‹ VerdiChapitre 33 sur 43 · Beminiscense arlistiche, par A. Ghislanzoni · texte numérisé non relu

Beminiscense arlistiche, par A. Ghislanzoni

dont l'usage est général dans la moyenne et dans la haute Italie, il descend se promener dans son magnifique jardin. Là, il visite les plantations, examine les travaux exécutés d'après ses ordres, donne ses instructions à son jardinier. Sa seconde visite est pour les écuries et pour le manège ; car Verdi est un véritable éleveur de chevaux, il en a tout un troupeau, qu'il soigne selon toutes les règles de l'art hippique, et il se plaît à admirer la beauté des produits de la race Verdi, CTest pendant qu'il passe la revue de ses poulains et de ses juments, qu'un premier coup de cloche l'appelle à la maison pour faire ^ avec sa femme, une collation frugale dont le café au lait fait surtout les frais. Et c'est à dix heures et demie qu'un autre coup de cloche annonce un repas plus substantiel, qui se termine quelquefois par une partie de billard ou par une promenade.

A deux heures, arrive le facteur \ c'est le moment le plus intéressant de ces journées si calmes, si étonnamment tranquilles, celui où l'ermitage renoue quotidiennement les liens qui le rattachent au monde; c'est alors qu'arrivent lettres, journaux, hommages de

toute sorte et de tout pays, propositions et suppliques. C'est à cette heure, par exem- . pie, que lui est parvenue pour la première fois la demande pressante de laisser représenter Aida à l'Opéra, ce qui lui a arraché tout d'abord cette exclamation : — Dieu bon ! mêinê à Sant'-Agala^ on ne peut vivre tranquille ! L'après-midi se passe ainsi à lire, à écrire, parfois à faire une promenade à cheval, jusqu'à l'heure du dîner, soit cinq heures en été et six en hiver. L'été, la promenade se fait après le dîner. Puis, une fois rentré, la soirée se passe à causer, quelquefois à faire une partie de cartes. Mais, à dix heures. Verdi donne le signal du repos, et tout le monde se retire. — A Gènes, la vie quotidienne n'offre pas de grandes différences ; seulement, de longues promenades à l'Acquasola remplacent celles que le maître fait d'habitude dans son jardin. Verdi est, dit-on, adoré à Busseto, où l'on est fier de lui et où l'on bénéficie de sa présence de diverses façons. Sa modestie ne permet pas que l'on connaisse les pensions, les dons, les secours de toute sorte qu'il distribue, ses offrandes aux établissements philanthropiques ; tout cela se fait, soit par les soins de sa

femme, soit sous le couvert de l'anonyme ; on cite seulement les larges et régulières distributions charitables qu'il fait à Sant'-Agata. Quelques-uns des travaux de son beau jardin, qui semblent le fait du caprice d'un dilettante, ont été imaginés dans l'unique but de donner du travail à de pauvres ouvriers qui en étaient privés.

Bien qu'en principe il fût contraire à ce projet, Verdi contribua pourtant généreusement aux frais de construction du théâtre de Busseto. Les habitants de cette ville s'étaient mis en tête, on ne sait comment, qu'il avait promis d'écrire un opéra et de leur en faire cadeau pour que le produit leur permît de faire ériger ce théâtre. Il va sans dire que le fait était absolument inexact. Verdi n'en donna pas moins dix mille francs pour la construction du théâtre, auquel on s'est empressé de donner son nom. C'est un petit édifice gracieux, élégant, sur la façade duquel on lit cette inscription en lettres d'or: THÉÂTRE VERDI*.

1. Busseto possédait naguère un autre théâtre, aujourd'hui détruit. Les vieillards du pays se souviennent d'y avoir vu représenter non seulement le Barbier et la Cenerentola de Rossini, mais encore la Camilla de Paër, et aussi les opéras bouffes de Provesi, dont il a été parlé plus haut. Madame Ristori,

Parmi les souvenirs relatifs à Verdi qui se conservent à Busseto, un des plus intéressants se trouve dans la maison Barezzi. On se rap* pelle que c'est chez cet excellent homme que Verdi demeura pendant tout le temps qu'il passa à Busseto, c'est-à-dire jusqu'en 1849, époque de sa première acquisition à Sant'-Agata, qui n'était alors qu'une bicoque. Or M. Demetrio Barezzi, qui a succédé à son père dans l'exercice de son commerce, a conservé l'appartement tel qu'il était alors, et le montre avec orgueil à tous ceux qui en expriment le désir. Sur la porte de la chambre qu'habitait Verdi, on voit un petit tableau encadré de noir, où se lit cette inscription, tracée de la main même du compositeur :

STANZÀ DI G. VERDI

toute jeane flUe, s'y montra à l'époque où elle faisait partie de ces troupes nomades qui pullulent toujours en Italie. Verdi se rappelle Ty avoir vue. Aucun des deux ne se doutait en ce moment que la gloire devait les marquer au front, et lorsque, bien des années après, ils se rencontrèrent, ils se remémorèrent avec émotion ce temps de leur jeunesse.

