Figaro, du 30 mars
valeur, a pris victorieusement et définitivement sa place dans le répertoire malheureusement trop restreint de notre Opéra, et, le 15 octobre 1884, quatre ans et demi après son apparition sur ce théâtre, on en donnait la centième représentation*.
1. Depuis lors, et le 27 févrlei* 1885, Rigoletto est venu prendre aussi place dans le répertoire de notre Opéra français. L'ouvrage était joué par MM"" Krauss (Gilda) et Richard (Madeleine), MM. Lassallc (Rigoletto), Dereims (le duc) et Boudouresque (Sparafucile). Aussitôt informé du succès de l'œuvre devant le public, Verdi adressiit aux directeurs de rOpéra, MM. Rilt et Gailhard, le télégramme suivant : — <E J'envoie mes plus sincères félicitations aux vaillants interprètes de Rigolello, aux éminenls drciteurs de l'Opéra de Paris, à toutes les masses chorales et orchestra'es qui ont contribué au succès, la soirée de vendredi. — Verdi. »
J'ai dit que j'avais à faire connaître un curieux incident, relatif tout à la fois à Aida et à la messe de Requiem, S'il y avait dans cet incident l'ombre d'un côté sérieux, il constituerait assurément l'un des chapitres les plus intéressants de l'histoire musicale intime de ce temps. Tel qu'il est, il n'en mérite pas moins d'être raconté, et ne laisse pas que d'être amusant.
Or donc, il était une fois un musicien qui répondait aux noms de Vincenzo Sassaroli, à qui la petite ville de Tolentino avait eu le bonheur de donner le jour, et qui, neveu et un peu élève de Mercadante, était à la fois
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pianiste, organiste, professeur et compositeur. Auteur d'une messe à grand orchestre et d'un Tantum ergo exécutés à Orvieto, ce musicien avait fait représenter en 4872 à Gênes, sur le théâtre Doria, un opéra intitulé Riccardo^ duca di York^ dont il avait écrit les paroles et la musique, ce qui n'empêcha pas le susdit de faire un honorable fiasco^ et il avait encore perpétré un opéra bouffe, Santa Lticia^ qui, je crois, n'a pas été jusqu'ici offert au public.
M. Sassaroli, que la mauvaise opinion qu'il conçoit des autres n'empêche pas d'être rempli d'admiration pour son propre génie, avait été singulièrement agacé par l'accueil plein d'enthousiasme que ses compatriotes avaient fait à la messe de Verdi, considérée j)ar lui comme une œuvre sans consistance et sans portée.
Pourtant, il s'était contenté de ronger son frein en silence, se bornant à faire part à quelques amis de son dédain pour une aussi piètre production, lorsque le succès fait à la partition d'Aïda vint le mettre tout à fait hors de lui et l'engager à faire une démonstration belliqueuse. Prenant sa meilleure plume et la trempant dans sa plus belle encre, voici donc la lettre que M. Sassaroli
lança « comme un gant de défi » (c'est lui qui le dit) à la face de M. Verdi et de son éditeur, M. Ricordi, et qu'il jeta à la poste à l'adresse de ce dernier, en prenant le soin de la « recommander », afin qu'elle ne s'égarât pas en route :
GêneS) 3 janvier 1876.
Très cher Monsieur,
Après avoir balancé quelque peu, je me suis décidé à aller entendre aussi Aida, opéra que, d'ailleurs, j'avais déjà lu ; et, maintenant, le but de cette lettre n est pas de vous faire connaître le jugement que j'en ai porté soit à la lecture, soit à l'audition: seulement, je vous prie de prêter la plus grande attention à ce que je vais vous dire.
Je vous demande la permission (attendu que L'opéra susdit est votre propriété) de mettre en musique à mon tour le livret à* Aida. Dites-le au maestro Verdi, et voyez s'il consent à soutenir la comparaison avec moi ; je suis prêt à me mettre à ce travail aux conditions suivantes :
L'opéra sera fait sur le même livret, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher, sans y changer quoi que ce soit.
