‹ Vers la justiceChapitre 60 sur 100 · UNE CITATION · texte numérisé non relu

UNE CITATION

a Qui avait donné ce mot d'ordre ?

« Qui avait suggéré cette idée ? Ah ! personne, si ce n'est le Christ lui-même, le Christ qui aime les Francs, et auquel il faudra bien revenir, puisque lui seul est le Sauveur.

« Aussi, la protection a été claire, palpable et évidente.

« Pas une maison française ou même étrangère, ni arabe, n'a souffert le moindre dégât, tandis qu'à côté, on saccageait tout chez le juif, et cela, très souvent entre deux magasins non juifs, u

La Croix ménage sans cesse des surprises à ses lecteurs : mais la publication de cette lettre nous permet de dire avec le poète : Je demeure stupide.

Nous le confessons très humblement, notre stupeur est complète et nous ne savons traduire notre douleur, encore moins notre honte. Car l'inconscience de ce journal — qui unit le nom sacré du Christ au souvenir des jours de pillage, par cela seul qu'il fait du Christ le protecteur des boutiques de ses fidèles, — dépasse toute imagination.

Non, le Christ n'était pas dans la ville bouleversée par la sédition ! Non, il ne la protégeait pas ! S'il eût pénétré dans les rues dévastées, devant le spectacle de ces ruines et de ces violences, serait sorti de nouveau de son cœur le cri de compassion qui a traversé les siècles : Misereor supra, turbaim^ j'ai pitié de cette multitude.

Dans ces jours de deuil c'était à ses disciples de se lever, et de se rendre au milieu des pillards pour leur parler au nom du Christ afin de mettre

fin au scandale. Mais là n'était point le souci des chrétiens de la Croix qui éprouvaient « une sérénité parfaite au milieu de toutes ces bagarres. » Revenir au Christ, disent-ils,' c'est le salut : qu'ils reviennent les premiers, humbles et soumis, à l'enseignement de Celui qui fut doux et humble de cœur. Qu'ils se souviennent du jour où quelques discipl\?!S' du Christ, lui demandèrent de faire tomber le feu du ciel sur une ville qu'ils maudissaient; le Christ les regarda en face et, les condamnant, leur dit : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ! »

Signal (6 février 1898).

Le fait nouveau.

Le devoir aujourd'hui est d'empêcher la pire des confusions et de prévenir la pire des oppositions : confondre une question de justice avec une question de race, opposer la justice à l'armée. L'armée est la grande école de l'honneur, du devoir, de l'obéissance. Gardienne du drapeau, son nom apparaît dans notre histoire uni à toutes nos gloires comme à toutes nos douleurs. Jamais elle ne fit partie plus intégrante de la vie de la nation que de notre temps, car elle est la nation elle-même. Toute attaque à l'armée est donc une attaque à la patrie. La justice est chose sacrée, d'elle dépend toute vie sociale. Dans sa majesté, elle s'élève au-dessus de tous les pouvoii:^, xvow

pour les asservir, mais pour en régulariser l'exercice.

Il n'est pas un citoyen qui ne doive, en tout temps, demander la victoire dernière pour la justice, la seule justice.

Que chacun se pénètre de ces sentiments et l'horizon si sombre, s'éclaircira. Car une question domine le grand procès intenté à Zola, question dont nous avions marqué, dès le premier jour, le caractère si troublant, qui ne vise ni la politique, ni l'armée, ni la religion, mais la seule justice.

Qu'on écoute les paroles d'un homme qui n'est point suspect de partialité pour le condamné de l'Ile du Diable. Voici ce qu'écrit M. P. de Cassagnac, aujourd'hui même, dans V Autorité :

Oui, malheureusement, la chose n'est plus douteuse aujourd'hui, le général Mercier, ministre de la guerre, et à l'insu de ses collègues, a versé secrètement, malgré les prescriptions formelles de la loi, qui le défend sous peine de « forfaiture », un document au conseil de guerre, dans la saile des délibérations, en dehors de Taccusé, en dehors de la défense, document sur lequel le conseil a jugé.

Cela est acquis.

Mais il importe de prévenir toute confusion et de ne laisser aucune équivoque possible. Faut-il entendre par là que ceux, toujours plus nombreux, dont la conscience est troublée par de telles révélations, prétendent connaître ou discuter la valeur de cette pièce secrète. Non, cette pensée leur est étrangère, mais ils affirment hautement, sans crainte d'une opposition, que nul ne peut être

condamné sans connaître et pouvoir discuter la cause de sa condamnation.

Qui donc ne voit que la question n'est plus ce qu'elle était hier. — Ne nous lassons pas de dissiper les équivoques, il ne s'agit pas d'ouvrir une nouvelle discussion sûr l'innocence ou la culpabilité du condamné, il s'agit d'un fait nouveau qui vicie la procédure du procès.

