MAGUANA ET CE QUI EN ADVINT
Il était près de trois heures de l'après-midi ; cependant les deux flibustiers et leurs engagés dormaient encore aussi profondément que s'ils n'eussent jamais dû se réveiller.
Qui sait pendant combien de temps encore ce sommeil se serait prolongé, si tout à coup les Venteurs, qui eux, ne dormaient pas heureusement, n'avaient comme d'un commun accord, non pas donné de la voix* mais simplement poussé une plainte étouffée presque insaisissable ; on aurait cru que les braves bètes comprenaient de quelle importance il était pour leurs maîtres de ne pas trahir leur présence.
Cependant si faible que fut cette plainte, elle suffit pour éveiller des hommes auxquels la continuelle appréhension de dangers terribles tenait, môme dans le sommeil, l'esprit en vedette.
— Eh îiqu'y a-l-it, Monaco ? demanda Vent-en-Panne, à l'un des Veilleurs, dont les yeux animés d'une expression presque humaine étaient fixés sur lui.
L'intelligent animal remua la queue et pointa le museau dans la direction de l'étang de Riquille, en grondant sourdement, mais cependant d'une façon toute amicale.
— Ah ! ah l fit Vent-en-Panne,il parait qu'il nous ar-
rive des visites ? voyons un peu à qui nous allons avoir affaire ?
Son attente ne fut pas longue, à peine achevait-il de parler que deux hommes parurent.
Ces deux hommes, armés jusque aux dents, marchaient avec une précaution extrême ; sept ou huit engagés les suivaient à distance.
— Eh ! fit le flibustier, Montbarts et Montauban ! ils sont en avance, il me semble ; ou bien aurions-nous par hasard dormi trop longtemps, et me tromperais-je sur l'heure? cela serait singulier! enfin attendons.
Montbarts et Montauban, les deux célèbres chefs de la flibuste, dont l'un au moins est déjà connu du lecteur, continuaient à s'avancer ; mais en redoublant de précautions, au fur et à mesure qu'ils approchaient de l'endroit, où Vent-en-Panne et ses compagnons étaient campés.
Lorsqu'il les vit assez proches de lui, le vieux frère de la Côte se décida à se montrer; les arrivants négligèrent alors toutes précautions et marchèrent résolument en avant ; il ne leur fallut que quelques minutes pour re- ' joindre leurs, amis ; les compliments furent brefs ; ce n'était pas une visite de cérémonie, mais un rendezvous d'affaires ; les flibustiers étaient en expédition.
— Quoi de nouveau? demanda Montbarts.
— Rien ; nous sommes arrivés à onze heures du matin ; rien n'a bougé autour de nous.
— Bon ! les Gavachos ne se méfient pas alors ! fit le capitaine Montauban, charmant jeune homme de vingtcinq ans au plus, aux manières exquises, aux traits fins et aristocratique, et dont la physionomie avait une rare expression de douceur féminine. Gordien ! nous allons avoir une belle camisade, on pourra jouer des couteaux !
— Allons! allons ! Montauban, lui dit en souriant Montbarts, calme-toi un peu. Tudieu ! comme tu prends feu, compagnon !
— C'est vrai; mais aussi c'est si amusant de houspiller les Gavachos.
— Le Poletais n'a pas encore paru ? demanda Montbarts.
— Il ne devait pas venir ici ; son poste était du côté de l'étang de Riquille. '
— C'est juste ! combien a-t-il d'hommes avec lui?
— Il n'a que ses engagés ; cinq rudes compagnons.
— Nous disions donc : Le Poletais, et cinq engagés, six ; Montauban, moi, et nos engagés, seize ; cela fait vingt-deux, vous autres, huit, trente, très-bien et le beau Laurent ?
— Il amène quinze hommes.
— Quarante-six ; Ourson Téte-de-Fer ?
— Dix-huit hommes ; avec lui, dix-neuf bien entendu,
— Bon ; quarante- six et dix-neuf, soixante-cinq ; estce tout ?
— Mais oui, reprit Vent-en-Panne, je n'ai pas supposé qu'il fallût plus de monde pour une expédition comme celle-ci.
• — Le fait est, appuya Montbarts, que nous n'avons pas à redouter une grande résistance ; quelle est la population de ce village à peu près ?
— Cinq cents habitants tout au plus ; dit Vent-en- Panne; et une garnison composée de trois cinquantaines commandées par. un capitaine.
— Oh ! alors nous en viendrons facilement à bout ! dit Montauban.
— Diable ! compagnons, comme vous y allez ! fit en riant l'Olonnais ; une population que vous évaluez au moins à cinq-cents âmes ; une garnison de cent cinquante soldats ! vous trouvez que ce n'est rien contre soixante-cinq hommes, et derrière de bonnes murailles ! -
Les flibustiers se mirent à rire.
— Tu es encore nouveau parmi nous, matelot, lui dit paternellement Vent-en-Panne; il te reste encore beaucoup, de choses à apprendre, d'abord celle-ci : règle gé-
néralaçn moyennç,, un flibustier vaut dix Gavachos,. en rase campagne ; derrière de bonnes murailles, ainsi que tu le dis fort élégamment,, il peut très-bien en abattre six ; ainsi soixante-cinq flibustiers représentent en 4 réar. lité le chiffre fort respectable de trois cent quatre-vingtsdix hommes résolus et bien armés ; tu vois que c'est, plus que suffisant, d'autant plus que dans la population, il faut défalquer, Jes femmes, les, enfants, les vieillards, les moines et les poltrons ; c'est-à-dire au moins les trois quarts des habitants.
—7 Très-bien, insista l'Olonnais, mais restent toujours les soldats.
— Ah c'est vrai, mais ceci est une autre affaire.: les soldats sont pour nous les enneipis lès moins redoutables.; voici pourquoi : dans les premiers temps de l'occupation de Saint-Dominyue par les frères de la Côte, le gouvernement espagnol avait armé les cinquantaines d'excellents mousquets ; tu sais, n'est-ce pas, que ces cinquantaines, ont été créées, dans le but spécial de don? ner la chasse aux boucaniers ? Or, il arriva ceci : chaudement reçus par nous dans plusieurs rencontres, et rudement houspillés,ainsi que le disait tout à l'heure Montauban, ces pauvres soldats prirent une si grande frayeur de nous, que chaque fois qu'on les expédiait à notre recherche, à peine entraient-ils dans la savane qu'ils commençaient un feu roulant qui durait tant qu'il leur restait une charge de poudre. Ils faisaient ainsi un tel vacarme, que les flibustiers prévenus par le bruit, leslaissaienttranquillement continuerleur inoffensive fusillade, et allaient chasser d'un autre côté. Le gouvernement espagnol, toujours intelligent, feignit de se tromper sur le but de ces fusillades intempestives. Au -lieu de les attribuer à la lâcheté de ses soldats, il en conclut que ceux-ci méprisaient les armes à feu, bonnes seulement dans les combats à distance ; et préféraient des armes qui leur permissent de lutter cprps à corps contre nous. Fort de ce raisonnement, le gouvernement .retira aux ciAquantajnes leurs fusils,et.l6.s remplaça par
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desjancçs.; de sorte que les pauvres diables qpand on les conduit contre nous, marchent en avant, comme des chiens qu'on fouette, où comme des vçaux que l'on mène à 1 abattoir, car ils ont à l'avance la cQnviction de leur défaite*
— Ah! pardieu, matelot voilà qui es,t fort! tout ce que tu me racontes là est bien vrai ! tu. ne brodes pas un. peu?
— Non ; tout est d'une exactitude rigoureuse ; tu : vûi&, donc que les cent cinquante hommes de la garnison, ne sont pour nous d'aucune importance.
— Oui, ajouta, Montauban, et les Gavac^os vqnfc recevoir upe jolie brûlée ! que le diable les emporte ! ce ser t a bien fait pour, çux ! A quelle heure dQnnons-nous Fassayt,?
— Trois, heures aprçs le, coucher, du, soleil ; c'&^t-àdire à neuf heures ; il faut donner aux seflores le temps de. s'endormir ; d'ailleurs^ ils, se couchpnt de bpnne hejare,
— . Oh ! alors, reprit Montbar k ts, nous ayp-ns du temps devant nous ! si;j'avaissu çglaje ne me serais p^s, autant pressé .d'arriver.
— Comment, diable, dit Montauban. allons-nous, tuer les, heures qui nous restent à attendre.
— Que cela ne vous inquiète pas, compagnons, dit Vent-en-Panne, nous causerons; celanous aidera à tromper t notre impatience.
— Et puis, ajouta Montbarts, je crois que nous ne forions pas mal d'envoyer deux de nos engagés battre l' fc estrade, afin, de s'assurer si nos compagnons sont à leurs postes.
— Oui, ceci sera prudent.
Deux engagés furent aussitôt, appelés, ils,retçurentdes instructions, détaillées et ils s'éloignèrent,
San Juap de la Maguana n'existe plus aujourd'hui; elle a été remplacée par. la, petite ville de, San Juan, situé&à^uelqueslie^es plus bas sur la rivière, de Neybe ; à l'époque où se passe notre histoire, elle, s'élevait sftr
les bords d'une petite rivière, nommée la Maguana, qui n'est qu'un affluent du Neybe.
Cette ville, où plutôt ce village, formait alors la limite extrême de la frontière espagnole ; comme telle c'était un point stratégique d'une très-grande importance, pour défendre les possessions espagnoles contre les déprédations des boucaniers.
Cet établissement n'avait, dans le principe, été fondé que dans un but essentiellement militaire ; son existence ne remontait pas à plus de trente ou quarante ans.
D'abord ce n'avait été qu'un fortin, où plutôt un blockaus, comme on dirait aujourd'hui, construit en troncs d'arbres reliés entre eux par des crampons de fer ; entouré d'un large fosse, d'un talus en terre, auquel deux ou trois ans auparavant, on avait ajouté un chemin couvert, des casemates, et un ouvrage à cornes.
Quelques ranchos misérables s'étaient groupés autour de ce fortin ; peu à peu le nombre de ces ranchos s'accrut ; puis, comme cela arrive toujours dans les centres de population espagnole, on avait bâti une église, trois ou quatre chapelles, fondé deux couvents, un de carmélites pour les femmes, l'autre de capucins.
La population s'était ainsi augmentée jusqu'à atteindre le chiffre de cinq à six cents âmes ; population pauvre, honnête, spécialement occupée au défrichement des forêts, à la culture de la terre et à l'élève des bestiaux.
Pour garantir cette population, une enceinte avait été tracée et un fossé creusé ; on y avait ajouté un talus en terre et un petit fortin, qui ainsi que le premier protégeait le cours de la rivière. Chacun de ces fortins était armé de deux petits canons de bronze, de quatre livres de balles ;de deux espingoles et de quatre fusils de remparts. Cet armement en réalité bien faible, paraissait cependant suffisant pour protéger le village contre un coup de main des flibustiers; en effet, jusque-là, il avait suffi.
San Juan de la Maguana, dont les ranchos étaient étages en amphithéâtre sur les pentes d'une haute colline, dernier contrefort des montagnes Noires, baignait le pied de ses dernières maisons dans la rivière, offrait l'aspect le plus charmant et le plus pittoresque ; avec ses constructions mauresques, à toits plats, badigeonnées au lait de chaux, et à demi-enfouies sous un fouillis de* bananiers, de grenadiers, d'orangers et d'autres arbres ,des régions inter tropicales.
Telle était la ville dont soixante-cinq flibustiers avaient résolu de s'emparer par surprise. •
Maintenant, pourquoi les frères de la Côte avaient-ils formé cette résolution ? c'est ce que nous allons expliquer en deux mots.
Lorsque Vent-en-Panne avait assisté, invisible, àl'entretien du Chat-Tigre avec le capitaine don Antonio Goronel gouverneur de San Juan de la Maguana, un fait l'avait frappé ; ce fait était celui-ci : Non-seulement le Chat-Tigre entretenait des intelligences avec le gouvernement espagnol, mais encore il avait à- San Juan, une habitation dans laquelle il se rendait souvent; cette habitation renfermait des papiers précieux pour les flibustiers ; d'autres très-importants y avaient été déposés depuis quelques jours.
Vent-en-Panne avait résolu de s'emparer à tous risques de ces papiers ; qui, il en avait la conviction, l'aideraient à éclaircir le mystère dont s'entourait le Chat- Tigre, et lui révéleraient certaines particularités de la vie passée de cet homme ; particularités que le flibustier tenait surtout à connaître.
Le Chat-Tigre ne devait demeurer que deux ou trois jours à San Juan ; il fallait donc se hâter d'agir, si on voulait le surprendre, et s'emparer de ses papiers.
L'expédition avait été aussitôt résolue entre Venteen-Panne et l'Olonnais ; le lendemain même, après s'être entendus avec quelques-uns de leurs amis, ils s'étaient * mis en route, pour tenter la surprise de la ville.
Les engagés envoyés à la découverte, ne furent de retour au; campement que vers sept heures du soir ; ils avaient \isité tous les postes établis par les flibustiersautour de la ville, communiqué aux différents chefs les 1 ordres qu'ils avaient reçus.
Partout, ils avaient été accueillis de la façon la plus cordiale. Les frères de la Gôte attendaient avec impatience le moment de commencer lîattaque ; ce moment arrivé, ils promettaient de renverser tous les obstacles qui leur seraient opposés.
Ces nouvelles furent accueillies par Vent-en-Panne et ses compagnons, comme elles devaient l'être ; c'est-àdire avec des, transports de joie, les. flibustiers ne doutèrent pas un instant de la réussite de leur hardi coup de main. Leur impatience redoubla ; ce fut à grand'peine qu'ils se résignèrent à demeurer dans leur embuscade, sans se laisser aller à quelques-unes de ces imprudences dont ils étaient si coutumiers, chaque fois qu'ils tentaient une expédition.
Pour tuer le temps et tromper l'ardeur qui les dévorait, ils ne trouvèrent qu'un moyen ; moyen au reste très-pratique ; ce fut de souper ; cependant ce repas fut excessivement frugal ; ils n'osèrent pas allumer le feu, afin de ne pas donner l'éveil aux Espagnols;
Enfin Montbarts sortit de sa ceinture une magnifique montre garnie de diamants, et annonça à' ses compagnons qu'il était neuf heures.
Un-joyeux hourra accueillit cette nouvelle ; l'on se mit immédiatement r en mesure de; tout préparer ppur l'attaque ; du reste les- préparatifs ne furent pas longs ; les flibustiers saisirent leurs armes, ^émergèrent douce* ment du couvert et guidés par leurs Venteurs, ils se dirigèrent à pas de loups vers la ville.
Tout les- protégait ; la nuit était noire etsanslune; le veat soufflant en foudre,. ses sifflements continus à travers les branches des arbres, , produisaient un bruit sourd qui étouffait le retentissement des pas des flibustiers, sur la terre desséchée de la savane.
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Ils atteignirent le rebord du fossé, sans avoir attiré l'attention des sentinelles espagnoles, probablement endormies aufonddëséchauguettesoù des guérites.
Chacun des flibustiers s'était muni, ce que nous avons oublié de noter, d'une énorme botte de broussailles et de menues branches d'arbres, ces fascines furent jetées dans le fossé qu'elles comblèrent presque, sur une largeur de deux pieds et demi, chemin fort étroit à la vérité, mais plus que suffisant, pour des hommes accoutumés à courir sur des vergues de huit pouces de diamètre.
Vent-en-Panne donna un coup de sifflet strident, signal répété comme un sinistre écho par les autres chefs de boucaniers, dont les troupes étaient disséminées autour de la ville ; puis les frères de la Côte s'élancèrent hache en main, traversant le fossé en quelques secondes, ils franchirent le talus, elen poussantde grands cris, ils coururent au pont-levis dont ils attaquèrent les chaînes et qui tomba bientôt avec fracas.
Alors, ils se ruèrent dans la ville comme une légion de démons; les uns pénétrèrent dans les fortins, dont ils massacrèrent les soldats ; qui surpris dans leur sommeil furent tués avant même d'avoir conscience de ce qui se passait ; d'autres s'emparèrent de l'église et des chapelles, montèrent dans les clochers et firent sonner les cloches à rebours; d'autres enfin forcèrent Vayuntamtento, ou maison du gouverneur, saisirent don Antonio Coronel dans son lit et le firent prisonnier avec sa famille.
