‹ Venise et ses environsChapitre 33 sur 37 · GATTAMELATA · texte numérisé non relu

GATTAMELATA

tableau est de 1777; ce téméraire aurait pu s'épargner la peine de le dater. Dans la petite chapelle souterraine, la Vierge, l'Enfant Jésus, Saint Benoit et Saint Jérôme, ouvrage tilianesque , du Padovanino, a été restauré maladroitement, et se perd abandonné.

La belle statue équestre de bronze, par Donatello , représentant le CondoUiere Gattamelata , sur la place de l'église Saint-Antoine, est la première qui ait été fondue en Italie et chez les modernes. Quelque habile qu'ait pu se montrer ce général , il ne paraît point qu'un chef de soldats mercenaires fût digne d'un tel honneur et d'un tel monument. Avec de pareils combattants la guerre semble perdre une partie de son héroïsme ; elle n'est qu'une nouvelle espèce de spéculation et de trafic. Ces co7ido»ic)'i, aux gages d'Etats divers, prenaient soin, comme on sait, de se ménager et de prolonger les hostilités ; leurs manœuvres sur le champ de bataille n'étaient fort souvent que de simples évolutions, et leurs campagnes que de grandes parades. Le fait rapporté par Machiavel, de la bataille d'Anghiari gagnée par les bandes au service de Florence sur les bandes à la solde de Milan (1), quoique contredit par Scipion Ammirato et d'autres écrivains, ne détruit point le raisonnement du publiciste florentin sur l'infériorité de pareilles troupes et sur leur impuissance à défendre leur patrie. Nos soldats qui n'entendaient

(1) ht. forent, lib. V. Après quatre heures de mêlée, il n'y eut qu'un seul homme de tué, encore fut-ce d'une chute de cheval, et pour avoir été foulé aux pieds des chevanx par ces prétendus combattants.

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rien à ce genre d'exercice et d'arrangement, purent aisément venir à bout de tels ennemis, et conquérir l'Ilalie col gcsso (I). Peut-être doit-on attribuer à la terrible surprise qu'ils excitèrent chez des hommes aussi prudents , l'origine de la furia francese?

L'Aiinnnziafa. — Ermites. — Servi. — Riizzante. — Saint- François. Squarcione. — Saint-Benoît. — La comtesse de RosenberfT. — Carmes. — StcUini.

L'église Saint-Gaétan, d'une noble et simple architecture , de Scamozzi , altérée par la recherche de quelques ornements du dernier siècle, a trois tableaux de Palma, l'Annonciation, la Purification, la Résurrection du Christ, et ime admirable figure de la Vierge addolorata, attribuée au Titien et qui en est digne.

L'église Saint-André a le tombeau d'un savant lettré du dernier siècle , Dominique Lazzarini da Murro; l'inscription en grec est touchante : « Ici « repose Dominique da Murro. Ah ! combien il est « loin d'Ancône, sa patrie! » Au grand autel, la Vierge, l'Enfant Jésus, Saint André, Saint Thomas de Villeneuve, et d'autres figures, est dePossenti,

(1) A la craie; mot Hn pnpe Alfxandre VI ponr exprimer la rapidili-dc rinvasion de Charles \'lll, qui semblait n'avoir rien eu de plus à Caire que marquer ses lojTcmenls comme un maréehal des loms.

habile peintre bolonais de la moitié du xviie siècle, élève de Louis Carrache, tué à Padoue d'un coup d'arquebuse par un rival d'amour. A la sacristie , trois tableaux sont remarquables : la Sainte Trinité, Saint Jacques et Saint Jérôme, de Santa- Croce; la Vierge, l'Enfant Jésus et les Apôtres, de Josepb Salviati , et une très-bonne Résurrection du Christ, d'auteur inconnu.

L'architecture de l'église Sainte-Lucie, simple et bien entendue , a échappé au mauvais goût du dernier siècle. Un petit tableau de la Vierge, demi-figure, au-dessous d'un crucifix en bois, de Bonazza, artiste padouan du dernier siècle, habile en ce genre d'ouvrage, est un travail précieux: d'auteur inconnu; à la sacristie, le Saint Joseph tenantl'Enfant Jésus entre ses bras, qui, d'un air caressant, se tourne vers saint Antoine de Padoue et vers saint François d'Assise, est de Nicolas Renieri, peintre flamand , de la première moitié du xvie siècle, établi à Venise, dont le style, à la fois doux et fort , allie la manière de son pays à la manière italienne.

La petite église de YAmiunziata nelV Arena (1), du commencement du xiv® siècle, est singulière-

(1) Malgré la pnUcntion jalouse de Maffei, qui refusait un aiuphitliéâlre à Padoue, il paraît certain qu'elle eu possédait uu (et luême deux, si l'on en croit le comte Stratico, Pédilcur de Vitruve, qui en avait découvert un autre dans le Pvato délia valle), cl que les ruines s'en retrouvent encore en face de l'éjflise âeVAnnniiziata.D'lLmcàvx'iWc avait composé sur ce sujet une Dissertation resiée inédite, ainsi qu'un {jiand lunubre tle ses recherches passées entre les mains d"un Anglais, M. Wolstenholme l'arr, qui devait, dit-on, les publier en Angleterre, mais qui était à Padoue en 1030.

ment caractéristique. A côté était le vieux palais Foscari, que j'ai vu démolir de 1827 à 1828, et à la place duquel s'élevait une maison d'assez médiocre apparence. Cet endroit écarté réunissait ainsi, lors de ma première visite, les ruines de l'antiquité, du moyen âge et de la renaissance. De vastes fresques couvrent les murailles deVÀnnunziata; là sont les bizarres figures des Yertus et des Vices, du Giotto (1) , et surtout lecelèbre Jugement dernier, exécuté, dit-on, d'après les inspirations du Dante, son ami (2). Malgré le poids de cinq siècles, cette grande composition est peut-être la mieux con-

(1) D'Hancarville avait entrepris sur ces figures une Dissertation que sa mort n'a laissée qu'ébauchée; son ingénieuse explication de la Prudence, inédite, est donnée par Cicognara , liv. ni, cliap. vil de son Histoire de la Sculpture.

(2) Benvenuto d'Imola, ancien commentateur du Dante, rapporte un mot assez g.ii de Giotto au Dante, qui logeait chez lui à Padoue , réponse à peu près semblable à celle du peintre romain Mallius, raj)portée j)ar Macrobc : le Dante, examinant les fresques de TAnnunziata , et ayant remarqué que les enfants de Giotto ressemblaient fort à leur père, dont Tcxlérieur était peu agréable, lui demanda comment ils pouvaient ressembler si jieu à ses peintures, les unes étant si belles et les autres si laids : Quiapingo dédie, sed fîngo denocte, répliqua Giotto. La mauvaise mine de Giotto est le sujet d'une nouvelle de Boccace (Giorn. vi, Nov. V), qui fait de lui ce magnifique éloge : Ebbe uno ingegno di tanta eccellenzia^ clie niuna cosa dalla natura, madré di tutte le cose, e opératrice col continuo girar de' cieli, fu che egli con lo stile, e con la penna, o col pennelo non dipignesse si simile a qticlla, che non simile, anzi pin tosto dessa paresse, in tanto che moite volte nelle cose da lui fatte si truova, che il visivo senso degli uoinini vi prese errore. 11 dit encore que Giotto était très-beau parleur [Bellissimo favcllatore]. Les INouvelles de Saccbetti justifient celte dernière qualification ; elles rapportent quelques traits et reparties de Giotto , qui montrent son humeur moqueuse, indépendante, el même la licence singulière de ses opinions. V. JS'ov. LXIII et LXXV.

servée de ses ouvrages, et la partie supérieure offre desdétails pleins de goût, de grâce, d'élégance et de vérité. Les peintures du chœur représentant la Vie de la Vierge, par Thadée Bartolo, élève de Giotto, vanté par Vasari , prouvent , malgré leur infériorité , qu'il ne fut pas indigne de son glorieux maître.

Le magnifique tombeau de marbre du fondateur de V Annunziala , Henri Scrovigno, avec sa statue couchée, est derrière l'autel; sa statue en pied est près de la sacristie; au-dessous se litl'inscription: Propria figura domini Uenrici Scrovigni mUiiis de Harena. Scrovigno était un riche bourgeois de Padoue qui avait été agrégé à la noblesse vénitienne en 1501 , deux années avantla fondation de VAnmmziala. La vanité serait utile etpresque respectable , si elle produisait souvent de tels monuments.