C'est dans cette chambre que Verdi écrivit la plupart de ses premières œuvres, et entre autres, en 1844, i Due Foscari.

J'ai fait connaître dans tous ses détails, autant qu'il était en moi, la carrière de Verdi, cette carrière qui commence obscurément avec Oberto di San-Bonifacio pour aboutir, trentedeux ans plus tard, à ce chef d'œuvre qui a nom Aida. J'ai tâché, chemin faisant, de rattacher l'homme à l'artiste, et de mettre en relief le caractère en même temps que le génie. Si je me suis, de propos délibéré, presque complètement abstenu de toute critique, c'està^lire de toute appréciation, si j'ai voulu faire œuvre impersonnelle, je n'ai pas prétendu faire œuvre de sceptique. Sans entrer jamais en discussion, j'ai laissé du moins percer mes

impressions, soit au point de vue artistique, soit au point de vue moral. Je n'entends conclure ni dans run,Tii dans l'autre ordre d'idées; mais je voudrais ajouter ici quelques renseignements qui achèveront de faire connaître la personne même de Verdi, et qui compléteront aussi son portrait artistique. Quelques lettres du maître m'aideront dans cette fin de ma tâche. Elles sont rares, ces lettres ; car autant certains artistes sont toujours empressés d'écrire et heureux de se voir imprimés vifs, autant Verdi fuit obstinément de semblables occasions ; autant ceux-là se montrent avides de toute publicité, toujours prêts à se produire à la foule, recherchant le bruit, se donnant en spectacle, organisant autour d'eux une mise en scène tapageuse, autant il évite avec soin de se mettre en évidence et d'occuper le public de sa personne. S'il lui arrive parfois de diriger l'exécution de ses œuvres, ce n'est guère que lorsque ces œuvres sont nouvelles, quand il est vivement sollicité à cet effet, et aussi pour ne pas violer trop ouvertement un vieil usage de son pays, usage qui, d'ailleurs, commence à s'y perdre, tandis qu'il s'implante chez nous d'une façon quelque peu ridicule. Dans tous les cas.

il se refuse absolument à exposer sa personne, trouvant à cela, fort justement, plus d'inconvénients que d'avantages, et ayant le sentiment très net de sa dignité. On trouve l'expression de ce sentiment dans la lettre suivante, que le maître adressait, il y a dix ans, à l'excellent compositeur Carlo Pedrotti, l'auteur du joli opéra Tutti in mascheray qui était alors chef d'orchestre du théâtre Victor-Emmanuel, de Turin :

Gênes, l" janvier 1875.

Cher maestro Pedrotti,

Une lettre que je lis dans les journaux m'apprend qu'on voudrait m'attirer à Turin, pour m'inviter à assister à une représentation d'Aida. En admettant qu'il y ait là dedans quelque chose de vrai, et en espérant qu'il est en votre pouvoir d'empêcher l'envoi de cette lettre, je vous prie de vouloir bien le faire, pour que puisse ainsi m'épargner le déplaisir de répondre par un refus à une invitation aussi courtoise.

Vous comprendrez, cher maestro, que je puisse, et peut-être même que je doive me présenter au public, quand j'écris, ou que j'assume la responsabilité de l'exécution d'un de mes opéras ; mais ce n'est point ici le cas. Qu'irais-je faire à Turin?,..

J'irais donc dans le seul but de me faire voir, de me faire claquer * ? Non. Cela n'a jamais été dans mes habitudes, môme quand j'étais au commencement de ma carrière !.., Imaginez si je pourrais et devrais le faire aujourd'hui !... Faites donc en sorte, je vous prie, de persuader à ces messieurs qu'ils renoncent à un tel projet, en les assurant, en même temps, que je suis on ne peut plus sensible à l'estime qu'ils voudraient me manifester personnellement.

Ayez l'obligeance de m'envoyer un mot de réponse à ce sujet, et croyez-moi

Votre bien affectionné,

G. Verdi.

C'est dans le même sens, et presque dans les mêmes termes, que Verdi écrivait encore, l'an dernier, au président de la Commission du nouveau théâtre de Padoue, théâtre auquel on avait donné son nom, et à l'inauguration duquel il refusait d'assister, malgré l'invitation qui lui avait été adressée à cet effet :

Busseto Sant'-Agata, 6 juin 1884.

Monsieur le Président,

J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire une fois ; je l'ai répété de vive voix à l'excellent architecte Sfondrini ;

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