Cette surprise fut si habilement conduite, et si lestement exécutée, que la ville avait été envahie par tous les côtés à la fois, et qu'en moins d'un quart d'heure les flibustiers s'en trouvèrent les maîtres.
Montbarts s'établit à la maison de ville, fit comparaître Je gouverneur devant" lui et le condamna à payer séance tenante une somme de 50,000 piastres pour la rançon de la ville, lui annonçant que faute de le faire, lui et cinquante habitants notables de San Juan de la Maguana seraient pendus.
Puis la ville fut livrée au pillage.
Nous passerons légèrement, sur les atrocités commises par les frères de la Côte.
A Tépoque où se passe notre histoire, le sac d'une ville, tombée surtout au pouvoir d'hommes comme les boucaniers, était une chose horrible. Ni l'âge, nile sexe ne réussissait à préserver les malheureux habitants de l'avarice et de la rage des vainqueurs. Le sort qu'ils réservaient aux femmes surtout, était atroce. Les flibustiers forçaient les portes de toutes les maisons, brisaient les meubles, et s'emparaient de tout ce qui se trouvait à leur convenance. Pour aller plus vite en besogne, ils tranchaient les doigts pour avoir les bagues, et déchiraient les oreilles pour prendre les boucles.
Le désordre était extrême ; c'était vainement que les habitants affolés de terreur imploraient la pitié de ces furieux ; on ne leur répondait que par des ricanements sinistres ou en les assommant à coups de crosse, les déchiquetant à coups de sabre, ou les perçant avec les baïonnettes.
Cependant les flibustiers procédaient avec un certain ordre, dans leur œuvre de rapine. Toutes les richesses enlevées dans les maisons, quelle que fût la valeur des objets, étaient scrupuleusement apportées sur la grande place de la ville, entassées en un monceau sous la garde de quatre sentinelles, qui en répondaient sur leur Me.
La. ville avait été soudain illuminée, de loin, on l'aurait crue en feu ; c'était une scène digne de Salvator Rosa, de Ribera, où de Brugel d'Enfer, ces peintres de toutes les horreurs ; pour se débarrasser de ce qu'ils appelaient les criailleries des habitants, les flibustiers les avaient refoulés à coups de crosse dans l'église et les chapelles, où ces malheureux,blessés pour la plus part, se trouvèrent entassés pêle-mêle.
Cependant Vent-en-Panne ne perdait pas de vue le motif qui lui avait fait tenter cette expédition; après avoir pénétré dans le premier fortin, dont les pièces
furent enclouées, démontées et jetées dans le fossé, le massacre de la garnison commença. Un seul alferez échappa à la mort.
C'était un jeune homme de vingt ans à peine, appartenant à une grande famille espagnole ; il était venu à Saint-Domingue pour y faire ses premières armes ; Vent-en-Panne lui garantit la vie sauve et lui assura la liberté, à la condition de le conduire à la maison habitée par le Chat-Tigre ; le jeune homme, à peine échappé à la mort, accepta avec joie cette proposition.
Le Chat- Tigre toujours prudent, avait choisi son logement à une portée de pistolet à peine des remparts ; c'était donc à une courte distance du fortin ; Talferez y conduisit Vent-en-Panne qui se fit accompagner de l'Olonnais, de Montauban, de Tributor et deux autres de ses engagés.
Arrivé devant la maison, Vent-en-Panne fit conduire par un engagé, Talferez à l 1 ayuntamiento , où se trouvait Montbarts afin de mettre le jeune homme sous sa sauvegarde ; puis le frère de la Côte s'approcha ,1a hache à la main, de la porte de la maison, qu'il essaya d'enfoncer. Le Chat-Tigre était sur ses gardes. Aux premiers cris des boucaniers à leur entrée dans la ville, le transfuge avait pris l'éveil ; comprenant aussitôt que les frères de la Côte tentaient une camisade contre San Juan de la Maguana ; camisade du succès de laquelle il ne douta pas un instant»
Cet homme passé maître en fourberies et en trahisons, se rappela que lors de son entrevue avec don Antonio Coronel, il avait à plusieurs reprises remarqué certains mouvements insolites dans un fourré placé à portée de voix de l'endroit où l'entrevue avait lieu ; mouvements auxquels dans le premier moment il .n'avait pas attaché une grande importance, mais qui lui firent alors deviner que sa -conversation avait été entendue ; que la surprise de la ville en était la conséquence; et que l'ennemi quel qu'il fût, qui avait assisté à son entretien, n'avait tenté ce hardi coup de main que
pour s'emparer de ses papiers ; et peut-être en même temps se défaire de lui.
Le Chat-Tigre était non-seulement un scélérat, mais encore il possédait toute la férocité de l'animal dont il avait pris le nom. Convaincu que c'était à lui qu'on en voulait, il résolut d'opposer la plus vive résistance, tandis que son frère, chargé des papiers précieux, qu'atout prix il voulait soustraire à ses ennemis fuirait, par une porte de derrière, et gagnerait la campagne en toute hâte.
Quant à lui, il était persuadé qu'il réussirait à s'ouvrir passage; au pis-aller, s'il succombait, son frère resterait pour poursuivre sa vengeance ; sa mort ne serait ainsi qu'une faible satisfaction pour ses ennemis, puisque ses secrets seraient intacts.
Cette détermination prise, le Chat-Tigre barricada solidement la porte de sa maison ouvrant du côté de la ville, donna à son frère des instructions fort détaillées ; lui remit tous ses papiers sans en excepter un seul ; lui assigna un rendez-vous au cas où il réussirait à s'échapper ; puis, ainsi qu'il l'avait arrêté, il le fit sortir par une porte de derrière ; le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il se fût perdu dans les ténèbres, rentra, barricada la porte, et se mit à charger ses fusils et ses pistolets, avec cette froide résolution de l'homme qui a fait le sacrifice de sa vie.
Aux premiers coups de hache retentissant contre la porte, le Chat-Tigre disposa ses armes sur une table, à portée de sa main, et ouvrant une fenêtre, tout en ayant soin de s'abriter derrière un volet, il déchargea deux pistolets dans la rue*
Mais les flibustiers étaieit gens qui allaient vite en besogne ; TQlonnais réfléchit que peut-être la maison avait une seconde issue; il la tourna, résolu à l'attaquer à revers; l'assaut fut alors donné devant et derrière, et cela si rudement, que bientôt les portes tombèrent et la maison fut envahie.
Le Chat-Tigre, debout dans un angle obscur du pa^
lier du premier étage, déchargea ses pistolets sur les flibustiers qui montaient l'escalier en courant ; puis dégainant son épée et la tenant de court, il se jeta à corps perdu au milieu de ses ennemis, avec un rugissement de fauve aux abois.
Il y eut une mêlée horrible .dans les ténèbres ; une lutte acharnée, entrecoupée de cris et d'imprécations ; d'autant plus terrible, que les combattants, resserrés dans un espace très étroit, ne pouvant qu'imparfaitement se servir de leurs armes, risquaient de se blesser les uns les autres, en voulant atteindre leur ennemi.
L'audacieuse résolution du Chat-Tigre le sauva; le projet insensé qu'il avait conçu réussit contre toute prévision ; excepté quelques blessures dans les chairs, blessures sans importance, il atteignit la rue sain et sauf; courut désespérément jusqu'au rempart, se lança dans le fossé, grimpa le taillis opposé et disparut dans la campagne; sans être atteint par un. seul des coups de fusil tirés contre lui, pendant cette course affolée.
Vent-en-Panne était désespéré; une fois encore son ennemi avait glissé comme un serpent, entre ses doigts prêts à l'étreindre, et s'était joué de lui; ce fut en proie à un profond découragement, convaincu à l'avance de l'inutilité de ses recherches, qu'il se résolut aies commencer presque machinalement, et par acquit de conscience.
En effet tous les meubles étaient vides ; les papiers avaient disparu. Avant de fuir, le Chat-Tigre avait tué raide un engagé de Vent-en-Panne et blessé trois autres; sa retraite avait été celle du Jaguar acculé par les chasseurs; l'avantage lui était resté; le vieux flibustier sortit de la maison la tête basse, mâchonnant des imprécations, et ruminant dans sa tête les plus terribles projets de vengeance.
Comme la ville était prise, le pillage à peu près terminé, Vent-en-Panne se dirigea vers Tayuntamiento, rendez-vous assigné aux flibustiers, pour partager le butin conquis.
Mats en chemin, poussé par une espèce de sourd pressentiment, il se sépara de ses amis ; Jes laissa continuer leur route, el s'engagea dans les rues les plus sombres de la ville.
Cependant Chanteperdrix n'avait pas réussi à s'échapper aussi facilement que l'avait supposé le Ghat- Tigre; après avoir quitté la maison, il avait piqué tète baissée tout droit devant lui, courant sans regarder où il allait ; il voulait avant tout s'éloigner de la maison au plus vite, se croyant certain de réussir facilement à sortir de la ville ; mais il rencontra à l'exécution de-ce projet, des difficultés plus grandes qu'il ne le pensait*
Jamais jusqu'alors, il n'était venu à San Juan de la Maguana où il ne se trouvait que depuis la veille, par conséquent il ne connaissait pas du tout la ville; de plus Chanteperdrix ne possédait pas la bravoure de son frère. Le Chat-Tigre avait le courage audacieux mais froid du lion ou du jaguar, celui de Chanteperdrix ressemblait à celui de l'hyène et du chacal ; il était cauteleux, sournois, sentiments produits en réalité, par l'instinct de la conservation . L'hyène et le chacal peuvent faire preuve de bravoure, mais ce n'est que lorsque ces animaux se sentent acculés, que toute fuite leur est impossible.
Tel était Chanteperdrix.
Après avoir couru assez longtemps, il s'arrêta pour reprendre haleine et essayer de reconnaître s'il se trouvait près des remparts. L'endroit où il avait fait halte formait une espèce de carrefour où plusieurs rues aboutissaient; dans ces rues, on voyait s'agiter des torches, passer des. ombres rapides ; parfois l'éclair d'un coup de feu zigzagait les ténèbres.
Quant au carrefour, il était désert, sombre et silencieux.
Chanteperdrix respira.
— J'échapperai, murmura-t-il, les ténèbres me couvrent; je ne dois pas être éloigné des remparts, mais comment y arriver?
Là était la difficulté.
— Tout doit être fini maintenant ; reprit-il après un instant; si je retournais du côté de la maison? ces rues sont désertes ; je ne cours pas le risque d'être attaqué ; d'ailleurs, ajouta-t-il, je suis armé ; si Ton m'y contraint, je saurai me défendre.
Il retourna alors sur ses pas, mais lentement, avec précaution ; rasant les murailles, interrogeant à chaque pas l'obscurité, la sondant du regard, afin de s'assurer qu'il n'était ni suivi, ni épié.
Il atteignit ainsi l'angle d'une rue, le tourna machinalement, et s'engagea au hasard, dans une nouvelle direction ; soudain un crrde joie lui échappa ; à cent pas à peine devant lui, se dressait la masse sombre du rempart.
— Je suis sauvé! s'écria-t-il.
Et sans plus réfléchir, il s'élança en courant vers ce rempart, qu*'un instant auparavant il désespérait presque d'atteindre. Tout à coup, il reçut un choc tellement violent qu'il trébucha, fit quelques pas à reculons, et finalement roula sur le sol ; il avait été donner à Timproviste, contre un individu, qui au moment où il passait débouchait d'une rue voisine.
Cet individu marchait la tète basse et l'air fort préoccupé; cependant à cette rude attaque, après avoir, lui aussi, reculé en trébuchant, il avait poussé une exclamation de colère, et s'élançant sur son malencontreux agresseur, il le prit rudement à la gorge et lui appuya un genou sur la poitrine.
— Drôle ! s'écria l'inconnu en brandissant une énorme "hache sur la tète du pauvre diable, rends-toi, ventre-dieu ! ou tu es mort !
— Je me rends, seiior! je me rends; murmura l'autre d'une voix lamentable ; il avait reconnu dans l'homme dont l'àrmc le menaçait, un flibustier.
— Eh ! fit celui-ci avec un geste de surprise aussitôt réprimé, qui avons-nous donc-là ? voilà une voix que je connais, il me semble? et se penchant vers lui ; Que faites-
vous donc là, maître Chanteperdrix ? ajouta-t-il d'une voix goguenarde.
— Je... -je ne sais pas, balbutia l'autre.
— Ah ! vous ne savez pas? cela est singulier! je crois que vous le savez fort bien au contraire ; vous vous échappiez, hein, mon maître?
— Eh! quand cela serait, capitaine! est-il donc défendu à un pauvre diable d'essayer de sauver sa vie, dans une nuit comme celle-ci?
— Nullement; mais vous vous sauviez bien vite; on vous poursuivait donc?
— Personne, illustre capitaine, mais j'avais hâte de me mettre en sûreté, je vous l'avoue.
— Je ne vois aucun mal à cela au contraire, il n'est pas défendu de chercher à sauver sa vie; ainsi donc, vous couriez vers le rempart?
— Hélas ! oui, noble capitaine ; si je n'avais pas eu la jnale chance de vous rencontrer je l'aurais atteint déjà; mais je n'ai pas de bonheur.
— Allons, allons, mon maître, tout cela s'arrangera peut-être beaucoup mieux que vous ne le supposez; nous ne sommes pas aussi féroces, nous autres boucaniers, qu'on nous en fait la réputation. Il est vrai que je suis votre ennemi, mais je vous avais moi-même autorisé à vous retirer ici ; je n'ai donc aucunement l'intention de vous nuire ;ma parole vous garantit; voyons, relevez-vous, mon maître.
Et il lui tendit la main.
Chanteperdrix se releva péniblement.
— Seriez-vous blessé? lui demanda Vent-en-Panne.
— Non, je ne crois pas, mais j'ai le corps tout endo- Jori.
— Bon 1 ce ne sera rien, consolez-vous ; il est heureux pour vous de m'avoir rencontré, sans cela, vous n'auriez jamais réussi à sortir de la ville; suivez-moi, je vais vous mettre en lieu de sûreté.
— Vraiment, vous feriez cela? fît l'autre avec un sourire cauteleux.
VBNT-EN:-PÀNNE 35
— Puisque je vous le promets ; seulement service pour service ?
— Je ne vous comprends pas, noble capitaine?
— J'ai surpris la ville, tout exprès pour m'emparer de certains papiers que possède votre frère; lorsque j'ai attaqué votre maison, déjà vous étiez parti, votre frère était seul; il nous a opposé une résistance acharnée et finalement à réussi à s'échapper.
— Ah ! tant mieux ! s'écria Ghanteperdrix.
— Tant mieux en effet, foi de Vent-en-Panne! car je ne voulais pas sa mort, je ne l'aurais tué qu'à la dernière extrémité ; or il est évident pour moi, que en vous laissant partir et demeurant seul dans la maison, votre frère avait des raisons pour agir ainsi ; raisons sérieuses, comme par exemple de mettre en sûreté ces papiers*, que j'ai vainemcntcherchés chez lui, et qu'il est trop fin pour conserver dans une circonstance pareille, quand il vous était si facile de vous sauver en les emportant avec vous, ces papiers vous devez les avoir; remettez-les moi donc, et je vous réitère ma promesse, non-seulement dé ne pas vous tuer, mais encore de vous rendre votre liberté, avant une demi-heure.
— Je vous jure, noble capitaine, répondit Chanteperdrix en pâlissant; que...
— Ne jurez pas et exécutez-vous, dit sévèrement le flibustier, je ne fais jamais de menaces qui ne soient aussitôt exécutées; les papiers, vous les avez, je le sais, il me les faut ou sinon?
— Capitaine!...
— Les papiers! pour la dernière fois je vous les demande.
Ghanteperdrix devint livide, un tressaillement nerveux agita tous ses membres, il fit un pas en arrière, et portant vivement la main à sa poitrine.
— Tu ne les auras pas, chien ! s'écria-t-il, et 'brandissant un poignard, il en porta un coup terrible au cœur de son ennemi.
Le poignard se brisa sur la poitrine du flibustier, qui demeura ferme comme un roc.
— Ah! misérable, c'est ainsi! s'écria-t-il, merci, ma bonne cotte'de mailles !
Et levant sa hache.
— Voilà le prix de ta trahison, renégat! ajoula-t-il d'une voix rauque.
Ghanteperdrix roula sur le sol le crâne fendu ; il se débattit quelques secondes dans les affres de la mort, puis il expira en poussant un rugissement terrible.
