ET CE QUI EN ADVINT
À trois heures du matin, les flibustiers furent réveillés par Pitrians qui, lui, n'avait pas dormi une seconde.
À trois heures et demie, tous étaient sous les armes, prêts à se mettre en marche.
Vent-en-Panne passa une revue minutieuse de tous les frères de la Côte, non pas pour s'assurer de l'exactitude réglementaire de leur tenue, ils étaient littéralement couverts de guenilles sordides, mais simplement pour constater si chaque homme avait ses armes en état, et la quantité de munitions, poudre et balles, exigée par la charte-partie.
Les flibustiers connaissaient trop bien leurs chefs et depuis trop longtemps, pour ne pas s'être conformés strictement aux ordres qu'ils avaient reçus.
Vent-en-Panne n'eut pas une seule infraction à constater ; il en témoigna tout haut sa satisfaction ; puis les deux troupes, celle commandée par David et celle placée sous les ordres de Michel -le-Basque, c'est-à-dire deux cents hommes, quittèrent la caverne et pai tirent en avant en batteurs d'estrade, ainsi qu'il avait été arrêté dans le conseil.
A quatre heures et demie, les deux dernières troupes, fortes de deux cent cinquante hommes chacune, conduites par Vent-en-Panne et le beau Laurent, sortirent à leur tour; mais après une heure de marche, sur un ordre donné par Pitrians, les deux détachements firent
halte et prirent position sur la lisière d'un bois taillis fort touffu situé à courte portée des murailles de la ville ; des troupes parties en avant, on n'avait aucunes nouvelles ; sans doute depuis longtemps elles avaient atteint les postes désignés et s'y étaient embusquées.
Pitrians prit Vent-en-Panne et le beau Laurent à part, puis lorsque tous trois furent un peu éloignés du gros des flibustiers, Pitrians dit à voix basse aux deux chefs :
— J'ai à vous faire une communication assez sérieuse ou que, du moins, je crois telle; il est important que vous soyez instruits, avant de donner l'assaut à la ville...
— De quoi s'agit-il donc? demandèrent à la fois les deux hommes.
— : Vous aviez avec vous, n'est-ce pas, à bord de l'escadre... reprit Pitrians.
— Fleur-de-Mai ! interrompit vivement Vent-en- Panne ; Danican qui fait partie du détachement de David, ne l'a pas vue à terre ; elle est sans doute restée à bord de la Trinidad.
— Vous vous trompez, amiral ; elle n'est pas abord.
— Comment le sais-tu ?
— Pardieul bien facilement, si vous voulez m'écouter, en deux mots vous serez au fait.
— Eh bien ! parle, hâte-toi.
Le jeune homme raconta alors, en quelques mots, tout ce qui s'était passé entre lui et la jeune fille ; jusqu'au moment où il l'avait confiée à Pedro Garcias et s'était séparé d'elle.
Ce singulier récit frappa de surprise les deux flibustiers.
— Démon d'enfant! murmura Vent-en-Panne ; je me doutais qu'elle me jouerait quelque tour! que penses-tu qui soit résulté de tout ceci? ajouta-t-il en s'adressant à Pitrians.
— Je pense et cela ne fait pas pour moi le moindre doute, que grâce à son guide qui est mon intime ami, et un contrebandier des plus habiles du Mexique, et en cette qualité s'est créé des relations innombrables dans tous
les rangs de la société de la Vera-Cruz, Fleur-de-Mai a réussi à pénétrer dans la prison de l'Olonnais ; ce qui confirme pour moi cette opinion, c'est que si Pedro Gardas, mon ami, avait échoué, il se serait arrangé de façon à communiquer avec nous et à nous avertir de son insuccès. Je suis sûr de son dévouement.
— Oui, oui, tout cela est plausible, dit Vent-en-Panne ; en y réfléchissant, l'affaire n'est pas aussi mauvaise qu'elle me le paraissait d'abord.
— Je trouve même qu'elle est excellente, moi! dit le Beau Laurent, et que Fleur-de-Mai a eu une triomphante idée ; aussi dès que je la verrai, la chère enfant, je la remercierai chaleureusement.
