Ver-Vert, ou, Les Voyages du perroquet de la visitation de Nevers
'est Jean-Baptiste Rousseau qui a constaté le premier, avec l'autorité qui s'attache à son nom, la haute valeur littéraire de Ver- Vert, Il considère, en effet, dans ses lettres adressées au conseiller de Lasseré et au R. P. jésuite Brumoy l'apparition du poëme de Gresset comme un événement extraordinaire :
Quel prodige, s'écrie-t-il, dans un homme de vingt-six ans!... je prévois qu'il nous effacera tous
tant que nous sommes... je vous avouerai, sans flatterie, que je n'ai jamais vu production qui m'ait autant surpris que celle-là... Je ne sais si tous mes confrères modernes et moi, ne ferions pas mieux de renoncer au métier que de le continuer après l'apparition d'un phénomène aussi surprenant, qui nous efface tous dès sa naissance... Ver-Vert est un véritable poëme et le plus agréable badinage que nous ayons dans notre langue.
Le poëme de Gresset eut, en effet, Timportance d'un événement. Il excitait depuis longtemps une curiosité universelle même avant d'avoir été publié.
Gresset, simple répétiteur au collège Louis-le-Grand, n'avait pas vingt-six ans quand il le composa, et il n'y attachait certainement pas le prix que méritait son œuvre. Il la lut d'abord, manuscrite, dans quelques salons, puis il en laissa
AVANT-PROPOS
prendre et circuler des copies, si bien qu'un beau jour, sans qu'il s'y attendît aucunement, il parut une édition de son poëme qui obtint aussitôt un succès considérable. Il n'y avait pas alors une législation bien sévère ou bien observée sur la propriété des œuvres de l'esprit, et le nom d'un libraire étranger, sur le titre d'un livre, servait à dissimuler tout subterfuge. Cette première édition subreptice de « Voir- Vert, ou les Voyages du Perroquet de la Visitation de Nevers, poëme héroï-comique, » porte le nom de Guillaume Niegard, à la Haye, pour éditeur, et, comme millésime, l'année 17^4.
L'ouvrage charmant de Gresset n'était pas, dans cette première version,
divisé en quatre chants comme il l'a été depuis ; il ne formait qu'une seule suite que Gresset a même augmentée encore dans l'édition que lui-même donna, peu après, de son poème. L'addition principale faite alors, figure au chant quatrième (page 50) et se compose d'un morceau de quatre-vingt-un vers qui commencent au retour du perroquet à Nevers, après l'incartade de sa fameuse visite aux Visitandines de Nantes :
De ses malheurs, telle fut l Iliade.
On conçoit donc que la première édition de Ver-Vert n'ait jamais tenté les amateurs de réimpressions princeps, d'abord parce qu'elle est incomplète et
AVANT-PROPOS
surtout parce quelle a été donnée en dehors de la participation de Fauteur, et même, ainsi que nous lavons dit plus haut, sans son aveu.
Nous îïavons pas à nous étendre ici sur les mérites du poëme de Gresset, ni à les discuter, ne faisant point de cet avant-propos une étude littéraire, mais nous bornant seulement à quelques renseignements purement bibliographiques. Tout le monde sait, d'ailleurs, que l'esprit, la vivacité et la clarté du style, la variété et la gaieté des épisodes et même aussi une certaine convenance dans les développements d'un sujet qui était des plus délicats à traiter, sont les qualités précieuses qui ont établi le grand
succès de Ver- Vert. Il est certain que c'était, à l'époque où ce joli poëme vit le jour, comme un genre nouveau introduit dans notre littérature. On n'avait jamais badiné aussi spirituellement ; rien de plus fin aussi et en même temps de moins recherché, que la langue de Gresset, qui est la plus pure et la plus française du xvnf siècle. La vogue de Ver- Vert fut si grande , dans sa nouveauté, qu'on le traduisit presque aussitôt dans toutes les langues de l'Europe et notamment en portugais, en allemand et en italien. Depuis, un grand nombre d'éditions en ont été données et le public leur a toujours fait le meilleur accueil.
Les contemporains de Gresset lui
AVANT- PROPOS
furent tous favorables ; seul le plus grand poète de l'époque, Voltaire, se montra, pour Ver-Vert, d'une partialité vraiment révoltante. Jalousie de métier, dira-t-on ? On pourrait le croire, en effet, si Voltaire n'était lui-même le premier de son siècle, parmi les poètes de tous les genres, aussi bien pour le genre léger que pour le genre grave. Il va, en effet, jusqu'à déclarer, dans son Dictionnaire philosophique (au mot Imagination), que Ver- Vert, la Chartreuse, etc., sont des poèmes déjà tombés (i).
(i) Voici ce que la Harpe dit à ce sujet : « Si quelque chose peut étonner, c'est ce que Voltaire a imprime Je nos jours que Ver-Vert et la Chartreuse étaient des ouvrages tombés. Est-il possible que l'on consente à déshonorer ainsi son jugement pour satisfaire son animosité ? » [Cours de littérature, tome VIII. édit. 1825.)