Vent-en-Panne repassa sa hache à sa ceinture, s'agenouilla près du cadavre, fouilla ses vêtements ; et ainsi qu'il l'avait supposé, il trouva un portefeuille fermé avec un cadenas, et dans lequel étaient renfermés sans doute les papiers si longtemps cherchés.
— Allons! allons! dit philosophiquement le flibustier en serrant précieusement le portefeuille dans son pourpoint, j'avais tort de me plaindre, je crois que décidément le Chat-Tigre, malgré toute sa finesse, s'est laissé prendre cette fois dans ses propres filets.
Il se releva, jeta un dernier regard de mépris sur le cadavre étendu à ses pieds ; puis il reprit à pas lents, mais fort satisfait cette fois, le chemin de Tayuntamiento, où il ne tarda pas à arriver,
COMMENT VENT-EN-PANNE LUT LES PAPIERS QU'IL AVAIT ENLEVÉS A GHANTEPERDRIX ET CE QUI EN ADVINT
Au moment où Vent-en-Panne pénétrait dans TAyuntamiento, il y régnait un désordre si grand, que Montbarts lui-même était impuissant à le calmer.
Le capitaine don Antonio Coronel, et les quarante notables de la ville s'épuisaient en protestations de toutes sortes, pour essayer de se soustraire au paiement de la rançon énorme exigée par les flibustiers pour le rachat de la cité.
Malheureusement pour eux, les braves gens parlaient à des sourds. La coutume invariable des flibustiers étant de ne jamais revenir sur une décision prise.
Le capitaine Montauban avait déjà dit, en frappant rudement la crosse de son fusil contre le parquet :
— Au diable l'argent! pendons les Gavachos! cela vaudra mieux, nous rirons!
Proposition accueillie avec enthousiasme par les flibustiers; malgré leur cupidité innée, ils éprouvaient un plaisir extrême à voir pendiller, au haut d'une corde, ces orgueilleux Espagnols par lesquels ils étaient si dédaigneusement traités de Ladrones, et pendus haut et court, sans autre forme de procès, lorsque le hasard les faisait tomber entre leurs mains.
Montbarts n'avait pas été pour rien surnommé V Exterminateur ; as guerre lasse, il allait donner le signal de l'exécution, lorsque Vent-en-Panne entra à l'improviste dans la salle, où se tenaient ces sinistres assises.
Le succès si providentiellement obtenu par le vieux flibustier, avait rempli son cœur de joie, et disposé son esprit à la clémence; seulement ce sentiment n'était pas poussé assez loin chez lui pour lui faire négliger l'intérêt de ses compagnons.
Quand il entra, tous les regards se tournèrent vers lui ; Montbarts dans son for intérieur, n'était pas fâché de décliner la responsabilité de ce jotipendement, ainsi que disait si facétieusement le capitaine Montauban; Vent-en-Panne était en réalité le chef de l'expédition, et reconnu comme tel par tous les Frères de la Côte ; Montbarts se hâta de s'effacer devant lui.
— De quoi s'agit-il donc? demanda Vent-en-Panne. Montbarts lui expliqua l'affaire en deux mots.
— Ah ! ah ! reprit-il, et ces messieurs refusent?
— Oui,* de sorte que nous allons les pendre.
— Ceci me paraît logique.
Les notables avaient senti l'espoir renaître dans leurs cœurs à l'entrée du vieux flibustier, dont la réputation de bonté était bien établie ; ils se reprirent àt^;mblor de tous leurs membres, en entendant cette froide réponse.
Leur dernière planche de salut se brisait sous leurs pieds.
— Donc nous pendrons les seîlores ! s'écria Montauban tout joyeux.
— Un instant, dit Vent-en-Panne, rien ne presse encore; expliquons -nous d'abord.
Et se tournant vers les notables, plus morts que vifs :
— Comment? reprit-il, vous ne pouvez pas, à vous tous, réunir une misérable somme de cinquante mille piastres, pour sauver votre vie, et empêcher votre ville d'être totalement détruite? Sur mon âme, caballeros, vous n'y avez pas réfléchi sans doute, ou peut-être vous figurezvous que nous n'exécuterons pas nos menaces.
— Nous savons que vous êtes des hommes implacables, senor, répondit don Antonio Coronel ; mais il nous est impossible de réunir la somme à laquelle vous nous imposez.
— Cela est-il réellement ainsi? demanda Vent-en- Panne d'un air d'intérêt.
— Je vous le jure sur l'honneur, senor.
— Oh ! oh ! cela devient sérieux, et si au lieu de 50,000 piastres, nous nous contentions de 40',000.
— Il nous est aussi impossible de payer 40,000 piastres que 50,000, senor.
— Ah! diable! alors j'en suis fâché pour vous; cependant j'espère que vous réfléchirez ; je vous donne cinq minutes.
— Vous entendez? ponctua Montauban.
— Nos réflexions sont faites, sefior; répondit froidement le Gouverneur*
— Bien vrai? alors, senor, tant pis pour vous; Tribu-
tor, viens ici, mon garçon ; fit Vent-en-Panne en s'a* dressant à son engagé, debout à quelques pas de la porte ; ton pistolet est-il chargé, mon enfant?
— Oui, capitaine,
— Très-bien; alors approche et fais-moi le plaisir de brûler la cervelle à ce seîior qui est là, tiens à côté du capitaine don Antonio.
Tributor s'avança et exécuta froidement l'ordre de son chef.
— C'est une triste nécessité, mon cher capitaine, dit Vent-en-Panne avec bonhomie, en s'adressant au gouverneur atterré par cet acte de justice sommaire; cependant vous reconnaîtrez que ce caballero n'a pas souffert; maintenant, si vous voulez, nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée-
— Mais, seîior, il nous est impossible, je vous le proteste, de...
— Ah! vous vous entêtez? très-bien; Tributor, passe à cet autre caballero, et agis avec lui comme tu as fait avec le premier.
Un second coup de pistolet retentit ; une nouvelle victime roula sur le sol.
Les flibustiers riaient à se tordre, l'idée de Vent-en- Panne leur semblait charmante ; la bonhomie et le laisser aller avec lesquels leur chef procédait mettaient surtout le comble à leur joie ; certes ils préféraient beaucoup voir se prolonger cette exécution, au paiement des quarante mille piastre demandées.
Lies notables de San Juan de la Maguana ne partageaient nullement cette opinion; la forme de conversation adoptée par Vent-en-Panne leur souriait très-médiocrement; convaincus que les flibustiers n'hésiteraient pas à les mettre tous à mort, ils étaient en proie à une agonie terrible, et commençaient à chuchoter vivement entre eux.
— Nous disons donc sefiores, reprit paisiblement Vent-en-Panne, que définitivement, vous êtes dans l'impossibilité, ou du moins vous vous obstinez à ne pas
vouloir payer les 40,000 piastres fixées pour le rachat de votre ville, c'est bien entendu? n'est-ce pas, sefior?
— Pardon, sefior capitaine, répondit vivement don Antonio Coronel, après mûres réflexions; les notables de la ville sont résolus à faire d'incroyables efforts pour vous satisfaire.
— Ah ! je savais bien qu'ils y arriveraient.
— Mais, vous comprenez, sefior capitaine, que 40,000 piastres ne se trouvent pas ainsi tout d'un coup ; il faut du temps, et*..
— Je comprends parfaitement cela, mon cher capitaine ; nous ne sommes pas des arabes ; nous vous laisserons tout le temps nécessaire.
— Ah ! merci, sefior capitaine.
— Oui, oui, répondit Vent-en-Panne ; vous avez une demi-heure.
— Mais, sefior capitaine ! .. s'écria le gouverneur atterré .
— Ah ! pas d'observations, je vous prie; ce temps est plus que suffisant pour réunir le double et même le triple de cette somme! ne m'obligez pas à faire moi-môme des recherches ; peut-être vous coûteraient-elles plus cher que vous ne le supposez; ainsi, voilà qui est convenu, 40,000 piastres dans une dembheure ; ces deux cabaileros, dit-il en désignant deux notables, iront prendre l'argent ; seulement, souvenez-bien de ceci : Si dans trente minutes, montre en main, ils ne sont pas de retour avec la somme dite, dans trente et une minutes, l'exécution recommencera, et cette fois, je ne Tinterromperai plus; vous m'avez entendu? allez maintenant.
Les deux notables sortirent effarés, laissant dans la salle leurs compagnons plus morts que vifs ; un quart d'heure plus tard, des peones chargés de lourdes taie-, gas, remplies de piastres, entraient dans l'ayunta-. miento, suivis et surveillés par les deux notables, Les quarante mille piastres furent comptées; Vent-en-Panne était un homme méthodique ; il signa généreusement
un reçu ; délicatesse médiocrement appréciée par les notables ; en somme leur argent leur tenait au cœur.
Quoi qu'on puisse supposer, à propos de la façon expéditive dont Vent-en-Panne avait procédé ; la vérité est que dans cette circonstance, devant l'acharnement implacable des flibustiers, en ordonnant l'exécution sommaire de deux des notables, il sauva la vie aux autres; les flibustiers n'auraient pas hésité à les pendre ; en feignant d'être cruel» il fit donc preuve de générosité, presque de clémence.
Cette affaire réglée à la satisfaction générale des flibustiers, on sortit sur la place; là se trouvaient amoncelées les richesses enlevées dans les maisons; de l'indigo, de la cochenille, des bijoux de toutes sortes, des pièces de velours, des ornements d'église tels que calices, ostensoirs, patènes, croix d'or et d'argent, encensoirs, etc., etc.
A la lueur des torches, le partage commença sous la présidence de Vent-en-Panne. Les parts furent faites avec une équité remarquable ; aucune plainte ne s'éleva ; chacun fut satisfait de son lot.
A six heures d'i matin, au moment où le soleil se levait radieux à 1 horizon peu soucieux comme toujours des scènes tristes ou gaies qu'il allait éclairer, les flibustiers évacuèrent enfin San Juan de laMaguana, emmenant avec eux plusieurs charrettes traînées par des bœufs, mises en réquisition pour le transport des marchandises, trop lourdes pour être transportées à dos d'hommes.
Après s'être acquitté de ses devoirs de chef de l'expédition, en faisant son rapport officiel à M- d'Ogeron, sur les faits accomplis, et lui remettant le dixième prélevé sur les prises et revenant au Roi, Vent-en-Panne de retour chez lui, se renferma dans sa chambre à coucher; puis après avoir forcé la serrure du portefeuille, enlevé sur le cadavre de Chanteperdrix, il déplia les papiers et commença à les lire attentivement*
La journée et la nuit entière furent employées à cette
lecture, qu'il n'interrompit pas un seul instant; il ne sembla même pas entendre les appels réitérés de l'Olonnais, du Poletais et d'autres flibustiers, surpris et inquiets de cette réclusion, dont ils ne comprenaient pas les motifs.
Pendant cette lecture, le visage de Vent-en-Panne prenait une teinte terreuse, ses sourcils se fronçaient à se joindre, des rides profondes se creusaient sur son front inondé d'une sueur froide. Parfois, il laissait échapper à travers ses dents serrées à se briser, quelques paroles sans suite et incompréhensibles. Ces papiers devaient renfermer des révélations bien terribles, des secrets bien étranges, pour causer à cet homme de bronze, que rien ne pouvait émouvoir, une émotion semblable.
Quand enfin, vers sept heures du matin, après une nuit, pendant laquelle le sommeil n'avait pas une seconde clos ses paupières, il eut terminé sa lecture, il se laissa aller en arrière sur le dossier de son fauteuil ; ses bras tombèrent inertes le long de son corps, et ses yeux alors se fixèrent sans regards, sur les papiers épars devant lui.
Deux heures s'écoulèrent ainsi; deux heures pendant lesquelles il garda une immobilité sculpturale; on l'eut cru frappé de la foudre.
Peu à peu cependant la vie sembla rentrer en lui; un soupir profond souleva, comme s'il eut voulu la faire éclater, sa puissante poitrine ; des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux brûlés de fièvre et tracèrent un sillon sur ses joues blômies; ces larmes le sauvèrent ; elles lui rendirent la vie qui l'abandonnait; il se redressa, jeta autour de lui un regard farouche, et secouant sa fauve chevelure, comme un lion se préparant au combat:
— C'est une guerre à mort ! murmura-t-il en frappant vigoureusement du poing sur la table. Eh bien ! soit, quelle que doive être l'issue de celte lutte, je l'accepte ! Par un puissant effort de volonté, son visage avait repris son apparence de froideur et d'impassibilité ordi-
naire; il essuya ses larmes d'un geste brusque et pendant quelques minutes il marcha de long en large dans sa chambre.
Lorsque le flibustier crut enfin avoir reconquis toute sa puissance première sur lui-même, il revint vers la table, rassembla les papiers, les replaça dans le portefeuille qu'il ferma tant bien que mal ; cacha ce porte* feuille dans une armoire secrète, pratiquée si habilement dans la muraille que personne n'en pouvait soupçonner l'existence; puis il défit son lit, s'étendit dessus pendant quelques instants, afin d'y imprimer les contours de son corps; et certain que toute trace de ce qu'il avait fait avait disparu, il ouvrit la porte de sa chambre et sortit.
La première personne contre laquelle il se heurta en traversant la pièce suivante, fut l'Olonnais ; le jeune homme paraissait en proie à une vive inquiétude ; il tenait une hache à la main.
— Ah ! te voilà! s'écria-t-il en apercevant son ami. *
— Oui, répondit Vent-en-Panne avec bonhomie ; où allais-tu ainsi?
— J'allais te chercher.
— Que se passe-Ml donc? tu parais tout ému.
—* Il se passe, répondit TOlonnais avec agitation, que j'allais t'appeler et que si tu avais fais comme hier, c'est-à-dire si tu n'avais pas répondu, j'étais résolu à défoncer la porte.
— Oh! oh! voilà une bien grave résolution, matelot; dit Vent-en-Panne en souriant.
— Grave sans doute, mais en tous cas, plus que justifiée par la conduite que tu as tenue envers moi depuis hier.
— Allons donc, tu es fou; en quoi, je te prie, ma conduite a-t-elle quelque chose de singulier?
— Comment, tu entres dans ta chambre à onze heures du matin? tu t'y enfermes...
— Comment? je m'y enferme! s'écria Vent-en-Panne avec une surprise parfaitement jouée.
— L'ignorais-tu donc? te serais-tu enfermé sans le sa voir?
— Sans doute! je n'ai pasle plus léger souvenir de l'avoir fait; hier, je me sentais un très-grand mal de tête; je suis rentré chez moi; à peine m'étais-je assis sur mon fauteuil et avais^je allumé ma pipe, que sans m'en douter, j'ai été à l'improviste surpris par une envie de dormir si irrésistible, que à peine, ai-je eu la force de me traîner jusqu'à mon lit, où je me suis aussitôt endormi, d'un sommeil profond, ressemblant presque à la mort.
— Et ce sommeil a duré? demanda l'Olonnais, en fixant sur son matelot un regard incrédule.
— Jusqu'à ce moment; il y a à peine une demi-heure que je suis éveillé; sur mon âme jamais je n'ai si bien dormi de ma vie; tiens, ajouta-t-il en baillant à se démettre la mâchoire, tu le vois, le sommeil ne m'a pas encore quitté.
— C'est bien! dit l'Olonnais en hochant la tête, tes secrets t'appartiennent ; Dieu me garde d'essayer de les pénétrer malgré toi.
— Tu es fou, matelot! ou diable prends-tu que j'aie des secrets, et qu'en ayant je veuille te les cacher? tout n'est-il pas commun entre nous? Voyons, ce que je t'ai dit est vrai ; il ne s'est passé rien de plus, rien de moins; maintenant laissons cela, si tu le veux, et allons déjeuner, je me sens une faim de loup*
— Soit, je- n'insisterai pas, dit le jeune homme, un moment viendra sans doute où tu seras plus confiant. J'attendrai.
Ils passèrent dans la salle à manger, et se mirent à table.
Quatre ou cinq jours s'écoulèrent, pendant lesquels, bien que vivant sous le même toit, les deux matelots ne se virent que très-rarement.
Tous les matins au lever du soleil, Vent-en-Panne quittait sa cabine, ainsi qu'il nommait sa maison, sortait de Port-Margot, et ne rentrait qu'à la tombée de la nuit.