— Qu'est-ce que tu trouves de si triomphant dans cette idée? dit alors Vent-en-Panne.
— Mais ceci d'abord, reprit en riant le Beau Laurent : l'Olonnais sait que nous sommes débarqués en nombre ; de plus il connaît nos plans, enfin il a des armes. Il se sera sans doute barricadé dans sa prison ; quand on voudra y entrer il opposera une résistance énergique ; cela fera diversion. Les gavachos, en entendant les détonations des Gelins, se figureront qu'une partie des nôtres est dans la forteresse et que nous en sommes maîtres. Ils perdront la tète, et qui sait? peut-être entrerons-nous sans coup férir.
— Il y a du vrai dans tout cela, mais c'est égal, cette diablesse de fille aurait bien dû me demander conseil, au lieu d'agir comme elle l'a fait.
— Bah! mon vieux camarade, ne te chagrines pas pour si peu ; dans tout ce que femme veut le diable est son complice ; elle réussira!
— Oh! à ce point de vue, je suis parfaitement de ton avis ! Le diable soit des femmes! mais assez causé, ne bavardons pas davantage; merci, Pitrians, de m'avoir averti ; cette affaire est vraiment importante ; tu sais, Laurent, comment tu dois agir, règle-toi sur les circonstances.
— Sois tranquille frère, tu seras content de moi.
— Pardieu ! je le sais bien ; allons, le jour ne va pas tardera paraître ; mets-toi à la tête de tes hommes et en route ; tu as plus de chemin que moi à faire.
— Je lui servirai de guide ; dit Pitrians.
— C'est cela ; de cette façon, il ne risquera pas de* se perdre ; allons, bon voyage et n'oubliez pas, frères, que le rendez-vous général est au palais du gouverneur,
— "Avant une heure, nous y serons.
— Je l'espère bien ainsi.
Les trois hommes^ se serrèrent la main ; puis le beau Laurent et Pitrians s'éloignèrent avec leur détachement et ne tardèrent pas à disparaître dans les ténèbres.
Dix minutes plus tard, Yent-en-Panne et les flibustiers émergeaient à leur tour du bois et glissaient dans la direction de la ville ; ils marchaient en file indienne, à droite et à gauche, sur les bas côtés du chemin, qu'ils laissaient avec intention complètement libre ; ce chemin était ombragé par d'énormes sabliers, et de plus bordé par une haie d'aloës, derrière laquelle les flibustiers, marchaient courbés et se dissimulaient ainsi complètement ; ce qu'il y avait de plus singulier c'est que les paysans des villages voisins, venant vendre leuts fruits et leurs légumes à la ville, affluaient sur la route ; les uns à pied, les autres sur des ânes, beaucoup conduisant une mule ou deux, quelques-uns mêmes venaient avec des charrettes primitives, dont l'attelage se composait de bœufs*
Ces braves gens, dont le nombre allait toujours croissant, causaient paisiblement de leurs affaires sans se douter le moins du monde qu'ils marchaient entre deux rangs de flibustiers ; ce qui leur aurait causé, s'ils l'avaient su, une terreur mortelle.
Vent-en-Panne, lui, savait très-bien à quoi s'en tenir; il riait dans sabarbe, de ce rire moitiéfigue, moitié raisin dont il avait l'habitude et qui en s'épanouissant sur sa large face, était comme un rayon de soleil avant l'orage.
— Allez, mes petits agneaux, marmottait à voix basse le flibustier, en se frottant les mains, je vous aurais
payé très-cher pour faire ce que vous faites pour moi, en ce moment, que je n'aurais pas si bien réussi ; nous allons rire tout à l'heure ; vous verrez quelle charmante surprise je vous ménage!
Cependant la nuit se faisait moins sombre ; le ciel se nuançait à l'horizon débandes d'opale ; tout à coup, sans transition, une lueur fulgurante jaillit du sein de la mer en une gerbe éblouissante, le soleil se levait.
En ce moment les flibustiers n'étaient plus qu'à dix pas des murailles.