Les Ermites sont une des églises les plus curieuses de Padoue. Le dessin est d'un religieux de cet ordre , le frère Jean , grand architecte du xiii« siècle, ingénieur de la commune de Padoue. Elle offre deux antiques et élégants tombeaux de princes de la famille des Carrare, anciens souverains de Padoue, avec une inscription de Pétrarque (1); un autre tombeau voisin du savant professeur de droit Benavidès, non moins grand, non moins magnifique, et que, dans sa passion pour les monuments, ce Mécène padouan s'était fait élever pendant sa vie , par le sculpteur florentin Amma-

(1) Elle est insérée dans Toiivrage de Scardeone, de Antiquitaie vrbis Patavii; Basil., I06O, iii-fol., p. 282; mais, au lieu de ciim foret liorrendus hostibtts ille suis, il y a celte faute grossière, cwn fîoret.

nato (I); de grandes fresques de Mantegna et de son école, à moitié détruites; une fresque bien conservée, un de ses chefs-d'œuvre; son Martyre de saint Christophe, plein de vie et d'expression, dans lequel il s'est peint, ainsi que son mailre François Squarcione, sous les traits de deux soldats placés près du saint; d'autres fresques singulières du Guariento, peintre célèbre du xiv^ siècle, maladroitement restaurées, qui couvrent le chœur, et représentent, dit-on, les planètes, parmi lesquelles on voit Mercure habillé en moine, et, en sa qualité du dieu de l'éloquence, tenant un livre à la main; Saint Pierre, Saint Paul, Moïse et Josué, fresques plus fortes que nature, regardées comme des meilleurs ouvrages du vigoureux pinceau d'Etienne dall' Arzere; sur l'autel de la chapelle, peinte par Mantegna, sept figures en terre cuite pleines de grâce, de naturel et de simplicité, surmontées d'une frise élégante, de Jean de Pise, ou peut-être de son maître et compagnon Donatello; la Vierge sur un trône élevé, et l'Enfant Jésus dans ses bras, à ses pieds Saint Jacques, Saint Augustin, Saint Philippe, et le doge Gritti avec la cité de Padoue à la main , composition grandiose, belle de dessin , de coloris , de Fiumicelli ; le Saint Jean- Baptiste dans le désert, du Guide, qui a toute la

(1) Tel claitlegfofit de Benavidcs pour les sciences, les arts et les artisles, que sur le revers rriine médaille en son hoiineiir, qu'il avait chargé le fameux Cavino de graver, il avait mis le ])ortrait de ce dernier et celui d'Alexandre Rassaiio célèbre anli(|iiaire, son complice dans la fa!)ricalioit de médailles antiques, si parfailemenl imitées, qu'elles ont fait longtemps le désespoir des autres antiquaires, et mérité à Cavino le titre de Prince des faussaires.

noble expression de ce peintre; Jésus-Christmontrant sa plaie à saint Thomas, un des chefsd'œuvre du Padovanino. A la sacristie est un de ces cippes funéraires de Canova, si élégants, si variés, celui du prince Guillaume-Georgc-Frédéric d'Orange, qui se distingue par le pathétique de la figure et le mérite des draperies.

Un petit cimetière tient à l'église des Ermites ; il offre les tombeaux de marbre d'une dame allemande , la baronne Louise Deede , par Canova , et d'une autre personne de la religion réformée; ces tombeaux protestants sont peut-être les plus rapprochés qu'il y ait d'une église , et le dernier, par une louable tolérance, est construit dans le mur même des Ermites, et donne, je crois, dans l'église.

A Saint-Canziano, le Miracle de l'avare par saint Antoine, ouvrage de Damini, offre le portrait du célèbre anatomiste Jérôme Fabricius d'Acquapendente et celui de l'auteur. La Mort du Rédempteur et les Maries pleurantes, excellentes figures en terre, d'André Riccio, ont très-malencontreusement été revêtues de couleur : on sent, en les voyant, à quel point la réalité est inférieure et opposée au vrai.

L'église des Servi de Sainte-Marie remonte au xiv« siècle; elle fut fondée par Fina Buzzacarina, femme de François Carrare le vieux, sur remplacement de la maison démolie de Nicolas Carrare, conspirateur qui avait voulu livrer Padoue à Can della Scala. Plusieurs de ses tableaux et mausolées sont remarquables : la Vierge au milieu des anges, et à ses pieds Saint Jérôme, Saint Christophe, et

d'autres saints, est une composition naturelle, élevée, du xv'^ siècle, d'auteur inconnu. On ne sait sur quel fondement la statue miraculeuse de la Vierge a été altriijuée à Donateilo. A la sacristie, le tableau de la Vierge soutenant le Christ mort, est d'André Mantova, noble et habile amateur, élève de Luc de Reggio. La Vierge, Saint Paul, Saint Augustin, Sainte Marie-Madeleine, Sainte Catherine, est un bel ouvrage d'Iitienne dall' Azere ; l'Apparition de la Vierge au fondateur de l'ordre des Servi; l'Evêque de Florence Ardingo lui passant sa robe noire, sont de Luc de Reggio. Les bas-reliefs eu bronze du mausolée de Paul de Castro et de son fils Ange, jurisconsultes et professeurs, sont peut-être du Vellano, élève peu digne de Donateilo et beaucoup trop vanté par Vasari. On y voit un ange apportant un livre à ces docteurs, auxquels l'inscription donne le titre ridiculement superbe de mouarchis sapieniiœ. Le tombeau d'Héraclius Campolongo, célèbre médecin de son temps, mort en 1606 , est à la fois grand et élégant.

La petite église Saint-Daniel remonte au xi« siècle, mais elle a été modernisée. On regrette de n'y plus trouver de traces du tombeau et de l'inscription honorifique décernés à Ange Ruzzante dit Beolco, de son goût pour l'agriculture et le soin des troupeaux. Beolco, célèbre par ses comédies en dialecte rustique de Padoue, les jouait avec un tel talent qu'il lut comparé à Roscius par Sperone Speroni. Malgré ses succès, Beolco était pauvre lorsqu'il mourut, en 1542, âgé de quarante ans, et obtint à Saint-Daniel de magnifiques funérailles

auxquelles parait avoir assisté l'historien des iliustres Padouans,, le chanoine Scardeoiie, son admirateur. Si le monument du poëte et de l'acteur de Padoue existait encore , il honorerait l'Italie qui avait accordé à Beolco des honneurs et une sépulture refusés en France, plus de deux siècles après, à la cendre de Molière.

La vaste église Saint-François n'est pas sans intérêt sous le rapport de l'art et des souvenirs littéraires. Le tombeau de l'illustre savant, orateur, politique et guerrier florentin, Barthélémy Cavalcanti, exilé volontaire après la perte de la liberté de sa patrie, mort à Padoue en 1562, est d'excellent goût, et le sarcophage rappelle la hardiesse de Michel-z\nge. Le mausolée du célèbre professeur et médecin vénitien Pierre Roccabonclla, surmonté de sa statue en bronze écrivant, est du Yellano, terminé par André Riccio. Au-dessus de l'autel élégant de la chapelle délia Crociera, l'Ascension est de Paul Yéronèse ; les Apôtres sont de Damini, et furent peints en 4623, les figures de Paul Yéronèse ayant été coupées et volées, ainsi que le constate une inscription qui rappelle cet étrange larcin. Un admirable Saint François recevant les stigmates, est de Luc de Reggio. A la chapelle Saint-Grégoire, le Saint intercédant pour quelques âmes du purgatoire, beau tableau de Palma, est malencontreusement caché par une image de la Yierge , objet de la vénération populaire. Les bas-reliefs de l'autel, élevé aux frais de l'archiprêlre Barlhclemy Sanvito, ainsi que sa statue à genoux , sont de bons ouvrages du xvr siècle. La Yierge sur un trône , et de chaque côté

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Saint Pierre et Saint François , bas-relief précieux en bronze, est un ouvrage du Vellano, achevé par Riccio. Le portique de Saint-Franrois était jadis célèbre par les peintures en clair-obscur représentant la Vie du saint, de François Squarcione; elles disparurent, et furent badigeonnées dans le dernier siècle, et Algarotli même, dans une de ses lettres, a prétendu plaisamment que ce fut à la suite d'un chapitre tenu là-dessus par les frères. Un religieux oblat du couvent, homme instruit et ami des arts, découvrit la suite de ces peintures dans un petit cloitre voisin transformé en bûcher. Elles sont aujourd'hui à peu près perdues ; mais le compartiment le moins détruit, représentant Saint François à genoux devant le pape sur son trône, entouré de la foule des cardinaux, atteste encore l'habileté du vieux maître vénitien , chef d'une école célèbre à Padoue, qui compta jusqu'à cent trente-sept élèves, parmi lesquels il eut la gloire de former Mantegna; maître sévère sur les principes, et qui traitait déjà de corruptrice l'école de Jean Bellini.

Saint-Clément a l'un des meilleurs ouvrages de Luc de Rcggio : ce pape au milieu des anges. Le Christ donnant les clefs à saint Pierre en présence des anges, de Damini, rappelle l'imitation du Padovanino.