Le roi de Prusse, son admirateur et son ami, qui, comme chacun sait, se piquait aussi de poésie, s'est montré beaucoup plus juste :
La muse de Gresset, écrit-il en 1738, n'étant encore que prince royal, est dès à présent une des premières du Parnasse français. Cet aimable poète a le don de s'exprimer avec beaucoup de facilité; ses épithètes sont justes et nouvelles... etc. »
La Harpe, qui avait comme critique une autorité reconnue par tous les écrivains de son temps, a publié sur Gresset une étude fort consciencieuse, bien que peu détaillée, pour ce qui concerne Ver- Vert. Il s'étend , en effet, davantage sur le poëme de la Chartreuse du même auteur. Son juge-
AVANT- PROPOS
ment sur Ver- Vert ne tient que quelques lignes, mais l'arrêt rendu par la Harpe a fixé définitivement celui de la postérité :
C'est un badinage si supérieur qu'il n'a
pas eu d'imitateurs comme il n'avait point de modèle. Il produisit, à son apparition dans le monde, l'effet d'un phénomène littéraire : ce sont les expressions de Rousseau dans ses lettres, et il n'y a pas d'exagération. Tout devait paraître ici également extraordinaire; tant de perfection dans un auteur de vingt-quatre ans, un modèle de délicatesse, de grâce, de finesse dans un ouvrage sorti d'un collège, et ce ton de la meilleure plaisanterie, ce sel et cette urbanité qu'on croyait n'appartenir qu'à la connaissance du monde et qui se trouvaient dans un jeune religieux; enfin la broderie la plus riche et la plus brillante sur le plus chétif canevas; il y avait de quoi être confondu d'étonnement, et les juges de l'art devaient être encore plus étonnés que les
x VER -VERT
autres.... Ce n'est pas le nombre de ses écrits qui fait sa force, puisque sur deux petits volumes il y en a un qui est encore de trop , mais il y a le cachet de l'originalité dans tout ce qui restera de lui. C'était un véritable talent né et, n'en déplaise à Voltaire dont les boutades ne sont pas une autorité, le Méchant, Ver-Vert et la Chartreuse vivront autant que la langue française (i).
On remarquera, dans la présente réimpression de Ver- Vert, une innovation qui a pour but de faciliter sa lecture ; nous voulons parler de l'argument dont nous avons fait précéder chaque chant, et dont aucun ne figure dans l'excellente édition de Renouard (1811, 2 vol. in-8°), sur laquelle nous avons collationné notre texte. Ces
i Cours de littérature, tome VIII. édit. i8z5.
AVANT-PROPOS
arguments, que nous avons rendus aussi concis que possible, résument les situations principales du poëme et permettent de retrouver, du premier coup d'oeil, le morceau auquel le lecteur peut vouloir se reporter. Il nous a semblé que c'était là une amélioration de plus ajoutée à cette nouvelle édition du poëme de Ver- Vert, édition que nous nous sommes efforcés, mes collaboteurs artistiques et moi, de rendre aussi digne que possible des amateurs délite auxquels nous l'avons destinée.
Décembre [876.
Georges d'HEYLLI.
CHANT PREMIER
ARGUMENT
"DU CHoA^CT eP<KEéMIEcR
Exorde et Invocation. — Description du cloître où le perroquet Ver-Vert vit heureux et choyé. — Ce qu'est Ver-Vert. — Douceurs ineffables qui lui sont prodiguées. — Ses privautés. — Charmante oisiveté de sa vie. — Il est admis par les nonnes dans leur intimité la plus secrète. — Oubli ou négligence dans lesquels on laisse les autres bêtes domestiques qui pourraient être ses rivales. — Qui aurait dit, hélas! que ce temps si plein de félicité était si proche des regrets et des larmes
CHANT PREMIER
lous près de qui les grâces solitaires Brillent sans fard et régnent sans fierté; Vous dont l'esprit, né pour la vérité, Sait allier à des vertus austères Le goût, les ris, l'aimable liberté; Puisqu'à vos yeux vous voulez que je trace D'un noble oiseau la touchante disgrâce, Soyez ma muse, échauffez mes accents, Et prêtez-moi ces sons intéressants, Ces tendres sons que forma votre lyre
Lorsque Sultane (i), au printemps de ses jours,
Fut enlevée à vos tristes amours,
Et descendit au ténébreux empire.
De nos héros les illustres malheurs
Peuvent aussi se promettre vos pleurs.
Sur sa vertu par le sort traversée,
Sur son voyage et ses longues erreurs,
On aurait pu faire une autre Odyssée,
Et par vingt chants endormir ses lecteurs;
On aurait pu des fables surannées
Ressusciter les diables et les dieux,
Des faits d'un mois occuper des années,
Et, sur des tons d'un sublime ennuyeux,
Psalmodier la cause infortunée
D'un perroquet non moins brillant qu'Enée,
Non moins dévot, plus malheureux que lui :
Mais trop de vers entraînent trop d'ennui.
Les muses sont des abeilles volages ;
Leur goût voltige, il fuit les longs ouvrages,
Et, ne prenant que la fleur d'un sujet,
Vole bientôt sur un nouvel objet.
(r Épagneule.
CHANT PREMIER
Dans vos leçons j'ai puisé ces maximes :
Puissent vos lois se lire dans mes rimes !
Si, trop sincère en traçant ces portraits,
J1ai dévoilé les mystères secrets,
L'art des parloirs, la science des grilles,
Les graves riens, les mystiques vétilles,
Votre enjoûment me passera ces traits.
Votre raison, exempte de faiblesses,
Sait vous sauver ces fades petitesses ;
Sur votre esprit, soumis au seul devoir,
L'illusion n'eut jamais de pouvoir;
Vous savez trop qu'un front que l'art déguise
Plaît moins au ciel qu'une aimable franchise
Si la Vertu se montrait aux mortels,
Ce ne serait ni par l'art des grimaces
Ni sous des traits farouches et cruels.
Mais sous votre air, ou sous celui des Grâces,
Qu'elle viendrait mériter nos autels.
Dans maint auteur de science profonde J'ai lu qu'on perd à trop courir Le monde; Très-rarement en devient-on meilleur; Un sort errant ne conduit qu'à Terreur.