Les paysans serrés les uns contre les autres, attendaient l'ouverture des portes.
Six heures sonnèrent au beffroi de la cathédrale ; aussitôt les cloches de toutes les églises furent mises en branle, les trompettes sonnèrent le réveil, et presque immédiatement, lesportes de la ville s'ouvrirent; les paysans se précipitèrent pour entrer.
Mais soudain, un coup de sifflet retentit; les cris répétés de: Flibuste! Flibuste! éclatèrent comme un coup de foudre, et les frères de la Côte, sans cependant se servir de leurs armes, se ruèrent par un élan irrésistible par rentrée à peine ouverte.
Les paysans, bousculés, renversés, ahuris, en proie à une indicible épouvante, abandonnèrent leurs marchandises, gagnèrent au pied, et s'échappèreut dans toutes les directions, en poussant ce cri sinistre dont l'écho résonna comme un glas funèbre aux oreilles des habitants terrifiés.
— Los Ladrones! Los Ladrones!
Tandis que Vent-en-Panne et ses compagnons forçaient si cavalièrement la porte de Mexico, les poternes étaient enlevées avec non moins de bonheur ; puis tout à coup la forteresse, dont les canons primitivement braqués sur la campagne, venaient d'être retournés, se ceignit d'une ceinture d'éclairs, et une grêle de boulets et de mitraille passa comme un vent de mort sur la ville, et s'abattit avec un horrible fracas dans les rues déjà encombrées par la population affolée d'épouvante,
et cherchant vainement une issue par laquelle il lui fût possible de fuir les terribles ennemis, qui avaient surpris la ville pendant son sommeil.
Une scène non moins émouvante se passait à la même heure, sur la rade.
Les trois navires flibustiers avaient paru, sous pavillon espagnol, devant saint Jean de Luz", et avaient réussi à tromper l'amiral ; il les avait laissés s'embosser presque à portée de pistolet de son escadre ; alors le pavillon espagnol fut amené et remplacé par celui de la flibuste, puis les trois navires lâchèrent leurs bordées sur les bâtiments espagnols sans défiance, et commencèrent contre eux un feu de mousqueterie terrible, en se laissant dériver sur leurs ennemis auxquels ils s'amarrèrent; et sans donner aux Espagnols le temps de se reconnaître, ils s'élancèrent à l'abordage au cri, mille fois répété de : Flibuste ! Flibuste.
Profitant de la fumée dont ils étaient enveloppés et qui cachait presque leurs mouvements, les flibustiers avaient jeté deux cents hommes sur l'Ile.
Le commandant de la forteresse et ses soldats, complètement démoralisés par ce qui se passait, ignorant à quels ennemis ils avaient affaire ; de plus n'osant tirer de crainte de nuire à l'escadre espagnole, étaient en proie à une anxiété terrible, lorsque le cri de flibuste se fit entendre dans le fort même, forcé à l'improviste du côté delà terre.
La garnison fut désarmée et faite prisonnière, avant que de s'être rendu compte de cette surprise, et sans avoir le temps d'essayer de se défendre.
Depuis que l'abordage avait eu lieu, les flibustiers ne liraient plus, qu'à de rares intervalles ; le combat n'en était que plus terrible : les frères de la Côte maniaient avec une supériorité incontestable les armes planches ; la fumée s'était peu à peu levée, toutes les péripéties du combat devenaient visibles; on voyait les deux derniers navires de la flotte flibustîère, entrer fièrement dans la rade, et venir se ranger près de leurs navires matelots.
Le capitaine Pierre Franc avait pris le commandement de la forteresse de Saint Jean de Luz ; il fit pointer les canons à couler, et commença un feu terrible sur les malheureux bâtiments espagnols déjà à demi vaincus. L'amiral espagnol sommé de se rendre pour sauver les quelques hommes survivant encore, et ne le voulant pas, se fit sauter la cervelle sur son château d'arrière. Cette catastrophe amena immédiatement la reddition de l'escadre espagnole.
