‹ Vers l'idéalChapitre 25 sur 76 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

(M. Durand entre suivi de Jules.)

M. Durand.

Je l'ai pris au passage. Il partait pour la guerre Contre les sinistres abus.

Jules.

Je les cherchais au loin puisqu 'on n 'en trouve guère Que chez les lointaines tribus.

Maintenant, il veut bien chez nous rompre une lance.

Jules.

Ou briser ma plume en crevant Les outres qu'on dégonfle aux concours d'éloquence Des modernes moulins à vent.

Hector.

Te voilà revenu, Don Quichotte moderne.

Jules.

Mais oui, puisque Sancho pensa Qu'il me faudrait lutter jusqu'à ce qu'il gouverne L'île de Barataria.

Hector.

Tout juste. Et je saurai si bien remplir ma tâche Que, dans un prochain avenir,

Certain preux chevalier, déposant sa rondaehe, Deviendra simple rond-de-cuir.

Jules.

Riante perspective î J'aime la vie active Et mon humeur rétive Verrait sans nui plaisir Ma liberté restreinte, Ma volonté contrainte, Et ma jeunesse astreinte A se laisser moisir.

Hector.

Alors, tu n'y tiens pas ! Tant mieux si tu nous reste*.

■ (A part.)

La peste soit des modernes Alcestes!

Ces incorrigibles grognards,

L 'intransigeant . 113

Toujours fâchés, toujours guignards, Après avoir longtemps de l'hydrophobe vache

Rongé les os, Meurent ensevelis sous l'énorme panache

Des Cyranos.

(Jules se rapproche d'Alice. Les autres causent à voix basse.)

Jules.

Objet de ma flamme, Vous me comprendrez.

Lisez dans mon âme Et vous me plaindrez.

Mon cœur, comme un livre, S'ouvre à vos genoux.

Je ne sais plus vivre Qu'en pensant à vous.

Trop pauvre pour plaire, J'ai voulu vous fuir.

L'amour qui m'éclaire, M'a fait revenir.

Vous m'êtes rendue Et, rien qu'à vous voir, Mon âme éperdue Tressaille d'espoir.

Alice.

Je vous aime toujours.

Je comprends vos alarmes Car, depuis quelques jours J'ai versé bien des larmes.

Je n'ai jamais compris Pourquoi vous avez pris

La fuite au moment où mon frère Songeait à vous placer, avec un bon salaire,

Dans le service de l'Etat.

Jules.

Je ne sais pas jouer le rôle d'apostat Politique, merci.

Alice.

Mais que voulez- vous faire?

La presse, dites- vous, n'est pas une carrière?

Jules.

Le Pactole n'a pas pour source un encrier

l'intransigeant. 115

Alice.

Et vous avez promis de ne vous marier

Que lorsque vous aurez atteint les hautes sphères

De la Finance.

Jules.

Allons, ne parlons pas <T affaires.

Alice.

Moi, je veux qu'on en parle. Il faut vous résigner A m'engendre. Et d'abord, vous voudrez bien signer Ceci comme témoin. Prenez-en connaissance.

Jules.

(Il lit tout bas, puis signe.)

Je signe. Quel bonheur ! Alice, quelle chance ! Enfin, vous voilà pauvre, et je puis sans rougir Demander votre main. Cela va m 'assagir. N'étant plus malheureux, je verrai tout en rose ; Vous ne me verrez plus avec cet air morose ; Vous ne m'entendrez plus grogner à tout propos. Parlez. Je n'aurai plus un moment de repos Que vous n'ayez promis de devenir ma femme.

Alice.

Jules, je reconnais là votre grandeur d'âme. Je vous aime et je veux partager votre sort.

Jules.

Je ne suis pas si gueux qu'on l'avait cru d'abord, Puisque je viens de faire un modeste héritage Qui va me procurer avant peu l'avantage D'acheter un journal à beaux deniers sonnants.

M. Durand (à Mme Durand.)

Vois clone ces tourtereaux, comme ils sont rayonnants !

Alice.

L'" Argus" est un journal bien fait, et je m'en vante: Il m'appartient. Voici la promesse de vente. Je vous le donne avec ma dot. Vous les avez Gagnés tous deux, de haute main, et vous devez Les accepter tous deux comme un gain légitime. Sachez que, maintenant, chacun de nous estime Que je n'ai rien risqué lorsque j'ai prétendu Que vous m'épouseriez sans l'argent qui m'est dû. Or, le don par moi fait serait resté valide Si votre amour pour moi n'eut pas été solide Comme le roc.

Jules.

Alors, on s'est moqué de moiî

l'intransigeant. 117

Alice.

Votre parole vaut la parole d'un roi,

Et vous m'avez promis de n'être plus morose.

Jules.

L'amour est, à mon sens, une bien douce chose.

Hector.

Ça vous dompte un intransigeant.

Henriette.

Ça vous fait mépriser l'argent.

Mme Durand.

Ça vous donne de l'entregent.

Alice.

Ça peut même rendre indigent.

Jules.

Ça m'a rendu plus indulgent.

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