‹ Ver-vertChapitre 6 sur 6 · CHANT QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHANT QUATRIÈME

n voit enfin, on ne peut se repaître Assez lesyeux des beautés de l'oiseau:

C'étoit raison, car le frippon, pour être Moins bon garçon, n'enétoit pas moins beau;

Cet œil guerrier et cet air petit-maître

Lui prêtoient même un agrément nouveau.

Faut-il , grand Dieu ! que sur le front d'un traître

Brillent ainsi les plus tendres attraits!

Que ne peut-on distinguer et connoître

Les cœurs pervers à de difformes traits !

Pour admirer les charmes qu'il rassemble

Toutes les sœurs parlent toutes ensemble :

En entendant cet essaim bourdonner

On eût à peine entendu Dieu tonner.

Lui, cependant, parmi tout ce vacarme.

Sans daigner dire un mot de piété,

Rouloit les yeux d'un air de jeune carme.

Premier grief : cet air trop effronté

Fut un scandale à la communauté.

En second lieu, quand la mère prieure ,

D'un air auguste, en fille intérieure ,

Voulut parler à l'oiseau libertin,

Pour premiers mots, et pour toute réponse,

Nonchalamment et d'un air de dédain ,

Sans bien songer aux horreurs qu'il prononce,

Mon gars répond avec un ton faquin :

(( Par la corbleu ! que les nonnes sont folles 1 »

L'histoire dit qu'il avoit en chemin

D'un de la troupe entendu ces paroles.

A ce début la sœur Saint-Augustin,

D'un air sucré, voulant le faire taire

En lui disant : « Fi donc, mon très cher frère ! »

Le très cher frère, indocile et mutin,

Vous la rima très richement en tain.

« Vive Jésus! il est sorcier, ma mère !

Reprend la sœur. Juste Dieu! quel coquin! »

Quoi ! c'est donc là ce perroquet divin ? »

Ici Ver-Vert, en vrai gibier de Grève, L'apostropha d'un La peste te crevé !

Chacune vint pour brider le caquet Du grenadier : chacune eut son paquet.

Turlupinant les jeunes précieuses, Il imitoit leur courroux babillard; Plus déchaîné sur les vieilles grondeuses , Il bafouoit leur sermon nasillard.

Ce fut bien pis quand, d'un ton de corsaire, Las, excédé de leurs fades propos, Bouffi de rage, écumant de colère, Il entonna tous les horribles mots Qu'il avoit su rapporter des bateaux, Jurant, sacrant, d'une voix dissolue, Faisant passer tout l'enfer en revue; Les B, les F, voltigeoient sur son bec. Les jeunes sœurs crurent qu'il parloit grec. «Jour de Dieu!... mor !... mille pipes de diables!» Toute la grille, à ces mots effroyables, Tremble d'horreur : les nonnettes sans voix Font, en fuyant, mille signes de croix; Toutes, pensant être à la fin du monde, Courent en poste aux caves du couvent, Et sur son nez la mère Cunégonde

Se laissant choir, perd sa dernière dent.

Ouvrant à peine un sépulcral organe :

« Père Éternel! dit la sœur Bibiane,

Miséricorde! ah! qui nous a donné

Cet antechrist, ce démon incarné !

Mon doux Sauveur! en quelle conscience

Peut-il ainsi jurer comme un damné !

Est-ce donc là l'esprit et la science

De ce Ver-Vert si chéri, si prôné?

Qu'il soit banni! qu'il soit remis en route!

O dieu d'amour! reprend la sœur Ecoute,

Quelles horreurs ! chez nos sœurs de Nevers,

Quoi! parle-t-on ce langage pervers!

Quoi ! c'est ainsi qu'on forme la jeunesse!

Quel hérétique ! ô divine sagesse!

Qu'il n'entre point! avec ce Lucifer

En garnison nous aurions tout l'enfer. »

Conclusion : Ver-Vert est mis en cage ; On se résout, sans tarder davantage, A renvoyer le parleur scandaleux.

Le pèlerin ne demandoit pas mieux.

Il est proscrit, déclaré détestable, Abominable, atteint et convaincu D'avoir tenté d'entamer la vertu

Des saintes sœurs. Toutes de l'exécrable Signent l'arrêt, en pleurant le coupable, Car quel malheur qu'il fût si dépravé, N'étant encor qu'à la fleur de son âge, Et qu'il portât sous un si beau plumage La fiere humeur d'un escroc achevé, L'air d'un païen, le cœur d'un réprouvé !

