‹ VautrinChapitre 16 sur 56 · SCÈNE IV LE DUC, SAINT CHARLES · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LE DUC, SAINT CHARLES

SAINT-CHARLES

C'est fait, monsieur le duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre ?

LE DUC

Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.

SAINT-CHARLES

Vous nous remettez un pouvoir ab«»olU; nous en usons avec adresse.

LE DUC

Et si vous en abusez ?

SAINT-CHARLES

Impossible : on nous briserait.

Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère?

SAINT-CHARLES

Tout s'oppose à ce que nous en sortions : nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l'on nous en cache trop de honteux pour qu'on nous aime; nous rendons de tels serWces, qu'on ne peut s'acquitter qu'en nous méprisant. On veut d'abord que pour nous les choses ne soient que des mots : ainsi la délicatesse est une niaiserie, l'honneur une convention, la traîtrise diplomatie ! Nous sommes des gens de confiance ; et cependant l'on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l'avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots rede\'iennent des

choses, monsieur le duc, et l'on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.

LE DUC

Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse, mais vous n'espérez pas, je crois, faire changer l'opinion du monde, ni la mienne ?

SAINT-CHARLES

Je serais un grand sot, monsieur le duc. Ce n'est pas l'opinion d'autrui, c'est ma position que je voudrais faire changer.

LE DUC

Et, selon vous, la chose serait très facile ?

Pourquoi pas, monseigneur ? Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu'on me fasse espionner des cabinets ; au lieu de surveiller des gens flétris, qu'on me livre les plus rusés diplomates; au lieu de servir de mesquines passions, laissez-moi servir le gouvernement, je serais heureux alors de cette part obscure dans une œuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc !

LE DUC

Je suis vraiment désespéré, mon cher, d'employer de si grands talents dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons.

SAINT-CHARLES, à part.

Ah ! nous verrons ? — C'est tout vu.

LE DUC

Je veux marier mon fils...

SAINT-CHARLES

A mademoiselle Inès de Christoval, princesse d'Arjos, beau mariage ! Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparté, il est banni par le roi Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la révolution du Mexique ?

LE DUC

Madame de Christoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...

SAINT-CHARLES

Raoul de Frescas.

Je n'ai donc rien à vous apprendre ?

SAINT-CHARLES

Si monsieur le duc le désire, je ne saurai rien.

LE DUC

Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d'avoir.

SAINT-CHARLES

Convenons d'une chose, monsieur le duc : quand ma franchise vous déplaira, appelez-moi chevaher, je rentrerai dans l'humble rôle d'observateur payé.

LE DUC

Continuez, mon cher. (A part.) Ces gens-là sont bien amusants !

SAINT-CHARLES

Monsieur de Frescas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d'un homme qui a cent mille hvres de rente.

LE DUC

Quel qu'il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s'enveloppe.

SAINT-CHARLES

Ce que demande monsieur le duc est chose difficile. Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étrangers, ils sont les maîtres ; ils nous ont bouleversé notre Paris.

Ah ! quelle plaie !

SAINT-CHARLES

Monsieur le duc serait de l'opposition ?

LE DUC

J'aurais voulu ramener le roi sans son cortège, voilà tout.

SAINT-CHARLES

Le roi n'est parti, monsieur le duc, que parce qu'on a désorganisé la magnifique poHce asiatique créée par Buonaparté ! On veut la faire aujourd'hui avec des gens comme il faut, c'est à donner sa démission. Entravés par la police militaire de l'invasion, nous n'osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop dîné. Mais pour vous, monsieur le duc, on

fera l'impossible. Ce jeune homme a-t-U des vices ? Joue-t-il ?

LE DUC

Oui, dans le monde.

SAINT-CHARLES

Loyalement ?

LE DUC

Monsieur le chevalier...

SAINT-CHARLES

Ce jeune homme doit être bien riche.

Prenez vous-même vos infonnations.

SAINT-CHARLES

Pardon, monsieur le duc ; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand'chose. Monsieur le duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement mademoiselle de Christoval ?

LE DUC

Une princesse ! une héritière ! Vous m'inquiétez, mon cher.

SAINT-CHARLES

Monsieur le duc ne m'a-t-il pas dit que c'était un jeune homme ? D'ailleurs, l'amour feint est plus parfait que l'amour véritable : voilà pourquoi tant de femmes s'y trompent ! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le cœur, c'est déchaîner la langue.

LE DUC

Prenez garde ! votre mission n'est pas ordinaire, n'y mêlez pouit de femmes : une indiscrétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde monsieur de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande est absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin, vous seriez perdu, si madame de Montsorel pouvait soupçonner une seule de vos dém.arches.

SAINT-CKARLES

Madame de jNIcntsorel s'intéresse donc à ce jeune homme ? Dois-je la surveiller, car cette fille est sa femme de chambre.

LE DUC

Monsieur le chevalier de Saint-Charles, l'ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous.

SAINT-CHARLES

Monsieur le duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l'objet principal de mes recherches ?

LE DUC

Sachez si Raoul de Frescas est le \Tai nom de ce jeune homme ; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa \àe, et tenez tout ceci pour un secret d'État.

SAIXT-CHARLE3

Je ne vous demande que jusqu'à demain, monseigneur.

LE DUC

C'est peu de temps.

SAIXT-CHARLES

Non, monsieur le duc, c'est beaucoup d'argent.

LE DUC

Ne croyez pas que je désire savoir des choses mauvaises ; votre habitude, à vous autres, est de ser\-ir les passions au lieu de les éclairer, vous aimez mieux inventer que de n'avoir rien à dire. Je serais enchanté d'appiendre que ce jeune homme a une îamiile... (Le marquis entre, voit son père occupé et fait uiie démo)istratio7i pour sortir ; le duc l'invite à rester.)

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