La grande église Saint-Benoit-le-Yieux offre quelques belles peintures : Saint Benoit et quelques moines, de Damini; le Christ en l'air. Saint Pierre dictant l'Evangile à saint Marc, Saint Jérôme, Saint Dominique, et Sainte Thècle, de Dominique Tintoret; le grand tableau de Moïse

faisant jaillir l'eau du rocher; le Bienheureux Jourdain Forzale traçant avec son bâton le plan du monastère voisin, du Padovanino; Notre-Dame de Lorette, l'Impératrice Hélène et Louis de Gonzague, de Luc de Reggio. Saint-Benoît a le tombeau d'une Anglaise littéraire, de quelque célébrité dans le dernier siècle, madame Justine Wynne, comtesse des Ursins et de Rosenberg. monument de la tendresse de son frère Richard Wynne , qui le lui consacra le 9 septembre 1791 , année de sa mort. Madame de Rosenberg a composé la description , en français , de la villa Altichiero du sénateur Ange Quirini, riche alors de statues et d'antiquités , et le livre fort rare intitulé les Morlaqucs, tableau en prose poétique des mœurs peu connues de ces habitants de la Dalmatie. Le frivole comte Benincasa a plusieurs fois été donné comme le teinturier de cette dame érudite, collaboration impossible et fort bien réfutée par M. Nodier.

La vaste église des Carmes possède un tableau charmant du Padovanino , la Mère de saint Jacques et de saint Jean priant le Sauveur; quelques bonnes peintures de son père Darius Varotari près de l'orgue et du maitre-autel; Saint Prosdocime, Saint Daniel et Saint Antoine de Padoue; une Vierge à fresque d'Etienne d'ail' Arzere; un petit et élégant tableau de Bissoni, peintre padouan du XVII'' siècle; la Vierge, l'Enfant Jésus , et le bienheureux Siméon Stoch, et un autre grand et beau tableau, du même, la Vierge offrant l'habit de carmélite au fondateur de l'ordre. La Scuola dd Carminé, voisine de l'église, a quelques fresques de DominiqueCampagnola,rAdoratiou desbergers,

des mages, la Circoncision, qui sont dos meilleures de cet artiste , une admirable Visite de saint Joseph à sainte Anne, du Titien, et un petit tableau de la Vierge avec l'Enfant Jésus, de lui ou du vieux Palma.

Sainte-Croix a des peintures estimées et deux assez bonnes figures d'anges, d'Antoine Bonazza, sculpteur passable du dernier siècle; cette église est surtout intéressante par la sépulture du P. Jacques Slellini, religieux somasquc, homme d'un savoir et de facultés immenses, poëte, orateur, géomètre, théologien, médecin, chimiste, crudit, et surtout philosophe, qui, selon l'expression d'Algarotti , aurait pu se charger d'enseigner, le même jour, toutes les sciences humaines, espèce de Socrate padouan , dont les opinions, à peu près oubliées en Italie, prouvent que les résultats delà pensée et de la raison y vivront toujours moins que les œuvres des arts cl de la poésie.

La petite église des Dlincssc, d'une élégante et harmonieuse architecture, passe pour être du dessin d'Algarotti. La Madeleine, Saint Antoine, Saint Jean-Baptiste et Saint Prosdocime, est un beau tableau de la première manière de Liberi.

Saintc-Jastine. — Saint-Jean-di-Vcrdara. — Biionamico. — Professeurs du XYi^ siècle. — Morgagui. — Séminaire. — Forcelliiii.

Sainte-Justine, avec ses huit coupoles à jour, dont la plus élevée est surmontée de la statue de

ÉGUSES. 199

la sainte , est un superbe monument; bâlie depuis plus de trois siècles, celte église parait encore toute neuve. L'archilecte fut un bénédictin, leP. Jérôme de Brescia. Dans la chapelle principale est un excellent tableau de Paul Veronèse , le Martyre de sainte Justine; mais Jcsus-Christ, la Vierge, Saint Jean et les anges places en haut semblent bien moins descendre que tomber lourdement du ciel : un tel défaut, si oppose à la manière aérienne de ce grand peintre , ne saurait certes lui être attribué ; il doit revenir au prieur du couvent, qui eut la prétention de rectifier le dessin de Paul Veronèse et de lui enseigner la perspective (l).

Les diverses chapelles ont encore d'autres belles peintures : la Conversion de saint Paul, le Martyre de Jacques Mineur, superbes compositions des héritiers de Paul Veronèse {"2) ; une agréable et touchante Extase de sainte Gerlrude, de Liberi; un énergique Martyre de saint Gherard Sagredo , de Loth; la Mort de sainte Scolastique, peut-être trop gracieuse ; le Martyre de saint Placide, noble, élégant, de Luc Giordano; Saint Benoit recevant à la porte de son monastère saint Placide et saint Maur, un des meilleurs ouvrages de Palma; le

(1) Ce prieur de SaiiUe-JusUne était le P. Julien de Careui, de Plaisance : Algarolli, dans ses Lettres, a imaginé un plaisant dialogue entre lui et Partiste au sujet de cette correction. Il a toutefois été reconnu depuis que le changement des couleurs , plus foncées, a beaucoup ajouté à ce défaut de perspective.

(2) Plusieurs tableaux exécuîés par ses parents, et après sa mort, portent j)our nom d'auteur les héritiers de Paul Veronèse : c'était-nl son tils Carletto et ses frères Benoît et Gabriel. Toute cette famille travaillait quelquefois ensemble au même tableau.

même saint montrant sa règle à plusieurs princes et princesses, de Claude Ridolfi, Irès-loué, et justement pour l'invention, la grâce, la richesse et le soin de l'exécution; Sainl Côrae et Saint Damien tirés de la mer; leur Martyre, bons ouvrages deBalestra; un grand et pathétique tableau de la Mission des apôtres, de Bissoni; le Miracle des saints Innocents, très-élégant, par Damini ; le Martyre de saint Daniel, d'Antoine Zanchi, contemporain des deux derniers peintres, un de ses meilleurs tableaux et remarquable par la composition , le dessin et la vérité des chairs. La statue de Rachel, avec un fils dans ses bras et un autre mort à ses pieds, par Joseph Comino, est assez estimée ; les figures , plus fortes que nature , du Christ mort, de la Vierge et de Saint Jean, par, Philippe Parodi, malgré beaucoup d'habileté, de pathétique, révèlent toujours l'élève du Bernin. Les figures et symboles pris du Nouveau Testament qui ornent les stalles du chœur, sont l'excellent ouvrage d'un Français de Rouen , Richard Taurigny, qui a fait aussi les belles stalles du chœur du dôme de Milan , personnage extraordinaire, dont la vie à Padoue est remplie de querelles et de fureurs ; du P. abbé Euthichius Cordes d'Anvers, un des pères du concile de Trente, théologien ami des arts, qui dirigea dans ses travaux notre fougueux compatriote ; et d'André Campagnola, bon sculpteur, peu connu, qui a exécuté en terre cuite le modèle de ces beaux reliefs en bois. Sainte- Justine a le tombeau de la docte Piscopia Cornaro, dont la statue est à l'université (1),

(1) V. ci-desius, p. 171 etsiiivanles.

le buste à Saint-Antoine, et qui semble comme la muse de Padoue.

L'ancienne et célèbre bibliothèque de Sainte- Justine n'existe plus; vendue et gaspillée en 1810 par le domaine, elle est maintenant dispersée, et la plus grande partie des articles précieux est passée de la bibliothèque de M. Melzi en Angleterre; ses brillants rayons, faits de bois de Norwége et de l'Inde, sont à la bibliothèque de l'université, et le cloître est devenu un grand et bel hôpital d'invalides. 11 faut donc que nos écrivains d'histoire littéraire renoncent désormais à se renvoyer mutuellement aux manuscrits placés dans la bibliothèque Sainte-Justine.

L'église des Grâces, dont le couvent, autrefois des dominicains, est une maison d'orphelins et de mendiants, a un beau et expressif tableau de Damini, Saint Dominique ressuscitant une jeune fille noyée.

L'église Sainte-Sophie, que l'on a crue l'ancienne cathédrale, conserve d'antiques et divers débris : telles sont les bizarres figures peintes à la grande porte et surtout l'abside antérieure à l'an 1000 et construite de matériaux- provenant d'édifices romains. Le Christ mis dans le tombeau est un des meilleurs tableaux d'Etienne dall' Arzere; une Madone, fresque du xiv^ siècle, est un ouvrage curieux ; les vieux sièges qui servaient autrefois aux prêtres pendant les offices méritent l'attention des érudits. Sainte-Sophie a le tombeau d'un homme distingué, le cavalier Mabil, né à Paris, professeur pendant près de trente ans à l'université de Padoue, traducteur deTite-Live,

de toutes les Lettres de Cicéron, du Songe de Scipion, de la Vie d'Agricola, d'Horace, de Phèdre et de l'étrange poëme de la Callipédiede Quillet, en vers scioUi, avec de savantes notes. Ami de Foscolo et du cardinal Maury, Mabil, spirituel, excellent causeur, lut employé par l'administration française et mourut plus qu'octogénaire le 25 février 1836; son épitaphe, qu'il a composée, peint heureusement sa vie active et agitée (l).