Il part enfin, porté par la touriere, Mais sans la mordre en retournant au port. Une cabane emporte le compère, Et sans regret il fuit ce triste bord.

De ses malheurs telle fut l'Iliade.

Quel désespoir, lorsqu'enfin de retour Il vint donner pareille sérénade, Pareil scandale en son premier séjour!

Que résoudront nos sœurs inconsolables?

Les yeux en pleurs, les sens d'horreur troublés En manteaux longs, en voiles redoublés, Au discrétoire entrent neuf vénérables : Figurez-vous neuf siècles assemblés.

Là, sans espoir d'aucun heureux suffrage, Privé des sœurs qui plaideroient pour lui, En plein parquet enchaîné dans sa cage, Ver-Vert paroît sans gloire et sans appui.

3o VER-VERT.

On est aux voix : déjà deux des sibylles En billets noirs ont crayonné sa mort; Deux autres sœurs, un peu moins imbécilles, Veulent qu'en proie à son malheureux sort On le renvoie au rivage profane Qui le vit naître avec le noir brahmane; Mais de concert les cinq dernières voix Du châtiment déterminent le choix :

On le condamne à deux mois d'abstinence, Trois de retraite, et quatre de silence; Jardin, toilette, alcôves et biscuits, Pendant ce temps lui seront interdits.

Ce n'est point tout : pour comble de misère, On lui choisit pour garde, pour geôlière, Pour entretien, l'Alecton du couvent, Une converse, infante douairière, Singe voilé, squelette octogénaire, Spectacle fait pour l'œil d'un pénitent. Malgré les soins de l'Argus inflexible, Dans leurs loisirs souvent d'aimables sœurs, Venant le plaindre avec un air sensible, De son exil suspendoient les rigueurs.

Sœur Rosalie, au retour de matines, Plus d'une fois lui porta des pralines;

Mais dans les fers, loin d'un libre destin, Tous les bonbons ne sont que chicotin.

Couvert de honte, instruit par l'infortune, Ou las de voir sa compagne importune, L'oiseau contrit se reconnut enfin :

Il oublia les dragons et le moine.

Et, pleinement remis à l'unisson Avec nos sœurs pour l'air et pour le ton, Il redevint plus dévot qu'un chanoine.

Quand on fut sûr de sa conversion, Le vieux divan, désarmant sa vengeance, De l'exilé borna la pénitence.

De son rappel, sans doute, l'heureux jour Va pour ces lieux être un jour d'alégresse ; Tous ses instants, donnés à la tendresse, Seront filés par la main de l'Amour.

Que dis-je? hélas î ô plaisirs infidèles! O vains attraits de délices mortelles ! Tous les dortoirs étoient jonchés de fleurs : Café parfait, chansons, course légère, Tumulte aimable et liberté pleniere, Tout exprimoit de charmantes ardeurs, Rien n'annonçoit de prochaines douleurs.

Mais, de nos sœurs 6 largesse indiscrète!

Du sein des maux d'une longue diète Passant trop tôt dans des flots de douceurs, Bourré de sucre et brûlé de liqueurs, Ver- Vert, tombant sur un tas de dragées, En noirs cyprès vit ses roses changées. En vain les sœurs tàchoient de retenir Son ame errante et son dernier soupir; Ce doux excès hâtant sa destinée, Du tendre amour victime fortunée, Il expira dans le sein du plaisir.

On admiroit ses paroles dernières. Vénus enfin, lui fermant les paupières, Dans l'Elysée et les sacrés bosquets Le mené au rang des héros perroquets, Près de celui dont l'amant de Corine A pleuré l'ombre et chanté la doctrine. Qui peut narrer combien l'illustre mort Fut regretté? La sœur dépositaire En composa la lettre circulaire D'où j'ai tiré l'histoire de son sort.

Pour le garder à la race future, Son portrait fut tiré d'après nature.

Plus d'une main, conduite par l'Amour, Sut lui donner une seconde vie

Par les couleurs et par la broderie; Et la Douleur, travaillant à son tour, Peignit, broda les larmes alentour.

On lui rendit tous les honneurs funèbres Que l'Hélicon rend aux oiseaux célèbres. Au pied d'un myrte on plaça le tombeau Qui couvre encor le Mausole nouveau.