Il nous vaut mieux vivre au sein de nos lares,
Et conserver, paisibles casaniers,
Notre vertu dans nos propres foyers,
Que parcourir bords lointains et barbares :
Sans quoi le cœur, victime des dangers,
Revient chargé de vices étrangers.
L'affreux destin du héros que je chante
En éternise une preuve touchante :
Tous les échos des parloirs de Nevers,
Si Ton en doute, attesteront mes vers.
A Nevers donc, chez les Visitandines, Vivait naguère un perroquet fameux, A qui son art et son cœur généreux, Ses vertus même et ses grâces badines, Auraient dû faire un sort moins rigoureux, Si les bons cœurs étaient toujours heureux. Ver- Vert (c'était le nom du personnage), Transplanté là de l'indien rivage, Fut, jeune encor, ne sachant rien de rien, Au susdit cloître enfermé pour son bien.
CHANT PREMIER
Il étoit beau, brillant, leste et volage, Aimable et franc, comme on l'est au bel âge, Né tendre et vif, mais encore innocent; Bref, digne oiseau d'une si sainte cage, Par son caquet digne d'être en couvent.
Pas n'est besoin, je pense, de décrire Les soins des sœurs, des nonnes, c'est tout dire; Et chaque mère, après son directeur, N'aimait rien tant : même dans plus d'un cœur, Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère, Souvent l'oiseau l'emporta sur le père.
Il partageait dans ce paisible lieu Tous les sirops dont le cher père en Dieu, Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées, Réconfortait ses entrailles sacrées.
Objet permis à leur oisif amour, Ver- Vert était l'âme de ce séjour :
Exceptez-en quelques vieilles dolentes, Des jeunes cœurs jalouses surveillantes, Il était cher à toute la maison.
N'étant encor dans l'âge de raison, Libre, il pouvait et tout dire et tout faire,
Il était sûr de charmer et de plaire.
Des bonnes sœurs égayant les travaux, Il becquetait et guimpes et bandeaux; Il n'était point d'agréable partie S'il n'y venait briller, caracoler, Papillonner, siffler, rossignoler :
Il badinait, mais avec modestie, Avec cet air timide et tout prudent Qu'une novice a même en badinant.
Par plusieurs voix interrogé sans cesse, Il répondait à tout avec justesse :
Tel autrefois César, en même temps, Dictait à quatre en styles différents.
Admis partout, si l'on en croit l'histoire, L'amant chéri mangeait au réfectoire.
Là, tout s'offrait à ses friands désirs; Outre qu'encor, pour ses menus plaisirs, Pour occuper son ventre infatigable, Pendant le temps qu'il passait hors la table, Mille bonbons, mille exquises douceurs Chargeaient toujours les poches de nos sœurs. Les petits soins, les attentions fines,
CHANT PREMIER
Sont nés, dit-on, chez les Visitandines; L'heureux Ver- Vert réprouvait chaque jour. Plus mitonné qu'un perroquet de cour, Tout s'occupait du beau pensionnaire; Ses jours coulaient dans un noble loisir.
Au grand dortoir il couchait d'ordinaire. Là, de cellule il avait à choisir :
Heureuse encor, trop heureuse la mère Dont il daignait, au retour de la nuit, Par sa présence honorer le réduit !
Très-rarement les antiques discrètes Logeaient l'oiseau : des novices proprettes L'alcôve simple était plus de son goût : Car remarquez qu'il était propre en tout. Quand chaque soir le jeune anachorète Avait fixé sa nocturne retraite, Jusqu'au lever de l'astre de Vénus Il reposait sur la boîte aux agnus.
A son réveil, de la fraîche nonnette, Libre témoin, il voyait la toilette.
J'ai dit toilette, et je le dis tout bas : Oui, quelque part j'ai lu qu'il ne faut pas
Aux fronts voilés des miroirs moins fidèles Qu'aux fronts ornés de pompons et dentelles. Ainsi qu'il est pour le monde et les cours Un art, un goût de modes et d'atours, Il est aussi des modes pour le voile; Il est un art de donner d'heureux tours A l'étamine, à la plus simple toile.
Souvent l'essaim des folâtres amours, Essaim qui sait franchir grilles et tours, Donne aux bandeaux une grâce piquante, Un air galant à la guimpe flottante; Enfin, avant de paraître au parloir, On doit au moins deux coups d'œil au miroir. Ceci soit dit entre nous en silence : Sans autre écart revenons au héros.
Dans ce séjour de l'oisive indolence, Ver-Vert vivait sans ennui, sans travaux : Dans tous les cœurs il vivait sans partage. Pour lui sœur Thècle oubliait les moineaux : Quatre serins en étaient morts de rage, Et deux matous, autrefois en faveur, Dépérissaient d'envie et de langueur.
CHANT PREMIER
Qui l'aurait dit, en ces jours pleins de charmes, Qu'en pure perte on cultivait ses mœurs; Qu'un temps viendrait, temps de crimes et d'alarmes Où ce Ver- Vert, tendre idole des cœurs, Ne serait plus qu'un triste objet d'horreurs ? Arrête, muse, et retarde les larmes Que doit coûter l'aspect de ses malheurs, Fruit trop amer des égards de nos sœurs.