L'église Ognissanii, d'une architecture nue, a une Assomption de Palma; l'ancône en trois compartiments, à l'entrée de la sacristie, représentant la Vierge, l'Enfant Jésus, et à ses côtés Saint Sébastien et un autre saint, est un précieux débris de peinture dans le style squarcionesque (2). Un tableau plein de vie et d'expression, le plus remarquable de l'église, est la Vierge dans une gloire, et en bas Saint ^laur et Sainte Agnès : Morelli l'attribue au Bassan, mais il parait plutôt de son élève Bonifazio. L'épitaphe suivante , espèce d'épigramme politique sur un tombeau, probablement d'un de nos compatriotes émigrés , n'est pas sans quelque originalité : Cajeiamis Moimus N. F. olim aristocraiicus, nunc rcalisla, unquam democralicus , civis semper optimus^ ob't'U tertio Id. dec. MDCCXCriL

{h Petrus ÀloyJJabilE qv -Cor. Ferreœ Origine GallvsSexennis Italiam Pareniib. Dediictus Ibig .Sede Âpud t'enetus Faustis Oininib. Firmala Post f arios lîeruin Caxvs Fato 3Iodo Duceiife Modo Tviihente Tandem Svh Extrenio Fitœ lAmine JSon Per Jgnaviam Transactœ Conditoiium Hocce MihiMoriluro Parandum Curuvi Anno MDCCCXXXFI. jEtatis Meœ LXSXIV. (2) V. ci-dessus, p. 196.

Saint-Thomas, ou les Philippins, est remarquable par ses pointures : la Vierge au milieu des mages, dont le Fils se penche gracieusement vers saint Joseph, saint Antoine de Padoue et le petit saint Jean; Saint Philippe de Neri et SaintCharles Borromée, demi-lune près de l'orgue; la Visite de sainte Elisabeth, la Naissance de Jésus-Christ, la Présentation au temple , le Couronnement d'épines, l'Ascension, la Descente du Saint-Esprit et l'Assomption de la Vierge, beaux ouvrages , assez difficiles à découvrir au plafond, sont de Luc de Reggio. Une Piété, du prêtre Stroifi, rappelle heureusement la manière du Cappuccino , son maître. Sainte Thérèse, Sainte Justine, sont de François Minorello, le plus habile élève de Luc de Reggio et presque son émule; Saint Prosdocime, Saint Daniel, Sainte Agnès, une Religieuse; l'Apparition de la Vierge à saint Philippe; le même saint porté au ciel par les anges, au réfectoire, de Liberi. A l'oratoire voisin , la Vierge sur un trône avec l'Enfant Jésus, est un bon tableau d'auteur inconnu.

Saint-Jean-di- Ferdara offre quelques tombeaux d'artistes et d'écrivains célèbres et de beaux tableaux. Le mausolée d'André Riccio, l'auteur du fameux candélabre du Scuilo, était surmonté de son portrait en bronze, qui, dit-on, semblait vivant, et qui en a été barbarement arraché : le bronze, que ce statuaire avait si habilement travaille, était un ornement convenable et sacré sur son tombeau. Un autre grand artiste, Luc de Reggio, un des meilleurs élèves du Guide, peintre nobic^ gracieux, expressif, qui passa la plus

20* PADOCE.

grande partie de sa vie à Padoiie, est enterré dans celle église (1). Un monument élégant, mais imitation inférieure de celui de Bemlio au Santo , a été consacré à Lazare Buonamico, un de ces grands professeurs du xvi^ siècle, un de ces hommes renommés et puissants que recherchaient , que sollicitaient à l'envi les princes et les villes, dont la vie, différente de celle de leurs paisibles successeurs de France ou d'Allemagne , était pleine d'aventures, de catastrophes (^), et qui, par leurs leçons mieux que par leurs ouvrages, contribuèrent tant à la gloire des lettres modernes. Le monument élevé, en 1544, au professeur de droit Antoine Rossi est bizarre; mais le buste, d'auteur inconnu, est un ouvrage précieux. Les tableaux sont : une Nativité, très-gracieuse, de Rotari; la Vierge, l'Enfant Jésus, Saint Antoine et SairTt Bernardin; un grand et noble Crucifiement, d'Eliennc dall' Arzere; les deux premiers avec Saint Jean-Baptiste et Saint Augustin dans un agréable paysage; à la sacristie une Madone, trèsbelle, dans une campagne riante, avec Saint Jean- Baptiste et Sainte Anne, par don Pierre Bagnara, chanoine de Saint-Jean-dc-Lalran, imitateur faible et gracieux de son maître Raphaël. Sur le dernier tableau, le pieux artiste a inscrit ces mots, qui se

(1) L"iiiscripfion, fautive, porte qu'il moiirul en ]6o2, âffé de qiiaïaiile-neiif ans; son testament. dé|iosé aux arcliivcs de Padoiic, et fait à Borglioschiavin, en |ircsentedc Franrcjis Minorcllo , son élève, esl du o février 16o4.

(2; Bnnnamico s'était trouvé à Home au moment du sac de la ville par les troupes du connélable de Bourbon : il faillit y périr, et y perdit tous ses livres et manuscrits.

ÉGLISES. iOS

retrouvent sur plusieurs de ses ouvrages : Orale Deam pro anima hujus plctorls. Saint Augustin donnant le livre de ses Conslilulions aux religieux de son ordre , est de Luc de Reggio.

Les trois seuls tableaux de la petite église Saint- Maxime, par Ticpolo, sont excellents; la statue couchée de Joseph Pino, mort à la fleur de l'âge, en 1560, est un ouvrage digne de cette époque. Un illustre tombeau est à Saint-Maxime, c'est celui de Morgagni, savant plein de foi , qui , transporté d'admiration pour l'auteur de la nature, un jour, au milieu d'une dissection, laissant tomber son scalpel, s'écria : « Ah! si je pouvais aimer Dieucomme je le connais! »

La petite église Saint-Matthieu est fière à juste titre de deux chefs-d'œuvre du Padovanino : le Saint percé par un gentil, et une Annonciation.

Saint-Joseph a conservé quelques fresques curieuses de Jacques de Vérone, grand artiste du xiv« siècle, exécutées en 1397, selon une inscription en vers latins : l'Adoration des mages offre les portraits de plusieurs princes Carrare; quelques hommes un peu plus illustres aujourd'hui sont représentés parmi les spectateurs des Funérailles de la Vierge, ils s'appellent Dante, Pétrarque, Boccace; on y voit aussi le célèbre médecin, philosophe et hérétique, Pierre d'Abano, appelé dans son temps le Grand Lombard, et peut-être le peintre qui serait le personnage tenant à la main son bonnet.

Sainl-Fermo a le grand et superbe Crucifix en bois, d'auteur inconnu, vanté parle P. délia Valle, commentateur de Vasari, comme une des plus

iOÔ ÏADOUE.

belles choses dePadoue, mais où l'agonie violente du Christ parait plutôt celle d'un homme que d'un Dieu. Le tableau représentant la Vierge avec Saint Jean l'Evangéliste, Saint François d'Assise et JeanBagnara , dit le Long , qui a élevé l'élégant autel où ce tableau est placé, est de Minorello , et digne de son maitre Luc de Reggio. Un petit tableau de Saint Pierre et de Saint Jean-Baptiste est curieux par son antiquité.

Le collège de Padoue, appelé séminaire, est justement célèbre par son imprimerie , son latin et sa bibhothèque. Les presses sont au nombre de huit, et paraissent occupées. La bibliothèque a cinquante-cinq mille volumes environ , huit cents manuscrits, et la précieuse collection d'estampes léguée, en 1829, au séminaire par le général marquis Frédéric Manfredini , homme éclairé , ancien gouverneur des (ils de Léopold et fort ami de Morghen. Ce recueil , classé faussement par nations , au lieu de l'èlre par époques , est peu accessible , presque enfoui à cause de quelques gravures trop libres. La bibliothèque du séminaire compte de rares éditions princeps de l'Homère de Florence , du Pline de Venise; un exemplaire de la troisième édition du même, sur vélin (Venise, \A1^); un autre Pline avec des notes marginales d'un savant inconnu (Venise, Bernardin Benalio, 1497); les Lettres deCicéron, premier livreimprimé à Venise; de beaux manuscrits de Pétrarque et du Dante. Une Lettre autographe de Pétrarque à son médecin et son ami Jean Dondi (1), De quibusdam

(1) Le fils de Jacques, médecin et astronome, anieiir de la

consiliis medecmœ, est curieuse (1); on peut la regarder comme un petit traité d'hygiène plein de bon sens; elle est datée d' Arqua; Pétrarque avait alors soixante-six ans. Après les lieux communs sur la nécessité de céder au temps , puisque tout lui cède dans la nature, Pétrarque consent à abandonner l'usage du poisson et des chairs salées; mais il défend son régime de fruits et de végétaux, l'habitude qu'il avait dès l'enfance de ne boire qu'une seule fois le jour et de l'eau pure, déjeuner rigoureusement une fois la semaine au pain et à l'eau. Dondi, au contraire, voulait lui faire boire du vin, des spiritueux, manger de la chair de perdrix et de faisan, et combattait ses jeûnes, malgré l'exemple des solitaires de la Thébaïde cité par Pétrarque (2). Un exemplaire des Dialogues

fameuse horloge qui fut placée sur la tour du palais de Padoue, en 1344. Jean Ciit aussi aslroiiouieen même temps que médecin. Il inventa et exécuta lui-même une autre liorloire qui fut placée à Paviedans la bibliothèque de Jean GaléasVisconli. C'est de là que celte famille Dondi avait pi is le surnom de deçjli Orologi.