Là, par la main des tendres Artémises, En lettres d'or ces rimes furent mises Sur un porphyre environné de fleurs; En les lisant on sent naître ses pleurs :

Novices qui venez causer dans ces bocages,

A l'insu de nos graves saurs, Un instant, s'il se peut, suspendez vos ramages,

Apprenez nos malheurs.

Vous vous taisez : si c'est trop vous contraindre,

Parlez, mais parlez pour nous plaindre ; Un mot vous instruira de nos tendres douleurs : Ci-gît Ver-Vert, ci-gisent tous les cœurs.

On dit pourtant (pour terminer ma glose En peu de mots) que l'ombre de l'oiseau Ne loge plus dans le susdit tombeau;

Que son esprit dans les nonnes repose, Et qu'en tout temps, par la métempsychose, De sœurs en soeurs l'immortel perroquet Transportera son ame et son caquet.

LE

ous un ciel toujours rigoureux.

Au sein clés flots impétueux.

Non loin de l'armorique plage.

Il est une isle, affreux rivage,

Habitacle marécageux ,

Moitié peuplé, moitié sauvage,

Dont les habitants malheureux,

Séparés du reste du monde,

Semblent ne connoître que l'onde

Et n'être connus que des cieux.

Des nouvelles de la nature

Viennent rarement sur ces bords;

On n'y sait que par aventure,

Et par de très tardifs rapports, Ce qui se passe sur la terre, Qui fait la paix, qui fait la guerre, Qui sont les vivants et les morts.

De cette étrange résidence Le curé, sans trop d'embarras, Enseveli dans l'indolence D'une héréditaire ignorance, Vit de baptême et de trépas, Et d'offices qu'il n'entend pas.

Parmi les notables de l'isle Il est regardé comme habile Quand il peut dire quelquefois Le mois de l'an, le jour du mois.

On va penser que j'exagère, Et que j'outre le caractère.

Quelle apparence? dira-t-on; « Quelle isle assez abandonnée «. Ignore le temps de l'année ?

'( Non, ce trait ne peut être bon « Que dans une isle imaginée '( Par le fabuleux Robinson. »

De grâce, censeur incrédule, Ne jugez point sur ce soupçon.

Un fait narré sans fiction Va vous enlever ce scrupule :

Il porte la conviction; Je n'y mettrai que la façon.

Le curé de l'isle susdite, Vieux papa, bon israëlite (N'importe quand advint le cas), N'avoit point avant les étrennes Fait apporter de nos climats De guide-ànes ni d'almanachs Pour le guider dans ses antiennes Et régler ses petits états.

Il reconnut sa négligence ; Mais trop tard vint la prévoyance.

La saison ne permettoit pas De faire voile vers la France :

Abandonnée aux noirs frimas, La mer n'étoit plus praticable, Et l'on n'espéroit les bons vents Qui rendent l'onde navigable Et le continent abordable Qu'à la naissance du printemps.

Pendant ces trois mois de tempête, Que faire sans calendrier?

Comment placer les jours de fête?

Comment les différencier?

Dans une pareille méprise, Quelque autre curé plus savant N'auroit pu régir son église, Et peut être dévotement, Bravant les fougues delà bise, Se seroit livré sans remise Aux périls du moite élément; Mais, pour une telle imprudence Doué d'un trop bon jugement , Notre bon prêtre assurément Chérissoit trop son existence.

C'étoit d'ailleurs un vieux routier, Qui, s'étant fait une habitude Des fonctions de son métier, Officioit sans trop d'étude, Et qui, dans sa décrépitude, Dégoisoit psaumes et leçons Sans y faire tant de façons.

Prenant donc son parti sans peine, Il annonce le premier mois, Et recommande par trois fois A son assistance chrétienne

De ne point finir la semaine Sans chommer la fête des Rois. Ces premiers points étoient faciles; Il ne trouva de l'embarras Qu'en pensant qu'il ne sauroit pa^ Où ranger les fêtes mobiles.

Qu'y faire enfin ? Peu scrupuleux, Il décida, ne pouvant mieux, Que ces fêtes, comme ignorées, Ne seroient chez lui célébrées Que quand, au retour du zéphir, Lui-même il auroit pu venir Prendre langue dans nos contrées.

Il crut cet avis selon Dieu.

Ce fut celui de son vicaire, De Javotte sa ménagère Et de son magister Matieu, La plus forte tête du lieu.