ARGUMENT
"BU CHoAV^JT rDEUXIÈcME
Ver-Vert est né bavard, mais il est innocent et dévot. — Il est de plus, érudit en matière théologique. — Il n'est donc bruit, dans tout Nevers, que de sa réputation, et le parloir où pose la charmante bête ne désemplit pas. — Il édifie tous les visiteurs par la piété et l'esprit de ses discours. — Sa gloire est bientôt si grande qu'elle parvient jusqu'à Nantes. — Les sœurs visitandines de cette ville veulent aussi connaître l'oiseau si plein d'attraits. — Elles demandent à leurs sœurs de Nevers de le leur envoyer pour quelque temps. — Grand émoi au couvent. — Se séparer de Ver-Vert !.. on discute cette grave question devant le grand chapitre assemblé. — Malgré l'opposition des jeunes nonnes, on décide que, pour éviter un conflit Ver- Vert sera envoyé à la Visitation de Nantes. — Désespoir, général. — Enfin le pieux oiseau est embarqué au milieu des pleurs et des adieux du couvent.
n juge bien qu'étant à telle école, Point ne manquait du don de la parole L'oiseau disert ; hormis dans les repas, Tel qu'une nonne, il ne déparlait pas ; Bien est-il vrai qu'il parlait comme un livre, Toujours d'un ton confit en savoir-vivre. Il n'était point de ces fiers perroquets Que l'air du siècle a rendus trop coquets,
Et qui, siffles par des bouches mondaines,
N'ignorent rien des vanités humaines.
Ver- Vert était un perroquet dévot,
Une belle âme innocemment guidée;
Jamais du mal il n'avait eu l'idée,
Ne disait onc un immodeste mot ;
Mais, en revanche, il savait des cantiques,
Des orémus, des colloques mystiques :
Il disait bien son Bénédicité,
Et Notice Mère, et Votre charité ;
Il savait même un peu de soliloque,
Et des traits fins de Marie Alacoque.
Il avait eu, dans ce docte manoir,
Tous les secours qui mènent au savoir.
Il était là maintes filles savantes
Qui mot pour mot portaient dans leurs cerveaux
Tous les noëls anciens et nouveaux.
Instruit, formé par leurs leçons fréquentes,
Bientôt rélève égala ses régentes ;
De leur ton même adroit imitateur.
Il exprimait la pieuse lenteur,
Les saints soupirs, les notes languissantes
Du chant des sœurs, colombe? gémissantes ;
Finalement Ver- Vert savait par cœur Tout ce que sait une mère de chœur.
Trop resserré dans les bornes d'un cloitre, Un tel mérite- au loin se fît connoître : Dans tout Nevers, du matin jusqu'au soir, Il n'était bruit que des scènes mignonnes Du perroquet des bienheureuses nonnes :
De Moulins même on venait pour le voir. Le beau Ver- Vert ne bougeait du parloir : Sœur Mélanie, en guimpe toujours fine, Portait l'oiseau : d'abord aux spectateurs Elle en faisait admirer les couleurs, Les agréments, la douceur enfantine ; Son air heureux ne manquait point les cœurs Mais la beauté du tendre néophyte N'était encor que le moindre mérite ; On oubliait ses attraits enchanteurs, Dès que sa voix frappait les auditeurs. Orné, rempli de saintes gentillesses, Que lui dictaient les plus jeunes professes, L'illustre oiseau commençait son récit; A chaque instant, de nouvelles finesses,
Des charmes neufs variaient son débit :
Éloge unique et difficile à croire
Pour tout parleur qui dit publiquement,
Nul ne dormait dans tout son auditoire :
Quel orateur en pourrait dire autant ?
On Técoutait, on vantait sa mémoire.
Lui cependant, stylé parfaitement,
Bien convaincu du néant de la gloire,
Se rengorgeait toujours dévotement,
Et triomphait toujours modestement.
Quand il avait débité sa science,
Serrant le bec et parlant en cadence,
Il s'inclinait d'un air sanctifié,
Et laissait là son monde édifié.
Il n'avait dit que des phrases gentilles,
Que des douceurs, excepté quelques mots
De médisance, et tels propos de filles
Que par hasard on apprenait aux grilles,
Ou que nos sœurs traitaient dans leur enclos.
Ainsi vivait dans ce nid délectable En maître, en saint, en sage véritable, Père Ver- Vert, cher à plus d'une Hébé,
Gras comme un moine et non moins vénérable, Beau comme un cœur, savant comme un abbé, Toujours aimé, comme toujours aimable.
Civilisé, musqué, pincé, rangé, Heureux enfin, s'il n'eût pas voyagé.
Mais vint ce temps d'affligeante mémoire, Ce temps critique où s'éclipse sa gloire. O crime ! 6 honte ! ô cruel souvenir ! Fatal voyage ! aux yeux de l'avenir Que ne peut-on en dérober l'histoire, Ah ! qu'un grand nom est un bien dangereux ! Un sort caché fut toujours plus heureux, Sur cet exemple on peut ici m'en croire, Trop de talents, trop de succès flatteurs, Traînent souvent la ruine des mœurs.
Ton nom, Ver-vert, tes prouesses brillantes, Ne furent point bornés à ces climats : La Renommée annonça tes appas Et vint porter ta gloire jusqu'à Nantes. Là, comme on sait, la Visitation
A son bercail de révérendes mères, Qui, comme ailleurs, dans cette nation, A tout savoir ne sont pas les dernières ; Par quoi bientôt, apprenant des premières Ce qu'on disait du perroquet vanté, Désir leur vint d'en voir la vérité.
Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore.
Déjà les cœurs s'envolent à Nevers ; Voilà d'abord vingt têtes à l'envers Pour un oiseau. L'on écrit tout à l'heure En Nivernais, à la supérieure, Pour la prier que l'oiseau plein d'attraits Soit, pour un temps, amené par la Loire, Et que, conduit au rivage nantais, Lui-même il puisse y jouir de sa gloire, Et se prêter à de tendres souhaits.