(1) Elle a été publiée en 1808 par les professeurs du séminaire de Padoue et tirée seulement à cent exemplaires. Cette lettre, la première du Xll<^ livre des Seniles, est imprimée dans les diverses éditions de Pétrarque avec des fautes très-grossières, que l'édition du séminaire a relevées et indiquées à la fin du Tôlume.

(2) Pélrarque ne fut pas moins prévenu contre la médecine et les médecins que ^loulaijjiie , Molière et Jean-Jacques. F. dans les Senil.^ lib. Xll, les ép. i et u adressées à Jean de Padoue, célèbre médecin. Un habitant de cette ville offrit d'élever la statue de Pétrarque à ses frais dans le Prato delta Valle {V. p. 209 et suiv.j, mais à condition qu'il pourrait y inscrire ces mots :

Francisco Petrarchœ Medicoruin liosti infensissimo.

L'étrange proposition ne fut point acceptée.

de Galilée, sur lequel il a travaillé, est aussi à la bibliothèque : les variantes en ont été données dans l'édition de ses œuvres imprimées au séminaire [IIM, quatre volumes in-i°).

Je ne pus contempler sans une sorte de respect le manuscrit, en douze volumes in-folio, du grand Dictionnaire latin de Forcellini, monument de science, de constance et de modestie de ce saint et docte prêtre (1). Certes, on ne s'attend guère à trouver de la sensibilité et du pathétique en tête d'un lexique latin in-fol.; et cependant je ne connais rien de plus touchant que ces paroles de Forcellini aux élèves du séminaire de Padoue, dans lesquelles il leur rappelle avec simplicité le temps, les soins, les forces qu'il a consacrés à ce travail de près de quarante années; a Adolesccns manum « admovi , senex , dum pcrfîccrem, faclus sum, ût « videl(S[i). » Je demandai à voir les auteurs dont il s'était servi pour ses recherches; ils étaient usés, détruits, tant il les avait feuilletés et refeuilletés.

L'église du Séminaire, bonne construction du commencement du xvi^ siècle , a quelques bonnes peintures : le célèbre tableau du Bassan représentant le Christ mort, et porté au tombeau à la lueur des torches par Joseph et Psicodème ; l'expression de douleur de la Vierge et des autres femmes est

(1) La troisième édition du Dictionnaire de Forcellini, commencée en 1827 et terminée en 1834, était dirijjée jiar M. l'abbé Joseph Furlaiiello, du séminaire de Padoue, dont j"ai eu l'Iionncur d'èlre reçu , et qui était tout à fait dinne, par son savoir et son activité, de perreclionner cet important ouvra^ffc. La nouvelle édition, en ijualre vol. grand in-4o, offre plus de dix mille corrections et environ cinq udllc mots nouveaux.

(2) Tolius latiuilalis lexicon, t. I*"^, xlvi.

l'A LAIS. 209

admirable ; le peintre a presque fait de ce chefd'œuvre un tableau de famille : le vieux Joseph est son portrait, la Vierge celui de sa femme, une des Maries celui de sa (ille ; la Vierge sur un trône avec l'Enfant Jésus, et en bas Saint Pierre, Saint Paul, Saint Jean-Baptiste, Sainte Catherine et deux anges, un des meilleurs ouvrages de Bathelemy Montagna; l'Adoration des bergers, de François Bassano, ou de son frère Léandrc, excellente ; la Vierge, l'Enfant Jcsus, Saint Jérôme, et autres saints, tableau non fini et fort estimé : l'auteur est Lamberto Lombardo, peintre de Liège, établi quelque temps à Venise, qui fit plusieurs paysages de tableaux du Titien, son mailre et son modèle, et du Tintoret; un grand Crucifiement, qui, malgré les injures du temps , a paru, par son pathétique et son inscription abrégée , pouvoir être attribué à Paul Véronèse.

Palais del Capitanio. — Palais du podestat. — Salon. — Lapis vitupcrii. — Prisonniers pour délies. — Belzoni. — Italiens \ova;ïeurs. — Prato délia valle. — Portes.

L'architecture du palais dit del Capitanio , de Falconetto, est majestueuse. Sous la porte, de colossales fresques sont de Sébastien Florigerio, habile peintre du commencement du xvi« siècle, élève de Martin d'Udine. Telle est la noblesse, rélégance de l'escalier et de ses coupoles , qu'il a

été mi?; par erreur dans les œuvres inédites de Palladio; il paraît de Vincent Dotto, bon architecte de Padoue de la fin du xvr siècle , dont les constructions rappellent quelquefois la grâce de ce grand maitre.

Quelques parties extérieures de l'architecture du palais du podestat ont paru dignes de Palladio. La statue de la Justice tenant uneépée nue, à l'entrée, de Titien Minio, est inférieure aux élégantes et légères figures ailées de la façade, qui lui sont aussi attribuées. Les salles de ce palais du podestat ont reçu de bons tableaux des peintres de l'école vénitienne, dont plusieurs, relatifs à l'histoire de Padoue, sont particulièrement flatteurs pour l'autorité municipale : le Recteur de la ville, Cavalli, accompagné de Saint. Marc et des quatre protecteurs de Padoue, se présentant devant le Sauveur, un' des chefs-d'ceuvrede Dominique Campagnola; un autre grand tableau de la Vierge avec Saint Marc et Saint Luc , du même ; le Recteur Maxime Valier abandonnant les clefs de la ville à son frère Sigismond, de Damini; l'Alliance conclue entre Pie V, le roi d'Espagne et le doge Louis Mocenigo, de Darius Varotari; un grand tableau de Jésus-Christ entre la Justice et l'Abondance avec saint Prosdocime et saint Antoine , qui lui présentent les recteurs Soranzo, dePalraa; une petite Flagellation de Jésus-Christ, de l'Orbetto; une Bacchanale, de François Cassana, artiste vigoureux du xvii<= siècle; un Combat de deux coqs, de son fils Augustin Cassana, qui a excellé dans les animaux; Loth et ses filles, de Liberi; une Femme adultère, trèsbelle, duPadovanino; son portrait, par lui-même,

dont l'attitude et les divers objets que l'on y voit représentés annoncent que ce peintre charmant aimait aussi les lettres et les sciences; une Cène, un des meilleurs ouvrages de Piazzelta. Les médaillons en bronze de Fracastor et d'André Navagero sont un travail parfait de Thabile et perfide Cavino.

Le salon , autre fois salle d'audience du palais de justice {palazzo dcUaragione), ne sert plus qu'au tirage de la loterie ; c'est assurément le plus vaste temple qu'ait jamais eu la fortune, et il est loin d'avoir été surpassé par noire bourse de Paris. Westminster, la salle du vieux palais de Florence , n'ont même point l'étendue de cette salle immense , la plus grande construction de ce genre qu'il y ait en Europe (1), et dont la voûte célèbre atteste encore l'audacieux génie du frère Jean , l'architecte de l'église des Ermites.

Les fresques de la partie supérieure , divisées en trente-neuf compartiments ofTrant plusieurs sujets de la vie de la Vierge et de l'histoire sainte, et de nombreuses ligures astrologiques, furent imaginées par le fameux Pierre d'Abano , et exécutées par Giotto , et peul-êlre par d'autres peintres plus anciens (2) ; elles ont été plusieurs fois restaurées, et, pour la dernière, en 1762, par François Zannoni , artiste incomparable dans

(1) Après le manège impérial de Moscou.

(2) C'est par erreur que Glugucné a dit (article de Pierre d'Abano, de la Biographie) que les figures de Pierre d'Abano, détruites par l'incendie du salon en 1420, furent repeintes par Giotto; celui-ci clait mort depuis près d'un siècle, en 1336.

ai 2 tADOLE.

ce genre de travaux , et capable de désarmer les plus opiniâtres ennemis des restaurations. Un monument assez bien exécuté a été élevé à Titc-Live ; il contient son prétendu cercueil : on y voit de chaque côté deux petites statues en bronze de Minerve et de l'Eternité, au-dessous desquelles sont le Tibre et la Brenta, tandis que les os de l'historien latin seraient au-dessus d'une porte voisine. Il peut exister dans l'amour de la patrie une sorte d'exagération, de superstition, qui finit par ne plus toucher, parce qu'elle ressemble à du charlatanisme, et qu'elle manque à la fois de bon sens et de vérité. Le monument de Sperone Speroni, avec son buste, est de lo9i. Un monument qui diffère de ces deux monuments littéraires est celui consacré à la marquise Lucrèce Dondi dall' Orologio, femme digne de son prénom, qui, plutôt que de céder à la passion d'un amant, avait été assassinée dans sa chambre au milieu de la nuit du IG novembre 1654.

