‹ VauvenarguesChapitre 34 sur 37 · VALEUR DE SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

VALEUR DE SON ŒUVRE

Mais la mort prématurée d'un La Boétie, d'un Pascal ou d'un Vauvenargues, voilà qui est à tout jamais désolant et irréparable; là se révèlent vraiment l'iniquité et l'indifférence transcendantes de la nature. Songez, en effet, que si Descartes et Bossuet n'avaient vécu que trente-cinq ans, il faudrait rayer leur nom de notre littérature, que, disparaissant au même âge. Voltaire aurait eu pour seuls titres à la mémoire de la postérité ŒtUpt et la Henriade, et Rousseau n'aurait pas laissé une ligne de sa main.

S'il fallait donc interpréter, au sens étroit de la lettre, le précepte que chacun doit être jugé selon ses œuvres, il n'en serait guère de plus faux, ni de plus immoral *.

A ceux qui n'ont eu qu'un jour, qu'une heure d'éclosion brillante, la critique doit appliquer des règles et une mesure particulières. Dans ces esprits si tôt disparus, ce qu'il faut a|)précier, ce n'est pas l'étendue et la hauteur du vol, c'est la hardiesse et la grâce de l'essor. Tout au plus, pour rester dans la stricte é<|uité et ne pas trop accorder à la sympathie qu'inspire leur destinée, peut-on reconnaître dans leurs œuvres précoces un certain

1. '.' Il ne faut pas mesurer les boinines, dit Vauvenargues, par leurs actions, qui sont trop dépendantes de leur fortune, mais par leurs sentiments et leur génie. » Reflexions sur divers sujets, § 49.

caractère d'inconscience et presque de nécessité. Qui sait, en effet, si les êtres qui sont condamnés à mourir jeunes • — ■ non par accident, mais parce qu'ils portent au fond et dans les racines de leur organisme des germes d'extinction rapide — ne doivent pas à cette prédisposition physiologique une maturité particulière de pensée et une hyperesthésie extraordinaire de toutes les facultés de l'àme et de l'intelligence?

C'est à ce point de vue qu'il faut juger Vauvenargues. Son œuvre, à ne l'examiner qu'en ellemême, ne peut, dans la rigueur du langage critique, être dite de premier ordre. Originale sous bien des rapports, dictée par l'inspiration la plus haute, écrite d'un st3'le excellent, elle est trop souvent faible par la pensée, incomplète, inégale, obscure ou contradictoire. Quelle que soit la noblesse du sentiment qui l'anime, elle n'est jamais d'une exécution accomplie et définitive; cette beauté radieuse et épanouie qui caractérise les créations supérieures de l'art, ces parfaits contours qui les dessinent et les limitent, cette pure lumière qui les éclaire, n'apparaissent dans aucune de ses parties. Si même le vrai moraliste est celui qui non seulement possède la connaissance pratique de l'homme social, de ses instincts, de ses passions, de ses vertus et de ses vices , mais qui , s'élevant audessus de ce premier résultat de l'expérience et de

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