La lettre part. Quand viendra la réponse ? Dans douze jours : quel siècle jusque-là ! Lettre sur lettre, et nouvelle semonce :
On ne dort plus ; sœur Cécile en mourra.
Or à Nevers arrive enfin l'épitre;
Grave sujet. On tient le grand chapitre.
Telle requête effarouche d'abord.
Perdre Ver- Vert ! O ciel ! plutôt la mort !
Dans ces tombeaux, sous ces tours isolées,
Que ferons-nous si ce cher oiseau* sort ?
Ainsi parlaient les plus jeunes voilées,
Dont le cœur vif, et las de son loisir,
S'ouvrait encore à l'innocent plaisir :
Et, dans le vrai, c'était la moindre chose
Que cette troupe étroitement enclose,
A qui d'ailleurs tout autre oiseau manquait,
Eût pour le moins un pauvre perroquet.
L'avis pourtant des mères assistantes,
De ce sénat antiques présidentes,
Dont le vieux cœur aimait moins vivement,
Fut d'envoyer le pupille charmant
Pour quinze jours ; car, en têtes prudentes,
Elles craignaient qu'un refus obstiné
Ne les brouillât avec nos sœurs de Nantes :
Ainsi jugea l'état embéguiné.
Après ce bill des miladys de Tordre, Dans la commune arrive grand désordre : Quel sacrifice ! y peut-on consentir ?
Est-il donc vrai ? dit la sœur Séraphine : Quoi ! nous vivons, et Ver- Vert va partir ! D'une autre part, la mère sacristine Trois fois pâlit, soupire quatre fois, Pleure, frémit, se pâme, perd la voix.
Tout est en deuil. Je ne sais quel présage D'un noir crayon leur trace ce voyage ; Pendant la nuit, des songes pleins d'horreur Du jour encor redoublent la terreur.
Trop vains regrets ! l'instant funeste arrive : Jà tout est prêt sur la fatale rive ! Il faut enfin se résoudre aux adieux, Et commencer une absence cruelle :
Jà chaque sœur gémit en tourterelle.
Et plaint devance un veuvage ennuyeux.
Que de baisers au sortir de ces lieux Reçut Ver- Vert ! Quelles tendres alarmes ! On se l'arrache, on le baigne de larmes ; Plus il est près de quitter ce séjour, Plus on lui trouve et d'esprit et de charmes.
Enfin pourtant il a passé le tour :
Du monastère, avec lui, fuit l'Amour.
« Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle;
Reviens charmant, reviens toujours fidèle ;
Que les zéphyrs te portent sur les flots,
Tandis qu'ici dans un triste repos
Je languirai forcément exilée,
Sombre, inconnue, efrjamais consolée :
Pars, cher Ver-Vert, et, dans ton heureux cours,
Sois pris partout pour l'aîné des Amours ! »
Tel fut l'adieu d'une nonnain poupine.
Qui, pour distraire et charmer sa langueur,
Entre deux draps avait à la sourdine
Très-souvent fait l'oraison dans Racine,
Et qui, sans doute, aurait de très-grand cœur,
Loin du couvent suivi l'oiseau parleur.
Mais c'en est fait, on embarque le drôle, Jusqu'à présent vertueux, ingénu, Jusqu'à présent modeste en sa parole.
Puisse son cœur constamment défendu, Au cloître un jour rapporter sa vertu !
Quoi qu'il en soit, déjà la rame vole, Du bruit des eaux les airs ont retenti : Un bon vent souffle, on part, on est parti,
ARGUMENT
"BU CHo^tKT T<HOISIËcME
Étranges compagnons de voyage de Ver-Vert sur le bateau qui le transporte à Nantes. — Deux nymphes et trois dragons surtout lui font une singulière société. — Quelle différence de langage!., gros mots et paroles légères, chansons à boire et propos de ruelles, blasphèmes et jurons de toutes sortes. — Le pauvre perroquet écoute tout d'abord sans mot dire. — Un religieux, qui est aussi du voyage, le fait cependant répondre par un Ave à ses questions. — ■ Moquerie générale. — Ver- Vert, désolé et confus, cherche à renoncer à son vertueux langage.
— Il s'étudie à apprendre tout ce qu'il entend, et il y parvient vite. — II sait bientôt jurer et maugréer, aussi chacun lui fait-il fête. — Durant ce temps, comme on le pleure à Nevers!..
— Cependant le bateau arrive à Nantes. — Une tourière est sur le port qui emporte Ver- Vert en son couvent, en dépit de sa résistance bien inattendue.
Fa même nef, légère et vagabonde, Qui voiturait le saint oiseau sur Tonde, Portait aussi deux nymphes, trois dragons, Une nourrice, un moine, deux Gascons :
Pour un enfant qui sort du monastère, C'était échoir en dignes compagnons !
Aussi Ver- Vert, ignorant leurs façons, Se trouva là comme en terre étrangère : Nouvelle langue et nouvelles leçons.
L'oiseau surpris n'entendait point leur style,
Ce notaient plus paroles d'Évangile, Ce n'étaient plus ces pieux entretiens, Ces traits de Bible et d'oraisons mentales, Qu'il entendait chez nos douces vestales; Mais de gros mots et non des plus chrétiens : Car les dragons, race assez peu dévote, Ne parlaient là que langue de gargote; Charmant au mieux les ennuis du chemin, Ils ne fêtaient que le patron du vin; Puis les Gascons et les trois péronnelles Y concertaient sur des tons de ruelles : De leur côté les bateliers juraient, Rimaient en Dieu, blasphémaient et sacraient; Leur voix, stylée aux tons mâles et fermes, Articulait sans rien perdre des termes.