De son côté, l'Olonnais comprenant que son ami désirait être seul, s'attachait à ne se rencontrer avec lui que le moins possible, et à ne lui adresser que des questions banales, qui ne pussent en rien l'embarrasser. Un matin cependant, contrairement à l'habitude qu'il avait prise, Vent-en-Panne ne sortît pas à l'heure de son déjeuner ; les deux amis se rencontrèrent face à face devant la même table.
Pendant tout le repas la conversation roula sur des sujets insignifiants, mais lorsque le café eut été servi, que les engagés se furent retirés, Vent-en-Panne bourra sa pipe, l'alluma, puis se penchant sur la table et poussant le pot à tabac vers son ami :
— Maintenant, matelot, dit-il causons.
— Mais il me semble que nous ne faisons que cela, depuis le commencement du déjeuner, répondit POlonnais avec une feinte surprise.
Vent-en-Panne haussa les épaules.
— Non, reprit-il, nous pelotons, en attendant partie.
— Pour être vrai, je m'en doutais un peu, fit l'Olonnais, ainsi nous allons véritablement causer?
— Oui, fit-il, si tu y consens.
— Je ne demande pas mieux.
Vent-en-Panne posa les deux coudes sur la table, la tête dans ses mains et lâchant une énorme bouffée de tabac, tout en conservant sa pipe rivée au coin de ses lèvres :
— Matelot, lui demanda-t-il ex abrupto, sais-tu parler espagnol-
— Oui, répondit l'Olonnais tout interloqué par la physionomie narquoise de son ami; mais pourquoi celte question?
— Tu vas voir; parles-tu bien l'espagnol?
— J'ai fait pendant six ans le cabotage sur la côte d'Espagne, depuis Port-Vendre jusqu'à Cadix, à bord d'un navire de Gijon; je parle et j'écris l'espagnol avec
une perfection telle, que dans les derniers temps de mon séjour dans ce pays, les gens avec lesquels le hasard me mettait en rapports d'affaires, ne voulaient pas admettre que je fusse Français et s'obstinaient à me croire leur compatriote.
— Bon ! fît Yent-en-Panne; tu es venu à la Côte avec le frère de Pitrians, n'est-ce pas?
— Oui, et tu dois le connaître, puisque qu'il a été reçu frère de la Côte en même temps que moi.
— Je le connais en effet; j'ajouterai même que Ton m'a donné d'excellents renseignements sur son compte.
— Ah! fit TOlonnais, comprenant de moins en moins où son ami voulait en venir.
— Oui, mais comme toi tu le connais sans doute plus particulièrement que moi, je voudrais avoir ton opinion sur ce garç*on : et savoir si c'est un gaillard solide ; en un mot si l'on peut au besoin compter sur lui; un homme enfin.
— Cher ami, je connais Pitrians depuis plus de quinze ans déjà, bien que je sois encore très-jeune; nous avons navigué ensemble sur toutes les mers; partagé les souffrances les plus atroces, les piaisirs les plus effrénés ; donc je le connais mieux que personne ; et mieux que personne, je puis te renseigner sur son compte.
— C'est précisément ce que je désire.
— Eh bien, dans la joie comme dans la douleur, dans la misère comme dans l'abondance, je l'ai toujours vu le même; c'est à dire honnête, dévoué, plein de cœur ; un homme enfin, comme tu en cherches un, sur lequel on peut se fier en tout et pour tout,
— Mordieu ! tu fais de lui un bel éloge! s'il le mérite c'est un grand et noble caractère !
— Je suis encore resté, crois-le bien, au dessous de la vérité.
— Oh! oh!
Il y eut alors un silence.
Yent-en-Padaie semblait profondément réfléchir; l'O
loiinais attendait; Vent-en-Panne reprit tout à coup la parole.
— Matelot, dit-il brusquement, tu avais raison l'autre jour.
— Hein ! que veux-tu dire? je ne comprends pas, fit-il d'un air distrait.
— Allons, allons, reprit gaîment Vent-en-Panne, n'essaie pas de me donner le change ; puisque je suis franc avec toi, sois-le avec moi; je te répète que tu avais raison, ou, si tu le préfères, que tu avais parfaitement deviné; oui, je suis demeuré pendant vingt-quatre heures, enfermé chez moi, sans sortir et sans répondre à personne; je ne dormais pas, j'entendais fort bien tout ce qui se faisait derrière ma porte.
— Ah ! tu en conviens à présent?
— Complètement, tu le vois; Est-ce que tu n'es plus curieux de savoir pourquoi je m'obstinais ainsi à garder le silence?
— Matelot, la confiance ne se commande pas, chercher à surprendre les secrets d'un ami est à mon sens une mauvaise action ; je t'ai interrogé l'autre jour, j'ai eu tojt, je le reconnais ; aujourd'hui tu penses pouvoir rompre le silence, je suis prêt à t'écouter, mais je ne ferai rien pour provoquer de ta part une confidence, dont peut-être plus tard tu te repentirais.
— Merci, matelot, je n'attendais pas moins de toi; mais rassure-toi, cette confidence je la fais de mon plein gré; avant de parler, j'ai voulu bien réfléchir sur la ligne de conduite que je devais adopter; on se repent souvent d'avoir agi avec trop de promptitude. Il y a dans la vie de l'homme certaines situations parfois tellement sérieuses, que la moindre imprudence peut causer d'irréparables désastres ; écoute-moi, je serai bref, d'ailleurs ce que j'ai à t'apprendre peut-être le soupçonnes-tu déjà, il est donc inutile de s'étendre sur un pareil sujet. Tu sais dans quel but nous avions tenté l'ex- < pôdition de laMaguana,tu sais comment, grâce à un hasard extraordinaire, cette expédition à réussi ; c'est à
dire comment, au moment où je désespérais de retrouver jamais ces papiers, si importants pour moi, ils tombèrent entre mes mains.
— Oui, je me rappelle tout cela, eh bien?
— Eh bien, frère, reprit Vent-en-Panne,en fixant sur le jeune homme un regard d'une expression singulière, les vingt-quatre heures pendant lesquelles je suis resté enfermé, ont été employées par moi, à lire ces papiers. Ils contiennent d'effroyables révélations ; des secrets dont mon cœur à été glacé d'épouvante; entre autres choses, j'y ai lu tous les détails d'un complot horrible, ourdi contre le duc de la Torre et sa famille*
— Contre le duc de la Torre! s'écria le jeune homme en bondissant de colère.
— Oui; mais calme-toi et laisse-moi finir; le duc de la Torre à été l'hôte des Frères de la Côte à Saint-Domingue, nous lui avons promis, et toi-même tu t'es engagé, si ce qu'on m'a rapporté est vrai, à lui porter secours, s'il réclamait notre assistance.
— Oui, c'est vrai; je suis prêt à tenir ma parole.
— Très-bien, seulement je te ferai observer, que le duc de la Torre n'est plus à Saint-Domingue ; peut-être même a-t-il déjà quitté la Vera-Cruz ; de plus il ignore ce qui se trame contre lui ; où le prendre pour l'avertir de se tenir sur ses gardes? lequel de nous osera risquer sa tête, pour aller, soit à la Yera-Cruz, soit dans toute autre partie du territoire Espagnol, l'avertir d'un danger peut-être problématique ; en somme ce complot n'est encore qu'à l'état de projet; d'ailleurs nous connaissons fort peu ce gentilhomme, bien que nos rapports avec lui aient été excellents ; de plus il est Espagnol, c'est-à-dire notre ennemi.
— Si je ne te connaissais pas, matelot; si je ne co^ prenais que lu me parles ainsi, non pas pour me détourna de la dangereuse mission que tu veux me confier, et doni je te remercie, mais pour bien m'en faire sentir toutes les conséquences probables, au cas ou j'échouerais, je
t'en voudrais sérieusement, je te l'avoue, de m'adresser dételles paroles, dont tu ne penses pas un mot*
— Au fait c'est vrai ; pardonne-moi, matelot, j'ai voulu te tendre un piège; j'ai eu tort, d'autant plus que je sais combien tu t'intéresses à celte famille ; eh bien ! à présent que j'ai lu ces papiers, je te le dis franchement, moi aussi je m'y intéresse; si je puis l'empêcher, je te jure que pas un cheveu ne tombera de la tète d'un de ses membres.
— Merci, matelot, à la bonne heure, je te reconnais ; ainsi ta pensée.,.
— La voici, toute entière : Le duc de la Torre est arrivé à la Vera-Gruz, depuis deux ou trois jours à peine, en admettant un beau temps continuel. Or nous sommes à la fin de septembre, le navire chargé du cabotage entre Chagrès et la Vera-Cruz, et vice versa, n'exécute ce voyage que trois fois par an, en décembre, en avril et en août, parce qu'il est obligé de se régler d'abord, sur les arrivages d'Europe, et sur le départ des galions du Pacifique; or étant à la fin de septembre, nous avons deux mois et demi devant nous ; deux mois et demi pendant lesquels, nous sommes certains que le duc de la Torre restera à la Vera-Cruz ; nous avons donc tout le temps nécessaire pour essayer de parvenir jusqu'au duc, et l'avertir du danger dont il est menacé ; voici mon plan : Toi et Pitrians, le jeune bien entendu, vous vous noircissez le teint et les cheveux; cela fait, le diable m'emporte si, grâce à votre connaissance approfondie de la langue espagnole, on ne vous prend pas pour des Andaloux. Je frète un navire, sur lequel j'embarque un demi douzaine de mules, avec tous les harnachements nécessaires, douze ballots de marchandises de provenance espagnole ; puis je vous trouve n'importe comment, ceci me regarde, des papiers bien en règle, constatant que vous êtes né au Ferrol, port que vous connaissez sans doute ?
— Sur le bout doigt, appuya l'Olonnais.
— Très-bien ; afin de ne pas attirer l'attention, j'arme mon navire dans la baie de Gonaves, point presque
perdu, habité seulement par quelques pêcheurs ; le jour du départ venu, nous quittons le Port-Margot sans tambours ni trompettes, nous nous rendons à bord de mon bâtiment et nous mettons' sous voile, entre chien et loup.
— C'est cela même, mais où allons-nous?
— A la Vera-Cruz, pardieul
— Oui, mais pas directement.
— Pas si sots! s'écria Vent-en-Panne en riant. Je connais à dix lieues en amont de la Vera-Cruz une charmante plage déserte, où je réponds de vous débarquer sans être aperçu. Une fois à terre, vous vous arrangerez comme vous voudrez; quant à moi ma tâche sera remplie; que penses-tu de ce plan, matelot?
— Je le trouve excellent ; seulement je crois que tu oublies quelque chose d'important*
— Quoi donc? fit Vent-en-Panne d'un air goguenard,
— Dame, il ne s'agit pas seulement d'aller, il faut revenir, tu me semblés avoir complètement oublié le retour.
— Tu te trompes, matelot, j'ai laissé pour la fin la partie la plus sérieuse de mes instructions ; ainsi faismoi le plaisir de m'écouter avec l'attention la plus scrupuleuse.
— Sois sans crainte.
— Nous disons donc que je vous ai mis à terre; vous voilà, toi et Pitrians, métamorphosés en Espagnols de la plus belle venue, et naturellement il va sans dire que vous agissez en conséquence. Seulement tu sais, ou lu ne sais pas, que les Espagnols sont les gens les plus curieux qui existent ?
— Je l'ignorais en effet.
— Eh bien, je te l'apprends, matelot.
— Merci.
— Or, puisque tu es Espagnol, tu es curieux*
— Oui, fit en riant l'Olonnais et tellement curieux, que j'interroge continuellement, que je regarde partout, que je m'introduis dans les forts, j'étudie les murailles,
au besoin même, je fais de la statistique, n'est-ce pas cela, matelot?
— Oui, répondit Vent-en-Panné en riant aussi, je vois que tu m'as parfaitement compris; on ne sait pas vois-tu, matelot, ce qui peut arriver* Pçut-être ces connaissances acquises par toi, connaissances topographiques et statistiques, nous serviront elles plus tard? maintenant il va sans dire, que ta mission remplie, tu ne resteras pas une seconde de plus à la Vera-Cruz; tu ne saurais t'imaginer le plaisir exquis que trouvent les 6avachos à pendre un flibustier, et quel flair ils ont pour les dépister* Prends garde à cela. Ils ont adopté contre nous un système essentiellement radical; aussitôt pris, aussitôt pendu, sans autre forme de procès. Pendant tout le temps de ton séjour au Mexique, je croiserai au large; la nuit du jeudi de chaque semaine, je m'appro-» cherai, quelque temps qu'il fasse, jusque en vue de la plage où se sera opéré ton débarquement; et je louvoierai devant cette plage, jusqu'à une heure avant le lever du soleil ; de sorte que rien ne te sera plus facile, que de t'embarquer, si tu le juges convenable; cependant comme il est bon de tout prévoir, s'il arrivait malheur, soit à toi soit à Pitriahs, celui qui resterait libre allumerait un feu sur le point le plus élevé de cette plage ; dans ce cas je viendrais moi-même à terre, et nous verrions à prendre des mesures pour sauver celui de vous qui se serait laissé prendre. Est-ce bien entendu? Est-ce bien clair ?
— Parfaitement.
— Donc je continue; avant de nous séparer, je te confierai des papiers que tu remettras au duc de la Torre. Ces papiers lui donneront tous les détails sur le complot tramé contre lui; seulement, et pour ne plus revenir sur ce sujet, je t'avertis que ces papiers ont été placés par moi sous une enveloppe cachetée ; tu vas me donner, à l'instant ta parole d'honneur, de ne pas rompre ce cachet quoi qu'il arrive ; de plus au cas où tu tomberais entre les mains des Espagnols, tu te feras écharper,
comprends-tu? plutôt que de laisser prendre ce paquet. Ces papiers, je te le répète, renferment des secrets si terribles, que personne excepté le duc de la Torre et moi, n'en doit connaître le contenu ; es-lu prêt à me donner ta parole? - f
— Je te la donne, répondit le jeune homme avec un fier regard ; ces papiers ne sortiront de mes fnains, que pour passer dans celle du ducde la Torre ; ils lui seront remis intacts.
— Merci, matelot jecompte sûr toi ; il est bien entendu, que si le duc effrayé pour sa femme et pour sa fille, désire quitter la Yera-Cruz, je le recevrai à mon bord, où il sera traité avec tous les égards et le respect auxquels il a droit. Tu vois, enfant, que tu avais tort de te défier de moi; si je n'ai pas satisfait plus tôt ta curiosité, j'avais pour cela des motifs dont saris doute à présent tu apprécies la gravité.
— Ne revenons plus sur ce sujet, matelot, parlons plutôt de notre départ; J'ai hâte de quitter Saint-Domingue, maintenant que je sais qu'un danger terrible est suspendu sur la tête du duc de la Torre; malheureusement, il s'écoulera bien du temps encore avant que tout soit prêt.
— Tu crois? fit Vent-en-Panne avec ce sourire moitié figue moitié raisin qui lui était particulier; va chercher ton ami, instruis-le de ce que j'attends de lui et de toi; promenez-vous par la ville, en gens désœuvrés, dinez dans une taverne, puis à onze heures du soir rendezvous ici, nous partirons immédiatement pour la Gona'ne, où nous arriverons demain au lever du soleil.
— Mais après?..
— Après, enfant que tu es? supposes-tu donc que depuis huit jours, je n'ai pas agi? tout est paré, on n'attend- plus que nous,
— Oh! matelot s'écria FOlonnais, en lui pressant la main avec force ; il n'y a que toi pour penser ainsi à tes amis.
— Ne me remercie pas, enfant, dit Vent-en-Panne
avec mélancolie, qui sait si plus tard, nous ne regretterons pas ce que nous faisons aujourd'hui?
— Je ne regrette jamais, s'écria le jeune homme avec feu, de remplir un devoir !
— Suffit, je m'entends; brisons là, quant à présent, matelot, plus tard nous reviendrons là dessus ; Dieu veuille que mes tristes prévisions ne se réalisent pas* Hâte-toi de prévenir Pitrians, il faut que demain à cette heure-ci, nous soyons en vue de Cubaines deux frères de la Côte se levèrent de table, et
TOlonnais quitta aussitôt la maison.
Vent-en-Panne le suivit un instant du regard en murmurant à part lui:
— Je devais me conduire ainsi ; qu'arrivera-t-il ? Dieu y pourvoiera!
Il laissa tomber sa tète sur sa poitrine, et demeura longtemps plongé dans de profondes réflexions ; selon toute apparence, elles n'avaient rien que de fort triste.