Les flibustiers étaient radieux; le hardi coup de main qu'ils avaient tenté avait obtenu une réussite au-dessus de toutes leurs espérances ; déjà ils croyaient toute résistance terminée ; ils s'imaginaient être complètement maîtres de la ville, et se préparaient, selon leur coutume, à organiser méthodiquement le pillage ; lorsqu'un bruit terrible s'éleva tout à coup, et leur apprit que tout n'était pas fini encore, et qu'ils s'étaient trop hâtés de chanter victoire.
Le duc de la Torre, après avoir travaillé pendant presque toute la nuit à écrire des lettres et des mémoires pour sa défense, était descendu dans son jardin pour rafraîchir sa tête brûlante, et remettre un peu d'ordre dans ses idées, après une longue nuit d'insomnie ; lorsque les cris : Los Ladrones ! poussés à quelques pas de lui par des fuyards, parvint à ses oreilles ; ces cris lui révélèrent ce que déjà il avait presque deviné pendant ses conversations avec l'Olonnais, c'est-àdire l'expédition résolue par les flibustiers, sous prétexte de le soustraire aux machinations odieuses de ses ennemis.
Le duc comprit toute la terrible portée pour lui du hardi coup de main tenté par les flibustiers ; la responsabilité qui lui incombait, la tache d'infamie jetée sur son honneur, sans que cette fois, il lui fût possible de se disculper, en prouvant son innocence.
Cet homme, d'un caractère si irrésolu, si faible, qui n'osait se hasarder à prendre une résolution quelcon-
que, sembla subitement transfiguré. En moins de cinq minutes, il eut donné ses ordres à ses gens, eut revêtu son habit de gala, passé à son cou le collier de la toison d'or ; puis sans rien dire, ni à la duche§§e, ni à sa fille, de ce qu'il se proposait de faire, sans même les voir, il laissa deux serviteurs de confiance à la garde de son palais, monta à cheval, et suivi de toute sa maison, au nombre d'une quarantaine de personnes, parmi lesquelles plusieurs gentilshommes de renom, il s'élança au galop vers l'hôtel du gouverneur.
Le comte de la Sorga-Caballos était peut-être un adroit politique, un fin diplomate, mais ce n'était certainement ni un homme d'action,, ni un homme intelligent ; surpris à l'improviste par l'invasion des flibustiers ; entouré de toutes les troupes de la garnison venues spontanément se placer sous ses ordres, il hésitait, balbutiait, ne savait où donner de la tête, répondre aux questions qu'on lui adressait, ni même trouver son êpée. Les soldats et les officiers, braves gens dont la plupart avaient fait avec honneur les guerres de Flandre, échangeaient des regards désolés et se désespéraient de ce manque d'initiative, de la part de l'homme dont le devoir était de leur donner l'exemple.
Soudain de grands cris retentirent,
La cohue de gens de toutes sortes dont les avenues de l'hôtel étaient encombrées, fut brutalement refoulée à droite et à gauche, et une quarantaine de cavaliers pénétrèrent au galop dans la cour, ayant à leur tête le duc de la Torre, le front haut, le regard étincelant et brandissant son épée d'une main ferme.
— Officiers, soldais, peuple! cria-t-il d'une voix tonnante, je suis le duc de la Torre, le vice-roi du Pérou! l'homme que l'on a essayé mais vainement de déshonorer ; l'heure est venue de prouver à tous mon amour pom- mon Roi et pour ma patrie. Les flibustiers attaquent la ville, je viens me mettre à votre tête, marchons contre les Ladrones ! ils triomphent parce qu'ils croient
que nous avons peur, montrons-leur que nous sommes toujours les soldats des guerres de Flandre! voulezvous me suivre?
— Oui, s'écrièrent les soldats d'une seule voix : vive le duc de Ja Torrc !
— Non, mes amis, vive le Roi!
— Vive le Roi! s'écrièrent les assistants dont l'enthousiasme était au comble.