Dans le fracas, confus, embarrassé, Ver-Vert gardait un silence forcé :
Triste, timide, il n'osait se produire, Et ne savait que penser ni que dire.
Pendant la route, on voulut, par faveur, Faire causer le perroquet rêveur.
Frère Lubin, d'un ton peu monastique,
Interrogea le beau mélancolique :
L'oiseau bénin prend son air de douceur,
Et, vous poussant un soupir méthodique,
D'un ton pédant répond : Ave, ma sœur\
A cet Ave, jugez si l'on dut rire;
Tous en chorus bernent le pauvre sire.
Ainsi berné, le novice interdit
Comprit en soi qu'il n'avait pas bien dit,
Et qu'il serait malmené des commères,
S'il ne parlait la langue des confrères :
Son cœur, né fier, et qui jusqu'à ce temps,
Avait été nourri d'un doux encens,
Ne put garder sa modeste constance
Dans cet assaut de mépris flétrissants;
A cet instant, en perdant patience,
Ver- Vert perdit sa première innocence.
Dès lors ingrat, en soi-même il maudit
Les chères sœurs, ses premières maîtresses,
Qui n'avaient pas su mettre en son esprit
Du beau français les brillantes finesses,
Les sons nerveux et les délicatesses.
A les apprendre il met donc tous ses soins,
Parlant très-peu, mais n'en pensant pas moins.
D'abord l'oiseau, comme il n'était pas bête,
Pour faire place à de nouveaux discours,
Vit qu'il devait oublier pour toujours
Tous les gaudés qui farcissaient sa tête ;
Ils furent tous oubliés en deux jours,
Tant il trouva la langue à la dragonne
Plus du bel air que les termes de nonne!
En moins de rien, l'éloquent animal,
(Hélas! jeunesse apprend trop bien le mal!)
L'animal, dis-je, éloquent et docile,
En moins de rien fut rudement habile.
Bien vite il sut jurer et maugréer
Mieux qu'un vieux diable au fond d'un bénitier ;
Il démentit les célèbres maximes
Où nous lisons qu'on ne vient aux grands crimes
Que par degrés : il fut un scélérat
Profès d'abord, et sans noviciat.
Trop bien sut-il graver en sa mémoire
Tout l'alphabet des bateliers de Loire ;
Dès qu'un d'iceux, dans quelque vertigo,
Lâchait un mor...! Ver-Vert faisait l'écho.
Lors applaudi par la bande susdite,
Fier et content de son petit mérite,
Il n'aima plus que le honteux honneur De savoir plaire au monde suborneur ; Et, dégradant son généreux organe, Il ne fut plus qu'un orateur profane.
Faut-il qu'ainsi l'exemple séducteur Du ciel au diable emporte un jeune cœur !
Pendant ces jours, durant ces tristes scènes, Que faisiez-vous dans vos cloîtres déserts. Chastes Iris du couvent de Nevers?
Sans doute, hélas! vous faisiez des neuvaines, Pour le retour du plus grand des ingrats. Pour un volage indigne de vos peines, Et qui, soumis à de nouvelles chaînes, De vos amours ne faisait plus de cas.
Sans doute, alors, l'accès du monastère Était d'ennuis tristement obsédé; La grille était dans un deuil solitaire, Et le silence était presque gardé.
Cessez vos vœux, Ver- Vert n'en est plus digne : Ver- Vert n'est plus cet oiseau révérend, Ce perroquet d'une humeur si bénigne, Ce cœur si pur, cet esprit si fervent :
Vous le dirai-jc ? il n'est plus qu'un brigand, Lâche, apostat, blasphémateur insigne :
Les vents légers et les nymphes des eaux Ont moissonné le fruit de vos travaux.
Ne vantez point sa science infinie :
Sans la vertu, que vaut un grand génie? N'y pensez plus : l'infâme a, sans pudeur, Prostitué ses talents et son cœur.
Déjà pourtant on approche de Nantes, Où languissaient nos sœurs impatientes ; Pour leurs désirs le jour trop tard naissait, Des cieux trop tôt le jour disparaissait. Dans ces ennuis, l'espérance flatteuse, A nous tromper toujours ingénieuse.
Leur promettait un esprit cultivé. Un perroquet noblement élevé, Une voix tendre, honnête, édifiante ; Des sentiments, un mérite achevé ; Mais, ô douleur ! ô vaine et fausse attente !
La nef arrive, et l'équipage en sort.
Une tourière était assise au port :
Dès le départ de la première lettre, Là chaque jour elle venait se mettre; Ses yeux, errant sur le lointain des flots, Semblaient hâter le vaisseau du héros, En débarquant auprès de la béguine, L'oiseau madré la connut à sa mine, A son œil prude ouvert en tapinois, A sa grand'coiffe, à sa fine étamine, A ses gants blancs, à sa mourante voix, Et, mieux encore, à sa petite croix.
Il en frémit, et même il est croyable Qu'en militaire il la donnait au diable ; Trop mieux aimant suivre quelque dragon, Dont il savait le bachique jargon, Qu'aller apprendre encor les litanies, La révérence, et les cérémonies.
Mais force fut au grivois dépité D'être conduit au gîte détesté.
Malgré ses cris, la tourière l'emporte : Il la mordait, dit-on, de bonne sorte, Chemin faisant ; les uns disent au cou, D'autres au bras ; on ne sait pas bien où : D'ailleurs, qu'importe ? A la fin, non sims peine.