COMMENT l/OLONNAIS ET PITRIANS DÉBARQUÈRENT AU MEXIQUE, ET FIRENT LA RENCONTRE DE DON PEDRO GARCIAS
Aujourd'hui, grâce aux recherches incessantes faites par certains savants, il est prouvé de la manière la plus authentique, que Christophe Colomb ne découvrit pas l'Amérique, mais ne fit que retrouver cette terre, dont la route était perdue, depuis tout au plus une centaine d'années.
Tout porte à croire que le grand navigateur génois
avait été mis par un hasard quelconque, ou par des investigations habilement conduites, au courant de cette particularité ; et qu'à son départ de Palos, il était nonseulement convaincu de l'existence du continent qu'il allait essayer de retrouver, mais encore qu'il savait à peu près quelle route il lui fallait suivre pour l'atteindre.
On sait à n'en pas douter que les relations entre l'Amérique et l'ancien continent remontent à la plus haute antiquité ; on est même certain, que ces relations n'ont jamais été complètement interrompues ; on a les preuves d'expéditions faites par les Islandais en 877, 983 et 986, dans l'île de Nantucket, un degré au-dessous de Boston; à la Nouvelle-Ecosse et enfin à Terre-Neuve ; on a des renseignements positifs sur les progrès des colonies de la Scandinavie américaine, jusqu'au milieu du xiv° siècle; dès le xn c le Groenland eut des évoques suffragants de Hambourg; jusqu'en 1418, les colons Norvégiens établis sur ces côtes, payaient au Saint-Siège, pour dîme et denier de S 1 Pierre, deux mille six cent livres de dents de morses. En 1266, les prêtres Groënlandais de l'évêché de Gardar, se mirent à la tête d'une expédition de pêcheurs qui, partis de la baie de Baffin, allèrent pêcher dans le détroit de Lancastre jusqu'à, celui de Barrow. Le dernier voyage dont il soit fait mention dans l'histoire de la Scandinavie est celui d'un bâtiment parti en 1347, à destination de la Nouvelle-Ecosse, pour y chercher des bois de construction. La grande peste, qui vers le milieu du xiv° siècle ravagea l'Europe, s'étendit jusqu'au Groenland; plus tard le commerce de cette région devint un droit régalien de la couronne de Norwège. En 4-418 une flotte commandée par le prince Zichmni de Preslande, vint on ne sait d'où, et détruisit par le fer et par le feu toute la colonie. Enfin les relations faites par les frères Zens, relations dont l'authenticité est incontestable, et qui remontent à la fin du xiv° siècle, donnent sur la Nouvelle-Angleterre, et les nations * situées plus au S. E., des renseignements précieux, sur
le degré de civilisation auquel étaient parvenus les peuples de ces divers pays.
Lorsque Christophe Colomb eut commencé ses merveilleuses découvertes, les Espagnols comprenant toute l'importance pour eux de s'assurer la propriété de ces immenses territoires, où l'or semblait foisonner comme à plaisir, achetèrent une bulle du pape Alexandre VI ; bulle très chèrement payée, mais au moyen de laquelle ils s'assurèrent la propriété exclusive de toutes les terres découvertes, ou à découvrir dans le Nouveau Monde; jusqu'à une ligne imaginaire, tracée par le pape et dont la position ne fut jamais parfaitement déterminée.
Le Gouvernement Espagnol, en conséquence de cette
. bulle, continua ses conquêtes et réussit à s'assurer ces
immenses possessions, qui permirent plus tard au Hoi
Philippe II, de dire que le soleil ne se couchait jamais
dans ses États.
L'Espagne organisa ses conquêtes; elle y installa un système despotique, dont l'histoire ne présente aucun autre exemple. Les pays sur lesquels s'étendait sa domination, furent fermés au commerce européen, avec une sévérité inouïe. L'entrée des ports fut prohibée; tout étranger à quelque nation qu'il appartînt, surpris à franchir les frontières des colonies espagnoles, était impitoyablement mis à mort. En un mot, ce continent si providentiellement retrouvé, fut presque en entier confisqué au profit de la monarchie espagnole ; sans relations avec les autres peuples, et isolé dans le monde, plus complètement que ne Ta jamais été la Chine ellemême.
Le Mexique, bien amoindri aujourd'hui, comprenait sous la monarchie espagnole, cette vaste et magnifique contrée du continent américain, s'ôtendant du 16° au 40 e degré de latitude. La vice-Royauté du Mexique était bornée au S. par la baie de Honduras et le Royaume de Guatemala; à TE. par le golfe du Mexique, à l'O. parla *iner Pacifique et les deux Californies,
Les frontières du N. étaient moins certaines; elles
traversaient des déserts inconnus; elles paraissaient s'étendre du cap San Francisco, aux sources du Rio-del- Norte, et suivre le cours du Rio-Golorado, jusqu'au Rio- Sabina qui se jette dans l'Océan à l'extrémité du golfe du Mexique, à l'O- delà Nouvelle-Orléans; l'étendue de cette magnifique vice-royauté, n'était pas moindre de 473,913 kilomètres carrés.
Lors de sa merveilleuse expédition, Pernan Cortez, après avoir pris possession des côtes du Yucatan et du Goatzacoalco, débarqua définitivement sur une plage aride et sablonneuse entièrement déserte. Cette contrée inhospitalière se nommait Ghalchinhuecan ; elle n'était éloignée que de trente kilbmètres de la ville Guetlastlan, aujourd'hui Costala.
Avant de se décider à fonder un établissement dura^ ble, Fernan Cortex chercha un terrain plus propice-; enfin le Vendredi-Saint de l'année 1519, le Conquistador se décida à poser la première pierre d'une ville à laquelle il donna le nom de Villa Rica de la Vera-Cruz ; ce ne fut qu'en 1599 que le comte de Monterey, reconnaissant les désavantages de la position choisie par Cortez, fit définitivement bâtir la ville, à l'endroit où pour la première fois, le Conquistador avait débarqué.
A l'époque où se passe notre histoire, la Vera Gruz était encore toute jeune, puisqu'il n'y avait pas tout à fait quatre-vingts ans qu'elle avait été bâtie sur son nouvel emplacement. Elle se divisait en deux parties distinctes, dont l'une se trouvait en terre ferme, et l'autre sur nie nommée alors S 1 Jean de Luz,et qui prit plus tard celui de S 1 Jean d'UIua.
La partie comprise dans Lile, renfermait une magnifique forteresse, existant encore, une redoute avec un ouvrage à cornes, une centaine de maisons environ, et une église.
C'était à cette île et à celle de Sacrificios qui en est voisine, que mouillaient les navires arrivant d'Europe ; après avoir opéré leur déchargement et leur chargement au môle de la Vera-Cruz.
La ville proprement dite, avait la forme d'un carré long, et était entièrement fermée de murailles. Elle s'appuyait à TE. sur une petite rivière, aujourd'hui dans la ville, et à l'O. sur un cours d'eau débouchant dans la mer près du môle, après avoir traversé la ville dans toute sa largeur. Selon la mode espagnole les rues étaient larges et coupées à angles droits. Deux forteresses solidement établies défendaient la ville dans sa partie 0. et du côté de la campagne; les murailles assez bien construites, étaient coupées de distance en distance par des poternes; deux portes, dont Tune située à TE, presque sur le bord de la mer, donnaient accès dans la ville*
La Vera-Cruz était alors justement nommée la ville riche. En effet elle servait d'entrepôt à tout le commerce du Mexique; l'or et l'argent des mines y affluaient de toutes parts. Sa population s'élevait à environ 25,000 habitants, adonnés au commerce; gens actifs, entreprenants, péchant à qui mieux mieux en eau trouble dans ce magnifique Eldorado, et faisant en peu de temps des fortunes considérables.
Aujourd'hui, la Vera-Cruz se meurt; sa population a diminué de moitié au moins ; l'herbe pousse dans ses rues éclairées au gaz et traversées par un chemin de fer américain. Les révolutions incessantes de ce malheureux pays, ont réduit son commerce presque à néant ; ce port, jadis si florissant, languit presque moribond; un coup de tonnerre réussira seul à galvaniser le Mexique, en lui faisant perdre sa nationalité précaire, et le courbant pour toujours peut-être, sous le joug de fer du gouvernement des États-Unis.
Mais en 1674, rien ne faisait encore prévoir cette décadence profonde. L'Espagne était riche, puissante, redoutable et redoutée. Ses ennemis les plus terri blés, puisqu'ils étaient les plus infimes et les plus difficiles à saisir, étaient les flibustiers. Eux seuls lui faisaient une guerre permanente : soutenant que passé les tropiques, il ne pouvait plus y avoir de paix avec l'Espagne; ils lui infligeaient
des défaites, dont les conséquences étaient désastreuses pour son orgueil et surtout pour ses finances.
Un promeneur matinal, qui se serait trouvé sur le bord de la mer, à peu près à la hauteur du village de Médellin vers cinq heures du matin, dixou douze jours après les événements rapportés dans notre précédent chapitre,aurait assisté à une scène singulière et fort intéressante ; mais sur une étendue de plus de quatre lieues, le rivage était complètement désert ; les oiseaux et les poissons furent, par conséquent, seuls témoins de la scène en question.
Un peu après le lever du soleil, un charmant petit navire, coquettement espalmé, d'une finesse de formes exquises, et dont la marche devait être supérieure, se dégagea des brumes, qui aux premières heures du jour s'élèvent de la mer, comme un rideau diaphane se balançant au gré de la brise, et laissa arriver en grand sur le rivage.
Lorsque le navire ne fut plus qu'à une portée de pistolet de ia côte, il vint au lof, brassa ses vergues, mit sur le mât, et demeura stationnaire ; s 'inclinant gracieusement aux caprices de la houle.
Cette manœuvre exécutée, avec une adresse et une agilité merveilleuse, deux embarcations se détachèrent des flancs du navire, et firent force de rames vers le rivage, où elles ne tardèrent pas à atterrir.
La première et la plus petite de ces embarcations était montée par six hommes, dont quatre portaient le costume de marins ; les deux autres, grands gaillards vigoureusement découplés, aux cheveux noirs comme Taile du corbeau, au teint presque olivâtre, et aux favoris taillés en côtelettes, étaient vêtus du pittoresque costume de majo andalou, généralement adopté alors par les arrieros riches, c'est-à-dire possesseurs d'une recua de mules.
Laissant un de leurs compagnons à la garde du canot, les cinq autres étrangers sautèrent gaiement à terré, et se préparèrent à faire accoster la plus gran-
de embarcation qui paraissait très-lourdement chargée.
En effet celle-ci contenait une douzaine de ballots faits et ficelés avec soin au moyen de lanières de cuir, et une quantité de harnais à la mode espagnole, garnis de clochettes ; en quelques instants, la chaloupe eut déposé son chargement à terre et repris le large. Un des matelots agita son chapeau au-dessus de sa tête; à ce signal, on vit s'élever l'une après l'autre de l'intérieur du navire, plusieurs mules dont, aussitôt qu'elles atteignaient la mer, on détachait les sangles ; toutes dès qu'elles se virent libres, nagèrent vigoureusement vers la plage, où elles furent facilement arrêtées par les marins restés à terre.
Les mules furent vivement harnachées, et chargées chacune de deux ballots.
. Ce dernier travail terminé, Vent-en-Panne, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, entraîna un peu à l'écart les deux, arrieros, qui n'étaient autres que l'Olonnais et Pitrians le jeune, son ami.
— Maintenant, frères, dit-il, la première et la plus dangereuse partie de notre expédition est terminée ; c'est à vous à accomplir la plus délicate, ce soin vous regarde seuls ; vous sortirez à votre honneur, je n'en doute pas, d'une affaire si bien commencée.
— Du moins, répondit l'Olonnais, nous ferons les plus grands efforts pour réussir.
— N'oubliez pas, dit Vent-en-Panne, de relire avec soin vos instructions écrites ; elles sont de la plus scrupuleuse exactitude ; en vous y conformant vous êtes certains de ne pas laisser soupçonner votre incognito ; surtout veillez à ce qu'on ne les découvre pas sur vous, tout serait perdu.
— - Quant à cela, sois tranquille ; matelot, dit l'OIonnais, Pitrians et moi nous avons eu la patience d'apprendre ces instructions par cœur, comme une leçon ; dès que nous avons été sûrs de notre mémoire, le papier a été déchiré en morceaux et jeté à la mer*
— Bien, nous n'avons plus rien à redouter de ce côté-
là ; il ne me reste plus qu'à vous embrasser, vous serrer la main, et vous souhaiter bonne chance, frères; souvenez-vous du signal dont nous sommes convenus ; adieu, matelots.
Les trois hommes se serrèrent affectueusement la main, s'embrassèrent et retournèrent de compagnie vers le canot. Vent-en-Panne prit une dernière fois congé de ses amis et sauta dans l'embarcation qui s'éloigna rapidement. En quelques minutes elle atteignit le léger navire et fut hissée à bord ; le bâtiment orienta ses voiles, vira gracieusement sur lui-même, piqua dans le vent , s'éloigna en haute mer ; au bout d'un quart d'heure, il n'apparaissait plus aux deux boucaniers, dont les regards le suivaient anxieusement, que comme l'aile d'une mouette; puis tout disparut.
En se voyant seuls, séparés peut-être pour toujours de leurs compagnons, les jeunes gens laissèrent échapper un soupir involontaire et poignant.
Si solidement trempé que soit un homme ; si ferme que soit son cœur, il y a certains moments d'une haute gravité dans l'existence, où malgré lui, il sent son cou-*' rage faiblir, son âme s'attrister, Lïsolement est une des situations les plus terribles dans lesquelles puisse se trouver un individu ; aussi cause-t-il une impression plus forte que toutes autres péripéties, souvent plus sérieuses, d'une vie d'aventures et de hasards.
— Songeons à nos affaires, dit. brusquement l'Olonnais ; surtout entendons-nous bien afin de ne pas commettre d'imprudence ; d'abord renonçons quant à présent à la langue française pour ne plus parler que l'affreux charabia des senores.
— Très-bien, c'est-à-dire muy bien ; répondit Pitrians avec un gros rire. La première chose que nous devons faire, est de nous éloigner le plus promptement possible du rivage ; si le hasard amenait quelque curieux par ici, il trouverait assez singulière la présence de deux arrieros, avec leur recua,dans un endroit, où ne conduit
aucun chemin et par conséquent n'aboutissant nulle part.
— Parfaitement ; si je ne me trompe cette rivière est le Jamapa, en la suivant elle nous conduira tout droit à Médellin, qu'elle traverse; charmant- village où nous ferons notre première halte*
— D'ailleurs, ajouta Pitrians, mon père le digne homme, m'a toujours dit que le meilleur moyen de trouver sa route, était de suivre les rivières, parce qu'elles conduisent toujours quelque part,
— Ton père était un homme d'un grand sens, cher ami; c'est incontestable, mettons-nous en route, n'oublie pas que nous arrivons de Mexico, et que nous nous rendons à la Vera-Cruz.
— C'est convenu. ,
Les deux hommes rassemblèrent les mules et les poussèrent du côté de la rivière. Là, ils ne tardèrent pas à apercevoir une sente peu frayée, /mais suffisamment large, serpentant sur le bord de la rivière.
Ils s'engagèrent sans hésiter sur cette sente, et bientôt ils disparurent sous la couvert* -
Médellin est un charmant village, à demi caché, ou plutôt enfoui, sous un fouillis d'arbres odorants, et enveloppé de toutes parts des plus magnifiques spécimens de la flore luxuriante des tropiques.
Les habitants de la Vera-Cruz y ont bâti de charmantes demeures, où- ils se retirent à l'époque des grandes chaleurs ; alors que le séjour de cette ville devient impossible, même pour les habitants les mieux acclimatés.
Médellin est pour les Véracruzains, ce que le Chorillo est pour les habitants de Lima, Dieppe^ et les autres villes d'eau pour les européens ; on y joue un jeu effréné, des fortunes s'y font et s'y défont en quelques heures; du reste il était impossible de choisir un site plus enchanteur pour en faire un lieu de repos et de plaisir.
Donc c'était vers ce délicieux village, que se diri-
geaient les aventuriers, tout en , poussant nonchalamment leurs mules, et en fumant l'inévitable cigarette espagnole.
Ils marchaient ainsi depuis une heure environ, lorsqu'à un détour de la route, ils se rencontrèrent face à face, presque à l'improviste, avec un homme d'une quarantaine d'années, à la physionomie ouverte mais un peu railleuse, et qui les salua d'un :
— Buenos Dias ! retentissant, en émergeant d'une sente latérale, au galop d'un magnifique cheval.