La musique sera écrite dans l'espac» d'une année, à partir de l'acceptation de ces propositions.
L'œuvre sera payée vingt mille francs, c'est-à-dire cinq mille francs lors de la remise de chaque acte.
Ces sommes seront consignées entre les mains d'une tierce personne de conmiurie confiance jusqu'à l'achèvement de l'opéra, lequel sera jugé par un jury composé de trois maestri choisis par moi, de trois choisis par Verdi, et d'un choisi par les six réunis.
Comme je me verrai forcé d'abandonner mes leçons pendant une année pour pouvoir exécuter ce traité, on prélèvera sur la somme susdite une part suffisante pour me permettre de vivre sans m'occuper d'autre chose.
Si l'œuvre est jugée défavorablement, l'argent sera retiré par le déposant, moins le susdit prélèvement.
Il me sera permis d'associer à mon travail quelques-uns de mes élèves, qui fourniront les morceaux les moins importants de l'opéra, sauf à moi de faire tout en cas d'opposition.
Comme vous le voyez, c'est un défi que je jette à Verdi, et à vous son éditeur, et auquel je verrai comment vous répondrez.
Dans ce combat, l'unique risque que vous couriez consiste dans le prélèvement spécifié ci-dessus, que, toutefois, je pourrais vous faire garantir.
Je verrai, d'autre part, si, avec toutes ces propositions, vous laisserez échapper l'occasion de pouvoir m'écraser et de me faire taire une fois, et de pouvoir vous écrier triomphalement : — « Nos télégrammes diT Caire, de Paris et de Naples, qui pro-
clamaient Verdi invincible, étaient tout spontanés, et rien n'y était arrangé par nous. »
Je saisis l'occasion, etc.
ViNCENZO SaSSAROLI.
Comme on le voit, la combinaison était très simple, et l'offre vraiment tentante. M. Sassaroli portait un défi à Verdi et à son éditeur, et, comme il ne pouvait pas être la dupe du rôle qu'il voulait leur faire jouer, il posait lui-même les conditions de son pari, s'arrangeant de telle façon, que, perdant ou gagnant, il laissait toujours les frais du procès à la chaîne des adversaires qu'il provoquait. On n'est pas plus accomodant — ni plus prudent.
Le croirait-on pourtant? M. Ricordi repoussa un arrangement si ingénieux, et se borna à publier dans son journal, la Gazzetta musicale, l'épître du maestro Sassaroli, en l'accompagnant de quelques plaisanteries d'ailleurs inoffensives. Mais cela ne faisait pas l'affaire du correcteur de Verdi, qui, commençant à s'échauffer, et retrempant sa bonne plume de Tolède dans son encre la plus limpide, adressa à sort ennemi, toujours en la « recommandant », la nouvelle missive que voici :
Très cher Monsieur,
J'ai vu imprimée dans votre Gazette musicale^ sous la rubrique des facéties, une lettre de moi que je vous adressais récemment.
Dans cette lettre, je vous défiais, vous et le maestro Verdi, à propos &'Aida. Et le défi avait pour but de faire voir à Tart que cet opéra pouvait être fait beaucoup mieux qu'il ne Ta été ; et je m'étais décidé à lancer ce défi en voyant un journalisme mercenaire désigner Y Aida non seulement comme le chefd'œuvre de Verdi, mais comme une oeuvre qui marque un immense progrès dans le champ de l'art.
Moi, qui ai toujours cultivé et qui cultive l'art avec amour, et qui consacre tous mes efforts à le défendre contre ce qui, à mon avis, peut lui être nuisible, je n'ai pu supporter patiemment que Ton signalât à l'admiration des artistes et des gens de goût un travail envers qui l'on se montre indulgent en le jugeant médiocre et qui, à tout le moins, est de beaucoup inférieur à presque tous les précédents travaux de l'illustre maestro. — Vous avez cru que mon invitation était une plaisanterie, et, presque à mon dommage, vous avez jugé bon d'insérer ma lettre pour exciter les risées.