La pierre {lapis vitupcrii) \ue par Addison à l'hôtel de ville, et par laquelle tout débiteur était délivré des poursuites de ses créanciers, lorsqu'après y avoir été assis à nu trois fois par les sergents, la halle pleine de monde, il jurait n'avoir pas 5 francs vaillant, est aujourd'hui au salon. C'est une espèce de sellette de granit noir, qui n'est point du tout usée; il y avait vingt-qualre ans que cette coutume ne s'était pratiquée lors du voyage d'Addison en 1700. A l'intrépidité avec laquelle certains débiteurs de notre temps montrent leurs visages , on peut très-bien croire que , si la même pierre existait à Paris, ils ne rougiraient

guère de montrer le reste , et qu'elle servirait bien davantage. De pareilles pierres existaient, au moyen âge, dans diverses villes d'Italie, telles que Vérone, Florence (I), Sienne; il n'y avait de différence que dans le cérémonial (2). On citait aussi la pierre des débiteurs à Lyon. Cet usage avait donné à notre langue française une expression familière qui était encore employée même après le siècle de Louis XIV, ainsi qu'on le voit par cette phrase de Saint-Simon sur l'arrêt du conseil d'Etat, qui diminuait en dclinitive de moitié par année les actions et les billets de la compagnie diteduMississipi : «( Cela fit, ce qu'on appelle en matière de finance et de banqueroute, montrer le cul. » Malgré sa bizarrerie, cette peine était au fond assez raisonnable, c'était un moyen d'échapper à ces éternels prisonniers pour dettes, embarras de notre civilisation et de notre jurisprudence; et une telle publicité, à la fois mêlée de ridicule et de honte, valait peut-être mieux que certains de nos arrêts pour déclarer les gens insolvables.

(1) Lippi a mis dans Tenfer burlesque de son Malmantile les dames florentines qui, ])ar la dépense de leur loileUe , avaient conduit leurs maris sur la pierre des débiteurs :

Donne, clie feron çjià per ambizione

J9' apparir gioiellate e luccicanti ,

Dure il cul al marito in sul lastrone. (Canl., vr, 73.)

(2) A Sienne, ces débiteurs faisaient pendant trois malins le tour de la place à l'iieure où sonnait la cloche du palais: ils étaient accompa<[iiés des sbii es, et presque entièrement nus ; le dernier jour, en frappant la pierre comme les déi)iteuis de Padoiie, ils disaient les paroles suivantes , exigées par la loi : (' J'ai consumé et dissipé tout mon avoir ; à présent je paye mes « créanciers de la manière que vous voyez. »

Au-des.sus de deux belles statues égyptiennes de granit, à têtes de lion , données parBelzoni à sa ville natale, est le médaillon en marbre de Carrare, par M. Rinaldo Rinaldi, de ce courageux et infortuné voyageur. Si les Italiens, avec la faiblesse politique causée par la division de leur patrie, ne peuvent plus conquérir le monde, ils le découvrent: les premiers navigateurs sont Italiens, Marco Polo, Colomb, Vespuce, Jean et Sébastien Gabotto, Verazani, Pierre délia Valle, Gemello, Carreri; de nos jours , Belzoni remontait le Niger, et M. Beltrami, se dirigeant vers la baie d'Hudson, découvrait les sources du Mississipi et la communication entre la mer Glaciale et le golfe du Mexique. Le génie italien, toujours aventureux, toujours intrépide, n'a fait que changer d'élément et de route.

Telle est l'immensité du salon qu'une fête charmante y fut donnée au mois de décembre 1815 , à l'empereur François et à sa fille Marie-Louise, sous la direction de l'habile M. Japelli , architecte de Padoue : le salon avait été transformé en jardin, avec une salle de bal et un salon de réception pour Leurs Majestés, les arbres étaient en pleine terre; ils formaient d'épais massifs illuminés; on représenta un petit opéra , et il y avait jusqu'à des mouvements de terrain dans ce jardin d'appartement.

Le Prato délia rfl?/e, place et promenade célèbre, est une espèce de Panthéon en plein vent , où sont exposées les statues des grands hommes de Padoue, depuis la statue d'Antenor le Troyen, regardé dans Virgile comme son fondateur, jusqu'à celle

PRATO DELLA VALLE. 21 :j

de Canova (1) Deux statues sont de ce grand artiste : l'une, de Jean Poleni, ouvrage de sa jeunesse; il l'avait commencée à vingt-deux ans, et revint exprès de Rome la terminer un peu trop à îa hâte, tant il était pressé de retourner dans celte capitale des arts qu'il n'avait fait qu'entrevoir, et dont les chefs-d'œuvre lui avaient révélé la véritable sculpture; l'autre sîatue est celle d'Antoine Capello. L'intention avait d'abord été de ne mettre au Prato dclla valle que des statues de Padouans; mais il fallut avoir recours à celles d'autres illustres Italiens, et même d'étrangers, Padoue, malgré tout son mérite, n'ayant pu fournir assez de grands hommes pour garnir ce vaste enclos, dont les arbres sont peu élevés, en trop petit nombre, et dont le canal qui l'environne m'a paru l'été à peu près à sec.

Deux des portes de Padoue, la porte de Saint- Jean et celle de Savonarole, sont de l'ancien et grand architecte Falconetto. Cette dernière , qui prouve la popularité dont a joui , même à Padoue , dont il était originaire, le célèbre dominicain de Florence, a été louée avec justice par Yasari, Maffei, Temanza ; et le commentateur érudit de Yitruve, le marquis Poleni , qui en a donné le plan, la regarde comme un des plus parfaits modèles de portes de ville.

(1) La statue de Canova lui fut érigée pendant sa vie, en 1796, par le prociuateni' de Sainl-3Iarc, Antoine Capello, Afin de ne point paraître dcion^er à Tiisage, qui ne pcrnictl.iit point de placer au Prato des statues d'hommes vivants, Canova fut représenté faisant la statue d'un autre Antoine Capello, négrociateur <:t général habile du xvie siècle, aussi procurateur de Saint- Marc , et ancêtre de celui qui élevait la statue; l'inscription looe et désigne adroitement Canova sans le nommer.

La porte del PoricUo, allribuée à Guillaume Bergamasco et plus ornée, est presque un arc de triomphe.

Maison Pappafava. — Cluilc d'anjjes. — Maisons Capodilista; — Giiisliniani. — Faloonello. — L. Cornaro. — Maisons Lazzara; — Vcnezze. — Colosse d'Ammanato. — Slalues. -— CaféPedrocchi.

Les palais de Padoue , après Venise , paraissent médiocrement curieux ou magnifiques. La maison des honorables comtes Trento-Pappafava, la plus belle de Padoue, offre un groupe horrible et pyramidal de soixante démons enlacés les uns aux autres. Cette chute d'anges, ouvrage du dernier siècle, d'Augustin Pasolato, bizarre pour l'idée et la composition , est admirable sous le rapport du mécanisme et du travail. Une Cène, vieille fresque d'Etienne dall' Arzere, est remarquable par le naturel et la beauté de quelques têtes. Les fresques nouvelles offrant des sujets mythologiques qui couvrent les murs d'une pièce de l'appartement de la comtesse Alexandre, ainsi qu'une Aspasie, sont des ouvrages agréables de M. Demin , un des meilleurs peintres actuels de l'Italie, surtout dans les fresques, enfoui longtemps à Padoue, et appelé depuis à Rome par son compalriole de Bellune, le pape Grégoire XVL Dans le jardin est un débris de otllonne antique, provenant d'une basilique

découverte lors des fondations du nouveau café Pedrocchi.

La maison Capodilista possède les énormes débris d'un cheval de bois par Donatello, le plus colossal qui existe, et que l'on pourrait prendre pour les ruines du cheval de Troie, transportées là peut-être par le troyen Antenor, fondateur, comme on l'a vu, de Padouc. Les ouvrages de Donatello furent nombreux dans cette ville. Il y était tellement aimé que les habitants voulurent l'y fixer, et le faire leur concitoyen, mais l'artiste, par une prudence qui n'est pas très-commune, redouta pour son talent l'excès de tant de louanges.