Le costume de cet individu, sans être riche, montrait l'aisance, dont saris doute jouissait son propriétaire.
Les arrieros répondirent cordialement au salut de l'étranger ; celui-ci sans plus de cérémonies, fit ranger son cheval auprès d'eux.
— Oh ! oh ! dît-il gaiement, vous êtes en route de bien bonne heure, mes maîtres ; qui diable a pu vous engager à partir ainsi avant le lever du soleil? vous n'êtes pas des jeunes filles, pour craindre de gâter votre teint?
— Non, répondit en riant l'Olonnais, seulement, nous ne nous soucions pas de marcher à la grande chaleur du jour,
— Et, caraï ! vous avez raison, mes maîtres ; vous vous rendez à Médellin ?
— Mon Dieu, oui.
— Eh bien! si cela peut vous être agréable, je vous annonce que vous y serez avant un quart d'heure.
— La nouvelle est excellente en effet, nous vous remercions de nous l'avoir donnée.
— D'après votre costume, je vois que vous n'êtes pas* costenos — des côtes. —
— Vous avez deviné, senor, nous sommes en effet tierras a dentro — de l'intérieur, — voici la première fois que nous venons si près delà mer, ce qui est cause, caraï l que nous nous sommes trompés de route ; et au lieu de suivre tout droit notre chemin, nous avons bête-
ment descendu, et cela, si bas qu'un peu plus nous arrivions au rivage.
— Vive Gristo! voilà une bonne histoire ! fit l'étranger en riant, il n'y a que des Gallegos pour aller ainsi à l'étourdie.
— Le fait est, dit Pitrians,que nous avons agi comme de véritables innocents.
— Bon, le mal n'est pas grand ; fit l'étranger avec bonne humeur, il est facile à réparer ; êtes-vous recommandés à quelqu'un à Médellin?
— Non, nous ne comptions pas nous y arrêter ; mais je suppose qu'il n'y doit pas manquer de tambos, ni de posadas.
— Qu'il en manque, ou qu'il n'en manque pas, ceci importe peu, dit l'étranger et ne doit pas vous inquiéter ; vous avez rencontré Pedro Garcias, mes maîtres ; il n'est pas, à la vérité, l'un des plus riches du pays, mais, caraï! jamais un voyageur n'a frappé impunément à sa porte, pour demander l'hospitalité.
— Je vous remercie cordialement de votre offre généreuse ; mais je crains véritablement de l'accepter, malgré tout le plaisir qu'elle me fait*
— Pourquoi donc cela, s'il vous plaît?
— Mon Dieu, nous sommes des marchands, des gens tout simples, peut-être nous vous gênerons.
— Eh mais! répondit-il vivement, que suis-je donc moi-même, senor? sinon un pauvre diable à'haciendero,. gagnant comme vous, sa vie en travaillant. Oh! là, vous^ êtes bien pointilleux vous autres, tierras a dentro ; est-ce qu'on doit jamais hésiter à accepter une hospitalité franchement offerte? apprenez, caballeros, que nous autres costenos, nous n'agissons pas ainsi envers les voyageurs ; quand nous faisionsune offre à un étranger, c'est de bon cœur, par conséquent, nous n'admettons pas de refus.
— Ne vous fâchez pas, senor ; reprit l'Olonnais en riant, la délicatesse me faisait vous parler ainsi que je l'ai fait; votre proposition me cause le plus grand plaisir, je l'accepte avec joie !
— Eh bien! voilà qui est dit, reprit joyeusement l'haciendero, en se frottant les mains, quand vos courses vagabondes vous conduiront à Pefia Verde, c'est le nom de mon hacienda, j'espère vous y offrir une hospitalité, autrement large que celle que je suis en état de vous donner aujourd'hui. Vous verrez comme nous agissons, nous autres costenos, Caraï ! quand nous nous y mettons !
La conversation prit alors un ton d'intimité, tout à fait sans façons; lorsque les trois hommes, un quart d'heure plus tard, atteignirent Médellin, ils étaient les meilleurs amis du monde, on les aurait crus liés depuis dix ans.
Don Pedro G arcias occupait à Médeilin une charmante habitation, construite tout en bois, et dont les jardins descendaient en pente douce, jusqu'au bord de la rivière,
L'haciendero fut reçu à la porte de sa maison de cam^ pagne, car cette habitation n'était pas autre chose, par deux ou trois peones empressés, dont les cris et les acclamations joyeuses attirèrent hors des appartements, une dame de trente-trois ans environs, fort belle encore, et dont les traits étaient empreints de cette dignitédouceetsympathique, que l'âge met au front des matrones dont la vie a été pure. Deux charmantes jeunes filles de quatorze et quinze ans, se tenaient modestement près de cette dame, leur ressemblance frappante avec elle, indiquait clairement que celle-ci était leur mère.
Au Mexique, un hôte est réellement l'envoyé de Dieu; du moins, cela était encore ainsi à l'époque assez éloignée déjà cù j'habitais ce beau pays. Aujourd'hui tant de changements se sont produits dans cette malheureuse contrée, avec les révolutions et les interventions étrangères, que je n'ose affirmer qu'il en soit encore de même.
Un hôte dès qu'il posait le pied sur le seuil de la maison où il était reçu, était considéré comme un
membre de la famille ; par conséquent libre d'agir à sa guise, sans être exposé à ce feu roulant de questions indiscrètes, dont, dans notre bienheureux pays, si avancé dit-on, en civilisation, on accable sans rime ni raison les étrangers.
Les deux arriéres, après avoir déchargé leurs mules avec l'aide des peones, et les. avoir confortablement établies dans un corral spacieux, furent conduits dans les chambres disposées pour eux; afin de se livrer au repos, jusqu'à l'heure prochaine du déjeuner.
Deux jours se passèrent, pendant lesquels les deux étrangers furent traités avec les plus grands égards. Don Pedro Garcias dont les journées s'écoulaient à ne rien faire, s'était institué leur cicérone. Non-seulement il leur fit visiter la ville dans ses plus minutieux détails, mais encore il les présenta à plusieurs personnes riches, dont le patronage pouvait plus tard leur être fort utile.
De plus il leur ouvritTentrée des maisons où Ton jouait gros jeu, et dans lesquelles pour soutenir leur rôle de Mexicains,les deux aventuriers risquèrentquelquesonces.
Chose singulière, le hasard sembla s'obstiner à leur être favorable au monte ; s'ils avaient continué à jouer sérieusement, peut-être auraient-ils gagné de très-grosses sommes ; mais ils eurent la prudence de s'abstenir ; ils se contentèrent -d'acquérir la réputation de beaux joueurs, auprès de toutes les personnes avec lesquelles ils furent engagés. ,
L'Olonnais et Pitrians avaient défait une partie des ballots apportés, pour satisfaire la curiosité des jeunes filles de don Pedro Garcias. Ils leur avaient fait admirer de magnifiques crêpes de. Chine brodés, des coupons de soie du plus haut prix, des bijoux de toutes sortes ; mais, malgré les prières les plus pressantes, ils avaient refusé de vendre quoi que ce fût à Médellin ; réservant, disaient-ils, leurs marchandises pour la Vera-Gruz,où ils espéraient en, trouver un placement beaucoup plus avantageux, en les vendant en bloc à quelque grande maison de commerce.
Ce raisonnement spécieux était loin de satisfaire les dames de Médellin, dont la curiosité avait été excitée par les récits passionnés, et plus que fantastiques, des deux jeunes filles de don Pedro Garcias.
Mais les arrieros s T obstinèrent dans leur première résolution ; rien ne réussit à les faire consentir à ouvrir la vente, ainsi que l'on dit en termes du métier ; du reste, ils avaient pour cela de bonnes raisons; la beauté et le choix de leurs marchandises, en leur ouvrant les portes des riches maisons de la Vera-Cruz, les aideraient à parvenir, sans éveiller les soupçons, jusques au duc de la Torre.
Le soir du second jour de leur arrivée à Médellin, rOlounais annonça après le dîner à don Pedro Garcias, son intention de quitter le lendemain le village au lever du soleil, afin d'atteindre la Vera-Cruz de bonne heure dans la matinée.
Cette résolution causa une tristesse générale dans la famille ; chacun se récria sur la promptitude de ce départ ; quelques jours de plus à Médellin ne nuiraient en rien à leurs intérêts; rien ne les empêchait de demeurer encore, etc., etc.
L'Olonnais répondit que, tout le premier, il regrettait fort de se séparer d'aussi bons amis ; mais que leurs affaires devaient être menées rondement, d'autant plus que des navires venant d'Europe étaient attendus à la côte ; que s'ils tardaient trop, l'abondance des marchandises sur la place amènerait une dépréciation des leurs, et leur causerait ainsi de graves préjudices.
Les dames s'obstinaient à vouloir retenir les étrangers ; ceux-ci de leur côté, insistaient pour partir ; la discussion se serait sans doute prolongée longtemps sans amener de solution ; si par hasard don Pedro Garcias n'y avait coupé court, par une question inattendue, et n'était parvenu ainsi, à donner gain de cause à sa famille, c'est-à-dire à retarder de quarante-huit heures le départ des étrangers.
— Vous autres tierras a dentro, fit-il, bien que je ne
veuille pas dire de mal de vous, vous êtes les hommes les plus ignorants des choses de la vie, qui se puissent voir ; ainsi par exemple vous venez de Mexico, n'est-ce pas?
— Pas directement, répondit l'Olonnais avec un sourire.
— Eh bien ! je parie, et remarquez bien que je suis sûr de mon fait, que vous êtes assez inconséquents et assez fous, pour ne pas avoir songé à vous munir d'une passe de l'alcalde mayor de Mexico ?
— Une passe? pourquoi faire? demanda l'Olonnais surpris et en même temps effrayé de cette question.
— Comment pourquoi faire ? reprit don Pedro Carcias avec un gros rire, mais pour circuler librement dans toute la vice-Rovauté!
— Voilà cinq ans, dit l'Olonnais avec un aplomb magnifique, que nous faisons le commerce dans l'intérieur, Guanajuato, à Guadalaxara, Mexico, Puebla delos Angelos, enfin dans toutes les villes qui entourent la capitale, dans un périmètre de cinquante et môme de cent lieues ; jamais on ne nous a demandé une semblable passe ; j'ignorais même, je vous l'avoue, qu'on en exigeât une.
— Là I n'en étais-je pas sûr ! s'écria l'haciendero en riant; quand je vous le disais! mais hambres de Bios! faire le commerce dans l'intérieur, et le faire sur la côte, ce n'est pas du tout la même chose. Pour trafiquer sur la côte, il faut être muni de papiers parfaitement en règle ; de passes légalement visées par les autorités des villes où vous avez passé ; ignorez-vous donc que la Vera-Cruz est une place forte? que personne n'y peut pénétrer sans autorisation? Caraï! compadre! vous alliez commettre une jolie bévue! vous n'auriez pas plutôt montré votre nez à la garita de la Vera-Cruz, que Ton vous aurait bel et bien arrêtés, et qui sait ? peut-être vos marchandises auraient-elles été confisquées?
— Eh ! voilà qui est sérieux ! dit l'Olonnais.
— Comment faire ? ajouta Pitrians.
— Oh! que cela ne vous inquiète pas, je me charge de tout régler à votre satisfaction. Mais avant de m 'engager davantage vis à vis de vous, je veux votre parole de demeurer encore deux jours ici, avec nous ?
— Oh ! de grand cœur! s'écria Pitrians.
— Pour vous consoler, reprit l'haciendero, je vous accompagnerai à la Vera-Cruz,où m'appellent quelques affaires assez importantes.
— Ceci est charmant, dit l'Oionnais, j'accepte avec joie votre proposition ; mais à une condition aussi, senor, et cette condition si vous la repoussez, je vous déclare que rien ne pourra me retenir ici, un quart d'heure de plus.
— Voyons la condition, senor.
— La voici : vous me permettrez d'offrir a vos charmantes filles et à dona Tncarnacion leur mère, des pendants d'oreille, et un crêpe de Chine, que j'ai mis de côté pour elles.
— Au diable les marchands ! s'écria gaiement don Pedro Garcias, ils ont toujours la rage de se ruiner en cadeaux ! faites comme il vous plaira, mais vous nous resterez encore pendant quarante-huit heures?
— C'est convenu, senor don Pedro ; maintenant permettez-moi de vous demander quel est le moyen que vous comptez employer pour nous faire obtenir les passes dont nous avons besoin, et qui à votre avis nous sont indispensables.
— Oh ! un moyen bien simple, senor ; l'alcalde et le chef de la police de Médellin, sont mes compères ; ils n'ont rien à me refuser. Je les verrai ce soir même, je leur expliquerai en deux mots l'embarras où vous êtes, et avant une heure je l'espère, je vous rapporterai vos passes parfaitement visées, et en règle.
L'Olonnais ouvrit son portefeuille, y prit un papier et le présentant à l'haciendero.
— Voici, dit-il, une patente qui nous a été délivrée, il y a un an, à Mexico, contre une autre périmée ; nos
noms y sont inscrits ; ce papier facilitera peut-être votre négociation.
— Non-seulement il la facilitera, senor, mais de plus, il lèvera tous les obstacles; attendez-moi ; je ne vous demande qu'une demi-heure*
Sans plus discuter, don Pedro Garcias se leva et sortit.
Les aventuriers profitèrent de son absence, pour faire choisir des pendants d'oreilles aux jeunes filles, et remettre à dona Incarnacion, le crêpe de Chine brodé que déjà elle avait remarqué.
Selon sa promesse, don Pedro revint au bout d'une demi-heure ; il rapportait les deux passes parfaitement en règle. Sa demande n'avait soulevé ancune objection.
Deux jours plus tard, ainsi que cela avait été convenu, TOlonnais et Pitrians prenaient vers sept heures du matin congé de la famille de l'haciendero, et se mettaient en compagnie de celui-ci, en route pour la Yera-Cruz.
QUELLE FUT LA PREMIÈRE ENTREVUE DE L'OLONNAIS ET DU DUC DE LA TORRE A LA VÉRA-CRUZ
Don Pedro Garcias jouait décidément le rôle de la providence auprès des deux aventuriers ; le hasard en le plaçant sur leur chemin au moment où ils venaient de débarquer, leur avait rendu un signalé service. Dès le premier instant le digne homme avait pris en affection les deux jeunes gens ; comme il était connu dans
le pays et qu'il y jouissait d'une réputation d'honnêteté bien établie, sa garantie leur fut très-profitable.
D'abord, il leur évita une foule de désagréments, auxquels sans lui, ils auraient été exposés, dans une contrée qui leur était complètement inconnue ; et dont seuls ils auraient eu beaucoup de peine à se tirer; ensuite grâce à ses relations, il les munit de nombreuses lettres de recommandation ; leur ouvrant ainsi les portes des principales maisons de la Vera-Cruz, ce qui convenait on ne peut mieux, pour la réussite des projets qui les amenaient au Mexique.
Les trois hommes franchirent sans difficultés les garitas de la ville ; l'officier commandant la garde, était lié avec Thaciendero ; il ne jeta qu'un regard distrait sur les passes des arrieros, et tout en serrant la main de don Pedro, et lui demandant affectueusement de ses nouvelles, il fit signe aux sentinelles de laisser passer les voyageurs ; ce qui, nous ne craignons pas de le constater, causa à ceux-ci, une vive joie intérieure*
L'haciendero, avant de s'occuper de -ses propres affaires, voulut absolument accompagner ses nouveaux amis, à la calle de la Paroquia, où il les installa, avec force recommandations, au maître du tambô, qu'il connaissait, et dont il était le compère.
Nous ferons remarquer en passant, que le compérage en Espagne et surtout dans les colonies, est fort étendu et presque élevé à la hauteur d'une institution ; c'est une quasi-parenté, par laquelle les deux parties sont peut-être plus engagées que par une parenté réelle. Les compères ne se refusent jamais, dans les limites du possible, bien entendu, de se rendre les services que réciproquement ils se demandent.
Au Mexique, au Chili, au Pérou surtout, le compérage est considéré presque comme quelque chose de sacré ; par suite il astreint souvent à de très-grandes obligations ; obligations devant lesquelles du reste, jamais les compères ne reculent.
