VIL — SATURNE
Homme barbu. Huit rayons derrière le corps. Un seul, vêtement. Bras et jambes nus. Assis sur un rocher. Dans ses mains, au lieu de la faux classique, une houe, c’est-à-dire la bêche avec laquelle on creuse la fosse des morts. C’est la dernière planète, c’est le dernier âge, au bout duquel la fin de l’existence. On n’a presque plus rien à user; on ne possède plus qu’un seul habit, et il est grand temps que tout finisse.
Femme assise, coiffée d’un couvrechef. A la main gauche, pelote de fil; à la main droite, fil auquel un poids est attaché pour eu opérer la tension.
Le vêtement supérieur, fendu sur les côtés, laisse voir une riche bonne et des clefs. C’est la femme par excellence, la maîtresse de maison.
Femme vêtue d’un manteau qui lui couvre la tète. Elle est assise sur un banc et elle récite son rosaire avec attention, avec piété. C’est la maîtresse de maison qui précède; mais elle renonce à l’action et tourne à la vie religieuse dont elle a un peu déjà l’attitude et le costume.
Une vieille femme, couchée sur un banc et à peu près morte. Près d’elle, une terrine remplie de charbons qui ne jettent qo’un filet de chaleur. L’bomme a encore la force de rester assis sur son banc où la femme est déjà couchée et à l’agonie — On remarquera que l’homme, dans ces dessins, est presque toujours debout, tandis que la femme, plus faible, est toujours assise.
Toutes ces figures, à l’exception de celles dont les ombres ont été signalées en couleur, sont peintes en grisailles. A droite et à gauche des planètes, on voit briller deux étoiles. La Lune n’a qu’une étoile, qui est à droite, mais à côté de cette étoile on voit une écrevisse et le mot CANCER. Aux planètes du palais ducal, la Lune tient également l’écrevisse* avec la main gauche, et l’inscription laisse parfaitement lire le mot CANCER. — Mercure a deux étoiles qui l’éclairent, une à droite, l’autre à gauche , toutes deux à huit pointes. L’étoile de droite offre trois faces sur une seule tête, et c’est assurément en l’honneur de Mercure-Trismégiste , et à la gloire de cette Trinité scientifique dont nous parlions plus haut. Du reste, oo a représenté ainsi quel*
quefois même la Trinité divine, Dieu le Père, Jésus-Christ et le Saint-Esprit; j’en ai donné des représentations dans l’« Histoire de Dieu », notamment pages 551, 556 et 572, planches 141 , 142 et 147. Au même Mercure, l’étoile qui éclaire sa gauche est occupée par une figure de femme qui respire un gros bouquet de belles fleurs. Ce sont les fleurs de rhétorique de ce mari de la Philologie, de ce maître de l’éloquence , comme l’a proclamé tout le moyen âge. — Les deux étoiles qui accompagnent Vénus sont tout à fait blanches. 11 paraît que Vénus, qui est assise sur du feu et qui est peinte en feu , a retiré vers elle toutes les ardeurs de ses camarades. — Le Soleil n’est accosté d’aucune étoile; son rayonnement éclipse toutes les' constellations. — Les deux petites étoiles de Mars sont ombrées en rouge et comme sanglanteè; celles de Jupiter sont ombrées en or ou en jaune, celles de Saturne en Vert. Si le vert est la couleur de l’espérance, cette vertu arrive fort à propos au moment où Saturne creuse notre fosse avec sa houe.
On peut le croire, la renaissance, et surtout la renaissance italienne, n’a pas laissé périr ce thème des Planètes que le moyen âge a, sinon inventé, au moins fort ingénieusement développé. « Léon X ordonna de décorer la voûte de la salle des Papes (au Vatican), qui conduit aux appartements d’Alexandre VI, peinte jadis par le Pinturicchio. Cette entreprise fut confiée à Giovanni d’Udine et à Perino (del Vaga). Ils exécutèrent ensemble les stucs, les ornements, les grotesques et les animaux , et divisèrent la voûte en compartiments circulaires et ovales, renfermant les sept planètes représentées par Jupiter avec ses aigles, par Vénus avec ses colombes, par la Lune avec ses femmes, par Mars avec ses loups, par Mercure avec ses coqs, par le Soleil avec ses chevaux, et par Saturne avec ses serpents. Ils peignirent en outre les douze signes du zodiaque et quelques-unes des autres constellations, telles que la grande Ourse et la Canicule. La plupart de ces figures sont dues à Perino 1 ». — Cet étourdi de Vasari emmêle toutes les planètes : il place en tête Jupiter, qui devrait être l’avant-dernier , tandis qu’il met à la troisième place la Lune , qui occupe la première, et à la cinquième Mercure, qui se range à la seconde; mais ce texte n’en est pas moins intéressant , car il nous donne les animaux qui servent d’attributs et d’attelage à chaque Planète. Cet attelage et ces attributs sont exactement les mêmes qui furent reproduits en sculpture, cent ans plus tard, sur le pignon d’une maison de Bruges dont je parlerai une autre fois.