Si grâce à l'ineptie du comte de laSorga-Caballos,les flibustiers n'avaient pas été déjà maîtres des positions les plus importantes de la ville, ces braves troupes espagnoles auraient probablement réussi à changer leur victoire en défaite ; mais du moins l'intervention héroïque du duc de la Torre pouvait enlever à cette défaite le cachet déshonorant dont elle était souillée ; le duc ne voulait pas autre chose, il savait le succès désormais impossible.
Ainsi que cela arrive toujours dans les villes mises à sac, les habitants en se chargeant de leurs objets les plus précieux, s'étaient pour ia plupart instinctivement dirigés vers l'hôtel du gouverneur, comme vers un endroit sacré, un lieu de refuge.
Le duc de la Torre fit distribuer des armes à ceux des habitants qui témoignèrent le désir de se défendre ; puis après avoir fait installer les femmes, les enfants, les vieillards dans la cour de l'hôtel du gouverneur sous la protection d'un fort détachement de soldats, commandé par un officier résolu, il forma sa troupe en colonne serrée; et emmenant avec lui deux pièces de canons attelées, il se mit à la tête de cette armée improvisée, et se dirigea bravement vers la place de la Merced, où il prit fièrement position, en formant ses troupes en carré.
Ces troupes s'élevaient à environ quinze cents hommes dont douze cents étaient de vieux soldats aguerris sur lesquels on pouvait compter ; les trois ou quatre cents autres, étaient des habitants, jeunes gens pour la plupart, pleins dardeur et de bonne volonté; mais ignorant complètement le maniement des armes,
dont l'apprentissage était si difficile à cette époque ; ils ne pouvaient servir que pour faire nombre, et se rendre utiles, seulement dans un combat corps à corps.
Les deux pièces de campagne furent placées derrière la ligne dont le front commandait la principale artère de la ville, masquées par trois rangs de soldats.
Avant de quitter la maison du gouverneur, où il avait laissé celui-ci, brisé sous le poids de son infamie, le duc delà Torre avait expédié des officiers dans plusieurs directions, afin de juger de l'état réel des choses ; et savoir si les portes et les poternes de la ville étaient assez solidement gardées par les flibustiers, pour qu'il fut impossible de les forcer, et de se retirer dans la campagne.
Ces officiers revinrent à d'assez longs intervalles, les uns après les autres, leur mission consciencieusement remplie ; le résumé de leurs divers rapports fut que les portes avaient été condamnées au moyen de madriers pesants ; que des barricades avaient été construites, et que chacune était défendue par une nombreuse troupe de frères de la Côte.
Toute retraite était impossible ; d'ailleurs le combat n'allait pas tarder à s'engager de nouveau ; les flibustiers s'avançaient en nombre par quatre points à la fois; dans le but d'en finir avec la résistance des troupes par une vigoureuse attaque.
Le duc se hâta de faire barrer les rues le mieux possible avec des meubles, des arbres, enfin tout ce qu'on trouva sous la main ; puis il fit embusquer ses plus adroits tireurs dans les maisons placées aux angles des rues ; toutes ces précautions prises, il attendit froidement, l'épée à la main, l'apparition des frères de la Côte.
Ceux-ci ne se firent pas attendre ; ils furent reçus chaudement par les tirailleurs postés dans les maisons et embusqués derrière les barricades; il y eutlà,pendant quelques minutes, un combat assez sérieux, sans résultats pour aucun des deux partis ; en môme temps que
le duc faisait renforcer les trois barricades élevées sur le front et les flancs de ses troupes, il ordonna aux tirailleurs de la quatrième barricade, de l'évacuer et de se ret'rer en bon ordre sur la colonne ; cette manœuvre fort difficile sous le feu de l'ennemi, fut exécutée cependant avec un sang-froid et une précision admirables. Cette barricade commandait la principale artère de la ville ; c'était sur ce point que le plus gros détachement des flibustiers, se préparait à déboucher sur la place.
