‹ Verdi, histoire anecdotique de sa vie et de ses œuvresChapitre 37 sur 54 · Gênes, 1876, in · texte numérisé non relu

Gênes, 1876, in

gieuse, se faisant fort de le vaincre de toutes façons.

Pourquoi Verdi n'a-t-il pas répondu à tout cela ? Est-ce, en effet, la peur qui le rendit muet ? Chi lo sa ? Quant à Sassaroli, il conserva jusqu'au bout le calme de la force, et sa dignité ne fut pas un instant ébranlée. Qu'on en juge par ces lignes, qui terminaient la brochure dont je viens d'avoir tant de peine à transcrire le titre :

II m'a été télégraphié de Milan que M. Ricordi a imprimé aussi ma seconde leltre, mais on ne me dit pas si c'est avec ou sans commentaires. Au moment de mettre sous presse, je n'ai pas encore la Gazzetta. Toutefois, je crois opportun de faire remarquer que, quels que soient les commentaires que le 1res digne éditeur aura pu ajouter à mon écrit, ils resteront sans réponse, à moins que lesdits commentaires n'impliquent l'acceptation du défi par moi proposé, sur l'un ou même sur les deux champs, le théâtral et le religieux. — Je suis descendu dans l'arène, et tranquillement j'attends.

La dernière phrase a toute la grandeur, la noblesse et la sévérité de l'antique. On croit voir un de ces anciens gladiateurs romains, attendant stoïquement, au milieu de l'amphithéâtre, les fauves qu'il doit combattre !

Par tout ce qui précède, le lecteur a pu voir de quelle façon brillante s'est déroulée la carrière de Fauteur de Rigoletto et d'A ïda, et par quelle suite de travaux l'humble fils du locandiere de Roncole a conquis les honneurs, la gloire et la fortune. Peu de grands artistes sont partis de plus bas, et se sont élevés plus haut. Quelle que soit l'opinion que l'on professe sur le génie et la nature artistique de M. Verdi, un fait est indiscutable : c'est qu'il est virtuellement le successeur des derniers grands maîtres italiens, et qu'aucun, parmi ses compatriotes et ses contemporains, n'a pu l'égaler ou même l'approcher. Depuis

tantôt quarante ans il règne en souverain sur la Péninsule, et non seulement il n'a pas connu de rivaux, mais, jusqu'ici, rien ne laisse prévoir qu'un artiste plus jeune soit digne de recueillir l'héritage de gloire que lui-même a reçu des mains de ses aînés.

Mais, maintenant, je vais quitter un peu le musicien pour revenir à l'homme.

Verdi, qui a surtout l'amour du pays natal, surtout l'amour du clocher, passe généralement l'hiver à Gênes, où il habite, je crois, le palazzo Doria ; mais chaque été le voit revenir, sans y jamais manquer, à son spleudide domaine de Sant'-Àgata, situé auprès de la petite ville de Busseto, où s'est écoulée son enfance studieuse et réfléchie. Son collaborateur M. Ghislanzoni, l'un des auteurs du livret d'Aïda, a fait une description très intéressante de cette demeure d'un grand artiste; je vais lui emprunter les détails qui suivent :

La villa de Sant'-Agata est éloignée de Busseto d'environ deux milles, et se trouve presque isolée au milieu d'une vaste plaine. L'église qui porte le nom de la sainte et deux ou trois maisons de paysans forment le cortège de la riche et élégante demeure du maître.

La nature n'a donné à ces lieux: aucun attrait. La plaine est monotone, et seulement couverte de ces richesses naturelles qui font la joie du cultivateur, mais qui ne disent rien au poète. Au milieu de ces longues files de peupliers, qui bordent un fosse dépourvu d'eau, votre œil reste surpris et presque attristé par la vue de deux saules pleureurs adossés à une porte. Ces deux arbres énormes, qui peut-être ne produiraient pas ailleurs une impression aussi vive, vous frappent ici l'esprit comme une apparition exotique. La personne qui a fait planter ces arbres ne doit avoir rien de commun, en ce qui concerne le caractère et les habitudes de la vie, avec les populations de la vaste plaine que vous avez parcourue. L'habitant de la maison que vous entrevoyez à peu de distance doit être un excentrique personnage, — un artiste, un poète, un penseur, peut-être même un misanthrope. — Pour arriver à la porte, il faut franchir un pont, le seul trait d'union qui joigne la demeure de l'artiste à celle des autres êtres vivants. Ceux qui connaissent l'habitant de cette maison, lorsqu'ils s'en avoisinent aux approches du soir, croient volontiers entendre soupirer, parmi les branches de ces arbres mélancoliques, l'hymne funèbre du TVovatore ou la dernière plainte d'une Violetta moribonde.