Or, vous saurez que, lorsqu'il me plaît de plaisanter, je cherche des personnes plus propres à ce jeu que vous ou le maestro Verdi ; et vous ^saurez en outre que, quand il s'agit de mettre obstacteà la
corruption de Tart, je n'entends pas le faire par plaisanterie. — Cependant, je suis autorisé à croire, d'après vos façons de procéder, que j'ai réussi à vous faire prendre au sérieux le défi en question. Et cela par la raison toute simple que vous avez eu peur.
Peur, parce qu'il ne s'agissait point de se faire juger par un public où l'on peut trouver des gens intéressés et excités à soutenir ce que l'on croit opportun de soutenir.
" Peur, parce que le journalisme mercenaire ne pouvait, étant données les conditions par moi posées, exercer aucune influence sur le verdict.
Peur, parce qu'il s'agissait' d'être jugés par une réunion de maestri qui n'auraient pu être fascinés ou éblouis ni par les longues trompettes, ni par les doubles scènes, ni par les négrillons, ni par les chars, ni par les bœufs menés en triomphe, ni par les télégrammes, ni par le Caire, ni par le khédive, ni par le sceptre.
Peur, parce que les maestri choisis auraient, dans leur sagesse, jugé au point de vue de l'art et du goût, et selon les principes impérissables du beau.
Peur, parce qu'on ne mettait pas autre chose en discussion qu'un mérite que, jusqu'ici, à force de cabale, on a voulu faire croire indiscutable.
Peurs toutes justifiées par ce fait que ce n'eût pas été la première fois que la musique du maestro Verdi se serait trouvée en comparaison avec la mienne; et gare à l'invulnérabilité de l'auteur à! Aida si la comparaison par moi proposée avait eu
cette fois le résultat qu'elle eut la première ! Il est vrai qu'alors il n'y eut point de défi ; mais il est aussi vrai que le signor Verdi n'est pas le seul maestro qui sache mettre deux notes ensemble, comme on le voudrait faire croire aujourd'hui ; j'ajouterai de plus : que (s'il y a réussi, ce qui est très discutable) le signor Verdi ne serait pas le premier qui, avec Aida, aurait accompli la fusion de l'école italienne avec l'école allemande ; car, en 1846, alors que Verdi poursuivait le système des cabalettes (ainsi qu'il a toujours fait), la critique m'avait adressé déjà cet éloge, après l'audition de mes deux premières partitions. — La vérité est que je ne me laissai pas illusionner et gonfler par ces louanges, qui peut-être venaient plus du désir d'encourager un adolescent (comme j'étais alors), que parce que la chose était réellement comme on la disait. Tant il est vrai que ces deux partitions furent par moi retirées des mains de l'éditeur Giovanni Ricordi^ et que maintenant elles n'existent plus.
Sont-ce des facéties, tout cela, sfgnor Tito Ricordi? — Pensez-y bien, et, si ce sont des facéties mettez-vous à rire, en vous rappelant toujours, pourtant, que rira bien qui rira le dernier ; ceci est un proverbe, et les proverbes sont la sagesse des nations.
Mais, si ce ne sont point des facéties, réfléchissez bien avant d'appeler telles des choses qui sont plus sérieuses que vous ne le croyez.
1. L'éditeur Giuvanni Ricordi était, onj'a vu déjà, le père de J'éditeilr actuel, M. Tito Ricordi.
Désormais, la poudre a été suffisamment jetée aux yeux des imbéciles, et un peu de libre examen en art ne peut certes point faire de mal. — Votre infaillible Verdi, et vous son omnipotent éditeur, avez été défiés par un homme qui ne peut rien, et vous avez répondu en riant ; réponse suffisante, je le répète, pour faire voir que vous avez eu peur.