Les frères de la Côte, surpris par la cessation subite du feu des tirailleurs, essayèrent un nouvel effort, et se précipitèrent désespérément sur les barricades qu'ils couronnèrent en moins d'une minute ; mais tout à coup les rangs des troupes espagnoles s'ouvrirent et deux pièces de canon couvrirent les flibustiers de mitraille ; ceux-ci surpris par cette rude attaque hésitèrent un instant ; mais se reformant presque aussitôt, ils bondirent en avant avec des cris de rage ; ils furent accueillis par une seconde volée de mitraille, qui cette fois nonseulement les arrêta net, mais les mit dans le plus grand désordre, et les contraignit à reculer; la rage des flibustiers était au comble ; ces gavachos pour lesquels ils professaient un si souverain mépris, leur présentaient bravement la poitrine et demeuraient fermes devant eux.
Les frères de la Côte n'étaient pas plus heureux dans leurs autres attaques ; les tirailleurs, très-bien abrités dans les maisons et derrière les barricades, leur infligeaient des pertes cruelles, sans qu'il leur fût possible de réussir à les déloger ; s'ils n'y prenaient pas garde, ce premier échec se changerait bientôt peut-être en une honteuse défaite.
Tout à coup un homme s'élança du milieu de leurs rangs et s'avança résolument vers les Espagnols en agitant un drapeau blanc.
Le feu cessa aussitôt ; un officier espagnol sortit des rangs et marcha droit au parlementaire.
— One demandez-vous? lui dit-il.
— Je demande à traiter d'une capitulation avec le général, commandant vos troupes.
— Àvez-vous qualité pour parler au nom de ceux que vous prétendez représenter?
— Je suis le capitaine Vent- en-Panne ; allez dire à votre général, qu'il peut en toute sûreté traiter honorablement avec moi.
— Il suffit, senor, répondit courtoisement l'officier, nous connaissons le capitaine Vent-en-Panne, nous sommes^ prêts à traiter avec lui aux conditions suivantes : chacun conservera les positions qu'il occupe ; aucun acte d'hostilité me sera commis avant que les parlementaires aient rejoint leurs corps respectifs; l'entrevue aura lieu sur cette place et ne pourra durer plus d'une heure; le nombre des parlementaires sera de trois pour chacun des corps belligérants; acceptez-vous ces conditions ?
— Je les accepte*
Les deux officiers se saluèrent poliment, puis ils se séparèrent ; dix minutes plus tard, le duc de la Torre, et les deux officiers les plus élevés en grade après lui, sortaient des rangs et se dirigeaient, précédés d'une trompette et d'un drapeau parlementaire ; vers le lieu choisi pour la conférence ; endroit fort rapproché et déjà occupé par les frères de la Côte, confortablement installés sur des sièges dont ils avaient eu soin de se munir ; mais nous lui rendrons cette justice de constater, qu'ils avaient eu la galanterie de faire apporter d'autres sièges, destinés aux parlementaires espagnols.
Vent-en-Panne ne put réprimer un geste de surprise douloureuse, en i^econnaissant le duc de la Torre.
— Eh! quoil Monsieur le duc, s'écria-Hl, ôtes-vous donc le chef des troupes dont j'ai reçu une si rude réception.
— Oui, monsieur ; je regrette vivement de vous avoir pour adversaire; mais mon nom a été mêlé à tout ce qui se passe d'une façon si odieuse, que mes ennemis n'ont pas craint de m'accuser de trahison ; j'attends de votre
courtoisie que, avant toute délibération, vous fassiez connaître quelles relations ont existé entre nous, tandis que j 'habitais Saint-Domingue ; que de plus vous déclariez si c'est moi, qui vous ai poussé à tenter cette entreprise ; et si d'une façon ou d'une autre, vous m'avez instruit de votre intention d'attaquer cette malheureuse
ville.
— La demande que vous m'adressez, monsieur le duc, est trop juste pour que je ne m'empresse pas d'y souscrire; je prends à témoins de ce que je vais dire les deux officiers qui vous accompagnent, je les prie de bien retenir mes paroles.
— Monsieur, répondit le plus âgé des officiers, nous remercions sincèrement S. E. M. le duc de la Torre, du choix qu'il a bien voulu faire de nous en cette circonstance ; nous saurons nous rendre dignes de cet honneur, en dressant, séance tenante, procès-verbal de vos paroles, en vous priant de le signer et le signant après vous.