Si c'est là la demeure d'un génie, vous devez naturellement comprendre que c'est le génie de la douleur, le génie des fortes et puissantes passions. Un épais rideau d'arbres défend la maison, du côté de

la grande roule, contre les regards indiscrets, taudis que du côté opposé le jardin s'étend, plus gai et plus aimable, jusqu'aux bords d'un petit lac artificiel. Il est pourtant permis de croire que quand, avec les années, les récentes plantations auront pris un plus ample développement, l'ombre et la tristesse domineront complètement cette habitation.

Au delà du jardin, traversées par une longue avenue dans laquelle l'œil se perd, détendent les vastes possessions du maître, parsemées de maisons de paysans, de petites tonnes très bien construites. La culture révèle cet art parlait qui s'apprend dans les pays étrangers moins favorisés par la nature L'esprit observateur de Verdi a réuni, pour en faire bénéficier ces lieux, tous les progrès de la science agricole anglaise et française. Tandis que les saules du jardin, et les arbres épais, et les kiosques sombres, et le lac tortueux et mélancolique peignent la nature passionnée de l'artiste, la culture de ces riches campagnes semble au contraire refléter l'esprit ordonné de l'homme, ce bon sens pratique et positif qui, chez Verdi, se trouve réuni à une fantaisie exubérante, à un tempérament vivace et irritable.

Ce bon sens pratique et positif se manifeste plus que jamais dans l'architecture de la maison, dana le choix des meubles, dans tout ce qui constitue le confortable et l'ordre intérieur de la famille. 11 n'existe qu'un seul mot, un mot musical, à qui il soit donné d'exprimer cet ordre merveilleux, cette

SA VIE Et SES OEUVRES ^01

alliance bienheureuse de Tari avec les nécessités matérielles de la vie, — c'est le mot : harmonie. Le goût le plus exquis et le calcul le plus savant ont présidé à la construction. Ici, tout est beau, tout esl élégant et simple ; mais, ce qui importe plus, tout répond aux exigences de l'hygiène, à la commodité, au confort...

Le maître compose ordinairement dans sa chambre à coucher, — une chambre située au rez-de-chaussée, spacieuse, pleine d'air et de lumière, meublée avec une profusion artistique. Les fenêtres et les portes, vitrées, donnent sur le jardin. Il y a là un magnifique piano, une bibliothèque, et un meuble énorme, de forme excentrique, qui, divisant la chambre en deux parties, offre aux regards une délicieuse variété de statuettes, de vases et de caprices artistiques. Au-dessus du piano est placé le portrait à l'huile du vieux Barezzi, le vénérable ami et le protecteur de Verdi, qui professe pour lui une espèce de culte... Dans le silence de la nuit s'élèvent de cette chambre les harmonies émouvantes qui jaillissent du cerveau créateur. C'est là que fut écrit Don Carlos^ et cette œuvre colossale, qui rivalise avec les plus grands chefs-d'œuvre de la scène lyrique française , a été accomplie dans l'espace de six mois.

Dans une des chambres supérieures, on m'a montré le premier piano qui remplaça la maigre épinette que j'ai déjà décrite... C'est près de ce piano que j'ai entendu raconter, relativement aux premières compositions théâtrales de l'illustre maître*

des anecdotes piquantes qui contredisent beaucoup de récits ayant cours...

Le maestro Verdi compte aujourd'hui cinquantecinq ans1. Haut de sa personne, agile, vigoureux, doué d'une santé de fer et d'une grande énergie de caractère, il promet une éternelle virilité. 11 y a vingt ans, quand je le vis pour la première ibis, tout l'ensemble de sa personne présentait des symptômes alarmants. Tandis qu'alors l'apparence grêle des membres, la pâleur du visage, la maigreur des joues et le cercle des yeux faisaient naître des pronostics sinistres, on ne trouve aujourd'hui dans l'aspect général de l'individu que la prospérité et la solidité des êtres qui sont destinés à une longue carrière.

Et de même que la personne, l'esprit et le caractère semblent avoir subi des modifications favorables. Us ne sauraient être plus sensibles aux impressions, plus cordiaux , plus expansifs. Quelle différence entre mon commensal taciturne de l'année 1846 et mon hôte vivace et parfois étonnamment gai de l'année 1868 ! J'ai connu des artistes qui, après avoir été dans leur jeunesse négligemment prodigues de bonne humeur et d'affabilité, plus tard, sous le vernis de la gloire et des honneurs, sont devenus sombres et presque intraitables. On dirait que Verdi, parcourant une carrière de triomphes, a laissé, au contraire, à chacune des étapes de cette carrière une partie de cette écorce dure et

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