Beaucoup diront qu'au lieu de la peur, c'est la somme de vingt mille francs demandée par moi en compensation de Tœuvre que j'aurais faite qui vous retient d'accepter le défi. Mais je ferai observer à ceux-là que, pour un homme comme vous, vingt mille francs sont une bagatelle ; outre que vous avez payé bien plus cher des œuvres qui dorment et dormiront d'un sommeil étemel. Je dirai plus, et voici la raison la plus forte : — J'ai demandé cette somme parce qu'il y a quatre ans, et précisément au mois d'octobre 1871, je vous avais offert gratis, par l'entremise de l'illustre maestro Alberto Mazzucato, deux opéras, un semi-sérieux et un bouffe, à la seule condition que je fusse appuyé par vous pour en obtenir la reproduction; et vous avez généreusement refusé... Donc, je ne pouvais m'offrir gratis, craignant que cela ne me valût un second refus. Et je crois que toutes ces choses sont des raisons suffisantes à justifier la demande d'une somme pour ma compensation.
Un dernier mot. — J'espère qu'avec l'impartialité que je vous reconnais, vous imprimerez cette seconde lettre, comme vous avez imprimé la première ; et,
si VOUS ne voulez pas que je dise que c'est véritablement une peur maudite qui s*est emparée de vous, vous ne Timprimerez pas sous la rubrique des facéties.
Du reste, faites comme vous l'entendrez, car la rubrique ne change rien à la substance.
Votre tout dévoué,
ViNCENZO SaSSAROLI.
M. Sassaroli, qui est verbeux, on le voit, ne se borna pas à envoyer ces lettres à M. Ricordi, il fit de cette question l'objet d'une brochure de quarante pages qu'il publia sous ce titre modeste : Considérations sur Vétat actuel de Vart musical en Italie et sur Vimportance artistique de l'opéra Aida et de la Messe de Verdi^ par le maestro Sassaî^oli, avec les deux lettres du défi proposé par lui à Céditeur Tito Ricôrdi et au maestro Giuseppe Verdi, et refusé par eux *. Dans cette brochure, il reproduisait ses lettres, et, prenant personnellement Verdi à partie, il lui déclarait sans ambages que sa messe est inférieure à un grand nombre de Messes de Mercadante, de Pacini et de Ricci, et il le défiait aussi sur le terrain de la musique reli-
l. Gênes, 1876, in-8-.
gieuse, se faisant fort de le vaincre de toutes façons.
Pourquoi Verdi n'a-t-il pas répondu à tout cela ? Est-ce, en effet, la peur qui le rendit muet ? Chi lo sa ? Quant à Sassaroli, il conserva jusqu'au bout le calme de la force, et sa dignité ne fut pas un instant ébranlée. Qu'on en juge par ces lignes, qui terminaient la brochure dont je viens d'avoir tant de peine à transcrire le titre :
11 m'a été télégraphié de Milan que M. Ricordi a imprimé aussi ma seconde lettre, mais on ne me dit pas si c'est avec ou sans commentaires. Au moment de mettre sous presse, je n'ai pas encore la Gazzetta, Toutefois, je crois opportun de faire remarquer que, quels que soient les commentaires que le très digne éditeur aura pu ajouter à mon écrit, ils resteront sans réponse, à moins que lesdits commentaires n'impliquent l'acceptation du défi par moi proposé, sur l'un ou même sur les deux champs, le théâtral et le religieux. — Je suis descendu dans l'arène, et tranquillement j'attends.
