L INTRANSIGEANT
M. Durand.
Vous lui tiendrez alors de plus près, je l'espère, D'ailleurs, je vous promets l'appui de son beau-père
Ce brave Hector, assurément, N'est pas un mauvais garnement.
Allez le trouver promptement, Il vous recevra poliment.
Jules.
Hector voudrait, pour le moment, Utiliser mon dévouement, Puis, me dégommer prestement Quand j'écrirai trop franchement.
(Ensemble.)
M. Durand.
Ce brave Hector, etc.
Jules.
Hector voudrait, etc.
M. Durand.
Eh! bien, que vous en semble?
Si nous allions ensemble Le trouver de ce pas.
Jules.
Croyez que j'apprécie Votre offre généreuse et vous en remercie; Mais je n "accepte pas.
M. Durand.
Allons, vous êtes f on !
Jules.
Non, mais je voudrais l'être.
M. Durand.
Si vous continuez, vous le serez peut-être. Votre vanité peut jouer un mauvais tour A votre sens moral. Renonçant à l'amour. Au bonheur, à la gloire, à tout ce qu'à votre âge Chacun croit entrevoir dans un lointain mirage, Vous vous expatriez sans la moindre raison.
Jules.
Le reproche est amer; il est hors de saison. Je vais devenir fou, puisque j 'ai la manie De rechercher du Vrai la sublime harmonie.
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Je ne suis qu'un poseur, et c'est par vanité Que j'arrache son masque à la duplicité. Quant à mon sens moral, il est nul à vrai dire. Il a toujours suffi, pourtant, à m 'interdire Les pactes ténébreux, louches et clandestins Servant à corriger les aveugles destins. Vous parlez de l'amour. Or, voici ma réponse : Je n'y renonce pas. C'est l'amour qui renonce A moi, puisque mon cœur n'est pas resté fermé Et qu'on voudrait me rendre indigne d'être aimé, A mes yeux comme aux yeux de l'objet de ma flammv Je renonce au bonheur, dites-vous ? C'est dans l'âro; Que le bonheur réside : il n'est pas en dehors Et ne se conçoit pas dès qu'on a des remords. Je n'ai pas renoncé davantage à la gloire: C'eut été ridicule et très peu méritoire.
M. Durand.
De nombreux écrivains, qui n'ont pas vos talents Occupent aujourd'hui des postes excellents.
Jules.
Ils avaient le talent1 d'écrire des sornettes: Ils ont reçu le prix de leurs plates courbettes. Je dis la vérité comme je la conçois.
C'est assez naturel. Pourtant, je m'aperçois Qu 'il me faudrait avoir beaucoup plus de souplesse ; Car, plus un écrivain fait preuve de faiblesse Envers les exploiteurs, plus il passe pour fort. En effet, il lui faut faire un .plus grand effort Pour convaincre, s'il n'est pas convaincu lui-même. A ce travail ingrat, l'on voit des forts en thème Prostituer leur verve et perdre leur latin, Tandis que l'homme droit passe pour un mutin, Pour un perturbateur, pour un être impossible. On l 'accuse d 'orgueil ; il sert bientôt de cible Aux traits envenimés de scribes corrompus Qui vivent aux crochets des courtisans repus. Originalité, franchise, grandeur d'âme, Voilà de l'écrivain ce que chacun réclame. Et, si ces dons du cœur percent dans ses écrits, Vous pouvez le compter au nombre des proscrits. Tel est, en résumé, le sort du journaliste, Et je veux que mon nom soit rayé de la liste.
l'intransigeant. 103
M. Durand.
A la condition de savoir en sortir, La presse mène à tout.
Jules.
C 'est vrai, je dois partir Avant d'avoir atteint ce degré de cynisme Qni convient aux piliers de notre journalisme.
M. Durand.
Mais pourquoi quittez-vous votre pays natal?
Jules.
Pour ne pas voir de près l'écrasement fatal D'une race qui meurt d'un accès de gâtisme Compliqué d'un excès de faux patriotisme.
M. Durand.
Les hommes sont partout de préjugés imbus. Vous trouverez ailleurs d'aussi criants abus.
Jules
Mes frères par le sang n'en seront pas victimes.
Ici, ce sont les miens, héritiers légitimes
Du sol qu'ont défriché nos vénérés aïeux,
Que l'on traite en vaincus ,en parias; ce sont eux
Qu'on met en interdit, qu'on méprise et qu'on leurre.
J 'aime mieux être loin : ce spectacle m 'écœure.
M. Durand.
Donc, vous renoncez au combat.
Ma foi, je vous croyais plus brave ; Vous n'êtes pas un bon soldat; Yous fuyez comme un vil esclave.
Si votre zèle est écœuré De la couardise des vôtres, Montrez-vous donc plus rassuré Et plus vaillant que tous les autres.
Tambours, battez, sonnez clairons.
Ran, flan, taratata.
Serrez les rangs, chargez à for.d.
Ran, flan, tara tata.
Qui m'aime me suive En avant!
Et vive Le vrai héros qui meurt en combattant !
Jules.
Je suis un homme dégoûté Mais je n'ai jamais été lâche, Car pour la sainte vérité, J'ai toujours lutté sans relâche.
Allons, puisque vous y tenez, Je retourne chez votre gendre.
Si jamais vous m'abandonnez, Seul, je saurai bien me défendre.
(Ensemble.) Tambours battez, etc.
(Le rideau tombe.)
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