N'avons-nous pas le droit de demander que, par suite de ce fait nouveau qui ne peut plus être contesté, l'affaire Dreyfus soit enlevée à la politique et remise à l'examen comme à l'enquête de la plus haute de nos magistratures par l'initiative du ministre de la justice.

Tous pourraient, alors, dans le calme et dans la confiance, attendre de nos magistrats la parole libératrice, parole qui serait écoutée sans haine et sans passion, car elle n,e proclamerait pas la victoire d'un parti, mais la seule, l'unique victoire de la justice.

N'importe l'arrêt rendu notre armée demeurerait victorieuse. L'erreur judiciaire serait-elle réelle, quel honneur de la réparer, la faute étaitelle certaine, quel mérite de l'avoir justement punie !

. Que par un acte de justice, qui sera en même temps un acte de gouvernement, M. le Garde des sceaux enlève l'affaire à la politique et la confie à la justice, la pacification des esprits sera assurée.

SignaJ (16 février 1898).

78 LE TÉMOIGNAGE DE l'ÉCOLE DES CHARTES

Le témoignage de l'Ecole des Chartes.

La séance des assises, où parurent comme témoins MM. Paul Meyer, Molinier, Louis Havet, a produit une impression profonde.

Comment pourrait-il en être autrement lorsque le directeur de l'Ecole nationale des Chartes, M. Paul Meyer, Tun des maîtres de la paléographie, rompu par toute une vie d'érudition à la connaissance des écritures les plus difficiles, déclare, avec la plus absolue netteté, que « l'écriture du faLC'Similé du bordereau est indéniablement Vécriture d'Esterhazy ».

Voilà encore un fait nouveau dont il est impossible de ne pas tenir compte, alors que c'est fin homme dont l'autorité est considérable, qui le révèle. On ne peut oublier que cette déposition restera acquise à l'histoire avec toutes ses conséquences, appuyée par la déclaration de M. Molinier, professeur à l'Ecole de Chartes, qui affirme « que l'écriture du bordereau et celle d'Esterhazy, se ressemblent tellement, qu'un savant, trouvant ces pièces dans une bibliothèque, serait disqualifié s'il ne disait pas que l'écriture du bordereau et l'écriture du commandant Esterhazy sont les mêmes ».

. Lorsqu'un maître comme M. Louis Havet, avec une extrême rigueur de méthode, avec une lumineuse clarté, montre que le bordereau, au point de vue graphique, orthographique et grammati-

« l'indépendance belge » 79

cal, ne peut être que Toeuvre d'Esterhazy, comment ne pas comprendre Témotion qui s'empare de ceux qui ne veulent que la victoire de la justice et la manifestation de la vérité.

' Chacun se rend compte que toutes les injures de la presse vénale ne pourront atteindre et infirmer des dépositions d'une portée aussi redoutable. M. Brunetière qui, retour de Rome, parlait avec un si beau dédain de la faillite de la science, peut constater que, dans les mauvais jours que nous traversons, si ses amis cléricaux, les gens des Croix, déversent le trésor de leurs haines, nos savants, par contre, dont il méprisait la pauvreté, sont riches du plus noble des courages et servent, avec une fîère indépendance, la cause de la justice.

Les faits nouveaux, si souvent demandés, les voilà, et tout homme droit ne peut en méconnaître la portée. Une fois de plus nous revenons à la pensée que nous avons exprimée dès le début de cette tragique histoire. Rendons à T Affaire le caractère judiciaire qu'elle n'aurait jamais dû perdre.

Signai (17 février 1898).

« L'Indépendance Belge )>.

UEcho de Paris a laissé entendre, d'une manière très significative, qu'il serait question d'interdire l'entrée en France de l'Indéperidaucer

80 « l'indépendance belge »

belge, en raison de Tattitude prise par le grand journal de Bruxelles dans le procès Zola. Il n'y aura qu'une voix, dans la presse libérale, pour s'élever contre de telles mesures indignes d'un pays comme le nôtre. Où conduit une telle proscription de la pensée, où mène ce châtiment d'une parole libre, sinon au mépris de ceux qui les infligent? Imagine-t-on par là rétablir les droits d'une vérité que Ton prétend offensée ? Est-ce ce misérable métier de pourchasseur de Tidée que devra faire un ministre de la République française? C'est calomnier M. Barthou de croire qu'il pourra se prêter à un rôle si méprisable. A-t-on oublié qu'il rappelait hier encore à la Chambre ces nobles paroles de M. Brisson : a Continuons à représenter le droit de l'humanité. Le jour où la France ne sera plus cela, les peuples qui nous entourent, ceux qui nous aiment comme ceux qui nous craignent ne nous reconnaîtraient plus » :

Non, nous ne serions plus nous-mêmes, le jour où le bon plaisir d'un ministre arrêterait à nos frontières les grands journaux de l'Europe, coupables de nous juger suivant leur conviction. Et nous devrions rougir si le premier journal frappé était V Indépendance belge.

