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Caractères

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En morale, tous deux ont réhabilité l'homme, conçu la même notion du devoir, repoussé la doctrine de l'intérêt, fait appel à la passion et professé le culte de l'enthousiasme. Quatre ans avant Rousseau, les belles pages du Discours sur le caractère des différents siècles semblent déjà répondre à la fameuse question de l'Académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». « Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, s'écrie Vauvenargues, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison Je sais que nous avons des connaissances que les anciens n'avaient pas : nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards; mais pour ce qui est des sentiments, j'avoue que je ne connais guère de peuple ancien qui nous cède. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée. Tout ce qui ne dépend que de l'àme ne reçoit nul accroissement par les lumières de l'esprit, et, parce que le goût y tient essentiellement, je vois qu'on perfectionne en vain nos connaissances; on instruit notre ju>^enient, on n'clè^'e point notre goût. iJétrompons-nous donc de cette grande

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supériorité que nous nous accordons sur tous les siècles. » Si Vauvenargues, moins hardi que Rousseau, ne va pas jusqu'à déclarer que les sciences et les arts engendrent tous les vices et que Thonime primitif est un type parfait de simplicité et d'innocence , du moins est-il le premier à déclarer que les inventions dont les peuples modernes sont si fiers, les découvertes de la science, les perfectionnements de l'industrie, importent peu au progrès moral de l'humanité ; que les âmes simples et ignorantes des temjjs antiques trouvaient dans leurs instincts spontanés autant de justice et de vérité qu'on en a réalisé depuis, aux âges de science et de réflexion, et que, dans l'ordre idéal, les peuples primitifs ne nous étaient pas inférieurs.

Avant Rousseau encore, ^ auvenargues a voulu raviver dans la société corrompue qui était celle de son temps le goût du vrai et du naturel : « La politesse et la délicatesse, poussées au delà de leurs bornes, font regretter aux esprits naturels la simj)licité qu'elles détruisent. Nous perdons quelquefois bien plus en nous écartant de la nature que nous ne gagnons à la polir; l'art peut devenir plus barbare que l'instinct qu'il croit corriger. »

Enfin, avec une éloquence digne de l'auteur de VE/uile, ^'auvenargucs a tenté aussi de réveiller, au sein de la société la plus égoïste qui fut jamais, les émotions douces et comj)atissantcs. Le prc-

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mier de son siècle, il a revendiqué les droits de l'âme et du cœur. Il a proclamé « la nécessité inviolable de l'aumône » et rappelé cette vérité évangélique , trop méconnue autour de lui , que « le pauvre a une âme comme nous, qu'il a même Dieu, même culte et même patrie ».

Et si l'on veut, par d'autres traits encore, rapprocher Vauvenargues de Rousseau , faut-il rappeler qu'en politique tous deux ont associé un vif instinct d'indépendance à un esprit généreux de réforme, et conçu le rêve d'un ordre social plus équitable et de mœurs plus douces ; — qu'en religion, l'un et l'autre, ayant perdu la foi, sont revenus au sentiment religieux par la souffrance et l'imagination; — et qu'il n'est pas jusqu'aux idées littéraires, jusqu'au style enfin où leur sensibilité ne se soit traduite souvent par des formes semblables.

Une si étroite parenté intellectuelle et morale se complète et s'explique par la similitude des conditions dans lesquelles ces deux esprits se sont développés. Vauvenargues et Rousseau se sont formés, en effet, hors de toute éducation régulière. A la différence des autres écrivains du siècle, ils ne sont élèves ni de Port-Royal, ni des Jésuites, ni des Oratoriens ; ils ne sont sortis ni du collège Louis-le-Grand comme Voltaire, ni du collège d'Harcourt comme Diderot, ni du collège Mazarin

comme d'Alembert, ni du collège de Navarre comme Condillac. Ce n'est pas non plus un enseignement lent et méthodique, ce n'est pas l'étude des tristes grammaires de Regnier-Desmarais ou des froides histoires de Lebeau et de Crevier qui leur a appris à connaître l'antiquité : elle s'est révélée subitement à eux dans sa pure et vive lumière, le jour oii un Plutarque torabé entre leurs mains enflamma leur imagination, et leur mit au cœur, avec le culte des grands hommes, le regret de la vie antique. Et plus tard encore, tandis que les jeunes écrivains de leur âge se lançaient dans le monde et s'y enivraient de faciles succès, la pauvreté les a tenus éloignés tous deux d'une société favorable sans doute à l'éclosion des esprits légers et brillants, mais absolument contraire à la production des grandes et fortes individualités. Ce n est donc ni au milieu des livres puisqu'il a suffi d'un seul livre, d'une seule étincelle j)our allumei" en eux le foyer intérieur qui illumina toute leur vie;, ni au milieu des salons littéraires, que s'est formée leur âme, mais dans l'expérience précoce de la réalité, [)ar la réflexion solitaire et le recueillement. Ainsi s'explique cette Maxime qu'on ne s'étonnerait point de lire dans les Confessions : « C'est dans notre propre esprit, et non dans les objets extérieurs, que nous apercevons la ]>lupait des choses; les sots ne connais-

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sent presque rien parce qu'ils sont vides, et que leur cœur est étroit ; mais les i^randes âmes troin>e/it en elles-mêmes un grand nombre de choses e.rtcrieures; elles n'ont besoin ni de lire, ni de voyager, ni d'écouter, ni de travailler pour découvrir les plus hautes vérités ; elles n'ont qu'à se replier sur elles-mêmes, et à feuilleter, si cela se peut dire, leurs propres pensées '. » C'est cette pratique de la vie intérieure qui est le secret de la commune originalitc- de Vauvenargues et de Rousseau; de là, chez tous les deux, celte puissance des impressions personnelles, cette vivacité de l'émotion, cette hardiesse de la conscience, ce sérieux de la pensée.

C'est un grand dommage que Vauvenargues n'ait pas vécu seulement quelques années de plus, et connu Rousseau. Le véritable maître et ami qu'il lui fallait, en effet, ce n'était pas Voltaire, c'était Jean-Jacques. Voilà celui dont l'influence eût été vraiment propice et féconde. Sous son inspiration, toutes les qualités en germe dans les Réflexions et Maximes se fussent épanouies, et celles qui s'y montrent déjà en fleur eussent porté fruit. Une frondaison luxuriante et des tiges robustes eussent apparu là oii, faute d'un souffle vivifiant, n'ont poussé qu'un feuillage clairsemé et des rameaux un peu frêles.

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