Pour en finir, du moins aujourd’hui, avec les Planètes de l’Italie, j’engagerai les lecteurs des « Annales» à lire attentivement dans notre ami Vasari la
<. Vasahi, « Vies des peintres », traduction de Loclanché et Jeanron. Vol. vi, « Vie de Perino del Vaga », pages 322-323.
« Description des décorations exécutées à Florence pour les noces de don François de Médicis et de la reine Jeanne d’Autriche ». Entre autres spectacles, on donna celui de tous les dieux portés sur des chars que tiraient les animaux qui leur sont spécialement consacrés. Analogues à ceux que nos compatriotes du nord de la France et nos voisins de la Belgique donnent en spectacle dans leurs grandes fêtes nationales, ces chars portaient la série des divinités païennes suivant leur ordre généalogique. Sur le premier, que tiraient deux dragons, était assis Demogorgon, le père de tous les dieux, vieillard pâle, enveloppé de nuages et de brouillards. Il était suivi du Ciel , fils de l’Æther et du Jour, habillé d’étoiles , couronné de saphirs et traîné dans son char par la grande Ourse et la petite Ourse.
A la suite de ces puissances créatrices, s’avançaient les sept Planètes dans cet ordre que donne Vasari, mais qui doit être également erroné, puisque le Soleil, Jupiter et Mars ne sont pas à leur place.
Le vieux Saturne, occupé à dévorer des enfants, était dans un char traîné par deux énormes bœufs; il aurait fallu des dragons et non des bœufs, pour être conséquent avec toutes les traditions.
Au char du Soleil étaient attelés quatre chevaux ailés que guidait la Vélocité.
Jupiter montait un char qu’emportaient deux aigles gigantesques.
Mars occupait un char que traînaient deux loups féroces.
Vénus sc faisait conduire par deux blanches colombes.
Mercure était traîné par deux cigognes. Vasari aura pris pour des cigognes les deux coqs qui servent d’attributs à l’actif génie de la science et de l’industrie.
Le char de la Lune était attelé de deux chevaux, l’un noir et l’autre blanc. Faute de vaches ou de bœufs, on aura donné des chevaux à la Lune.
Puis venaient les chars de Minerve, de Vulcain, de Junon, de Neptune, de l’Océan et de Thétis, de Pan, de Pluton et de Proserpine, de Cybèle, de Diane, de Cérès, de Bacchus et de Janus; mais cela ne nous regarde pas pour le moment, car nous n’avons affaire qu’aux Planètes.
Un char n’était pas occupé seulement par la Planète à laquelle il était affecté. Le dieu planétaire se complétait de tous les attributs et de tous les personnages qui composent sa cour. Ainsi, autour du Soleil chevauchaient les Heures, les Jours, les Mois, les Saisons, l’Année. Le Jour donnait des ordres à la jeune Aurore, qui est une partie de lui -même. Le cortège se fermait par les neuf Muses, au milieu desquelles s’élevait Mnémosyne, leur mère. 11 faut, je le répète, lire tous ces détails dans Vasari : on y trouve la clef d’une iconographie ingénieuse, subtile et difficile à comprendre ; d’une iconographie dont
le germe se voit peint et sculpté dans les monuments du moyen âge, tandis que le développement quintessencié et complet s’épanouit dans les sculptures, les fresques et les tableaux de la Renaissance.
Pour le moment, c’en est assez sur les Planètes, et nos lecteurs sauront bien les reconnaître et les nommer dorénavant, lorsqu’ils en rencontreront dans les églises, où l’on en voit quelquefois, et dans les monuments civils, où l’on en trouve assez souvent.
A l’un des chapiteaux du palais ducal , nous avons donné le nom de » chapiteau des Nations», parce qu’on y a représenté par une tête le type de divers peuples, qui sont les Latins, les Tartares, les Turcs, les Hongrois, les Grecs, les Goths, les Égyptiens, les Persans. Or dans Vasari, toujours à Ta description des fêtes données pour célébrer le mariage de François de Médicis et de Jeanne d’Autriche, je lis que sur la place de Santa-Maria-Novella, à Florence, les seigneurs florentins donnèrent un carrousel auquel prirent part six quadrilles. Chaque quadrille était composé de huit cavaliers vêtus de drap d’or et d’argent. Le premier quadrille représentait des Castillans ; le second , des Portugais; le troisième, des Maures ou des Turcs; le quatrième, des Hongrois; le cinquième, des Grecs; le sixième, des Tartares. Au chapiteau de Venise, comme au carrousel de Florence, on voit des Tartares, des Turcs, des Hongrois et des Grecs. Cette singulière coïncidence nous autoriserait peut-être à donner à cette sculpture le nom de « chapiteau du Carrousel » au lieu de celui de « chapiteau des Nations » , que, d’après M. Burges, nous lui avons imposé.