Lorsque, par la trahison infâme du traître des traîtres, de celui qui livra Metz, nos pauvres soldats s'en allèrent dans la froide Allemagne connaître les douleurs sans nom de l'exil et de la captivité, V Indépendance belge leur apporta, alors que la presse française était partout proscrite, des paroles de relèvement et d'espérance.

C'est dans ses colonnes que s'éleva le cri, moins de protestation que de désespoir, des officiers qu'avait livrés Bazaine. h' Indépendance belge devint le moniteur de ces victimes de la trahison du misérable qui devait payer, d'une manière si légère, le plus grand des crimes. Ce seul souvenir aurait dû faire écarter, comme un sacrilège, la pensée de toucher à ce noble journal, où il sera facile à ces messieurs de l'Echo de PariSy de retrouver, dans les numéros de l'année terrible, les noms des plus fidèles et des plus vaillants de nos soldats, demandant qu'acte fût pris de leur protestation contre le traître. Non, il ne se trouvera pas un ministre de la République pour toucher à VIndépendance belge.

Signal (1" mars 1898).

La Lettre de M. Maurice Lebon (1).

La lettre de M. Maurice Lebon à ses électeurs a produit une profonde impression. M. Maurice Lebon est considéré comme l'un des esprits les plus droits de la Chambre ; aussi, pour qu'un

(1) M. Maurice Lebon venait de donner sa démission de député. La destitution de l'illustre Grimaux par le général Billot à la suite de son admirable déposition dans le procès Zola, avait été l'une des causes déterminantes de sa résolution. Il n'avait pu supporter, comme il me le disait, une aussi coupable atteinte au droit sacré du témoin devant la justice de son pays.

homme de son caractère ait pris une décision aussi grave, il a fallu qu'il eût, pour la justifier, les raisons les plus sérieuses : On ne saurait oublier, en effet, que personne ne pouvait être informé plus sûrement que l'honorable député de Rouen et que, l'un des plus fidèles amis du ministère, il a été en mesure, en dehors de toute préoccupation personnelle, de se faire la conviction la plus réfléchie. Si l'on songe que nulle situation électorale n'était plus forte que la sienne, qu'il ne tenait sans doute qu'à lui de ne pas soulever une question si délicate, on ne pourra que respecter et admirer l'acte de conscience qui Ta amené à faire une déclaration aussi loyale et aussi sincère.

M. Lebon s'est placé sur ce terrain que nous n'avons jamais abandonné, celui de là légalité, déclarant ; « que le parti républicain ne peut impunément laisser méconnaître les principes supérieurs du Droit et de la Justice r. Comme lui, nous avons condamné toutes les violences, en protestant contre des confusions volontaires, exploitées par les politiciens, entre l'armée et la République.

Sans doute, dans l'ardeur des discussions, il est difficile d'obtenir cette équité de jugement qui semble réservée à des temps moins troublés, mais nous croyons qu'un acte, comme celui de M. Maurice Lebon, ne pourra que contribuer à l'apaisement des esprits.

Il est impossible que les jugements de plusieurs ne soient pas rendus plus hésitants en présence

de la détermination prise par un homme d'une absolue droiture, appelé aux plus hautes situations de l'Etat, de se retirer de la vie politique parce qu'il est en désaccord avec ses amis sur la question qui trouble le pays depuis si longtemps.

Un sacrifice si grand commande le respect et fera comprendre aux adversaires que si des consciences aussi droites sont troublées, la raison de ces troubles est si sérieuse qu'elle demande à être examinée en dehors de tout esprit de parti. A une lettre comme celle de M. Maurice Lebon il est impossible, sous peine de paraître ridicule 3inon méprisable, de répondre par des injures. Elle commande la discussion, mais une discussion élevée, sérieuse. Que le Journal de Rouen ne redoute donc pas que la lettre de M. Lebon vienne servir des haines de parti, elle ne pourra que servir la cause si nécessaire de l'apaisement des esprits. Mais est-il admissible que les électeurs de M. Maurice Lebon acceptent la détermination de leur éminent député, et ne voudront-ils pas répondre, par la plus éloquente des réponses, en refusant d'en prendre acte ?

M. Lebon est député de Rouen aujourd'hui, il le sera sans doute demain de par le libre choix de ses électeurs.

Signal (10 mars 1898).

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