La dernière phrase a toute la grandeur, la noblesse et la sévérité de l'antique. On croit voir un de ces anciens gladiateurs romains, attendant stoïquement, au milieu de l'amphithéâtre, les fauves qu'il doit combattre I
Par tout ce qui précède, le lecteur a pu voir de quelle façon brillante s'est déroulée la carrière de l'auteur de Rigoletto et d'Aïda^ et par quelle suite de travaux l'humble fils du locandiei^e de Roncole a conquis les honneurs, la gloire et la fortune. Peu de grands artistes sont partis de plus bas, et se sont élevés plus haut. Quelle que soit l'opinion que l'on professe sur le génie et la nature artistique de M. Verdi, un fait est indiscutable : c'est qu'il est virtuellement le successeur des derniers grands maîtres italiens, et qu'aucun, parmi ses compatriotes et ses contemporains, n*a pu l'égaler ou même l'approcher. Depuis
tantôt quarante ans il règne en souverain sur la Péninsule, et non seulement il n'a pas connu de rivaux, mais, jusqu'ici, rien ne laisse prévoir qu'un artiste plus jeune soit digne de recueillir l'héritage de- gloire que lui-même a reçu des mains de ses aînés.
Mais, maintenant, je vais quitter un peu le musicien pour revenir à l'homme.
Verdi, qui a surtout l'amour du pays natal, surtout l'amour du clocher, passe généralement l'hiver à Gênes, où il habite, je crois, le palazzo Doria ; mais chaque été le voit revenir, sans y jamais manquer, à son splendide domaine de Sant'-Agata, situé auprès de la petite ville de Busseto, où s'est écoulée son enfance studieuse et réfléchie. Son collaborateur M. Ghislanzoni, l'un des auteurs du livret d'Aïda, a fait une description très intéressante de cette demeure d'un grand artiste ; je vais lui emprunter les détails qui suivent :
La villa de Sant'-Agata et^t éloignée de Busseto d'environ deux milles, et se trouve presque isolée au milieu d'une vaste plaine. L'église qui porte le nom de la sainte et deux ou trois maisons de paysans forment le cortège de la riche et élégante demeure du maître.
La nature n'a donné à ces lieux aucun attrait. La plaine est monotone, et seulement couverte de ces richesses naturelles qui font la joie du cultivateur, mais qui ne disent rien au poète. Au milieu de ces longues files de peupliers, qui bordent un fossé dépourvu d'eau, votre œil reste surpris et presque attristé par la vue de deux saules pleureurs adossés à une porte. Ces deux arbres énormes, qui peut-être ne produiraient pas ailleurs une impression aussi vive, vous frappent ici l'esprit comme une apparition exotique. La personne qui a fait planter ces arbres ne doit avoir rien de commun, en ce qui concerne le caractère et les habitudes de la vie, avec les populations de la vaste plaine que vous avez parcourue. L'habitant de la maison que vous entrevoyez à peu de distance doit être un excentrique personnage, — un artiste, un poète, un penseur, peut-être même un misanthrope. — Pour arriver à la porte, il faut franchir un pont, le seul trait d'union qui joigne la demeure de l'artiste à celle des autres êtres vivants. Ceux qui connaissent l'habitant de cette maison, lorsqu'ils s'en avoisinent aux approches du soir, croient volontiers entendre soupirer, parmi les branches de ces arbres mélancoliques, l'hymne funèbre du TVovaCore ou la dernière plainte d une Violella moribonde.
Si c'est là la demeure d'un génie, vous devez naturellement comprendre que c'est le génie de la douleur, le génie des fortes et puissantes passions. Un épais rideau d'arbres défend la maison, du côté de
la grande route, contre les regards indiscrets, tandis que du côté opposé le jardin s'étend, plus gai et plus aimable, jusqu'aux bords d'un petit lac artificiel. Il est pourtant permis de croire que quand, avec les années, les récentes plantations auront pris un plus ample développement, l'ombre et la tristesse domineront complètement cette habitation.
