‹ VautrinChapitre 24 sur 56 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

Les Mêmes. VAUTRIN.

Vautrin est habillé tout en noir ; il affecte un air de componction et d'humilité pendant une partie de la scène.

Monsieur le duc, daignez m'excuser d'avoir

forcé votre porte, mais (has et à lui seul) nous venons d'être l'un et l'autre victimes d'im abus de confiance... Permettez-moi de vous dire deux mots à vous seul.

LE DUC, faisant un signe à son fils qui se retire. Parlez, monsieur.

Monsieur le duc, en ce moment, c'est à qui s'agitera pour obtenir des emplois, et cette ambition a gagné toutes les classes. Chacun en France veut être colonel, et je ne sais ni où, ni comment on y trouve des soldats. Vraiment, la société tend à une dissolution prochaine, qui sera causée par cette aptitude générale pour les hauts grades et par ce dégoût pour l'infériorité... Voilà le fruit de l'égalité révolutionnaire. La religion est le seul remède à opposer à cette corruption.

LE DUC

Où voulez-vous en venir?

Pardon, il m'a été impossible de ne pas expliquer à l'homme d'État avec lequel je vais travailler la cause d'une méprise qui me chagrine. Avez-vous, monsieur le duc, confié quelques secrets à celui de mes gens qui est venu ce matin à ma place dans la folle pensée de me supplanter et dans l'espoir de se faire connaître de vous en vous rendant service ?

LE DUC

Comment... vous êtes le chevalier de Saint- Charles ?

Monsieur le duc, nous sommes tout ce que nous voulons être. Ni lui, ni moi, n'avons la simpUcité d'être nous-mêmes... nous y perdrions trop,

LE DUC

Songez, monsieur, qu'il me faut des preuves.

Monsieur le duc, si vous lui avez confié quelque secret important, je dois le faire immédiatement surveiller.

LE DUC, à part.

Celui-ci a l'air, en effet, bien plus hcnnête homme et plus posé que l'autre.

Nous appelons cela de la contre-police.

LE DUC

Vous auriez dû, monsieur, ne pas venir ici sans pouvoir justifier vos assertions.

Monsieur le duc, j'ai rempli mon devoir. Je souhaite que l'ajubition de cet homme, capable de se vendre au plus offrant, vous soit utile.

LE DUC, à part.

Comment peut-il savoir si promptement le secret de mon entrevue de ce matin ?

VAUTRIN, à part.

Il hésite : Joseph a raison, il s'agit d'un secret important.

Monsieur...

Monsieur le duc...

LE DUC

Il nous importe à l'un comme à l'autre de confondre cet homme.

Ce sera dangereux, s'il a votre secret ; car il es-t rusé.

LE DUC

Oui, le drôic a de l'esprit,

A-t-il une mission ?

LE DUC

Rien de grave : je veux savoir ce qu'est au fond un monsieur de Frescas.

VAUTRIN, à part.

Eien que cela ! (Haut.) Je puis vous le dire, monsieur le duc, Raoul de Frescas est un jeune seigneur dont la famille est compromise dans une affaire de haute trahison, et qui ne veut pas porter le nom de son père.

LE DUC

Il a un père ?

Il a un père.

LE DUC

Et d'où vient il ? quelle est sa fortune ?

Nous changeons de rôle, monsieur le duc, et vous me permettrez de ne pas répondre, jusqu'à ce que je sache quelle espèce d'intérêt Votre Seigneurie porte à monsieur de Frescas.

LE DUC

Vous vous oubliez, monsieur...

VAUTRIN, quittant son air humble.

Oui, monsieur le duc, j'oublie qu'il y a une distance énorme entre ceux qui font espionner et ceux qui espionnent

LE DUC

Joseph !

Ce duc a mis des espions après nous, il faut se dépêcher. (Vautrin disparaît dans la porte de côté, p*ir laquelle il est entré au premier acte.)

LE DUC, revenant.

Vous ne sortirez pas d'ici. Eh bien ! où est-il ? (Il sonne et Joseph paraît.) Faites fermer toutes les portes de mon hôtel, ii s'est introduit un homme ici. Allons, cherchez-le tous, et qu'il soit arrêté. (Il entre chez la duchesse.)

JOSEPH, regardant par la petite porte.

Il est déjà loin.

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