Après avoir commodément installé les deux hommes
VENT-EN-PANNE 7i
chez son compère, don Pedro leur donna son adresse en les engageant à le venir voir, le plus tôt possible, puis il consentit enfin à les laisser et s'occuper de ses propres affaires.
Nous abandonnerons quant à présenl TOIonnais et Pitrians, s'installant à la Vera-Cruz, tout en préparant leur entrée en campagne, et nous reviendrons au duc de la Torre et à sa famille. >
Ainsi que nous l'avons dit, M. d'Ogeron avait fait demander par l'entremise du gouverneur espagnol de Saint-Domingue, au capitaine général de Cuba, l'autorisation de laisser mouiller devant la Vera-Gruz le vaisseau de guerre français le Robuste, chargé par le roi Louis XIV, d'y conduire S. E. le duc de la Torre, récemment nommé vice-roi du Pérou, par S. M, catholiques û
Cette autorisation s'était fait attendre quelque temps, mais enfin elle était arrivée, accompagnée d'une lettre gracieuse du capitaine général. Le lendemain de la réception de cette autorisation, le duc de la Torre, après avoir fait ses adieux à M. d'Ogeron et aux principaux boucaniers, s'était embarqué avec sa famille. Le Robuste avait immédiatement levé l'ancre et mis sous voiles.
La traversée de Port-Margot à la Vera-Cruz se fit dans les conditions ordinaires, sans incidents dignes d'être notés, Le Robuste mouilla vers huit heures du matin devant le fort de San Juan de Luz, où tous les bâtiments avaient coutume de jeter l'ancre.
C'était la première fois, depuis la conquête du Mexique, qu'un bâtiment de guerre français faisait majestueusement flotter les plis de son pavillon dans un des principaux ports de l'Espagne de Ultra-mar ; aussi la curiosité était-elle grande dans la ville; les habitants étonnés, et presque effrayés à la vue de, ce puissant vaisseau, s'interrogeaient avec anxiété ; ils essayaient de découvrir quel motif l'avait conduit devant leur ville, et comment il avait obtenu l'autorisation d'y mouiller.
Une heure et demie avant de prendre son ancrage, le vaisseau le Robuste, avait été accosté en pleine mer, par une goélette espagnole portant pavillon parlementaire. Cette goélette avait à son bord le senor conde don Antonio de la Sorga-Caballos, gouverneur général de la province de Vera-Cruz, et quatre ou cinq officiers de son état-major; il s'y trouvait en sus un pilote lamaneur chargé de conduire le vaisseau à son mouillage*
Don Antonio, ses officiers et Je pilote, montèrent à bord du Robuste.
Le gouverneur général était un gentilhomme de vieille souche espagnole, très-instruit ; bien que fort jeune encore, il s'était acquis une certaine réputation militaire dans les guerres de Flandres. Son entrevue avec M. de Lartigues et le duc de la Torre,futce qu'elle devait être, c'est-à-dire cordiale, sans familiarité, et bienveillante, sans faiblesse. Don Antonio avait été averti par le capitaine-général de Cuba, de l'arrivée prochaine à la Vera-Cruz, du vaisseau le Robuste, mis gracieusement à la disposition du nouveau vice-roi du Pérou, par S- M. le roi Louis XIV et de l'autorisation donnée au baron de Lartigues, d'accomplir sa mission.
Cependant malgré toute l'aménité affectée dans leurs relations, par le gouverneur et M. de Lartigues, un débat sérieux ne tarda pas à s'élever entre eux ; débat dont les suites faillirent devenir fort graves.
Don Antonio soutenait que les lois établies par le gouvernement espagnol étaient positives ; n'admettaient ni exception, ni interprétation ; que dans ces conditions la seule chose à laquelle il se crût autorisé, et cela bien entendu sous sa propre responsabilité vis : avis de ses supérieurs, — responsabilité que cependant par considération pour le duc de la Torre et le baron de Lartigues, il n'hésitait pas à assumer sur lui, au risque de ce qui pourrait survenir, — était de prendre à bord de la goélette le duc, sa famille et ses bagages ; se chargeant de le conduire ainsi, sous pavillon espagnol, à la
Vera-Cruz où le duc serait reçu avec tous les honneurs dus à son rang.
'M. de Lartigues écouta avec une visible impatience ce^ raisonnement spécieux ; puis il répondit nettement et sèchement.
* — Monsieur le comte don Antonio de la Sorga-Gaballos, S. M. le roi Louis XIV mon maître, m'a fait l'honneur de me charger de conduire à la Véra-Cruz S.]E. M. le duc de la Torre, vice-roi du Pérou, je vou^i déclare donc, que quoi qu'il advienne, de gré ou de force, je remplirai à la lettre la mission que m'a confiée S/ M.. le roi mon maître.
[ — M* le baron! s'écria vivement le gouverneur, nous saurions au besoin répondre à la force par la force.
— Peut-être le voudriez-vous, senor, dit M. de Lartigùes avec un sourire sardonique, malheureusement les moyens vous manquent. La Vera-Cruz n'est pas en état de défense; il n'y a pas un seul vaisseau de guerre dans le port, avant trois mois il n'en arrivera point. J'ai l'honneur, ainsi que vous le voyez, de commander un vaisseau dé soixante-six pièces de canons ; six autres bâtiments de. guerre français d'une force égale à celui-ci, formant l'escadre dont je suis le chef dans l'Atlantique, louvoient à dix lieues au large, prêts à exécuter mes ordres ; veuillez donc répondre catégoriquement à la question que j'ai l'honneur de vous poser : voulez-vous, oui ou non, me laisser accomplir ma mission? mes intentions sont bonnes et essentiellement loyales.
, — Mais, M. le baron, répondit le gouverneur assez interloqué, et obligé de reconnaître dans son for intérieur qu'il avait peut-être été un peu trop loin, vu la faiblesse des moyens dont il disposait ; mais, M. le baron, encore est-il nécessaire que je sache de quelle façon vous entendez remplir cette mission.
— Eh monsieur! de la façon habituelle, rien de
moins : je mouillerai devant les îles de San Juan de Luz, je saluerai la ville de vingt-et-un coups de canon en
liissaut le pavillon espagnol à mou grand mal ; salut
auquel le fort de San Juan de Luz me répondra coup pour coup en hissant le pavillon français ; puis j'armerai mes embarcations au nombre de huit, M. le duc de la Torre me fera l'honneur de prendre place dans Ja mienne, avec sa famille, et à la tète de mon état-major et d'un détachement de cent vingt hommes armés, j'escorterai S. E* le vice-roi du Pérou jusques au palais du gouvernement* Là, M. le comte, vous voudrez bien me délivrer des lettres patentes constatant l'accomplissement de ma mission; cela fait, je prendrai congé de M* le duc de la Torre, je retournerai à mon bord, et une heure plus tard j'aurai quitté la Vera-Cruz. Voi'à, monsieur, de quelle manière j'entends m'acquitte? de L a mission que j'ai reçue; rien ne me fera modifier mes instructions.
— Soit, M. le baron, il en sera ainsi; mais croyez bien que si je me soumets à vos exigences, ce n'est ni par crainte, ni par impuissance; mais seulement afin de vous prouver la haute estime du gouvernement espagnol, pour S. M. le roi Louis XIV, et le cas qu'il fa ;i de ses mandataires, lorsque ceux-ci vous ressemblant, monsieur.
— Soyez convaincu, M. le comte, que j'apprécie comme ils le méritent, Jes motifs quels qu'ils soient qui dictent votre conduite ; quand il ne s'agirait que d'empêcher l'effusion du sang, je vous adresserais mes remerciements les plus sincères pour la condescendance, à la fois ferme et digne, que vous me montrez.
Cet incident vidé ; il fut convenu que le gouverneur de la Vera-Cruz retournerait immédiatement à terre, ek que le vaisseau le Jïoôuste, croiserait au large pendant une heure, afin de laisser aux autorités de la ville Ja temps de tout préparer pour la réception du vice-roi.
M- de Lartigues sourit dédaigneusement à cette proposition, mais il accepta.
Le cérémonial arrêté fut exécuté ponctuellement ; lo vaisseau salua la ville, le fort rendit aussitôt le salut ; puis les embarcations du Robuste furent amenées, elles
se dirigèrent à force de rames vers le môle ; au fur et à mesure que les canots s'approchaient de la ville, le vaisseau, sans impulsion visible, semblait décrire une courbe sensible; si bien que lorsque les embarcations accostèrent le môle, on reconnut que le /{oùuste s'était placé, ou plutôt embossé de façon à ne rien avoir à re- . douter des canons du fort, tandis que lui, pouvait foudroyer la ville avec ses batteries.
M. de la Serga, sous prétexte de rendre au vice-roi, les honneurs dus à son rang, avait fait prendre les armes à toute la garnison ; les rues regorgeaient de soldats ; les troupes occupaient divers points stratégiques ; la foule des curieux avait été repoussée assez loin, pour ne gêner en rien les manoeuvres militaires.
Le gouverneur, à la tête d'un brillant état-major, vint recevoir ses hôtes à l'escalier du môle; il offrit gracieusement le poing à M mc de la Torre tandis que M, de Lartigues présentait le sien à doîia Violenta.
— Voilà un bien grand déploiement de forces, M. le comte, dit M. de Lartigues avec un sourire ironique.
— Vous m'excuserez, M. le baron? répondit le gouverneur sur le même ton ; nous sommes peu habitués ; à recevoir la visite de vos compatriotes; la population est très-hostile aux Français ; j'ai cru devoir prendre ces précautions, afin d'éviter un conflit presque probable,
— Je ne vous blâme pas, monsieur ; vous voyez que moi-même, répondit M. de Lartigues, en étendant le bras vers le Robuste, je me suis mis en mesure de répondre à une attaque, sinon de la prévenir.
Tous les yeux se portèrent alors sur le vaisseau; le gouverneur reconnut avec un dépit secret, que tous les sabords étaient ouverts, les pièces en batterie, les mèches allumées ; un geste, un signe de M. de Lartigues et une grêle de mitraille aurait, comme un vent de mort, passé sur la ville et balayé ses quais.
Le comte de la Serga se pencha à l'oreille d'un de ses officiers, lui dit quelques mots à voix basse ; celuici s'éloigna aussitôt.
Cependant le débarquement s'était opéré avec cette rapidité, que mettent les Français dans tout ce qu'ils font; cent vingt soldats bien armés, étaient rangés derrière leur commandant ; sans compter une soixantaine d'hommes restés dans les canots, prêts au premier signal à rendre d'excellents services.
— Mon cher commandant, dit le comte avec un sourire contraint, je vois que nous nous sommes mutuellement trompés; sur ma foi de noble Espagnol, je veux; vous donner l'exemple de la confiance ; voyez.
En eflet, sans doute par suite de Tordre donné par le gouverneur, un instant auparavant, les rangs des soldats s'étaient considérablement éclaircis; la plupart des troupes étaient rentrées dans leurs quartiers; la population dont les coudées étaient rendues plus franches, se pressait autour des étrangers, sans montrer en aucune façon cette anirnosité, dont au dire du gouverneur elle était animée. En un mot l'aspect de la ville avait totalement changé; de sévère et farouche, en quelques minutes il était devenu riant et amical.
— Je vous remercie, M. le comte, dit M- de Lartigues; ce que vous faites est bien, je n'attendais pas moins de vous; à mon grand regret, cet exemple que vous me donnez si loyalement, je ne puis l'imiter; la prudence exige impérieusement que je me tienne sur mes gardes; mais je vous donne ma parole de gentilhomme, que quoi qu'il arrive, les premières démonstrations hostiles et les premier coups, ne viendront pas des Français.
Le gouverneur s'inclina: les musiques militaires espagnoles, commencèrent à exécuter leurs airs les plus joyeux, et le cortège se mit définitivement en marche; non vers le palais du gouvernement, mais vers celui, que par les soins du gouverneur, on avait préparé pour recevoir le duc de la Torre et sa famille.
Là encore, tout se passa exactement d'après le programme convenu entre M. delà Sorgaet M. de Lartigues.
Lorsque le comte eut remis à l'officier français ses lettres patentes bien en règle, le duc de la Torre prit
à son tour congé du commandant de la façon la plus affectueuse ; il le chargea de remettre au roi une lettre qu'il lui présenta, et dans laquelle il remerciait respectueusement S. M. de la grâce qu'elle lui avait faite, et de la manière dont ses ordres avaient été compris et exécutés par le commandant du Robuste.
M. de Lartigues prit alors officiellement congé dn duc et de sa famille ; puis il regagna ses embarcations en compagnie du gouverneur, qui lui fit rendre strictement tous les honneurs dus à son rang.
Une heure plus tard, le Robuste mettait sous voile, et quittait la Vera-Cruz.
Le duc de la Torre n'ignorait pas qu'il devait passer trois mois au Mexique, avant qu'un navire pût le conduire à Panama*
Le duc se souciait peu d'habiter pendant ces trois mois à la Vera-Cruz, dont le climat est réputé mortel pourles étrangers.
Avant tout il écrivit au vice- roi delà nouvelle Espagne, résidant à Mexico, pour lui annoncer son débarquement à la Vera-Cruz, et la situation précaire dans laquelle il se trouvait, à cause du long laps de temps qui s'écoulerait avant son départ pour le Pérou. Il ajoutait qu'un séjour aussi prolongé dans les terres chaudes, pourrait avoir des conséquences fort graves, non-seulement pour sa santé, mais encore pour celle de M m0 de la Torre et de sa fille, dont il était accompagné. Il terminait sa lettre en priant le vice-roi de l'autoriser à établir sa résidence provisoire, dans les terres tempérées, soit à Orizaba, soit à "Puebla de los Angeles.
Cette lettre écrite, fermée et cachetée de son sceau le
duede la Torre la remitàun domestique qu'il avait amené
d'Espagne avec lui, et sur la fidélité duquel il pouvait
compter; il l'expédia à Mexico, puis il se mit en mesure
. de monter sa maison sur un pied respectable.
Quelques jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'aucun incident ne vînt troubler la monotone tranquillité de la vie qu'il menait à la Vera-Cruz.
Le duc avait reçu, les unes après les autres, les visites cérémonieuses des autorités de la ville ; ces visites, il les avait ponctuellement rendues ; puis il s'était renfermé dans son palais et avait vécu fort retiré ; non pas que le duc soupçonnât les mauvaises intentions que certaines gens nourrissaient contre lui, ni le complot que ses ennemis ourdissaient en silence; il était à cent lieues de soupçonner une aussi odieuse machination.
Il venait pour la première fois en Amérique ; jusqueslàsa vie presque tout entière* s'était écoulée à la cour de France; il avait conscience de n'avoir fait de mal à personne, tandis qu'au contraire il conservait le souvenir des bienfaits qu'il avait semés autour de lui ; chaque fois que l'occasion s'en était présentée.
Laréclusion volontaire, à laquelle le duc s'était condamné, n'avait donc aucunedes raisons que nous avons données ;elle provenait seulement du caractère un peu sauvage du duc, de la nécessité d'étudier sérieusement les hautes questions politiques ;que peut-être ilseraitappeléà traiter plus tard, et surtoutdeson désir de ne pas être au-dessous de sa position, en justifiantlaconfiancedesonsouverain.
Un matin, le duc retiré dans son cabinet, se livrait avec ardeur à son travail de chaque jour; travail aride, épineux, surtout pour un homme dont la vie jusque-là s'était écoulée en dehors de toutes les questions abstraites de la haute politique; un serviteur entra et lui annonça que deux arriéras désiraient être autorisés à déployer devant les dames leurs riches marchandises; le serviteur ajouta que l'un de ces arriéras insistait, pour avoir l'honneur d'être reçu par M. le duc de la Torre, auquel disait-il, il avait à faire des commu^ nications urgentes et de la plus haute importance.
Le duc ordonna que cet homme fût amené en sa présence ; tandis que son compagnon montrerait ses fines étoffes et ses bijoux aux dames.
L'arriero entra; aussitôt que la porte se fut refermée derrière lui; celuî-ci fit quelques pas en avant, et salua silencieusement le duc*
— Vous avez désiré me voir? dit M. de la Torre, en jetant un regard scrutateur sur l'étranger ; que désirez-' vous, seîior? je suis prêt à yous entendre.
— Monsieur, répondit l'arriero en s'approchant jusque» à .toucher la table derrière laquelle le noble Espagnol était assis, veuillez je vous prie m'examiner avec plus d'attention et médire sivousmerçconnaissez?