Ceci posé, janvier se passe ; Plus agile encor dans son cours, Février fuit; mars !e remplace, Et l'aquilon régnoit toujours.

Du printemps avec patience Attendant le prochain retour,

Et sur l'annuelle abstinence

Prétendant cause d'ignorance,

Ou, bonnement et sans détour,

Par faute de réminiscence,

Notre vieux curé chaque jour

Se mettoit sur la conscience

Un chapon de sa basse-cour.

Cependant, poursuit la chronique ,

Le carême depuis un mois

Sur tout l'univers catholique

Étendoit ses austères lois;

L'isle seule, grâce au bon homme,

A l'abri des statuts de Rome,

Voyoit ses libres habitants

Vivre en gras pendant tout ce temps.

De vrai, ce n'étoit fine chère;

Mais cependant chaque insulaire,

Mi-paysan et mi-bourgeois,

Pouvoit parer son ordinaire

D'un fin lard flanqué de vieux pois.

A l'exemple du presbytère,

Tous, dans cette erreur salutaire,

Soupoient pour nous d'un cœur joyeux,

Tandis que nous jeûnions pour eux.

Enfin pourtant le froid Borée Quitta l'onde plus tempérée.

Voyant qu'il étoit plus que temps D'instruire nos impénitents, Le diable, content de lui-même, Ne retarda plus le printemps :

C'étoit lui qui, par stratagème, Leur rendant contraire tout vent, Avoit voulu, chemin faisant, Leur escamoter un carême, Pour se divertir en passant.

Le calme rétabli sur l'onde, Mon curé, selon son serment , Pour voir comment alloit le monde, S'embarque sans retardement, S'étant bien lesté la bedaine De quatre tranches de jambon :

Fait digne de reflexion, Car de la sainte quarantaine Déjà la cinquième semaine Venoit de commencer son cours.

Il vient; il trouve avec surprise Que dans l'empire de l'église Pàque revenoit dans dix jours.

« Dieu soit loué ! prenons courage,

« Dit-il, enfonçant son castor ;

« Grâce au Seigneur, notre voyage

« Se trouve fait à temps encor

« Pour pouvoir, dans mon hermitage,

« Fêter Pàque selon l'usage. »

Content, il rentre sur son bord,

Après avoir fait ses emplettes

Et d'almanachs et de lunettes.

Il part, il arrive à bon port

Dans ses solitaires retraites.

Le lendemain, jour des Rameaux,

Prônant avec un zèle extrême,

Il notifie à ses vassaux

La date de notre carême.

<( Mais, poursuit-il, j'ai mon système,

« Mes frères, nous n'y perdrons rien,

« Et nous les rattraperons bien.

« D'abord, avant notre abstinence,

« Pour garder l'usage ancien

« Et bien remplir toute observance,

« Le Mardi-gras sera mardi ;

« Le jour des Cendres, mercredi;

« Suivront trois jours de pénitence,

LE CAREME 1N-PR0MPTU.

« Dans toute l'isle on jeûnera;

« Et dimanche, unis à l'église,

« Sans plus craindre aucune méprise,

< Nous chanterons V Alléluia, s

LE

E mes écrits aimable confident, Cher Ségonzac, ma muse solitaire De ses ennuis brisant la chaîne austère, Vient prèsde toi retrouver l'enjoùment.

Je m'en souviens, lorsqu'un sort plus charmant Nous unissoit sur les rives de Loire, Aux champs heureux dont Tours est l'ornement, Lieux toujours chers au dieu de l'agrément, Je te promis qu'au temple de Mémoire Je placerois le pupitre vivant Dont je t'appris la naissance et la gloire : Je l'ai promis, je remplis mon serment. A dire vrai, cette moderne histoire Est un peu folle, il en faut convenir.

Est-ce un défaut? non, si c'est un plaisir. Dans les langueurs de la mélancolie, Quoi! la sagesse est-elle de saison?

Un trait comique, une vive saillie, Marqués au coin de l'aimable folie, Consolent mieux qu'une froide oraison Que prêche en vain l'ennuyeuse raison.

Quoi qu'il en soit, ma Minerve sévère Adoucira ces grotesques portraits, Et, les voilant d'une gaze légère, Ne montrera que la moitié des traits.

Venons au fait : honni qui mal y pense ! Attention! j'ai toussé : je commence.