4o VER-VERT
Dans le couvent la béate l'amène ;
Elle l'annonce. Avec grande rumeur
Le bruit en court. Aux premières nouvelles
La cloche sonne, on court, on a des ailes ;
<( C'est lui, ma sœur ! il est au grand parloir ! »
On vole en foule, on grille de le voir ;
Les vieilles même, au marcher symétrique,
Des ans tardifs ont oublié le poids :
Tout rajeunit ; et la mère Angélique
Courut alors pour la première fois.
ARGUMENT
Entrée triomphale de Ver-Vert aux Visitandines de Nantes. — Effet charmant qu'il produit d'abord. — Empressement des sœurs à l'admirer. — Tout à coup Ver-Vert parle et profère un affreux juron. — Scandale des nonnes. — Il injurie les sœurs et leur débite successivement tout son nouveau répertoire. — Les sœurs s'enfuient de toutes parts, et il est décidé que Ver-Vert sera renvoyé incontinent à Nevers. — Il y revient enfin, et toute la communauté se rassemble pour prononcer sur le châtiment mérité par son crime. — On le condamne au silence absolu et à l'abstinence la plus sévère.
— Une sœur préside chaque jour à l'exécution de l'arrêt. — Cependant Ver-Vert se corrige. — Il oublie les mots affreux qu'il a appris et reprend son premier et édifiant langage. — On lui pardonne aussitôt et, pour lui mieux marquer la joie du couvent, on le gorge de sucreries et de liqueurs, si bien que, ô douleur! il finit par mourir étouffé dans sa nouvelle gloire!..
— Désespoir du couvent. — On élève un mausolée à l'oiseau regretté. — Chaque nonne a hérité depuis — dit-on — de par la métempsycose, de son esprit et de son caquet.
n voit enfin, on ne peut se repaître Assez les yeux des beautés de l'oiseau : C'était raison, car le fripon, pour être Moins bon garçon, n'en était pas moins beau : Cet œil guerrier et cet air petit-maître Lui prêtaient même un agrément nouveau.
Faut-il, grand Dieu ! que sur le front d'un traître Brillent ainsi les plus tendres attraits ! Que ne peut-on distinguer et connaître
Les cœurs pervers à de difformes traits !
Pour admirer les charmes qu'il rassemble,
Toutes les sœurs parlent toutes ensemble :
En entendant cet essaim bourdonner,
On eût à peine entendu Dieu tonner.
Lui cependant, parmi tout ce vacarme,
Sans daigner dire un mot de piété,
Roulait les yeux d'un air de jeune carme.
Premier grief. Cet air trop effronté
Fut un scandale à la communauté.
En second lieu, quand la mère prieure,
D'un air auguste, en fille intérieure,
Voulut parler à l'oiseau libertin,
Pour premiers mots et pour toute réponse,
Nonchalamment, et d'un air de dédain,
Sans bien songer aux horreurs qu'il prononce,
Mon gars répond, avec un ton faquin :
« Par la corbleu ! que les nonnes sont folles ! »
L'histoire dit qu'il avait, en chemin,
D'un de la troupe entendu ces paroles.
A ce début, la sœur Saint-Augustin,
D'un air sucré voulant le faire taire,
En lui disanl : « Fi donc, mon très-cher frère! »
Le très-cher frère, indocile et mutin, Vous la rima très-richement en tain.
« Vive Jésus ! il est sorcier, ma mère ! Reprend la sœur. Juste Dieu ! quel coquin ! Quoi ! c'est donc-là ce perroquet divin ! » Ici Ver- Vert, en vrai gibier de Grève, L'apostropha d'un la peste te crevé !
Chacune vint pour brider le caquet Du grenadier; chacune eut son paquet :
Turlupinant les jeunes précieuses, Il imitait leur courroux babillard ; Plus déchaîné sur les vieilles grondeuses, Il bafouait leur sermon nasillard.
Ce fut bien pis, quand, d'un ton de corsaire. Las, excédé de leurs fades propos, Boum de rage, écumant de colère, Il entonna tous les horribles mots Qu'il avait su rapporter des bateaux ; Jurant, sacrant d'une voix dissolue, Faisant passer tout l'enfer en revue ; Les B., les F voltigeaient sur son bec.
Les jeunes sœurs crurent qu'il parlait grec,
« Jour de Dieu! mor...! mille pipes de diables! »
Toute la grille, à ces mots effroyables,
Tremble d'horreur ; les nonnettes sans voix
Font, en fuyant mille signes de croix :
Toutes, pensant être à la fin du monde,
Courent en poste aux caves du couvent.
Et sur son nez la mère Cunégonde
Se laissant choir, perd sa dernière dent.
Ouvrant à peine un sépulcral organe :
« Père éternel ! dit la sœur Bibiane,
Miséricorde ! Ah ! qui nous a donné
Cet antechrist, ce démon incarné ?
Mon doux Sauveur ! en quelle conscience
Peut-il ainsi jurer comme un damné ?
Est-ce donc là l'esprit et la science
De ce Ver-Vert si chéri, si prôné ?
Qu'il soit banni, qu'il soit remis en route.
O Dieu d'amour ! reprend la sœur Écoute,
Quelles horreurs! chez nos sœurs de Nevers,
Quoi ! parle-t-on ce langage pervers?
Quoi ! c'est ainsi qu'on forme la jeunesse !
Quel hérétique ! ô divine sagesse !
Qu'il n'entre point ; avec ce Lucifer, En garnison nous aurions tout l'enfer. »
Conclusion : Ver- Vert est mis en cage : On se résout, sans tarder davantage, A renvoyer le parleur scandaleux.
Le pèlerin ne demandait pas mieux.