Au delà du jardin, traversées par une longue avenue dans laquelle l'œil se perd, s'étendent les vastes possessions du maître, parsemées de maisons de paysans, de petites fermes très bien construites. La culture révèle cet art parfait qui s'apprend dans les pays étrangers moins favorisés par la nature. L'esprit observateur de Verdi a réuni, pour en faire bénéficier ces lieux, tous les progrès de la science agricole anglaise et française. Tandis que les saules du jardin, et les arbres épais, et les kiosques sombres, et le lac tortueux et mélancolique peignent la nature passionnée de l'artiste, la culture de ces riches campagnes semble au contraire refléter l'esprit ordonné de l'homme, ce bon sens pratique et po* sitif qui, chez Verdi, se trouve réuni à une fantaisie exubérante, à un tempérament vivace et irritable.
Ce bon sens pratique et positif se manifeste plus que jamais dans l'architecture de la maison, dans le choix des meubles, dans tout ce qui constitue le confortable et l'ordre intérieur de la famille. 11 n'existe qu'un seul mot, un mot musical, à qui il soit donné d'exprimer cet ordre merveilleux, cette
alliance bienheureuse de Fart avec les nécessités matérielles de la vie, — c'est le mot : harmonie. Le goût le plus exquis et le calcul le plus savant ont présidé à la construction. Ici, tout est beau, tout est élégant et simple ; mais, ce qui importe plus, tout répond aux exigences de Thygiène, à la commodité, au confort...
Le maître conapose ordinairement dans sa chambre à coucher, — une chambre située au rez-de-chaussée, spacieuse, pleine d'air et de lumière, meublée avec une profusion artistique. Les fenêtres et les portes, vitrées, donnent sur le jardin. Il y a là un magnifique piano, une bibliothèque, et un meuble énorme, de forme excentrique, qui, divisant la chambre on deux parties, offre aux regards une délicieuse variété de statuettes, de vases et de caprices artistiques. Au-dessus du piano est placé le portrait à Thuile du vieux Barezzi, le vénérable ami et le protecteur de Verdi, qui professe pour lui une espèce de culte..» Dans le silence de la nuit s'élèvent de cette chambre les harmonies émouvantes qui jaillissent du cerveau créateur. C'est là que fut écrit Don Carlos^ et cette œuvre colossale, qui rivalise avec les plus grands chefs-d'œuvre de la scène lyrique française^ a été accomplie dans l'espace de six mois.
Dans une des chambres supérieures, on m'a mon^ tré le premier piano qui remplaça la maigre épinette que j'ai déjà décrite... C'est près de ce piano que j'ai entendu raconter, relativement aux premières compositions théâtrales de l'illustre maître^
des anecdotes piquantes qui contredisent beaucoup de récits ayant cours...
Le maestro Verdi compte aujourd'hui cinquantecinq ans*. Haut de sa personne, agile, vigoureux, doué d'une santé de fer et d'une grande énergie de caractère, il promet une éternelle virilité. Il y a vingt ans, quand je le vis pour la première fois, tout Tensemble de sa personne présentait des symptômes alarmants. Tandis qu'alors l'apparence grêle des membres, la pâleur du visage, la maigreur des joues et le cercle des yeux faisaient naître de$ pronostics sinistres, on ne trouve aujourd'hui dans l'aspect général de l'individu que la prospérité et la solidité des êtres qui sont destinés à une longue carrière.
Et de même que la personne, l'esprit et le caractère semblent avoir subi des modifications favorables. Ils ne sauraient être plus sensibles aux impressions, plus cordiaux, plus expansifs. Quelle différence entre mon commensal taciturne de l'année 1846 et mon hôte vivace et parfois étonnamment gai de l'année 18681 J'ai connu des artistes qui, après avoir été dans leur jeunesse négligemment prodigues de bonne humeur et d'affabilité, plus tard, sous le vernis de la gloire et des honneurs, sont devenus sombres et presque intraitables. On dirait que Verdi, parcourant une carrière de triomphes, a laissé, au contraire, à chacune des étapes de cette carrière une partie de cette écorce dure et