— Yoilà qui est parler, messieurs; ce que vous désirez va être fait ; non-seulementje signerai mais encore le capitaine Michel le Basque et le capitaine David que j'ai l'honneur de vous présenter, signeront après moi.
Une table fut apportée avec papier, plumes et encre ; un des officiers espagnols se chargea de remplir l'office de secrétaire ; tous ces préparatifs terminés, Vent-en- Panne prit la parole.
— Ecoutez bien ceci, messieurs, dit-il ; lorsque je m'emparai, il y a deux mois, du vaisseau le Santiago, ce vaisseau avait fait la veilla une prise française; cette prise d'une certaine valeur, était un bâtiment de la compagnie des Indes françaises. J'appris que M. le duc de la Torre, sa famille et sa maison, se trouvaient à bord de la prise ; mais je ne le vis pas ; à mon arrivée à Port- Margot, je rendis compte de mon- expédition à M. d'O geron gouverneur de la partie française de l'île de Saint-Domingue, et je lui remis ainsi que je devais le faire, le bâtiment français. M. le duc de la Torre débar-
qua au Port-Margot, où il séjourna pendant un mois, environ, dans une maison louée pourlui par le gouverneur. Je n'eus pas l'honneur d'être présenté à M. le duc de la Torrependantce temps; j'évitai même de me rencontrer avec lui et je vous dirai franchement, tout en vous priant d'excuserce que uiesparoles 1 peuvent avoirde désagréable pour vous, que je n'ai pas voulu avoir de rapports avec M, le duc de la Torre, ni directs ni indirects, ni lui être présenté, parce que M. le duc est Espagnol et qu'à tort ou à raison je professe une haine implacable contre les Espagnols, Deux ou trois jours avant le départ de M, le duc, tandis que je chassais dans le Grand Fond, près de l'Artibonite, avec mon matelot et quelque^ engagés, une fusillade bien nourrie se fit entendre à une courte distance; j'accourus au bruit ; plusieurs gentilshommes* français, dont le gouverneur M. d'Ogeron, avaient été à rimproviste attaqués par des bandits espagnols, soutenus par trois cinquantaines. Ces gentilshommes, parmi lesquels se trouvait M. le duc de la Torre, se défendaient avec acharnement. Je fus assez heureux pour réussir à les dégager ; c'est à peine si j'eus le temps d'entrevoir pendant un instant et pour la première fois, M. le duc de la Torre. Lorsque, trois jours plus tard, je rentrai à Port-Margot, j'appris que M. le duc de la Torre était parti pour la Vera-Croz, à bord d'un vaisseau français ; telles sont, messieurs, les relations qui ont existé entre M. le duc de la Torre et moi; nous nous sommes à peine entrevus, nous ne nous sommes jamais parlé. Quant à mon expédition contre la Yera-Cruz, il l'ignorait complètement et devait l'ignorer ; j'avais' depuis plusieurs mois conçu ce. projet, que je mûrissais secrètement et dont je n'a\ais dit un mot à personne. Je jure sur l'honneur que toutes les accusations portées contre M. le duc de la Torre, toules les trahisons qui lui sont imputées sont fausses et calomnieuses : du reste, ajouta-t-il avec amertume, il me semble, messieurs, que la conduite tenue aujourd'hui par M. le duc, n'est pas précisément pelle d'un ami, ou d'un allié, mais bien celle d'un
homme d'honneur qui fait franchement et noblement son devoir.
Vent-en-Panne et les quatre officiers parlementaires signèrent cette déclaration qui fut aussitôt remise entre les mains du duc de la Torre.
Celui-ci était au comble de la joie ; ses vœux étaient exaucés; il tenait enfin entre ses mains la preuve irrécusable de son innocence.
— Messieurs, dit le duc, agréez je vous prie tous mes remerciements pour la façon loyale dont vous avez pris mon honneur à cœur, et arrivons sans plus tarder, aux affaires qui ont motivé cette entrevue. Capitaine Venten-Panne, je vous écoute, quelles propositions avez-vous à me faire ?