Il est proscrit, déclaré détestable, Abominable, atteint et convaincu D'avoir tenté d'entamer la vertu Des saintes sœurs. Toutes de l'exécrable Signent l'arrêt, en pleurant le coupable ; Car quel malheur qu'il fût si dépravé.
N'étant encor qu'à la fleur de son âge, Et qu'il portât, sous un si beau plumage, La fière humeur d'un escroc achevé, L'air d'un païen, le cœur d'un réprouvé!
Il part enfin, porté par la tourière, Mais sans la mordre en retournant au port : Une cabane emporte le compère :
Et, sans regret, il fuit ce triste bord.
5o VER-VERT
De ses malheurs telle fut l'Iliade. Quel désespoir, lorsqu'enfin de retour Il vint donner pareille sérénade, Pareil scandale en son premier séjour!
Que résoudront nos sœurs inconsolables?
Les yeux en pleurs, les sens d'horreur troublés, En manteaux longs, en voiles redoublés, Au discrétoire entrent neuf vénérables; Figurez-vous neuf siècles assemblés.
Là, sans espoir d'aucun heureux suffrage. Privé des sœurs qui plaideraient pour lui, En plein parquet enchaîné dans sa cage, Ver-Vert paraît sans gloire et sans appui. On est aux voix : déjà deux des sibylles En billets noirs ont crayonné sa mort -, Deux autres sœurs, un peu moins imbéciles, Veulent qu'en proie à son malheureux sort On le renvoie au rivage profane Qui le vit naître avec le noir brahmane*, Mais, de concert, les cinq dernières voix Du châtiment déterminent le choix :
On le condamne à deux mois d'abstinence, Trois de retraite, et quatre de silence ;
CHANT QUATRIÈME 5i
Jardins, toilette, alcôves et biscuits, Pendant ce temps lui seront interdits.
Ce n'est point tout : pour comble de misère, On lui choisit, pour garde, pour geôlière, Pour entretien, l'Alecton du couvent, Une converse, infante douairière, Singe voilé, squelette octogénaire, Spectacle fait pour l'œil d'un pénitent. Malgré les soins de l'Argus inflexible, Dans leurs loisirs souvent d'aimables sœurs, Venant le plaindre avec un air sensible, De son exil suspendaient les rigueurs.
Sœur Rosalie, au retour des matines, Plus d'une fois lui porta des pralines : Mais dans les fers, loin d'un libre destin, Tous les bonbons ne sont que chicotin.
Couvert de honte, instruit par l'infortune, Ou las de voir sa compagne importune, L'oiseau contrit se reconnut enfin :
Il oublia les dragons et le moine, Et, pleinement remis à l'unisson
Avec nos sœurs, pour Pair et pour le ton, Il redevint plus dévot qu'un chanoine.
Quand on fut sûr de sa conversion, Le vieux divan, désarmant sa vengeance, De l'exilé borna la pénitence.
De son rappel, sans doute, l'heureux jour Va pour ces lieux être un jour d'allégresse : Tous ses instants, donnés à la tendresse, Seront filés par la main de l'Amour.
Que dis-je ? hélas ! ô plaisirs infidèles ! O vains attraits de délices mortelles ! Tous les dortoirs étaient jonchés de fleurs: Café parfait, chansons, course légère, Tumulte aimable et liberté plénière, Tout exprimait de charmantes ardeurs, Rien n'annonçait de prochaines douleurs.
Mais, de nos sœurs, ô largesse indiscrète ! Du sein des maux d'une longue diète Passant trop tôt dans des flots de douceurs, Bourré de sucre et brûlé de liqueurs, Ver- Vert, tombant sur un tas de dragées,
En noirs cyprès vit ses roses changées. En vain les sœurs tâchaient de retenir Son âme errante et son dernier soupir : Ce doux excès hâtant sa destinée, Du tendre Amour victime fortunée, Il expira dans le sein du plaisir.
On admirait ses paroles dernières.
Vénus, enfin, lui fermant les paupières, Dans l'Elysée et les sacrés bosquets Le mène au rang des héros perroquets, Près de celui dont l'amant de Corine A pleuré l'ombre et chanté la doctrine.
Qui peut narrer combien l'illustre mort Fut regretté ? La sœur dépositaire En composa la lettre circulaire D'où j'ai tiré l'histoire de son sort.
Pour le garder à la race future, Son portrait fut tiré d'après nature :
Plus d'une main, conduite par l'Amour, Sut lui donner une seconde vie Par les couleurs et par la broderie;
Et la Douleur, travaillant à son tour, Peignit, broda ses larmes alentour.
On lui rendit tous les honneurs funèbres Que THélicon rend aux oiseaux célèbres.
Au pied d'un myrte on plaça le tombeau Qui couvre encor le Mausole nouveau.
Là, par la main des tendres Artémises, En lettres d'or ces rimes furent mises Sur un porphyre environné de fleurs; En les lisant on sent naître ses pleurs :
Novices qui venez causer dans ces bocages
A l'insu de nos graves sœurs, Un instant, s'il se peut, suspendez vos ramages,
Apprenez nos malheurs.
Vous vous taisez ! Si c'est trop vous contraindre
Parlez, mais parlez pour nous plaindre; Un mot vous instruira de nos tendres douleurs :
Ci-gît Ver- Vert ; ci-gisent tous les cœurs.
On dit pourtant (pour terminer ma glose En peu de mots) que l'ombre de l'oiseau Ne loge plus dans le susdit tombeau ;
Que son esprit dans les nonnes repose, Et qu'en tout temps, par la métempsycose, De sœur en sœur l'immortel perroquet Transportera son âme et son caquet.