de l'usage, Les chaînes des désirs et l'âme du langage, Ld source des conseils, le repos des labeurs, Le charme des ennuis et l'oubli des douleurs.
Pourtant, ajoute-t-il,
Pourtant, je ne veux pas que ton cœur s'en affole ; Instruis-toi pour le monde, et non pas pour l'école. 11 faut que ton savoir se découvre en vivant : Je t'aime beaucoup mieux habile que savant.
Ailleurs il donne à son élève un conseil qui ne messied pas, ce semble, dans la bouche du précepteur d'un prince, bien que Fénelon eût peut-être hésité à le donner au duc de Bourgogne :
Je hais ces princes mous, qu'on ne peut allumer. 11 faut savoir haïr pour bien savoir aimer.
Parmi les autres poésies de Des-Yveteaux, il y a sans doute un trop grand nombre de ces pièces de commande où Fauteur, à l'exemple de Bertaud et autres poètes de cour7 se portait l'interprète de galanteries plus ou moins justifiables, de passions plus ou moins sincères : Stances sur une jalousie, sur un départ, sur un adieu, etc. Mais quelquefois aussi le poète se relève par l'expression de sentiments plus dignes du prince et de lui-même. Telle est la pièce intitulée Adraste, et composée à l'occasion d'une rupture de Henri IV avec quelqu'une de ses maîtresses :
Adraste, qui se voit le plus grand de son âge, De lauriers éternels justement couronné,
Ayant soumis la terre aux lois de son courage, Sous celles d'une femme était emprisonné...
Enfin il a rompu des chaînes malheureuses ; Le ciel, d'où seulement est venu son repos, Lui-même, en arrachant ses flèches amoureuses, Le force en soupirant de dire ces propos :
Adieu, vaines ardeurs, etc.
La fin nous paraît véritablement sublime par l'accord qu'on y remarque entre la noblesse de la pei> sée et la majesté de l'expression :
Lors Adraste se tut, craignant la souvenance De tout ce qui servoit à rallumer son cœur, Et, se laissant aller aux amours de la I Tance, Se fait de plus en plus de soi-même vainqueur. Soleil, qui peux ôter ou donner la lumière, Qui toujours es le même et changes tant de fois, Où que ton char léger finisse sa carrière, Adraste est le plus grand de tout ce que tu vois.
Des-Yveteaux n'est donc pas un poète à mépriser, et il eut sur son vieux père, avec un talent moins original peut-être, l'avantage de se trouver dans la sphère du mouvement de réforme imprimé à la langue par l'école nouvelle de Desportes, de Bertaut, de Racan et surtout de Malherbe, dont il ne faut pas oublier qu'il fut l'introducteur à la cour. Qui ne reconnaît un contemporain, pour ne pas dire un émule, de l'auteur des Stances à Duperrier, dans la charmante pièce Sur la mort de deux jeunes garçons?
Beaux rayons, plus clairs que durables.
Si vos lumières désirables
Ont eu leur fin en commençant, C'est le destin des belles choses :
Un matin est l'âge des roses, Et les lys meurent en naissant.
Y a-t-il témérité à saluer un précurseur de Corneille dans ces vers de Y Institution du prince ?
Les esprits généreux, malgré les lois du temps, Nous font voir leur automne avecque leur printemps, Et le cours du soleil, le tyran des années, Ne se doit observer pour les âmes bien nées.
Le vieux de la Fresnaye, confiné dans sa province, avait néanmoins la conscience de cette transformation qui s'opérait dans le langage, et il est curieux de l'entendre la constater lui-même dans une épître en réponse à celle que lui avait adressée le poëte tragique Garnier, pour l'engager à publier ses ouvrages .
Tu tu trompes, Garnier, mes vers ne sont plus tels Qu'un jour ils puissent être en la Fiance immortels ; Ils sentent la chicane, ils sentent le ménage. On ne compose ainsi maintenant en cet âge . . . Car depuis quarante ans, déjà quatre ou cinq fois, La façon a changé de parler en françois. Je suis plus vieux que toi de quelque dix années ; Aussi tes phrases sont beaucoup mieux ordonnées Que celles que j'écris. La langue se polit Entre les bien disants, ainsi qu'elle vieillit.
Remarquons en passant que, si l'on compare cette épître avec V Elégie sur les œuvres de Desportes , p. 13 du volume de M. Blanchemain, on se convaincra par l'analogie des idées, plus encore que par certaines circonstances matérielles, que M. Pichon a
rencontré juste en supposant que cette pièce est du père et non du fils. Même observation pour la Satire anonyme à M. Vabbé de Thiron, que M. Blanchemain a cru pouvoir attribuer à Des-Yveteaux. Elle est certainement du père, puisque l'auteur parle de lui-même comme d'un vieillard, et que le fils n'aurait eu que trente-six ans en 1606, année de la mort de Desportes, à qui elle est adressée.
Cette confusion bien excusable entre les compositions de deux auteurs que tant d'affinités unissaient Pun à l'autre, nous ramène au vœu que nous exprimions en commençant et que nous réitérons ici : c'est que l'éditeur, poète lui-même (1), qui a réuni pour la première fois les Œuvres poétiques de Vauquelin Des-Yveteaux, nous donne une nouvelle édition des œuvres de Vauquelin de la Fresnaye, devenues hors de prix et presque introuvables. Constatons, en attendant, que le libraire Auguste Aubry, qui a publié, avec beaucoup de goût et de soin, le eharmant volume dont nous venons de rendre compte, et dont cette publication est, à ce que nous croyons, le coup d'essai, doit avoir aussi sa part dans la reconnaissance des bibliophiles et des amis de notre vieille littérature.
(1) M. Prosper Blanchemdin est auteur de deux recueils auxquels la pureté de l'inspiration et l'élégance de la forme ont valu un succès mérité : Poèmes et, poésies. — Foi, espérance et charité. Paris, Masgana, 1853, in-18.