Non loin des bords du Cher et de l'Auron, Dans un climat dont je tairai le nom, Est un vieux bourg dont l'église sans vitres A pour clergé le plus gueux des chapitres. Là ne sont point de ces mortels fleuris, Qui, dans les bras d'une heureuse indolence. Exempts d'étude et libres d'abstinence, N'ont qu'à nourrir leur brillant coloris : On ne voit là que pâles effigies Qui du Champagne onc ne furent rougie?, Que maigres clercs, chanoines avortons.

Sans rabats fins et sans triples mentons, Contraints d'aller, traînant leurs faces blêmes, A chaque office et de chanter eux-mêmes. Ils ont pourtant, pour aider leur labeur, Un chapelain et quatre enfants de chœur; Ces jouvenceaux ont leur gîte ordinaire Chez dame Barbe; elle leur sert de mère Et de soutien; le public est leur père.

Il faut savoir, pour plus grande clarté, Que dame Barbe est une octogénaire.

Un vétéran de la communauté, Fille jadis, aujourd'hui douairière, Qui dès seize ans, d'un siècle corrompu Craignant l'écueil, pour mettre sa vertu Mieux à couvert des mondains et des moines. Crut devoir vivre auprès d'un des chanoines. D'abord servante, ensuite adroitement Elle parvint jusqu'au gouvernement.

Déjà trois fois elle a vu dans l'église De père en fils chaque charge transmise. Barbe, en un mot, au chapitre susdit De race en race a gardé son crédit.

Or chez ladite arriva notre histoire En juin dernier : l'aventure est notoire.

Par cas fortuit, l'enfant de chœur Lucas Avoit usé l'étui des pays bas; Vous m'entendez : sa culotte trop mûre Le trahissoit par mainte découpure :

Déjà la brèche, augmentant tous les jours, Démanteloit la place et les faubourgs.

Barbe le voit, s'attendrit; mais que faire? Elle étoit pauvre, et l'étoffe étoit chère, D'une autre part, le chapitre étoit gueux; Et puis d'ailleurs le petit malheureux, Ouvrage né d'un auteur anonyme, Ne connoissant parents ni légitime, N'avoit en tout dans ce stérile lieu Pour se chauffer que la grâce de Dieu; Il languissoit dans une triste attente, Gardant la chambre, et rarement debout.

Enfin pourtant l'habile gouvernante Sut lui forger une armure décente A peu de frais et dans un nouveau goût : Nécessité tire parti de tout; Nécessité d'industrie est la mère.

Chez Barbe étoit un vieux antiphonaire, Vieux graduel, ample et poudreux bouquin, Dont aux bons jours on paroit le lutrin ;

D'épais lambeaux d'un parchemin gothique

Formoient le corps de ce grimoire antique;

De ces feuillets, de la crasse endurcis,

L'âge avoit fait une étoffe en glacis.

La vieille crut qu'on pouvoit sans dommages

Du livre affreux détacher quelques pages :

Elle en prend quatre, et les coud proprement

Pour relier un volume vivant.

Mais le hasard voulut que l'ouvrière,

Très peu savante en pareille matière,

Dans les feuillets qu'elle prit sans façon,

Prit justement la messe du patron.

L'ouvrage fait, elle en coiffe à la diable

L'humanité du petit misérable;

Par quoi Lucas, chamarré de plain-chant,

Ne craignoit plus les insultes du vent.

Or cependant arrive la saint Brice,

Fête du lieu, fête du grand office :

Le maitre-chantre, intendant du lutrin,

Vient au grand livre; il cherche, mais en vain;

A feuilleter il perd et temps et peine :

Il jure, il sacre, il s'imagine enfin

Qu'un chœur de rats a mangé les antiennes;

Mais par bonheur, dans ce triste embarras,

5o LE LUTRIN VIVANT.

Ses yeux distraits rencontrent mon Lucas, Qui, de grimauds renforçant une troupe.

Sans le savoir, portoit l'office en croupe. Le chantre lit, et retrouve au niveau Tous ses versets sur ce livre nouveau.

Sur l'heure il fait son rapport au chapitre. On délibère; on décide soudain Que le marmot, braqué sur le pupitre, Y servira de livre et de lutrin.

Sur cet arrêt, on le style au service ; En quatre tours il apprend l'exercice.

Déjà d'un air intrépide et dévot Lucas s'accroche à l'aigle du pivot ; A livre ouvert le chapier en lunettes Vient entonner; un groupe de mazettes Très gravement poursuit ce chant falot, Concert grotesque et digne de Callot.