— Non ; répondit le duc au bout d'un instant, après avoir attentivement regardé son singulier interlocuteur; je crois être certain, de vous voir aujourd'hui pour la première fois ; cela du reste n'a rien d'étonnant, n'étant arrivé que depuis dix jours à la nouvelle Espagne.
— Peut-être m'avcz-vous rencontré ailleurs? reprit l'arriero.
— -Non, je ne le crois pas; j'affirmerais presque que cela n'est pas. Je possède une grande mémoire des physionomies ; plus je vous regarde, moins la vôtre me rappelle quelqu'un que j'aurais connu, ou seulement vu une fois ou deux.
— Alors tout est pour le mieux! dit l'arriero, en éclatant d'un rire jovial, et changeant d'idiome; c'est-à-dire parlant le français au lieu de l'Espagnol dont jusque-là ii s'était servi; mon déguisement est mieux réussi que je ne le supposais; puisque j'ai pu vous tromper, monsieur le duc, vous dont je suis si bien connu, il est évident que tous autres s'y laisseront prendre.
— Qu'est-ce à dire? s'écria M. de la Torre avec surprise, maintenant que vous parlez français, votre voix a un accent qui me frappe et rappelle à mon oreille des notes déjà entendues; mais homme ou spectre ditesïnoi votre nom, car, encore une fois, je ne vous reconrais pas.
L'arriero fit rouler un fauteuil auprès du duc, s'assit sans plus de façons et toujours riant :
— M. de la Torre, dit-il, je suis un de vos meilleurs amis: l'Olonnais.
— Vous l'Olonnais! s'écria le duc au comble de l'étonnement; c'est impossible!
— Ah, pardieu ! voilà qui est flatteur pour moi ! mais permettez-moi de vous dire, M. le duc, que je suis certain de mon identité. Je suis l'OIonnais, aussi vrai que mon camarade Pitrians que vous connaissez bien aussi, montre en ce moment de riches marchandises à madame de la Torre et à sa noble fille. :
— Mais comment êtes vous ici? de quelle façon avezvous réussi à vous introduire dans la Vera-Cruz? quel motif vous y amène?
— Voilà bien des questions à la fois, M. le duc ; cependant j'espère répondre à toutes, de façon à vous satisfaire.
— Parlez, mon ami, je vous en conjure; bien que rien ne m'étonne de la part des frères de la Côte, il eèt évident pour moi, que pour tenter une expédition aussi audacieuse je dirai presque aussi folle, il faut que vous ayez eu des motifs bien graves.
— En effet, monsieur le duc, mais vous vous êtes toujours montré notre ami ; nous autres flibustiers, vous le savez,, nous conservons religieusement nos serments,' et jamais nous n'oublions nos amis. À la suite d'une càmisade exécutée contre une petite ville de Saint-Domingue, nommée San Juan de la Maguana, des papiers importants sont tombés entre les mains de mon matelot Vent-en-Panne ; ces papiers, paraît-il, ont pour vous une si grande valeur, que Vent-en-Panne et moi, nous n'avons pas hésité une seconde à vous lesfaire parvenir ; mais il fallait éviter qu'ils ne s'égarassent en route: ils devaient être remisa un homme sûr; je me chargeai de cette mission délicate. Je ne vous ennuierai pas du récit fastidieux des moyens que j'ai employés pour arriver jusqu'à vous. Jl vous suffira, M. le duc, de savoir que j'ai réussi, puisque me voilà.
— Et ces papiers, vous les avez? demanda le-duc avec anxiété.
— Depuis que mon matelot me les a remis, monsieur, ils ne m'ont pas quitté : les voici.
Il retira alors de la poche intérieure de son dolman un paquet soigneusement cacheté, et le remit au duc.
— Prenez connaissance de ces papiers à votre loisir, monsieur le duc; dit-il; quant à moi rien ne me presse; je me tiendrai toujours à votre disposition, au cas où vous auriez besoin de me voir et de m'entretenir.
— Non, reprit vivement le duc, en arrêtant d'un geste TOlonnais, après ce que vous avez fait dans le seul but de m'être utile, je commettrais une faute grave si je ne m'empressais pas de reconnaître ce service, en parcourant immédiatement ces papiers. Des choses aussi sérieuses ne sauraient être négligées. Veuillez donc, je vous prie, patienter ici, pendant quelques minutes ; cela fait nous aurons tout le loisir nécessaire pour nous entretenir.
Le duc passa alors dans un appartement contigu et laissa le flibustier seul.
Ainsi que nous l'avons dit, TOlonnais ignorait complètement le contenu des papiers dont il était porteur; par conséquent, il ne savait rien de leur importance réelle; sa curiosité était donc vivement excitée. Nous n'avancerons rien de trop, en affirmant que dans son for intérieur, malgré la délicatesse innée de son caractère, il n'était pas fâché de voir se soulever le voile, dont jusque-là ce mystère avait été pour lui, enveloppé.
Près d'une demi-heure s'écoula sans que le duc reparût ; le flibustier commençait à être assez embarassô de sa personne ; il se demandait déjà, si son noble interlocuteur ne l'avait pas oublié, et combien de temps il resterait encore prisonnier dans ce salon, quand une porte s'ouvrit et un valet parut.
— Veuillez me suivre, senor, dit le valet en s'inclinant devant lui.
L'Olonnais se leva; sans faire d'observations, il suivit le domestique.
Celui-ci le conduisit, après lui avoir fait traverser plusieurs appartements somptueusement meublés, dans un cabinet d'assez petites dimensions, faiblement éclairé, où après l'avoir annoncé, il se retira en fermant la porte derrière lui.
I/Olonnais aperçut alors M. de la Torre, assis ou plutôt affaissé dans un fauteuil.
Le duc était pâle, ses traits bouleversés, malgré ses efforts pour se contenir, avaient une expression de douleur immense ; il salua le jeune homme de la main, en lui faisant signe de s'asseoir.
Il y eut un instant de silence.
Enfin le duc, après avoir deux ou trois fois passé la main sur son front moite de* sueur, se redressa péniblement sur son fauteuil, et d'une voix sourde et tremblante :
— Excusez-moi, mon ami, dit-il, je viens de souffrir une angoisse terrible. Sans vous en douter, hélas! et dans les meilleures intentions, vous m'avez infligé un horrible supplice.
— Oh ! M. le duc ! s'écria le jeune homme avec l'expression d'une tristesse réelle ; serait-il possible que j'eusse fait cela en effet? moi qui au prix de ma vie, voudrais vous éviter le plus léger chagrin.
— Hélas ! mon ami, cela est ainsi ; j'aurais tort de me plaindre ! vous n'avez été en cette circonstance que la tige d'acier, dont s'est servi la main habile d'un chirugién pour sonder la blessure que je renferme dans mon cœur, en m'obstinantà la cacher à tous les yeux. Je ne vous en veux pas; je ne puis pas vous en vouloir; votre intention était bonne. Mais revenons à ce qui doit être le sujet de notre entretien ; ne cherchez pas à vous apitoyer sur une douler que vous ignorez ; cependant votre dévouement à toute épreuve, votre amitié sans bornes, exigent de moi que je ne conserve pas de secrets pour vous; que je vous ouvre mon âme tout entière.
— Monsieur le duc, vos paroles me touchent vivement ; mais permettez moi de vous faire observer que je suis bien jeune, peut-être bien ignorant, pour la confiance que vous daignez mettre en moi. N'en est-il pas d'autres, parmi vos si nombreux amis, auxquels vous puissiez sans danger, confier ce lourd secret,
— Non, reprit le duc en souriant avec amertume ; je ne
connaispersonneplusdigneque vous de recevoircette confidence ; d'ailleurs je n'ai pas d'amis au très que vous et ceux devosfrèresaveclesquelsj'ai vécu, pendant mon séjour à St-Domingue; vousm'avezdonnéplusieurspreuvesdedévouement,quienquelquesminutes vieillissent une amitié d'un siècle. D'ailleurs, pour lever tous vos scrupules, j'ajouterai un seul mot: j'ai besoin devotre appui. J'aurai certainement besoin de vos conseils ; peut-être réclamerai-je votre concours, il est donc important que vous soyez instruit de ce secret qui, partagé entre vous et Vent-en-Panne, sera comme s'il était resté enfoui dans mon cœur.
— Vous dites vrai, monsieur le duc, il est en effet important que je sois instruit de certaines choses* Je n'insisterai donc pas davantage; je me mets dès ce moment à vos ordres.
Le duc porta à ses lèvres un sifflet d'argent. Un valet parut.
— Apportez des rafraîchissements, dit le duc. Priez ces dames de faire un choix parmi les marchandises qu'on leur montre, et de garder auprès d'elles le marchand, jusqu'à ce que j'aille moi-même régler la facture.
Le valet apporta des> rafraîchissements sur un plateau, puis il sortit.
— A votre santé! dit le duc en se versant un verre de limonade, qu'il but d'un trait ; je ferai ce qu'au commencement de cet entretien vous avez fait vous même, mon cher TOlonnais ; je ne vous ennuierai point par ma prolixité, en me perdant dans d'oiseux détails ; je ne vous dirai strictement, que ce qu'il est important que vous sachiez.
Le flibustier s'inclina respectueusement.
Le duc emplit une seconde fois son verre et après l'avoir vidé, il reprit :
— Un homme, dit-il d'une voix creuse et à peine distincte, avait osé alors queM me de la Torreétait encore jeune fille,jeter les yeux sur elle ; cet homme portait un grand
nom; mais c'était un gentilhomme dissolu, perdu de dettes et dont la réputation était exécrable. Les assiduités de cet homme furent mal reçues; elles déplurentsurtout au frère de cette jeune fille ; celui-ci s'expliqua avec le Prince, car ce gentilhomme était Prince ; puis, à la suite d'événements qui n'ont jamais été bien expliqués, une rencontre eut lieu entre les deux hommes, tous deux disparurent. On les crut morts.
Le silence se fit sur cette ténébreuse affaire; M 110 Sancia de Manfredi-Labaume, tel était le nom de celle qui plus tard devint ma femme, fut appelée à la cour près de la reine mère, dont elle était la filleule. La conduite irréprochable de cette jeune fille tranchait, au milieu de l'abandon, peut-être un peu trop galant, de la régence, et la faisait fort rechercher ; je l'aimai passionnément, elle daigna me distinguer parmi mes rivaux et agréer mes respectueuses assiduités ; elle me fut accordée par la reine mère, à qui je demandai sa main. Avant de m'épouser, M 110 de Manfredi-Labaume exigea qu'en présence de sa royale marraine et du médecin de la cour, le docteur Guénaud, elle aurait avec moi un entretien, dont disait-elle, dépendait notre union ; alors cette jeune fille si pure, si chaste, me confessa,- la rougeur au front, les faits odieux accomplis quelques années auparavant, et dont elle avait été la victime irtnocente ; cette déclaration loyale, cette noble franchise, augmentèrent encore s'il est possible, mon amour pour elle. Je l'épousai ; depuis, Dieu m'est témoin que, chaque jour, j'ai béni cette union qui a fait le bonheur de ma vie. Je vous ai dit que le comte deManfredi-Labaume, frère de la duchesse et le Prince dont je vous tais le nom, avaient disparu ; qu'ils passaient pour morts; un de ces deux hommes du moins est encore vivant, c'est le Prince ; vous l'avez rencontré à Saint-Domingue, où il se faisait passer pour frère de la Côte, en se cachant sous le nom de Chat- Tigre.
— Et quoi ? s'écria TOlonnais, ce misérable espion, vendu à l'Espagne, ce traître indigne ?
— ■ Lui-même, mon ami. Les papiers que vous m'avez remis m'en donnent la certitude ; cet homme, pour des motifs que j'ignore, nourrit contre moi une haine implacable, haine que ma mort et la ruine de ma famille pourront seules assouvir ; la haute dignité à laquelle mon souverain m'a appelé, a réveillé contre moi la sourde envie des ennemis de ma famille. Le Chat-Tigre s'est ligué avec eux. Cet homme est un démon, sous une apparence humaine ; il dispose à ce qu'il paraît de moyens puissants ; un complot odieux s'ourdit dans l'ombre, ici même à la Vera-Cruz, contre moi ; complot auquel le gouverneur général ne serait pas étranger. Que prétendent faire de moi mes ennemis? Voilà ce que j'ignore ; mais grâce à Dieu et à vous, mon ami, je suis sur mes gardes ; avec votre aide je déjouerai ces machinations. Le Chat-Tigre doit être à la Vera-Cruz ; cet homme est un insaisissable Protée ; il sait prendre toutes les formes, affecter toutes les allures ; c'est de lui surtout, dont je dois me méfier ; Vent-en-Panne m'assure que si j'y consens, il se charge avec votre concours, de m'enlever d'ici avec ma famille, et de me conduire en sûreté, en quelque lieu que je lui désignerai,
— En effet, M. le duc, Vent-en-Panne m'a parlé de ce projet, sans entrer à la vérité dans aucun détail. Il a été convenu entre nous, que si vous trouviez le séjour de la Vera-Cruz trop dangereux, non pas pour vous, mais pour M me la duchesse et sa fille, nous vous conduirions ou vous le voudriez ; cela je vous l'affirme nous serait très-facile, malgré tous les soldats Espagnols, et tous les gouverneurs généraux, qui essaieraient de s'y opposer.
— Je vous remercie, mon ami ; mais je ne puis accepter cette proposition. Fuir serait une lâcheté, dont je ne veux pas me rendre coupable. Je ne dois sous aucun prétexte, abandonner mon poste; quoi qu'il advienne j'y resterai. D'ailleurs j'ai écrit au vice-roi, pour lui demander l'autorisation de me retirer soit à Puebla soit à Orizaba. J'attends sa réponse d'un instant à l'autre ;
si elle est favorable, je me retirerai clans les terres tempérées ; là je l'espère, il me sera facile de me défendre contre les attaques de mes ennemis.
L'Olonnais hocha la tête.
— Je ne suis pas de cet avis, M. le duc ; je crois au contraire, que vous devez à tous risques, demeurera la Vera-Cruz. Les seuls amis sur lesquels vous puissiez compter sont les frères de la Côte, vous êtes de toutes parts entouré d'ennemis ; dès que vous serez dans l'intérieur, le poignard d'ua assassin vous atteindra facilement ; qui sait même si pendant votre voyage, on n'essaiera pas de se défaire de vous?
— Oui, tout ce que vous me dites est juste ; mais que faire ?
— Que faire ! rester à la Vera-Cruz ; vous tenir bravement sur la brèche ; la mer est notre amie ; les flibustiers sont nos frères ; il peut surgir tel événement imprévu, où leur concours nous sera indispensable; Vive Dieu ! S'il le faut nous prendons, la Vera-Cruz ; nous nous sommes emparés de villes bien autrement fortes !
— Oh! mon ami, vous allez trop loin.
— J'ai tort, fît TOlonnais, je le reconnais, mais puisque vous ne voulez pas fuir, c'est ici qu'est votre poste ; vous ne devez pas l'abandonner.
Il y eut un assez long silence.
— Cette affaire est excessivement sérieuse, reprit enfin le duc, je ne puis sans mûres reflexions prendre une décision quelle qu'elle soiL
— G'estjuste ;dans deux jours,j'aurairhonneur. de vous revoir, M. le duc; mais d'icilà, je vousle jure, je fouillerai la ville, jusque dans ses repaires les plus immondes; si je découvre le misérable dont vous m'avez parlé, je vous délivrerai de lui pour toujours.
— Soyez prudent, mon ami ; les espions espagnols sont bien fins ; que sait si déjà leurs regards ne se sont pas fixés sur vous ?
— Bah! à la grâce de Dieu, M. le duc ; fit l'Olonnais
avecinsousiance, si les espions espagnols sont fins, les flibustiers ne sont pas sots; et puis après tout, chacun pour soi,etquele diable attrape celui qui se laissera prendre I
— Allons, mauvaise tête, fit le duc en souriant, pas d'imprudence, je vous le répète. Suivez- moi maintenant chez M mc la duchesse : ma femme et ma fille vous aiment, elles seront heureuses de vous voir; surtout pas un mot de ce qui s'est passé entre nous?
— Cette recommandation était inutile; dit un peu sèchement le flibustier,
— J'ai tort, fit le gentilhomme en lui tendant affectueusement la main ; pardonnez-moi, et venez.
Les deux hommes se levèrent et quittèrent le cabinet, pour se rendre dans les appartements de la duchesse.