Enfin, l’une de nos planches, la plus belle et la plus curieuse sans contredit, représente ce chapiteau de la Justice, ou plutôt ce chapiteau des Législateurs, sur lequel nous avons si longuement disserté. M. Sauvageot, frappé du caractère de cette sculpture, a voulu la graver d’après une photographie remarquable et nous enrichir d’un incontestable chef-d’œuvre. Au chapiteau même, on voit Dieu, le principe et la fin de tout, donnant à Moïse les tables de la loi; puis Trajan à cheval, supplié à deux genoux et à deux mains par la Veuve à laquelle il va faire justice ; puis l’ange ailé de la Justice, la Justice personnifiée, celle que je prends encore pour Justinien, jusqu’à ce que j’aille m’en assurer à Venise. Ce qu’on ne voit pas et ce qui tourne avec la corbeille du chapiteau, c'est Aristote faisant des lois. Moïse donnant la loi à son peuple, Solon écrivant des lois pour la Grèce, Scipion chaste par justice, Numa bâtissant des temples et des églises. Ce chapiteau, réellement sublime, est couronné par l’exemple le plus éclatant de la justice rendue à une pauvre mère, c’està-dire par un grand groupe représentant le jugement de Salomon. Cette sculpture, je le répète encore, me paraît du xm* siècle plutôt que du xiv*. Chez
nous, elle daterait du règne de saint Louis; elle serait contemporaine, à Notre- Dame de Paris, du portail sud de Saint-Étienne, du portail nord de la Vierge, et surtout de la porte Rouge, où saint Louis et Marguerite de Provence sont agenouillés aux pieds du Christ qui couronne sa mère. Ne vous semble-t-il pas que ce jeune Salomon de Venise a comme un faux air, qu’on me permette cette expression, de notre illustre saint Louis ? Du reste, ce ne serait pas la première fois qu’on aurait pris instinctivement, en quelque sorte, Salomon pour Louis IX, et M. de Chateaubriand s’y est laissé tromper, toutefois après Willemin, en baptisant du nom de saint Louis un Salomon peint sur verre dans l’arcature ouverte sous la rosace du nord, à la cathédrale de Chartres. Après tout , saint Louis était un grand justicier : les individus et les nations , le peuple anglais entre autres, le prenaient pour arbitre de leurs différends. Le fameux chêne de Vincennes, sous lequel la légende veut que saint Louis ait rendu la justice, est aussi célèbre en France que l’est dans tout l’univers le jugement même de Salomon. Mais regardez donc au groupe de Venise, est-ce que cet arbre, qui ombrage le trône de Salomon, n’aurait pas, lui aussi et quoique d’une autre essence, un faux air du chêne de Vincennes? Cette coïncidence fortuite est assez remarquable. Je le dis donc avec conviction , je crois que dans ce jugement de Salomon on a voulu glorifier la justice de saint Louis. Du reste, notre roi est fort honoré, aujourd’hui encore, dans toute l’Italie. Au mois d’août 1854 , j’ai vu affichée sur la porte principale de l’église Saint- Sauveur, à Pistoia, une invitation à un « Triduo en l’honneur de saint Louis, roi de France, religieux de l’ordre de Saint- François ». En lisant cette affiche, le sentiment de la patrie et surtout de la patrie du xm* siècle, s’est remué profondément en moi. Je vois donc notre saint roi dans le Salomon de Venise , et j’y trouve cette figure, noble et intelligente à la fois, haute et line, qui devait animer le justicier rendant ses arrêts sous le chêne de Vincennes. Relativement à ce Salomon de Venise, il est impossible de se méprendre sur cette grave satisfaction de l’homme juste qui a trouvé le moyen immanquable de discerner le vrai du faux. L’expression des deux femmes est tout aussi nettement caractérisée. L’enfant, d’une mine fort intelligente, ne sait pas trop ce qu’on lui veut, et le soldat allait exécuter l’arrêt suprême avec un dévouement absolu.
Je voudrais bien qu’on me montrât, venant d’Égine ou d’Athènes, de Pæstum ou d’Éphèse, de Rome ou de n’iinporte quelle ville païenne, un groupe et un chapiteau comme ce groupe du jugement de Salomon et comme ce chapiteau de la justice chrétienne.
DIDRON aîné.