— Pardon, monsieur leducjene puis accepter ladiscussion sur le terrain où vous essayez de la placer, répondit Vent-en-Panne; ce n'est pas à moi à faire des propositions, c'est à vous, ne l'oubliez pas ; et pour vous enlever le plus léger doute à cet égard, laissez-moi vous apprendre en quelques mots, quelle est votre position, que vous semblez complètement ignorer. La forteresse est entre nos mains, nous sommes maîtres du fort de Saint- Jean de Luz ; votre escadre est prise ; les portes de la ville toutes gardées par nous. Vous ne possédez plus dans la ville que le terrain occupé par vos troupes ; vous avez fait une très-belle défense ; j'admets que si nous ne tombons pas d'accord, vous recommencerez le combat et vous le soutiendrez vaillamment jusqu'à la chute de votre dernier soldat ; eh bien, après, monsieur le duc, cette défense si héroïque qu'elle soit, sauvera-t-elle la ville? vous savez que non, puisque nousen sommes maîtres ; que nous pouvons en quelques heures la brûler et. la ruiner de fond en comble ; sans que vous puissiez vous y opposer!
— Ce serait agir en Vandales, monsieur ; dit le duc.
— Eh ! monsieur le duc, nous sommes des flibustiers, nous autres ; des Ladrones, ainsi que vous nous appelez ; le vandalisme est un de nos éléments de succès ; quelle
considération peut nous retenir? aucune. Ce qu'il nous faut c'est de l'or ; par estime pour vous, à cause de votre belle défense, je suis disposé à vous faire beaucoup de concessions, auxquelles je ne consentirais pas avec un autre ; ainsi croyez-moi ; offrez-nous des conditions convenables ; n'essayez pas de jouer au plus fin avec moi. Je suis très-bien renseigné ; je sais que la ville regorge d'or, en ce moment Je connais même l'endroit où cet or est déposé ; vous attendez l'arrivée de la flotte de Panama pour charger vos galions, que l'escadre tloat je me suis emparé avait pour mission de protéger jusqu'en Europe. Maintenant parlez, M. le duc, je vous écoute.
— Monsieur, puisque vous prenez la question ainsi, je vous répondrai que je n'ai pas qualité pour traiter . Ma mission est toute militaire, je manquerais à mon devoir, en empiétant sur les droits du gouverneur civil, sous les ordres duquel je suis placé.
— Ainsi,, monsieur le duc, c'est une rupture, nous recommençons les hostilités?
— Doucement, monsieur, nous n'en sommes pas encore là; cespouvoirs que je n'ai pas, peuvent m'être délégués, par le gouverneur et les notables négociants de la ville. Pour cela il faut que je les voie, que je m'entende avec eux ; je vous demande donc deux heures, c'est le temps nécessaire pour les réunir, leur rendre compte de notre entrevue, et leur demander leurs intentions ; je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta le duc en souriant, combien il est difficile de faire consentir des marchands à donner leur argent.
— Oh! que cela ne vous inquiète pas, M. le duc, nous autres flibustiers, nous possédons des secrets merveilleux pour obtenir ce résultat. Cependant je veux me montrer de bonne compositionavec vous : combien ditesvous qu'il vous faut de temps?
— Deux heures, est-ce trop?
— Certes, monseigneur ; je vous donne une heure ; passé ce temps, si vous ne revenez pas chargé de pleins
pouvoirs, l'attaque recommencera, et alors, nous n'écouterons plus d'autres conditions.
— Eh bien soit ! dans une heure ! mais d T ici là, hien entendu, chacun conservera ses positions et pas un coup de feu ne sera tiré.
— C'est convenu, monsieur le duc, Dieu veuille que ces bourgeois entendent la raison; sinon je vous jure que je ne laisserai pas pierre sur pierre, dans toute la ville de la Vera-Cruz.
Les six hommes se saluèrent et se retirèrent. Les deux trompettes et les deux porte-drapeaux demeurèrent seuls face à face ; afin de prouver que les hostilités étaient suspendues et que la trêve durait toujours.