La maison Giustiniani al Sanio est un édiiice célèbre construit en 152^, ainsi que le porte l'inscription, par l'architecte véronais Jean-Marie Fakonetto, grand artiste, nourri de Vitruve et de l'étude des monuments antiques, le premier qui, avant l'école des Sansovino et des Palladio , introduisit dans cette contrée le bon goût en architecture. Fakonetto mourut dix ans après dans cette même maison , chez son protecteur le comte Louis Cornaro, écrivain distingué, auteur des fameux Discorsi délia v Ha sob fia, pour laqucl ill'avait bàlie. Les discours de Cornaro , commences à plus de quatre-vingts ans, et dont le dernier fut écrit à quatre-vingt-quinze, étaient pratiqués par lui depuis l'âge de quarante-six ans; jusque-là il avait été valétudinaire, et la pratique de ce système le fit vivre quatre-vingt-dix-neuf ans. L'austère et minutieux régime qu'il prescrit, qui n'est plus aujourd'hui qu'une sorte d'utopie hygiénique, avait encore de nombreux partisans sous Louis XIV, et

\EMSK. 10

Saint-Simon rapporte qu'il était suivi par les deux vertueux amis de Fénélon, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers ; mais qu'il en avait tué beaucoup d'autres et le célèbre ministre d'Etat Lyonne. Telle est l'élégance, l'harmonieuse construction de l'œuvre de Falconetto , et de sa belle loggia , que, suivant Maffei , elle servit de modèle à Palladio pour le casin Capra. Les bas-reliefs en stuc du petit salon et d'autres pièces, excellents, sont peut-être de Falconetto, et des fresques charmantes ont été peintes, d'après les cartons de Raphaël , par Dominique Campagnola.

Un avocat distingué de Padoue , M. le docteur Piazza, a, dans la riche collection formée par lui et que son patriotisme veut laisser à la ville , treize précieux bas-reliefs de Canova : l'Offrande des Troyennes , Socrate congédiant sa famille , Socrate buvant la ciguë, Socrate mourant, la Justice, les Bonnes œuvres , la Bonne mère , la Mort de Priam, Briséis remise par Patrocle aux hérauts , le Retour de Télémaque, la Danse des fils d' Alcinoiis, l'Espérance et la Charité ; sculptures fort bien décrites par M. l'abbé Meneghelli qui a su à la fois expliquer leurs mérites comme art et rendre leurs expressions et leurs effets.

D'habiles et originales constructions de M. Japelli, ornent le jardin peu étendu de M. le baron Trêves, juif opulent et magnifique; telles sont : un cabinet de repos, une pagode au-dessus d'un rocher, une riche volière, le laboratoire d'un alchimiste avec tous les emblèmes et outils de l'art cabalistique, une serre superbe en forme de tente, et une salle gothique d'un chapitre de chevaliers.

La maison du feu comte Jean de Lazara (1) (à San-Francesco), homme distingué par le goût des lettres et des arts, est presque un musée de peinture, de sculpture et d'antiquités. Elle a des inscriptions étrusques, romaines, discutées par les savants; un précieux papyrus cité par monsignor Gaétan Marini ; les armoiries de l'ancien tyran de Padoue,Eccelin, avec une belle inscription de Lanzi. La galerie offre des tableaux deCarlettoCaliari, du Tintoret, du Padovanino, de Marconi, du jeune Palma ; quelques ouvrages des anciens maîtres de l'école vénitienne; un Ange, petit tableau du Guariento, et un Saint Jérôme et une Madone du Squarcione. La collection des gravures italiennes sur cuivre de la fin du xv« siècle et du commencement du xvr est fort précieuse. Quatre figures en terre cuite couleur de bronze sont les modèles de bustes de Jean Mazza , fondues par les Alberghetti pour le général Schulembourg ; et un sculpteur trop vanté du dernier siècle, François Bertozzi, a exécuté les deux bas-reliefs des quatre éléments.

La maison Venezze, bâtie par l'illustre professeur Benavidès et maintenant occupée par M. le prince d'Arenberg, a quelques débris de fresques de Gualtieri et de Dominique Campagnola. Deux ouvrages de l'Ammanato sont remarquables : l'immense colosse d'Hercule, formé de huit parties habilement ajustées, nue et hardie statue de sa jeunesse, et la superbe porte du jardin, semblable à un arc de triomphe et décorée des statues de Jupiter et d'Apollon.

(1) Mort le 11 février 1833.

220 CAFÉ PEDROCCHl.

Quoique je m'occupe beaucoup plus des monuments du passé que de ceux du moment , il m'est impossible de ne point parler ici d'une construction qui était en pleine activité lors de mon dernier passage à Padoue. Cet élégant et vaste édifice, ouvrage de 51. Japelli , auquel la ville doit encore ses nouvelles boucheries, autre construction excellente dans un genre différent , était exécuté pour le maître du café Pedrocchi, qui comptait y transférer son établissement. Il est aussi destiné à servir de redoute et de casin , et sera certes un des plus magnifiques qu'il y ait au monde : toutes les colonnes, les murailles, le pavé, sont de marbre; il n'y a même point de stuc, et si l'on n'était averti , un tel bâtiment semblerait bien plus devoir être un palais ou un temple qu'un café. La dépense sera de 150,000 fr.; mais un architecte parisien ne s'en tirerait pas avec un miUion. Il est vrai que les travaux sont singulièrement dirigés; il n'y a là ni de M. le maitre maçon , ni de M. l'entrepreneur enmenuiserie, en serrurerie, ni d'autres puissances; il n'y a que l'architecte qui commande le matin et le maitre qui paye le soir. Cette belle construction, dont les détails mêmes, dont les chapiteaux sont exécutés et finis avec tant de soin, sera, je crois, terminée sans que l'on ait à régler un seul mémoire, prodige qui probablement ne s'était point vu depuis le temps

Qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient.

Une antique basilique s'est rencontrée en creusant les fondations ; une partie des marbres sert

CATAIO. 221

pour le pavé de cette boutique de limonadier, tant la vieille grandeur de l'Italie se retrouve aux lieux mêmes où on la cherche le moins (1) !

Calaio. — Monts Euganéens. — Arqua. — Maison et tombeau de Pétrarque.

Arqua, à quatre lieues de Padoue, est fameux par le tombeau de Pétrarque. Sur la route est un grand et pittoresque manoir appelé le Cafaio, jadis célèbre par les peintures de Zelotti et par son musée d'antiquités. Le Cataio appartient aujom'd'hui au duc de Modène, auquel il a été laissé par le dernier marquis Obizzi, ainsi que ses autres biens; legs de vanité par lequel ce marquis a cru paraître allié à la maison d'Esté. Un livre rare de Joseph Betussi de Bassano, intitulé : Ragionamenio sopra il Catajo luogo del Sig. Gio. Enea Obizzi ; in Padova, per Lorcnzo Pasqiiati, 1375, in-S", a été pris singulièrement par Lenglet-Dufresnoy, dans son Supplément à la Méthode pour étudier l'histoire, pour un ouvrage sur le Catay ou la Chine, et classé en conséquence.

(1) Le café Pcdrocchi a été terminé en 1831. M. Japelli v pratiquait en 18.32 un puits artésien, découverte qui, selon Téditeur du Vilruved'Udinc (1830-32) M. Quirico Viviani, et les recherches de M. Arajjo, aurait d'ailleurs été parfaitement connue des anciens. M. de Lamurtine a cru relrouver aussi des puits artésiens dans les trois célcbros Puits de Salomou de la plaine de Tvr.

aaa cataio.

La situation d' Arqua au milieu des collines Euganéennes , fort chantées , mais peu connues , est délicieuse (1). Childe Harold et ses notes offrent

(1) Les monts Enganéens célébrés depuis Pétrarque jusqu'à Cesarotli, Foscolo et César Arrici, abondent d'excellentes eaux thermales dont la chaleur varie de vingt-quatre à quatre-vingts degrés. Des maisons de bains sont établies à Abano et aux sources de Monte-Orlone, de Saint-Pierre Montagtione , de 3Iontegrolto, de Saint-Barlhélemy, de Sainte-Hélène, près Battaglia. L'élévation de la température est telle, que non-seulement les œufs cuisent en peu de minutes dans le petit lac d' Abano, à côté de la source , mais que les aubergistes y plongent les volailles afin de les plumer plus vite, et qu'on peut y dépiler les porcs.

Ces eaux produisent de merveilleux effets contre^les débilités et les paralysies des bras et des jambes. L'efficacité de la boue exiraitedu fond des bassins est surtout prodigieuse. Cette fange brijlante, et qui .garde longtemps sa chaleur, se transporte dans des seaux bien fermés à Padoue, "N icence, Venise, et rend à la vie les membres sur lesquels on l'applique.

Bains de Recoaro. — Ces eaux acidulés, fraîches, limpides, à la mode, attirent, de la fin de mai au mois de septembre, jusqu'à 1,S00 étrangers. Elles sont efficaces contre les gastrites, les maladies du poumon , les maladies intestinales, l'hystérie, et, selon l'habile docteur Yaleriano Brera, elles peuvent même dissoudre les calculs, lorsqu'ils ont pour base l'acide urique.