Tout alloit bien jusques à l'Évangile.

Ferme et plus fier qu'un sénateur romain, Lucas, tenant sa façade immobile, Avec succès auroit gagné la fin ; Mais, par malheur, une guêpe incivile, Par la couture entr'ouvrant le vélin.

Déconcerta le sensible lutrin.

LE LUTRIN VIVANT. 5l

D'abord il souffre, il se fait violence,

Et, tenant bon, il enrage en silence;

Mais l'aiguillon allant toujours son train,

Pour éviter l'insecte impitoyable,

Le Lutrin fuit en criant comme un diable.

Et loin de là va, partant comme un trait,

Pour se guérir retourner le feuillet.

Le fait est sûr, sans peine on peut m'en croire :

De deux Gascons je tiens toute l'histoire.

C'est pour toi seul, ami tendre et charmant. Que j'ai permis à ma muse exilée, Loin de tes yeux tristement isolée, De s'égayer sur cet amusement, Fruit d'un caprice, ouvrage d'un moment : Que loin de toi jamais il ne transpire.

Si par hasard il vient à d'autres yeux, Les esprits francs qui daigneront le lire, Sans s'appliquer, follement scrupuleux, A me trouver un crime dans mes jeux, Honoreront peut-être d'un sourire Ce libre essor d'un aimable délire.

Délassement d'un travail sérieux.

Pour les bigots et les froids précieux, Peuple sans goût, gens qu'un faux zèle inspiré

De nos chansons critiques ténébreux,

Censeurs de tout, exempts de rien produire,

Sans trop d'effroi je m'attends à leur ire.

Déjà j'en vois un trio langoureux

S'ensevelir dans un réduit poudreux,

Fronder mes vers, foudroyer et proscrire

Ce badinaçe, en faire un monstre affreux;

Je les entends gravement s'entre-dire

D'un air capable et d'un ton doucereux :

<( Y pense-t-il? quel écrit scandaleux!

o Quel temps perdu ! Pourquoi, s'il veut écrire,

« Ne prend-il point des sujets plus pompeux,

« Des traits moraux, des éloges fameux? »

Mais, dédaignant leur absurde satire,

Aimable abbé, nous ne ferons que rire

De voir ainsi ces graves ennuyeux

Perdre à gronder, à me chercher des crimes,

Bien plus de temps et de peines entre eux

Que je n'en perds à façonner ces rimes.

Pour toi, fidèle au goût, au sentiment, Franc des travers de leur aigre doctrine, Tu n'iras point peser stoïquement Au grave poids d'une raison chagrine Les jeux légers d'une muse badine.

Non : la raison, celle que tu chéris, A ses côtés laisse marcher les Ris, Et laisse au froc ces vertus trop fardées, Qu'un plaisir fin n'a jamais déridées.

Ainsi pensoit l'amusant Du Cerceau :

Sage, enjoué, vertueux sans rudesse, Des sages faux évitant la tristesse, Il badina sans s'écarter du beau, Et sans jamais effrayer la sagesse.

Ainsi les traits de son heureux pinceau Plairont toujours, et de races en races Vivront gravés dans les fastes des Grâces ; Et les censeurs, obstinés à ternir Son art chéri, par l'ennui pédantesque D'un françois fade, ou d'un latin tudesque. Endormiront les siècles à venir.

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VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION La Haye. i;?4

NoTA. __ Tout ce qui est imprimé en caractères italiques appartient au texte de l'édition de 1734.

entraînent

Page 2, vers 1 S. — Course, au lieu de : cause,

vers 18. — Emportent, au lieu de

p^ 3^ v g. — rjnCj au lieu •'■

Très rarement meilleur on en devient,

Presque toujours pire encore on revient.

Mieux vaut cent fois vivre au sein de nos Lara.

Sûr est ce point ; mais, pour preuve plus ample, Au dernier siècle il en fui un exemple Triste, étonnant, mais trop vrai; tout Nevers, Si l'on en doute, attestera mes vers.

p 5^ v. 20. Se pavaner, au îieû de : papillonner.

p 6; v. 6. — Oiseau, au lieu de : amant.

p. ?) v. 12. Clinquants, au lieu de : pompons.

P. g. — Les vers 4 à 8 manquent.

p „ v< c. — Art, au lieu de : air.

Page 1