Il y a un établissement bien tenu et un beau café, où se réunissent le soir joyeusement les riches buveurs d"eau.

A Slontegrotto . corruption de Mons Mgrotorum , étaient les anciens thermes où les Romains envoyaient leurs soldats invalides. L'antique et superbe vasque s'admire encore. Telle est la grâce, la poésie du sol italien, qu'une jolie petite plante reconnue pour le samuhis Valerandi par le docte médecin des eaux, Jean-3Iarie Zecchinclli, croît et fleurit au milieu des cinquantehuit degrésde la fange sulfureuse de Montegrotto.

Les monts Euganéens sont encore fort intéressants à étudier sous le rapport de la théorie des soulèvements. Le cabinet mineralogique du comte da Rio, à Padoue, est curieux pour ce qui concerne cette contrée montagneuse.

Monselice. — Ce gros bourg, dont nous avons vanté le mouion, a encore de l'importance pharmaceutique. Les ruines de

une description poétique et détaillée du site ; mais, en rappelant la beauté des vergers d'Arquà , de ses petits bois de mûriers et de saules entrelacés par les festons de la vigne, peut-être eût-il été juste de citer (au moins dans les notes) ses excellentes figues , qui jouissent dans le pays d'une grande réputation et la méritent.

La maison de Pétrarque est au bout du village ; cette maison, où il recevait les fréquentes et familières visites de François Carrare , souverain de Padoue , est habitée par des paysans , et fort délabrée :

O di pensier soavemente mesti Solitario ricovero giocondo ; Di quai lagrime amare il petto inondô, ïïel veder ch'oggi inonorata resti (1) .

Sur les murs des chambres , quelques traits de ses amours pris de la première canzone sont grossièrement peints ; on le voit couché sous un arbre, et faisant un ruisseau de ses larmes ; l'aventure de Laure,qui, se baignant dans une fontaine, fit jaillir l'eau avec ses mains afin de se dérober à la vue de Pétrarque, est si singulièrement représentée qu'on pourrait croire qu'elle lui jette, avec assez peu de modestie , de l'eau au visage , quoiqu'il s'avance vers elle avec une gravité imperturbable ; il apparaît aussi presque métamorphosé en cerf; c'est Actéon enrobe d'archidiacre. Dans une niche, l'on

son antique château fort fournissent en grande partie les vipères qui servent à manipuler la fameuse thériaque de Venise, déjà citée.

(1) Alfieri. Son. LTIII, sur Arqua,

voit empaillée la petite chatte blanche aimée et chantée par Pétrarque ; mais elle n'est pas , je crois, la véritable; elle a l'air toute neuve, et j'ai su que des étrangers sensibles voulant emporter quelque portion de cette illustre chatte , elle était renouvelée chaque année, ainsi que le laurier du tombeau de Virgile, à l'arrivée des voyageurs. Quelques enthousiastes de Pétrarque soutiennent l'authenticité de la chatte, et Tassoni , qui a traité si durement Pétrarque dans ses Commentaires, a fait sur Arqua et sur elle ces jolis vers :

E 'l bel colle rf' Arrptà poco in disparte.

Che quiuci il monte e qnindi il pian vaghegyia ;

Dove giace colui, nelle oui carte

V aima fronda del sol lieta verdeggia;

E dove la sua gatta in secca spoglia

Guarda dai topi ancor la dotta soglia.

A questa Apollo giàfe' privilegi , Che rimanesse incontro al tempo intatta , E che la fama sua con rarj fregi Eterna fosse in mille carmi fatta :

Onde i sepolcri de' superbi régi Vince di gloria un' insepolta gatta.

Il y a dans cette maison un registre {codicc) pour inscrire les noms de ceux qui la visitent, ou leurs pensées, s'ils pensent. Ce volume a même été imprimé.

J'avoue que je ne suis guère partisan de ces éternelles inscriptions auxquelles tant de voyageurs se croient comme obligés. Il me semble que la multitude de noms vulgaires qui se pressent sur le tombeau d'un grand homme , ou sur les murs de sa demeure , trouble le calme de sa tombe et le silence de la solitude où il vécut. C'est d'ailleurs

à la médiocrité une sorte de manque de respect que de se familiariser ainsi avec le génie , et de s'introduire de la sorte dans son sanctuaire : de pareils hommages sont presque une offense et un sacrilège ; dans ce culte , il faut que l'adorateur ne soit pas trop au-dessus de la divinité , et ne forme pas avec elle un trop frappant contraste. Cette vanité d'inscriptions, comme celle du monde, a son égoïsme et sa barbarie ; les loges de Raphaël , les fresques de Jules Romain à Mantoue, et d'autres grands maîtres, déjà si dégradées par le temps, sont encore gâtées et flétries par la liste de tous ces noms propres.

Le tombeau de Pétrarque , que lui fil ériger son gendre Brossano, est de l'autre côté d' Arqua en face de l'église. Pétrarque est peut-être , avec Voltaire, l'homme des temps modernes qui ait eu la plus grande existence littéraire; courtisé par les rois et les républiques, les papes et les universités, ami des cardinaux , des grands seigneurs et du faux et chimérique tribun de la Rome moderne, il gouvernait absolument cet empire des lettres qu'il avait comme fondé, tandis que Voltaire retendait et le renouvelait. Si Pétrarque eut déjà les vanités et les faiblesses d'un littérateur proprement dit, il se relève par sa tendresse, par son enthousiasme pour sa patrie , par la pitié profonde que lui inspirent ses malheurs (1), et par sa touchante amitié pour Boccace ; Voltaire , au contraire , fut

(1) V. ses Canzoni, 2 et 4.

"S/nrlo gentil che quelle membra reggî.

llalia mia, benche 'l parlar sia indarno.

ennemi de Jean-Jacques ; il avait pris son pays en ridicule comme tout le reste , et il se moquait de ses revers (1). Assez semblables par leur vie, tous deux hôtes d'un roi philosophe (Pétrarque du bon Robert de Naples , un peu plus facile à vivre que Frédéric), aimés des femmes illustres, tourmentés par l'amertume des critiques , entretenant avec leurs contemporains, et même les plus célèbres, une vaste correspondance qui fait de leurs lettres comme des espèces d'annales du temps où ils ont vécu , transportant leur renommée vagabonde en mille endroits divers , leur mort présente un singulier contraste : Voltaire expire au milieu de Paris, accablé de sa gloire, au sein des hommages de l'Académie , au bruit des applaudissements du théâtre, des acclamations du peuple; Pétrarque meurt paisiblement dans l'asile d' Arqua que lai avait offert le tyran de Padoue, et qu'il préfère à la vie orageuse du citoyen de Florence.

L'amour réel ou métaphysique de Pétrarque pour Laure , est peut-être une des questions historiques les plus controversées et les plus obscurcies. M. le professeur Marsand, de Padoue, éditeur de la meilleure édition de Pétrarque, créateur d'une curieuse bibliothèque de neuf cents volumes

(1) « Tontes les fois qne j'écris à Votre Majesté sor des aflFaires « on peu sérieuses, écrit-il à Frédéric, je tremble comme nos a régiments à Rosbach. » Et ailleurs : « Ils ont fui comme les « Français devant Totre Majesté. »... « Il me fallait, dit-il « encore à Frédéric , le roi de Prusse pour maître et le peuple « anglais pour concitoyen, » et beaucoup d'autres traits pareils. Correspond, du roi de Prusse , lett. nx, lxxs.iii , cxiv , cxxii,

sur cet homme célèbre, passée, en 1830, à la bibliothèque partieuhère du roi , au Louvre , qui , depuis vingt ans, a fait de la vie de Pétrarque son étude constante, est revenu au système du célibat de Laure ; il prétend , malgré les imposantes autorités de Tiraboschi , de Baldelli , de Ginguené et de l'auteur du curieux article sur Laure de la Biographie , qu'aucune preuve authentique de son mariage avec Hugues de Sade ne peut être citée. J'avoue quej'inclinerais volontiers à cette opinion, conforme à l'esprit et aux mœurs littéraires du temps, et que j'aimerais fort à voir une personne aussi poétique débarrassée de ces onze enfants que lui donne grossièrement et par vanité l'abbé de Sade. Malgré sa haute naissance tant célébrée par Pétrarque , Laure pourrait bien avoir été une personne assez commune ; celui-ci même avoue que, livrée aux soins du ménage, elle ne s'occupa jamais ni de vers ni de littérature :

E non cura giammai rime ne v&rsi.

Pétrarque, par ses travaux, ses découvertes, ses encouragements , ses sacrifices , doit être regardé comme le véritable créateur des lettres en Europe. Lorsque je contemplais sur la colline d' Arqua ce vaste tombeau de marbre rouge , soutenu par quatre colonnes, dans lequel ses restes reposent, il me semblait moins y voir la dépouille d'un homme qu'un monument élevé aux arts de l'esprit et de la pensée , qu'un trophée attestant le triomphe de la civilisation et des lettres sur l'ignorance et k barbarie.

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